Les éditions Glénat publient Nadia Comăneci, de Marjolaine Solaro et Clem. Les auteurs proposent une biographie graphique revenant sur les exploits sportifs de la gymnaste roumaine, mais surtout sur les pressions qui pesaient alors sur elle et entravaient sa liberté.
C’est au sein du régime communiste roumain des années 1970 que Nadia Comăneci s’élève peu à peu, à force de sacrifices et d’efforts acharnés. Enfant prodige de la gymnastique artistique, elle passe ses journées dans des salles d’entraînement, s’éreinte sur les poutres, sous le regard attentif de son entraîneur, l’exigeant Béla Károlyi.
Dès l’âge de six ans, Nadia subit une formation intensive. Après avoir été repérée à l’école, elle se dévoue corps et âme à sa passion, consentant à de lourds sacrifices personnels, inconsciente de l’intrusion incessante et graduelle de l’État roumain dans sa vie privée. Surveillance permanente, écoutes téléphoniques, contrôles rigoureux de son alimentation et de son poids deviennent son quotidien.
La relation nouée avec Béla Károlyi se caractérise, comme le montrent très bien Marjolaine Solaro et Clem, par un mélange complexe d’admiration et de respect, mais avec le contrecoup d’une discipline parfois impitoyable. Béla s’échine à façonner Nadia en athlète parfaite. Pour cela, elle doit se soustraire à toute vie privée, mettre entre parenthèses tout ce qui ne relève pas de la gymnastique.
La jeune gymnaste évolue sous l’œil implacable d’un pouvoir politique omniprésent, obsédé par l’idée d’exploiter son talent à des fins idéologiques. Et la consécration mondiale vient en 1976, aux Jeux olympiques de Montréal, où Nadia entre dans la légende. À tout juste 14 ans, elle décroche la première note parfaite, un « 10 » jusque-là impensable dans l’histoire olympique.
La jeune femme est aussitôt propulsée au rang d’icône mondiale, incarnation éclatante de l’excellence sportive mais aussi ambassadrice involontaire d’un régime qui cherche à tirer profit de son aura internationale. Elle ne le sait pas encore, mais cela va l’éloigner un temps de Béla Károlyi, et accentuer encore un peu plus les regards indiscrets du régime de Ceaușescu.
Alors que ses performances déclinent et qu’elle prend du poids, la jeune prodige doute de plus en plus. Après Montréal, les attentes deviennent écrasantes. Nadia, devenue adulte, aspire à autre chose : la liberté, un droit qui lui est strictement refusé dans une Roumanie en coupes réglées. Après une longue période de réflexion, elle décide, en 1989, de franchir clandestinement la frontière roumaine vers la Hongrie, puis de rejoindre les États-Unis, au péril de sa vie.
Le roman graphique restitue parfaitement les états d’âme de l’athlète à ce moment de sa vie : après s’être abandonnée pour une passion qui a dévoré sa jeunesse, elle est en quête d’un épanouissement qui ne se réduit plus au sport. Mais cette fuite vers une liberté tant rêvée se révèle malheureusement être un nouveau piège. Aux États-Unis, Constantin Panait, homme de confiance supposé la protéger et la guider, prend l’ascendant sur elle et tente d’exercer son emprise.
Ses méthodes de contrôle rappellent étrangement celles auxquelles elle pensait avoir échappé en quittant la Roumanie. Nadia va devoir briser ce second joug pour enfin reprendre son destin en main…
En mai 2024, l’album Vies en jeux, également paru aux éditions Glénat, revenait déjà, plus brièvement, sur l’histoire de Nadia Comăneci. Avec ce roman graphique, Marjolaine Solaro et Clem donnent davantage de relief psychologique à la gymnaste, véritable force de la nature, mais aussi de caractère. Héroïne olympique, égérie malgré elle du communisme roumain, elle aura combattu pour concrétiser ses rêves de liberté, avec la même abnégation que celle qui l’a portée au sommet des podiums olympiques.
Nadia Comaneci, Marjolaine Solaro et Clem Glénat, avril 2025, 120 pages
Un premier film ambitieux bien que souvent caricatural. Dans Lads, Julien Menanteau explore les tensions entre palefreniers et jockeys dans une écurie située dans les Hauts-de-France. Malgré une intrigue d’abord précipitée, le film gagne en profondeur avec une ambiance proche du thriller, centrée sur les relations humaines, l’amour des chevaux et les enjeux financiers du monde hippique.
Une course d’obstacles mal engagée
Au-delà de l’inévitable cliché, observer la vie des Lads dans un joli haras des Hauts-de-France, en confrontant les couches sociales de ces ouvriers du cheval à celle des propriétaires nantis, apparaît plutôt bien décrit. Mais le jeune réalisateur Julien Menanteau, dont c’est le premier long-métrage, donne l’impression de vouloir mettre en place trop vite une intrigue qui va heureusement s’épaissir au fil du film.
Ainsi, quand l’instructeur Hans proclame dès le début, de façon quasi militaire, que seul 1 Lad sur 100 deviendra jockey, et que beaucoup de ceux qui sont là ont attendu des années comme Lucas, pourquoi le jeune Ethan, ce délinquant avec son bracelet électronique qui n’a pas monté à cheval depuis plusieurs années, est-il repéré si vite par Suzanne, la patronne autoritaire de l’écurie, pour devenir jockey ? L’enlèvement du bracelet électronique par des policiers venus sur place est hélas simpliste et inutile ; il fait perdre du temps dans un film déjà court pour présenter les nombreux enjeux des courses de chevaux.
Trop blond (une teinte artificielle pour le distinguer des autres ?), trop beau, trop « bad boy », Ethan ? Ces questions, traitées « au galop » de manière simpliste et plaquées dans le scénario du début du film, vont prendre de l’intérêt grâce à un approfondissement progressif des relations humaines, un zoom, certes caricatural et risqué, sur les intérêts financiers et les tricheries sordides de ce monde hippique aux traditions surannées et à bout de souffle, de belles confrontations en steeple-chase, ces courses, les plus spectaculaires et rythmées, et surtout la relation homme-cheval traitée de manière intelligente. Le réalisateur parvient ainsi à installer progressivement une ambiance proche du thriller dans laquelle Ethan va devoir naviguer.
Une tension croissante qui s’appuie sur 3 acteurs impeccables
Pour cela, Julien Menanteau sait s’appuyer sur un casting principal de choix, pour un triangle de personnages sur lequel le film se révèle vraiment :
Ethan est incarné par Marco Luraschi, fils de Mario, ce célèbre dresseur de chevaux du cinéma français, qui l’a fait baigner dans cet univers depuis des années, enfant de la balle du milieu hippique. Il a joué dans Jappeloup, Tempête et Une Nuit, et fait des doublures dans de nombreux films comme cascadeur équestre depuis des années. Marco obtient ici son premier grand rôle, avec une aisance particulière en lad puis comme jockey. Il est très crédible dans le rôle du bad boy avec ses faux airs d’Alain Delon à ses débuts, un vrai atout pour le film. Ici pleinement dans son milieu, saura-t-il évoluer vers d’autres rôles ?
Suzanne est interprétée par Jeanne Balibar (Le Système Victoria ; Ma Mère, Dieu et Sylvie Vartan), cette grande actrice qu’on ne présente plus, dans le rôle de cette patronne d’écurie aux abois sous la férule de ses propriétaires qataris, autoritaire, charmeuse et secrète, une sorte de mère pour Ethan, mais qui veut manipuler le rebelle pour arriver à ses fins dans un milieu hippique concurrentiel et impitoyable.
Hans est joué par Marc Barbé (Ni Chaînes, ni maîtres, Les 3 Mousquetaires, De grandes espérances), cet acteur si particulier, volontiers taiseux et revêche, qui interprète ici avec habileté un ancien jockey désabusé, devenu instructeur exigeant et inflexible. Il coache Ethan pour le rendre moins naïf, l’aguerrir en focalisant son énergie de mauvais garçon dans les courses et l’oriente avec exigence vers son destin.
Une relation père-fils éclairée par les paris hippiques
Au-delà des relations d’Ethan avec Zoé (Ethelle Gonzales Lardued, pétillante et sous le charme de ce nouvel arrivant), qui illustre les difficultés d’être une femme dans ce milieu et d’accéder au statut de jockey, et celle avec Lucas (Phénix Brossard, dont le jeu manque ici de relief), le grand concurrent malheureux d’Ethan, c’est bien la relation intime et complexe avec son père Christophe (Léon Vital, dont la performance dégage une belle sensibilité), ce garagiste seul et couvert de dettes, qui est la plus intéressante. Elle révèle les origines compliquées du jeune Ethan, mais aussi les risques pris par ces parieurs pour tenter d’effacer leurs revers de fortune.
Et si, dans une première grande course, Ethan fait gagner son père, il s’aperçoit vite des trucages illicites et inavouables qui peuvent impacter aléatoirement les résultats, et comprend qu’il est le jouet d’un système dont il ne maîtrise rien… Le réalisateur aborde aussi les dopages, humain et animal, ainsi que leurs conséquences, montrés de manière dramatique et violente. Tous ces travers ne manqueront pas de faire s’interroger (voire de choquer) les professionnels et les parieurs dans un monde où les paris sportifs en ligne supplantent progressivement les courses hippiques.
Ethan et Pepito : l’alchimie homme-cheval qui transcende le film
Pepito est le jeune pur-sang qu’Ethan aide à venir au monde au début du film, montrant son amour pour les chevaux, dont il s’occupe et s’inquiète tout au long du film. Cette relation en est sans doute la beauté essentielle, une relation qu’on aime observer, par contraste avec les basses manipulations humaines envers les jockeys et les chevaux.
Ethan et Pepito vivent ainsi ensemble des combats contre tous dans ces belles courses d’obstacles, ces fameux steeple-chase les plus dangereux, comme le montre le réalisateur lors d’un terrible accident.
L’ambiance de ces courses, très bien filmées dans de grands hippodromes en écran large et sans doublures, les entraînements dans des paysages verdoyants magnifiques et colorés, ainsi que les scènes tournées dans les écuries caméra à l’épaule, relèvent d’une mise en scène soignée mettant en valeur le monde hippique. Le tout est porté par une bande-originale magnifique qui accentue la dramaturgie de ces compétitions redoutables, dans le contexte de corruption que Julien Menanteau ose montrer, même si c’est assez peu développé et caricatural dans un film qui aurait mérité de prendre plus son temps.
Enfin, la fin ouverte et interrogative, marquée par ce regard lourd de sens entre Ethan et Suzanne lors d’une ultime course truquée, nous laisse entrevoir leurs destins respectifs, que chacun peut librement imaginer.
Bande annonce : Lads
Fiche technique : Lads
Réalisation : Julien Menanteau
Scénario : Julien Menanteau et Nour Ben Salem
Musique : Jack Bartman
Décors : Laure Satgé
Costumes : Marta Rossi
Photographie : Julien Ramirez Hernan
Son : Romain Cadilhac, Renaud Guillaumin et Philippe Charbonnel
Montage : Manon Falise
Production : Laurent Lavolé
Sociétés de production : Beside Productions, Gloria Films et Pictanovo
Dans Cassandre, Hélène Merlin ne raconte pas une énième histoire d’inceste, elle propose un récit très personnel, dur et dérangeant d’une famille impossible, dévastatrice, claustrophobique et toxique, avec un couple de père-mère féroces interprétés par des acteurs impressionnants (Eric Ruf et Zabou Breitman).
Un film dru et cru
Porté par des acteurs tous exceptionnels (Zabou Breitman, Éric Ruf, Billie Blain, Guillaume Gouix), osant pour Ruf et Breitman la radicalité dans le ridicule et l’insupportable, risquant ce jusqu’au-boutisme de figures maternelle et paternelle étouffantes, Cassandre est un film dru, qui a du caractère et du cran.
Dommage pourtant que la réalisatrice ne fasse pas entièrement confiance à la densité de leur jeu, à leur puissance, à cette ligne perturbante, hystérique, très improbable et formidable où Zabou Breitman et Éric Ruf naviguent. Juste ce parti pris eût été suffisant.
Hélène Merlin rajoute en scansion de son histoire des scènes oniriques (avec une marionnette, signe trop avéré du statut de victime de la jeune héroïne) d’une autre valeur qui affaiblissent le piquant et la tonalité cinglante des scènes inquiétantes et vivaces par ailleurs. Ce qui aurait pu s’exacerber et jaillir dans un réalisme haut de gamme (à la Festen de Thomas Vinterberg) tombe parfois dans un néo-poétique maladroit et inutile.
Un film virulent questionnant le système des perversions-failles familiales
Ces réserves faites, Cassandre est un film fort, atypique. Imprévisible, tendu, revêche aux dialogues acérés. Un film qui contient en lui le monstre bête de la famille comme lieu d’anormalité, de la famille comme faille absolue dont il faut pouvoir se sauver pour « dégeler la vie », ici celle de cette jeune fille de 14 ans qui nous narre l’inceste de son frère.
Des acteurs génialement bêtes : Une mère et un père incestuels
Zabou Breitman incarne par excellence l’archétype de la mère incestuelle. L’incestuel est un terme du psychiatre-psychanalyste Paul-Claude Racamier qui le définit comme une « relation extrêmement étroite, indissoluble entre deux personnes que pourraient unir un inceste et qui cependant ne l’accomplissent pas, mais s’en donnent l’équivalent sous une forme apparemment banale et bénigne ».
La mère qui ne sait pas établir de limites claires avec son fils, épile Cassandre au beau milieu du salon, raconte à tout bout de champ des anecdotes sans gêne et obscènes de sa propre histoire familiale, cette mère extravagante et envahissante est épidermiquement incestuelle (et le spectateur la ressent comme telle surtout dans une scène-climax après que Cassandre a tenté de parler et révéler l’inceste de son frère). La mère tue sa fille de ses mots, la fait taire, la prive de son droit à être femme, autonome et libre.
Le père ancien militaire colonel sur la touche (incarné par un Éric Ruf osant une sobriété et une droiture dans l’exagération d’une position rigide très émouvante) est tout aussi limite, arc-bouté sur des valeurs patriarcales et égotistes, ne prenant jamais vraiment en compte la souffrance de son fils ni la parole de sa fille.
Toutes les scènes avec eux sont remarquables : non seulement ces acteurs sont sidérants dans ce qu’ils osent faire mais aussi toutes ces scènes font qu’il y a du CINÉMA, une représentation du monde à part, dérangée et drôle aussi par endroits.
Il faut voir ces deux bêtes de scène que sont Zabou Breitman et Éric Ruf, l’une dans un registre survolté, presque incommodant tellement ce qu’elle arrive à faire et dire heurte et provoque. Citons le dialogue où après la révélation par sa fille de l’inceste commis par son frère, elle se braque, l’insulte presque, vrillant dangereusement et répétant la mécanique du meurtre psychique avec une tirade crue : « Ce que t’as fait c’est du touche-pipi. Moi aussi dans mon enfance mes frères m’ont mis un doigt puis des doigts dans la chatte, et bien faut serrer les fesses ma fille c’est tout, c’est comme ça ! »
Il faut voir la famille se rassembler le soir à 19h tapante autour d’Éric Ruf et attendre que ce père militaire déchu rompe le pain, il faut voir ces détails pour comprendre la qualité de la mise en scène et l’invention barrée que propose Ruf de son personnage.
« Tu n’es pas condamné à ton enfance »
Reste l’autre éducation et histoire de vie possible, celle du centre équestre où Cassandre va prendre des cours. Là se dessille un autre pays possible que celui des fardeaux généalogiques à subir, une région plus libre, intrépide et douce comme ces chevaux rescapés de la corrida que Cassandre apprend à monter.
Cette autofiction douloureuse, dissidente et prenante est magnifiée par Billie Blain (Cassandre) et par une écriture de personnages et direction d’acteurs exceptionnelle. Bravo.
Pour les spectateurs-lecteurs : lire en miroir le livre de Sandrine Rinkel La Faille, chez Stock.
Pour son premier long-métrage, Christopher Andrews s’inspire de son expérience familiale douloureuse. Il y dépeint des conflits intergénérationnels et religieux qui mènent à l’autodestruction des figures masculines, incapables de coexister. Le Clan des bêtes est donc un récit sur la violence, dans toutes ses formes. Mais au-delà d’un problème de voisinage entre bergers, le film cache une profonde réflexion sur la communication et le pardon.
Synopsis :Un berger irlandais est entraîné dans un conflit violent avec une ferme voisine lorsque ses moutons sont attaqués par des inconnus…
Gare aux loups qui dorment
Au cinéma, l’Irlande rurale s’affirme comme une terre de conflits, qu’il s’agisse de guerre civile (Un vent se lève, de Ken Loach), ou de drames tels que The Quiet Girl, Samhain, ou Les Banshees d’Inisherin. Christopher Andrews s’inscrit dans ce sillage campagnard pour développer un portrait de la condition humaine, à travers une trame qui relève du thriller. Et c’est à la rencontre des deux registres que le film est séduisant, notamment dans une première partie qui expose habilement et subtilement les enjeux d’une intrigue maculée de sang et de larmes.
Les bergers sont des guides qui restent à l’écoute des besoins de leur troupeau. On distingue pourtant deux manières d’appréhender ce métier discret et solitaire. Le vétéran Michael O’Shea est de ceux qui se fondent dans les somptueux plans larges des alpages, sublimés par la photographie de Nick Cooke. Quant au jeune Jack, l’exercice l’étouffe davantage dans le cadre qui devrait lui offrir tout l’air frais dont il a besoin pour se ressourcer. D’un côté comme de l’autre, une pression invisible s’exerce sur eux, celle d’une paternité frustrée et insatisfaite. Elle est à l’origine d’un conflit de voisinage, aussi vénéneux que dans As Bestas. On se dispute le droit des animaux égarés, le passage à travers une propriété privée et la légitimité d’une « diversification » d’activités – le père de Jack soutenant la construction de maisons de vacances. Mais tout bascule lorsqu’une guerre est ouvertement déclarée à Michael, qui abandonne son bâton de berger pour devenir un loup. Comment peut-il désamorcer la haine qu’il ne peut plus contenir ? Comment mettre un terme à cette folie ambiante sans déclencher de nouveaux conflits indirects ? C’est là que réside toute la complexité du drame rural, qui n’hésite pas à bousculer viscéralement son spectateur.
Des hommes et des bêtes
Le film trouve son pilier en la personne de Christopher Abbott, dans le rôle de Michael, qui se métamorphose de plus en plus en enchaînant des rôles plus complexes et moins conventionnels. Il a notamment su interpréter, dans Wolf Man, un père de famille protecteur dissimulant une violence intérieure. Dans Le Clan des bêtes, en modeste berger, apparemment, il incarne également un fils qui réprime en permanence sa colère et sa rancune. Le prologue le justifie car les hommes du milieu exercent leur domination en infligeant des dommages chez les femmes qui les entourent. Michael a pris de la distance avec Caroline (Nora-Jane Noone), son amour de jeunesse. Il travaille et vit comme un ermite aux côtés de son père, Ray (Colm Meaney), paraplégique, qui ne s’exprime pratiquement qu’en langue gaélique. Là encore s’ajoute le poids des traditions, dont Michael cherche à s’émanciper. Si le récit nous donne à voir une opposition avec Jack, le fils du voisin et de Caroline, il est davantage question de similitude et de complémentarité entre ces deux enfants perdus.
Tout s’aligne lorsque le film bascule dans un dispositif en flashbacks qui remonte l’arbre des causes, à la suite d’une agression nocturne terrifiante. Sans tomber dans les travers du twist scénaristique, car le ou les suspects ne sont pas si nombreux, le réalisateur britannique consacre ce deuxième acte au portrait de Jack, campé par un Barry Keoghan impeccable dans un rôle à mi-chemin de l’idiot du village et d’un enfant à la fin de l’innocence. Ce tournant narratif, cependant, diminue quelque peu la tension qui s’était installée auparavant. On peut regretter un manque de continuité et d’efficacité dans cette transition. Néanmoins, le récit de vengeance tient debout grâce aux nuances apportées dans l’écriture des personnages, tout en ajoutant une dimension christique au récit. Du bon berger capable de ramener une brebis égarée sur son dos, à la dernière image symbolique du film où Michael franchit le seuil d’une porte, toutes les allusions religieuses sont autant d’éléments de lecture qui enrichissent ce film de genre qui ose et qui réussit à valider presque tout ce qu’il entreprend.
Tourné dans le Connemara, Le Clan des bêtes capture la ruralité irlandaise avec une aura quasi surréaliste. Il manque toutefois de renouer avec la qualité des moments forts de la première partie, brillante et angoissante, pour achever son discours de réconciliation sur ces pâturages imbibés de sang et de rancœur. Ce premier essai de Christopher Andrews derrière la caméra mérite toutefois d’être découvert.
Ce film est présenté en compétition dans la sélection Sang Neuf de Reims Polar 2025.
Le Clan des bêtes – Bande-annonce
Le Clan des bêtes – Fiche technique
Réalisation : Christopher Andrews Scénario : Christopher Andrews, Jonathan Hourigan Interprètes : Christopher Abbott, Barry Keoghan, Colm Meaney, Nora-Jane Noone, Paul Ready, Aaron Heffernan, Julie Harkin Image : Nick Cooke Montage : George Cragg Musique : Hannah Peel Producteurs : Ivana MacKinnon, Jacob Swan Hyam, Ruth Treacy, Julianne Forde, Jean-Yves Roubin, Cassandre Warnauts Sociétés de production : Mubi, Screen Ireland, Tailored Films, Wild Swim Films, Frakas Productions Pays de production : Irlande, Royaume-Uni, États-Unis, Belgique Distribution France : New Story Durée : 1h45 Genre : Thriller Date de sortie : 23 avril 2025
Territoire livré aux luttes de clans et de partisans, l’île de beauté ne cesse d’inspirer les cinéastes. Après Borgo, plongée abrupte au cœur du milieu carcéral, et À son image, fresque tumultueuse d’un photographe de Corse-Matin, Le Royaume propose une incursion dans les guerres de gangs à travers le regard innocent d’une jeune fille curieuse cherchant à se rapprocher de son père. Dans ce premier long-métrage très incarné, Julien Colonna traite de la filiation et porte un regard tragique sur le cycle irrémédiable de la criminalité.
C’est dans ses souvenirs d’enfance, dans une Corse en proie au nationalisme, aux attentats et aux fusillades anonymes, que le réalisateur a puisé les sources de son film. Avec la plume sensible de Jeanne Herry, scénariste de Pupille et de Je verrai toujours vos visages, Julien Colonna raconte l’histoire d’un père et de sa fille qui, à l’occasion d’une cavale mouvementée, « tentent d’apprendre à se connaitre, à se comprendre et à s’aimer ». En délaissant l’intrigue policière et politique au profit d’un récit intime sur des vies brisées, toujours en sursis, Le Royaume compose une tragédie familiale émouvante.
Tel père, telle fille
La jeune Lesia mène une vie d’adolescente ordinaire. Elle profite de la plage et envoie des messages à son petit ami. Son quotidien insouciant bascule lorsque sa tante l’envoie loin du village, dans une grande villa habitée par des hommes, dont son père, Pierre-Paul, un chef de clan activement recherché par la police.
C’est à travers le regard curieux et innocent de Lesia que l’on découvre l’existence dangereuse et tumultueuse d’un gang en proie aux assauts d’un groupe rival. Dans ce milieu masculin, Lesia, d’abord mise à l’écart, écoute des conversations et observe à la dérobée pour percer les secrets d’un père taiseux. Plongée dans un monde régi par la violence, elle se retrouve à suivre les péripéties d’une guerre de pouvoir.
Alors que les attentats se multiplient, Le Royaume déploie avec beaucoup de sensibilité l’intimité grandissante entre un père et sa fille. La pêche, la chasse, les regards et les silences remplacent intelligemment le dialogue, jusqu’à ce que la parole se délie par une belle nuit étoilée. « Ce moment partagé, c’est notre royaume », affirme Pierre-Paul à sa fille.
Le royaume dont il est question n’est pas tant la Corse, mais plutôt une terre intime, composée de sensations, de souvenirs et de sentiments. De moments de paix, de partage et d’amour. Une forteresse, même éphémère, qui mérite d’être défendue par tous les sacrifices. Comme princesse de ce royaume, Lesia est protégée coûte que coûte par les membres du clan. Et bien qu’elle ressemble assez peu à son père, elle manifeste la même détermination, la même rage de vivre.
Par ce récit tissé autour du lien père fille, Le Royaume aborde un vaste panel de questions sur la réconciliation, la rédemption, la transmission et l’héritage de la violence dans un milieu façonné par et pour la criminalité.
Le cycle éternel de la vengeance
Loin des bandits féroces qui roulent sur l’or, les malfrats du Royaume restent des hommes fragiles qui payent à vie le prix de leurs actes. Julien Colonna tenait à exposer, au sein d’une véritable tragédie, « la machine de la voyoucratie », un instrument implacable qui broie indifféremment les brigands. Dès leur premier crime, ceux-ci sont déjà condamnés. Ne leur reste qu’une existence spectrale, de peur et de douleur, qui les hante constamment.
C’est ce qu’explique Pierre-Paul à sa fille. Lorsqu’il a décidé de venger, à l’âge de vingt ans, son père assassiné, il était déjà mort. Lesia aussi explore ce quotidien effroyable, entre fuite permanente, traque, descente de police et décès cruels d’amis proches. Prise au piège de cet engrenage infernal, elle devient une adulte auquel se transmet ce monstrueux cycle de la vengeance. Le couteau donné par son père, dans la première scène, afin qu’elle éviscère un sanglier mort, symbolise ainsi le triste passage de témoin vers un avenir sanglant.
De père en fils, ou en fille, la vendetta se transmet comme un héritage générationnel, un poids qui scelle le destin des descendants de malfaiteurs dès leurs naissances. Contre cette fatalité, l’innocence n’existe pas. Le Royaume ne fait cependant pas de ses personnages des victimes ou des martyrs sacralisés, simplement des individus qui doivent assumer leurs choix dans un monde impitoyable.
Fort de son traitement tout en délicatesse, de ses puissants liens familiaux et de sa peinture dramatique d’un territoire fatal, Le Royaume compose un premier long-métrage marquant, au charme brut, qui nous ouvre les portes du domaine gardé d’un réalisateur, auréolé du Prix Claude Chabrol au festival Reims Polar 2025.
Le Royaume – Bande-annonce
Le Royaume – Fiche technique
Réalisateur : Julien COLONNA Scénario : Julien COLONNA et Jeanne HERRY Interprètes : Ghjuvanna BENEDETTI, Saveriu SANTUCCI, Anthony MORGANTI, Andrea COSSU, Frédéric POGGI, Régis GOMEZ, Eric ETTORI, Thomas BRONZINI, Pascale MARIANI, Attilius CECCALDI, Ghjuvanni BIANCUCCI, Joseph PIETRI, Marie MURCIA, Alexandre JOANNIDES, Toussaint MARTINETTI Directeur de la photographie : Antoine CORMIER Chefs opérateurs son : Thomas GUYTARD, Niels BARLETTA Cheffe Décoratrice : Louise LE BOUC BERGER Casting : Julia CANARELLI, Oceéane COURT MALLARONI, Fanny de DONCEEL, VIGGIE Cheffe costumière : Caroline SPIETH Scripte : Marion BERNARD 1er Assistant réalisateur : Lucas LOUBARESSE Cheffe maquilleuse : Julia FLOCH CARBONEL Chef coiffeur : Emmanuel JANVIER Régisseuse Générale : Dorothée ALLAIN Directrice de production : Laurène LADOGE Directrice de postproduction : Pauline GILBERT Cheffe monteuse : Albertine LASTERA Chef monteur : Yann MALCOR Musique Originale : Audrey ISMAEL Producteurs : Hugo SELIGNAC, Antoine LAFON Société de production : CHI-FOU-MI Productions Pays de production : France Distribution France : Ad Vitam Durée : 1h51 Genre : Drame Date de sortie : 13 novembre 2024
Les murs ont des secrets dans Carnival is over, une comédie noire de Fernando Coimbra se situant à Rio de Janeiro. Dans le cercle restreint de mafieux locaux, arbitré par un Syndicat, on y suit un couple héritant d’un empire en déclin. Il s’agit pour eux de remonter la pente, mais le manque de confiance de l’un envers l’autre risque bien de faire voler en éclats leur projet de rénovation de leur villa, théâtre d’activités et de complicités douteuses. Un polar raffiné qui emprunte et détourne les codes shakespeariens et hitchcockiens à son avantage.
Synopsis : Alors que la criminalité est en plein essor dans la ville de Rio de Janeiro, Regina et Valério cherchent un moyen de quitter le milieu corrompu dans lequel baigne leur entreprise familiale. Un soir, ils prennent la décision radicale de liquider le chef de bande, à savoir l’oncle de Valério, et de céder leur affaire, tombant ainsi dans une spirale de violence à laquelle ils voulaient échapper.
Connu pour avoir réalisé Un loup derrière la porte en 2013, ainsi que des épisodes de la série Narcos, Fernando Coimbra écrit un polar dans l’univers mafieux de la Ville Merveilleuse. Un empire qui règne sur les jeux et le blanchiment d’argent. Lorsque l’opportunité, un peu forcée, de reprendre les affaires de son père décédé, Valerio (Irandhir Santos) et son épouse Regina (Leandra Leal) comptent assurer leur confort en dominant la cité brésilienne dans leur villa en rénovation. La première scène nous dévoile une imposante statue relative à un clown ou un bouffon du roi sur leur terrasse. Impossible de la retirer. Il ne reste que la manière forte pour éliminer cet objet indésirable. La fin justifie donc tous les moyens et cette ouverture condense à peu près toute l’ironie derrière les événements à venir.
Un royaume de solitude
Passé une introduction un peu lourde sur les rapports de force dans un business qui ne profite qu’aux plus aisés, le récit nous plonge immédiatement dans la confusion, à travers un jeu de rôle où Valerio et Regina s’amusent à se faire peur avec des masques et des couteaux. Cela a beau stimuler leur vie de couple malsaine, où Regina semble à moitié torturée par chaque assaut surprise, l’activité insolite révèle un élément essentiel à la compréhension du personnage principal, à savoir Regina. Outre la violence qu’elle cautionne, tant qu’elle reste en hors champ, elle déteste les imperfections, dont les marques laissées par ce jeu. Et plus que ces petites marques qui peuvent disparaître au fil du temps, il est question de taches, celles qui ne peuvent pas totalement s’effacer et qui hantent la protagoniste pendant toute l’intrigue.
Assoiffée de pouvoir et, par extension, de luxe, elle s’en remet aux tarots divinatoires, où sa mère rapace lui fait entrevoir la corde du pendu. C’est d’ailleurs à cela que le titre original du film, Os Enforcados, fait référence, aux pendus. En enchaînant plusieurs rencontres d’un grotesque tantôt hilarant, tantôt angoissant, on découvre les vulnérabilités de chacun. Valerio est décevant dans les négociations avec ses rivaux et rencontre des difficultés à affirmer ses pulsions meurtrières sans son masque de cambrioleur. Shakespeare lui donne raison et Coimbra applique sa vision avec beaucoup de lucidité : « Je tiens ce monde pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. » Même si l’époux apprend peu à peu à ne faire qu’un avec sa personnalité déviante, l’intrigue file déjà vers son climax et n’a plus rien à lui offrir. Tous les enjeux se créent autour de Regina, une manipulatrice névrotique, mais surtout maladroite. Ce personnage est aussi drôle que pathétique, car chacune de ses tentatives de s’émanciper des dettes et des activités criminelles de son époux conduit à un échec cuisant. Impliquée à tous les niveaux, qui mèneront à un quiproquo jouissif dans sa cuisine toute neuve, et prévisible toutefois, Regina reste la maîtresse des lieux, souveraine d’un théâtre morbide où la trahison n’est pas un gage de bonne fortune.
Fernando Coimbra nous sert son intrigue policière avec beaucoup de surprises, même s’il semble un peu timide dans la mise en scène lorsque le film explore les hallucinations de Regina. Il aura au moins révisé son expressionnisme au détour d’Hitchcock, avec des beaux jeux d’ombre et une composition d’image plus signifiante au fil du récit. Carnival is over aurait tout de même mérité un montage élancé pour éviter des répétitions inutiles, notamment autour de l’angoisse de Regina, et pour que son dernier acte déjoue les attentes du spectateur, à qui on a donné tous les éléments pour voir venir le poteau rose. Cela reste tout de même assez jouissif sur le moment et bien aidé par une mélodie jazzy au saxophone qui nous renvoie aux films noirs des années 50.
Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.
Carnival is over – Bande-annonce
Carnival is over – Fiche technique
Titre original : Os Enforcados Réalisation et Scénario : Fernando Coimbra Interprètes : Leandra Leal, Irandhir Santos, Pêpê Rapazote, Thiago Thomé, Ernani Moraes, Augusto Madeira, Ricardo Bittencourt Photographie : Júnior Malta Montage: Karen Harley Musique : Thiago França Producteurs : Caio Gullane, Fabiano Gullane, André Novis, Fernando Coimbra, Luís Galvão Teles & Gonçalo Galvão Teles Société de production : Gullane Filmes Pays de production : Brésil, Portugal Distribution internationale : Playtime Durée : 2h03
Si le Casino de Martin Scorsese pistait l’argent sale comme un fléau qui consumait l’humanité, King Ivory se sert d’un nouvel opiacé de synthèse comme d’un liant pour connecter ses personnages. John Swab l’a pensé comme un film choral, où les trajectoires d’un jeune migrant mexicain et de son passeur, d’un flic des stups et son fils toxicomane, de mafieux irlandais sont amenés à se croiser, et ce, toujours par l’intermédiaire de la drogue. Tulsa et sa périphérie deviennent ainsi le théâtre d’une guerre sans merci pour endiguer de nouvelles crises des opiacés.
Synopsis : D’une puissance cent fois supérieure à celle de l’héroïne et quasiment indétectable, le Fentanyl, surnommé « King Ivory », a inondé le marché américain, déclenchant un raz-de-marée d’overdoses, de crimes et de dépendances. Le policier antidrogue de Tulsa, Layne West, épaulé par son partenaire Ty et l’agent du FBI Beatty, a pour mission de trouver les responsables, alors que son fils Jack devient accro à cette drogue.
Les États-Unis peinent toujours à résoudre la crise des opiacés. Le documentaire de Nan Goldin, Toute la beauté et le sang versé, nous rappelle cet épisode dramatique, mais John Swab choisit une approche plus testostéronée au détour des guerres de gangs. Une manière pour le cinéaste originaire de Tulsa de conjurer le mauvais sort que lui a causé le fentanyl durant sa toxicomanie. Apache, Murder 8, Poison, TNT ou encore King Ivory, la substance illicite possède toutes sortes d’appellations à rendre nostalgiques les accros d’héroïne. La nouvelle drogue de synthèse s’infiltre partout, jusque dans le domicile d’un officier de la brigade des stupéfiants, Layne West (James Badge Dale), qui ne peut qu’observer la lente descente aux enfers de son fils Jack (Jasper Jones). Layne est intègre et excelle aussi bien sur le terrain de jeu des narcotrafiquants que comme un père de famille idéal. Il est le bras armé de la justice, mais peut-il vraiment changer la donne ?
Un cauchemar sans nom
Plus loin au sud, Ramón Garza (Michael Mando) s’enrichit en sa qualité de passeur pour ses compatriotes mexicains. Dans une séquence d’ouverture assez didactique, on nous fait comprendre qu’il y a une raison familiale derrière ce business obscur. Il en va de même aux parents du jeune Lago (David De La Barcena), qui rêve d’écouter du rock ‘n’ roll pendant des études universitaires qui le mèneront au fameux « rêve américain ». Un rêve qui en restera un pour lui et ses parents qui ont sacrifié tout ce qu’il possédait, même leur enfant unique. Rapidement enrôlé dans les combines des cartels locaux, Lago devient, malgré lui, le premier domino à entraîner la chute des autres.
Pourtant, il est loin d’être à l’origine de la tragédie commune qui frappe autant les justes que les injustes. C’est ce que souligne Holt (Graham Greene), chef d’un cartel qui continue de diriger son business depuis un pénitencier qui lui sert de refuge contre ses ennemis. Il missionne alors un Irlandais (Ben Foster), ayant un larynx artificiel, pour élargir son territoire de vente dès sa sortie de prison. Peut-être est-ce enfin là l’origine du mal. Mais ce mal, déjà sous les verrous, peut encore mordre à pleines dents s’il le souhaite. Swab utilise une narration fragmentée de son histoire pour brouiller les pistes, où l’on ne sait plus qui traquer. C’est un peu le dilemme que rencontre Layne, dont l’intégrité et la détermination ne suffisent pas à prévenir les drames qui touchent ses proches.
King Ivory possède des similitudes avec The Strangers’ Case, un film sur l’immigration que l’on a découvert à Deauville, et rencontre le même défaut quant à sa narration choral. Les segments sont traités de manière inégale, si bien que certains d’entre eux se révèlent sous-développés, voire superficiels. De même, la tension s’atténue dans le montage, passé une première demi-heure introductive ludique et généreuse en adrénaline. La plus grande force de John Swab demeure dans ses manœuvres un peu plus martiales, les fusillades, en gardant les séquences clés de Sicario dans le rétroviseur. Outre cela, l’écriture des personnages manque de finesse, et certaines grosses ficelles de l’intrigue peuvent gâcher quelques rebondissements. King Ivory reste cependant bien emballé et divertissant pour terminer son discours de rédemption dans un dénouement nuancé et peu optimiste, qui annonce à la fois le déclin des opioïdes et de la nouvelle génération de consommateurs.
Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.
King Ivory – Fiche technique
Réalisation et Scénario : John Swab Interprètes : James Badge Dale, Ben Foster, Michael Mando, Rory Cochrane, Ritchie Coster, George Carroll, Graham Greene, Melissa Leo Photographie : Will Stone Montage: Andrew Aaronson Producteurs : Jeremy M. Rosen Société de production : Roxwell Films Pays de production : États-Unis Distribution internationale : Universal Pictures Durée : 2h10 Genre : Policier, Drame, Thriller
Premier long-métrage, premier coup d’éclat pour Lawrence Valin, qui nous immerge dans un polar au cœur d’une communauté tamoule qui vit en résonance avec une guerre civile qui ravage leur Sri Lanka natal. À la fois réalisateur et interprète principal, Valin raconte tout cela dans Little Jaffna, à travers son personnage de policier infiltré qui interroge son identité et son appartenance culturelle. Une brillante entrée en matière qui bouscule, stimule et inaugure la compétition de Reims Polar 2025.
Peu exploitée au cinéma, la culture et l’histoire sri-lankaise ont longtemps végété dans les souvenirs d’un peuple endeuillé avant que Jacques Audiard s’en empare avec Dheepan. Au tour de Lawrence Valin, qui a grandi entre la culture française et ses racines tamoules, d’enrichir cette représentation, sans négliger des envies de cinéma qu’il emprunte notamment à Martin Scorsese dans son approche du film de gangster. Son court-métrage Little Jaffna (2017), produit par La Fémis, portait déjà les ambitions d’un jeune acteur, ainsi que d’un apprenti cinéaste. « Le jeu m’a toujours guidé dans le fait de réaliser et d’écrire », déclare Valin au micro de la Fondation Gan, dont il a été un des lauréats en 2023. Il étoffe ainsi tous les sujets qui lui tiennent à cœur dans une version étendue remplie de tendresse à l’égard de tous ses personnages.
Mon pays, ma guerre
Michael Beaulieu, un nom qui interroge dès les premières secondes, où Lawrence Valin incarne un personnage rempli de doutes. Une voix mystérieuse l’interpelle constamment sur ses origines, sa nationalité, son allégeance et sa loyauté. Le jeune policier effectivement confronté à un choix cornélien lors de son infiltration au sein d’un groupe criminel connu pour extorsion et blanchiment d’argent au profit des rebelles séparatistes au Sri Lanka, les Tigres Noires. Peut-il seulement choisir entre son héritage culturel et sa quête de reconnaissance pour son pays d’accueil ? Son dilemme se lit à même son visage, marqué par deux pigmentations distinctes qui font partie de tout un panel d’éléments sur la dualité. Le spectateur a tout le loisir de les identifier le long d’un parcours jonché d’obstacles, mais aussi d’amour.
La foudre frappe deux fois avec Puvi (Puviraj Raveendran), un grand voyou qui cogne avant de discuter. Mais lorsqu’il s’agit d’une affaire sentimentale, il réécrit sa propre version de West Side Story dans les quartiers de Little Jaffna à Paris, près de Porte de la Chapelle. Sa romance ne faisant pas l’unanimité autour de sa bien-aimée. L’amour d’Aya (Vela Ramamoorthy), leader de l’organisation mafieuse et patriarche des enfants perdus qui compose sa fratrie solidaire, témoigne également de son humanité. Une scène d’anniversaire en atteste, laissant joie et bonne humeur brouiller les frontières morales du héros. Et enfin, nous avons l’amour silencieux d’une grand-mère (Radha Radikaa Sarathkumar), qui cultive autant de prières que possible pour que son petit-fils Michael rentre en bonne santé. Valin met un point d’honneur à filmer chacun de ces nouveaux visages afin d’illustrer toute la beauté qui découle d’une culture faite de chants, de danses et de partage.
Ce n’est pas pour autant une raison qu’on éclipse la dureté d’un polar urbain qui n’hésite pas à donner des coups et à les rendre avec la bonne intensité. Que ce soit une scène de torture sur un toit, une course-poursuite dans la rue ou encore une immersion dans un réseau souterrain, le cinéaste ne tombe pas dans la surenchère de styles et déjoue même quelques attentes dans le choix des musiques. Nous découvrons ainsi l’évolution de Michael, en décalage avec sa culture d’origine, notamment lors des repas. Il se place en opposition à Aya, un tigre noir échoué sur la ville lumière, qui garde précieusement sa capsule de cyanure autour du cou, comme pour lui rappeler son devoir envers les siens, trop nombreux pour tous les citer. C’est ici qu’on peut sentir quelques battements dans la narration, un déséquilibre qui est notamment dû au casting conséquent. Quand bien même, toute l’intrigue est perçue à travers le regard observateur de Michael, ne s’agit-il pas d’une œuvre qui le met sur un pied d’égalité avec l’ensemble des acteurs secondaires qui l’accompagne ?
Ambivalent jusqu’à la dernière image, Little Jaffna nous ouvre les portes d’une communauté qui répond à ses propres besoins par la violence, le business illégal et la religion. Unificatrice, la fête du dieu Ganesh ouvre et ferme le récit avec un sentiment de bienveillance. Lawrence Valin s’en sert pour achever le parcours de tous ses personnages, une fois pour toute émancipés des figures patriarcales qui les guident ou qui les hantent au quotidien. En somme, une œuvre habile et solaire dans ses choix créatifs. À découvrir !
Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.
Little Jaffna – Fiche technique
Réalisation : Lawrence Valin Scénario : Lawrence Valin, Marlène Poste, Malysone Bovorasmy, Gaëlle Mace, Arthur Beaupère & Yacine Badday Interprètes : Lawrence Valin, Vela Ramamoorthy, Radha Radikaa Sarathkumar, Puviraj Raveendran, Marilou Aussilloux Photographie : Maxence Lemonnier Son : Thomas Van Pottelberge Montage : Anaïs Manuelli, Guerric Catala Musique : Maxence Dussere Producteurs : Simon Bleuzé, Marc Bordure Sociétés de production : Ex Nihilo, Mean Streets, Agat Films Coproduction : Zinc, France 2 Cinéma Pays de production : France Distribution France : Zinc. Durée : 1h40 Genre : Action, Policier, Drame Date de sortie : 30 avril 2025
Les enfants sont à la fois un symbole d’origine et d’avenir. Ils portent en eux l’espoir qu’on leur transmet. On en compte des milliers dans Zion, qui brosse le portrait de citoyens guadeloupéens en crise d’identité. Le premier long-métrage de Nelson Foix confronte ainsi un jeune délinquant à des responsabilités qui le dépassent. Entre le drame intime, voire mystique, et le thriller mafieux, ce joyau venu des Antilles prouve avec audace des envies de cinéma qui font vibrer nos sens.
Synopsis :En Guadeloupe, Chris partage son temps entre deals, aventures sans lendemain et rodéos en moto. Repéré par Odell, le caïd du quartier voisin, Chris se voit confier une livraison à risque. Malgré la mise en garde de son meilleur ami, il accepte la mission. Mais le jour de la livraison, il découvre qu’un bébé a été déposé devant sa porte. Commence alors pour lui, une course infernale qui le mènera à un choix crucial…
Guadeloupe, point de chute touristique idéal sur les cartes postales, mais la réalité est tout autre dans les yeux de Nelson Foix. Pas question de détourner le regard (Dans la peau de Blanche Houellebecq) et de privilégier les villages de vacances (All Inclusive). Foix reste plutôt dans la continuité des films de Jean-Claude Barny (Nèg Maron, Le Gang des Antillais), qui sont notamment inspirés de La Haine en soulevant les problèmes de la jeunesse antillaise désœuvrée. Direction Pointe-à-Pitre, une immense cité portuaire rappelant les favelas de La Cité de Dieu. La délinquance y prolifère plus rapidement que la bienveillance ou l’entraide entre citoyens. Le cinéaste filme une cité guadeloupéenne de façon à y intégrer un ton quasi mystique, christique et limite post-apocalyptique. Et ce fut en partie le cas dans son court-métrage Timoun Aw (« Ton gamin » en créole guadeloupéen), point de départ qui a mené à sa version étendue. Et quelle bonne surprise !
Les lois de la rue
Chris mène une vie à cent à l’heure au crochet de sa motocross, ses petits deals et ses relations éphémères. Tout le prédestine à briller dans le banditisme, mais il a su garder ses distances avec ce milieu impitoyable. Livré à lui-même, sans tenir compte des précieux conseils de son ami ou de sa famille, il finit par prendre sa place dans un cycle de violence, où il devient une victime. Avec Zion, Nelson Foix n’y développe pas l’habituel dilemme moral structuré d’une ascension suivie d’une chute, maintes fois recyclé à tort et à travers dans les films de gangsters. Il y apporte de la nuance en bousculant fortement son héros candide lorsqu’il doit jumeler son rôle de « mule » à la garde d’un bébé. Déposé devant chez lui dans un cabas, la veille de sa première mission, l’enfant apparaît presque comme une malédiction qui lui retombe dessus. Il s’agit pourtant du contraire, car son sort semble indissociable de celui de Chris, dont le nom ne diffère que d’une lettre pour symboliser la foi qu’il a perdue dans son enfance. Ce dernier donc n’hésite pas une seconde à s’improviser comme un père de substitution.
Porté par Sloan Decombes, convaincant, qui reprend son rôle avec beaucoup d’assurance, le film nous offre des séquences de motos et des courses-poursuites proches des sensations du Rodéo, de Lola Quivoron. Il est nécessaire de ressentir chaque coup de volant qui pousse Chris à rebrousser chemin, malheureusement un peu trop tard pour que son abandon soit sans conséquences. La seconde partie dépeint une chasse à l’homme infernale, où Cédric Valier ‘Zebrist’ et le célèbre rappeur guadeloupéen Don Snoop se partagent le rôle de prédateurs. Le prétexte semble idéal pour que les imagesdeFoix nous racontent de quoi sont faits le quotidien et la culture guadeloupéenne. De jour, comme de nuit, la photographie de Martin Laugery sublime le décor à ciel ouvert du ghetto de Pointe-à-Pitre. La musique de Brice Davoli vient ensuite enrober le tout avec panache et justesse. Le cinéaste n’a plus qu’à braquer sa caméra sur les protagonistes qui cavalent dans les ruelles qui servent de labyrinthe et qui représentent parfaitement la trajectoire aléatoire de Chris. Le dernier acte en témoigne, et toujours avec l’idée de préserver la jeunesse de la cruauté d’un monde qui ne demande qu’à être reconstruit sur ses cendres.
À la narration, qui alterne des moments de réflexion universelle avec des séquences explosives, s’ajoute une couche religieuse relative à l’apparition du bébé. Ce qui est grossièrement surligné par un homme errant, surnommé « Le Prophète ». Si ce personnage manque de subtilité, c’est justement pour étendre un voile mystique autour du récit, essentiellement ancré dans la réalité. C’est ce décalage, accentué par le carnaval qui se prépare en ville, qui enrichit la lecture du film, jusqu’à atteindre le refuge tant convoité par Chris. Un refuge bâti d’amour et composé de celles et ceux qu’il chérit. Car en effet, Zion est également une histoire de réconciliation intergénérationnelle, révélatrice des fractures sociales d’une Guadeloupe divisée entre tradition et révolution. En complément du récent Magma, ce département d’outre-mer continue de se redéfinir à travers un cinéma qui cherche à capturer les valeurs de ce petit monde en ébullition. Malgré les crises sous-jacentes qu’endurent les habitants de l’île papillon, un sentiment d’unité et de transmission persiste et fait chaud au cœur. C’est sur cette note optimiste que Chris achève son baptême de la rue, où il est courant d’y passer son examen avant d’apprendre ses leçons. Un immanquable de la compétition Sang Neuf !
Zion – Bande-annonce
Zion – Fiche technique
Réalisation et Scénario : Nelson Foix En collaboration avec : Nicolas Peufaillit, Perrine Margaine Interprètes : Sloan Decombes, Zebrist, Axelle Delisle, Don Snoop Image : Martin Laugery Décors : Arnaud Putman Costumes : Naïke Lafleur Montage : Clémence Samson Son : Arnaud Levaleix Musique : Brice Davoli Casting : Dez Epane Prodcuteurs : Slievan Harkin et Laurence Lascary Production : Kissfilms, De l’Autre Côté du Périph’ Pays de production : Guadeloupe, France Distribution France : The Jokers Films Durée : 1h40 Genre : Action, Thriller, Drame Date de sortie : 9 avril 2025
Avec « Tardes de soledad », Albert Serra propose une approche intime de la corrida. Sans prendre parti. Et en osant la répétition immuable de séquences. Lassant ou envoûtant ?
Présentation des duellistes
Le plan d’ouverture est magnétique. Un taureau noir, dans le noir de la nuit noire. Son souffle. Son immobilité. Sa puissance contenue. Dans un deuxième cadrage il fait face à la caméra, la fixant d’un regard dur. Raccord avec le regard de Roca de face dans le véhicule qui le conduit à l’arène. D’emblée, voilà un geste de mise en scène.
Après avoir sélectionné deux toréadors, le réalisateur a finalement retenu l’unique Andrès Roca Rey tant celui-ci l’a impressionné. Le jeune homme, originaire du Pérou, est une star de la discipline, réputé pour son goût du risque. On va le suivre dans trois représentations, successivement à Madrid, Bilbao et Séville. Saluons le parti pris, signe d’une conscience artistique : Albert Serra a choisi de ne montrer que la corrida et les trajets d’une arène à l’autre. On ne saura rien de la vie privée de Roca, qu’on devine d’ailleurs pauvre tant l’homme est obnubilé par sa passion.
Un héros solitaire et fragile
La solitude qu’évoque le titre, c’est celle du taureau certes, mais aussi celle de Roca, qui semble sans cesse coupé de son entourage, assez peu sensible à la pluie d’éloges qui déferle sur lui. À plusieurs reprises, il demande, symboliquement, qu’on éteigne la lumière du plafonnier qui le douche. « Ce n’est pas possible », lui répond-on invariablement. Impossible de quitter la lumière. Alors que ça cause derrière et autour de lui, Roca médite sur ce qu’il vient de vivre. « J’ai eu de la chance », répète-t-il plusieurs fois. Ou : « pourquoi le taureau m’a-t-il épargné ? »… Il y a chez Roca un doute, une quête de sens qui tranche avec la mâle assurance de son entourage.
Ce cercle rapproché, qu’on nomme cuadrilla, commente ses derniers exploits, flatte tant et plus le toréador qui en a « vraiment de grosses », lui qui a réglé son sort à ce « fils de p… de taureau ». Machisme bien lourd constitutif de la discipline. On ne verra d’ailleurs quasi aucune femme durant les deux heures du long-métrage. Dans la culture machiste, les femmes respectables se réduisent à la pucelle et à la mère, comme l’a bien montré Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe. Si celle-ci peut cumuler, c’est encore mieux : d’où l’omniprésence de la figure de la Sainte-Vierge dans le documentaire. Quant au sang, celui du taureau, il est impur comme celui des règles féminines : il peut « contaminer ».
La culture viriliste se concentre sur les gonades : le staff de Roca affirme qu’il a les plus belles cojones du pays. Aussi grosses que celles du taureau ? Car le taureau est un symbole de puissance sexuelle : à lui seul, il insémine tout un troupeau de vaches. Un taureau pour x vaches, comme ici un toréador pour x taureaux. Comme le considéraient les rites anciens, le vaincre c’est s’emparer de sa force virile. La cuadrilla ne cesse de stimuler la fibre machiste de Roca : on va « humilier » Madrid, dans le public, ils vont tous vouloir « le sucer ». Quant à l’épée qui viendra achever le taureau, elle a tout du pénis qui entre par effraction dans la chair. La culture du viol n’est pas loin. Les féministes se réjouiront autant que les spécistes – sans parler des cumulard-e-s…
Pourtant, pour un surhomme notre toréador semble bien fragile. La caméra s’attarde sur ses fins mollets (son talon d’Achille ?) et, lorsqu’il revêt sa tenue d’apparat incluant un long collant moulant, on pourrait presque croire à un drag queen au moment d’entrer en scène. À moins qu’il ne s’agisse de la tenue d’un super-héros ? Lorsque celui-ci est touché dans son intégrité physique, c’est l’affolement : le dieu risque de chuter, et avec lui toute la culture patriarcale. D’où l’inquiétude qui se manifeste à l’égard d’une blessure à la cuisse.
La solitude des hommes de pouvoir (Roca en est un à sa façon) et de représentation (Roca en est un plus encore) est l’un des thèmes favori d’Albert Serra : Pacifiction et La mort de Louis XIV traitaient déjà du sujet. Il y a là un paradoxe – puisque ceux-ci sont toujours très entourés et courtisés – assez fécond à explorer.
Un témoignage intime
Comme le dit le cinéaste, la corrida vit son « crépuscule », étant de plus en plus interdite, même en Espagne ou au Mexique : il y a donc de sa part la volonté de témoigner de ce qu’il considère être le « dernier rite occidental ». La motivation de Serra rappelle celle de Valérie Massadian pour son magnifique Nana : la réalisatrice montrait en ouverture l’égorgement d’un cochon dans une ferme. La scène était réelle, comme ici, ce qui a amené Serra à affirmer qu’on n’aura jamais vu autant de vrai sang au cinéma… Âmes sensibles s’abstenir, donc.
Si l’on est de ceux qui pensent que l’art n’est pas là pour apporter des réponses mais pour poser des questions, on adhèrera probablement à la démarche d’Albert Serra. Le sujet est polémique, inflammable même. Le film de Serra n’est ni pro ni anti corrida. Il la donne à voir « comme cela n’a jamais été fait » : ce qu’il montre, c’est précisément ce que ne voient pas les aficionados, beaucoup trop loin. Car Serra, c’est l’originalité de son film, a choisi de filmer au plus près l’homme et la bête. Le combat, dans toute son intimité. Plusieurs micros disposés sur le corps du toréador créent un effet immersif assez puissant.
La corrida, une lutte inégale
Première séquence de corrida à Madrid. Longue, très longue. Mais pas trop longue : ce qui se déroule sous nos yeux est fascinant. La progression du spectacle respecte d’immuables étapes. On interpelle le taureau de toute part pour le troubler. Des picadores à cheval commencent à affaiblir l’animal, alternant avec quelques passes du toréador. Le banderillero prend alors le relais : il semble s’envoler au moment où il plante ses harpons sur le corps du taureau. Si l’on en doutait, la cruauté, l’abjection, la violence, peuvent être esthétiques.
L’adversaire est suffisamment affaibli pour que Roca puisse l’approcher de très près. Détail terrible, plus encore que le sang s’écoulant de ses flancs : cette langue qui sort de sa bouche, exprimant toute la souffrance de l’animal. Commence alors une suite de passes ponctuées des mêmes interpellations : « ola toro !… ah ah ah ! », qui finissent par envoûter. Chose étrange, la bête ne charge que lorsqu’on le lui ordonne : à maintes reprises, on voit Roca parader tout près de lui, lui tournant le dos, et l’on se dit que le taureau pourrait bien l’attaquer. Non, il ne bouge qu’à la demande, et à chaque fois le toréador esquive. On finit par se dire que les dés sont pipés, le taureau un simple jouet qu’on actionne d’un bouton. L’argument brandi par les pro-corrida, celui qui veut que l’animal est élevé à la dignité de son adversaire humain dans l’affrontement, en prend un sacré coup. La corrida, affaire de postures, serait-elle une imposture ?
Pire : le parti pris de Serra, filmer de très près et presque à hauteur du sol, empêche de ressentir le danger. On le mesure bien mieux dans l’unique scène où Roca est capté de loin, qui permet de saisir les mouvements. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Roca est ressorti, paraît-il, déçu de la projection : le film ne rend pas justice à son héroïsme.
Pour que la conscience du danger revienne, il faut que Roca devienne la victime. Le spectateur se surprend à attendre cela, pulsion morbide générée par la répétition presque mécanique des passes. C’est ce qui va se produire deux fois : à Madrid, Roca est foulé au sol, pour la première fois c’est le taureau qui le regarde de haut ; la seconde fois, à Bilbao, il est cloué contre une barrière, les deux regards sont au même niveau. Cette question du regard est cruciale : pour l’exprimer, Serra part des pieds de Roca et remonte lentement son corps vers le haut ; peu après, il ne montre que les sabots du taureau. La hauteur est l’apanage de l’humain.
Son staff accourt pour le secourir. La fin est invariable : le toréador, dans un moment de tension qu’exprime parfaitement le très grimaçant Roca (voir photo), plante la muleta à un endroit précis, fatal pour l’animal qui rapidement s’effondre, avant d’être traîné comme une carcasse par des chevaux. Le tout sous les clameurs du public.
Celui-ci n’est pas le sujet du film : Serra aurait pu, classiquement, filmer la réaction des spectateurs, il ne le fait que très peu. La foule salue des célèbres olé les belles passes, siffle quand il désapprouve, applaudit quand la bête meurt, mais elle reste pour l’essentiel hors champ. Seul le corps à corps homme-animal intéresse le cinéaste.
Un film envoûtant ou ennuyeux ?
Cette longue et intense séquence va être répétée trois fois. Serra a beau varier les angles de vue, les événements (un cheval tombe à terre, un taureau est montré gambadant dans l’arène avant d’être affaibli, Roca réagit au spectacle donné par un collègue, il brandit les fameuses oreilles du taureau comme un scalp…), on finit par se lasser. Même de la mort du taureau ? Chacun répondra. Ces pattes en l’air, cette langue pendante, cet œil qui vire risquent de remuer pas mal le spectateur. Qui, peut-être, trouvera assez dérisoire le petit jeu auquel vient de se livrer ce fanfaron de Roca au regard de l’agonie tragique du taureau.
La limite du film – son caractère répétitif – est aussi sa force : c’est elle qui provoque le questionnement du spectateur. Splendide ou pathétique, cet accoutrement qu’on voit Roca revêtir comme une reine aidée par sa suivante ? Car il y a quelque chose de royal dans le statut du jeune homme : on a déjà évoqué sa cour, le siège dans la voiture aux allures de trône, on notera aussi cette scène au Ritz, noyée d’or, où Roca et son assistant attendent l’ascenseur. Touchants ou ridicules, les signes de croix et les petits baisers donnés par Roca à son pendentif ou à une image de la Vierge posée sur sa table de chevet ? La religion, avec le machisme, est la deuxième mamelle de la corrida. Fascinantes ou bouffonnes, les mimiques outrées de Roca ? Une chose est sûre : elles restent en mémoire.
On ne dira jamais assez la force de la répétition. Même si celle-ci peut aussi, comme ici, provoquer l’ennui. Tardes de soledad, ce n’est pas Jeanne Dielman, le joyau de Chantal Akerman, mais il y a à l’œuvre une puissance commune, un pari sur les effets de l’insistance.
Une éthique laissée hors champ
Les questions éthiques ne manqueront pas pour autant d’émerger. D’un côté, on dira que la corrida, pour cruelle qu’elle soit, l’est moins que l’élevage industriel qui traite les animaux exactement comme des objets – au moins l’animal, ici, est-il considéré comme un être vivant… fût-ce en le traitant de « fils de p… » ! De l’autre, on objectera que l’élevage, au moins, c’est pour se nourrir, pas pour le seul plaisir de voir mourir une bête.
Vaste débat, où chacun placera son curseur. Quant au film d’Albert Serra, il témoigne d’une authentique démarche d’auteur : ne pas argumenter, ne pas même expliquer (pas sûr que les « anti » ressortent en ayant mieux compris les motivations des adeptes de la corrida), simplement placer la sensibilité du spectateur face à un rite en passe de disparaître. La mélancolique Valse triste de Jean Sibelius clôt le film. Triste ? Mais pour qui ? Pour la cohorte de taureaux qu’on vient de voir exécutés ou pour la corrida qui vit son crépuscule ? Telle est la question, celle qu’Albert Serra n’a, à raison, pas posée, laissant à chaque spectateur le soin de le faire pour soi-même.
De retour de son école militaire, Cassandre a 15 ans et vient passer l’été dans la demeure bourgeoise de ses parents. Tout dérange dans cette atmosphère et Cassandre semble s’en accommoder jusqu’à ce qu’elle se retrouve confrontée à une autre réalité et ouvre les yeux sur son statut de victime pour mieux le renverser, voire le transcender. Un conte tragique et initiatique inspiré de l’histoire personnelle de la réalisatrice, Hélène Merlin.
A la manière de Constantin Alexandrakis avec son livre Hospitalité au démon, à l’origine du projet de Cassandre, il y a les images qui obsèdent Hélène Merlin et la reproduction d’un schéma de violence qu’elle veut briser. Elle nous plonge donc dans l’esprit de Cassandre (celle qui a refusé les avances d’Apollon dans la mythologie), une « héroïne sans voix » et Hélène Merlin décide que : « puisque sa voix n’a pas été entendue, il faut entrer dans sa tête afin de voir ce qu’elle a vu » (voir Elles dormaient sous le sable, Floriane Joseph, 2024). Nous voyons donc à travers les yeux de Cassandre et sa voix off nous entraîne au cœur de son histoire. Le procédé peut paraître artificiel, mais Cassandre est un conte tragique autour d’une histoire vécue.
L’ogre, c’est le père, impeccable Eric Ruf aussi autoritaire qu’empêtré dans son rôle. Il faut attendre que le patriarche rompt le pain avant de commencer à manger. La mère (Zabou Breitman pimpante, inquiétante, touchante), participe à cette toute-puissance du père, elle qui fût autrefois féministe et lectrice d’Hara-Kiri, elle singe une existence, tout en couvant son fils comme une mère maquerelle. Et puis, il y a le frère, Philippe, dont le père exploite la moindre trace de virilité pour mieux l’écraser, et qui se réfugie dans les jupons de sa mère. Philippe adore sa petite sœur, d’ailleurs quand le film commence, elle le rejoint et il lui offre un rap de sa composition pour glorifier son retour. Plus tard, ce sera une cassette audio contenant une compilation. Cassandre l’interrompt, on va bientôt passer à table. Pour compléter ce tableau de famille, il y a les deux grandes sœurs absentes du foyer depuis leur émancipation à 18 ans, et que la mère a découpées… des photos familiales.
Cassandre semble ne pas vraiment maîtriser son corps dans ces premières images : sa mère l’épile à la cire au milieu du salon, fait des commentaires sur ses sous-vêtements, tout le monde se balade vaguement à poils. Le frère évoque sa sexualité soi-disant débridée aux États-Unis, mais qu’on sent inventée, sans aucun complexe. Tout le génie de Cassandre sera de la faire reprendre le pouvoir sur ces micro-agressions quotidiennes. Le glissement va se faire progressivement, d’abord par des instants où Cassandre, dissociée, sidérée, semble sortir de son corps et vouloir cogner, s’échapper. On est dans le fantasme de la rébellion, dans ce que le corps et l’esprit vivent juste après l’agression physique (on parle ici d’inceste), puis peu à peu, Cassandre va décider, mettre en scène pour contre-attaquer ou du moins choisir où et quand elle sera possédée. Cette mise en scène de soi comme victime qui choisit dérange, bouscule et elle est voulue par la réalisatrice, comme une possibilité d’échapper au statut de marionnette éternelle d’agressions incestueuses. On voit d’ailleurs la jeune ado devenue adulte (interprétée par Agathe Rousselle) jouer sans paroles un spectacle avec une marionnette comme un double de celle qu’elle était et qu’elle veut réparer. Au présent, Cassandre sait que l’agression arrivera, elle veut choisir quand et comment. Elle ne pense pas encore à partir.
Pour opérer ce glissement, la réalisatrice fait sortir Cassandre de l’enfer familial. À la faveur d’un élément déclencheur, Cassandre prend des cours d’équitation dans un petit centre équestre. Elle y rencontre des aidants, des personnages qui ne « crient jamais », c’est ce que la petite Maëlle dit à propos de son père Fred, le moniteur des lieux. Cassandre y rencontre surtout Laetitia qu’elle invite dans le manoir familial et très vite, sans que Laetitia ait besoin de beaucoup parler, l’indécence de ce que Cassandre vit va lui sauter aux yeux.
Cassandre est un film d’été mais sa cruauté et son décalage permanent, comme un déni de réalité qui explose, en font un drame à part entière. Pourtant, l’incongruité des situations crée également l’humour du projet avec des dialogues ciselés, improbables mais pourtant vrais. Tout est ici affaire de contrastes, de mots et de corps. Surtout, tous les objets, les sons, les lumières, participent à comprendre l’univers mental de Cassandre. Ce conte parfois simpliste (l’enfer au manoir, le paradis au centre équestre) porté par l’énergie bravache de Billie Blain (déjà aperçue dans Le règne animal) cache en vérité un grand secret, celui d’agressions perpétrées sur plusieurs années, de générations sacrifiées. Soudain, le vent Cassandre se lève et elle va tenter de vivre.
Cassandre : Bande annonce
Cassandre : Fiche technique
Synopsis : Été 1998. Campagne. Cassandre a 14 ans. Dans le petit manoir familial, ses parents et son frère aîné remarquent que son corps a changé. Heureusement, Cassandre est passionnée de cheval et intègre pour les vacances, un petit centre équestre où elle se fait adopter comme un animal étrange. Elle y découvre une autre normalité qui l’extrait petit-à-petit d’un corps familial qui l’engloutit…
Réalisation : Hélène Merlin
Scénario : Hélène Merlin, Anne-Claire Jaulin, Clara Bourreau
Casting : Billie Blain, Florian Lesieur, Laïka Blanc-Francard, Zabou Breitman, Eric Ruf, Guillaume Gouix, Shanna Keil
Photographie: David Cailley
Montage : Nassim Gordji Tehrani
Distributeur : Zinc Film
Production : Une Fille Productions, Zinc Film, France 2 Cinéma, Daylight Films
Durée : 1h43
Genre : Drame
Date de sortie : 2 avril 2025
On couronnait les souverains de France dans la précieuse cathédrale Notre-Dame de Reims, mais à l’Opéraims, ce sont les meilleurs films noirs que l’on célèbre. Depuis cinq ans d’existence, après être passé par Beaune et Cognac, le festival international du film policier continue d’attirer les amateurs de polar. Rencontres avec les équipes, hommages aux talents du cinéma et masterclasses gravitent également autour des nombreux films présentés en compétition et en avant-première. Rendez-vous du 1er au 6 avril pour les découvrir !
Nous avons quitté la précédente édition de Reims Polar avec un cocktail de terreur et de jubilation avec le magnifique Steppenwolf d’Adilkhan Yerzhanov, notre coup de cœur incontesté. Borgo et Only the river flows dominaient également la compétition, dont le jury n’arrivait pas à les départager. Mais, à la fin, il ne pouvait en rester qu’un. Et si Highway 65 manque de marquer les esprits, le film israélien réalisé par Maya Dreifuss reste séduisant dans ses portraits de femmes qui évoluent dans un milieu masculin.
Le cinquième événement
Qui donc succèdera au palmarès ? Quelles nouvelles surprises nous attendent dans cette 5e édition ? La sélection Sang Neuf ajoute encore plus de saveur à l’investigation cinéphilique qui se profile, en nous emmenant jusqu’en Guadeloupe, en passant par l’Autriche, l’Irlande et la Turquie notamment. Une rétrospective des œuvres de Claude Chabrol récidive également pour notre plaisir, doublée du traditionnel prix qui porte son nom. C’est Le Royaume, de Julien Colonna, qui succède aux Algues Vertes de Pierre Jolivet. Puis, l’hommage aux œuvres de Kiyoshi Kurosawa se conclut avec son dernier cru, Cloud, présenté en séance de minuit à la Mostra de Venise 2024. Autant dire qu’il y en a pour tous les goûts dans cette riche sélection internationale et prometteuse.
Et cette année, le festival propose un nouvel espace, en accès libre, afin de renforcer son esprit convivial et de favoriser les rencontres. Réglez-vous à l’heure anglaise pour les Odette Tea Times qui permettront de rencontrer le jury police, l’équipe de Reims Polar, le président du jury de la critique Philippe Rouyer… Tous les jours de 16h à 18h, le public pourra participer à des ateliers maquillage effets spéciaux offerts par Make Up Forever Academy.
Jurys dans le viseur
En ce qui concerne le jury, Bruno Podalydès (frère aîné de Denis) s’entoure d’Anne Le Ny, de Hugues Pagan, de Caroline Proust, d’Alice Taglioni, d’Arnaud Valois et de Jonathan Zaccaï pour porter un regard éclairé sur la compétition. Sans opter pour la voix de l’éloquence, comme ses précédents intervenants, le président du jury a concocté trois petits tours de magie sur scène, avec la complicité du présentateur David Rault et la bonne humeur du public. Un aparté qui a su captiver une assemblée conquise par un cassage des codes dans les règles de l’art.
Quant à la sélection Sang Neuf, elle aura pour enquêteurs Sami Bouajila, Noée Abita, Stefan Crépon, Sayyid El Alami et Florence Loiret Caille, sans oublier le jury Jeunes de la Région Grand Est. La synergie de ce collectif ne peut qu’amener à des débats intéressants. Et le traditionnel Prix Police sera remis par l’équipe de Danielle Thiéry, une commissaire divisionnaire littéraire qui s’est fait connaître avec son roman Des clous dans le cœur.
Film d’ouverture
Copyright Guy Ferrandis | Lawrence Valin | Little Jaffna
Départ en trombe à Reims Polars 2025. Après une cérémonie dynamique, Lawrence Valin ouvre la compétition sans plus attendre avec Little Jaffna, nous immergeant dans un polar au cœur d’une communauté tamoule à Paris. Entre récit d’espionnage, le film de gangster, une quête identitaire et un amour pour la culture sri lankaise, ce film français indépendant met en lumière l’histoire d’une nation qui est déchirée par une guerre civile peu médiatisée. Une belle surprise qui s’accompagne d’un casting sauvage convaincant et d’une musique qui rythme ce thriller efficace. Little Jaffna est programmé pour les salles obscures le 30 avril 2025.