Clementina : chercheuse d’ordre

Dans Clementina, fantaisie comique en cinq chapitres, deux profs confinés à Buenos Aires tentent une percée burlesque vers le dehors. Sans s’esclaffer, on sourit intra-muros en appréciant les discrets hommages à Buster Keaton, Jacques Tati et Chaplin.

Autre temps fort du festival de cinéma latino-américain de Paris (Clap), la projection de Clementina.
Le confinement, cette inépuisable source d’inspiration, a pris des formes visuelles et sonores pour le moins inattendues dans ce film argentin réalisé par Constanza Feldman et Augustin Mendilaharzu, également acteurs tous deux.
C’est sur un appartement saturé d’objets que s’ouvre Clementina, accompagné d’un fond sonore très travaillé. Tout déplacement humain ou matériel est enrichi d’un savant bruitage qui souligne avec exagération la folle vie du sapiens sapiens reclus entre quatre murs.

Noyer le décor !

On découvre les lieux après lavage de mains obligatoire. Eh oui, le symbole de la pandémie ne serait-il pas tout entier contenu dans ce dérisoire petit flacon de gel à poussoir trônant fièrement à l’entrée de tous les appartements du monde ?!
Celui-ci, occupé par deux profs contraints de bosser en visio, ressemble à une jungle matérielle, envahie de bibelots aussi improbables qu’hétéroclites. Figurines insérées dans tous recoins, fentes et interstices de l’appart, une dizaine d’exemplaires du même vinyle de la chanteuse chilienne Violeta Parra, cassette VHS de Perceval le Gallois d’Eric Rohmer (pointus, les profs), toucan distributeur de cure-dents, peluche de chien à lunettes lisant un bouquin sur le lit des « humains »… Même les murs ont vu leur fonction détournée puisqu’ils servent de tableaux à messages (liste des courses, rangements effectués, travaux à prévoir…).
C’est sûr, on sent que ça ne tourne pas rond dans ces lieux où l’on tourne en rond !

Arts du cirque dans le salon 

Si ouvrir un placard présente un danger potentiel, accéder au balcon (c’est-à-dire à l’air frais), barricadé par des bibliothèques surchargées et branlantes, se transforme en véritable croisade que n’aurait pas reniée Buster Keaton. Comme un jeu de dominos, le déplacement d’un seul objet a des conséquences en série, pour ne pas dire en cascades, voire en avalanche !
Clementina se déplace en terrain miné, utilisant son corps comme une acrobate qui se débat autant dans l’espace que dans le bruit(age) : tout crisse, tout bruisse, tout couine (petite œillade du côté de Tati, peut-être ?) et bien sûr … tout s’effondre !

Vivre en zoo sans devenir zozo 

Dans Clementina, ouvrir un robinet est une symphonie qui déraille. Et comme chacun sait, l’eau comme la folie prend des chemins inattendus. C’est ainsi qu’une canalisation percée ouvrira les portes de l’appartement, permettant à ses habitants de constater que, non, ils ne sont pas seuls à devenir maboules entre quatre murs. Leurs voisins aussi le sont, maboules, et en particulier leur voisine du dessus !
La réparation de la dite fuite se fera dans un vacarme assourdissant, impliquant voisinage immédiat, plombiers, ouvriers et camions. Eh oui, il va falloir percer et ça va faire du boucan !
Mais n’oublions pas que nous sommes dans une comédie. Le cadre, saturé de sonorités agressives, est, Dieu merci, adouci par quelques interludes de musique médiévale (pointus, les profs).
Ce sont tous ces petits clins d’œil culturels au milieu du désastre, des masques et du gel hydroalcoolique qui font le charme de cette comédie, au fond très sérieuse !

Les travaux, on sait quand ça commence…

On passera sur la réfection d’un appartement qui constitue la principale (mais un peu longue, il faut bien le reconnaître) péripétie de Clementina. Cela dit, on y apprend comment protéger les sols, poser le plâtre et dans quel sens passer le rouleau… Bon à savoir si d’aventure une autre petite catastrophe d’origine pangoline nous contraignait de nouveau à boucher les trous des murs ou se prendre la tête sur la couleur des rideaux.

Du tout au rien

Retournement de situation : il faut quitter l’appart et donc vider les lieux. Une question cruciale se pose alors. Faut-il emmener 15 tasses et 16 soucoupes, des programmes de cinéma datant de la préhistoire, le tube en alu servant de didjeridoo, la collection d’étiquettes, les robots ou tous les vinyles de Violeta ?
C’est là qu’intervient une entreprise de déménagement pas piquée des hannetons, ayant à sa tête une Russe, nommée en toute simplicité Tatiana Kalashnikov (extraordinaire Laura Paredes qu’on a aussi vue dans le non moins extraordinaire Trenque Lauquen). On ne divulgache rien en le précisant : elle va prendre les choses en mains !
Encore un film qu’on aimerait voir distribué en France. Il fallait hélas se contenter des deux projections au Grand Action pendant le ClapFestival, pour cette année au moins…

Bande annonce Clementina

Fiche technique : Clementina

Réalisation et scénario : Agustín Mendilaharzu et Constanza Feldman
Avec : Constanza Feldman, Agustín Mendilaharzu, Laura Paredes, Alejo Moguillansky
Pays : Argentine
Langue : espagnol
Compositeur : Gabriel Chwojnik
Production : El Campero Cine, Ingrid Pokropek,
Durée : 110 min
Année : 2022
En salle : deux projections au Grand Action pendant le ClapFestival (avril 2023)

Festival

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