King Hu célébré en coffret Blu-ray + livre chez Spectrum Films

Début d’année 2021, Spectrum Films a illuminé le cœur des cinéphiles en consacrant un coffret Blu-ray au wu xia pian Raining in the Mountain (1979) et plus largement à son cinéaste-maître, King Hu. L’éditeur n’a pas mâché le travail en proposant un deuxième film du réalisateur, All the King’s Men (1983), et en accompagnant ces métrages récemment restaurés avec une pléthore de compléments dont King Hu : in his own words, le formidable ouvrage de Roger Garcia.

Raining in the Mountain – synopsis : Au XVe siècle en Chine sous la dynastie Ming, le monastère Bouddhiste des Trois Trésors est l’un des plus renommés. Le bonze supérieur très âgé songe à se trouver un successeur. Pour l’aider dans son choix, il invite trois hôtes de marque à venir lui prodiguer leurs conseils : un riche marchand, fidèle soutien au monastère, le général Wang, et maître Wuwai, un sage bouddhiste. Sans oublier les accompagnants, Renarde Blanche, Serrure d’or et le commandant Zhangcheng, tous attirés par un fameux manuscrit à la valeur inestimable.

All the King’s Men – synopsis : L’empereur de la dynastie Zhou affaiblit et malade est sous l’influence d’un charlatan, le taoïste Li, qui lui administre des pilules stimulantes qui l’usent plus qu’elles ne le soignent. Le Premier ministre, redoutant une catastrophe à la frontière avec les dangereux Kitans, envoie chercher en secret Tchang Po-kin, considéré comme le meilleur des médecins, seul capable de guérir l’empereur.

King Hu : sagesse et sagacité

Qu’écrire de plus sur King Hu aujourd’hui ? Qu’en dire de plus, notamment après avoir consulté les nombreux compléments qui accompagnent les films Raining in the Mountain et All the King’s Men ici présentés ? Peut-être ceci : le coffret concocté par Spectrum Films vous permet de (re)découvrir le meilleur de King Hu et, non pas son pire, mais plutôt ses aspects les moins aboutis.

Avec Raining in the Mountain, retrouvez la virtuosité du cinéaste, ses cadres dans lesquels l’action, la direction artistique et le mouvement sont habités par une sagesse philosophico-spirituelle propre au réalisateur. Et ce, dans une intrigue historiquement pop’ qui, même si elle a tendance à être moins maitrisée dans sa deuxième partie (des points de vue sont franchement écartés jusqu’au climax) faute à des conditions de conception particulières (le script n’était pas fini au moment du tournage), ne manquera de stimuler vos sens.

Ce qui sera probablement moins le cas d’All the King’s Men. Quatrième avant-dernier film du cinéaste, le long métrage expose une perte de maestria problématique. Le film, empli d’intrigues au service d’une quête conséquente, se trouve être extrêmement bavard. Un film empli de dialogue est-il nécessairement noyé par le verbiage ? Certainement pas. All the King’s Men échoue toutefois à passionner l’ensemble malgré une direction artistique, un casting et quelques images de haute volée. Plus le film progresse, plus il semble se perdre dans ses sous-intrigues aux dialogues sur-illustratifs. Ce qui est tout de même ironique pour un formaliste aussi brillant que King Hu.

On ressort ainsi un peu ennuyés de l’expérience d’All the King’s Men qui, malgré tout, ne manque pas de fulgurances. On pense par exemple à la découverte du peintre mural, aux séquences d’attente chez le médecin, ou encore à l’amusant vol de bijou. Ce film, qu’on peut voir comme l’entrée vers sa fin de carrière avec le premier Swordsman (1990) – en réalité surtout mené par Tsui Hark – et Painted Skin (1992), parait d’autant plus problématique lorsqu’on le visionne dans la foulée du brillant Raining in the Mountain tant celui-ci déborde d’énergie, de savoir-faire et, somme toute, d’un génie évident capable de passer au-dessus de problèmes de fabrication suscités sans en mortifier l’expérience.

Bande-annonce – Raining in the Mountain (1979 – Master 2K)

King Blu-ray

Le coffret signé Spectrum Films et dédié à Raining in the Mountain constitue une consécration du cinéma de King Hu. Après les éditions Carlotta de Dragon Inn, Touch of Zen et La Légende de la Montagne, deux  autres films sont ainsi à (re)découvrir en Blu-ray : Raining in the Mountain et All the King’s Men, ayant chacun droit à leur disque, dans de nouveaux masters restaurés 2K. Les deux métrages présentent un formidable rendu visuel. Le grain est préservé et bien géré, la colorimétrie semble équilibrée. On remarquera tout de même quelques plans dont la qualité visuelle est un poil en dessous dans Raining in the Mountain : définition un peu grossière, contraste poussif, et ce, probablement à cause de l’état des matériaux-sources. Un carton pré-film présente d’ailleurs les conditions de restauration du métrage :

« This film was originally released in 1979 and its digital restoration was completed by Taiwan Film Institute in 2018. Multiple sources, including its 35mm original negative, an interpositive, and a release print, were composited and the burned-in subtitles were removed for restoration and color correction. »

Rien de grave et qui viendra détériorer radicalement l’expérience du long métrage, hormis un défaut d’encodage notable à 55m00s sur All the King’s Men. Ce dernier partage d’ailleurs avec Raining in the Mountain des pistes sonores stéréo (version originales sous-titrées) ayant une tendance à saturer tant au niveau des dialogues que de la musique. Ce qui peut être légèrement fatiguant sur le premier film très bavard. Il faut toutefois relativiser en prenant en compte l’âge des métrages et surtout le fait que les conditions de conservation n’ont pas dû être très luxueuses avant les années 1990-2000.

Du côté des compléments, comme vous pouvez le constater dans la liste en fin d’articles, ils sont pléthores. De quoi accompagner solidement les deux films mais aussi célébrer comme il se doit le cinéma de King Hu. Divisés sur les deux disques Blu-ray et donc sur les deux films, vous trouverez des essais video dont un premier biographique de Vincent Capes qui réfléchira en image et en voix off sur l’approche philosophique du cinéma par King Hu et un deuxième de David Cairns concentré à décortiquer les différents éléments constituant l’imagerie de Hu ; les bandes-annonces ; d’anciennes interviews menées par Frédéric Ambroisine (habitué des éditions Spectrum et plus largement d’éditions consacrées au cinéma asiatique) avec les acteurs Miao Tien, aussi visible dans Dragon Inn de Hu, et Shih Chun, que l’on retrouve dans plusieurs films du maître, ainsi qu’avec Pierre Rissient. Ce dernier entretien, qui rend d’ailleurs hommage à Rissient, décédé en 2018, permet de revaloriser l’importance du cinéaste dans son rôle de transmission du cinéma et particulièrement du cinéma asiatique, et encore plus spécifiquement, de la filmographie de King Hu. Il a diffusé le maître en France, en festival, l’a accompagné sur des remontages, ainsi que sur ses projets dès la deuxième moitié des années 70. Au lendemain du décès d’un autre grand passeur du cinéma, Bertrand Tavernier, il y a de quoi être ému d’avoir perdu ces amoureux absolus du film qui ne demandaient qu’à créer du lien entre toutes et tous, par et pour le cinéma.

En termes d’importante transmission, comptez sur le commentaire audio de Tony Rayns tout au long de Raining in the Mountain. Essayiste du cinéma et programmateur en festival, son expertise en matière de cinéma oriental vous permettra non pas d’analyser des séquences du film mais plutôt de redécouvrir notamment le parcours de vie de King Hu, ses débuts, son intérêt pour le cinéma, la calligraphie, base d’une passion absolue pour le formalisme cinématographique. Certes, différentes informations se répètent à travers les multiples commentaires sur le film, qu’ils soient émis par Rayns, Rissient, et nos deux essayistes video. Toutefois, tous arrivent à proposer des points de vue différents permettant de réévaluer certaines données. Le retour de Nathalie Bittinger, maître de conférences en études cinématographiques, n’aurait pu constituer qu’un compte-rendu efficace des informations essentielles pour saisir le cinéma de King Hu. Heureusement, le commentaire est augmenté de quelques remarques bienvenues sur All the King’s Men, beaucoup moins valorisé dans l’ensemble des compléments que Raining in the Mountain qui reste le film-phare du coffret.

Vous trouverez ensuite une interview de Ng Ming Choi par notre cher spécialiste Arnaud Lanuque, que l’on apprécie de retrouver sur chaque édition Spectrum Films. L’acteur revient ainsi sur sa relation amicale avec le cinéaste, les difficultés à monter financièrement les fresques du cinéaste et bien sûr les tournages avec le maître. Vous aurez aussi accès à une interview du compositeur dit « avant-gardiste », John Zorn, ou plutôt à un essai video autobiographique à l’imagerie très séduisante dans lequel le musicien revient sur sa passion pour le cinéma, la façon dont il a été marqué par le cinéma de King Hu qui a ainsi inspiré sa musique. Un court clip alliant la musique expérimentale de Zorn à des extraits de Raining in the Mountain sur un montage fonctionnant presque sur le principe du mickeymousing est à découvrir pour compléter le commentaire Zorn-ien mais aussi votre expérience du film. Enfin un bref module vous permettra de comparer l’état des matériaux numérisés avant et après restauration.

« Les publics d’aujourd’hui, non seulement connaissent cette « langue » (cf. le langage cinématographique), mais ils sont compétents dans sa compréhension et s’améliorent chaque jour. Si nos modes d’expression ne peuvent pas égaler ou surpasser les attentes du public, alors nos films paraîtront grossiers dans leur présentation et seront sans succès. »

King HU, Réflexe conditionné et le langage filmique, 1957, in King Hu : in his own words, Roger GARCIA, 2013, édition Spectrum Films, 2020.

Si nous en avons fini des bonus video, n’oublions toutefois pas le titanesque complément de cette non moins pantagruélique édition, l’ouvrage de Roger Garcia, King Hu : in his own words. Ce dernier, qu’on espère voir publié en dehors des circonstances du coffret, a constitué une bible sur le cinéaste. Entre autres, vous reviendrez sur sa jeunesse, ses débuts, les difficultés avec la Shaw Brothers, son obsession pour les lettres, ses écrits – « plus de cent courts articles » et des mémoires jamais terminées – et son style (ici traités en trois pages et quelques par George Chun Han Wang, professeur en études cinématographiques théoriques et pratiques), sa vision du cinéma comme langage, ses projets avortés dont certains américains. Le tout est formidablement documenté par des photographies, des pages de traitement scénaristique et de script, des gravures et esquisses de King Hu, des extraits de conférences et d’essais allant de 1957 à 1995.

Hu nous embarque alors avec sagacité sur des réflexions autour de la conception de ses chorégraphies comme images composites, « illusions (…) réalisables presque uniquement grâce aux techniques filmiques » (page 82), sur sa direction artistique, sa passion pour l’opéra traditionnel chinois « imagé plutôt que réaliste » (page 112) tout en travaillant une forme visuelle de fidélité historique, ou encore, comme suscité, sur sa vision du langage cinématographique conçu sur le « lien entre le « langage filmique » et le « le réflexe conditionné » » (page 145). Enfin, en plus de cela, vous trouverez un important entretien mené par Roger Garcia en 1993.

Ainsi Spectrum Films nous livre certainement l’une de ses plus belles éditions avec ce coffret qui s’est donné les moyens de consacrer Raining in the Mountain et plus ouvertement, King Hu, comme il se doit.

Bande-annonce (conçue par un fan) – All the King’s Men (1983)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

1080p HD – Encodage AVC – Son : Mandarin DTS Master Audio – Sous-titres français – Durée : 2h01 & 1h41 – Spectrum Films – Hong Kong & Taïwan – Wu Xia Pian & drame historique – 1979 & 1983

COMPLÉMENTS

Commentaire audio de Tony Rayns

Essai vidéo de David Cairns

Pluie de lumière sur la montagne vide, essai vidéo de Vincent Capes (Anima 2020)

Interview de John Zorn + clip video

Pierre Rissient et King Hu par Frédéric Ambroisine

Interview de Miao Tien et Shih Chun par Frédéric Ambroisine

King Hu par Nathalie Bittinger

Interview de Ng Ming Choi par Arnaud Lanuque

Module sur la restauration (de Raining in the Mountain)

Bandes-annonces

Livre – King Hu par Roger Garcia – 288 pages

Sortie le 21 janvier 2021 – prix indicatif public : 55€

NOTE ÉDITION
Note des lecteurs9 Notes
4.5

Festival

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