La Somme de toutes les peurs : monde d’après du monde d’avant

Le narratif du blockbuster U.S. des années 90, c’est celui de l’Amérique qui a gagné. À la table de poker de la Guerre Froide, l’ours soviétique se retrouve en calbute après avoir fait tapis sous la pression de son meilleur ennemi. Seul face à ses gains, l’empire américain se retrouve orphelin d’une (grande) guerre à mener. Tel un soldat revenu du front, les USA doivent apprendre à «to think out of the war box ». Ça relève du vœu pieux concernant un pays qui porte en lui le gêne de la bagarre, mais ça s’est pas joué à grand-chose. Enfin, c’est ce que nous dit La Somme de toutes les peurs de Phil Alden Robinson.

AMERICA, FUCK YEAH

La Somme de toutes les peurs est la quatrième adaptation de la série des Jack Ryan, machine à best-sellers écrite par Tom Clancy (le Stephen King du techno-thriller) et franchise de grand-écran pensée comme une réponse « adulte » à ce que Jean-Michel Valantin a appelé le cinéma de sécurité nationale.

1990: À la poursuite d’Octobre Rouge de John McTiernan s’apprête a sortir, et le reaganisme et ses tropes ont vécu leur meilleure vie la décennie précédente. Notamment la résurgence du mythe du cowboy qui tirait avec les gros bras de Schwarzy et Stallone, et posait (éventuellement) les questions ensuite. Jack Ryan, c’est l’inverse : en sa qualité d’analyste de la CIA, il se pose les questions pour éviter à ceux qui ont le doigt sur le bouton rouge de tirer à l’aveugle. Pas les mêmes compétences, ni le même profil. Le Ryan de cinéma n’a rien d’un va-t-en guerre, c’est un messager, un fact-checker. Il trouve et achemine l’information jusqu’aux puissants de ce monde, pour le (nous) préserver des assumptions belligérants de certains d’entre-eux.

Dans À la poursuite d’Octobre Rouge, Ryan évite à la Guerre Froide de se transformer en guerre chaude alors que le conflit abordait sa dernière ligne droite. Dans Danger Immédiat, il punit le président U.S. pour sa vendetta privée contre les Narcos responsables du meurtre de l’un de ses contributeurs de campagne. Jeux de guerre fait exception à la règle : Ryan importe le conflit nord-irlandais sur le territoire U.S. après avoir contribué à la mort d’un ponte de l’IRA. Et ce sans autre raisons que cet appel du devoir cher aux avocats du droit d’ingérence. On appelle ça une rechute : au plus fort du soft-power, l’Amérique se fait chier et a besoin de se dégourdir les jambes. Il faut bien que jeunesse se fasse, et jeunesse continue de se faire dans les arrêts de jeu. La maturité, c’est pas un process évident pour tout le monde.

LA FIN DE LEUR MONDE

Fin de décennie. Le nouveau millénaire approche et les USA continuent d’écrire la Fin de l’histoire professée par le politologue Francis Fukuyama. Mis en chantier depuis peu, La Somme de toutes les peurs manifeste la volonté de procéder à une rupture franche avec les représentations du siècle précédent.

Le film s’ouvre pendant la guerre du Kippour, sur un (superbe) plan-séquence élégiaque suivant le vol d’une bombe nucléaire américaine chargée sur un avion de chasse israélien. Un missile abat l’avion en plein vol, et la bombe se retrouve ensevelie sous le sable du Golan, perdue à jamais ou presque. Séquence suivante : l’état-major américain (avec TOUTES les trognes qui ont passé leurs années 90 à enfiler le costume des hauts-fonctionnaires d’état dans le blockbuster de salles obscures) procède à une mise en condition d’attaque nucléaire de la Russie. Pour le spectateur, l’alerte est claire comme le lien de cause à effet suggéré par la transition scénique. Pour les personnages à l’écran, c’est un passage obligé qui se termine de façon on ne peut plus débonnaire avec un coup de fil de la femme du président.

« Il faudrait qu’on se trouve d’autres ennemis que les russes », dira le directeur de la CIA joué par Morgan Freeman. Autrement dit, nous comprenons de quoi retourne la catastrophe que la mandature américaine, encore engoncée dans un logiciel hérité de la Guerre Froide, ne verra pas arriver. Car ici, l’ennemi ne vient pas du froid, mais du Vieux Continent. Le leader d’une secte d’extrême droite ayant pignon sur rue projette en effet de déclencher la troisième Guerre mondiale entre les deux empires. La bombe nucléaire évoquée plus haut va leur mettre le pied à l’étrier.

L’ENNEMI DE MON ENNEMI…

Au milieu debout ça, un Jack Ryan rajeunit en junior analyst de l’agence, qui attire l’attention de sa hiérarchie (enfin, Morgan Freeman quoi) pour avoir prédit un an auparavant le nom du nouveau président russe venant juste de prêter serment. Pour rappel, à l’époque Vladimir Poutine vient de succéder à Boris Elstine, et il ne se déplace pas encore sur la scène internationale le couteau entre les dents. Il y a quand même des choses qui étaient vraiment mieux avant.

Mais revenons au film, et au président russe fictionnel donc. Alexander Nemerov de son prénom, joué avec toute la noblesse shakespearienne que Ciaràn Hinds – futur Jules César dans Rome – est capable de déployer. C’est peut-être la première fois dans l’histoire du blockbuster mainstream qu’un chef d’état du Grand Ours est dépeint avec la hauteur que le cinéma américain réserve à ses propres figures politiques.

Car Nemerov est plus qu’un pion sur l’échiquier du script : il est le véritable héros du film. À l’instar d’Antonio Banderas dans Le 13eme Guerrier, le Jack Ryan de Ben Affleck n’est pas là pour occuper sur le devant de la scène, même s’il tient le haut de l’affiche. Il consigne les exploits des gens plus importants que lui et nous, et s’assure que les rois qui le méritent s’assoient sur le trône. Jack Ryan, c’est le Geek dans toute sa grandeur : le passionné qui trouve sa place et se transcende en aidant ses héros à gagner la leur. On en revient à L’Île aux trésors de Stevenson, l’inspiration revendiquée de McT sur Octobre Rouge, film qui a tenu manifestement plus de place dans l’esprit des instigateurs de La Somme de toutes les peurs que le diptyque sur Ryan de Phillip Noyce.

LA GUERRE DE TROIE N’AURA PAS LIEU

Indéniablement, on est plus près de l’incarnation d’Alec Baldwin que celle d’Harrison Ford, qui taillait le costume de Ryan sur mesure pour son star power. Entendons nous bien : Ben Affleck est à plusieurs tours de bassin derrière Baldwin, et le génie de McT est un océan dans lequel Phil Alden Robinson n’a pas pied. Mais un bon réalisateur qui flotte la tête hors de l’eau vaut toujours mieux que l’apnée non consentie de deux Philip Noyce. Il faut rendre à César ce qui appartient à César : ça tient le spectateur sur la brèche sans discontinuité et avec style deux heures durant. Surtout, le film gère ses attendus avec précautions mais sans prendre des pincettes.

On en vient évidemment au moment tant redouté. Alors que les ruines du World Trade Center sont encore fumantes (le film est sorti en mai 2002 aux États-Unis, soit 8 mois après les attentats du 11 septembre), La Somme de toutes les peurs termine son montage, et le studio n’a pas froid aux yeux. Alors que les majors se précipitent pour retirer toutes mentions aux deux tours de leurs sorties, la Paramount appelle le public américain à venir s’enjailler sur l’explosion d’une bombe nucléaire sur le sol U.S. Niveau timing, on a connu mieux. On se représente sans mal la descente d’organes collective qui a du souiller une garde-robe de sous-vêtements chez les exécutifs.

C’est le cauchemar collectivement entretenu qui ne s’est jamais réalisé, l’impensable survenu.  » Vous avez bombardé Hiroshima et Nagasaki, ne nous faites pas la leçon sur la Tchétchénie », assénera Nemorov à son homologue U.S., alors qu’il n’est responsable de rien mais rendu coupable de tout par les circonstances. Les Yankees ferment leur boite à cheddar pasteurisé, mais montent d’un cran dans l’échelle des répercussions.

Le scénario du pire est à portée de mains, mais l’alliance des hommes de bonne volonté sauve in extremis l’humanité de son chaos anthropologique. Jack Ryan évidemment, qui brave sites contaminés à visage découvert pour porter la vérité vraie à sa hiérarchie. Puis Nemerov, le seul à écouter l’analyste débouté par ses supérieurs, qui prendra sur lui et sur sa crédibilité pour amorcer la désescalade, au risque de s’aliéner son propre camp et donner l’avantage à celui d’en face.

Évidemment tout est bien qui finit bien : les bad guys se font dessouder sur l’air de Nessun Dorma, les deux blocs inaugurent une nouvelle ère en signant un traité de désarmement, et Ryan pique-nique avec madame sur le Capitol en se faisant adoubé par un passant à l’accent très prononcé. Les particules atomiques ? La magie du cinéma a du disperser les vents  au Canada.

JE RÊVAIS D’UN AUTRE MONDE

Reprenons. Nous avons un chef d’État russe avisé et pondéré, qui évite de prendre les évidences pour acquises. Un état-major américain qui à l’inverse croit tout ce qui entérine ses certitudes et trie des plans sur la comète. Des USA qui payent la douloureuse pour les infamants Hiroshima et Nagasaki, sans répondre à l’agression par la guerre aveugle. Bref, un film qui écrit « la fin de l’histoire » bilatéralement, sans laisser un vainqueur prendre la plume à la place du vaincu. Une nouvelle ère s’ouvre : celle d’une Amérique adulte, qui partage le beau rôle et ne répond pas à la bagarre par la bagarre après avoir été sonnée. L’utopie des années 90 devient réalité l’espace d’un film, mais démentie par les faits avant même sa sortie.

Car le box-office a beau avoir été au rendez-vous, La Somme de toutes les peurs parle d’un monde qui n’est déjà plus au moment d’atteindre les salles obscures. Le 11 septembre est passé par là, le vent de l’histoire a changé de sens. La mandature de George Bush Jr. répondra aux Tours Jumelles par la guerre en Afghanistan et celle d’Irak. Plus de 20 ans plus tard, la logique des blocs reprend ses droits. L’Amérique a retrouvé le chemin du front, avec les conséquences que l’on sait, et le retour à la maison n’est pas pour tout de suite.

La Somme de toutes les peurs a beau concrétiser à l’écran le cauchemar endormi de la guerre froide lorsqu’il débarque dans les salles quelques mois plus tard, il prend pourtant aujourd’hui la forme d’un songe, d’un mirage rassurant d’une réalité alternative. Celle d’un monde qui a failli être différent.

Bande-annonce : La Somme de toutes les Peurs

Fiche technique : La Somme de toutes les Peurs

Titre original : The Sum of all Fears
Réalisation : Phil Alden Robinson
Avec Ben Affleck, Morgan Freeman, Ciarán Hinds…
Belgique, France et Suisse romande : 24 juillet 2002
Scénario : Paul Attanasio et Daniel Pyne, d’après le roman La Somme de toutes les peurs de Tom Clancy
Musique : Jerry Goldsmith
Direction artistique : Martin Gendron, Isabelle Guay et Michele Laliberte
Décors : Jeannine Oppewall et Cindy Carr
Costumes : Marie-Sylvie Deveau
Photographie : John Lindley
Son : Russell Williams, II, Melanie Johnson
Montage : Nicolas De Toth et Neil Travis
Production : Mace Neufeld
Producteurs délégués : Tom Clancy et Stratton Leopold
Genre : action, thriller, drame
Durée : 124 minutes
États-Unis et Canada : 31 mai 2002

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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