Les vagues à l’âme de Hors-Saison

Hors-Saison signe une nouvelle ère Brizé, celle peut-être d’une trilogie sur le couple, écrite à l’encre de la mélancolie, des vagues à l’âme et du trouble diffus. Abandonnant les violences sociales, le cinéaste entre sur la pointe des pieds au pays de l’amour et de ses névroses invisibles.

Après avoir agrippé et transcendé la comédie sociale en portant haute et ferme la parole de la lutte des classes à travers notamment sa trilogie Lindonesque, Stéphane Brizé fait un virage radical s’engouffrant dans les méandres de l’intime.

Ce virage a de quoi décontenancer. Là où Brizé filmait une parole adressée souvent à un groupe ou proférée au milieu  de militants, une parole forte en gueule, publique, robuste et solide, Hors-Saison s’insinue très très lentement dans le mi-voix, le chuchotis, la palpitation et sensibilité de l’intime, voire de l’impalpable. C’est la gageure du film et sa limite.

Deux ex-amants se retrouvent par hasard, au détour de la midlife crisis de l’homme, un acteur en questionnement (joué avec autodérision et finesse par Guillaume Canet) dans l’hôtel Spa où il est venu se retaper.

Là commence un film en mode mineur, caressant le visage de ses acteurs et saisissant quelque chose de la consistance du temps, de la sincérité d’une vie, de ses amours, de ses choix étranges, de ses regrets toujours à fleur du présent et de ses micro-épiphanies presque invisibles pour un œil non-sensible.

Hors-Saison ne cherche pas l’éclat. Nous sommes dans la ténuité des sentiments, la torpeur d’un homme qui se voit grignoter par la peur de vieillir et d’une femme (Alba Rohrwacher, gracieuse et délicate) qui n’a pas pu faire ce qu’elle désirait.

Brizé sait inventer un ton qui lui appartient : inattendu, saugrenu, intimiste, décalé. C’est une scène sur la plage entre un entraineur de sport (incroyable Hugo Dilon) et Guillaume Canet. La scène a du corps, de l’inspiration et provoque une musculature dans la mélancolie d’ensemble.

Brizé sait aussi s’aventurer dans le climat d’un temps sans événement, sans cri, sans véhémence, sans conflit. Comme s’il avait achevé de radiographier la terre malade des pathologies sociales pour entrer dans une intériorité du bout des lèvres, celle de l’intime au plus près de ce qui a du mal à se dire. La scène du premier rendez-vous au demeurant entre Canet et Rohrwacher est très réussie, réussie parce qu’ô combien difficile pour des acteurs de tenir cette proximité avec quelques paroles, des gestes discrets, un sourire de la physiologie d’ensemble de la rencontre.

Voilà Hors- Saison n’a pas peur de la mélancolie, du trouble dépressif, de l’asthénie des gens qui ne se sentent pas forcément en osmose avec leurs vies. Et Brizé filme ce trouble, cette apathie mélodramatique des romantismes infinis. Toutefois, il n’échappe pas aux bifurcations peu propices (toute la scène de l’EHPAD) et au côté roman-photo assumé, un peu mou, voire atone et terne.

Le film aurait gagné à se centrer sur les empêchements et retrouvailles aériennes et douloureuses entre les deux ex-amoureux, sur cette drôle de langueur qui les lie, sur le visage de Guillaume Canet jouant avec élégance le désarroi d’un homme qui a tout et se sent pourtant désabusé et la grâce du personnage d’Alba Rohrwacher qui miroite à l’infini sur les vies achoppées qui peuvent être les nôtres. 

Bande-annonce : Hors-Saison

Fiche Technique : Hors-Saison

Réalisateur : Stéphane Brizé | Scénariste : Stéphane Brizé, Marie Drucker
Casting : Alba Rohrwacher, Guillaume Canet, Marie Drucker, Sharif Andoura, Emmy Boissard Paumelle, Lucette Beudin, Gilberte Bellus, Hugo Dillon, Johnny Rasse, Jean Boucault…
20 mars 2024 en salle | 1h 46min | Comédie, Comédie dramatique, Drame
Musique : Vincent Delerm
Distributeur : Xenix Filmdistribution | Gaumont

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.