Cheval de guerre de Steven Spielberg : le cinéma en lettres majuscules

Sorti quelques mois à peine après les Aventures de Tintin, Cheval de guerre fait quelque peu figure de troisième roue du carrosse dans la filmographie récente de Steven Spielberg. Pas facile de trouver sa place entre le périple ébouriffant en performance capture et son Lincoln qui un an plus tard, sculptait l’un des grands mythes politiques U.S dans la glaise de ses états d’âme. Pourtant, cette adaptation du livre de Michael Morpurgo n’a rien d’une récréation en eau douce entre la chasse de ces deux baleines derrière lesquelles Spielberg a longtemps couru.

Rendez-vous en terrain (in)connu

Si sa trame renvoie de prime abord à une variation d’E.T (l’odyssée d’un cheval à travers son amitié avec un garçon dans l’Angleterre pré-première guerre mondiale), l’expérience se construit ici sur un processus totalement différent. Reflet d’un temps où Steven Spielberg semblait branché en temps réel sur le cortex de l’inconscient collectif, E.T était le film d’un cinéaste qui s’adressait au spectateur sous des formes qui leur étaient immédiatement familières. Ce qui ne les empêchait pas d’être novatrices, Spielberg ayant toujours eu cette capacité inouïe à rendre immédiats et évidents les outils les plus avant-gardistes. Or, la particularité de Cheval de guerre est justement d’interpeller le public au travers d’un régime d’images qu’il ne connaît plus. Soit le cinéma des Ford, Lean, etc., tenants d’une certaine idée de la pureté cinématographique, où le rapport du spectateur avec ce qu’il voit n’est conditionné que dans la seule puissance d’évocation du cadre, où les grands sentiments trouvent leur traduction décomplexée à l’écran. A l’instar du  King Kong de Peter Jackson (producteur de Tintin, on le rappelle), Spielberg convoque ses émotions d’enfance à l’écran pour ressusciter un rapport perdu au 7ème Art.

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Mémoire de l’enfance

Contrairement aux Aventures de Tintin, où il s’agissait de faire accepter au public d’aujourd’hui le cinéma de demain, Cheval de guerre parle au spectateur à travers le prisme du cinéma d’hier. Dans les deux cas, il s’agit cependant de traduire l’essence du médium à travers ses formes d’expression les plus évocatrices (on se souvient de l’influence burlesque présente dans Tintin). D’où ici une débauche de plans beaux à en décoller la rétine, qui hyperbolisent une certaine mémoire du cinéma classique pour se mettre à niveau de la candeur du personnage principal. Mais même avec la virtuosité de Spielberg, la démarche pourrait sembler bêtement passéiste en d’autres mains s’il s’agissait de recopier servilement les idées recettes des grands alchimistes qui ont fondé le langage cinématographique. Mais outre le fait que le cadre historique du sujet lui intime de se mettre à des niveaux de représentation des personnages, Cheval de guerre ne s’accroche jamais à sa profession de foi comme s’il s’agissait d’une fin en soi.

Vernis de l’innocence

On le sait, sous le vernis de l’innocence et la candeur grand-public, la filmographie de Steven Spielberg a toujours manipulé une tonalité beaucoup plus grave, laissant le soin à l’image d’imprimer chez le spectateur ce qui n’était pas formulé ouvertement. Sur ce point, le réalisateur de Rencontres du 3ème type a toujours été le meilleur élève des réalisateurs qu’il admirait. Toute la force du cinéma classique a toujours résidé dans sa capacité à transcender le carcan moral et les tabous sociaux corsetant ses histoires pour exprimer visuellement ce qu’ils ne pouvaient pas dire tout haut.

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Tranche de vie dans le cottage

Or, plus qu’aucun autre film de Spielberg du fait de sa note d’intention,  Cheval de guerre exacerbe sa candeur pour mieux charrier des thèmes difficiles. Alors qu’il semble emprunter la voie contraire, Spielberg ne nous épargne rien des horreurs liées à son sujet, mettant à disposition du public des scènes qui se seraient sans doute avérées insoutenables ailleurs. On pense notamment à cette exécution voilée par les palmes d’un moulin, ou ces moments où le bidet subit les maltraitances des militaires qui l’emploient sur le front. En cela Cheval de Guerre est bien une leçon de cinéma, au sens où le réalisateur prouve que le propos ne se juge pas à la distance que l’on affiche par rapport au sujet, mais à la façon dont on laisse le découpage imprégner le cadre de sa signification. De fait, il est fortement recommandé de laisser votre cynisme à l’entrée pour pouvoir pleinement apprécier l’expérience conçue par Tonton Steven. C’est en cela que Cheval de Guerre, marque une étape importante dans la carrière du maître,  désormais  gardien du temple d’une idée du cinéma qui n’est plus forcément celle de ses contemporains. Ce qui n’attente au rien à sa puissance intemporelle.

Cheval de Guerre : Bande-annonce

Cheval de Guerre : Fiche Technique

Titre original : War Horse
Titre français : Cheval de guerre
Réalisation : Steven Spielberg
Interprétation: Jeremy Irvine (Albert Narracott), Tom Hiddleston (capitaine Nicholls), Benedict Cumberbatch (major Stewart)
Emily Watson (Rose Narracott),David Thewlis (Lyons), Stephen Graham (sergent Sam Perkins)
Scénario : Lee Hall et Richard Curtis, d’après l’œuvre de Michael Morpurgo
Direction artistique : Andrew Ackland-Snow, Alastair Bullock, Molly Hughes, Neil Lamont et Gary Tomkins
Décors : Rick Carter
Costumes : Joanna Johnston
Directeur de la photographie : Janusz Kamiński
Montage : Michael Kahn
Musique : John Williams
Son : Richard Hymns
Production : Steven Spielberg, Revel Guest, Kathleen Kennedy, Frank Marshall

 

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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