India Song, l’œuvre maîtresse de Marguerite Duras, en DVD chez Tamasa

Une chose est certaine : plusieurs décennies après la mort de Marguerite Duras, son œuvre, aussi bien littéraire que cinématographique, continue de diviser. Certains crient au génie novateur et révolutionnaire, d’autres à l’imposture soporifique.
En matière de cinéma, India Song pourrait parfaitement cristalliser cette fracture, tant le film paraît encore être un de ces OVNI du 7ème art.

C’est d’abord dans sa narration que India Song révèle toute sa modernité. Marguerite Duras y met en place un système narratif unique. Le scénario présente pas moins de quatre narrateurs. Ces narrateurs sont tous anonymes : on entend leur récit en voix off, mais on ne verra jamais leur visage, on ne les connaîtra jamais. Leurs récits s’entremêlent et dessinent le portrait sensuel et sensible d’une jeune femme dans l’Inde coloniale. Les quatre narrateurs parlent de façon autonome : les récits sont indépendants les uns des autres, mais aussi indépendants des images. Ils tournent autour de cette femme d’ambassadeur, et c’est leur seul point commun.

Tout est fait pour établir une distance entre le spectateur et ces récits. Les narrateurs parlent avec une voix monocorde, comme perdus dans leurs pensées. Les récits sont parfois hésitants : certains narrateurs ne se souviennent pas très bien, d’autres se contredisent. Des digressions s’installent par moments. De plus, on nous annonce très vite que la personne dont on parle est déjà morte et enterrée : la distance temporelle par rapports aux événements instaure une distance émotionnelle aussi.

Enfin, les discours sont aussi séparés des images, comme si le son et l’image étaient désynchronisés. Dans India Song, Marguerite Duras instaure un autre narrateur, celui qui nous montre les images, et qui est tout aussi indépendant que les autres. Le film cumule donc plusieurs récits simultanément. Cela procure une impression paradoxale : une grande profondeur dans le système narratif, allié à une certaine superficialité de ce qui est raconté, étant donné que, finalement, les récits aboutissent à la conclusion que l’on ne sait pas grand chose sur cette femme et que la sensualité reste un mystère. Tout est fait pour nous laisser à l’extérieur des personnages, pour briser l’illusion du narrateur omniscient qui saurait tout sur ses personnages.

La mise en images contribue, elle aussi, à nous placer à l’extérieur de l’action, à nous en tenir à distance. Les acteurs sont inexpressifs, leurs mouvements sont tout sauf naturels, les cadrages restent éloignés, les dialogues sont, au mieux, inaudibles, voire majoritairement inexistants. C’est sans doute là que India Song divise le plus les spectateurs, les choix visuels de Duras étant pour le moins radicaux.

Cela n’empêche pas la cinéaste-romancière de nous donner des plans absolument superbes. Elle sait magnifiquement bien implanter une ambiance de colonialisme décadent. Le décor humide, l’insistance sur ces moindres détails significatifs qui révèlent une personnalité par d’infimes touches, le rapport à la nature : la mise en scène est très travaillée.

Revoir India Song de nos jours permet aussi de retrouver deux comédiens importants, Michael Lonsdale, décédé tout récemment, et Delphine Seyrig. Ecouter les propos tenus dans le bonus permet de mieux appréhender la fascination de Duras pour l’actrice de L’Année dernière à Marienbad.

Ce complément de programme est un entretien croisé entre quatre personnes ayant participé au film : Bruno Nuytten, qui en a fait la photographie : Benoît Jacquot, qui était alors assistant réalisateur ; la scripte Geneviève Dufour et le producteur Stéphane Tchalgadjieff ; leurs propos sont entrecoupés d’images d’archives de Duras ou de Delphine Seyrig. Ensemble, ils évoquent un tournage très élaboré. Ainsi, Jacquot mentionne deux films qui s’unissent pour donner India Song : le « film des voix » et le « film des corps ». Les quatre intervenants décrivent ainsi par le détail les méthodes personnelles employées par Marguerite Duras lors du tournage.
Le tout est complété par un livret qui reprend des propos de Marguerite Duras elle-même sur le film et ses personnages.

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Tamasa

Caractéristiques DVD :
Version restaurée 2K
Couleur
16/9 1,66
120 minutes
Compléments de programme :
Regard, 47 minutes
Bande annonce
Livret de 16 pages

India Song : bande annonce

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