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“Mauvais Monstre T.03” : peluche en sursis

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Avec ce troisième tome de Mauvais Monstre, Enzo Berkati confirme une prédisposition intéressante : celle qui consiste à capter les frémissements de l’adolescence à travers le filtre du fantastique, tout en préservant une légèreté de ton qui n’édulcore jamais la complexité des émotions abordées. Dans ce nouvel opus paru chez Glénat, les masques tombent… ou tiennent tant bien que mal.

Car le déguisement, au cœur du récit, n’est pas seulement une couverture de tissu – ici, celle d’un ours en peluche XXL censé travestir “Machin”, le “mauvais monstre” d’Éloïse, en compagnon inoffensif baptisé “Ed”. Il fait écho à un malentendu existentiel : comment se faire aimer quand on n’est pas conforme ? Comment donner le change quand le monde exige des monstres “présentables”, et que le vôtre, informe, rebelle et muet, refuse d’obéir aux normes ?

Éloïse tente donc l’impossible : intégrer le monstre au cadre domestique, convaincre ses parents (trop heureux de voir leur fille “dans la norme”) et toute sa classe – théâtre du jugement social par excellence – qu’elle aussi, désormais, possède son monstre. Cela vire rapidement à la comédie des faux-semblants, que l’auteur orchestre avec une ironie douce-amère bien dosée.

Mais si ce volume est, comme annoncé, “celui de tous les dangers”, c’est parce qu’il introduit la tension du dévoilement. On pressent à chaque page que le tissu pelucheux craquera. Et les risques sont lourds : les enfants affublés de “mauvais monstres” sont envoyés dans un mystérieux centre de réhabilitation, sorte de Goulag version jeunesse, dont nul ne revient. Un détail qui introduit une pointe d’angoisse dans ce conte initiatique. La société que dépeint Enzo Berkati est féroce, obsédée par le contrôle, la conformité, le paraître.

On retrouve dans ce tome les ingrédients qui faisaient la force des précédents : la justesse des dialogues, les micro-dynamics de groupe, le regard acéré sur les interactions adolescentes. Le professeur qui accorde généreusement 15 minutes de parole à Éloïse pour éviter d’enseigner campe en quelques cases une figure aussi absurde que familière. Stéphanie, intriguée par les revirements en cours, et Célie, dont la complicité avec Éloïse prend de l’épaisseur, viennent étoffer le propos, où l’amitié tangue, se teste et se réinvente.

Mention spéciale pour l’expédition au château, haut lieu symbolique où les déguisements se froissent et les masques menacent de tomber. Ce passage aux accents de fable noire joue sur les codes du danger imminent – couloirs piégés, surveillance sourde, tension croissante – tout en offrant une parabole bienvenue : même bien habillés, les monstres dérangent.

Au-delà de la fiction, Mauvais Monstre continue d’explorer le regard des autres comme instance de jugement, mais aussi la peur de soi, de ce qui nous échappe en nous-mêmes. En ce sens, les monstres de Berkati ne sont pas seulement des doubles adolescents, ils sont aussi les figures troublantes de nos contradictions : trop visibles pour être ignorées, trop divergentes pour être acceptées…

Mauvais monstre (T.03), Enzo Berkati 
Glénat, juin 2025, 80 pages

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