Sugarland Express de Steven Spielberg : la fureur de vivre selon le maître

Entre le téléfilm Duel et le carton Les Dents de La Mer, Steven Spielberg trouva le temps à ses débuts de raconter l’histoire de jeunes parents en vadrouille pour retrouver leur enfant. Ce, avec toute la police de l’état du Texas aux trousses. L’occasion dans cette rétrospective de revenir sur l’excellent Sugarland Express.

Inspiré d’un fait divers, Sugarland Express suit la fuite en avant d’un jeune couple, Clovis (William Artheton) et Lou Jean Popling (Goldie Hawn), à qui l’État à retiré la garde de leur enfant suite à leurs mutuelles incarcérations pour petits délits. Après l’évasion de Clovis de son camp de travail, les deux amants vont prendre en otage un officier de police, Maxwel Slide (Ben Johnson), pour les conduire jusqu’à la ville de Sugarland et récupérer leur fils dans sa famille d’accueil. L’affaire prend vite une ampleur policière et médiatique dingue dans le sillage laissé par le trio.

Quatre ans avant de terrifier le monde avec Les Dents de la Mer, et de changer son destin ainsi que celui du cinéma, Steven Spielberg essuyait l’échec de ce premier long-métrage cinéma. Tronqué par Universal, Sugarland Express bénéficiait pourtant de la star Goldie Hawn, de l’expérience des producteurs Richard D. Zanuck et Richard Brown et d’un prestigieux prix du scénario au Festival de Cannes (il reste d’ailleurs l’unique film du réalisateur présenté en compétition).

Ainsi le sort en sembla-t-il jeté pour une œuvre qui reste encore aujourd’hui l’une des plus méconnues du cinéaste.

Et pourtant, il y a urgence à découvrir ou redécouvrir cette pépite, orfèvrerie de mise en scène posant les grandes lignes du cinéma de son auteur. Au-delà d’un rythme parfaitement maitrisé, Sugarland Express irradie d’une maestria visuelle plus qu’impactante quarante ans après. Avec le Texas comme espace infini et ligne d’horizon, Spielberg nourrit des images à la composition parfaite, jouant constamment des rapports entre premier, second et arrière-plan. Soit les solides germes de son évidente cinégénie, au même titre que des mouvements d’appareil embrassant l’intégralité d’une scène ou encore ces scènes d’actions précises au tempo haletant (ici des courses poursuites). Magnifié par la photographie du regretté Vilmos Zsigmond (qui préfigure Rencontres du Troisième Type dans sa gestion de la lumière) et les arpèges du futur compagnon, John Williams, Sugarland Express est formellement une merveille.

Écrit par Matthew Robbins et Hart Arwood, l’un des secrets les mieux gardés du cinéma américain, le film varie également autour d’une partition très Nouvel Hollywood avec son couple en cavale rappelant furieusement Bonnie & Clyde et ses grands espaces sillonnés autrefois par Easy Rider. C’est pourtant un traitement coenien avant l’heure qu’instaure le film, collant avec humour aux basques d’un couple attachant tout en avançant vers la fatalité absurde de leur destinée. Ainsi, si l’on sourit au début de la légèreté du film et de la démesure que prend l’histoire (la voiture poussée jusqu’à la station, la livraison des toilettes, le peuple traitant le couple comme des rocks stars…), il ne fait aucun doute que la destination n’aura finalement rien du sucré voyage pour ces héros simples, victimes du délit de faciès sociétal.

Sans la cruauté mordante des Frères Coen, mais avec une empathie profondément spielbergienne (qui plus est, ayant l’âge de ses protagonistes à l’époque), le film dépeint l’inconscience d’une jeunesse électrique piégée par une société archaïque imposant sa vaine mais dévastatrice tyrannie. C’est l’État qui retire l’enfant pour des motifs nébuleux. C’est la famille d’accueil qui estime que l’enfant est le sien et que la police va protéger. C’est cette même police qui mobilise un dispositif démesuré et absurde pour un couple très inoffensif. Un couple mû par une réclamation inaliénable, leur parentalité, et qui s’avance dans le tapage médiatique et populaire vers l’inéluctable tragédie. Celle d’une jeunesse sacrifiée d’avoir voulu vivre trop vite et trop fort, fonçant à toute allure sur l’autoroute de leurs illusions pour se prendre le mur de l’injustice crasse.

Et Spielberg de s’incarner dans un brillant personnage d’officier de police, témoin de la situation en empathie avec ses ravisseurs bien qu’impuissant face au destin en marche. De la part de quelqu’un qui est vu comme le pourfendeur du Nouvel Hollywood, Sugarland Express semble pourtant la preuve vibrante que Spielberg en faisait pleinement partie. Les débuts d’un maître.

Sugarland Express : Bande-annonce VO

Sugarland Express : Fiche Technique

Réalisateur : Steven Spielberg
Scénario : Hal Barwood, Matthew Robbins
Interprétation : Goldie Hawn, Ben Johnson, Michael Sacks, William Atherton
Musique : John Williams
Photographie : Vilmos Zsigmond
Montage : Eward M Abrons, Verna Fields
Maisons de production : Universal, Zanuck/Brown Productions
Distribution (France) : Metropolitan
Durée : 110 minutes
Date de sortie : 12 juin 1974

Pour plus d’informations sur le film Sugarland Express

Auteur : Adrien Beltoise

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