La boîte à vieillir de « La Bête dans la jungle »

Adapté d’un bref roman d’Henry James, La Bête dans la jungle de Patric Chiha est un drôle d’objet cinématographique, hiératique et languissant, mystérieux et étrange. Ode aux époques bafouées.

SynopsisPendant 25 ans, dans une immense boîte de nuit, un homme et une femme guettent ensemble un événement mystérieux. De 1979 à 2004, l’histoire du disco à la techno, l’histoire d’un amour, l’histoire d’une obsession. La « chose » finalement se manifestera, mais sous une forme autrement plus tragique que prévu.

Nimbé des lumières mordorées d’une boîte de nuit qui constitue presque l’unique décor du film, La Bête dans la jungle met en scène les attentes et amours d’un couple très durassien, May (Anaïs Demoustier au charisme mutin) et John (Tom Mercier inoubliable dans Synonymes de Nadav Lapid).

Le film les suit sur vingt cinq ans deviser, aller et venir, rentrer dans cette « boîte sans nom » comme la nomme sa physionomiste jouée par une Béatrice Dalle plus Pythie que jamais. Le film ritualise, observe, contemple les stupeurs et vapeurs du temps, ses pestes, ses figures exaltantes ou menaçantes.

La Bête dans la jungle est sous l’influence pérenne du travail hypnotique de la chorégraphe Gisèle Vienne et de sa création envoûtante The Crowd (dont Patric Chiha réalisa un documentaire en 2020 Si c’était de l’amour). Le film travaille au bord de l’imminence, de quelque chose qui va se passer, d’une malédiction ou d’une épiphanie.

Mais là où la chorégraphe Gisèle Vienne met l’accent sur la chair fluide des sensations, la lente exultation des corps se mêlant dans une danse enivrante, Chiha va chercher -plutôt que l’excitation du mouvement- une sorte de mélancolie ou d’atonie chorégraphique

L’attente énigmatique, comme lien des personnages du couple, est la plus belle idée du film. Qu’attendent-ils au juste ? Quelle est cette bête prête à bondir au cœur de la piste de danse ? Nous le subodorons assez vite. « Le temps est accusé. Temps suspect mais aussi pouvoir absolu du temps, une espèce d’infernal libre-arbitre », écrit Georges-Didi Huberman dans son Mémorandum de la peste.

Le film met en scène cela : qu’attendons-nous dès l’aube de nos vingt cinq ans qui à la fois nous effraie et peut-être nous grise, de quelle autre ivresse la jeunesse se pare tout en ne cessant de la frôler et l’éviter ?

La Bête dans la jungle a cet éclat suranné des films tel India Song, porteurs de voix désincarnées et enchanteresses qui prophétisent ou annoncent une chose immonde et inévitable : la vie à bout de danse, la vieillesse blafarde, la fin des vitalités et des euphories.

John a déjà tout métabolisé dans son corps même s’il ne sait le dire, il ne danse jamais, il erre et n’a sans doute jamais été vivant. Il est l’œil des grandes tragédies d’époque, les pestes qui viennent rompre le tissu évanescent de la danse : la chute du Mur de Berlin, l’élection de Mitterrand, le Sida, l’effondrement des tours jumelles. La mort dans la jungle, ce mal noir, ou « du rouge passant au noir » traverse ce film à part, profondément romantique.  Mémorandum à une époque perdue.

« Malheur à qui n’a pas le cœur de regarder en face… Ne pas se dérober, accepter de payer, ne serait-ce que d’un regard, pour commencer. Quelque chose, malgré le, les dangers, me troublait vers le savoir. Arracher, dans l’unique spectacle des corps, une histoire ; arracher une histoire des corps à ce qui restait captif, trop anciennement, dans les mythologies de la peste. » Georges Didi-Huberman

Bande-annonce : La Bête dans la jungle

Fiche technique : La Bête dans la jungle

Réalisateur : Patric Chiha
D’après l’oeuvre d’Henry James
Avec Anaïs Demoustier, Tom Mercier, Béatrice Dalle
16 août 2023 en salle / 1h43 min / Drame
Distributeur : Les Films du Losange

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