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Cannes 2024 : L’Amour ouf, autopsie des cœurs

Fort d’un casting francophone XXL, L’Amour ouf est une ode aux premiers amours et à l’amitié. Quand tout va de travers dans la vie, mieux vaut prévenir que guérir. La prescription de Gilles Lellouche est une petite bulle solaire que se partagent deux individus que tout semble opposer, et sur deux époques distinctes. Malheureusement, les ficelles qui animent cette romance empêchent toute envolée lyrique.

Synopsis : Les années 80, dans le nord de la France. Jackie et Clotaire grandissent entre les bancs du lycée et les docks du port. Elle étudie, il traine. Et puis leurs destins se croisent et c’est l’amour fou. La vie s’efforcera de les séparer mais rien n’y fait, ces deux-là sont comme les deux ventricules du même cœur…

Nous sentions son envie de réaliser depuis qu’il s’est mis le pied à l’étrier avec Narco et Les Infidèles. Puis son Grand Bain a conquis le public français avec un feel good movie social plutôt malin et adroit dans le rythme comique. Pour sa seconde réalisation en solitaire, le réalisateur adapte le roman de Neville Thompson. Il s’entoure alors des plumes d’Ahmed Hamidou (Le Médecin imaginaire) et d’Audry Diwan (L’Événement, L’Amour et les Forêts et prochainement Emmanuelle) pour arrondir les angles de la romance saignante. Par ailleurs, Lellouche demeure convaincu et passionné par les relations qui évoluent avec intensité. Beaucoup de ses rôles en témoignent. La sensibilité de l’acteur transparait ainsi avec ce film, d’où perce également de la tendresse. Dommage qu’elle reste en surface.

Total eclipse to the heart

« J + C », ce sont les initiales de Jackie et Clotaire. Elle est séduisante et indomptable avec les mots, lui est grossier et bad boy sur les bords. Si leur idylle semble condamnée d’entrée de jeu, Lellouche réussit à capter dans le vif ces deux cœurs solitaires qui finissent par battre l’un pour l’autre. Bien entendu, cela ne dépasse pas l’exposition du film, étirée à l’extrême.

On ne badine pas avec l’amour. À défaut d’avoir un coup de foudre, c’est un coup de tonnerre qui s’abat sur ce couple. Bien que les comédiens s’en sortent haut ma main, l’alchimie ne prend pas dans ce récit rempli d’effets de style et de transition sans pertinence. Et sans le renfort émotionnel nécessaire, Lellouche compense par un véritable défilé de jolis plans, un peu comme s’il découvrait depuis peu les diverses possibilités de cadrage. Cette démonstration finit par épuiser le spectateur, même à grand renfort des musiques de The Cure en habillage sonore.

Nous pouvions toutefois espérer que les tourtereaux nous prennent à revers grâce à la sensibilité de Mallory Wanecque et Malik Frikah, respectivement découverts dans Les Pires et Apaches. De l’amour fou à l’amour ouf, nous découvrons cette liaison interdite qui file à toute allure, si bien qu’on y trouve un côté West Side Story dans l’approche, tel un pastiche sans âme. Il y avait pourtant de la place pour jouer avec les cœurs brisés des personnages, à commencer par Clotaire, une bombe humaine prête à exploser, d’où ses pulsions colériques. Du côté de Jackie, il faudra attendre qu’Adèle Exarchopoulos prenne le relais pour que l’on daigne atteindre la complexité souhaitée. Même s’il faut comprendre qu’elle voit de la bonté en Clotaire, contrairement à leur entourage, l’ambiguïté est beaucoup plus encourageante dans la seconde partie.

L’amour insolent

François Civil rejoint également sa partenaire de jeu dans la « vie d’après », mais sa palette émotionnelle reste limitée par l’évolution de son personnage comme gangster notoire. Lellouche ne semble pas intéressé par ce pan de l’histoire, quand bien même il cite le cinéma de Martin Scorsese. Enfin, les apparitions de Benoît Poelvoorde et Jean-Pascal Zadi ne sont pas mémorables. Seul Vincent Lacoste tire son épingle du jeu chez les personnages secondaires, le temps d’une scène à l’épilogue.

L’intrigue assène des rebondissements sans surprise, la faute à un flashforward en ouverture qui donne de précieux indices sur la tragédie éventée de Lellouche. Passé le générique d’ouverture, le cinéaste ne trouve plus la même intensité, et peine également à utiliser son décor industriel des années 80.

Il semble confondre l’excès et la générosité, à tel point que le film manque d’être aussi indigeste que le Megalopolis de Coppola, vu en début de Festival, compte tenu d’une narration rythmée avec des séquences clipesques. Tel un poème où sont condensés plus de 400 adjectifs, L’Amour ouf manque de liants pour parfaire ce portrait de l’amour, celui qui exalte, blesse et tue. Et ce n’est pas une douce citation de La Fontaine qui rectifiera le tir.

L’Amour ouf est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Gilles LELLOUCHE
Année de production : 2024
Pays : France
Durée : 166 minutes
Date de sortie : 16 octobre 2024

Cannes 2024 : Les Graines du figuier sauvage, fruits de l’espoir

Le cinéma iranien est en plein essor et revient périodiquement dans les festivals internationaux depuis quelques décennies. On y découvre à chaque fois la société d’un pays gouverné par la peur, qui manque à ses devoirs envers ses citoyens et ampute tout élan artistique chez les cinéastes qui revendiquent leur liberté d’expression. Les Graines du figuier sauvage revient justement sur ces dysfonctionnements en  suivant une famille unie, mais qui va peu à peu révéler des fêlures.

Synopsis : Le juge d’instruction Iman est aux prises avec la paranoïa au milieu des troubles politiques à Téhéran. Lorsque son arme disparaît, il soupçonne sa femme et ses filles, imposant des mesures draconiennes.

Avant même de parler du nouveau film de Mohammad Rasoulof, l’incertitude autour de sa présence sur le tapis rouge a jeté un coup de froid avant le début du Festival. Obligé de cavaler en exil suite à une nouvelle condamnation (de cinq ans de prison) en Iran, le cinéaste est tout de même parvenu à rejoindre la Croisette pour défendre son film de la censure. Ses œuvres ont de quoi embarrasser les leaders politiques et spirituels iraniens, mais sa lutte reste légitime à bien des égards. Il décrivait déjà les entraves à la liberté et brossait le portrait d’une nation qui continue de cultiver la peine de mort dans Le diable n’existe pas. Bien qu’il ne soit pas le premier à faire l’objet d’une telle chasse à l’homme, on pense fortement à Jafar Panahi (Taxi Teheran, Aucun ours), Asghar Farhadi (Une Séparation, Le Client) et Saeed Roustayi (La Loi de Téhéran, Leila et ses frères) notamment, le cinéaste a su rester humble à tout instant.

Les fleurs du mal

Tout semble filer droit pour une famille assez loin de la misère. Seule la taille de leur logement oblige les deux filles adultes d’Iman (Misagh Zare) et de Najmeh (Soheila Golestani) à cohabiter dans la même chambre. C’est un peu le constat que l’on peut faire d’un pays comme à l’étroit, où la moindre étincelle finit par embraser chaque membre de la famille. Dans les rues, les citoyens hurlent leur mécontentement en espérant ne pas être pris pour cible par les forces de l’ordre. Rasoulof n’opte pas pour une reconstitution immersive des manifestations et préfère insérer d’authentiques images postées sur les réseaux sociaux pour attester d’une violente et sanglante répression. Nous ne verrons qu’une étudiante atteinte par un tir de flashball, sonnant ainsi le début des hostilités au sein d’une famille qui se déchire de l’intérieur.

Lorsque l’arme offerte pour la « défense » du père disparaît au milieu de la nuit, les soupçons se tournent vers les deux filles, qui regardent leur monde évoluer, en y découvrant les horreurs et les contradictions d’un système despotique et patriarcal. C’est ce que représente Iman, un fier agent du chaos qui ne voit pas le mal dans les lois qu’il défend. En passe de devenir un nouveau juge d’instruction, dont la principale tâche est de mater la révolution en actant « légalement » la mise à mort des manifestants, Iman bascule dans un endoctrinement silencieux. Sa vision de la stabilité et de la sécurité prend un sens que ses enfants discutent et que son épouse remet en question, malgré tout le soutien affectif qu’elle lui donne en public.

« Femme, Vie, Liberté »

Sana (Setareh Maleki) ne mâche pas ses mots pour tenter de raisonner son père, obsédé par un idéal qu’il ne comprend pas lui-même. Quant à Rezvan (Mahsa Rostami), la sœur cadette, elle préfère trainer sur son téléphone portable dans une tenue peu traditionnelle. Elles sont le futur du pays, les fameuses graines du titre du film. Le figuier, qui reflète l’Iran en perdition, pourrit de l’intérieur. Il s’agit d’en faire repousser des nouveaux avec des concepts progressistes et ouverts à la diplomatie. Ce que le film nous montre, ce sont les combats des femmes pour se faire entendre et gagner en légitimité. Leur conscience s’éveille et cela effraie le pouvoir en place, mais chaque petite victoire comme celle-ci est un progrès pour la culture iranienne, qui avance avec son époque.

Dans Les Graines du figuier sauvage, le devoir d’Iman est soumis à un interrogatoire inversé, car c’est bien le cinéaste qui maîtrise le dialogue, c’est bien lui qui capture l’incompréhension du peuple pour que le père de famille doute de son entourage. Iman peut-il devenir Un homme intègre dans une institution pleine de corruption ? Peut-il seulement remplir son rôle de père avec une arme cachée dans sa table de chevet ? Plus que jamais engagé politiquement, Les Graines du figuier sauvage nous permet d’écouter les lamentations qui se répètent depuis des années et qui sont amenées à bouleverser un mode de vie conservateur, un mode de vie sans libre-arbitre. Le tout est de pouvoir désarmer les véritables ennemis du peuple pour que chacun puisse tirer à balles réelles, ce qui n’a pas toujours été le cas. Mohammad Rasoulof déplore cette nécessité, mais garde tout de même à l’esprit que l’espoir ne peut être vaincu par la peur. Les derniers plans nous le rappellent avec rage, ironie et mélancolie. Notre palme de cœur !

Les Graines du figuier sauvage est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche technique

Titre international : The Seed of the Sacred fig
Réalisé par : Mohammad RASOULOF
Année de production : 2024
Pays : Allemagne, France, Iran
Durée : 168 minutes

Cannes 2024 : Motel Destino, l’amour pas ouf

Certains vivent d’amour et d’eau fraîche, d’autres vivent plutôt d’alcool et de sexe, un parcours de vie qui mène nécessairement vers une impasse. Dans le cas des personnages déchus du film de Karim Aïnouz, le point de chute correspond au Motel Destino, un love hotel où l’on feint de vivre le grand amour.

Synopsis : Ceará, côte nord-est du Brésil. 30 degrés toute l’année. Chaque nuit, au Motel Destino, se jouent à l’ombre des regards de dangereux jeux de désir, de pouvoir et de violence. Un soir, l’arrivée du jeune Heraldo vient troubler les règles du motel.

Après avoir mis en scène un monstre dans les enceintes d’une cour royale britannique dans Le Jeu de la Reine, le cinéaste brésilien revient sur sa terre natale pour nous parler d’individus dans l’impossibilité de fuir, que ce soient leurs désirs ou leur destin. Pour Heraldo (Iago Xavier), qui ne semble pas épargné par les circonstances, se voit arraché de tout soutien émotionnel et familial. Son choix de vie, orienté par le sexe et l’alcool, ne l’aide donc à se réconcilier avec un monde plein de noirceur. Aïnouz se met donc en tête de questionner son héros et prend du recul sur les dilemmes moraux qu’il va confronter à travers les corps, rarement filmés avec la tension sexuelle ou sensuelle escomptée.

Les néons de minuit

Les femmes sont les dames de cœur du récit, mais elles le sont également dans toutes les réalités où son corps fait l’objet de convoitises. Cogérante du motel, Dayana (Nataly Rocha) est retenue par son ogre de mari Elias (Fábio Assunção). Ce dernier est aussi bien passionné par son corps angélique que ceux de ses clients, dont les gémissements font partie du cadre. Après une présentation rapide des lieux, le film bascule peu à peu dans un huis clos singulier, où l’on se balade d’une chambre à l’autre, car Heraldo s’y est installé pour s’y réfugier. Seulement, il était loin de s’imaginer à quel donjon orné de néons il a affaire.

Homme d’entretien le jour et amant inconditionnel dans le contre-jour d’un Elias quotidiennement alcoolisé, le jeune homme se définit comme un Ulysse des temps modernes. Son passage chez Circé lui valut un contretemps considérable avant de songer à reprendre sa vie en main et oser contester la plus haute autorité locale. Si sa trajectoire reste séduisante à bien des égards, il faut reconnaître un gigantesque ventre mou au milieu d’une intrigue qui a tendance à se mordre la queue, entre les séquences hallucinatoires et tout un tas de symboles qui rappellent les dangers de la luxure. Il a fallu attendre quelques envolées lyriques et oniriques sur le dénouement pour briser la routine. Ce changement de ton intervient malheureusement trop tard pour que ces éléments cités précédemment puissent germer en nous, pendant et après le visionnage.

Si Karim Aïnouz espère rencontrer le même succès que les deux chapitres de La Vie d’Adèle, il devra encore patienter pour que son Motel Destino soit à la hauteur de ses ambitions, toutes sulfureuses qu’elles soient. Son thriller érotique a beau révéler les instincts basiques des personnages, le cinéaste échoue à rendre captivant son étude des rapports de force à travers leur sexualité. Ni les pulsions meurtrières, ni la chaleur capturée ne peuvent justifier le manque de viscéralité dans ce triangle amoureux qui traîne en longueur.

Motel Destino est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Karim AÏNOUZ
Année de production : 2024
Pays : Brésil, France, Allemagne
Durée : 115 minutes

Averroès et Rosa Parks : la psychiatrie confrontée à elle-même, via le face-à-face patient / soignant

Pour la troisième fois dans sa riche et diverse filmographie documentaire, Nicolas Philibert se penche, avec Averroès et Rosa Parks, sur le monde de la psychiatrie. En résulte un documentaire captivant, qui s’ouvre sur un clin d’œil visuel à Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975).

Panneau central du triptyque qu’il consacre à la psychiatrie et qui renoue avec l’univers de fascination déjà approché en 1997 dans le génial La Moindre des chosesAverroès et Rosa Parks (2024) permet à Nicolas Philibert d’entrer dans le dur de la psychiatrie, après son enchanteur Sur l’Adamant (2023), à qui d’aucuns avaient pu reprocher précisément ce caractère enchanteur.

Ici, au sein de l’Hôpital Esquirol et des deux unités dont les noms donnent son titre au film, le dispositif et une équipe légère offrent à la parole la possibilité de s’épanouir, par le biais d’une série d’entretiens soignants / soignés, le plus souvent à deux, mais aussi à trois ou plus encore, lorsque l’échange prend la forme d’une réunion. Présences discrètes mais obstinées, les deux caméras, généralement en champ / contre-champ, autorisent la folie à dessiner ses méandres, ses circonvolutions, mais aussi sa rigueur, voire sa lucidité ou sa pertinence, même si celles-ci nous surprennent davantage. La durée des entretiens, leur déploiement, donnent des coups de sonde parfois assez vertigineux dans la grande déraison des résidents mais ces derniers peuvent aussi impressionner par la sagacité ou la pertinence de leurs propos, Philibert dressant alors le portrait de « fous » qui ne sont peut-être pas si « fous », ou bien pas sur toute la ligne. De fait, et délibérément, le réalisateur n’a pas porté son objectif sur les patients les plus atteints et incapables, par là-même, de consentir lucidement à participer au documentaire.

Car, au bout du compte, et constante du cinéma de Philibert, transpire de chaque plan, avec Pauline Pénichout et Katell Djian à l’image, le profond respect du cinéaste envers ces patients, on pourrait presque écrire « ses » patients, n’était qu’il n’entre pas, et pour cause, vis-à-vis d’eux, dans un rôle thérapeutique. Mais on perçoit, chez lui, aussi à travers ses choix de montage, un mouvement d’adoption, un intérêt, un questionnement, parfois même une passion qui n’ont rien à envier à ceux qui émanent des soignants. Se perçoit ainsi son désir de ne pas sanctuariser l’hôpital psychiatrique, et de laisser la vie, par le biais de ses caméras, y pénétrer librement, pour s’y faire les témoins de sa libre circulation ; ne pas non plus sacraliser la folie, en faisant d’elle une entité inapprochable, au sein d’une société qui n’a déjà que trop tendance à mettre de côté, le plus à l’écart possible, ce qui n’est pas conforme, plus viable : trop fou, trop vieux… Raison pour laquelle l’humour, en tant qu’il fait partie de la vie, n’en est pas banni, de nombreuses scènes portant à sourire, mais jamais contre les patients, toujours avec eux, voire grâce à eux, dans un mouvement d’admiration de leurs trouvailles ou de leurs audaces. L’humour ou tout aussi bien la poésie, poésie des lieux, d’un instant, d’une remarque… Autre constante du cinéma de Philibert : les ponctuations offertes par la présence du végétal. Toutes composantes qui tendent à prouver et illustrer la continuité de la vie qui, fort heureusement, ne s’arrête pas aux portes, même bien closes, de l’hôpital psychiatrique.

La vie, y compris dans sa part de protestation, de contestation, puisque la  psychiatrie se trouve là questionnée comme jamais auparavant dans l’œuvre du cinéaste : critique avancée par les patients et visant les médicaments, l’organisation des soins et la durée des hospitalisations, ou les réponses apportées à l’immense détresse dans laquelle se trouvent nombre de malades. Ainsi cette réplique, mémorable, assurément destinée à devenir culte, avec le ton de sa profération, adressée au psychiatre par une patiente infiniment attachante, en mal de « câlin », et qui ne trouvera que les flammes pour lui apporter l’enlacement dont elle aurait besoin…

Face aux patients présentés par Philibert, à cette détresse qui se hurle, parfois, on ne peut se défendre de songer aux phrases d’E.M. Remarque, observant ses jeunes élèves, lors de l’expérience très fugitive d’instituteur qui sera la sienne et dont il rend compte dans son magnifique récit, Après (1931) : « […] certains d’entre eux sont éclairés d’une flamme plus vive. Voilà ceux auxquels les choses ne paraîtront pas si naturelles, dans la vie, et pour lesquels tout n’ira pas tout seul ».

Averroès et Rosa Parks : Bande-annonce

De Nicolas Philibert | Par Nicolas Philibert
20 mars 2024 en salle | 2h 23min | Documentaire
Distributeur Les Films du Losange

Cannes 2024 : Rumours, promenons-nous au G7

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Présenté Hors Compétition au Festival de Cannes, Rumours a déclenché, avec un style tout autre que Le Deuxième Acte, de belles salves de rires sur la Croisette. Guy Maddin, Evan Johnson et Galen Johnson ont concocté un film complètement rocambolesque mêlant parodie des genres et satire politique acerbe. Un concept pour le moins aventureux, qui, malgré une introduction hilarante, se perd en chemin dans sa propre folie.

Synopsis : Lors de leur sommet annuel du G7, les sept dirigeants des démocraties libérales les plus riches du monde se perdent dans les bois la nuit alors qu’ils tentent de rédiger leur déclaration provisoire.

Guy Maddin, réalisateur de la contre-culture et adepte des films expérimentaux, avait déjà présenté son court-métrage, The Heart of the World, à la Quinzaine des cinéastes. Vingt-quatre ans plus tard, avec Rumours, il est sélectionné pour la première fois au Festival de Cannes, Hors Compétition. Pour construire ce film décoiffant et très original, Guy Maddin a fait appel à Evan et Galen Jonhson, avec lesquels il avait déjà réalisé The Green Fog, un hommage déroutant au Vertigo d’Alfred Hitchcock. Dans Rumours, les trois réalisateurs nous offrent une nouvelle expérience cinématographique, singulière et esthétique, cette fois-ci au cœur d’une réunion du G7.

Les bons à rien de la table ronde

L’Allemagne organise un G7 au sein d’un château isolé, cadre idyllique pour rédiger une déclaration provisoire commune aux plus grandes puissances mondiales. Un sujet intriguant, en apparence sérieux, qui tombe en dérision lorsque l’équipe de Rumours remercie avec force ironie les dirigeants actuels pour leur très modeste contribution.

Ce ton comique bien posé, le film nous présente, de façon très théâtrale, les sept personnages de ce sommet international. Tous caricaturés à l’extrême, ils rivalisent d’égocentrisme, de propos ridicules et de piques bien senties. La chancelière allemande, incarnée par une étonnante Cate Blanchett, essaie tant bien que mal de maintenir l’ordre mais soumet des idées sulfureuses. Le Président français, campé par un excellent Denis Ménochet, étale sa science devant tout le monde. Le président américain, interprété par Charles Dance, se croit tout puissant alors qu’il passe son temps à dormir. Le Président du conseil italien, habillé comme Mussolini, apparaît comme un idiot qui n’apporte rien à part de la charcuterie dans ses poches. Le Ministre japonais, plus discret, n’arrive pas à s’affirmer. Le dirigeant canadien, un bellâtre à la sensibilité exacerbée, ne parvient pas à se remettre d’une rupture. Il conserve malgré tout une figure masculine héroïque, une marque évidente de chauvinisme puisque Rumours est un film canadien. Dans cette galerie de joyeux lurons totalement imbéciles, seule la Première Ministre britannique tente de ramener les autres au travail. Enfin, un peu en dehors de la fête, la Présidente de la Commission européenne, jouée par Alicia Vikander, semble débarquer d’une autre dimension, avec sa langue suédoise que seule la Chancelière parvient plus ou moins à déchiffrer.

Ainsi rassemblés autour d’une table ronde, garnie de mets exquis et de bons vins, les dirigeants politiques cherchent l’inspiration pour leur déclaration provisoire, censée répondre à une crise mondiale dont nous ignorons les tenants et aboutissements. Divisés en groupes, les hommes et femmes d’État se révèlent incapables de proposer la moindre solution tangible et n’énoncent que des idées banales et incohérentes.

Rumours donne donc à voir, avec beaucoup d’humour, la difficulté d’échanger et l’incapacité des grandes nations à réagir face aux situations de crises planétaires. Bien que le contexte demeure un mystère, on pense facilement aux conflits diplomatiques et au réchauffement climatique. Le film dénonce également toute une caste politique qui ne maîtrise pas ses sujets, qui se désintéresse de sa propre mission et ne possède, en guise de compétence, que l’art de tourner de beaux discours pour apaiser les foules de manifestants mécontents. En dépit de ce volet satirique, Rumours ne lance pas de message politique appuyé. En effet, ce portrait de dirigeants désenchantés impuissants à changer le monde est clairement plus destiné à faire rire qu’à mener une véritable offensive contre nos gouvernements. Et ce, d’autant plus lorsque des phénomènes étranges font passer leur survie avant leur office.

Objet filmique non identifié

Confrontés au réveil de momies humaines de 2000 ans et à toute une série de phénomènes surnaturels, les membres du G7 doivent survivre seuls, perdus dans une forêt enchantée dont l’esthétique rappelle celle des contes pour enfants. Ils vivent alors un périple complètement absurde en imaginant qu’une invasion alien a détruit le monde, ou encore qu’une intelligence artificielle en a pris le contrôle.

Rumours parodie alors les films d’horreur, de survie, ainsi que l’imaginaire fantastique. L’apogée de cette balade abracadabrante consiste en l’apparition d’un immense cerveau, dont la symbolique questionne, au beau milieu de la forêt. Est-ce l’intelligence perdue de nos dirigeants ? Ou le savoir d’une nouvelle intelligence artificielle, extra-terrestre, qui serait capable de la remplacer ? Libre à chacun d’interpréter.

Ce concept ubuesque fonctionne très bien dans la première partie du film, sous la forme d’un sketch particulièrement désopilant. Malheureusement, Rumours s’égare progressivement dans des redites cycliques et des sur-développements inutiles qui stoppent trop vite la progression de l’histoire. Le pitch du film, génialissime, aurait sans doute mieux été exploité au sein d’un récit plus condensé. Malgré tout, on ne boude vraiment pas son plaisir devant cette comédie délirante qui a le mérite de nous sortir un peu la tête des eaux troubles de la Compétition cannoise.

Rumours est présenté en Hors Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche technique

Réalisé par : Guy MADDIN, Evan JOHNSON, Galen JOHNSON
Année de production : 2024
Pays : Canada, Allemagne
Durée : 118 minutes

Abigail : La ballerine aux dents (un peu) trop longues

Le duo de réalisateurs à l’origine du retour de la mythique saga Scream, avec les épisodes cinq et six, a passé la main sur le prochain pour nous livrer cette petite série B à la proposition plutôt originale dans le domaine rebattu du film de vampires. Ludiques et mystérieuses, les prémisses de Abigail nous amusent et nous intriguent. En mixant plusieurs influences du fantastique ainsi que différents genres, leur film parvient à nous captiver la plupart du temps. Mais plus il avance et plus la menace est claire, plus le long-métrage rentre dans le rang du banal et de l’attendu quitte à même traîner en longueur dans un final à rallonge inutile et fatiguant. On passe tout de même un moment sympathique si on aime les effusions gores à la fois excessives et grand-guignolesques mais rigolotes et qu’on n’attend pas forcément le grand frisson, tout cela restant parfaitement distrayant dans le genre.

Synopsis: À la suite du kidnapping de la fille d’un puissant magnat de la pègre, un groupe de criminels amateurs pensaient simplement devoir enfermer et surveiller cette jeune ballerine afin de pouvoir réclamer une rançon de 50 millions de dollars. Retirés dans un manoir isolé, les ravisseurs commencent mystérieusement à disparaître, les uns après les autres, au fil de la nuit. C’est alors qu’ils découvrent avec horreur que la fillette avec lesquels ils sont enfermés n’a rien d’ordinaire.

On les a découverts avec le sympathique et marrant Wedding Nightmare il y a dix ans. Cependant, un peu avant ils avaient lâché en tant que premier film l’inepte The Baby. Néanmoins, on leur doit surtout d’avoir exhumé la saga Scream après la trilogie initiale et un quatrième épisode un peu perdu sur la ligne du temps, mais très sous-estimé car excellent. On a donc eu droit au très moyen Scream, en guise d’apéro puis au bien plus réussi Scream 6. En gros avec Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett on peut aussi bien être déçu que surpris. Ils ont d’ailleurs choisi de passer la main pour diverses raisons sur le prochain Scream et ont préféré se charger de cette série B fantastico-horrifique pour un résultat qui se regarde bien, mais qui ne marquera pas pour autant les mémoires ni même le cinéma de genre.

On avait pourtant envie d’y croire. En tout cas à quelque chose de plus marquant et plus fou. Quand une équipe de cambrioleurs kidnappent une jeune danseuse de ballet et doit la garder durant 24 heures dans un manoir, on sent que quelque chose ne tourne pas rond. Et quand la troupe, dissociable au possible, se rend compte que l’otage est en réalité un vampire qui s’amuse avec son futur repas, c’est en mode chasse en huis clos que Abigail se transforme. Les débuts, les scènes d’exposition, qui présentent l’équipe ainsi que l’arrivée au manoir jusqu’à la première scène gore sont admirables. Concises, claires et mettant l’eau à la bouche pour la suite. Et il faut le souligner, car dans ce type de productions on a souvent que faire des scènes introductives. Au mieux on se retrouve face à des passages obligés assez vite expédiés et au pire avec des séquences inintéressantes et ennuyantes au possible. Car, au final, on a juste envie de vite passer aux choses sérieuses. En outre ici, les acteurs sont relativement bons et forment un ensemble hétéroclite assez satisfaisant.

Les prémisses et le contexte sont donc plutôt étonnants et ils mettent bien en exergue la dynamique de groupe et les traits de caractère de chacun avant d’exposer nos kidnappeurs à la menace. Un premier tiers étonnamment bien troussé donc. Quand notre vampire cesse de jouer les petites victimes, le carnage commence et tout cela redevient plus classique et sans surprises. Et ce n’est pas deux ou trois petits retournements de situation, tous plutôt prévisibles ou sans véritable valeur ajoutée, qui vont venir perturber le cahier des charges de cet Abigail qui ne nous surprendra plus jamais vraiment. Et c’est pour cela que notre enthousiasme initial va vite se retrouver diminué et que le film ne va pas au bout de multiples possibilités. Ou, en tout cas, pas vers les meilleures.

Déjà, contrairement à certaines séries B où on tente de nous surprendre sur l’ordre des morts, ici c’est assez facile à deviner malheureusement. Comme « Abigail » tire un peu via son postulat vers le slasher, on aurait aimé ne pas connaître d’avance l’ordre de morts des victimes. Sur le pan du huis clos dans un manoir gothique, les décors manquant un peu de diversité et on tourne vite en rond. Concernant le film de braquage, il est vite expédié et on se rend compte que ce n’est que pour poser les bases. Enfin, sur le versant le plus important du film de vampires, rien de bien nouveau : on a l’attirail habituel et les codes du genre respectés, mais jamais transcendés. Et ce qui est peut-être dommage, c’est que cette petite série B choisisse plus le rire et le second degré dans le gore et le fantastique, que de véritables frissons ou de doses d’épouvante. Mais au vu du pedigree de ses auteurs, ce n’est pas étonnant, ils demeurent fidèles à leur filmographie.

Quand on prend le dernier acte par exemple, on commence déjà à se lasser. Le film est tout de même long (une heure et cinquante minutes) pour une production du genre et les cinéastes se montrent peut-être trop généreux dans les affrontements qui deviennent vite redondants et sans grande imagination. À quelques détails près, Abigail ne nous surprendra jamais dans ces séquences dites spectaculaires ou dans ses effets horrifiques. Il n’y a qu’à voir le combat final à rallonge proprement fatigant pour s’en convaincre. La petite qui joue le vampire est plutôt bonne dans son rôle face à une Melissa Barrera qui refait équipe avec ses réalisateurs de Scream et nous offre une partition correcte avec le peu qu’elle a à jouer. En somme, une petite série B fantastique entre humour et gore qui s’avère tout à fait regardable, mais dont l’intérêt se délite plus les minutes passent.

Bande-annonce – Abigail 

Fiche technique – Abigail 

Réalisateurs : Matt Bettinelli-Olpin & Tyler Gillett
Scénaristes : Stephen Sheilds & Guy Busick
Production : Universal Pictures
Distribution France : Universal France
Interprétation : Melissa Barrera, Dan Stevens, Kathryn Newton, Alisha Weir, Kevin Durand…
Durée : 1h49
Genres : Thriller – Fantastique – Horreur
Date de sortie : 29 mai 2024
Pays : États-Unis

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3

Cannes 2024 : Flow, le règne animal

Rares sont les films d’animation à fouler la Croisette. Cette année, nombre d’entre eux se partagent la lumière sur plusieurs sélections. Flow éblouit la sélection d’Un Certain Regard avec une épopée qui convoque un groupe d’animaux sur une arche de Noé. Une fresque sensorielle et minimaliste qui encense les valeurs de l’amitié, au détour d’un voyage éblouissant et hypnotisant.

Synopsis : Un chat se réveille dans un univers envahi par l’eau où toute vie humaine semble avoir disparu. Il trouve refuge sur un bateau avec un groupe d’autres animaux.

Dans la continuité de son long-métrage précédent, Away, où un personnage évoluait en solitaire sur une île, Gints Zilbalodis s’est peu à peu entouré de compagnons de route précieux afin de mettre en chantier cette œuvre qui en développe la symbolique. Douze membres de l’équipe sont venus nous présenter Flow : les aventures d’un petit chat noir, qui a pour seul refuge une maison déserte et sa solitude. Il a fallu une soudaine montée des eaux, dont les raisons sont tues, pour que ce jeune félin peu sociable fasse appel à son instinct de survie. Sans la moindre trace d’humain dans la forêt où démarre l’aventure, à l’exception de bijoux et autres babioles artisanales, les animaux sont livrés à eux-mêmes face à une menace qui rappelle les derniers instants de la cité mythique de l’Atlantide ou le grand Déluge.

L’arche des noyés

En faisant le choix de ne pas faire parler ses animaux comme dans la plupart des productions du studio aux grandes oreilles, Gints Zilbalodis choisit de faire confiance aux spectateurs afin d’interpréter les émotions des animaux à travers leur regard et leur gestuelle. Wes Anderson avait déjà remporté ce pari avec L’Île aux chiens, bien que l’on joue davantage sur une animation en trois dimensions par ici. Fuir la mort, courir après la vie, voilà ce qui va immédiatement presser les personnages à se précipiter vers le bateau le plus proche. Nous avons ainsi le chat qui nous sert de fil rouge et de boussole dans ce monde en péril. Il ne tarde pas à faire la rencontre d’un ingénieux capybara, d’un lémurien un peu trop matérialiste, d’un labrador très joueur et d’un oiseau atrophié d’une grande fierté. Ensemble, et malgré leurs différences, ils devront cohabiter pour surmonter tout un tas d’épreuves qui déterminera leur cohésion.

Cela reste toutefois la seule ligne directrice pour ces animaux, que l’on pousse souvent à bout en les confrontant à de nombreux décors. Les animateurs libèrent ainsi toute leur créativité avec de gigantesques structures et notamment lorsque les personnages se jettent à l’eau. On y découvre tout un tas de poissons colorés, dont une majestueuse baleine. Si l’océan incarne une catastrophe naturelle inarrêtable, il ne faut pas oublier qu’il abrite également la vie. Le chat en découvre ses merveilles et parvient à toucher notre sensibilité au fur et à mesure qu’il trébuche. Ses miaulements se transforment en rugissements. Il s’affirme et gagne en apprentissage aux côtés de ceux qu’il voyait comme des principaux concurrents. Tout cela est raconté à travers l’image et le mouvement, d’un naturel bluffant et d’une magie bouleversante.

N’oublions pas ses pointes d’humour, suffisamment bien senties pour que cette œuvre ne reste pas exclusivement dédiée aux enfants. Les détenteurs et amateurs de chats seront séduits de retrouver des réflexes bien connus de ces félins. Imaginez tout ce qu’un chat est capable de faire à nos côtés, il se fera encore car il reste un chasseur par nature. Le cinéaste letton en joue pour aérer le récit des différentes scènes de tension qui manquent d’abattre le quatuor de fortune qui cherche un refuge idéal pour enfin reprendre le court de leur vie. Et ce sont justement dans les interactions avec leur environnement que Flow trouve ses lettres de noblesse et qu’il mène à bon port ses personnages. À quelques semaines de sa présentation au Festival d’Annecy, cette 77e édition du Festival de Cannes trouve encore des ressources pour nous surprendre, et dans le bon sens du terme.

Flow est présenté pour le prix Un Certain Regard au Festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Gints ZILBALODIS
Année de production : 2024
Pays : Lettonie, France, Belgique
Durée : 85 minutes

Cannes 2024 : Marcello Mio de Christophe Honoré, dans le vague

Marcello Mio : Une fable plutôt pâlotte sur l’absence du père, doublée d’un questionnement sur l’identité des acteurs, et notamment des « népo-acteurs » lestés d’héritage.

Synopsis de Marcello mio :  C’est l’histoire d’une femme qui s’appelle Chiara.

Elle est actrice, elle est la fille de Marcello Mastroianni et Catherine Deneuve et le temps d’un été, chahutée dans sa propre vie, elle se raconte qu’elle devrait plutôt vivre la vie de son père. 

Elle s’habille désormais comme lui, parle comme lui, respire comme lui et elle le fait avec une telle force qu’autour d’elle, les autres finissent par y croire et se mettent à l’appeler « Marcello ».

Dans la peau de Marcello

Hasard de calendrier. Quelques jours après Le Deuxième acte de Quentin Dupieux, qui parlait déjà des acteurs et du métier d’acteur, du devenir du cinéma, voici Marcello Mio, le film de Christophe Honoré présenté à la sélection officielle du festival de Cannes en cours, avec également un focus sur lesdits acteurs.

Dans la suite du beau et émouvant Lycéen de 2022, qui a été la véritable révélation du jeune et talentueux Paul Kircher au public, il s’agit à nouveau ici d’une histoire sur l’absence d’un père : dans Le Lycéen, le sien, dans ce nouveau film, celui de son amie de longue date et quasi-muse Chiara Mastroianni. Mais comme évoqué plus haut, le métrage raconte également en filigrane le métier d’acteur, puisqu’on y retrouve une pléthore d’acteurs qui jouent leur propre rôle, et Nicole Garcia qui joue une réalisatrice. Cette sorte de mise en abyme des acteurs qui jouent des personnages de fiction mais portant leurs propres noms a, sur le papier, quelque chose de vertigineux.

Un matin, en plein Paris, après avoir interprété pour une campagne quelconque une Anita Ekberg des faubourgs en empruntant son rôle dans  la Dolce Vita, Chiara Mastroianni se réveille et voit, à la place du sien, le reflet de son père dans la glace de la salle de bains. Elle reçoit un choc et s’évanouit. Est-ce l’évocation de la Dolce Vita ? Est-elle dans un rêve ? toujours est-il que Chiara  est prise d’une envie furieuse de se mettre dans la peau de Marcello Mastroianni, son père. L’écueil majeur du film est qu’à aucun moment, on ne comprend cette envie soudaine de Chiara Mastroianni de se mettre littéralement dans les habits de son père. Costume, whisky, porte-cigares, chapeau 8 1/2. Elle a beau dire à son entourage que ce n’est pas un déguisement, sa démarche n’a l’air que de cela. De la raison qui doit être profonde de cette envie d’être Marcello, d’invoquer Marcello, Christophe Honoré ne fait aucune mention, ne fait aucune allusion. Chiara ne veut pas être que fille de, et pourtant la voilà qui se glisse dans les pantoufles de son père…Tout ressemble à une blague, une anecdote à l’image de l’émission désastreuse de la RAI qui prétendant rendre hommage à Marcello Mastroianni, ne fait en réalité que de la retape pour de l’audience en se servant de Chiara.

Fan de Honoré, on trouve toujours un sous-texte intelligent  ou une émotion plus directe à la majorité de ses films. Ce n’est malheureusement pas le cas ici. Le cabotinage des acteurs (Lucchini et peut-être Catherine Deneuve dans une moindre mesure), de l’incompréhension marquée de l’ex devenu ami Benjamin Biolay, les colères inexpliquées de l’autre ex devenu également ami Melvil Poupaud face au « travestissement », tant de paramètres brouillent la lecture de ce film qui partait pourtant d’une bonne idée, qui est de montrer comment faire face à l’absence, à l’absence d’un père.

L’idée sous-jacente également du poids de l’héritage sur l’acteur, le « népo-acteur » plus spécifiquement, n’est finalement balayée que d’une phrase prononcée par Nicole Garcia la dirigeant comme actrice, et qui lui demande un jeu avec « plus de Mastroianni et moins de Deneuve ». Une actrice dont les deux parents ont fait, dans une intervalle de presque 10 ans, l’affiche du Festival de Cannes, mériterait sans doute un développement plus important du sujet de l’identité et du fameux héritage.

Marcello Mio est un film mi-fable mi-comédie que l’on aurait aimé voir plus riche en émotion et en contenu, à l’image de l’acte manqué de Catherine Deneuve à la fin du film, qui apporte enfin un certain souffle à l’ensemble. Petite déception donc pour ce film aux intentions trop diffuses, qui n’enlèvera en rien notre admiration pour son réalisateur.

Marcello Mio – Bande annonce

Marcello Mio – Fiche technique

Réalisateur : Christophe Honoré
Scenario : Christophe Honoré
Interprétation : Chiara Mastroianni (Chiara Mastroianni / Marcello), Catherine Deneuve (Catherine Deneuve), Fabrice Luchini (Fabrice Luchini), Nicole Garcia  (Nicole Garcia), Benjamin Biolay (Benjamin Biolay), Melvil Poupaud (Melvil Poupaud), Hugh Skinner (Colin), Stefania Sandrelli (Stefania Sandrelli)
Photographie : Rémy Chevrin
Montage : Chantal Hymans
Musique : Alex Beaupin
Producteurs : Philippe Martin Coproducteurs : David Thion , Angelo Barbagallo, Andrea Occhipinti, Stefano Massenzi
Maisons de production : BiBi Film, France 2 Cinéma, LDRP II, Les Films Pelléas, Lucky Red, Super 8 Production, TSF
Distribution (France) : Ad Vitam Distribution
Durée : 120 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 21 Mai 2024
France – 2024

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Cannes 2024 : Les linceuls, à corps perdu

De son propre deuil, David Cronenberg revient sur la Croisette avec une œuvre on ne peut plus personnelle. La disparition de son épouse sept ans plus tôt semble encore le hanter et Les linceuls constitue pour lui une manière de lui rendre hommage, tout en laissant la porte ouverte au dialogue, même après la mort. Et malgré cet effort, le célèbre croque-mort du cinéma ne fait que brasser de l’air avec ses dialogues interminables, qui paralysent toute tentative d’immersion ou de communion avec son film.

Synopsis : Karsh, 50 ans, est un homme d’affaires renommé. Inconsolable depuis le décès de son épouse, il invente un système révolutionnaire et controversé, GraveTech, qui permet aux vivants de se connecter à leurs chers disparus dans leurs linceuls. Une nuit, plusieurs tombes, dont celle de sa femme, sont vandalisées. Karsh se met en quête des coupables.

Deux ans après Les crimes du futur, qui repoussait déjà les limites de l’anatomie humaine, le cinéaste canadien reste un invité d’exception dans la compétition cannoise. Bien connu pour des détournements remarquables du body-horror (La Mouche, Crash, eXistenZ), nous le retrouvons plus mélancolique que jamais dans ce portrait de l’âme humaine. Pour les spectateurs avides d’hémoglobine, il faudra se diriger vers la surprise de la sélection, The Substance, réalisé par la française Coralie Fargeat. Ici, il n’y a que des ombres et des morts, rien de spectaculaire en soi, si ce n’est cette quête obsessionnelle que vit un homme, perdu entre la vie et la mort.

Le profanateur des souvenirs

Karsh (Vincent Cassel) a mis en place un cimetière où il trompe la mort. Sa technologie GraveTech permet aux vivants de contempler les restes des défunts en décomposition. Embaumés dans des linceuls équipés de caméras donnant sur l’intérieur, il est désormais possible de se connecter aux êtres qui nous sont chers. « Je suis dans la tombe avec elle. […] C’est ce qui me rend heureux. » Karsh voit les choses ainsi, mais ne cesse de multiplier les signes qui le relient à sa bien-aimée, Becca. Dans son entourage, il existe encore sa sœur jumelle Terry (toujours vivante) et un avatar numérique nommé Hunny. Diane Kruger incarne tous ces personnages à la fois, dans le but d’alimenter les penchants morbides et sexuels d’un homme solitaire qui se cherche. Autant dire que la mort lui va si bien.

Peut-ton guérir d’un chagrin ? Peut-on vraiment renoncer à l’amour ? C’est par l’usage des technologies de pointe que le film répond à ces questions, sans oublier les interminables dialogues d’exposition qui manquent d’enterrer notre attention pour de bon. L’idée de trouver un sosie et de s’en satisfaire, même s’il n’est pas physiquement palpable, est captivante. Malheureusement, ce qui était prometteur sur le papier a bien du mal à trouver un sens et un rythme décent dans cet univers qui souhaiterait déjouer la fatalité. Seuls quelques traits d’humour noir maintiennent les spectateurs à flots, avant que l’on se jette hors de la salle pour des raisons beaucoup moins viscérales, visuellement parlant. La mise en scène reste à plat, en attendant que les protagonistes nous dévoilent leurs désirs cachés. Il est alors plus intéressant de se demander ce que ces corps dans les tombes peuvent bien nous léguer derrière eux.

Pour Cronenberg, son approche personnelle justifie la névrose de Karsh, un double du cinéaste, et son film est un peu à l’image de ses personnages, dans un état de décomposition regrettable sachant le sujet. Les différents corps nus qui défilent témoignent également de leur esprit confus et empoisonné par un manque d’affection. Les relations deviennent alors inutilement ambiguës, tandis que le récit espère bouleverser par des complots et trahisons. Malgré un hommage touchant et une réflexion stimulante sur l’identité, Les linceuls nous laisse cependant sur notre faim à la force de bavardages stériles et de rendre indigestes toutes ses théories poussiéreuses et peu cérébrales.

Les Linceuls est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche Technique

Titre original : The Shrouds
Réalisé par : David CRONENBERG
Année de production : 2024
Pays : France, Canada
Durée : 116 minutes
Date de sortie : 25 septembre 2024

Cannes 2024 : My Sunshine, le temps d’un hiver

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En dehors de la Compétition, la section Un Certain Regard du Festival de Cannes met en lumière des films originaux réalisés par des cinéastes encore méconnus. Avec My Sunshine, le japonais Hiroshi Okuyama, qui pourrait revendiquer l’héritage d’Hirokazu Kore-eda, nous fait découvrir un drame sensible inspiré de ses souvenirs d’enfance. En mettant en scène un duo de patineurs dans la fleur de l’âge, très différents mais unis dans la danse, il nous renvoie avec un brin de nostalgie aux sources de la jeunesse.

Synopsis : Sur l’île d’Hokkaido, l’hiver est la saison du hockey pour les garçons. Takuya, lui, est davantage subjugué par Sakura, tout juste arrivée de Tokyo, qui répète des enchaînements de patinage artistique. Il tente maladroitement de l’imiter si bien que le coach de Sakura, touché par ses efforts, décide de les entrainer en duo en vue d’une compétition prochaine… À mesure que l’hiver avance, une harmonie s’installe entre eux malgré leurs différences. Mais les premières neiges fondent et le printemps arrive, inéluctable.

« J’ai appris que toute expérience pouvait faire un film », affirme le réalisateur japonais. Lui-même patineur, Hiroshi Okuyama souhaitait raconter une histoire autour de cette discipline qu’il a apprise lors de ces jeunes années. Une idée toute naturelle, car il adore placer ses films à hauteur d’enfant. Dans Jésus, son premier long-métrage, le réalisateur s’attachait à la rencontre entre Yura, un jeune homme envoyé dans une école catholique, et une étonnante incarnation du Christ. Avec My Sunshine, Hiroshi Okuyama poursuit son portrait de l’enfance à travers les yeux rêveurs d’un garçon timide, Takuya.

C’est dans la chanson « My Sunshine » d’Humbert Humbert, qui a donné son titre au film, que le cinéaste japonais a puisé son inspiration pour nous offrir un doux conte, teinté de mélancolie, sur la fin de l’enfance. My Sunshine sera également présenté en ouverture des Saisons Hanabi en novembre 2024.

La fonte de l’enfance

En plein hiver, sur l’île d’Hokkaido, Takuya s’entraîne nonchalamment au hockey. Maladroit et moqué par ses camarades, il préfère s’intéresser à Sakura, une élégante jeune fille tout juste arrivée de Tokyo, qui s’exerce sans relâche à des figures de patinage. En cachette, il essaie sans succès de l’imiter jusqu’à ce que le coach de Sakura, Arakawa, intrigué par sa détermination, propose de lui offrir des cours. Mais le patinage artistique n’est pas une discipline pour les garçons, qui s’adonnent normalement au hockey.

Par cette séparation tranchée entre deux activités respectivement réservées, selon les mœurs, aux filles et aux garçons, My Sunshine nous rappelle évidemment l’opposition radicale entre la boxe et la danse dans Billy Elliot. Tout comme le jeune Billy, Takuya ne semble pas à l’aise au sein de son groupe masculin. Attiré par une fille gracieuse qui semble inaccessible, il troque ses patins pour la rejoindre sur la glace. Les deux enfants glissent en effet dans deux mondes bien distincts. Sakura appartient manifestement à une classe plutôt aisée. Elle semble promise à un avenir radieux et sa mère entretient à son égard de grandes espérances. Quant à Takuya, il vient d’un milieu plutôt modeste. Il manque de confiance en lui et souffre de bégaiements qui rendent complexe son expression orale. Ses parents, ouverts d’esprit, se montrent prêts à le soutenir quel que soit son choix.

Contrairement à Billy Elliot, My Sunshine ne traite donc pas de luttes familiales à travers une tumultueuse relation père-fils. Il compose le récit d’une amitié, d’un amour naissant qui se tisse en dépit des différences. En s’entraînant en duo en vue d’une compétition, Takuya et Sakura vivent, à mesure que l’hiver avance, des instants spontanés de bonheur filmés avec une grande délicatesse. Leur lien, loin de se nouer par des dialogues presque totalement absents, s’exprime par des regards, des contacts fugaces de bras et de mains lors des pas de deux. Alors que la neige fond, l’innocence et l’enfance s’effacent pour faire place au printemps de l’adolescence.

Dans son interview, Hiroshi Okuyama a déclaré avoir laissé les deux comédiens, patineurs mais sans expérience d’acteur, interpréter leur rôle relativement librement. Il se dégage ainsi de My Sunshine une vraie sincérité, une aura naturelle qui nous emporte. Le réalisateur souhaitait « que chaque spectateur, en empathie avec les sentiments de Takuya et de Sakura, pourra se remémorer des souvenirs d’enfance oubliés et des sentiments alors éprouvés ». Un pari réussi où le rêve ressurgit.

La fabrique des rêves

Imprégné par une lumière claire, baignée de soleil, My Sunshine donne une image douce et idéalisée de l’enfance. La patinoire en semble presque féérique, comme un îlot de paix dans le monde. Pour le coach Arakawa, elle représente précisément un songe, un mirage. Et s’il soutient autant Takuya, c’est bien parce qu’il s’identifie complètement à ce garçon. Il essaie, à travers lui, de réaliser son rêve : prendre son envol sur la glace et participer à des compétitions.

À l’extérieur de la patinoire, en effet, la société japonaise n’est pas toujours complaisante. Tout en douceur, My Sunshine brosse alors une toile de fond homophobe, susceptible de barrer la route à des aspirations personnelles. Un message subtilement esquissé, qui ne prend jamais le pas sur ce récit d’apprentissage traité à fleur de peau. Face à ce drame empreint d’une telle tendresse, une certitude demeure : le regard d’enfant d’Hiroshi Okuyama n’a pas fini de nous toucher.

My Sunshine est présenté à un Certain Regard au festival de Cannes 2024.

Fiche technique

Réalisé par : Hiroshi OKUYAMA
Année de production : 2024
Pays : Japon, France
Durée : 1h30
Date de sortie : 25 décembre 2024

Back to Black de Sam Taylor-Johnson : ces larmes qui séchaient d’elles-mêmes

Porté par la remarquable performance de Marisa Abela, Back to Black ne révolutionne pas le genre du biopic mais célèbre néanmoins le talent pur et la résilience d’Amy Winehouse, jeune rebelle anglaise au chignon choucroute dont le cœur brisé, ivre de jazz, chantait à la fois l’amour, le deuil et le spleen des sixties pour trouver le sens de sa trop courte et dramatique existence. Elle qui, comme un frêle canari s’échappant de sa cage, découvrait à peine l’ivresse de la liberté face aux démons de l’éternelle mélancolie. 

Dans Back to Black, la réalisatrice britannique Sam Taylor-Johnson (Cinquante Nuances de Grey) s’accroche au répertoire prêt à l’emploi de l’icône Amy Winehouse pour raconter l’idylle tumultueuse de l’artiste avec Blake Fielder-Civil et, à travers elle, la tristesse sublime qui hante le parcours fragile de cette jeune anglaise d’un autre temps, dont l’âme singulièrement romantique, rongée par la drogue et les regrets, flirte constamment avec la mort. Il y a probablement ici trop peu d’idées de mise en scène pour parvenir à faire décoller pleinement un scénario aussi balisé, mais la débutante Marisa Abela (vue dans Barbie de Greta Gerwig) incarne la chanteuse avec une sensibilité troublante. C’est là la plus belle réussite du film. Masquant ses doutes sous un épais trait noir d’eye-liner, réparant chaque blessure avec un nouveau tatouage thérapeutique, l’actrice creuse remarquablement le contraste tragique entre la pureté du talent de la jeune Amy et la nocivité de son entourage, impréparé à une célébrité si fulgurante, si fatale. En effet, derrière l’exercice de mimétisme plutôt réussi, se cache un autre film plus discret, émouvant, sur l’amour comme substance addictive, le chant d’un cœur brisé par l’abandon et la nécessité de crier dans le vide un ultime « je t’aime ». Jack O’Connell, quant à lui, injecte ce qu’il faut de masculinité toxique dans le rôle de Blake, bad boy turbulent et instable au cœur aussi obscur que la nuit.

Là où le célèbre documentaire d’Asif Kapadia (2015) rendait hommage au génie créatif et au style Winehouse en se focalisant davantage sur la genèse de sa discographie et le fruit de sa collaboration avec le producteur Mark Ronson, Back to Black veut d’abord rendre palpable une vérité émotionnelle brute ; celle de la fusion de deux amants terribles qui, au son d’un vieux tube des Shangri‐Las et à l’abri du déchaînement du monde extérieur, se réconfortent autant qu’ils se consument. Le film sonde avec acuité ce profond mal-être existentiel, cette urgence vitale d’apprendre à mourir à feu doux, de monter sur scène pour graver à jamais la mélodie prémonitoire d’une destinée funeste, sabotée par un coup de foudre ultra-médiatisé et voué à l’échec dès ses premiers accords. Devenu une chanson signature, un hymne rebelle et tragique vendu à des millions d’exemplaires, le refus véhément d’entrer en cure de désintoxication se fait ainsi l’écho rythmique d’un déni intime qui enlise Amy dans une toxicomanie laissée hors champ. En effet, après l’avoir partagée avec le monde entier, il s’agit pour l’artiste, alors spectatrice de son corps ravagé, de se réapproprier sa douleur, de dompter sa dévorante solitude, de composer avec le terrible reflet que lui renvoie le miroir. Enfin, planent au-dessus de la jeune pin-up trash partie en juillet 2011 rejoindre le « Club des 27 » , tous les spectres légendaires de la musique jazz (Judy Garland, Sarah Vaughan, Dinah Washington, Tony Bennett, Frank Sinatra…), leurs grands standards (« Embraceable You » de Gershwin ou « Body and Soul » de Green), mais également l’esprit de Cynthia Levy Winehouse, sa grand-mère paternelle elle aussi chanteuse, qu’elle divinisait. Autant d’influences qui viennent féconder son talent inné de parolière et participent de la poésie ténébreuse, vintage et envoûtante du film. Sam Taylor-Johnson recrée notamment l’atmosphère vibrante des pubs de Camden town, la lente déchéance d’Amy devant les flashs de paparazzi surexcités et même la fameuse cérémonie des Grammy Awards 2008 lors de laquelle l’album éponyme et testamentaire fut cinq fois récompensé. 

Si dans sa forme peut être trop scolaire, Back to Black ne révolutionne pas le genre, il célèbre néanmoins la résilience de cette jeune artiste torturée, traquée jusqu’à l’os, qui chantait le déchirement du deuil pour donner un sens à sa trop courte et dramatique existence. Amy qui, comme un frêle canari s’échappant de la cage dont il était prisonnier, découvrait à peine l’ivresse de la liberté face aux démons de la mélancolie.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : Back to Black retrace la vie et la musique d’Amy Winehouse, à travers la création de l’un des albums les plus iconiques de notre temps, inspiré par son histoire d’amour passionnée et tourmentée avec Blake Fielder-Civil.

Back to Black – Fiche technique

Réalisation : Sam Taylor-Johnson
Scénario : Matt Greenhalgh
Avec : Marisa Abela, Jack O’Connell, Eddie Marsan, Juliette Cowan, Lesley Manville, Jeff Tunke…
Production : Nicky Kentish Barnes, Debra Hayward, Alison Owen
Photographie : Polly Morgan
Costumes : PC Williams
Montage : Laurence Johnson, Martin Walsh
Distributeur : StudioCanal
Durée : 2h02
Genre : Biopic musical, Drame
Sortie : 24 avril 2024

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Cannes 2024 : The Substance, star périmée

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Après Titane, Palme d’Or en 2021, le Festival de Cannes présente un nouveau body horror bien saignant, The Substance, réalisé par la française Coralie Fargeat. Un thriller féministe horriblement jouissif, traitant de notre rapport au corps, à l’apparence et à la célébrité, qui pimente enfin une Compétition jusqu’ici un peu lisse. Si le traitement de ces thématiques, pas toujours subtil, tombe dans une surenchère finale à rallonge, The Substance compose une œuvre singulière, dérangeante, dégoûtante, qui ne laissera personne indifférent.

Synopsis : AVEZ-VOUS DÉJÀ RÊVÉ D’UNE MEILLEURE VERSION DE VOUS-MÊME ? Vous devriez essayer ce nouveau produit : The Substance. ÇA A CHANGÉ MA VIE. Avec The Substance, vous pouvez générer une autre version de vous-même, plus jeune, plus belle, plus parfaite… Il suffit de partager le temps. Une semaine pour l’une, une semaine pour l’autre. Un équilibre parfait de sept jours. Facile n’est-ce pas ? Si vous respectez les instructions, qu’est ce qui pourrait mal tourner ?

Dans son court-métrage, Reality+, Coralie Fargeat traitait déjà du regard que l’on pose sur soi-même et de l’image que les autres perçoivent de nous. Grâce à une puce cérébrale, il devenait en effet possible de se voir, et surtout d’être vu, tel que nous l’avons toujours rêvé. Quatre ans plus tard, avec Revenge, la réalisatrice française signait un film de vengeance violent et haletant, dans lequel une lolita d’apparence naïve, violée et abandonnée dans le désert, assouvit fièrement sa vengeance contre une gente masculine dominatrice.

The Substance s’inscrit dans une même ligne féministe mais en déchirant à grands jets d’hémoglobine les corps et les âmes. Le sujet de la beauté, en vogue au sein de la Compétition, est également abordé sous un angle bien différent dans Diamant Brut d’Agathe Riedinger.

Le culte du corps, vampirisme de la beauté

La scène d’ouverture de The Substance pose d’emblée le ton. Elle nous présente, sur le « Walk of Fame », la dalle scintillante d’une étoile hollywoodienne. Inauguré dans une grande euphorie, le carreau est progressivement ignoré, oublié, fissuré jusqu’à finir presque vandalisé par de graisseuses projections de nourriture. C’est bien la lente décrépitude d’une icône qui s’annonce.

Elizabeth Sparkle, incarnée par Demi Moore, ancienne égérie du cinéma reléguée à une banale émission de fitness, apparaît comme une star sur le déclin. Son show est jugé has been, son corps flétri. Le producteur souhaite donc la remplacer par une nouvelle recrue qu’il veut absolument « jeune, sexy et maintenant ». En résumé, « à cinquante ans, c’est fini ! », affirme-t-il en congédiant sans ménagement Elizabeth le jour de son anniversaire, avec un joli paquet cadeau en guise d’adieu.

Cette idée de date butoir évoque très explicitement la réalité actuelle de l’industrie hollywoodienne, au sein de laquelle nombre d’actrices peinent à trouver des rôles à leur mesure passé un certain âge. Un monde cruel où, sous peine de rejet, tout doit être exactement là où il faut. En particulier les fesses, filmées volontairement en gros plans dans des body moulants en lycra. Selon cette vision commerciale et masculine, la femme demeure un pur produit de consommation, utile quelques années puis aussitôt jetée une fois fanée. C’est précisément la crainte exprimée par Coralie Fargeat, qui a expliqué, lors de la conférence de presse, avoir conçu son film en estimant qu’à quarante-huit ans, elle ne pourrait plus disposer d’une « place dans la société ».

Cependant, Elisabeth refuse d’accepter cette vérité. Elle se laisse séduire par une expérimentation révolutionnaire : un produit jaune singulier qui offre l’opportunité d’une nouvelle division cellulaire. Cette substance mystérieuse permet de générer, à partir de son propre corps, une autre version de soi, plus jeune et plus belle, avec laquelle il reste impératif de partager équitablement son temps. Sept jours pour la matrice, vieille et défraichie. Sept jours pour l’autre soi, sublime et sexy. Telle est la loi. Ou plutôt, l’équilibre nécessaire pour que l’ancien soi, qui alimente le nouvel alter égo, puisse suffisamment se régénérer.

Sue, le double d’Elizabeth interprété par Margaret Qualley, également présente au casting de Kinds of Kindness, semble une beauté d’apparence naïve et innocente. Mais au fur et à mesure des échanges, elle se révèle de plus en plus monstrueuse. Telle un vampire, elle commence à sucer littéralement jusqu’à la moelle la vie d’Elizabeth. The Substance parle ainsi de dualité, de perte d’identité et de haine de soi. Il nous met en garde contre la vanité, la quête absolue de notoriété, et contre ce désir si humain de se trouver toujours la plus belle face au miroir, à l’image de la reine Maléfique de Blanche-Neige. Mais The Substance n’a définitivement rien du conte de fées.

L’hémoglobine au féminin

Avec un parti pris jusqu’au-boutiste, Coralie Fargeat filme l’horreur du corps. Le sang jaillit, les plaies se rouvrent et les organes implosent. Face à ce déluge, on pense inévitablement à The Thing de John Carpenter ou à La Mouche de David Cronenberg, également en lice pour la Palme d’Or cette année avec Les Linceuls.

The Substance n’est donc pas à conseiller aux âmes sensibles, certains festivaliers ont d’ailleurs quitté la salle avant la surenchère finale, si outrancière qu’elle finit inévitablement par faire rire.  Et heureusement que Coralie Fargeat a su brillamment distiller dans son film quelques éclairs d’humour noir pour nous faire passer la pilule ou, en l’occurrence, la seringue XXL. Entre stupéfaction, rire, malaise et dégoût, The Substance élabore une œuvre féministe marquante qui pourrait bien taper dans l’œil de la Présidente Greta Gerwig.

The Substance est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche Technique

Réalisé par : Coralie FARGEAT
Année de production : 2024
Pays : Royaume-Uni, États-Unis, France
Durée : 140 minutes