Retour à Gérardmer 2024

Dans son écrin de montagnes moyennes, rosées ou embrumées, le festival de Gérardmer nous a merveilleusement accueilli, comme à l’accoutumé, avec ses sourires bénévoles, son vin chaud réconfortant et sa sélection de haut niveau.

« Je me suis enfui Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié ! » Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.

Evacuons tout de suite un certain problème de logistique qui enflamma les réseaux sociaux le jour des réservations. Ce jour-là en effet, le site du festival, dès l’ouverture à 15h, fut pris d’assaut, et les accrédités comme le grand public se trouvèrent vite démunis. Heureusement, et contrairement à l’année dernière, réserver des places la veille ou le jour même fut plus aisé, ce qui nous permit de voir presque tous les films de la compétition et une grande partie des films hors-compétition.

Pour le reste, l’organisation était efficace, les bénévoles sympathiques et l’ambiance joyeuse. Le festival semble grandir en popularité année après année, et accueillir un public toujours plus nombreux et divers. Une cinquième salle devrait s’ouvrir l’année prochaine à l’espace Lac pour amortir ce flux. On déplorera peut-être tout au plus la densité accrue et une certaine inflexion de l’ambiance : Gérardmer, sous l’effet de son succès, devenant plus mainstream, perd sensiblement son côté festival pour amateur éclairé de films de genre.

Le Jury, présidé cette année par Bernard Werber, récompensa : Amélia’s Children et En attendant la nuit, à ex-aequo, du prix du jury, et, du grand prix, le film sud-coréen : Sleep.

Il faut bien avouer que ce palmarès nous a pour le moins surpris, compte tenu de la qualité des autres films en compétition, et en particulier de When Evil Lurks, notre chouchou, qui repartit malgré tout avec le prix de la critique ainsi que celui du public. N’y aurait-il eu que ce film, selon nous, que ce festival aurait été largement justifié ! Notre étonnement, par ailleurs, fut d’autant plus grand que les films récompensés, Evil Turks excepté, juraient par ses thèmes et leur traitement avec le reste de la compétition, compétition qui, à nos yeux, présentait une certaine unité thématique et un traitement original des figures classiques du cinéma de genres. Les films récompensés du prix du jury et du grand prix nous apparurent fades et génériques, quand des films tels qu’Evil Lurks, The Funéral, Resvrgis ou The Seeding, tout en reprenant les codes du genre, les soumettaient magistralement à une question principale et brûlante : celle de l’humanisme en berne, de sa déliquescence contemporaine, et ce sans espoir ni regret.

Tous ces films affrontent la figure du monstre mais d’une façon renouvelée. Dans une perspective humaniste classique, celle des années 40 aux années 60, le monstre était cette altérité radicale, par rapport à laquelle la communauté se constituait et se définissait, et qu’un héros, représentant de cette même communauté, venait détruire. A partir des années 70, avec Psychose comme précurseur, et Rosemary’s Baby, L’Exorciste ou The Thing comme référent majeur de cette veine, le monstre devient plus intérieur, moins « autre », plus familier. L’altérité est ici mise en question : et si le monstre, ce n’était pas nous au final ? On pourrait dire qu’avec ces films l’humanisme classique fait sa mue post-moderne et s’en vient, d’une manière naïve et subversive, reconnaître dans le monstre à la fois son reflet et son produit. Le monstre, c’est la mal qui ronge la communauté et la marge injustement réprouvée sous l’effet d’une norme oppressive. Au bout de cette idée, l’horreur fera progressivement place à la fantaisie, à celle notamment d’un Tim Burton.

Notre sélection 2024 de Gérardmer, peut être vue, à son tour, comme un détricotage de cet humanisme post-moderne, timburtonien, facile et consensuel, qui exalte les marges, le monstre d’autrefois, mais avec un peu trop d’aménité peut-être. L’horreur est de retour. Rien n’est escamoté du monstre marginal, mais rien ne l’est non plus de la monstruosité « normale » des hommes. S’il s’agit de fuir l’humain, ce n’est pas pour s’en aller rejoindre une obscurité en fait lumineuse. Le mal est le mal, mais il vaut peut-être au fond celui qui réside au cœur de nos sociétés habituées. Comme par dépassement et conservation des coordonnées du genre précédemment évoquées, le monstre n’est plus ce qui était toujours déjà là en nous et familier, le monstre ici est bien ce que nous ne pouvons plus comprendre, mais c’est en tant qu’horizon indéfini de mystère qu’il nous redevient proche ; parce qu’au fond, le premier être que nous ne comprenons plus, qui joue à l’ange, la bête et le monstre, c’est bien l’être humain.

Dans Resvrgis, on fuit un monde qui ne sait pas pardonner et nous condamne à une culpabilité éternelle : ne reste qu’à assumer cette culpabilité et à choisir le monstre – tout en malmenant l’idéal facile d’une sororité rédemptrice, bienveillante et apaisante. Dans The Seeding, on fuit un monde qui ne veut plus enfanter et s’enivre de divertissements vains et égoïstes : ne reste qu’à assumer une maternité dévoratrice et à tuer dans le père toute velléité civilisatrice. Dans Evil Lurks, les enfants suivent le diable contre un monde sans Eglise et sans Etat, où les adultes, de par leurs péchés, ont perdu toute autorité morale. Dans The Funéral, on fuit un monde froid, sans liens familiaux ou amicaux authentiques, et dominés par des forces occultes acharnées à souiller l’innocence : reste à embrasser le zombie, mort-vivant d’un monde tout fait mort, et à le nourrir comme un père de la chair des faux-vivants.

Dans ces films, le mal est toujours victorieux à la fin, soit qu’il s’impose, soit que l’on pactise avec lui. L’orientation pessimiste, voire nihiliste, de cette sélection est puissante et remarquable mais n’est-elle pas au diapason d’une certaine ambiance d’apocalypse ou de fin du monde ? Toujours, il s’agit, encore une fois, de sortir du monde, de l’humain : de s’en échapper vers l’animal (Resvrgis), vers l’apocalypse (Evil Lurks), vers la communauté autarcique et incestueuse (The Seeding) ou vers la mort (ou plutôt la compagnie des morts) (The Funéral). Le monstre, tout en restant monstrueux, se trouve être l’objet d’une alliance contre une société qui n’a plus rien d’autre à offrir que la conservation de son propre vide. Représenté, dans ces oeuvres, sans fard, il n’est pas la figure d’une contre-culture joyeuse ou d’une violence au fond un peu légitime. Il est parfaitement horrible, et, cependant, une paix bizarre, sans doute éphémère, flotte dans l’air à l’heure de sa victoire.

La force de ces films tient au fait de ne rien accorder au monde des hommes sans rien atténuer de la violence du monstre. On n’y réhabilite pas la marge contre le système dans un puritanisme inversé. Le choix du monstre est un choix vertigineux mais qui porte en lui une espèce de vitalité. Comme si le choix était au fond entre l’horreur et l’ennui. Il est rafraîchissant de voir un certain réalisme noir ne laisser place à aucune justification de l’ordre établi. Et de toute façon, plus que la malignité de cet ordre, on en constate surtout la ruine. En effet, on ne peut dire tout à fait que cette sélection 2024 contient en elle une charge subversive. On acte la mort d’un système plus qu’on ne le dénonce. Si on ne résiste pas au monstre, c’est d’abord parce qu’il n’y pas plus rien à défendre. Ces films dont nous venons de parler, et d’autres, dont nous n’avons pas parlé mais qui, étonnamment, convergent dans la même direction, semblent tous nous dire la même chose, avec une sorte d’évidence : voici venue la fin de l’homme ! Et cela, dans une terreur mêlée de soulagement.

Quoique fort de cette thématique surprenante, le festival réussit à célébrer le film de genre (épouvante, horreur ou fantastique) dans ce qu’il a de plus remarquable : être au diapason d’une époque, « à l’heure » comme disait Serge Daney non pas simplement en reflétant son temps – comme si les images étaient déjà données et nettes – mais en nous donnant celles permettant d’articuler nos angoisses diffuses. Inspirer, en l’occurrence, une manière de voir là où il n y a peut être plus rien à dire. Car en face de l’amoncellement de périls qui s’annonce et transforme l’avenir en menace plutôt qu’en promesse, que proclamer d’autre que la fin de l’homme, de ce qui nous est le plus familier ? Si « le vieux monde est en train de mourir. Le nouveau tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » comme le dit Gramsci (Cahiers de Prison, 4) qui en savait un rayon sur les horreurs de l’histoire, alors nous pouvons nous réjouir de cette édition du festival qui ne nous dit pas comment les combattre mais qu’ils sont proches parce qu’on les voit dans le cadre, et rend possible qu’on puisse les affronter.

On l’a compris, pour toutes ces raisons, pour l’accueil, l’ambiance, les images et les questions qu’elles posent, il faut venir et revenir à Gérardmer fin janvier.

Festival

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