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“Mauvais Monstre T.03” : peluche en sursis

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Avec ce troisième tome de Mauvais Monstre, Enzo Berkati confirme une prédisposition intéressante : celle qui consiste à capter les frémissements de l’adolescence à travers le filtre du fantastique, tout en préservant une légèreté de ton qui n’édulcore jamais la complexité des émotions abordées. Dans ce nouvel opus paru chez Glénat, les masques tombent… ou tiennent tant bien que mal.

Car le déguisement, au cœur du récit, n’est pas seulement une couverture de tissu – ici, celle d’un ours en peluche XXL censé travestir “Machin”, le “mauvais monstre” d’Éloïse, en compagnon inoffensif baptisé “Ed”. Il fait écho à un malentendu existentiel : comment se faire aimer quand on n’est pas conforme ? Comment donner le change quand le monde exige des monstres “présentables”, et que le vôtre, informe, rebelle et muet, refuse d’obéir aux normes ?

Éloïse tente donc l’impossible : intégrer le monstre au cadre domestique, convaincre ses parents (trop heureux de voir leur fille “dans la norme”) et toute sa classe – théâtre du jugement social par excellence – qu’elle aussi, désormais, possède son monstre. Cela vire rapidement à la comédie des faux-semblants, que l’auteur orchestre avec une ironie douce-amère bien dosée.

Mais si ce volume est, comme annoncé, “celui de tous les dangers”, c’est parce qu’il introduit la tension du dévoilement. On pressent à chaque page que le tissu pelucheux craquera. Et les risques sont lourds : les enfants affublés de “mauvais monstres” sont envoyés dans un mystérieux centre de réhabilitation, sorte de Goulag version jeunesse, dont nul ne revient. Un détail qui introduit une pointe d’angoisse dans ce conte initiatique. La société que dépeint Enzo Berkati est féroce, obsédée par le contrôle, la conformité, le paraître.

On retrouve dans ce tome les ingrédients qui faisaient la force des précédents : la justesse des dialogues, les micro-dynamics de groupe, le regard acéré sur les interactions adolescentes. Le professeur qui accorde généreusement 15 minutes de parole à Éloïse pour éviter d’enseigner campe en quelques cases une figure aussi absurde que familière. Stéphanie, intriguée par les revirements en cours, et Célie, dont la complicité avec Éloïse prend de l’épaisseur, viennent étoffer le propos, où l’amitié tangue, se teste et se réinvente.

Mention spéciale pour l’expédition au château, haut lieu symbolique où les déguisements se froissent et les masques menacent de tomber. Ce passage aux accents de fable noire joue sur les codes du danger imminent – couloirs piégés, surveillance sourde, tension croissante – tout en offrant une parabole bienvenue : même bien habillés, les monstres dérangent.

Au-delà de la fiction, Mauvais Monstre continue d’explorer le regard des autres comme instance de jugement, mais aussi la peur de soi, de ce qui nous échappe en nous-mêmes. En ce sens, les monstres de Berkati ne sont pas seulement des doubles adolescents, ils sont aussi les figures troublantes de nos contradictions : trop visibles pour être ignorées, trop divergentes pour être acceptées…

Mauvais monstre (T.03), Enzo Berkati 
Glénat, juin 2025, 80 pages

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3

« Ruridragon » : une chronique douce-amère de l’adolescence

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Un matin comme les autres, Ruri Aoki, une lycéenne plutôt discrète, se réveille avec une paire de cornes sur le crâne. En guise d’explication, sa mère lui confie, avec un flegme un brin déconcertant, qu’elle tient cela de son père, un dragon. Ainsi débute Ruridragon, premier tome d’une série qui s’est rapidement taillé un joli succès au Japon, et qui arrive enfin en France aux éditions Glénat.

Le point de départ pourrait laisser attendre un récit d’action ou une fresque fantastique. Il n’en est rien. Ici, pas de combats homériques ni de prophéties grandiloquentes. Ruridragon choisit la voie d’un fantastique discret, en s’ancrant résolument dans le quotidien d’une adolescente qui doit soudain composer avec des transformations inattendues : souffle enflammé incontrôlé, capacités de régénération, cornes bien visibles… Autant de métaphores à peine voilées des mutations de l’adolescence.

Au fil des pages, l’auteur explore avec à-propos, et une pointe d’humour, les thèmes de l’acceptation de soi, de la différence et de l’intégration au sein du groupe. Car Ruri, loin d’être ostracisée, suscite plutôt curiosité et bienveillance de la part de ses camarades de classe. Une situation traitée sans naïveté excessive : la jeune fille demeure habitée par le doute et la gêne, et les réactions de son entourage scolaire oscillent entre fascination sincère et maladresses. Le personnage de la mère, quant à lui, apporte une tonalité singulière : à la fois bienveillante et étrangement distante, elle refuse de dramatiser la situation, parfois au point de sembler décalée, notamment lorsqu’il s’agit de pousser, par ruse, sa fille à retourner à l’école après un malencontreux crachat de feu en plein cours.

Graphiquement, le travail de Masaoki Shindo séduit par son trait sobre et expressif. Les émotions de Ruri passent avec finesse, et les contrastes entre son quotidien ordinaire et l’irruption du surnaturel sont traités avec beaucoup de légèreté. Loin des démonstrations tapageuses, l’auteur privilégie la suggestion, dans une mise en scène discrète et soignée. Aussi, sans révolutionner le genre, Ruridragon s’impose par sa sincérité et sa justesse. Une œuvre modeste mais touchante, qui parlera probablement aux amateurs de récits initiatiques ou de teen stories.

Ruridragon, Masaoki Shindo 
Glénat, juillet 2025, 176 pages

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3.5

Rue des maléfices : chronique secrète d’une ville

C’est après avoir découvert la première partie de la BD Les incidents de la nuit de David B. que je me suis fixé comme objectif de lire Rue des maléfices, car le dessinateur annonçait que sa BD devait beaucoup à ce que Jacques Yonnet raconte dans son livre.

La première réflexion qui vient après cette lecture est d’émettre un doute sur la véracité des faits que Jacques Yonnet raconte. En effet, il évoque de nombreuses anecdotes qui laissent entendre qu’il faut croire que des puissances occultes agissent régulièrement. De plus, il laisse entendre que ces puissances occultes agissent en plein Paris et que, pour nombre d’entre elles, elles agissent depuis une éternité. Or, l’auteur livre dans la présente version, une sorte de postface où il explique qu’après la publication de la version initiale de son ouvrage, intitulée Enchantements sur Paris, il a reçu de nombreux courriers de lecteurs doutant de la véracité de ce qu’il racontait. Or, comme le fait David B. dans sa postface à la première partie de l’intégrale des Incidents de la nuit il insiste pour nous dire que tout est vrai. Bon, ce n’est pas parce qu’il le dit qu’il faut le croire sur parole. De toute façon, son livre est tellement stupéfiant et fascinant qu’on peut se contenter de le lire et d’admirer. Il faut donc mettre en avant un point fondamental qu’est le plaisir de lecture que procure cet ouvrage. Et pourtant, on peut lui trouver un aspect décousu, car l’auteur enchaine de nombreuses anecdotes sans trop se soucier d’un éventuel lien entre elles. D’autre part, il raconte plus ou moins en toile de fond, comment il a vécu la Seconde Guerre mondiale à Paris ainsi que la période de l’immédiat après-guerre. Bien évidemment, l’ambiance à Paris ne pouvait qu’être assez particulière. Il s’attache notamment à mettre en avant des lieux de rencontres comme des cafés, ainsi que les liens qu’il noue avec certaines personnes. Et puisque j’évoque le plaisir de lecture, il est fortement lié au style de l’auteur. Pour faire simple, on sent le plaisir d’écrire. Quant au style, il doit beaucoup à la façon qu’a Jacques Yonnet de manier l’argot tout en le combinant avec sa façon unique de jouer avec la phonétique. Dès les premières pages, on sent qu’à la plume, nous avons quelqu’un de cultivé qui s’amuse bien plus qu’il ne cherche à en mettre plein la vue à son auditoire. Au contraire, il souhaite visiblement partager des connaissances qui l’épatent lui-même. Et, bien entendu, il a l’art de mettre en valeur ce qu’il connaît, d’en faire apprécier l’originalité. Et puis, il faut quand même dire aussi qu’il a l’art de maintenir le doute sur ce qu’il raconte. Un exemple assez typique me vient à l’esprit : cet homme surnommé (par qui ?) « Le vieux d’après minuit » qu’il décrit comme quelqu’un apparaissant de façon inopinée aux endroits où on ne l’attend pas. En fait c’est encore mieux, puisque Jacques Yonnet explique que cet inconnu n’apparaît jamais avant minuit et surtout qu’on ne sait jamais comment il a pu arriver là où on le voit. Un peu comme s’il s’agissait d’un ectoplasme, d’un fantôme entré dans une pièce où aucune ouverture (porte, fenêtre ou autre) n’a laissé passer personne depuis suffisamment longtemps pour qu’on soit sûr qu’il n’ait pas emprunté une issue classique. On ne sait donc pas par où il est arrivé, mais tout à coup, il est là et même à l’occasion se fait entendre (et peut disparaître tout aussi discrètement). Un personnage particulièrement mystérieux donc, dont Jacques Yonnet nous fournit une photographie avec en légende « Le vieux d’après minuit » en noir et banc, un portrait même pas flou d’un barbu dont on ne saura rien d’autre. Tout est à l’avenant dans ce livre qui fait la part belle à un certain état d’esprit qui habitait la ville de Paris pendant les années 1940, en particulier dans la Mouffe, celui de la rue Mouffetard. On se prend même à se demander ce qu’il peut rester de tout cela dans une ville désormais soumise à la gentryfication. L’impression qui ressort de la lecture correspond plus à ce qu’on observe dans le film La traversée de Paris (Claude Autant-Lara – 1956) que dans le plus récent Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet – 2001) même s’il faut bien se rendre à l’évidence que la ville de Paris continue d’inspirer les artistes, puisqu’elle est encore bien présente dans le récent film de Cédric Klapisch La venue de l’avenir où un des personnages va jusqu’à dire « Paris c’est Paris » sous-entendant que la ville possède un caractère éternel. D’ailleurs, ce que Jacques Yonnet laisse entendre, c’est que certains lieux de Paris sont marqués pour une durée indéterminée. Et ce n’est pas parce qu’il évoque une Rue des Maléfices avec son titre que tout doit être vu sous un angle inquiétant. Il est aussi question par exemple d’un personnage ayant des pouvoirs de guérisseur. Mais il est aussi question d’un fait qui ressemble fort à un envoûtement par l’intermédiaire d’une statuette qu’il récupère dans un lieu qui rappelles les catacombes et qui est à deux doigts de provoquer la mort d’une fillette, parce que ses cheveux ont été utilisés. Bien entendu, ce ne sont que des exemples, parmi tous les enchantements qui émaillent ce livre inclassable qui évoque la ville de Paris sous un angle très original, par un érudit doublé d’un conteur hors pair.

Un livre à ranger parmi ceux qu’on peut garder sous la main pour y jeter un coup d’œil de temps en temps, selon la disponibilité et l’inspiration.

Rue des Maléfices – Jacques Yonnet
Phébus (Libretto) : paru le 26 mars 2004

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4

Jurassic World : Renaissance – bel orphelin né sous vide

La saga Jurassic Park, c’est un peu comme celle de Star Wars : aujourd’hui, les œuvres médiocres y dépassent en nombre les réussites. Pire encore, pour certains, seul le premier opus, sorti en 1993, mérite véritablement d’être qualifié d’excellent. Oui, la saga imaginée par Steven Spielberg n’a cessé de décliner, film après film. Pas de chance pour le père des Dents de la mer, saga qui aura connu le même funeste sort. On pensait pourtant le cauchemar achevé, après l’immonde Jurassic World : Le Monde d’après, troisième épisode d’une seconde trilogie déjà bien mal en point. Que nenni. Les dinosaures semblent décidément peu enclins à quitter notre planète. Heureusement pour nous, ce n’est plus Colin Trevorrow qui tient la barre, mais Gareth Edwards. Et, mes aïeux, cela change tout. Sans rien révolutionner, Jurassic World : Renaissance s’impose comme une très bonne surprise.

Synopsis : Cinq ans après Jurassic World : Le Monde d’après, l’environnement de la planète s’est révélé hostile pour la plupart des dinosaures. Ceux qui subsistent vivent dans des zones équatoriales isolées, aux conditions proches de celles de leur ère d’origine. Parmi ces créatures terrifiantes, trois spécimens renferment peut-être la clé d’un remède capable de changer le destin de l’humanité.

« J’en ai marre d’avoir toujours raison »

Imaginez notre fureur, notre indignation, à l’annonce de ce nouveau projet. Que reste-t-il à raconter, quand tout a déjà été détruit ? Pourquoi s’embêter à égaler la mise en scène de Steven Spielberg, à jouer avec nos peurs, quand on a les moyens d’afficher des dinosaures toutes les minutes ? Puis, tel Alan Grant redécouvrant un monde perdu, nos yeux s’écarquillent : Gareth Edwards est annoncé à la réalisation. Le papa du Godzilla de 2014, mais surtout de l’exceptionnel Rogue One : A Star Wars Story, et du récent The Creator. L’espoir renaît, brièvement. Puis, on se rappelle. Ces réalisateurs brillants, dévorés vivants par des producteurs incapables de comprendre ce qu’est le cinéma. Alors on attend. Et sur certains points, oui, nos craintes étaient fondées.

Si vous attendez de ce Jurassic World qu’il révolutionne, ne serait-ce qu’un instant, la saga, autant foncer tête la première dans la gueule du T-Rex le plus proche. On est ici face à un énième blockbuster cousu de fil blanc, recyclant à l’épuisement les tropes usés jusqu’à la moelle depuis 1993. On change le duo. On change l’hybride. On change l’île. On change le grand méchant en chemise de la vilaine société capitaliste. Et, pour varier un peu, on remplace les enfants par une famille. Puis, tant qu’à faire, on puise aussi dans les scènes cultes du premier film, en remettant le thème intouchable de John Williams. Mais au fond, pouvait-on vraiment espérer un miracle, quand on connaît les délais de production ridiculement courts imposés par les producteurs, obsédés par l’idée de sortir le film à temps pour l’été ?

Jurassic Wars : Romulus

Rebirth. Rien qu’au titre original, on peut constater un aveu d’échec d’Universal, bien conscient de l’enterrement qu’a été la trilogie de Trevorrow. Alors, quoi de mieux que de confier le bébé à un réalisateur réputé pour sauver des franchises ? L’idée est excellente, tant toute la filmographie de Gareth Edwards semblait mener vers ce projet. Qui de mieux pour réaliser un film de gros monstres qu’un homme passionné par le gigantisme ? Pari réussi, car si l’intrigue tient sur un timbre-poste, ce 4ᵉ épisode reste suffisamment divertissant pour accrocher.

Terminées les intrigues qui auraient endormi un raptor. Plus de clonage humain et de sauterelles géantes (on ne s’en est toujours pas remis…) des derniers opus. Ce Rebirth trace une ligne droite. Déjà, parce qu’il n’a pas eu le temps de faire autre chose, et aussi pour se concentrer sur ce qu’on attend : une tension et de la mise en scène. Les personnages, exceptés Zora et Duncan, respectivement Scarlett Johansson et Mahershala Ali, on s’en fout. On nous présente les enjeux, et hop, l’action démarre. Bien sûr, impossible de ne pas évoquer le nouveau dinosaure tout vilain pas beau. Si son design, mi-Rancor mi-Alien, fonctionne, son utilité dans l’intrigue déçoit. Dommage, car son introduction est efficace, bien qu’écornée par une facilité scénaristique incroyablement stupide.

La réalisation trouve toujours un chemin

Présenté comme ça, Jurassic World : Renaissance semble décevant. Certes, on en attendait plus à l’écriture, surtout venant du scénariste du premier volet. Présenter le film comme le meilleur des quatre est peu élogieux, tant la barre avait été placée bas. Mais inutile de bouder son plaisir devant la réalisation de Gareth Edwards. Il sait, à l’instar du premier opus, que le danger n’est jamais aussi effrayant que quand il est bien géré. Les minutes s’écoulent, avant que les monstres daignent montrer leurs crocs. Et, au moment fatidique où l’action décolle, le film ne déçoit pas. Segmentée comme un jeu vidéo, l’histoire enchaîne les péripéties, chaque espèce ayant son lieu, sa scène d’action, et les décès qui vont avec. À ce sujet, les mordus de sang et de corps en morceaux peuvent fondre en larmes. Quelques plans de bras coupés, un peu de sang mêlé à l’eau, et voilà. On ne prend pas le risque d’empêcher les enfants de voir le film, voyons.

Jurassic World : Renaissance est l’un des meilleurs de la saga, oui. Pour autant, on ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’aurait donné le projet, avec un peu plus de temps de production. Trop de défauts subsistent, malgré d’indéniables qualités qui font du projet un solide blockbuster en ce début d’été. C’est joli, bien foutu et emballé, malgré un manque criant de génie. Point de départ d’une troisième trilogie ou chant du cygne de la saga, on ne sait pas encore (si, on sait. Money money). Les fans de dinosaures et d’action bien faite et sans prise de tête passeront un excellent moment. Les mordus d’histoire bien ficelée et d’originalité iront sans doute dans le musée le plus proche, où ils reverront le film de Spielberg.

Jurassic World : Renaissance – bande-annonce

Jurassic World : Renaissance – fiche technique

Titre original : Jurassic World: Rebirth
Réalisation : Gareth Edwards 
Scénario : David Koepp 
Interprètes : Scarlett Johansson, Jonathan Bailey, Mahershala Ali 
Image : John Mathieson 
Décors : James Clyne 
Costumes : Sammy Sheldon 
Montage : Jabez Olssen 
Musique : Alexandre Desplat 
Production : Patrick Crowley et Frank Marshall 
Producteurs délégués : Denis L. Stewart, Steven Spielberg 
Sociétés de production : Universal Pictures, Amblin Entertainment, The Kennedy/Marshall Company 
Pays de production : États-Unis 
Distribution France : Universal Pictures International France 
Durée : 2h13 
Genre : Science-fiction, Action, Aventure 
Date de sortie : 4 juillet 2025

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3

Château Rouge : l’école de la parole

L’école est souvent perçue comme une seconde maison. On y grandit en apportant à la fois des difficultés sociales et familiales, mais aussi des espoirs. Le rôle de la communauté éducative est de nourrir cette flamme d’espoir, tout en composant avec les imprévus et les individualités de chaque élève. Château Rouge réunit ainsi les prises de parole décomplexées et tourmentées d’élèves de 3e qui, au fil d’une année scolaire compliquée, sont amenés à construire leur identité.

Dans un collège du quartier de la Goutte d’Or à Paris dans le 18e arrondissement, près de la station Château Rouge, Hélène Milano donne la parole aux collégiens et au personnel éducatif. Cet établissement devient un espace de transition, entre enfance et âge adulte, où la violence du système révèle aussi bien les blessures que la fragilité des liens sociaux. À travers cette immersion réaliste, c’est une jeunesse insouciante mais courageuse qui raconte son quotidien.

Orientation et découverte de soi

Qu’il s’agisse de fiction ou de documentaire, la représentation du système éducatif reste souvent enfermée dans les mêmes codes. L’école, microcosme de la société, y est le théâtre de tensions culturelles, de conflits générationnels et de quêtes identitaires. Ces récits se terminent fréquemment sur des figures de sauveurs – des professeurs charismatiques, portés par une foi inébranlable – venant neutraliser la violence et le décrochage scolaire. Le Cercle des poètes disparus, Entre les murs, Sur le chemin de l’école, À voix haute ou encore Apprendre en sont autant d’exemples.

Château Rouge s’inscrit dans cette lignée, avec une narration sobre, balisée, sans voix off. Le spectateur sait d’emblée où il met les pieds. Si l’approche manque parfois d’originalité, elle n’atténue en rien la volonté d’Hélène Milano de capter et restituer des émotions sincères à l’écran. Elle y parvenait déjà dans Les Roses noires et Les Charbons ardents, en donnant successivement la parole aux adolescentes pour questionner la construction de la féminité, puis aux adolescents pour interroger la masculinité et ses contradictions.

Milano continue ici de confronter ses sujets à leurs incertitudes, aux questionnements qui les traversent. Collégiens, collégiennes et adultes du collège Georges Clemenceau se confient avec sincérité face à sa caméra, patiente et convaincue que la première étape de l’émancipation passe par la parole libre, presque brute. Le documentaire aborde la tension entre le désir d’évoluer dans un parcours scolaire balisé, censé ouvrir l’accès à l’emploi, et un besoin d’émancipation souvent teinté d’ennui ou de colère. La dernière partie se concentre sur l’orientation, la création de CV, le choix d’un établissement adapté au niveau, aux besoins et aux contraintes de chacun.

Un accompagnement vertical

Château Rouge met aussi en lumière le rapport aux règles et au respect d’autrui. L’atmosphère oppressante de l’établissement, froide et bruyante, évoque par moments un univers carcéral, à l’image de ce que Laura Wandel montrait dans Un Monde. Les images brutes du documentaire réactivent ce sentiment de claustrophobie. Les élèves évoquent leurs « bêtises » non pour être sanctionnés, mais pour renforcer les liens entre eux et construire un esprit critique et citoyen.

Plus qu’un simple lieu d’apprentissage, l’école en France est aussi un symbole républicain, un levier d’intégration, mais également le reflet criant des inégalités sociales. À chaque moment où Château Rouge dresse un état des lieux du système éducatif, un adulte entre en dialogue avec les élèves : en classe, dans la cour ou au seuil d’un bureau. Le film rend hommage à ce métier complexe et engagé qu’est l’enseignement, où il est essentiel de distinguer l’accompagnement de l’éducation. Deux notions proches, mais qui ne se confondent pas. Une parole échangée dans le bureau de la CPE n’a pas la même portée qu’un mot d’encouragement glissé dans un couloir.

Milano choisit de filmer ses protagonistes à leur hauteur, respectant ainsi leur point de vue. La mise en scène, bien que parfois convenue, laisse émerger de rares instants de grâce, comme cette scène fugace où deux jeunes garçons dansent avec complicité et ferveur.

Ainsi, le film dresse un portrait lucide d’une communauté d’élèves dont l’avenir semble compromis par un manque d’écoute et d’accompagnement dans leur orientation. Château Rouge alerte sur les failles d’un système éducatif en perte de repères. Le constat n’est pas nouveau, mais le documentaire d’Hélène Milano a le mérite de le raviver avec humanité. Ce relâchement, fatal pour beaucoup d’adolescents issus de milieux défavorisés et victime du déterminisme social, se manifeste dans un quotidien où les solutions concrètes manquent. À l’issue de la projection, peu de réponses apparaissent, mais une chose est sûre : elle bouscule, elle interroge la place de l’école dans notre société et les moyens dont elle dispose.

Sans véritable surprise dans sa forme, le film évoque néanmoins une responsabilité collective : l’échec d’un élève n’est jamais individuel, mais révélateur d’un échec commun. Et parfois, il suffit d’un peu d’espoir pour contredire ce sombre tableau. En cela, Château Rouge est une œuvre vivifiante, un miroir tendu à une époque charnière – celle du brevet – qui, loin d’être une simple formalité, conditionne souvent le reste du parcours scolaire.

Château Rouge – bande-annonce

Château Rouge – fiche technique

Réalisation : Hélène Milano
Image : Jérôme Olivier et Hélène Milano
Son : Marianne Roussy, Samuel Mittelman et Laure Art
Montage : Cécile Dubois
Production : Céline Loiseau, Gilles Sacuto, Miléna Poylo
Société de production : TS Productions
Pays de production :  France
Distribution France : Dean Medias
Durée : 1h47
Genre : Documentaire
Date de sortie au cinéma : 22 janvier 2025
Date de sortie DVD : 1er juillet 2025
Édition : Blaq Out

Rapaces : la source du mâle

Le fait divers est remis au goût du jour par Peter Dourountzis à travers une enquête sordide qui remonte aux origines d’un féminicide. Rapaces oscille entre thriller psychologique, drame familial autour d’une réconciliation père-fille, et plaidoyer pour le journalisme indépendant. Un mélange ambitieux, mais qui donne au film une tonalité déséquilibrée. Faute de liant pour harmoniser ses nombreuses sous-intrigues et thématiques, le long-métrage ne peut réellement compter que sur sa dernière partie – particulièrement réussie sur le plan du suspense – pour satisfaire la curiosité du public. Hélas, cela ne suffit pas à compenser les faiblesses d’un scénario aussi dense que prometteur.

Dourountzis avait déjà, dans Vaurien, montré une tendance à effleurer des arcs narratifs qui peinaient à s’intégrer dans le parcours de son protagoniste solitaire. Ici, le scénario, co-écrit par quatre personnes, pourrait bien expliquer l’éclatement de l’intrigue et ses dissonances. En s’emparant d’un fait divers survenu dans les Hauts-de-France (l’affaire Élodie Kulik), le cinéaste choisit d’explorer le quotidien des chroniqueurs du magazine Le Nouveau Détective. Ce média, malgré son image sensationnaliste, s’appuie sur un travail rigoureux, ingrat et fondé sur la recherche de vérité, que sa ligne éditoriale transmet jusqu’à l’impression. Mais à quel prix ?

Objectivement subjectif

Il n’est jamais simple d’extraire des informations fiables de ce type de chroniques, souvent récupérées à des fins de buzz par de plus grandes structures journalistiques. Le portrait que dresse le réalisateur de ces travailleurs de l’ombre est à la fois sobre et crédible. L’enquête devient ici une affaire d’instinct autant que de hasard dans les coulisses parfois opaques des institutions judiciaires. Dourountzis parvient à éviter le didactisme plat de Vivants, mais son traitement de l’univers journalistique reste trop rapidement abandonné au profit de la trame principale, pourtant introduite avec une sobriété qui favorise l’évolution des personnages.

La photographie de Victor Seguin (Gagarine, À plein temps) accompagne cette immersion avec justesse. L’image capte un décor rural pesant, où les personnages se retrouvent pris entre une nature hostile et une violence masculine insidieuse, cachée derrière les apparences. Ce cadre étouffant prolonge une réflexion amorcée dans Vaurien, autour de la violence faite aux femmes.

En ancrant Rapaces dans un féminicide à l’acide, Dourountzis choisit de mener l’enquête par le prisme du journalisme indépendant. Ces reporters de terrain, qui osent aller là où la police renonce par manque de moyens, s’inscrivent dans la pure tradition du polar. Samuel, le protagoniste, est un journaliste chevronné – peut-être trop, au point d’avoir mis sa famille à l’écart. Quand sa fille Ava le rejoint à la rédaction comme stagiaire, c’est l’occasion idéale pour renouer le lien. Mais l’appel du fait divers semble plus fort. Un meurtre d’une rare brutalité vient tout bouleverser, les poussant à suivre une piste aussi improbable qu’intrigante, gardant son parfum de mystère. Malheureusement, cette promesse narrative s’efface peu à peu dans une seconde partie qui met en lumière les limites du métier : sur le plan humain, social, juridique et déontologique. L’originalité s’estompe, et le traitement, bien que plus séduisant, demeure aussi scolaire et assommant que dans Vivants.

Des hommes et des crimes

Dourountzis semble plus à l’aise lorsqu’il suit pas à pas un personnage unique, comme il l’avait fait dans Vaurien, en dressant le portrait d’un homme charmant et capable de se fondre dans la masse malgré ses fautes. C’est encore le cas ici : Sami Bouajila porte le film avec un jeu rigide, presque froid, mais jamais entièrement antipathique malgré les choix égoïstes de son personnage. À ses côtés, Mallory Wanecque (Les Pires, L’Amour ouf) apparaît en retrait. Le duo fonctionne à moitié ; leurs échanges manquent de naturel, et certaines répliques semblent forcées, comme si les deux acteurs ne jouaient pas tout à fait dans le même film. L’intention d’un dialogue intergénérationnel est bien présente, mais reste trop peu approfondie pour faire oublier une direction d’acteurs parfois flottante.

Une scène se distingue toutefois : l’écoute d’un message vocal par Samuel, où s’expriment à la fois sa maîtrise et son flair journalistique. La séquence est tendue, ambiguë, car elle révèle les stratégies manipulatrices qu’il emploie pour soutirer des informations aux familles de victimes. Dourountzis semble vouloir s’inscrire dans la lignée des Hommes du président ou de La Nuit du 12, mais le film échoue à atteindre cette ambition.

C’est par un biais similaire, à l’aide d’une radio mobile, qu’il tente de reconstituer le profil des suspects, amorçant un climax angoissant où le polar se transforme en thriller. Un restaurant isolé en pleine campagne devient alors le théâtre d’une tension extrême. Dourountzis puise dans Duel de Steven Spielberg pour mettre en scène cette confrontation, tout en maintenant sa préférence pour une violence hors champ, contrairement à ce que propose un film comme Night Call. Cette stratégie, déjà efficace dans Vaurien, trouve ici ses limites. Rapaces ne sait pas toujours s’il doit être frontal ou symbolique. Jusqu’à son titre, le film évoque la menace insidieuse de prédateurs rôdant autour de leurs proies. Mais cette métaphore d’une masculinité violente et insaisissable ne prend corps qu’à la toute fin. Peut-être trop tard. Reste qu’il est assez rare dans le paysage cinématographique français de prendre autant de risques qu’on ne peut qu’encourager cette volonté, en dépit de ses imperfections, loin d’être irréversibles dans le futur.

Rapaces – bande-annonce

Rapaces – fiche technique

Réalisation : Peter Dourountzis
Scénario : Peter Dourountzis, Christophe Cousin, Christophe Cantoni, Fabianny Deschamps
Interprètes : Sami Bouajila, Mallory Wanecque, Jean-Pierre Darroussin, Valérie Donzelli, Stefan Crépon, Andréa Bescond
Directeur de la photographie : Victor Seguin
Musique :  Amine Bouhafa
Son : François Boudet
Montage : Jean-Christophe Bouzy
Casting : Élodie Demey, Juliette Denis
Décors : Olivier Rado
Costumes : Rachelle Raoult
Maquillage : Lisa Schonker
Coiffure : Emma Picard
1er assistant réalisateur : Nicolas Saubost
Direction de production : Thomas Berton-Fischman
Direction de post-production : Aurélien Adjedj
Régie générale : Roland Berthemy
Sociétés de production : 24 25 Films, Oriflammes films
Pays de production :  France
Distribution France : Zinc.
Durée : 1h43
Genre : Thriller
Date de sortie : 2 juillet 2025

Rapaces : la source du mâle
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3

Le bonheur est une bête sauvage : un chœur de solitudes

Comment combler le vide laissé par l’absence, le deuil ou l’ennui ? C’est autour de cette question universelle que s’articule Le bonheur est une bête sauvage, deuxième long-métrage de Bertrand Guerry. Sur une île peu peuplée, les habitants cherchent, chacun à leur manière, à rompre avec la solitude et à se reconstruire. Entre la perte d’un proche, la quête de renouveau amoureux, ou encore le besoin de fuir une routine étouffante, le film embrasse un large éventail d’émotions humaines. Guerry les filme avec délicatesse, injectant à son récit une touche d’humour et de poésie.

Déjà explorée dans Mes Frères, l’île d’Yeu devient ici un personnage à part entière, à la fois refuge et prison. Bertrand Guerry retrouve les thèmes de la résilience et de la solidarité, mais s’appuie davantage sur le langage corporel et la mise en scène que sur les dialogues. Avec un humour aussi léger que la brise providentielle qui traverse ce nouveau film, cette île, battue par le vent et la mer, devient le théâtre silencieux d’une guérison collective.

Tristesse, ma liberté

La photographie de Florian Martin accentue cette ambiance flottante, entre réalisme et rêverie. L’utilisation des nuits américaines apporte une tonalité presque fantastique au récit. C’est dans cette lumière ambiguë que Jeanne (Sophie Davout), l’un des personnages centraux, évolue. Elle peine à faire le deuil de son mari disparu en mer, et semble vivre dans un entre-deux : elle nage, danse, erre, comme guidée par sa mélancolie et ses souvenirs en suspens.

Le film prend alors peu à peu des allures de film de fantômes. Jeanne est hantée, mais avec une forme de sérénité. Elle dissimule sa peine sous des gestes apaisés, presque joyeux. Le titre du film renvoie à une peau d’ours qu’elle conserve en souvenir de son mari – symbole d’un bonheur artificiel qu’elle se fabrique pour survivre. La lune, la mer et le vent deviennent les complices discrets de ces moments d’évasion intérieure.

Autour d’elle, d’autres personnages affrontent aussi leur propre solitude. Son neveu Tom (Sacha Guerry), 19 ans, aspire à une vie ailleurs. Marqué par la perte de sa mère, il s’invente des rôles, rejoue des scènes de films, se crée une fiction à lui. Ce besoin d’émancipation, qui contraste avec l’immobilisme de l’île, vient nourrir un conflit générationnel doux mais profond.

Partir sans rester

Le film adopte une narration chorale, ce qui permet d’élargir son propos sans s’éparpiller. Les habitants de l’île cherchent tous, à leur manière, à apprivoiser cette « bête sauvage » qu’est le vide intérieur. Viktor (Cédric Marchal) et Oskar (François Thollet), gérants du bar Le Bon Accueil, trouvent un exutoire dans leurs sessions de Blind Test, devenant crooners à leurs heures perdues. La bande-son acoustique, composée par Sébastien Blanchon et ses musiciens, accompagne avec finesse ces trajectoires individuelles, ajoutant une chaleur bienvenue à l’ensemble.

Par ailleurs, Guerry joue habilement avec les cadres et les hors-champs. Jeanne fuit souvent l’œil de la caméra, comme pour échapper à la réalité. Ce jeu symbolique culmine dans une scène où elle porte physiquement la frontière de sa ville, flirtant ainsi avec sa zone de confort. Mais si ce procédé est fort, il peut aussi créer une légère distance émotionnelle. Le film s’autorise aussi quelques touches d’absurde, proches du ton de Quentin Dupieux, mais sans jamais basculer complètement dans la comédie. Là où le film montre quelques faiblesses, c’est dans l’écriture de certaines intrigues secondaires. Inégales, parfois trop bavardes, elles peinent à toutes trouver leur juste place. Le jeu des acteurs non professionnels peut également manquer de naturel dans certaines scènes. Mais ces imperfections, loin de plomber le film, en soulignent paradoxalement la sincérité.

En somme, Le bonheur est une bête sauvage est un film sur la transformation douce des blessures en liberté. Ce n’est pas une œuvre spectaculaire, mais une chronique humaine, à hauteur d’homme, qui réconcilie avec l’idée que le collectif et la force de la jeunesse peuvent aider à guérir. Malgré ses fragilités, le film émeut par sa tendresse, son regard bienveillant et son invitation à réenchanter les vies ordinaires.

Le bonheur est une bête sauvage – bande-annonce

Le bonheur est une bête sauvage – fiche technique

Réalisation : Bertrand GUERRY
Scénario : Sophie DAVOUT
Interprètes : Sacha GUERRY, Sophie DAVOUT, Chris WALDER, Cédric MARCHAL, Myriam LENGAIGNE, François THOLLET, Marie WALDER, Colombe DE BAILLENCOURT, Thomas GUERRY
Directeur de la photographie : Florian MARTIN
Musique :  Sébastien BLANCHON
Monteur son – mixeur : Benoit RIOT LE JUNTER
Montage : Bertrand GUERRY
Chef Electricien : Mathis POIGNANT
Electricien : Joseph GUERRY
Perchman : Simon DUMETZ
Scripte : Absynthe PLUMAS
Directrice de production : Marion LAHEYNE
Régisseuse : Isaure PASQUIOU
Étalonneur : Florian MARTIN
Production : MITIKI Productions
Pays de production :  France
Distribution France : MIKITI
Durée : 1h35
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 2 juillet 2025

Le bonheur est une bête sauvage : un chœur de solitudes
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3

Islands : l’îles des naufragés

Peut-on vivre éternellement au paradis ? C’est la question amère qui traverse Islands (Grand Prix à Reims Polar 2025), le nouveau film de Jan-Ole Gerster, comme un écho lancinant. Sous le soleil de Fuerteventura, Tom, entraîneur de tennis dans un hôtel de luxe, semble englué dans une routine hébétée : journées mécaniques sur le court, nuits d’ivresse et de solitude. Un quotidien de carte postale vidé de toute ambition, où les visages changent mais les gestes restent les mêmes. À la manière d’un rêve éveillé, le cinéaste allemand orchestre une mise en scène cérébrale, presque onirique, pour bousculer cet antihéros figé dans le temps.

Le synopsis ne trompe pas : lorsqu’une famille de vacanciers débarque, le fragile équilibre de Tom vacille. La complicité naissante avec Anne, son mari Dave, et leur fils Anton, agit comme un révélateur. Tom croit reconnaître Anne, comme si le passé cherchait à ressurgir sous cette lumière artificielle. Le malaise s’installe, et l’intrigue bascule lorsque Dave disparaît mystérieusement. Rapidement, Tom et Anne deviennent suspects. Mais plus qu’un simple polar, Islands est d’abord un voyage intérieur, un questionnement sur l’identité, le désir, et le renoncement.

L’enfer au paradis

Gerster poursuit ici sa réflexion entamée dans Oh Boy (2012), en scrutant la dérive existentielle d’une génération en suspens. Tom erre dans un lieu où le temps semble aboli, une station balnéaire transformée en purgatoire pour adultes fatigués. Derrière l’illusion du décor paradisiaque, la mise en scène saisit l’absurde de cette vie sans attache. Le moindre échange humain devient un effort, une brève accalmie dans une mer de superficialité. Même sa relation avec María, l’hôtesse d’accueil (interprétée par Bruna Cusí, aperçue dans Border Line), est marquée par une distance symbolique : un comptoir trop haut, des horaires jamais alignés, une intimité avortée.

Tout change avec l’arrivée d’Anne (Stacy Martin, envoûtante et ambiguë) et de sa famille. Gerster joue avec les codes du thriller hitchcockien, convoquant femme fatale, souvenirs troublants et disparition inexpliquée. Mais Islands se garde bien de s’y abandonner totalement. Le suspense reste diffus, presque secondaire. Ce qui compte, c’est le cheminement intérieur de Tom, incarné avec finesse par Sam Riley (Control, Sur la route, Radioactive, Orgueil et Préjugés et Zombies). Son jeu tout en retenue traduit à merveille ce lent retour à la vie – ou du moins à une forme de conscience. Peu à peu, il sort de sa torpeur, prend soin d’Anton, cherche une place dans ce microcosme éclaté. Peut-il devenir quelqu’un d’autre ? Peut-il enfin grandir ?

Des âmes à la dérive

La réalisation, elle, épouse la vacuité du lieu. Plans fixes, répétitions, décors arides. Gerster évoque parfois Un jour sans fin, sans l’humour salvateur. Ce choix, assumé, pourra désarçonner voire lasser. La narration avance au rythme d’un homme qui n’attend plus rien, et cela se ressent : les lenteurs pèsent, les dialogues s’effilochent, la tension s’effrite malgré les efforts de la partition élégante signée Dascha Dauenhauer.

Sans être totalement abouti, Islands séduit par son audace formelle, son regard mélancolique sur la fin d’une époque, le désenchantement d’une jeunesse prolongée artificiellement, et la beauté morne de son décor. Il faut accepter de s’abandonner à son rythme alangui pour en saisir la portée émotionnelle. Entre drame existentiel et récit de rédemption, Gerster livre une œuvre fragile mais touchante, qui interroge avec intelligence notre rapport au vide, au fantasme, et à ce que signifie, au fond, vivre une vie qui n’avance plus. Une belle dérive, à la fois solaire et désabusée.

Islands – bande-annonce

Islands – fiche technique

Réalisation : Jan-Ole Gerster
Scénario : Jan-Ole Gerster, Blaz Kutin, Lawrie Doran
Interprètes : Sam Riley, Stacy Martin, Jack Farthing, Dylan Torrell
Directeur de la photographie : Juan Sarmiento Grisales
Musique :  Dascha Dauenhauer
Montage : Matthew Newman & Antje Zynga
Production : Jonas Katzenstein & Maximilian Leo
Sociétés de production : Augenschein, Leonine Studios, Schiwago Film
Pays de production :  Allemagne
Distribution France : Jour2Fête
Durée : 2h03
Genre : Thriller
Date de sortie : 2 juillet 2025

Islands : l’îles des naufragés
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3.5

Les clips musicaux iconiques tournés dans les casinos : quand le glamour rencontre la musique

D’aussi loin qu’on se souvienne, c’est dans les années 80 que l’histoire d’amour entre clips musicaux et casinos est née. Vous vous souvenez peut-être de Madonna et de son clip Lucky Star (1983), dans lequel elle apparaît dans un décor inspiré des salles de jeu. Ambiance électrique, lumières scintillantes, tenues audacieuses, etc. qui deviendront sa marque de fabrique. Ce clip marque un tournant : le casino devient synonyme de glamour accessible, de rêve américain teinté de paillettes. 

On ne compte plus les artistes qui, dans son sillage, ont choisi ces temples du jeu pour donner vie à leurs chansons. Un cocktail visuel qui résonne d’autant plus aujourd’hui avec l’émergence des casinos en ligne et leurs jeux modernes, à l’image du populaire jeu d’avion avec argent réel.

L’âge d’or des clips casino : de Madonna à Lady Gaga

On pourrait dire qu’avec Lucky Star, Madonna a décomplexé la relation des artistes de la chanson avec le milieu du jeu. De milieu d’initiés et intimidant, le casino devient synonyme de glamour accessible, de rêve américain avec ses paillettes bien particulières.

Un quart de siècle plus tard, Lady Gaga reprend le flambeau avec Poker Face (2008). Vous connaissez certainement le clip et la chanson : Gaga y utilise le poker et ses tactiques comme métaphores des relations amoureuses, y domine la table de jeu dans des tenues futuristes.

Le succès est au rendez-vous. Plus d’un milliard et demi de vues sur YouTube. Un succès planétaire pour l’album The Fame (2008). La chanson propulse certes la carrière de l’artiste, mais ce qui nous intéresse ici, c’est qu’elle a réinventé assez largement l’imagerie casino pour une nouvelle génération.

Entre ces deux icônes pop, d’autres artistes ont évidemment exploité le filon de cette esthétique. Guns N’ Roses avec Paradise City en 1989, un tube mélangeant énergie rock et atmosphère survoltée des casinos, dans leur plus pur style. Britney Spears également, a exploré le paradoxe de la célébrité dans son désabusé Lucky (2000). Elle y utilise le décor casino comme métaphore de la superficialité qui règne en maître dans le microcosme hollywoodien.

Las Vegas : la Mecque des clips musicaux

Ce qui est aussi intéressant à noter, c’est que toutes les grandes villes à casinos ne se valent pas. À ce jeu, Las Vegas reste LA destination privilégiée des artistes, au détriment de Salt Lake City par exemple. La ville offre ce décor naturel incomparable : le Strip illuminé, les fontaines du Bellagio, l’historique Caesars Palace, l’architecture délirante des hôtels-casinos.

Bruno Mars l’a parfaitement compris avec 24K Magic (2016). Le clip, qui cumule 1,7 milliard de vues, est une sorte d’ode à l’hédonisme version Vegas. On y voit Mars et sa bande débarquer en jet privé, faire sauter le champagne au bord de la piscine du MGM Grand, flamber dans les salles de jeu. Et même faire du jet-ski dans les fontaines du Bellagio. Un condensé de tous les fantasmes liés à la Sin City.

Katy Perry joue aussi la carte Vegas avec Waking Up in Vegas (2009). Elle y raconte les péripéties d’un couple qui se réveille marié après une nuit de folie. Le clip capture parfaitement l’esprit “What happens in Vegas, stays in Vegas”. En clair, l’euphorie des gains et la gueule de bois des lendemains difficiles.

Plus récemment, The Weeknd modernise le genre avec Blinding Lights (2020). Le canadien utilise Fremont Street et ses néons vintage pour créer une atmosphère rétro-futuriste. Les 940 millions de vues prouvent que l’alliance casino-musique fonctionne toujours !

Pourquoi cette fascination perdure

L’attrait des casinos pour les clips musicaux tient à plusieurs facteurs. D’abord, l’environnement visuel : lumières, couleurs, mouvement constant offrent un spectacle naturel. Ensuite, la symbolique : le casino représente le risque, l’ambition, la chute potentielle – des thèmes universels en musique.

Les réalisateurs apprécient aussi la flexibilité narrative. Un casino peut raconter une histoire de succès fulgurant comme d’échec cuisant. C’est un microcosme de la société où se côtoient toutes les classes sociales, tous les rêves de grandeur, les espoirs de richesse, toutes les désillusions.

Enfin, il y a l’aspect pratique. Les casinos, en quête de publicité, accueillent souvent favorablement les tournages. Las Vegas en particulier a compris l’intérêt marketing de ces collaborations. Voilà pourquoi les clips tournés dans les casinos gardent leur pertinence. Les artistes trouvent constamment de nouvelles façons d’interpréter cet univers, mélangeant réel et virtuel, classique et moderne.

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D’or et d’oreillers, dans l’univers des contes

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Ce roman graphique est l’adaptation par Mayalen Goust du roman éponyme de Flore Vesco. N’ayant pas lu le roman, je me contenterai de mes impressions sur cette adaptation qui ne peut pas laisser indifférent. Il suffit de l’ouvrir pour comprendre qu’il s’agit d’un ouvrage flamboyant.

Si le roman de Flore Vesco est classé en littérature jeunesse, c’est probablement parce qu’il emprunte largement à l’univers des contes. Rien n’indique que la BD reprendrait le texte intégral, par contre quelques lignes d’introduction précisent qu’elle n’est pas destinée aux petites filles, car il est question de ce qui se passe dans les lits des jeunes filles. Il est donc question d’amour allant au-delà du fantasme. L’argument principal est qu’un jeune homme, Lord Handerson, cherche à se marier. Il habite un château. Il est jeune, riche et son château est de style gothique flamboyant. Lord Handerson est orphelin, suite au décès tragique de sa mère. Quant à son père qui l’a élevé, il est mort depuis quelques années. On croyait le château à l’abandon, mais il n’en est rien et le jeune Lord Handerson s’apprête à donner un bal. Tout cela pour faire sentir que de nombreux éléments évoquent quelques-uns des plus célèbres contes.

Premier test

Ainsi, Lord Handerson a prévu de faire passer un test à toutes les prétendantes qu’il reçoit. Elles doivent passer une nuit dans un lit constitué d’une incroyable superposition de matelas, ce qui rappelle évidemment La princesse au petit pois (Hans Christian Andersen – 1835). Mais ce n’est qu’un leurre, car il n’y a aucun petit pois ici et les jeunes filles qui osent passer la nuit à cet endroit sont vite congédiées, malgré des impressions très variées. En fait, nous suivons trois sœurs de bonne famille (Margaret, May et Maria) accompagnées par leur servante, Sadima, alors que la mère n’a pas été admise à rester au château, pour la bonne raison qu’elle ne prétend pas épouser Lord Handerson. Les sœurs n’ayant pas réussi le test (sans qu’aucune explication leur soit donnée), Sadima les raccompagne. Mais, Lord Handerson avait suggéré que Sadima passe également le test. Alors, celle-ci revient en cachette au château. Débute alors une série de péripéties toutes plus étonnantes que les autres, qui verront Sadima et Lord Handerson se rapprocher. Jusqu’à l’amour auquel tous deux aspirent ?


Le dessin

Avec ce roman graphique, Mayalen Goust nous en met plein les mirettes. Portée par une inspiration de chaque instant, elle nous transporte dans son imaginaire qui n’a rien à envier aux contes de fées. Les décors sont d’une richesse visuelle incroyable. La mise en page est remarquable, avec une organisation des planches qui met en valeur toutes les situations qu’elle imagine. Le dessin lui-même est de toute beauté, avec un style élégant qui mérite largement les nombreux dessins de taille dont elle parsème l’album, allant parfois jusqu’à la double page. Et puis, son utilisation des couleurs est un émerveillement renouvelé quasiment à chaque planche. Suivant les situations, elle utilise des couleurs claires ou sombres, ainsi que de nombreuses couleurs vives qui témoignent d’une maîtrise parfaite de ce qu’elle recherche. Bref, graphiquement, l’album est un enchantement de chaque instant.

Le nœud de l’histoire

Il est à chercher du côté de l’histoire familiale de Lord Handerson. Il n’a jamais fait le deuil de sa mère, pour une raison précise qui nous mène du côté du fantastique à tendance perverse. D’ailleurs, est-ce lui qui n’arrive pas à faire le deuil de sa mère ou bien sa mère qui n’admet pas la séparation d’avec son fils ? Ainsi, la relation mère-fils s’oppose finalement à l’amour que Lord Handerson souhaite vivement. L’ouvrage explore donc l’évolution des relations d’un jeune homme qui en apparence a tout pour lui (physique de brun ténébreux élancé), mais qui traine un passé familial dont il ne sait que faire. A vrai dire, les tests qu’il fait passer à ses prétendantes sont destinés à évaluer leur aptitude à le soutenir dans sa recherche d’un épanouissement personnel. Celui-ci passera par l’établissement d’une relation sentimentale suffisamment forte pour que la relation avec sa mère soit reléguée au second plan. C’est donc quelque chose d’assez fondamental que cette histoire met en scène d’une manière flamboyante.

Le scénario

Il monte en puissance régulièrement. La phase du premier test permet de se faire des impressions sur le château et ses occupants. Malgré son immensité, il n’est entretenu que par un seul domestique, Philippe, très stylé et dévoué à son maître. Ses lunettes avec d’immenses verres lui donnent une allure inimitable. Quant au château, il réserve quantités de surprises, esthétiques notamment. A noter quand même qu’il est bien chauffé malgré l’absence de cheminée. Et puis, la nourriture apparaît comme par enchantement. C’est avec le deuxième test que Sadima va en savoir plus sur la bâtisse et son histoire, car cette fois, c’est à la cave qu’elle doit passer une nuit.

L’amour au quotidien

L’histoire met en évidence que s’il se limite à des envies issues de la séduction physique, un couple peut courir au-devant de graves désillusions. Après le premier test, Lord Handerson invite Sadima à l’appeler Adrian. Ce qu’elle n’arrive pas, habituée à son rôle de domestique (qui s’occupe l’esprit en fredonnant des ritournelles). Saura-t-elle dépasser ce penchant ? Quelques péripéties, certaines imprévues, vont néanmoins permettre à Lord Handerson et Sadima de mieux faire connaissance, en attendant d’assouvir un désir physique qui s’affirme.

« La mariée ira mal »

Ce roman graphique est donc une vraie réussite qui va bien au-delà d’un aspect esthétique très séduisant. Cela va dans le sens du message qu’il délivre, à savoir que l’amour ne doit pas se contenter de la séduction physique. Pour deux personnes qui veulent partager leur vie, il vaut mieux se connaitre complètement, savoir ce qui compte pour l’autre et sentir qu’on peut partager cela pour se soutenir mutuellement. Attention, parce que le passé de l’un et de l’autre ne s’efface pas. Sadima devra oublier ses réflexes de servante et Lord Handerson devra faire passer Sadima avant tout. Alors qu’il se voyait incapable de jamais quitter le château familial, Adrian risque de devoir subir certains tests lui aussi.

D’or et d’oreillers – Mayalen Goust d’après le roman éponyme de Flore Vesco
Rue de Sèvres : sorti le 18 septembre 2024
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4

« Berserk – Édition Prestige » : un chef-d’œuvre en majuscule

Peu de mangas atteignent la densité, la noirceur et l’élégance tragique de Berserk. Depuis sa création par Kentarō Miura en 1989, cette œuvre inclassable s’est imposée comme l’un des monuments du genre dark fantasy. Les éditions Glénat lui rendent aujourd’hui un hommage à sa hauteur, en publiant une somptueuse édition prestige en deux volumes massifs (près de 900 pages cumulées), qui couvre les débuts de la série jusqu’au chapitre 6 de « L’Âge d’or ». Soit la première grande respiration du récit : des débuts ultra-violents du Guerrier noir à la constitution de la Troupe du Faucon. Des arcs fondateurs, imprimés ici sur grand format cartonné, avec pages couleur inédites et traduction entièrement revue. Un soin éditorial remarquable, à l’image de l’œuvre qu’il célèbre.

L’entrée dans Berserk est brutale. Le lecteur découvre un monde en ruines, où rôdent des démons, où les hommes ne sont plus que bêtes ou proies. Guts, le « guerrier noir », traîne son épée gigantesque à travers des contrées désolées, traquant des créatures de cauchemar. À ses côtés, le lutin Puck, petit génie de légèreté et de tendresse dans ce monde de ténèbres, apporte dès le début un contrepoint bienvenu à la sauvagerie environnante.

Les premiers chapitres plongent le lecteur dans un univers d’une rare cruauté. On affronte les démons intérieurs et extérieurs : l’Inquisiteur Mozgus, les horreurs du marquis de Koka, mais surtout le Comte et son effroyable tragédie familiale – l’un des sommets émotionnels de ce début de saga. Sous ses allures de pure dark fantasy, Berserk pose là des questions essentielles : jusqu’où l’homme peut-il sombrer ? Peut-il lutter contre sa propre corruption ? À quel prix ?

Le récit bascule ensuite dans un vaste flashback, qui constitue à lui seul une œuvre dans l’œuvre : L’Âge d’or. On y découvre l’enfance martyrisée de Guts, sa rencontre avec Griffith, fascinant chef de guerre au charisme diabolique, et les événements qui président à la constitution de la Troupe du Faucon.

C’est ici que la narration de Kentarō Miura atteint son apogée : en mêlant avec virtuosité action, psychologie et drame, il déploie une véritable tragédie moderne. La relation entre Guts et Griffith, tissée d’admiration, de rivalité et d’une indicible ambiguïté, devient le cœur battant du récit. Casca, guerrière forte et blessée, s’affirme en parallèle comme un personnage important, d’une intensité bouleversante.

Au fil des batailles et des intrigues de cour, l’œuvre explore des thématiques universelles : l’ambition, le libre arbitre, la fatalité, le prix du rêve. Le tout servi par une maîtrise narrative indéniable, où chaque scène frappe par sa tension dramatique.

Un trait à couper le souffle

Graphiquement, Berserk impressionne dès ces premiers volumes par la force de son trait. La démesure des combats, le grotesque des monstres, l’expressivité des regards, la minutie des décors : tout témoigne d’une virtuosité rare. On sent le perfectionnisme de Miura dans chaque case.

Le format prestige permet justement de savourer pleinement cette richesse visuelle. Les doubles pages prennent ici toute leur ampleur ; les scènes de siège, d’orgie démoniaque ou de bataille rangée retrouvent leur souffle épique. Quant aux pages couleur inédites, elles viennent ponctuer le récit de leurs éclats.

En proposant ces deux volumes couvrant l’intégralité de l’introduction et une bonne partie de L’Âge d’or, Glénat offre un socle idéal pour redécouvrir (ou découvrir) Berserk. Ce premier « cycle » du manga, à la fois sombre et poignant, jette les bases d’une œuvre colossale qui ne cessera de se complexifier par la suite.

Un chef-d’œuvre intemporel – et une édition qui lui rend enfin justice.

Berserk – Édition Prestige (I et II), Kentarō Miura
Glénat, juin 2025

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5

« Albert Kahn » : banquier des peuples et philanthrope du regard

Il arrive parfois qu’un destin discret traverse le vacarme de l’Histoire pour mieux éclairer notre propre présent. C’est à cet exercice subtil que se livre l’album graphique Albert Kahn (Glénat), qui met en scène la vie étonnante de ce banquier alsacien — juif, humaniste, célibataire, sans descendance — dont l’ambition ne fut jamais d’accumuler pour lui-même, mais d’ouvrir des fenêtres sur le monde pour les autres.

On entre dans ces pages comme on franchit les portes de son fameux « Cercle autour du Monde » à Boulogne, ce salon lumineux où se réunissaient boursiers, universitaires et intellectuels de tous horizons. L’auteur Didier Quella-Guyot, fasciné par les Archives de la planète et le silence enveloppant cette figure relativement méconnue, compose un portrait en demi-teinte : celui d’un homme « à la discrétion personnelle n’ayant d’égale que son ouverture au monde », tel qu’il le confie dans l’entretien qui accompagne l’album.

Albert Kahn s’affranchit d’emblée de l’image figée du capitaliste de la Belle Époque. Il nous apparaît comme un esprit en mouvement, animé par une soif insatiable de découvrir et comprendre l’altérité. Pour lui, « apprendre, avoir des diplômes, se cultiver, sont des clés pour comprendre le monde », mais il ne s’en contente pas. Il appelle à la découverte active, à s’informer, à bouger et se bouger : « L’immobilité est un piège pour l’esprit ». C’est ainsi qu’il imagine ses fameuses Bourses autour du Monde, invitant de jeunes agrégés à parcourir le globe pour rencontrer la réalité même des peuples.

Le banquier se double ainsi dans l’album d’un passeur d’idées et de sensibilités. Derrière ces mots simples se cachent une foi presque candide en la fraternité universelle, un idéal républicain qui l’anime et qu’il veut incarner à travers les images et les récits que ses opérateurs, véritables reporters de terrain, rapportent du monde entier. Il s’agit de documenter la marche du monde, à travers ses différents peuples, mais aussi les paysages qui le composent.

L’album restitue très bien ce paradoxe d’un homme riche mais rétif au luxe, fuyant les mondanités mais soucieux de trouver un havre de paix dans ses jardins personnels. On découvre un Albert Kahn porteur d’une ambition colossale : archiver le monde en mutation, pour les générations futures.
Cela lui est d’ailleurs coûteux sur le plan personnel, puisque ça hypothèque ses relations amoureuses. Et c’est dans cette tension entre humilité personnelle et projet titanesque que réside la justesse de regard des auteurs.

Sans verser dans l’hagiographie béate, même s’il considère son sujet avec beaucoup de respect, Albert Kahn nous invite à réfléchir à ce que signifie réellement « voir » : non pas posséder, mais comprendre. À l’heure où les flux d’images saturent nos écrans, le projet d’Albert Kahn – cette quête de fraternité par la connaissance – constitue une leçon salutaire, et ô combien contemporaine.

Albert Kahn, Didier Quella-Guyot et Manu Cassier
Glénat, juin 2025, 96 pages

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3.5