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Memory : un Michel Franco apaisé, mais pas mièvre

Et si Michel Franco n’était pas le misanthrope qu’on veut nous faire croire ? Memory, un film délicat sur la mémoire, l’identité et l’amour, montre qu’il sait aussi être empathique, sans tomber dans la banalité.

Synopsis Sylvia mène une vie simple, structurée par sa fille, son travail et ses réunions des AA (alcooliques anonymes). Pourtant, ses retrouvailles avec Saul bouleversent leurs existences, réveillant des souvenirs douloureux que chacun avait enfouis jusque-là.

Remember

Huit films déjà pour Michel Franco, le réalisateur de Memory. En 15 ans, le Mexicain lui-même évolue comme une œuvre sous nos yeux. D’une misanthropie il faut avouer  assez aigüe (Ana y Daniel, Después de Lucia), il passe progressivement, de film un film, vers un univers plus empreint d’empathie. Pour autant, les marqueurs de son œuvre subsistent, et s’adaptent à tous les environnements que le cinéaste crée : il s’agit en général d’une dénonciation du pouvoir de nuisance, de celui qui détient l’autorité politique, morale, paternelle ou autre, dans le cadre d’une manifestation plus ou moins forte de violences dérangeantes, physiques ou morales. Encore très vivace par exemple dans le tumultueux Nouvel Ordre, cet état sombre de son cinéma est atténué dans ses plus récents films, le très poignant Sundown, ou encore ce Memory, un film tourné à NYC avec des acteurs américains.

Sylvia (Jessica Chastain), mère célibataire et modeste travailleuse sociale dans une institution du Queens pour déficients mentaux, est une femme tourmentée qui s’enferme à triple tour dans son appartement, de jour comme de nuit. Enfermée en elle-même. On la rencontre pour la première fois à une réunion des AA, en compagnie de sa fille Anna (Brooke Timber). Une réunion-anniversaire de plus de dix ans de sobriété, qu’elle prend toujours autant à cœur, comme si le mal n’était jamais bien loin, comme si la confiance en elle n’est pas encore acquise. Accompagnée de sa sœur cadette Olivia (Merritt Wever), elle se rend à une soirée de leur lycée où elle s’ennuie prodigieusement. Franco étant Franco, un climat inquiétant règne dès le début du métrage, lorsque Saul (Peter Sarsgaard) fond brutalement sur Sylvia, un sourire inquiétant aux lèvres, puis se met à la suivre quand elle quitte précipitamment la soirée, mais se retrouve immobile et vulnérable au petit matin.

L’épisode révèle l’intranquillité de Sylvia. Elle passe la nuit à le guetter en bas de chez elle. Assez vite, on comprendra qu’elle est la victime d’un traumatisme encore douloureux que la vue de Saul a suffi à exacerber. Elle l’associe même brièvement à des abus qu’elle a subis. De même, on découvre que Saul est atteint d’une démence précoce sous la forme d’une perte de sa mémoire immédiate. Isaac (Josh Charles), le frère et tuteur de Saul embauche Sylvia comme « garde malade ». Memory, comme son titre l’indique, est la rencontre de ces deux personnes, l’une qui n’arrive pas à oublier, l’autre qui n’arrive pas à se souvenir.

Ce film, intimiste comme souvent pour Michel Franco, est l’histoire d’un amour naissant, bien que plombé par de noirs secrets et par les écueils liés à leur situation. Le cinéaste fait poindre un soleil, un espoir, dans une relation vouée littéralement à la dégénérescence. Ce qui fait la beauté de Memory, c’est le questionnement sur l’identité quand on perd la mémoire : de quoi est fait un amour quand on oublie tout, quand rien ne s’empile dans la mémoire pour créer une histoire. C’est également le réapprentissage de l’abandon de soi pour Sylvia. Un chemin difficile, surtout quand les deux familles s’y opposent pour de plus ou moins nobles raisons.

Memory montre combien Michel Franco, avec peu de moyens, arrive à nous accrocher, à l’instar de ce moment d’anxiété maximale pour le spectateur, lorsque, revenant des toilettes, Saul hésite une fraction de seconde entre deux portes. Laquelle passer entre celle de la jeune Anna ou celle de Sylvia… ? Une musique, un regard, un sourire, un rien fait passer l’émotion extrême dans les moments merveilleux, comme dans les scènes plus terribles. Après un film haut en couleurs comme Nouvel Ordre ou bouleversant comme Chronic, ce dernier métrage peut apparaître mineur, mais il n’en est rien. C’est un film d’une grande finesse dans la construction, qui montre par ailleurs que Michel Franco n’est pas le misanthrope par nature qu’on veut nous faire croire, mais un cinéaste curieux qui peut passer d’un sujet à l’autre, d’une émotion à l’autre, sans jamais se renier.

Memory – Bande annonce

Memory – Fiche technique

Titre original : Michel Franco
Réalisateur : Christophe Honoré
Scenario : Christophe Honoré
Interprétation : Jessica Chastain (Sylvia),  Peter Sarsgaard (Saul), Brooke Timber (Anna), Elsie Fisher (Sara),  Merritt Wever (Olivia), Josh Charles (Isaac), Jessica Harper (Samantha)
Photographie : Yves Cape
Montage : Óscar Figueroa, Michel Franco
Producteurs : Michel Franco, Alex Orlovsky, Eréndira Núñez Larios, Coproducteurs : Victoria Franco, Olmo Schnabel
Maisons de production : High Frequency Entertainment, Teorema, Case Study Films, MUBI, Screen Capital, The Match Factory
Distribution (France) : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie : 28 Mai 2024
Mexique . Etats-Unis – 2024

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Cannes 2024 : Clôture et palmarès

Le sable de la plage Macé s’est refroidi, les parasols et les transats sont rangés, les palmiers respirent mieux, les terrasses se sont vidées, les festivaliers ont déserté la Croisette et la 77e édition du festival de Cannes a baissé le rideau ce samedi 25 mai 2024. Clap de fin après une douzaine de jours à rebondir d’une salle à l’autre. Retour sur les nouveaux lauréats d’une sélection éclectique et engagée.

Avec un démarrage compliqué pour une sélection pourtant aguichante, la compétition officielle a tout de même permis à plusieurs artistes de se distinguer. Au lendemain du triomphe de Black Dog à Un Certain Regard, de même pour Vingt dieux, qui s’est vu attribuer un prix jeunesse pour son audace et sa sincérité, l’heure du palmarès a sonné. Camille Cottin rempile pour rythmer une soirée forte en émotion et en suspense. Sa présentation est guidée par l’homme qui a remporté le plus grand pari cinématographique à la fin des années 70, avec une saga venue d’une galaxie très lointaine. Sous les partitions de John Williams et de Joe Hisaishi, la cérémonie a vu défiler plusieurs icônes du 7e art pour enfin récompenser les efforts des compétiteurs.

Des palmes et des cannes

La Caméra d’Or, qui récompense le meilleur premier film, revient à Armand. Présenté à Un Certain Regard, il s’agit d’un huis clos dans un établissement scolaire porté par Ranate Reinsve, déjà aperçu dans Julie (en 12 chapitres).

Puis, juste après une blague assez gênante pour le plaisir de démontrer un mauvais usage de Chat GPT, Laurent Laffitte est venu remettre le prix du meilleur scénario à The Substance de Coralie Fargeat, porté par Demi Moore et Margaret Qualley. C’est le sursaut que l’on attendait avec impatience dans le ventre mou du Festival, et nous avons été gâtés par sa générosité. Le body horror est à l’honneur dans ce portrait acerbe du showbiz, où les femmes cinquantenaires sont éjectées de la scène. Sanglant, absurde et hilarant, ce film ne laisse personne indifférent et prouve que son audace paie malgré des longueurs qui ne l’ont pas empêché d’être auréolé.

Kōji Yakusho a donné de sa personne dans le rôle d’un nettoyeur de toilettes publiques au Japon l’an passé (Perfect Days). C’est avec un immense honneur qu’il revient sur scène pour célébrer la brillante performance du quatuor féminin d’Emilia Pérez, un prix d’interprétation féminine partagé entre Karla Sofía Gascón, Zoe Saldana, Adriana Paz et Selena Gomez. Avec la transidentité comme point de départ, nous aurions pu croire que le film ne fait que surfer sur une tendance. Il n’en est rien. En rythme ou en opposition, ces interprètes ont su défendre une œuvre qui raconte en quoi le changement d’apparence n’a rien de monstrueux, contrairement au conte morbide de Coralie Fargeat.

Jacques Audiard est ensuite venu compléter le tableau avec un prix du jury mérité, remis par Xavier Dolan. Sa comédie musicale a pris l’ascendant sur les autres films de la compétition, grâce notamment à une mise en scène qui valorise l’émotion des personnages. Dans Emilia Pérez, les comédiens principaux ne sont pas tous rodés aux chorégraphies sophistiquées. Audiard préfère les plans serrés sur leurs visages inquiets et émerveillés.

Quant à la meilleure performance masculine, Mélanie Laurent nous rappelle d’abord le sens de l’humanité dans un élan lyrique, avant que Jesse Plemons reçoive les louanges d’un public conquis. Si Kinds of Kindness n’a pas été à la hauteur de son prestige et de son étude du libre-arbitre, nous pouvons néanmoins reconnaître une belle palette de jeu dans ces trois tableaux.

Dans une ambiance solennelle, le prix spécial du jury a été attribué au film iranien Les Graines du figuier sauvage. Un prix de cœur, afin de ne pas échauffer les esprits autour du drame que vit l’Iran actuellement, ainsi qu’une partie de l’équipe du film qui n’a pas pu suivre le même chemin d’exil que Mohammad Rasoulof. L’écriture est implacable dans ce huis clos familial. Les femmes y haussent le ton, surtout les plus jeunes, les plus enclins au changement et qui portent fièrement l’étendard d’une révolution en marche. Ce film raconte ainsi la position inconfortable d’un gouvernement qui a peur pour sa propre sécurité. De même, le cinéaste ne manque pas de finesse pour rappeler la nécessité d’inverser les rapports de force pour enfin jouir d’une liberté, autrefois régulée, voire prohibée.

Wim Wenders a ensuite remis le prix de la mise en scène. Grand Tour, de Miguel Gomes, en a bénéficié à notre grande surprise. Son histoire d’amour en deux temps raconte la fuite et la chasse de deux cœurs brisés à travers, notamment, l’Asie du Sud-est. Si nous n’avons pas totalement été convaincus par ce voyage en terre inconnue, nous pouvons lui reconnaître un certain charme dans la mélancolie, porté par Crista Alfaiate et son rire singulier. Reste que d’autres cinéastes, moins adeptes de la voix off et de la théâtralité à l’écran, auraient également pu être mis en avant.

Vient le Grand Prix, décerné à All We Imagine as Light. Cela fait déjà une trentaine d’années que le cinéma indien n’avait pas concouru pour la Palme. Le prix remis par Viola Davis est synonyme d’indulgence à l’égard de Payal Kapadia, car sa première fiction aurait gagné à épouser le format documentaire jusqu’au bout. Il reste toutefois plaisant de ne pas dramatiser plus qu’il en est le misérabilisme. Le film préfère donc s’attarder sur les dilemmes que les femmes, en quête d’émancipation, connaissent avec leurs amis, leurs parents et leurs enfants.

Un tour de force

Avant de conclure le grand rassemblement cinéphile, il reste un emblème du Nouvel Hollywood auquel il convient de rendre hommage. Père de Star Wars, créateur d’Indiana Jones aux côtés de Steven Spielberg, George Lucas succède à Meryl Streep en recevant une Palme d’or d’honneur des mains de son « antithèse » (selon ses dires) Francis Ford Coppola. Ses premiers pas à Cannes, il les a faits avec THX 1138 à la Quinzaine des réalisateurs. Hier soir, son apparition témoigne d’une riche carrière qui a bouleversé la manière de produire et de penser les blockbusters. L’héritage qu’il laisse derrière lui est immense, traversant plusieurs galaxies et plusieurs générations.

À défaut de film programmé en clôture, la Palme d’or a été projetée au terme de la cérémonie. Greta Gerwig et sa séduisante équipe ont choisi de remettre le Graal des cinéastes au film de Sean Baker, Anora.  Plongé dans le monde de la nuit, avec des rencontres hasardeuses ou presque. Versant dans la comédie noire qui rappelle le ton des frères Coen, le film dresse le portrait-robot d’une Amérique corrompue et d’une sexualité parfois trompeuse.

C’est avec une immense joie que le Festival s’achève. Non seulement pour la découverte d’étoiles montantes du cinéma, mais aussi pour pouvoir rattraper les heures de sommeil perdues qui se sont accumulées tout au long de la Quinzaine. Nous sommes enfin sortis du vortex cannois que Camille Cottin a si bien décrit en ouverture.

À l’année prochaine sur la Croisette pour de nouvelles aventures cinéphiles.

Cannes 2024 : Parthenope, joyau napolitain

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Avec Parthenope, présenté en Compétition au Festival de Cannes, Paolo Sorrentino signe un drame solaire au bord de la côte napolitaine. Dans cet hymne à la vie, l’amour et la jeunesse, au rythme doux comme une brise d’été, le réalisateur italien brosse un tableau sensuel de sa ville natale. En s’attachant au parcours d’une jeune fille à la beauté divine, qui vit avec insouciance là où le vent l’emporte, Parthenope compose une ode à liberté dans un cadre féérique.

Synopsis : La vie de Parthénope de sa naissance dans les années 1950 à nos jours. Une épopée féminine dépourvue d’héroïsme mais éprise de liberté, de Naples, et d’amour. Les amours vraies, indicibles ou sans lendemain qui vous condamnent à la douleur mais qui vous font recommencer. Le parfait été à Capri d’une jeunesse insouciante malgré un horizon sans issue.

Après This Must Be the Place, La Grande Bellezza et Youth, Paolo Sorrentino réalise avec Parthenope son septième long-métrage sélectionné en Compétition. C’est le deuxième qu’il choisit de tourner à Naples, et le premier, La Main de Dieu, a reçu le Lion d’Argent à la Mostra de Venise 2021. Le cinéaste italien a confié : « Naples est une ville qui appartient à mes émotions. Chaque jour, les Napolitains réinventent leur vie, ils décident que celle-ci doit les surprendre, et moi je veux la raconter comme ça. » Un portrait de la cité napolitaine, c’est précisément ce que nous offre Parthenope. Paolo Sorrentino y déverse tout son amour pour cette ville élégante, bordée par la mer et empreinte d’une noblesse immortelle.

Parthenope, déesse de l’amour…

Dans la mythologie grecque, Parthenope, littéralement « celle qui a un visage de jeune fille », est une sirène virginale qui s’éprend d’Ulysse. Délaissée par le héros (attaché à un mât, et qui a demandé à son équipage de se boucher les oreilles), elle se serait échouée avec ses sœurs sur les côtes napolitaines. Aujourd’hui encore, Naples a conservé dans ses murs des vestiges de cette légende. La fontaine de la Sirène, située en centre-ville sur la place Sannazaro, rend directement hommage à Parthenope, déesse devenue symbole de la grâce napolitaine.

C’est d’ailleurs dans l’eau que naît Parthenope, en 1950, au sein d’un palais et sous les yeux du maire vêtu d’un costume blanc. Ce dernier, après avoir prédit le sexe, choisit le nom de l’enfant. Voyance ou prédestination, Parthenope est déjà appelée à marquer la ville par sa beauté. On la retrouve à dix-huit ans, somptueuse mais tout aussi cultivée. Elle étudie l’anthropologie, une discipline dont elle questionne la définition, lit beaucoup et fait preuve d’une grande intelligence. Dans son entourage gravitent deux jeunes hommes, Raimondo, un frère fragile qui l’admire inconditionnellement, et un éternel amoureux qui se résigne à la voir lui échapper. La disparition soudaine de Raimondo vient bouleverser l’existence de Parthenope, qui perd ses repères tout en développant un profond sentiment de culpabilité.

Bouleversée, Parthenope s’éloigne de sa famille et trace son propre chemin de vie. Comme la guerre, la beauté ouvre des portes, lui affirme-t-on. Des portes, elle ne cesse d’en franchir dans la cité napolitaine, où elle rencontre une actrice déchue, un écrivain solitaire interprété par Gary Oldman, un prêtre et toute une ribambelle d’hommes avec lesquels elle noue des liens éphémères. Prête à tout découvrir, Parthenope part en quête d’elle-même et de l’amour, sans jamais s’arrêter, en errant dans le labyrinthe des rues napolitaines. C’est avec son directeur de thèse, un vieil homme acariâtre, qu’elle entretient  la relation la plus stable et épanouissante. Figure paternelle, le professeur d’anthropologie l’aide à questionner sa propre existence.

À travers le récit, découpé en années, des aventures de cette sublime beauté, Paolo Sorrentino traite d’une jeunesse insouciante, qui savoure la vie au jour le jour sans penser au lendemain, qui profite sans but de chaque expérience, qui se perd lentement, au fil du temps, en l’absence d’avenir clairement défini. Il dresse alors le portrait d’une jeune femme résolument libre, moderne, que l’on contemple comme un diamant brut aux objectifs insondables. Mais Parthenope s’attarde également à une autre figure, tout aussi somptueuse, la ville de Naples.

Au pays napolitain

Une ville vivante, vibrante, ouverte sur la mer et baignée de lumière, c’est ainsi que Paolo Sorrentino filme le berceau de son enfance. Entre ses palais, vestiges d’un passé prestigieux, ses rues, ses terrasses pavées, ensoleillées, ses rocs et sa côte enchanteresse, Naples apparaît comme un cadre idyllique, un îlot de paix et d’harmonie où le temps ne semble avoir aucune prise. L’endroit le plus beau du monde, nous susurre-t-on, mais peut-on vraiment y être heureux ?

Parthenope nous donne à voir une cité paradoxalement indescriptible, qui envoûte, interroge et agresse tout à la fois. Les hommes que l’héroïne croise, les endroits qu’elle visite témoignent de mélancolie, d’égarement, de fractures sociales, de choquantes cérémonies familiales et de faux miracles religieux. Un peu à l’image d’Alice aux pays des merveilles, Parthenope nous transporte au cœur d’une galerie hétéroclite de tableaux napolitains. Paolo Sorrentino filme d’ailleurs ce décor avec une mise en scène très picturale, où des voilages blancs, ondulant dans le vent, encadrent la mer.

Malgré un traitement relativement lent, qui se prête plutôt bien au milieu maritime et au thème de l’écoulement du temps, Parthenope se regarde tel qu’il est, une œuvre ensorcelante de grâce sur l’amour et la jeunesse déployés dans la splendeur napolitaine. Pour Paolo Sorrentino, définitivement, tous les chemins mènent à Naples.

Parthenope est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Paolo SORRENTINO
Année de production : 2023
Pays : Italie, France
Durée : 136 minutes

Greenhouse : à cœur et à raison

Vivre sans prétention et mourir avec discernement. Tel est le programme ambigu de Greenhouse, un thriller qui dévoile toute sa malice une fois le point de non-retour atteint. À travers les yeux d’une mère en quête de rédemption, Lee Sol-hui nous présente des protagonistes dont l’humanité est à examiner. Chacun tient un rôle précis et chacune de leur solitude alimente ainsi une spirale vicieuse assez redoutable et inévitable.

Synopsis : Aide-soignante à domicile, Moon-Jung s’occupe avec bienveillance d’un vieil homme aveugle et de sa femme. Mais quand un accident brutal les sépare, tout accuse Moon-Jung. Elle se retrouve à devoir prendre une décision intenable.

Sans transition nette et à peine sortie de l’académie, Lee Sol-hui passe du court au long avec une maîtrise du tempo qu’on ne peut lui enlever. En s’appuyant sur le vécu de sa mère qui devait confronter la démence de sa grand-mère dans son enfance, la réalisatrice en tire un propos universel malgré un constat sur le troisième âge semblable à la réalité sociale sud-coréenne. Faute d’instaurer un Plan 75 (et heureusement), c’est Moon-jung que l’on envoie à l’abattoir. Elle se situe tout juste entre deux générations qui la privent d’un bon confort de vie. Et en tentant de se débattre encore plus fort, elle déclenche une réaction en chaîne qui n’épargne personne sur son chemin.

Vivre de petits soins

Le titre du film fait directement référence au domicile de Moon-Jung, recouvert d’une grande bâche et ressemblant à une serre. La cinéaste coréenne ne cache donc pas ses intentions sur son personnage d’aide-soignante. Elle, dont les désirs et la liberté sont prohibés par l’amour de son enfant et de son métier, est amenée à se développer dans un climat à la fois étouffant et glacial. Mais saura-t-elle laisser toute cette charge mentale derrière elle pour enfin reprendre sa vie en main ? Difficile à dire dès les premiers instants où elle sort à peine d’une thérapie de groupe. Loin d’être l’épisode le plus réconfortant pour son salut, son anxiété est ensuite malmenée au pied de son domicile, qu’elle atteint difficilement. Sans refuge adéquat, cette femme ne cesse de rebondir d’un lieu à un autre, sans destination précise, comme pour signifier le labyrinthe mental qu’elle traverse.

Kim Seo-Hyeong livre ainsi une performance saisissante. Elle accumule toute la vulnérabilité de son personnage dans son regard fuyant et elle enjambe toute l’intrigue avec impuissance, caractéristique d’une culpabilité qui ne la lâche pas d’une semelle. Cela se ressent d’autant plus lorsqu’elle est appelée au domicile d’un couple de séniors, composé de Hwa-ok (Shin Yeon-sook), une femme dont les crises paranoïaques se multiplient, et de son mari aveugle Tae-kang (Yang Jae-sung), dont les symptômes de la maladie d’Alzheimer se manifestent de plus en plus. Chaque personnage évolue avec des blessures ouvertes et Moon-jung n’arrête pas de se gifler pour ne pas lâcher prise. Aucun faux sourire ne peut tromper l’œil du spectateur.

Renaître de ses cendres

Il existe une distance évidente au sein d’un couple qui vit assez mal sa fin de vie. Mais la nature égoïste de Tae-kang révèle également une profonde mélancolie qui affecte les décisions de Moon-Jung. Le résultat de son travail devient pourtant le miroir de son avenir, sombre et incertain. Tout dépend de sa gestion d’une crise qu’elle n’aurait pas pu anticiper ni imaginer. Sachant autant de difficultés au travail, sa rencontre avec Soon-nam (Ahn So-yo), une jeune femme perdue qui ne peut vivre que sous l’emprise d’autrui, ne l’aide pas à encaisser les coups sur sa conscience. Lee Sol-hui l’a ainsi placé sur la trajectoire de la soignante, l’éloignant un peu plus des retrouvailles attendues avec son fils. Une personnalité bipolaire en ressort, mais Moon-jung n’a pas plus de temps à consacrer à sa nouvelle « patiente », qui s’est imposée comme une amie. Il y a de quoi rappeler la collégienne d’un court-métrage précédent, The End of That Summer : personne ne la remarque ou ne l’écoute réellement.

En laissant le spectateur développer ses propres interprétations sur les antécédents des personnages, Greenhouse ne manque pas de jouer avec l’humour noir, tandis que l’accompagnement de la vieillesse devient une épée de Damoclès pour l’aide-soignante, dont les tentatives de réparer sa vie sont stériles. Il s’agit de la composante décisive de l’intrigue, où les trajectoires des personnages s’imbriquent avec coïncidences et beaucoup d’incidences.

Cette approche n’est pas loin de rendre hommage au cinéma de Lee Chang-dong (Poetry, Oasis, Burning), car elle en partage une lassitude similaire. Ce découragement et cette source d’ennuis alimentent pourtant ce mécanisme de la fatalité, subtil et très silencieux. Les plans serrés de la réalisatrice isolent ces éléments un à un. Le film prend ainsi une dimension universelle, clarifiée par la violence sourde et autodestructrice du dénouement, teinté de tragédie et d’ironie. Bien que les circonstances demeurent des plus aggravantes, Lee Sol-hui ne manque pas de laisser planer l’ambiguïté quant à la guérison de Moon-jung. Un coup de classe et de grâce qui sublime davantage le portrait des individus laissés-pour-compte et laissés pour mort.

Bande-annonce : Greenhouse

Fiche technique : Greenhouse

Titre original : Binilhauseu
Réalisation et scénario : Lee Solhui
Directeur de la photographie : Hyung Bow
Montage : Lee Solhui
Lumière : Lee Yuseok
Musique : Kim Hyundo
Son : Lee Seungchul, Lee Seungjin
Décors : Lee Heejeong
Maquillage et Coiffure : Kim Youim
Costumes : Park Sehee
Effets visuels : Jung Woocheul, Choi Hyejoo
Assistant réalisateur : Baek Makang
Production : Korean Academy of Film Arts (KAFA)
Pays de production : Corée du Sud
Distribution France : Art House Films
Durée : 1h40
Genre : Thriller
Date de sortie : 29 mai 2024

Greenhouse : à cœur et à raison
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3.5

Cannes 2024 : Emilia Pérez, la voie des femmes

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Prix du Jury au Festival de Cannes, Émilia Pérez a également été récompensé par quatre Prix d’interprétation féminine. Dans ce film surprenant, mêlant habilement comédie musicale endiablée, thriller noir décapant et sombre tragédie, Jacques Audiard compose, sur le thème du genre, une partition dansante et colorée traitant d’accomplissement et de rédemption. Une pépite à voir et à écouter.

Synopsis : Surqualifiée et surexploitée, Rita use de ses talents d’avocate au service d’un gros cabinet plus enclin à blanchir des criminels qu’à servir la justice. Mais une porte de sortie inespérée s’ouvre à elle, aider le chef de cartel Manitas à se retirer des affaires et réaliser le plan qu’il peaufine en secret depuis des années : devenir enfin la femme qu’il a toujours rêvé d’être.

Familier du Festival de Cannes, Jacques Audiard a déjà reçu le Prix du Jury pour Un prophète puis la Palme d’Or pour Dheepan. En trente ans de carrière, le réalisateur français a toujours eu l’art de renouveler son cinéma. Il a signé un huis-clos carcéral, de poignants mélodrames, un western, avant de sublimer Paris grâce à un somptueux noir et blanc dans Les Olympiades. S’il surprend parfois dans le choix de ses sujets, on ne l’attendait vraiment pas sur le terrain de la comédie musicale et du film, féminin et féministe, tourné en langue espagnole, aux accents de Pedro Almodóvar. Sur le papier, Emilia Pérez semble un pari risqué. Mais dès les premières minutes, il se révèle gagnant.

Pour la construction de cette œuvre pour le moins audacieuse, Jacques Audiard choisit d’adapter librement une histoire vraie exposée dans le roman Écoute de Boris Razon. C’est le récit singulier d’un baron de la drogue, recherché par les autorités, qui rêve de devenir une femme. Le réalisateur s’en empare avec inventivité, virtuosité, pour nous offrir un film rythmé, drôle, émouvant, qui questionne les frontières entre féminin et masculin, justice et morale, égoïsme et altruisme.

Chercher la femme

Rita Mora Castro, une avocate londonienne d’origine mexicaine, peine à se faire reconnaître dans son milieu professionnel. Elle travaille sans relâche pour faire acquitter des criminels, en échange d’un salaire modique et pour un patron qui s’approprie tout le mérite de ses talents, jusqu’aux textes de ses plaidoiries. Alors qu’elle enrage d’être ainsi mise au ban à cause de sa couleur de peau, un mystérieux coup de téléphone lui fait entrevoir une porte de sortie. Une étrange voix masculine lui propose en effet de cesser de jouer les esclaves invisibles et, par la même occasion, de s’enrichir. Intriguée, Rita accepte l’invitation et se retrouve face à Manitas, un chef de cartel incarné par l’actrice trans espagnole Karla Sofia Gascon. On s’attend à découvrir un homme viril et sans pitié, mais Manitas avoue simplement à Rita qu’il souhaite devenir une femme.

À cette fin, il recherche activement un chirurgien compétent, et surtout discret, qui ne révélera jamais sa véritable identité. Il s’agit cependant bien plus qu’un changement de sexe. C’est un changement de vie, une façon de prendre un nouveau départ. Par cette transformation radicale, Manitas renaît donc autant qu’il disparaît. Après avoir mis en scène son décès puis exilé son épouse et ses deux enfants en Suisse, Manitas, alias Emilia, peut enfin embrasser sa nouvelle existence de femme.

Par une scène introductive tonitruante, Emilia Pérez nous enchante dès les premiers plans. La musique de Camille et Clément Ducol, combinée aux chorégraphies de Damien Jalet, confère au film une énergie folle qui se déploie à travers la mise en scène fabuleuse de Jacques Audiard. L’histoire, les danses, les chants, tout fonctionne naturellement dans cet ensemble très maîtrisé visuellement, hypnotisant et étourdissant. Les interprétations fougueuses de Zoe Saldana et de Karla Sofia Gascon participent largement à la réussite du spectacle.

Une fois épanouie dans le genre féminin, Emilia devient rapidement inséparable de Rita, la complice de son changement d’identité mais aussi sa loyale équipière pour affronter le quotidien. Les deux femmes, perdues dans un monde qui ne les accepte pas, s’entraident pour survivre et s’épanouir. Rita assiste Emilia dans la gestion complexe de sa vie de famille. Elle participe aussi à la création de l’ONG, La Lucecita, fondée par Emilia. En échange, Rita obtient de la reconnaissance grâce à une vie professionnelle bien plus enrichissante. C’est donc côte à côte, pas à pas, qu’elles trouvent chacune leur voie. Emilia Pérez traite donc, avant tout, d’une histoire d’amitié inébranlable, d’un duo de femmes extravagant qui pourrait bien, à lui seul, faire bouger les lignes.

Transformer la société

Mexico City compterait environ 100 000 disparus. Une réalité affolante à laquelle Emilia et Rita tentent de remédier. Leur œuvre humanitaire devient rapidement le chemin de croix d’Emilia, un moyen de racheter ses crimes passés, d’aider les autres au lieu de les écraser. Comme si sa féminité, désormais assumée, lui avait permis d’exprimer toute sa bienveillance, sa générosité et sa sensibilité enfouies, Emilia se révèle alors une femme au cœur tendre, qui devient un modèle au sein de la ville.

Dans un contexte metoo, Emilia Pérez aborde donc la place de la femme, la quête d’identité, mais aussi les genres et les différentes formes de parentalité. Il donne à voir une société en pleine mutation où les frontières se bousculent. Il dénonce également la corruption et le pouvoir des cartels mexicains, capables d’orchestrer, à eux seuls, le résultat des élections. Le film s’insurge enfin contre les inégalités sociales. Lors d’un gala de bienfaisance organisé par Emilia, Rita, vêtue d’un costume de velours rouge, grimpe sur les tables et s’élance dans une danse incarnée pour invectiver les hommes politiques et les riches de Mexico, qui doivent tous « payer ».

Avec Emilia Pérez, Jacques Audiard ne signe pas un film coup de poing, mais un drame fascinant et envoûtant à multiples facettes qui a déchaîné la Croisette. Une œuvre trépidante qui arrive à la fois à emporter, donner le sourire et émouvoir. On aura rarement vibré autant dans la Compétition cannoise cette année.

Émilia Pérez est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Jacques AUDIARD
Année de production : 2024
Pays : France
Durée : 130 minutes
Date de sortie : 28 août 2024

Diamant Brut : Destin Brut à Miracle Island

Diamant Brut est une œuvre puissante et intrépide, formellement passionnante qui excelle à décrire les obsessions du culte de soi et à faire le portrait empathique et authentique d’une jeune femme prise dans ce vertige et cette rage de la beauté pour sculpter son destin et se sortir de la violence sociale.

Liane (excellente et bluffante Malou Khebizi) baby doll face de dix-neuf ans ans cohabite avec sa mère et sa petite sœur dans une banlieue poisseuse de Frejus. Folle de télé-réalité, se filmant en train de danser sur des sons de rapp, mi-créature chirurgiquée, mi-barbie du pauvre, Liane se vit en future influenceuse depuis qu’elle a été rappelée par une directrice de casting.

Manifestement Liane n’est pas frivole ni désinvolte. Même si elle mime la caricature des bimbos à la Loana, elle est habitée de la colère de la révolte contre sa classe sociale, son milieu, sa mère déphasée( très belle scène entre la mère et la voisine), et ses copines peu rigoristes dans leurs ambitions. Contrairement à elles qui la traitent de pute, elle prend à bras le corps son rêve comme une œuvre âpre, une mission d’existence et d’amour contre les crevards qui l’entourent.  Sweet Liane comme elle se fait appeler sur les réseaux sociaux, elle, veut être aimé et exister. Elle, elle y croit sinon elle se tue. C’est sa valeur d’existence qu’elle met dans ses seins, ses fesses, ses lèvres, sa chair et nous, on y croit parce le film n’a aucun surplomb cynique, aucune distance prédictive par rapport au personnage. Diamant brut se vit dans les peurs et défis de Liane, dans ses affronts et aplombs. 

Agathe Riedinger filme son actrice avec beaucoup d’amour du cinéma (on se croirait dans une banlieue décatie de Détroit sous les cieux et souffles d’Andrea Arnold), de généreuse humanité, de sincérité et de poésie.

Jamais Liane n’est ridiculisée par la caméra-peau prégnante d’Agathe Riedinger. Jamais la cinéaste ne juge ni ne tourne en grotesque ou vulgaire le rêve de son héroïne de devenir star de télé-réalité  dans Miracle-Island.

Avec une caméra pugnace et nerveuse héritière des Frères Dardenne, une caméra tendue et inventive d’angles surprenants, Agathe Riedinger ne lâche pas son héroïne d’un talon aiguille pas plus qu’elle ne la lâche d’une joue boudeuse ou d’un faux ongle. On sent que ce qui intéresse la réalisatrice c’est le coût, le sacrifice, presque la gravité que le personnage de Liane doit engager et mener pour faire face et accomplir sa passion. 

On comprend surtout que cette passion de la télé-réalité n’est pas ici vanité ni superficialité. Agathe Riedinger filme à l’épiderme son actrice dans une tonique guerrière pour nous montrer que cet horizon là dans cette époque vide de sens peut devenir un sens et un destin digne et essentiel, une croyance noble et une foi nécessaire. Geste de renversement opéré par ce Diamant Brut et critique de nos propres préjugés.

Pourquoi continuer de dénigrer ce système de la télé-réalité, l’hyper-érotisation, la manipulation et la vanité qui le sous-tendent ? N’y a-t-il pas là aussi un réflexe de classe, une domination élitiste, un mépris pour celles et ceux qui essayent de sortir de leur propre misère sociale par cette voie ?

Ce sont ces réflexions que le film provoque nous obligeant à changer de paradigme, nous invitant à éprouver avec sérieux, témérité et hargne le destin auquel travaille le personnage.

Deux scènes saisissantes manifestent sa volonté insurrectionnelle, sa manière de s’emparer de la violence d’un sujet (le culte d’un certain narcissisme à travers les réseaux sociaux) et de lui confronter la rage d’un défi, l’honneur d’une sincérité. 

Ces deux scènes sont des scènes d’allégeance au corps, tel qu’il doit prétendument être pour répondre aux critères de la télé-réalité mais leur traitement est offensif et inattendu. Dans l’une Malou Khebizi prépare son visage au maquillage, dans l’autre elle se lave en guerrière battant sa chair comme si elle entamait une croisade.

Mais ce n’est pas tout. L’émotion la poésie viennent par la présence d’Idir Azougli (comédien habité de fantômes et d’âmes par sa voix caverneuse, son accent d’exil, sa cicatrice sous l’œil, sa manière d’être le double taciturne de Raphaël Quenard) amoureux platonique de Liane qui la protège, la ramène à d’autres réels et ne la juge pas.

Diamant Brut réussit à nous emporter dans l’horizon de Liane, à nous happer et bouleverser longtemps après sa projection par sa manière de filmer Fréjus comme un ailleurs américain, par sa détermination à porter des acteurs peu ou pas vus dans la lumière de rôles de leurs vie et à tenir cette croyance que le cinéma est un Miracle Island possible. Vrai et tenace.

Reprise de la sélection officielle cannoise.

Fiche Technique : Diamant Brut

Titre international : Wild Diamond
Réalisation et scénario : Agathe Riedinger
Avec Malou Khebizi, Idir Azougli, Andréa Bescond
Directeur de la photographie : Noé Bach
Chef opérateur son : Romain de Gueltzl
Musique originale : Audrey Ismaël
Décors : Astrid Tonnellier
Costumes : Rachèle Raoult
Maquillage : Julia Didier
Coiffure : Delphine Giraud
Montage : Lila Desiles
Distributeur : Pyramide Distribution
Durée : 103 minutes
Dates de sortie : 15 mai 2024 (présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024), 9 octobre 2024 en salle

Mention : le film a été vu en reprise de Festival à Paris

Cannes 2024 : La Plus Précieuse des marchandises, des cœurs qui battent

Surprise, retour inattendu d’un film d’animation en compétition officielle avec La Plus Précieuse des marchandises, de Michel Hazanavicius. Cela ne s’était pas produit depuis La Planète sauvage en 1973. Le cinéaste a mis ses talents de dessinateur à profit pour revenir sur un épisode bouleversant qui aurait pu se produire dans les années 40, à la lisière du camp de concentration d’Auschwitz. Un bébé est miraculeusement sauvé par une pauvre bûcheronne et le reste de l’aventure est à découvrir dans le cœur battant des personnages.

Synopsis : Il était une fois, dans un grand bois, un pauvre bûcheron et une pauvre bûcheronne. Le froid, la faim, la misère, et partout autour d’eux la guerre, leur rendaient la vie bien difficile. Un jour, pauvre bûcheronne va recueillir un bébé. Un bébé jeté d’un des nombreux trains qui traversent sans cesse leur bois. Protégé quoi qu’il en coûte, ce bébé, cette petite marchandise va bouleverser la vie de la pauvre bûcheronne, de son mari le pauvre bûcheron, et de tous ceux qui vont croiser son destin, jusqu’à l’homme qui l’a jeté du train. Leur histoire va révéler le pire comme le meilleur du cœur des hommes.

Ami et proche de longue date du cinéaste, Jean-Claude Grumberg a eu beaucoup à raconter dans un conte qui n’enlève rien à la réalité historique, toujours plus saisissant à chaque fois que l’on se remémore la Shoah. Pourtant, l’auteur du roman éponyme cosigne le film avec le réalisateur de La Classe américaine, OSS 177, The Artist et Coupez !. Tous les deux sont reliés par la tragédie de la « Solution finale« , qui n’a pas seulement touché que les citoyens de confession juive. Leur effort conjoint leur a permis de porter un récit d’une grande tendresse, bien que l’intensité émotionnelle soit inégalement répartie.

Le train des lamentations

L’hiver est rude au cœur d’une forêt polonaise, mais ce n’est pas cette atmosphère qui nous a immédiatement paralysé au démarrage de la projection. Un narrateur présente un conte d’une grande sensibilité et c’est bien la voix de Jean-Louis Trintignant, disparu deux ans plus tôt, qui nous accueille dans un monde plein de noirceur. Sans forcément savoir à quelle époque nous sommes plongés, c’est d’abord les lamentations d’une pauvre bûcheronne au pied des rails qui traversent la Pologne. Par miracle, ce que l’on devine être un convoi des déportés relâche un bébé dans la neige. Le réflexe est donc immédiat pour cette femme qui se languit d’une enfant depuis un moment. Elle le ramène chez elle, craignant la réaction de son mari, que l’on ne nomme pas non plus. Lui aussi est un pauvre bûcheron, mais qui n’est pas suffisamment bien entouré au quotidien pour croire à toute l’affection que cet enfant pourrait apporter dans son couple.

Des « sans cœur », c’est ainsi qu’il définit les passagers des trains, qu’ils soient à l’avant ou à l’arrière. On sent clairement que le règne de la terreur a fait son œuvre sur lui, mais son épouse tient le choc pour croire qu’une nouvelle vie est possible. Ils n’ont peut-être pas grand chose à donner, mais ils ont tout pour recevoir ce cadeau béni des dieux des « marchandises ». Ce bébé est ainsi le vecteur de résilience dont le monde a besoin pour guérir de ses peines, même les plus profondes.

Le cœur et la raison

Tout le monde possède un cœur et l’objectif est de pouvoir l’entendre, signe que l’humanité n’est pas condamnée à renoncer aux trésors de la vie. D’une péripétie à une autre, l’enfant devient le fil rouge d’un récit beaucoup plus décousu, avec des flashbacks qui nous propulsent à l’intérieur du camp d’Auschwitz notamment. Cela permet également de lancer un nouvel arc narratif qui se recoupe avec le premier. C’est là que l’animation traditionnelle gagne à devenir cérébrale, lorsqu’Hazanavicius représente les âmes sacrifiées d’une guerre que personne n’a réclamée. Pourtant, il existe bel et bien des méchants dans cette histoire. Le film ne leur donne en aucun cas du crédit et reste ferme sur la réalité des exterminations de masse, quitte à fièrement épouser le mélodrame. Et même s’il n’est pas ce que l’on retient en premier de la compétition cannoise, force est de constater que les choses semblent avancer pour le mieux en termes de diversité des genres.

C’est donc avec une grande maîtrise et une sobriété esthétique que La Plus Précieuse des marchandises convainc et redore le blason de l’animation au Festival de Cannes. Non pas que ce soit complètement étranger à la sélection. J’ai perdu mon corps, Le Sommet des dieux, Mars Express, Linda veut du poulet, Mon ami robot ont démarré sur la Croisette, mais soit au cinéma de la plage, soit dans les sélections parallèles. En espérant qu’il ne s’agisse pas d’une exception à l’avenir.

La Plus Précieuse des marchandises est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisation : Michel HAZANAVICIUS
Scénario / Dialogues : Michel HAZANAVICIUS, Jean-Claude GRUMBERG
Animation : Julien GRANDE
Musique : Alexandre DESPLAT
Son : Jean-Paul HURIER, Selim AZZAZI
Année de production : 2024
Pays : France
Durée : 1h21
Date de sortie : 20 novembre 2024

« Le Jour d’avant » : grise mine

Les éditions Steinkis publient une adaptation graphique du roman de Sorj Chalandon Le Jour d’avant. Ce dernier se déroule principalement dans le Nord de la France, dans le contexte difficile des mines de charbon. L’histoire suit le parcours de Michel Flavent, un homme rongé par le désir de vengeance après la mort de son frère, Joseph, dans un accident de mine en 1974. 

Quarante ans après la disparition de son frère Joseph, qu’il impute aux mines, Michel retourne dans sa ville natale pour accomplir une promesse qu’il s’est faite à lui-même : se venger de l’ingénieur responsable de l’accident, Dravelle. Durant la phase d’exposition, conçue sous forme de flashback, Romain Dutter et Simon Géliot dépeignent « Jojo », un jeune homme tournant le dos au monde paysan pour rejoindre l’industrie minière, en dépit des protestations et mises en garde de son père. « Tes poumons seront bons à jeter, et tu seras à moitié sourd, à moitié mort. » Les accidents sont, il est vrai, nombreux sous le sol. Entre le coup de grisou et le coup de poussière, les risques ne doivent pas être minimisés. D’ailleurs, quand un drame se produit, c’est : « Deux écharpes tricolores, un sous-ministre arrivé de Paris, un discours honteux sur le mauvaise sort, trois fleurs payées par le syndicat… » Rien de très engageant. 

Quand Michel retrouve la piste de Dravelle, c’est un homme diminué, handicapé, rongé par le remord, hanté par la perte de ses hommes, qu’il rencontre. Un dilemme moral se pose alors à lui : doit-il mettre ses plans à exécution ? Le cœur du roman graphique semble alors reposer sur le désir de vengeance, une quête obsessionnelle qui soulève des questions sur la justice, le pardon et la manière dont les traumatismes non résolus peuvent consumer une vie. Car Michel est obsédé par cette idée, elle-même encouragée par la dernière lettre de son père. Du moins, c’est ce que les auteurs laissent entendre, jusqu’à ce que la culpabilité et l’auto-persuasion ne viennent infléchir nos croyances et attentes.

Le Jour d’avant est en effet très dense dans les propos qu’il embrasse. S’il traite de la manière dont les personnages font face à la perte et au souvenir des êtres chers, s’il plonge le lecteur dans l’univers des mines de charbon en dépeignant les conditions de travail difficiles, la solidarité entre les mineurs et les luttes sociales qui en découlent, il n’omet pas non plus d’injecter une certaine ambiguïté morale et comportementale dans le chef de son protagoniste. Décrit comme une carpe à la prison de Béthune – où il y a 300 détenus pour 180 places –, il finit par se confesser devant les tribunaux, ce qui laissera entrevoir ses véritables motivations et la double symbolique qui guide son geste envers Dravelle.

Sorj Chalandon et les auteurs de cette adaptation explorent avec finesse les complexités de l’âme humaine, particulièrement en ce qui concerne la douleur, la perte, la culpabilité et la quête de sens. Le Jour d’avant tient en équilibre sur deux échasses narratives : d’un côté, la critique poignante des conditions de vie et de travail des mineurs de charbon, exploités, éprouvés, et démystifiés jusqu’à la fameuse salle des pendus ; de l’autre, l’histoire de Michel et sa quête de vengeance, menées avec un suspense bien dosé, et agrémentées de révélations inattendues. L’ensemble est très convaincant et greffe deux tragédies d’une manière qui fait parfaitement sens.  

Le Jour d’avant, Sorj Chalandon, Romain Dutter et Simon Géliot
Steinkis, mai 2024, 240 pages

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3.5

« Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » : celui qui a du réseau

Publié en 2009, Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire est le premier roman de l’écrivain suédois Jonas Jonasson. Traduit en de nombreuses langues, le livre est rapidement devenu un phénomène littéraire mondial, aujourd’hui adapté sous forme de roman graphique par Grégoire Bonne et Taillefer, aux éditions Philéas.

À travers le prisme d’un humour décalé et d’une narration non linéaire, Jonas Jonasson entraîne ses lecteurs dans les nombreuses péripéties vécues par Allan Karlsson, un centenaire qui refuse obstinément de se conformer aux attentes de son entourage. Ce premier roman se caractérisait déjà par une satire mordante et une affection pour les personnages excentriques, ouvrant la voie aux œuvres ultérieures de l’auteur suédois, telles que L’Analphabète qui savait compter et L’Assassin qui rêvait d’une place au paradis.

Grégoire Bonne et Taillefer conservent la dimension absurde et rocambolesque du récit, en donnant à voir un vieillard récalcitrant, fugueur, déroutant les forces de l’ordre et plongeant ceux qui croisent sa route dans des aventures extraordinaires auxquelles ils n’étaient pas forcément prédestinés. Au début de l’histoire, Allan Karlsson est sur le point de fêter ses cent ans dans une maison de retraite, dont il décide de s’échapper par la fenêtre de sa chambre. Bientôt, en compagnie de nouveaux amis rencontrés en cours de route, il se retrouve mêlé à une affaire criminelle impliquant une valise remplie d’argent. Et parallèlement, le roman graphique retrace les moments marquants de sa vie, en révélant au passage comment il a influencé certains événements historiques majeurs du XXe siècle, presque sans le vouloir.

L’approche narrative de Jonas Jonasson, qui consiste à combiner des événements historiques réels avec des situations fictives absurdes, reflète un penchant consommé pour le postmoderne et la déconstruction des grands récits historiques. Allan Karlsson incarne une certaine philosophie de l’existence en vertu de laquelle les conventions sociales et les attentes sont constamment mises à mal. Ses souvenirs permettent aux auteurs de revisiter et satiriser des événements historiques et politiques importants, impliquant notamment Franco, Staline et Truman. Le protagoniste, spontané, parfois un peu niais, semble naviguer sans effort à travers le chaos du XXe siècle.

Initialement, le périple d’Allan est avant tout motivé par une quête de liberté. Il cherche à échapper à la surveillance étouffante de la maison de retraite pour retrouver une forme d’autonomie et vivre de nouvelles aventures revivifiantes. Cette volonté s’inscrit en écho au désir universel d’évasion des contraintes imposées par la société, l’âge ou les circonstances personnelles. Très vite, l’irrationalité va toutefois présider aux rebondissements de l’intrigue : Benny se mêle à la fuite du vieillard et fait montre de compétences aussi infinies qu’improbables, tandis que policiers et voleurs semblent quelque peu démunis face à la situation et à la personne d’Allan.

Il est difficile de ne pas penser à Forrest Gump en lisant Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Avec son personnage qui traverse l’histoire de manière inattendue et qui rencontre les grands dirigeants du monde sans y accorder la moindre gravité, une filiation naturelle s’instaure entre les deux œuvres. Mais dans le roman de Jonas Jonasson, et dans l’adaptation qui nous intéresse, c’est le mélange d’aventures, de tendresse et d’ironie qui va prévaloir, puisque le vieux Karlsson va être suspecté de vol, puis de meurtre, enfin de criminalité en bande organisée, et ce tant par la police que par des gangsters.  

Mine de rien, Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire comporte une critique implicite de l’histoire officielle et des héros historiques. Jonas Jonasson suggère que les grands événements résultent souvent de hasards et de décisions irrationnelles, plutôt que de la grandeur ou de la sagesse des leaders mondiaux. Mais cette thématique demeure très secondaire, puisque la légèreté et l’improbabilité donnent à ce roman graphique tout son sel. Avec une certaine habileté.

Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, Jonas Jonasson, Grégoire Bonne et Taillefer
Philéas, mai 2024, 112 pages 

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4

« Vies en jeux » : récits d’athlètes olympiques

Vies en jeux, d’Églantine Chesneau, explore les destins exceptionnels de seize athlètes ayant marqué l’histoire des Jeux olympiques. À travers 200 pages illustrées, cet album apporte des précisions importantes, et souvent déroutantes, sur des sportifs qui, chacun à leur manière, sont passés à la postérité.

Les Jeux olympiques trouvent leurs origines dans la Grèce antique, il y a plus de 3000 ans, époque où les cités grecques, en constante guerre, trouvaient dans ces compétitions sportives un moyen de rivaliser sans recourir aux armes. Cette tradition se transforme et se perpétue quand, en 1894, Pierre de Coubertin, baron français, réussit à convaincre douze pays de participer à une version modernisée des jeux. Ce fut un point de bascule qui aboutit à la création du Comité International Olympique et à la tenue des premiers jeux modernes en 1896.

Ce rappel historique fait, Églantine Chesneau peut en venir à ce qui forme l’étoffe de son album : des récits individuels marquants. Celui de Shizo Kanakuri, surnommé le père du marathon au Japon, a de quoi intriguer, puisqu’il disparaît en pleine compétition lors des Jeux olympiques de Stockholm en 1912. À côté, l’histoire de Betty Robinson révèle comment cette jeune sprinteuse américaine est devenue, à tout juste 16 ans, la première femme à remporter une médaille d’or en athlétisme, et ce, quelques mois après avoir commencé à courir.

D’autres récits symbolisent à merveille la résilience. Wilma Rudolph, qui a souffert de la poliomyélite, surmonte un handicap pour remporter trois médailles d’or aux Jeux de Rome en 1960. Nadia Comaneci, instrumentalisée par le régime oppressif de Ceaușescu en Roumanie,subit des conditions de surveillance extrêmes, mais parvient finalement à s’échapper pour les États-Unis. Marie-José Pérec, elle, n’a pas tenu face à l’ acharnement médiatique. Des angoisses l’accablent avec toutes les sollicitations médiatiques dont elle fait l’objet, et la difficulté qu’elle éprouve à parler en public. Pis, lors des jeux d’Australie, opposée à Cathy Freeman, une aborigène très médiatisée, elle décide d’abandonner, ne pouvant se préparer dans la sérénité.

En plus des portraits qu’il dresse – avec talent –, l’album explore également les zones d’ombre des Jeux, comme le scandale des Jeux paralympiques de Sydney en 2000, où une équipe espagnole de basket composée majoritairement de joueurs non handicapés a soulevé des questions éthiques et d’intégrité. Ce récit est juxtaposé à l’histoire inspirante de Natalie du Toit, nageuse sud-africaine amputée qui a transcendé son handicap pour exceller à la fois aux Jeux olympiques et paralympiques, ou à celle de Jesse Owens, l’athlète qui défia la propagande nazie.

Vies en jeux fait plus que narrer des succès sportifs. Il dresse un portrait nuancé des personnalités, des triomphes et parfois des controverses qui jalonnent l’histoire des Jeux olympiques. Chaque récit est une fenêtre ouverte sur la complexité des enjeux humains, sociaux et politiques qui se tissent autour de cet événement mondial. Avec succès, Églantine Chesneau interroge ce que signifie être un athlète olympique, au-delà des médailles.

Vies en jeux, Églantine Chesneau
Glénat/Vents d’Ouest, mai 2024, 200 pages

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3.5

« Monte-Cristo » : rideau baissé

Le triptyque Monte-Cristo, de Jordan Mechner et Mario Alberti, baisse le rideau après un troisième tome particulièrement réussi, qui finit de revisiter l’un des classiques les plus vénérés de la littérature, Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Cet épisode final clôt une trilogie riche en tensions dramatiques et en rebondissements, offrant une fin mémorable à la quête de vengeance de Sam Castillo, alias Victor Sirin.

L’intrigue de Monte-Cristo se déroule dans un monde contemporain où le financier et protagoniste principal, Sam Castillo, transformé en Victor Sirin, cherche à se venger des conspirateurs responsables d’un long emprisonnement injuste. Désormais milliardaire, il s’engage dans un jeu d’échecs méticuleux contre ses anciens bourreaux, utilisant sa fortune colossale pour infiltrer et déstabiliser leur existence. L’histoire entrelace ainsi habilement des éléments de thriller financier avec des intrigues de corruption, poussant loin les thématiques de la vengeance et de la justice personnelles.

Victor Sirin est un stratège hors pair, mais ses plans sont toutefois compliqués par ses sentiments pour Danica, une agente du FBI qui s’intéresse de près à ses agissements. Les antagonistes, dont les activités nous sont dévoilées progressivement au cours du triptyque, sont développés avec suffisamment de profondeur pour susciter à la fois répulsion et fascination. Au travers de son style réaliste et détaillé, Mario Alberti parvient avec succès à donner vie à l’univers de Victor Sirin. Le dessinateur utilise à l’occasion un découpage cinématographique qui accentue le rythme soutenu de l’intrigue et permet d’illustrer les scènes, parfois complexes, de manière claire et impactante. 

Le troisième tome de Monte-Cristo poursuit son exploration des thèmes universels de la vengeance, la rédemption, l’amour ou encore la corruption. En situant l’action dans le contexte contemporain des réseaux politiques et économiques, en colorant la trame comme un thriller financier, les auteurs dépoussièrent un récit séminal et le transposent habilement dans notre ère. La choralité du récit et les différentes subtilités du plan machiavélique de Sirin contribuent à l’intérêt d’une série qui se clôture finalement de très belle façon. 

Monte-Cristo (tome 3), Jordan Mechner et Mario Alberti
Glénat, mai 2024, 72 pages

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4

Deep it : le grand deuil

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Deep it n’est autre que la suite de Deep me (2022) où Marc-Antoine Mathieu repoussait les limites du possible au travers du medium BD. Qui pouvait imaginer qu’il parviendrait à poursuivre son investigation du monde d’après la vie ? Lui seul probablement. Si le résultat est moins éblouissant que l’album initial parce que nous savons déjà mieux à quoi nous en tenir, intellectuellement le dessinateur tutoie à nouveau les sommets.

L’album est centré sur Adam (pour éviter la confusion avec un personnage, j’utiliserai le prénom et non le pronom) conscience en éveil progressif depuis Deep me, album qui nous a permis de comprendre que nous nous situons à une époque où toute vie a disparu sur Terre, y compris la vie humaine. Si pas plus qu’Adam, nous n’en connaissons la ou les raisons, Marc-Antoine Mathieu propose une situation particulièrement intéressante, puisqu’avant sa disparition inéluctable, l’Homme a utilisé l’Intelligence artificielle (AI) pour élaborer cette conscience disposant de toute la mémoire du monde vivant. Cela permet au dessinateur de montrer fugitivement quelques silhouettes qui seront les seules apparitions humaines de l’album. On apprend ici qu’Adam a pour mission de trouver l’endroit où les conditions permettront d’envisager de provoquer une nouvelle émergence de la vie, quelle que soit sa forme. La question du pourquoi est évoquée, mais vite balayée : l’homme n’a jamais su si l’émergence de la vie et donc de son existence répondait à une raison ou si elle n’était que le fruit du hasard. D’ailleurs, l’Homme n’a jamais été en mesure de déterminer si la vie existait ailleurs que sur Terre et donc de déterminer si son apparition dépendait de circonstances éventuellement reproductibles. Dans ces conditions, tout en déplorant sa propre disparition, l’Homme a enclenché la manœuvre de la dernière chance : confier à une intelligence artificielle la mission d’explorer son environnement pour tenter une sorte de réinitialisation. La piste que l’album n’explore pas (ou néglige) c’est que cette réinitialisation suppose plus ou moins de retrouver les conditions initiales sur Terre. Or, comme l’Homme la Terre a un passé. Si, contrairement à l’Homme, elle reste en vie, le passage de l’Homme sur Terre n’est pas sans avoir laissé des traces, probablement jusqu’à une catastrophe irréversible. L’Homme ayant largement exploité les ressources naturelles à sa disposition, envisager de retrouver les conditions initiales d’apparition de la vie sur Terre laisse perplexe. Mais, où l’action se situe-t-elle réellement ? A noter également une apparente contradiction qui voit Adam détenir toute la mémoire de l’humanité, tout en restant incapable de comprendre ce qui a pu causer l’extinction de toute vie sur Terre. Considérant désormais le dessinateur comme capable de concocter un troisième volet, nous en saurons peut-être davantage ultérieurement.

Quelques observations

On remarque qu’avec Adam, se pose la question de l’échelle : quelle différence entre l’infiniment grand et l’infiniment petit ? On réalise que, limité par ses deux sens (ouïe et vue), Adam n’a aucune idée de son aspect physique, si tant est que cette notion ait la moindre signification. Autre fait à assimiler, pour Adam la notion de temps ne correspond à rien de tangible. En effet, Adam poursuit son activité, défiant la notion d’ennui, insupportable pour un humain. Une mission qui n’aboutira que lorsque les conditions seront réunies. D’ailleurs, en cas de succès, quel pourrait être le devenir d’Adam ? A noter que, par une pirouette dont il a le secret, le dessinateur parvient à doter Adam non d’un alter ego, mais d’une AI capable d’entretenir le dialogue. Cela n’ira pas au-delà, pour la simple et bonne raison que toute forme de connivence est exclue. En effet, ce serait le début des faux-semblants et on sait qu’ils mènent inéluctablement à la catastrophe. Toujours est-il que ce dialogue est bien pratique pour le dessinateur, car il apporte naturellement des informations. Tout sentiment étant banni, l’humour l’est également, du moins au premier degré. Le dessinateur en apporte néanmoins à l’occasion, grâce à des sous-entendus. Et, tant qu’à lire entre les lignes, on relève qu’Adam ne parvient toujours à la conscience que de manière discontinue. Ces veilles étant numérotées, on voit bien qu’elles ne figurent pas toutes dans l’album. Que se passe-t-il au cours de celles non représentées ? Peut-être rien de notable, mais la question mérite réflexion. Enfin, on remarque que le texte comporte des mots particulièrement savants dans le domaine scientifique (modèle stochastique, bouteille de Klein, paréidolie, autopoïèse) qui nécessitent des recherches pour comprendre de quoi il retourne. Bizarrement, il cite le nombre d’Avogadro de façon incorrecte (10 puissance 23 au lieu de 6,02 x 10 puissance 23). Quant au dessin, toujours aussi élégant que le noir et blanc choisi par le dessinateur, il met surtout en valeur des formes géométriques, des perspectives. L’absence de vie présente quand même un réel inconvénient et on peut comprendre un lecteur qui refuserait de lire l’album pour son aspect particulier : essentiellement des décors et des dialogues. Et si le blanc de la couverture fait contraste avec le noir de Deep me autant dire que le contenu vire rapidement à une dominante noire comme l’album précédent.

Deep it, Marc-Antoine Mathieu
Delcourt, janvier 2024
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3.5