Julie se tait : comment considérer le silence

Récompensé du prix SACD et du prix Fondation Gan à la Diffusion lors de la dernière édition de la Semaine de la Critique à Cannes, Julie se tait, premier film de Leonardo Van Dijl, explore la résilience d’une jeune joueuse de tennis face à la pression, les abus et la quête de son autonomie. Un récit universel sur l’écoute et la guérison, à travers une performance émotive de Tessa Van den Broeck et une ambiance musicale signée Caroline Shaw.

Synopsis : Julie, une star montante du tennis évoluant dans un club prestigieux, consacre toute sa vie à son sport. Lorsque l’entraîneur qui pourrait la propulser vers les sommets est suspendu soudainement et qu’une enquête est ouverte, tous les joueurs du club sont encouragés à partager leur histoire. Mais Julie décide de garder le silence…

Les films de sport ont souvent été motivés par un désir de retranscrire une métaphore de la société, avec un ensemble d’individus complexes qui ont des limites à repousser. Que ce soit sous l’angle d’un biopic (Moi, Tonya, Marinette) ou d’un drame plus romancé (Match Point, 5ème Set), l’étude des personnages est centrale. Entre les jeux de pouvoir et de perversion, le cinéma offre à la gent féminine un poste plus actif qu’un outsider à plaindre, en opposition à des hommes diaboliques. Tout en nuance et avec justesse, Leonardo Van Dijl fait le choix d’occulter l’emprise ascendante qu’aurait l’entraineur sur ses joueuses, comme dans Slalom. Il préfère évoquer l’après-coup, une étape de révolte qui incite son héroïne à reprendre sa vie en main, tout en mesurant les conséquences d’une prise de parole publique. En adoptant le point de vue de Julie, Van Dijl esquive le portrait d’un martyr et redonne un souffle d’espoir avec une tendre pédagogie.

Le temps donne la parole au silence

Dès la première scène, nous découvrons une jeune femme que l’on devine être la Julie du titre. Dans une salle d’entraînement déserte, seule Julie occupe l’espace en répétant ses services et ses frappes sans utiliser de balle. Avec pour seul instrument la raquette qu’elle empoigne fermement, Julie affirme d’entrée de jeu une détermination silencieuse qui révèle sa force et ses cicatrices. Rien ne va plus dans une prestigieuse académie de tennis, où le suicide d’Aline pousse la direction à recueillir les témoignages individuels des joueurs. Dans le même contexte, un nom qui revient sans cesse dans les pensées et les discussions. Il s’agit de Jeremy, entraîneur commun d’Aline et de Julie, mis sur la touche pour des raisons obscures.

Peu à l’aise avec les mots, Julie ne peut compter que sur ses non-dits pour se faire entendre et peut-être comprendre. Tout le monde autour d’elle est loquace face aux mesures radicales de l’école, qui se garde également d’ébruiter tout soupçon ou préjugé. Il en va de leur « responsabilité », se marmonnent-ils plusieurs fois entre adultes. Cela peut paraître excessif, mais à travers les dialogues, le cinéaste belge capture sobrement la spontanéité et la simplicité des échanges. C’est pour lui une manière de tester les réactions de Julie qui, grâce à son silence, pousse son entourage à mieux l’écouter et à mieux l’aider à progresser, que ce soit dans sa scolarité ou avec une raquette à la main. Tout l’enjeu de sa trajectoire consiste ainsi à éviter d’être coupée dans son élan, telle une double d’Aline, une sportive aussi douée et ambitieuse qu’elle.

Retrouver la parole

La bluffante Tessa Van den Broeck, actrice non-professionnelle, nous cueille dans l’ambiguïté de sa Julie, ainsi que dans sa physicalité, plus authentique et moins artificielle que dans Challengers. Même observation dans le traitement du rythme, bien que les deux films emploient l’ambiance musicale et sonore comme un recours vers des émotions bien organiques. La musique de Caroline Shaw a la particularité de monter en crescendo et sans sombrer dans le pathos, toujours à des moments clés de la guérison et de l’éveil de Julie, aussi bien sur le plan sportif, social que mental. La lauréate du prix Pulitzer de la musique en 2013 apporte beaucoup de sensibilité au parcours boiteux de l’adolescente, l’encourageant également à prendre la parole pour se défaire une fois pour toutes de l’emprise insidieuse de son précédent coach.

Van Dijl façonne un monde en réponse à la noirceur qui enveloppe Julie. Il lui oppose un climat bienveillant, jamais malaisant, sauf quand elle s’isole avec son téléphone ou qu’elle part confronter Jeremy dans un face-à-face. En une phrase, toute la chaleur disparaît au profit d’une glaçante réalité, celle que Julie ne peut accepter ni révéler. Nombreux sont ces plans fixes où Julie doit affirmer sa combativité. Ne rien lâcher et toujours progresser sont les prémices de futures victoires dans le circuit BTF (La Fédération Belge de Tennis), quitte à changer ses points de repères, à commencer par l’assignation d’un nouvel entraîneur. L’instinct de survie de Julie l’amène alors à se rapprocher de sa famille, de ses amis et de son chien. La réussite scolaire suit également le même tempo, car elle retrouve peu à peu des couleurs et le sourire dans cette phase d’incertitudes et de pressions extrêmes.

En convoquant une photographie qui s’inscrit dans le style du cinéma belge, tel Lukas Dhont (Girl, Close) ou Laura Wandel (Les Corps étrangers, Un monde) dans une ambiance à mi-chemin de la contemplation et du néoréalisme, le réalisateur vient à bout de son premier long-métrage avec une assurance et une maîtrise qui méritent qu’on s’y attarde. Sans l’intention de rester confiné dans un carcan MeToo, Leonardo Van Dijl nous livre un récit universel sur une auto-résilience progressive et une étude grinçante, mais optimiste, sur nos capacités à déjouer la solitude et vaincre ses démons, quels qu’ils soient. En somme, Julie se tait donne lieu à une belle délivrance, en valorisant l’écoute à la parole, des notions qui sont amenées à se croiser et à se compléter après un temps de réflexion nécessaire.

Julie se tait – Bande-annonce

Julie se tait – Fiche technique

Titre original : Julie Zwijgt
Titre International : Julie keeps quiet
Réalisation : Leonardo van Dijl
Scénario : Leonardo van Dijl, Ruth Becquart
Interprètes : Tessa Van den Broeck, Ruth Becquart, Koen De Bouw, Claire Bodson, Laurent Caron
Image : Nicolas Karakatsanis
Montage : Bert Jacobs
Musique : Caroline Shaw
Direction artistique : Julien Denis
Costumes : Ellen Blereau
Son : Boris Debackere, Gustaf Berger, Arne Winderickx
Producteurs : Gilles Coulier, Gilles De Schryver, Wouter Sap, Roxanne Sarkozi, Delphine Tomson
Sociétés de production : De wereldvrede, Les Films du Fleuve, Hobab, Film i väst, Blue Morning Pictures
Pays de production : Belgique, Suède
Distribution France : Jour2Fête
Durée : 1h37
Genre : Drame
Date de sortie : 29 janvier 2025

Julie se tait : comment considérer le silence
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Deauville 2026 : Her Private Hell, hallucinations d’outre-tombe

Nicolas Winding Refn revient avec "Her Private Hell", présenté à Deauville 2026, porté par un récit de renaissance personnelle et un Rising-Star Award pour Sophie Thatcher. Sous la brume numérique et le vernis viriliste, le film ne dévoile qu'un naufrage esthétique et une autoparodie assumée d'un cinéaste à bout de souffle.

L’Étrange Festival 2026 : Leviticus, l’exorcisme du cœur

Dans une Australie rurale et religieuse, un rituel censé guérir deux adolescents de leur homosexualité réveille une entité qui prend le visage de celui qu'ils aiment. Chaque élan de tendresse déclenche une violence qui les force à s'éloigner, sous le regard d'une communauté et d'une famille intraitables.

Deauville 2026 : L’Invitation, marriage stories

Présenté à Deauville 2026, "L'Invitation" réunit Olivia Wilde, Seth Rogen, Penélope Cruz et Edward Norton dans un huis clos adapté de "Sentimental" de Cesc Gay. Le montage des dialogues fait mouche, mais la mise en scène se montre démonstrative et le cynisme promis s'essouffle trop vite.

Deauville Talent Award 2026 : Brendan Fraser (Pressure)

Dans "Pressure", Anthony Maras revient sur la planification du débarquement américain. Quelques jours avant le D-Day envisagé, une équipe de météorologues est chargée d'arbitrer sur la date de l'événement en prévoyant les conditions atmosphériques au-dessus de la Normandie. Un sujet exaltant malheureusement réduit à un banal duel d'égos, sans suspense ni tension.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.