Islands : l’îles des naufragés

Peut-on vivre éternellement au paradis ? C’est la question amère qui traverse Islands (Grand Prix à Reims Polar 2025), le nouveau film de Jan-Ole Gerster, comme un écho lancinant. Sous le soleil de Fuerteventura, Tom, entraîneur de tennis dans un hôtel de luxe, semble englué dans une routine hébétée : journées mécaniques sur le court, nuits d’ivresse et de solitude. Un quotidien de carte postale vidé de toute ambition, où les visages changent mais les gestes restent les mêmes. À la manière d’un rêve éveillé, le cinéaste allemand orchestre une mise en scène cérébrale, presque onirique, pour bousculer cet antihéros figé dans le temps.

Le synopsis ne trompe pas : lorsqu’une famille de vacanciers débarque, le fragile équilibre de Tom vacille. La complicité naissante avec Anne, son mari Dave, et leur fils Anton, agit comme un révélateur. Tom croit reconnaître Anne, comme si le passé cherchait à ressurgir sous cette lumière artificielle. Le malaise s’installe, et l’intrigue bascule lorsque Dave disparaît mystérieusement. Rapidement, Tom et Anne deviennent suspects. Mais plus qu’un simple polar, Islands est d’abord un voyage intérieur, un questionnement sur l’identité, le désir, et le renoncement.

L’enfer au paradis

Gerster poursuit ici sa réflexion entamée dans Oh Boy (2012), en scrutant la dérive existentielle d’une génération en suspens. Tom erre dans un lieu où le temps semble aboli, une station balnéaire transformée en purgatoire pour adultes fatigués. Derrière l’illusion du décor paradisiaque, la mise en scène saisit l’absurde de cette vie sans attache. Le moindre échange humain devient un effort, une brève accalmie dans une mer de superficialité. Même sa relation avec María, l’hôtesse d’accueil (interprétée par Bruna Cusí, aperçue dans Border Line), est marquée par une distance symbolique : un comptoir trop haut, des horaires jamais alignés, une intimité avortée.

Tout change avec l’arrivée d’Anne (Stacy Martin, envoûtante et ambiguë) et de sa famille. Gerster joue avec les codes du thriller hitchcockien, convoquant femme fatale, souvenirs troublants et disparition inexpliquée. Mais Islands se garde bien de s’y abandonner totalement. Le suspense reste diffus, presque secondaire. Ce qui compte, c’est le cheminement intérieur de Tom, incarné avec finesse par Sam Riley (Control, Sur la route, Radioactive, Orgueil et Préjugés et Zombies). Son jeu tout en retenue traduit à merveille ce lent retour à la vie – ou du moins à une forme de conscience. Peu à peu, il sort de sa torpeur, prend soin d’Anton, cherche une place dans ce microcosme éclaté. Peut-il devenir quelqu’un d’autre ? Peut-il enfin grandir ?

Des âmes à la dérive

La réalisation, elle, épouse la vacuité du lieu. Plans fixes, répétitions, décors arides. Gerster évoque parfois Un jour sans fin, sans l’humour salvateur. Ce choix, assumé, pourra désarçonner voire lasser. La narration avance au rythme d’un homme qui n’attend plus rien, et cela se ressent : les lenteurs pèsent, les dialogues s’effilochent, la tension s’effrite malgré les efforts de la partition élégante signée Dascha Dauenhauer.

Sans être totalement abouti, Islands séduit par son audace formelle, son regard mélancolique sur la fin d’une époque, le désenchantement d’une jeunesse prolongée artificiellement, et la beauté morne de son décor. Il faut accepter de s’abandonner à son rythme alangui pour en saisir la portée émotionnelle. Entre drame existentiel et récit de rédemption, Gerster livre une œuvre fragile mais touchante, qui interroge avec intelligence notre rapport au vide, au fantasme, et à ce que signifie, au fond, vivre une vie qui n’avance plus. Une belle dérive, à la fois solaire et désabusée.

Islands – bande-annonce

Islands – fiche technique

Réalisation : Jan-Ole Gerster
Scénario : Jan-Ole Gerster, Blaz Kutin, Lawrie Doran
Interprètes : Sam Riley, Stacy Martin, Jack Farthing, Dylan Torrell
Directeur de la photographie : Juan Sarmiento Grisales
Musique :  Dascha Dauenhauer
Montage : Matthew Newman & Antje Zynga
Production : Jonas Katzenstein & Maximilian Leo
Sociétés de production : Augenschein, Leonine Studios, Schiwago Film
Pays de production :  Allemagne
Distribution France : Jour2Fête
Durée : 2h03
Genre : Thriller
Date de sortie : 2 juillet 2025

Islands : l’îles des naufragés
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.