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L’Aventura : À la recherche du réel perdu

Après leur Voyages en Italie, Jean-Phi et Sophie décident d’y retourner pour de nouvelles vacances, mais en Sardaigne cette fois, et avec leurs enfants : une fille de 12 ans, d’une précédente union de Sophie, et leur fils de 3 ans. Tout s’y déroule de la manière la plus ordinaire du monde, autrement dit de la manière la plus intéressante qui soit. Parce qu’elle ne triche pas avec cet ordinaire, parce qu’elle en reprend loyalement les formes, Letourneur réussit, encore une fois, à en manifester subtilement toute la complexité et la profondeur émouvante.

Les films de Sophie Letourneur suivent un rythme toujours à peu près semblable : un début cacophonique, des corps et des voix qui s’entremêlent, s’entrecoupent, des visages isolés par le montage, le tout saturé d’incommunicabilité, puis, généralement, non sans quelques retours ponctuels au chaos, les choses s’apaisent, s’éclaircissent, et de là émerge une certaine joie, toujours doublée en même temps d’une certaine mélancolie. Il est un peu pénible d’entrer, malgré l’humour, dans un film de Letourneur, tant les personnages semblent d’abord se manquer, ne pas se voir ni s’entendre. C’est que Letourneur filme des quotidiens, et que dans les quotidiens, il y a des hommes et des femmes quotidiens, entretenant des rapports quotidiens. Dans l’extraordinaire, on se regarde, on se parle en se regardant, on est requis par la situation, et cela donne naturellement de beaux champs/contre-champs bien ordonnés. Les champs/contre-champs de Sophie Letourneur sont souvent alambiqués, apparemment mal fichus, parce que le quotidien, c’est le lieu du laisser-aller, de la méprise et du lapsus, c’est-à-dire le lieu de la vérité et de la vie. Et ce que vient capter la réalisatrice, ce sont justement ces interstices de vérité brute affleurant de l’agitation lunaire du quotidien.

Un mot, un plan, un effet de montage, et tout est dit : la peur de vieillir de la mère, la solitude de la fille, la confirmation progressive, pour le père, que son couple est mort. Tout cela aurait pu se dire à travers de grandes tirades, jouées par d’anciens de la Comédie-Française tentant leur chance au cinéma. Ici, tout se dit comme dans la vraie vie, insensiblement, imperceptiblement, à bas bruit. Il suffit d’un long travelling de Philippe Katerine marchant dans une rue de Sardaigne, portant tout le poids invisible de sa sourde peine sur son dos légèrement voûté ; il suffit d’un agacement de l’adolescente devant le très jeune frère qui accapare toute l’attention des parents ; il suffit d’une main posée sur une cuisse froide, ou d’un conflit sur la logistique, pour révéler la profondeur de ce quotidien, ici quotidien de vacances, pas moins quotidien que l’autre au final, avec son schéma répétitif de plages, de glaces à l’eau et de canicules.

Le cinéma n’est jamais autant lui-même que dans cette façon de se saisir du tout-venant de l’existence pour mieux en exposer les inaperçus, les secrets. Le réel, c’est tout ce qu’on ne voit pas à force de le vivre. Ainsi, le cinéma prend-il en charge de reproduire, reconstituer, rejouer ce réel pour enfin le voir, et, en un sens, enfin le vivre. Dans l’Avventura d’Antonioni, son amant et sa meilleure amie recherchent une femme disparue. Chez Letourneur, ce qui a disparu, ce qui a toujours déjà disparu, c’est le réel, le moment vécu, et c’est au cinéma de le retrouver, de le restituer enfin dans toute sa richesse sensible, affective, symbolique. Il n’est de réel que revisiter par le plan et le montage, sans quoi les instants s’enchevêtrent sans s’écouter les uns les autres, telle une famille légèrement dysfonctionnelle en vacances. Le cinéma recolle les bouts, redéploie une unité et une totalité : rend la vue et la mémoire. Il n’est d’expérience que par le cinéma, car lui seul sait combien telle parole anodine, telle plaisanterie innocente transporte avec soi toute la trame cachée des événements. On n’a rien vu tant qu’on ne l’a pas revu.

Cette conviction, Letourneur en fait un procédé central de ses films, en particulier de ses deux derniers, dans lesquels on voit les personnages eux-mêmes s’employer à retracer les menus faits de leur existence. Mais on aurait tort de considérer ce procédé comme redondant. Entre l’événement vécu et l’événement raconté, il y a toute l’épaisseur de l’indicible. Et, par ailleurs, les moments de réminiscence familiale font encore pleinement partie de la vie. Ce qui est le plus émouvant sans doute, c’est, à travers ce procédé, de pouvoir apprécier ce rapport du dicible et de l’indicible, du factuel et du réel. Ces réminiscences sont assez scrupuleuses ; le détail le plus anodin y est consigné ; ce qui ne manque pas de créer un effet comique. Mais quand ces listes à la Prévert sont replacées dans l’élément vital, alors il apparaît avec une clarté inouïe à quel point rien n’est anodin, jamais.

Le personnage de Jean-Phi, le père, joué par Philippe Katerine, émet des doutes quant à l’intérêt de faire un film à partir de tous ces souvenirs, parce que, dit-il, « ça ne parle de rien ». Sa femme, jouée par Sophie Letourneur elle-même, lui répond qu’au contraire : « ça parle tout ». L’esthétique de Letourneur est comme tout entière contenue dans ce simple dialogue. C’est dans ses creux, dans ses vides apparents, que la vie est paradoxalement la plus dense. Comme pour enfoncer le clou, la cinéaste choisit de faire raconter, mais sans le montrer, le seul événement un peu aventureux du séjour, quand la famille, ayant oublié la clef de son logement, dut y entrer par effraction. La vraie aventure, semble-t-elle nous dire, n’est jamais celle que l’on raconte, car elle dévoile un sens trop lourd à assumer. On ne raconte que le prodige, car il est généralement superficiel.

On ne saisit sans doute pas suffisamment le niveau de sophistication des films de Letourneur. Tout y paraît, en effet, simple, prosaïque, d’une banalité presque humiliante, tant notre propre existence se reflète en elle un peu trop fidèlement. Mais à celui qui accepte ce dépouillement, qui vient au cinéma non pour rêver, mais pour voir, un amour renouvelé de la vie s’éveillera dans son cœur, un enchantement un peu triste, tout pénétré de la drôlerie et de la fragilité des choses.

L’Aventura : bande-annonce

L’Aventura : fiche technique

  • Titre original : L’Aventura
  • Réalisation : Sophie Letourneur
  • Scénario : Sophie Letourneur et Laetitia Goffi
  • Distribution : Philippe Katerine : Jean-Philippe ; Sophie Letourneur : Sophie ; Bérénice Vernet : Claudine ; Esteban Melero : Raoul
  • Photographie : Jonathan Ricquebourg
  • Son : Charlotte Comte, Carole Verner et Laure Arto
  • Montage : Sophie Letourneur
  • Production : Sophie Letourneur, Tristan Vaslot, Mathieu Verhaeghe et Thomas Verhaeghe
  • Société de production : Tourne Films et Atelier de Production
  • Société de distribution : Arizona Distribution
  • Budget : 700 000 euros
  • Pays de production : France
  • Langue originale : français
  • Durée : 100 minutes

 

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Le Rire et le Couteau : La rage, la plaie et le désir

Le Rire et le Couteau de Pedro Pinho surgit comme une onde tellurique dans le paysage cinématographique contemporain. Ce film-monstre de 3h31, sélectionné à Un Certain Regard, déploie une cartographie sensuelle et politique des corps en mouvement entre Portugal et Guinée-Bissau. À travers le périple de Sergio, ingénieur aux yeux grands ouverts sur l’altérité, Pinho compose une symphonie de chair et de paroles où chaque scène palpite d’une vitalité contagieuse. Entre érotisme des discours et critique postcoloniale, le réalisateur portugais invente rien moins qu’une nouvelle grammaire du réel – frémissante, odorante, électrique. Un film-monde qui, comme son titre l’annonce, caresse et entaille avec une égale générosité.

Dans un film polyphonique intitulé Le Rire et le Couteau, inclassable, mêlant érotisme de la parole et critique de nos conforts des Blancs postcolonialistes, Pedro Pinho crée un film-vie, une œuvre-monde fébrile et labile de 3h31. Un dépaysement face à nos étroites catégories d’Occidentaux privilégiés. Le Rire et le Couteau déplace en nous des perspectives, remanie des certitudes, bouscule des territoires autant qu’il sidère et captive.

Un univers à l’image de son titre

Le Rire et le Couteau ressemble à son titre. Un univers palpitant, déroutant et troublant. Contradictoire et généreux. Éclatant et tranchant. Pénétré d’ailleurs, de chaleur, de torpeur, de sueur, d’odeurs, de ventilateurs, de géographies, d’altérités et de décentrements.

Un ingénieur portugais, Sergio (Sergio Coragem, remarquable), de caractère ouvert, plutôt indolent, perméable et disponible à l’imprévisibilité, voyage en Guinée-Bissau pour vérifier la faisabilité d’une route entre désert et forêt. À partir de cette trame narrative et à travers les yeux toujours attentifs, (faussement ?) candides et curieux de Sergio, Pedro Pinho livre un récit qui procède par prolifération et fièvre, foisonnement de rencontres et éruptions dansantes.

Une réalité frémissante

Immédiatement, ce qui happe le regard de Sergio comme celui du spectateur, c’est l’extrême réalité que le film capte, une réalité jamais vue, jamais filmée de cette manière, frémissante et sensuelle. Une vie pulsatile, jaillissante, proche et lointaine, étrange et étrangère, épuisée et enfiévrée. C’est là le cœur du film, qui bouscule toutes les normes narratives et insuffle du vivant, du mouvant, de l’aventure.

L’aventure du vivant : la vie mène la danse, la caméra poursuit

Le credo de Pedro Pinho pour filmer est : La vie se déploie, la caméra poursuit. Et c’est exactement ce que l’on ressent dans cet entretien infini des métamorphoses que la caméra enchevêtre et prolonge.

Peu importe presque l’histoire avec son fil narratif conventionnel, ce qui pousse ici Pedro Pinho à filmer, c’est autre chose : les regards qui se fondent en rencontres possibles, les cultures et les sangs qui se jaugent, les scènes de sexe comme modes de circulations et discours qui abolissent furtivement les anciennes aliénations, les vies modestes et joyeuses affairées à ce qui les mène du côté de la fête, de l’euphorie et du désir.

Érotique des discours : musicalité cassavetienne des scènes

Et puis, dans cette énergie vitale bruissante, Le Rire et le Couteau travaille la matérialité des discours. Beaucoup de personnages, secondaires ou non, s’enflamment par la parole ou s’en emparent charnellement. Et Sergio, sorte d’ethnographe (à la place du réalisateur et du spectateur), écoute et se fascine par cette musicalité.

Si Le Rire et le Couteau s’autorise à ne jamais être binaire, accostant l’Afrique queer avec quasi volupté et tendresse, les tribulations de Sergio nous amènent à rencontrer une frange d’ouvriers portugais ultra-masculinistes fêtant l’anniversaire de la fille de l’un d’entre eux dans une scène puissante et belle, proche de Husbands de Cassavetes.

Surtout, une scène entre Sergio et une prostituée de Guinée-Bissau est d’une intensité de filmage, de ton, de points de vue et de renversements sur les pseudo-compassions (dominations ?) et préoccupations des anciens colons blancs qu’à elle seule, elle justifie de traverser ce film enivrant et questionnant.

Bande-annonce : Le Rire et le Couteau

Fiche technique : Le Rire et le Couteau (O Riso e a Faca)

  • Titre original : O Riso e a Faca
  • Réalisation : Pedro Pinho
  • Pays de production : Portugal
  • Année de production : 2025
  • Durée : 3h31
  • Genre : Drame polyphonique, film-vie
  • Section officielle : Un Certain Regard – Festival de Cannes 2025

Distribution principale

  • Sérgio Coragem : Sergio, un ingénieur environnemental portugais
  • Cleo Diára : (rôle non précisé)
  • Jonathan Guilherme : (rôle non précisé)

Équipe technique

  • Scénario : Pedro Pinho
  • Photographie : (directeur de la photographie non mentionné)
  • Montage : (monteur non mentionné)
  • Musique : (compositeur non mentionné)
  • Production : (société de production non mentionnée)

Synopsis

Un ingénieur portugais, Sergio, accepte une mission en Guinée-Bissau pour étudier la faisabilité d’une route entre désert et forêt. Il y développe des relations complexes avec des habitants locaux tout en enquêtant sur la disparition inexpliquée de son prédécesseur. À travers son regard candide et curieux, le film explore les rencontres, les discours enflammés et les tensions postcoloniales dans un récit qui procède par prolifération et fièvre.

Festivals et récompenses

  • Sélection officielle – Un Certain Regard, Festival de Cannes 2025
  • Cleo Diára a remporté le Prix d’interprétation féminine Un Certain Regard pour son rôle dans le film

Notes de production

  • Le film a été ajouté après l’annonce initiale de la sélection cannoise
  • Pedro Pinho y développe une approche sensorielle, captant une réalité jamais filmée de cette manière, frémissante et sensuelle
  • Tourné en Guinée-Bissau, il mêle langues locales et portugais

Thématiques

Postcolonialisme, érotisme de la parole, critique des privilèges occidentaux, relations Nord-Sud, musicalité des discours.

Roulette et cinéma : quand le hasard fait tourner les récits

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La roulette incarne plus qu’un simple jeu de hasard : elle est devenue, au fil des décennies, un symbole fort au cinéma. À la fois élégante, mystérieuse et porteuse de tension dramatique, elle offre un décor idéal pour explorer les notions de chance, de stratégie… et de destin.

🎲 Un motif narratif récurrent

Qu’il s’agisse de thrillers psychologiques ou de drames flamboyants, la roulette apparaît régulièrement comme un élément central de l’intrigue. Elle cristallise les enjeux des personnages, leur rapport au risque, leur désir de contrôle ou leur abandon à l’aléatoire.

Quelques scènes emblématiques lui ont même offert une place de choix dans l’histoire du cinéma.

🎞️ Les films où la roulette tourne… jusqu’à l’ultime rebondissement

Voici une sélection de films cultes où la roulette devient un ressort scénaristique à part entière :

🎬 Titre du film 📅 Année 🎥 Réalisateur 💡 Contexte autour de la roulette
Casino 1995 Martin Scorsese Le jeu comme instrument de pouvoir et manipulation à Vegas
Run Lola Run 1998 Tom Tykwer La roulette comme symbole du destin et du changement
Diamonds Are Forever 1971 Guy Hamilton (James Bond) Scène emblématique dans un casino glamour de Las Vegas
Indecent Proposal 1993 Adrian Lyne Suspense émotionnel autour d’une mise audacieuse
The Cooler 2003 Wayne Kramer Atmosphère dramatique dans un casino traditionnel

🧠 La psychologie du joueur à l’écran

La roulette, malgré son caractère aléatoire, est souvent présentée dans les films comme un test de caractère. Elle révèle :

  • Le tempérament du joueur : impulsif, méthodique, désespéré
  • Le basculement narratif : un choix, une mise, un tournant dans l’histoire
  • Le rapport au destin : accepter de tout risquer sur une couleur, un numéro…

Son esthétique cinématographique – le tapis vert, la bille qui tourne, les regards tendus – confère à la scène une dimension presque théâtrale.

🎥 Pourquoi la roulette fascine le cinéma

La fascination vient du contraste entre la simplicité des règles et la complexité des émotions qu’elle suscite. Elle incarne :

  • Le frisson du risque
  • L’ambiance feutrée des casinos mythiques
  • Le moment précis où tout peut basculer

🎡 Une esthétique au service du récit

Au-delà de son rôle dans l’intrigue, la roulette séduit les réalisateurs par sa dimension visuelle et sonore. Le mouvement circulaire de la roue, le cliquetis de la bille, les contrastes de couleurs sur le tapis : autant d’éléments qui créent une ambiance reconnaissable et propice à l’intensité dramatique. Elle agit comme un signal scénographique, une anticipation de dénouement, et parfois même un miroir des tourments intérieurs des personnages. Rarement un objet aussi simple aura offert autant de richesse narrative et esthétique au cinéma.

🌀 Entre tension narrative et symbolique universelle

La roulette ne sert pas uniquement de décor dramatique : elle incarne une métaphore universelle de l’incertitude humaine. Sa présence dans le récit souligne que, comme dans la vie, les choix ne garantissent jamais les résultats, et les personnages doivent accepter ce flou comme partie intégrante de leur trajectoire. Qu’elle soit mise en scène dans un moment de doute, de confrontation ou d’abandon, elle agit comme révélateur des failles, des espoirs et des paradoxes propres à chaque protagoniste.

🔮 La roulette comme trace du destin dans le regard du spectateur

Au-delà de son impact sur les personnages, la roulette agit également sur le spectateur comme un stimulus émotionnel. Son apparition à l’écran provoque une montée de tension quasi instinctive, alimentée par le bruit de la bille, les silences qui l’entourent et les enjeux qu’elle cristallise. Elle devient le témoin visuel du choix, du hasard, mais aussi de la projection intime que le spectateur fait sur le personnage : que ferait-on à sa place ? En cela, elle dépasse sa fonction scénaristique pour devenir un point de résonance universel entre fiction et réalité.

🧭Le hasard en rôle principal

Figure symbolique, elle stimule autant l’imaginaire des réalisateurs que celui des spectateurs, en incarnant les tensions entre hasard, maîtrise et destinée.

Et si l’issue reste incertaine, c’est justement cette incertitude que le cinéma parvient à sublimer avec force et profondeur.

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Superman : au service de l’humanité

Entre overdose de super-héros et renouvellement d’une franchise qui n’a jamais connu le succès des Avengers, le retour de l’Homme d’Acier au cinéma est pourtant porteur d’espoir. Les figures héroïques en sont la source, afin d’insuffler au public une dose d’optimisme. Le Superman de James Gunn en est imprégné, si bien qu’on se laisse volontiers happer par la lumière du personnage, profondément humain. Le cinéaste réussit à en faire une figure touchante, dans une odyssée qui le confronte à sa vulnérabilité et à l’échec. Et c’est en cela que ce nouveau portrait, guidé par la compassion, bouleverse et mérite qu’on lui accorde notre temps et notre soutien.

Alors que Marvel Studios continue (péniblement) à croire en son multivers super-héroïque, James Gunn et le producteur Peter Safran se démènent pour ressusciter la franchise de leur concurrent direct. Un défi presque insurmontable, alors que les cendres du DC Extended Universe (DCEU), initié par Zack Snyder, viennent tout juste de se refroidir. Pourtant, le choix de confier à Gunn cette relance face aux Avengers n’est pas anodin. Malgré les contraintes inhérentes aux films de studios, souvent synonymes de concessions et de résultats bancals, Gunn demeure l’un des rares cinéastes à avoir imposé et affiné une signature artistique forte. Avec Les Gardiens de la Galaxie vol. 3, il boucle une trilogie aussi déjantée qu’émouvante, mélange savant d’humour décalé et d’émotion brute. Entre-temps, son passage chez DC avec The Suicide Squad lui a valu un succès public et critique instantané, réussissant à faire oublier l’œuvre inégale et chimérique de David Ayer. Cette double réussite offre un socle solide et une crédibilité rare pour relancer une franchise aussi emblématique que délicate.

Tous les voyants sont au vert pour que Gunn insuffle à cette nouvelle franchise – baptisée Gods and Monsters – l’élan nécessaire pour démarrer sur de bons rails. Mais subsiste toujours l’angoisse du premier pas, celui qui peut coûter les 225 millions de dollars investis dans le film et la crédibilité d’un studio déjà fragilisé. L’échec cuisant de Green Lantern, porté par Ryan Reynolds, témoigne de la difficulté à faire renaître ces icônes. La question demeure donc : Gunn a-t-il vraiment trouvé la recette du succès face à de tels enjeux, au-delà du simple effet nostalgique ou de l’attrait marketing ?

Héros de demain

Outre la partition iconique de John Williams – subtilement réarrangée par John Murphy – qui accompagne une entrée en scène spectaculaire, la silhouette du héros se distingue immédiatement : cape rouge, slip rouge, et le S emblématique. Ce n’est donc ni un avion, ni un oiseau. Ce Superman-ci n’est pourtant pas le sauveur invincible que l’on connaît. Comme le précise le carton d’ouverture, il s’agit d’un héros en chute libre, confronté à ses premiers échecs, qu’ils soient physiques, sentimentaux ou en termes de popularité. Sa vulnérabilité ne provient ni de kryptonite ni d’un soleil rouge, mais d’une dimension plus humaine et existentielle. Gunn conserve ainsi l’esprit et la trame du comic All-Star Superman, œuvre qui condense l’essence même du justicier kryptonien : un protecteur de l’humanité souffrant d’une maladie incurable. Face à sa propre finitude, Superman entame une série de Travaux, à l’instar d’Hercule, incarnant une quête universelle de sens et de dépassement.

Comme le proclamait si justement Jor-El (Marlon Brando) dans le film original de Richard Donner : « Vis comme un mortel, pour découvrir ta force et tes pouvoirs. Mais garde toujours au cœur la fierté de ton héritage. Ils ont la vocation de la grandeur. Il ne leur manque que la lumière pour leur montrer la voie. Pour cette raison entre toutes, leur aptitude au bien, je leur ai envoyé mon fils unique. » Ce principe fondateur résonne tout au long du film et donne une portée mythologique à cette relecture.

Superman devient ainsi un symbole de dévouement, dont les plus hautes vertus résident dans la compassion et l’acceptation de ses propres limites. Il combat sans détour, ouvertement, dans une quête où amour et solidarité sont les piliers d’un avenir incertain. Cette vision peut sembler mélancolique, voire moins virile que les représentations habituelles de ces dix dernières années, mais elle apporte une profondeur bienvenue. Le spectacle reste pourtant captivant, notamment grâce à un climax impressionnant où Gunn manie habilement une simili « zone fantôme » pour recréer la catastrophe de la faille de San Andreas du film de 1978, tout en gardant une certaine retenue, conscient des enjeux narratifs et financiers.

Le procès de la bienveillance

Succéder à Christopher Reeve, icône du Superman classique, est un défi colossal. Brandon Routh avait échoué à raviver la flamme avec Superman Returns, tandis que Henry Cavill n’a jamais vraiment pu briller dans un DCEU incohérent et sans souffle. David Corenswet hérite d’un rôle complexe, mais il parvient à incarner un Superman dont le costume reflète la force tranquille et les convictions intérieures du personnage. Dans une scène d’interview improvisée avec Lois Lane (Rachel Brosnahan), se dévoile la dualité unique de Clark Kent/Superman, fusion d’une seule personnalité portée par un optimisme inébranlable.

James Gunn ancre son Superman dans la réalité contemporaine, un monde saturé de conflits sanglants, de fake news, et de haine virale sur les réseaux sociaux. Dans ce contexte cynique, la force d’intégrité de Superman devient un véritable acte de résistance. Ce Superman se mue en procès subtil de la bienveillance, une valeur presque utopique dans notre société actuelle. Si ce message peut sembler naïf, il est néanmoins porté avec sincérité et trouve son équilibre lorsque l’humour absurde et décalé – marque de fabrique de Gunn – évite de tomber dans l’excès. Hélas, cet équilibre est parfois fragilisé par une écriture inégale des personnages secondaires, véritables porte-étendards d’un burlesque fonctionnant seulement par intermittence.

On retiendra notamment la coupe au bol et l’allure ringarde du Green Lantern incarné par Nathan Fillion, une sorte de Gardien de la Galaxie fauché, qui aurait pu être un ressort comique, voire dramatique, brillant. Malheureusement, ce personnage – comme tant d’autres – souffre  d’un traitement trop superficiel, bridé par une narration ambitieuse qui peine à contenir cette profusion d’idées et d’intrigues. Même les apparitions de Krypto, qui prêtent souvent à sourire, se limitent à un simple running gag, sans véritable impact sur l’évolution intérieure du héros, lui-même en lutte contre le rejet de l’opinion publique.

Vers la justice et au-delà ?

La trame principale, consistant à arrêter une guerre impliquant les États-Unis (aux sources d’inspiration manifestes), conduit Superman à travers des décors variés, de la Forteresse de Solitude à un terrain de jeu interdimensionnel. Ses actions ont des répercussions lourdes, provoquant la riposte de ses propres partisans. Il cherche à la fois à restaurer sa dignité et à accomplir une quête identitaire profonde. Mais le plan machiavélique de Lex Luthor, incarné par un Nicholas Hoult brillant dans un rôle cartoonesque, complique la donne. Luthor, figure d’une intelligence froide incarnée par une armée de geeks et de cyborgs désincarnés, ressent une frustration palpable d’être éclipsé par l’extraterrestre – comme il aime le rappeler. Cette ambivalence humaine, entre rivalité et empathie, rend le duel passionnant et complexe.

Cette opposition souligne une détresse commune que les deux antagonistes ne parviennent jamais à réprimer totalement. Leur différence fondamentale réside dans leur entourage respectif. Superman y trouve un avantage, soutenu par le « Justice Gang » – Green Lantern, Hawkgirl, Mister Terrific –, l’équipe de reporters du Daily Planet, et ses parents adoptifs. Par cette dynamique, James Gunn parvient à traduire cette lueur d’espoir emblématique des comics, portée par des héros imparfaits mais profondément humains. On y trouve son compte et on en redemande.

Malgré quelques défauts persistants, cette nouvelle incarnation de Superman réchauffe le cœur et offre à DC une occasion précieuse de rebondir. On espère qu’il ne s’agit pas d’un simple sursis pour une franchise maudite, marquée par de nombreuses déconvenues. Ce film pourrait bien être la dernière envolée d’un héros qui a encore le pouvoir de rassembler les fans historiques et ceux qui n’ont pas complètement coupé les ponts avec les super-héros. Les dés sont jetés.

Superman – bande-annonce

Superman – fiche technique

Réalisation: James Gunn
Scénario : James Gunn, d’après le personnage Superman créé par Jerry Siegel et Joe Shuster et d’après All-Star Superman de Grant Morrison et Frank Quitely
Interprètes : David Corenswet, Rachel Brosnahan, Nicholas Hoult, Edi Gathegi, Anthony Carrigan, Nathan Fillion, Isabela Merced, Skyler Gisondo, Sara Sampaio, María Gabriela de Faría, Wendell Pierce, Alan Tudyk, Pruitt Taylor Vince, Neva Howell
Photographie : Henry Braham
Décors : Beth Mickle
Costumes : Judianna Makovsky
Montage : William Hoy, Craig Alpert
Musique : John Murphy et David Fleming
Production : James Gunn et Peter Safran
Sociétés de production : DC Studios, The Safran Company et Troll Court Entertainment, présenté par Warner Bros.
Pays de production :  États-Unis
Distribution France : Warner Bros. Pictures
Durée : 2h09
Genre : Science-fiction, Action, Aventure
Date de sortie : 9 juillet 2025

Superman : au service de l’humanité
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3.5

Titouan, les enfants du corail : en eaux troubles

Considérés comme les poumons de l’océan, les coraux abritent un écosystème essentiel à la biodiversité marine. Alors qu’ils sont aujourd’hui gravement menacés par le réchauffement climatique, le fondateur de l’organisation Coral Gardeners, Titouan Bernicot, et ses collaborateurs œuvrent pour sensibiliser le public à la nécessité de restaurer les récifs coralliens. Leur initiative continue de mobiliser des bénévoles venus du monde entier, tous préoccupés par la santé d’une planète malade, accablée par une succession de crises climatiques.

Récifs en péril

Direction la Polynésie française, destination souvent réduite à ses clichés de carte postale, mais qui abrite également une organisation non gouvernementale unique, composée de jeunes âgés de 14 à 25 ans. Née en 2017 sur l’île de Moorea, Coral Gardeners s’est donné pour mission de protéger les récifs, dont le blanchissement s’accélère de manière alarmante. En effet, la hausse de la température des océans ne laisse que peu de temps à ces animaux marins pour s’adapter.

Le film s’attarde ensuite sur les actions concrètes mises en œuvre, notamment la technique du bouturage et la création d’une colle naturelle, qui permettent de reproduire de nouveaux coraux à partir de fragments récupérés. Cette méthode s’accompagne d’une sélection rigoureuse des espèces les plus résistantes aux vagues de chaleur de plus en plus fréquentes. Le documentaire met également en lumière l’implication des jeunes, des scientifiques et des volontaires, qui s’expriment avec force et conviction, porteurs de l’espoir d’un avenir plus durable.

Le réalisateur Karim Mahdjouba laisse pleinement la parole à ces voix engagées, qui dressent un état d’urgence face à la situation. Pourtant, malgré ces témoignages forts, le film semble hésiter entre le reportage scientifique et l’outil pédagogique. Le montage rapide, fait de séquences explicatives juxtaposées, nuit parfois à la profondeur du propos. Le manque de contrepoints ou de perspectives extérieures renforce une impression de discours unilatéral, où l’élan militant prend parfois le pas sur la complexité du sujet. Chaque appel à l’action oscille ainsi entre sincérité et didactisme, risquant de vider le message de sa dimension humaine et solidaire initiale.

Jeunesse en vigil

Explorer d’autres récifs que ceux de la Polynésie et suivre leur évolution, comme dans le documentaire Chasing Coral, aurait sans doute permis d’élargir la portée du message et de mieux contextualiser la crise corallienne à l’échelle mondiale. De plus, la redondance des plans aquatiques, souvent statiques, laisse entrevoir des limites budgétaires évidentes. Paradoxalement, alors que le corail est au cœur du sujet, il finit par manquer de véritable présence, au point que l’on en oublie l’un de ses rôles majeurs : celui de transformer le CO₂ en oxygène.

Dans sa dernière partie, le film adopte un ton plus posé et gagne en recul. Bien qu’il cultive un sentiment d’émerveillement dans ses premières images, il n’emprunte jamais le ton du miracle. Le réchauffement climatique y est présenté comme une réalité tangible, dont les conséquences dépassent largement le cadre des récifs montrés à l’écran. Titouan et son équipe en sont conscients et s’engagent dans une campagne visant autant à réparer ce qui peut l’être qu’à encourager un mode de vie plus respectueux de l’environnement.

Ces bonnes volontés, émanant des « jardiniers de l’océan », rappellent l’importance de transmettre un savoir-faire précieux, à la fois scientifique et humain.Titouan, les enfants du corail parvient ainsi à maintenir un cap : celui de l’espoir, porté par une jeunesse investie, bien décidée à préserver un monde habitable – sur terre comme en mer.

Titouan, les enfants du corail – Bande-annonce

Titouan, les enfants du corail – Fiche technique

Réalisation : Karim Mahdjouba
Direction de la photographie : Tim McKenna
Narration : Françoise Cadol
Musique : Stéphane Rossoni
Ingénieur du son : Jean-Luc Casula
Montage : Kealoha Pou
Production : KMH Media Production
Pays de production : France
Distribution France : Panoceanic Films
Durée : 1h09
Genre : Documentaire
Date de sortie : 9 juillet 2025

Titouan, les enfants du corail : en eaux troubles
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3

« Baby » : anatomie du chaos

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Le deuxième tome de Baby, signé Chang Sheng, se pare de gravité. Il ne ralentit pas ; il approfondit. Un cheminement bienvenu, après un premier volume furieusement rythmé, marqué par la survie brute et l’énigme virale.

Nous sommes toujours en décembre 2043, au seuil du « Jour du Jugement », dans les rues crevassées de Taïwan. Le parasite Baby continue de remodeler les corps, transformant les humains en chimères de métal, autant victimes que menaces. Élisa, notre héroïne mi-policière déchue mi-miraculée cyborg, a survécu à l’implantation d’un Baby dans sa main gauche – sans pour autant basculer dans la monstruosité. Une anomalie génétique ? Une exception divine ? Une fusion réussie ?

« Le parasite qui infectait nos corps est déjà mort. Nous ne sommes plus que des défectueux, mi-humains, mi-robots. Mais toi, tu as le pouvoir de fusionner en parfaite symbiose. C’est sûrement pour ça qu’après ta blessure, je t’ai retrouvée presque sans vie. »

Élisa, accompagnée de son acolyte robotique Dr-44, entame un cheminement de plus en plus solitaire et introspectif. Leur relation, teintée d’humour et d’amitié, trouve une issue touchante dans une séquence magnifiquement illustrée par Chang Sheng.

Quand Dr-44 meurt, ce n’est en effet pas seulement une perte affective : c’est un basculement. Élisa est bientôt recueillie par un groupe de survivants, marginaux mais lucides, dans un refuge inattendu. Là, deux figures émergent : un mangaka à l’origine involontaire du chaos – ses histoires ont inspiré les expérimentations scientifiques ayant donné naissance aux Baby –, et surtout, le Seigneur de la Terre, silhouette aussi fascinante qu’inquiétante. « C’est une fusion entre son corps infecté par Baby et les ordinateurs surpuissants du porte-avion », lui dit-on. « C’est par le biais de ces ordinateurs que sa conscience peut accéder au réseau mondial et aux satellites… »

Cet homme, qui « agit comme une sorte de radiotélescope », va aider l’héroïne à trouver comment gérer sa dualité, prendre le dessus sur son hôte. Parallèlement, les autres survivants du premier tome échouent dans un bunker qui devait être synonyme d’espoir et de paix relative. C’était sans compter sur le destin…

Le tome avance vers un dénouement que l’on sent imminent. Le bunker, espoir fantasmé, n’est qu’un leurre – dévasté par les mécanos. Les organos eux-mêmes, ces ennemis jusque-là caricaturaux dans leur violence, prennent une tournure plus trouble. Que sont-ils, au fond ? Les produits d’une erreur humaine ? Les gardiens d’un nouvel ordre ? Leur rôle reste ambigu, comme si Chang Sheng s’amusait à bousculer nos repères.

Sur le plan graphique, rien à redire. Chang Sheng continue de tutoyer l’excellence. Les planches regorgent de détails, qu’il s’agisse des architectures en ruine ou des visages marqués par la douleur. Les scènes d’action explosent sans jamais perdre en lisibilité, et les moments de calme sont baignés d’une lumière crépusculaire du plus bel effet. Ce mélange entre virtuosité graphique et narration fluide fait de Baby un manga aussi beau qu’efficace.

Baby (T.02), Chang Sheng
Glénat, juillet 2025, 272 pages

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4

« Le Guide du prisonnier » : droit et dignité en détention

L’univers carcéral demeure opaque, complexe et souvent hostile. Le Guide du prisonnier, publié aux éditions La Découverte par la section française de l’Observatoire international des prisons (OIP-SF), s’impose de ce fait comme un phare documentaire, juridique et éthique. Ouvrage de vulgarisation, guide exhaustif, il est une œuvre de salubrité publique, mise à jour et synthétisant près de trente années d’expertise de terrain, d’analyse législative et d’engagement militant.

Armer les personnes détenues, leurs proches, les professionnel·les du droit, les journalistes ou encore les simples citoyen·nes d’un outil rigoureux pour comprendre, contester et défendre les droits en détention. Voilà l’ambition affichée par ce guide. Car si l’administration pénitentiaire applique les règles avec une rigueur très variable, Le Guide du prisonnier rappelle sans relâche que la prison n’est heureusement pas un désert juridique.

L’ouvrage suit la chronologie du parcours carcéral, de l’entrée à la sortie de prison, avec une clarté toute pédagogique. Le sommaire révèle d’ailleurs une structure par étapes : entrer, vivre, puis sortir de prison, chacune de ces phases déclinée en sous-parties précises.

Comment se déroule le premier jour d’incarcération ? Quels sont les droits à la santé, à la sexualité, à la correspondance ? Comment bénéficier d’un aménagement de peine ? Peut-on contester ses conditions de détention devant la justice ? Chaque section prend la forme de questions-réponses très concrètes, le tout abondamment référencé (articles de loi, jurisprudence, circulaires) et illustré.

Loin d’un manuel sec de droit, le guide donne chair à la matière juridique en décrivant ses écarts d’application dans la réalité carcérale. La préface souligne le cœur du projet : rendre intelligible ce qui, en détention, demeure souvent inaccessible ou volontairement confus. Il s’agit de confronter la règle de droit à sa mise en œuvre effective – ou défaillante.

La part belle est faite aux multiples angles morts de la prison : l’arbitraire de certaines décisions disciplinaires, les écarts dans l’accès aux soins ou aux avocats, la marginalisation des personnes étrangères, la fragilité des recours ou encore les atteintes au droit à l’expression, comme le montre la partie consacrée aux relations avec les médias.

En filigrane, le guide trace un portrait implacable mais précis de l’institution pénitentiaire française : ses rigidités, ses logiques sécuritaires, ses lenteurs structurelles. Mais il sait aussi saluer les avancées, les leviers de défense, les zones de droit encore accessibles. Loin de tout misérabilisme, il outille et responsabilise.

Avec plus de 1000 pages structurées autour de rubriques essentielles – santé, sexualité, formation, travail, spiritualité, aménagements de peine, droits sociaux, recours juridiques – le guide est un outil précieux. Chaque chapitre semble répondre à une double exigence : précision juridique et lisibilité pratique. On y trouve des informations sur les modalités de l’isolement, les soins psychiatriques, le droit de vote en détention, le suivi socio-judiciaire post-carcéral ou encore la gestion de la maternité en prison.

En cela, Le Guide du prisonnier est manuel, mais aussi livre de combat, au sens noble. Il ne nie pas la prison et ses réalités, il les regarde en face, avec lucidité, rigueur et sens de la justice.

Le Guide du prisonnier (Édition 2025), Observatoire international des prisons – Section française
La Découverte, juin 2025, 1056 pages

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5

F1® le film : une course en ligne droite

Depuis les premiers James Bond, Grand Prix ou encore Bullitt, le cinéma met en valeur l’image de la voiture. Tantôt symboles de luxe, fidèles compagnons de route ou instruments de vitesse, les véhicules ont envahi l’écran. Et lorsqu’ils sont calibrés pour la course, comme dans F1, on s’attend à des scènes sensationnelles. Si le film de Joseph Kosinski offre bien des séquences spectaculaires, il convainc davantage sur sa promotion de ce sport d’équipe à haut risque que sur ses qualités cinématographiques. Malgré la présence de Brad Pitt, presque seul sur la piste, F1® le film se limite en effet à un scénario tout tracé.

Technicien dans la modélisation 3D, Joseph Kosinski (Oblivion, Tron : l’héritage) recourt souvent aux caméras embarquées pour traduire la vitesse. Depuis plusieurs années, il souhaitait tourner un film de course. Il a travaillé sur le projet de Le Mans 66 et envisageait alors Tom Cruise et Brad Pitt pour les rôles principaux. Malheureusement, faute d’accord sur le budget, c’est James Mangold qui s’est assis à la place du pilote. Qu’à cela ne tienne, après avoir fait ses preuves grâce à Top Gun : Maverick, le réalisateur américain reprend la route avec F1, qui s’ouvre d’ailleurs sur les 24 Heures de Daytona, une course déjà mise en scène dans Le Mans 66.

Soutenu par le milieu automobile et toute une galerie de pilotes renommés, comme Fernando Alonso, Max Verstappen et Lewis Hamilton, également producteur, F1 a été tourné sur les authentiques circuits de Formule 1, entre Monza, Zandvoort, Las Vegas et Abou Dhabi, durant les saisons 2023 et 2024. Pur blockbuster hollywoodien, le film nous fait voyager à travers le monde, mais se cantonne paradoxalement à une intrigue assez plate au sein d’une seule écurie fictive, APXGP.

Conduite sur les chapeaux de roue

Après un grave accident, Sonny Hayes, incarné par un Brad Pitt iconique, a quitté les circuits de Formule 1 depuis trente ans. Il mène une existence nomade dans sa caravane, mais n’a pas totalement renoncé à son rêve de remporter un jour un Grand Prix. Aussi, lorsque son ancien coéquipier, Ruben Cervantes, lui propose de rejoindre, comme second pilote, son équipe APXGP, Sonny ne peut pas refuser. Au sein de l’écurie au bord de la faillite, il rencontre le rookie Joshua Pearce, alias JP, un homme impétueux qui le juge totalement has been, ainsi que Kate McKenna, une directrice technique ayant progressivement gravi les échelons. Malgré des divergences d’opinions et des conflits internes, en particulier entre Hayes et JP, APXGP doit impérativement prendre du galon pour survivre face à la concurrence.

F1 utilise ainsi largement l’aspiration de Jours de Tonnerre, dont il suit la trame initiale. Un pilote qui rejoint une petite écurie. Un travail de collaboration avec des techniciens. Un objectif de victoire sur les circuits. Cependant, dans F1,  l’adversité a déserté les pistes. Sonny et Joshua n’entretiennent qu’un conflit de façade, essentiellement générationnel, qui se traduit par des piques verbales pas franchement subtiles. Les personnages féminins n’apportent pas plus de profondeur au récit. La mère de Joshua, ultra protectrice, ne sert qu’à questionner la prise de risques des pilotes. Quant à Kate McKenna, première femme à occuper le poste de directrice technique, elle se réduit à une figure de génie obscur de l’aérodynamique. Finalement, le scénario d’Ehren Kruger, à l’instar des Transformers 2, 3 et 4 puis de Top Gun : Maverick, sert plutôt de prétexte à une cascade de scènes d’action. Rush, qui mettait en scène la rivalité entre James Hunt et Niki Lauda, et Le Mans 66, celle entre Ford et Ferrari, développaient des intrigues bien plus fournies. Peut-être parce que les deux films se fondaient sur des faits historiques.

Du réalisme, c’est précisément ce que ne propose pas F1. Crashs à répétition, manœuvres d’antijeu pour ralentir les concurrents, drapeau rouge, les règlements et stratégies de la F1 sont exposés avec une certaine exagération. Et si le film loue l’esprit du sport, en particulier le travail d’équipe, c’est d’une manière caricaturale. Les pilotes et les mécaniciens passent pour des héros, tandis que les financiers restent obsédés par l’appât du gain. Malgré son récit balisé, F1 offre de bonnes scènes de course, même si les prises de vue répétitives et le montage nerveux ne donnent pas vraiment l’impression de vitesse, bien plus ébouriffante dans Le Mans 66. Grâce à la musique d’Hans Zimmer – qui a déjà signé la bande-originale de Rush  et à l’interprétation de Brad Pitt, on ne boude cependant pas son plaisir devant le stand, que l’on soit fan ou non de Formule 1.

F1® le film – Bande-annonce

F1® le film – Fiche technique

Réalisation : Joseph Kosinski
Scénario : Ehren Kruger, d’après une histoire de Joseph Kosinski et Ehren Kruger
Interprètes : Brad Pitt, Damson Idris, Javier Bardem, Kerry Condon, Tobias Menzies, Kim Bodnia
Image : Claudio Miranda
Décors : Mark Tildesley
Costumes : Julian Day
Montage : Stephen Mirrione
Musique originale : Hans Zimmer
Producteurs : Jerry Bruckheimer, Dede Gardner, Lewis Hamilton, Jeremy Kleiner, Joseph Kosinski, Chad Oman, Brad Pitt
Société de production : Copper, Dawn Apollo Films, Jerry Bruckheimer Films, Plan B Entertainment
Pays de production :  États-Unis
Distribution France : Warner Bros. Pictures (cinema), Apple Original Films (VOD)
Durée : 2h35
Genre : Action, Drame
Date de sortie : 25 juin 2025

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3

L’accident de piano : Affreux, bête et suicidaire

Dans un film radical L’Accident de piano d’une grande laideur, Quentin Dupieux met en scène les délires psychopathes d’une influenceuse (Adèle Exarchopoulos) et nous livre là une œuvre suicidaire et débilitante.

Que nous aimions ou pas le cinéma de Dupieux, il faut reconnaître à ce cinéaste une ligne drue : une manière Maverick de dynamiter le processus de fabrication des films.

Il tourne vite des films brefs, il tourne régulièrement, à petit budget, est maintenant courtisé par tous les acteurs-stars et fétichisé par un certain public qui voit en ses films le parangon du rire ou de l’absurde hilarant.

Cette méthode a fait ses preuves. Et fait éclore le meilleur de Dupieux : Le Daim, actuellement son film le plus fou, le plus dingue de la dinguerie de ceux qui continuent à aimer l’humanité mais ne savent pas comment lui dire. Et fabriquent alors un objet non-domesticable, une œuvre-sorcière.

L’Accident de piano est censé dénoncer les avatars malsains et abjects de l’ultra-capitalisme, ce néo-monde inepte où la seule valeur digne de se torturer, de pleurer ou de vivre serait l’argent et comment faire pour parvenir à en gagner sans souffrir ni travailler, sans que jamais l’affect, l’humain, la délicatesse d’un sentiment ou la noblesse d’une émotion ne viennent interférer.

Une youtubeuse (Magaloche) affublée de naissance d’un handicap cynique ou magique au choix : une insensibilité à la douleur commence à se filmer dans des scènes où elle endure bêtement les dangers des souffrances les plus extrêmes. Nous la voyons se faire tomber une machine à laver sur le corps, se faire boxer le visage jusqu’à la tuméfaction, mettre sa main à l’épreuve d’un pic à glace ou autres joyeusetés bêtes. Tout est écrit dans une surenchère grossière, absurde, dévitalisante, et seule l’évidence du talent d’Adèle Exarchopoulos arrive in extremis à surmonter le déficit de langage cinématographique d’une telle litanie.

Le personnage est tellement littéral qu’il n’est même pas construit à la manière d’une Marina Abramovitch, performeuse de l’impossible. Non, ici, Magaloche – vaguement impliquée dans ce qui va donner lieu au titre du film : le coup de l’accident de piano – n’est animée 24h/24 que par la laideur, la bêtise et l’idiotie matérielle et morale dont l’affublent Dupieux.

Rien n’est fin dans ce film. Rien n’est travaillé pour duper ou transcender le système capitaliste d’asservissement par le vide dont le film se voudrait le pourfendeur. Rien ne vient surtout densifier ou concentrer notre intérêt face à un film misanthrope et malade de cette maladie de l’absence d’amour pour l’humanité.

Magaloche stagne, ragne, , hahanne ou tue, taloche la pauvre journaliste qui vient tenter de l’interviewer (on se demande comment Sandrine Kiberlain peut supporter, même au énième degré, d’être maltraitée ainsi à l’écran).

C’est le degré zéro de la laideur condensé dans une sorte de film jusqu’au-boutiste, expérimental, pauvre en cinéma, pauvre en beauté et surtout extrêmement noir et morbide.

L’ensemble vire au film d’horreur (c’est bien, Dupieux y est à l’aise) mais tout y est convenu sauf le jeu plus que vivant et jamais déprimant d’Adèle E.

Fiche technique : L’Accident de piano (2025)

  • Réalisation : Quentin Dupieux
  • Scénario : Quentin Dupieux
  • Musique : Quentin Dupieux (Mr. Oizo) et Chilly Gonzales
  • Photographie : Quentin Dupieux
  • Montage : Quentin Dupieux
  • Costumes : Justine Pearce
  • Son : Guillaume Le Braz

Production

  • Producteur : Hugo Sélignac
  • Sociétés : Chi-Fou-Mi Productions, Arte France Cinéma, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma
  • Distribution : Diaphana Distribution
  • Budget : Non communiqué

Caractéristiques

  • Genre : Comédie noire
  • Durée : 88 minutes
  • Pays : France
  • Tournage : Haute-Savoie (Megève, Combloux) et Var
  • Sortie : 2 juillet 2025

Distribution

  • Adèle Exarchopoulos : Magalie « Magaloche » Moreau
  • Jérôme Commandeur : Patrick Balandras
  • Sandrine Kiberlain : Simone Herzog
  • Karim Leklou : Roméo
  • Gabin Visona : Karim
  • Clara Choï : La coiffeuse
  • Georgia Scalliet : La femme de Patrick

Secrets de tournage

  • 5ème collaboration Dupieux/Exarchopoulos
  • Prothèses dentaires et orthopédiques pour Adèle Exarchopoulos
  • Tournage principal en Haute-Savoie (chalets bourgeois)

« Clémentine » (T03) : le prix du refuge

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Clémentine a trouvé un semblant de paix. Un toit. Une compagne. Un chat. Et même – luxe inespéré dans un monde effondré – une promesse d’avenir. Mais dans l’univers de The Walking Dead, la quiétude n’est jamais qu’un sursis. Ce troisième et dernier tome du spin-off graphique signé Tillie Walden clôt un cycle entamé avec une adolescente à la jambe amputée, endurcie par les morts-vivants, mais encore capable d’attachement. Il s’achève avec une jeune femme confrontée à la violence des vivants.

Ce final, dense et dramatique, procède comme un trait d’union. Le premier exemple, évident, en est l’accouchement d’Olivia, dans un décor post-apocalyptique où l’obstétrique relève bien plus de l’instinct que de la médecine. Résonance potentielle : l’album tout entier semble accoucher dans la douleur d’une nouvelle Clémentine – et d’une nouvelle génération de survivants. 

Le récit adopte cette alternance de calme trompeur et de chaos sanglant qui est devenue la marque de fabrique de The Walking Dead. On croit, un instant, au havre : un village fortifié, une école qui rouvre, des ados qui tombent amoureux… Mais le monde extérieur rôde, et surtout, les failles intérieures. Rien n’est jamais acquis, pas même un peu de douceur. Nouveau trait d’union.

Tillie Walden ne s’intéresse pas tant aux zombies qu’à ce que les vivants deviennent en leur présence prolongée. La peur de mourir n’est ici qu’un miroir de celle, plus profonde, de perdre les siens. Le deuil est omniprésent. Clémentine, comme les autres jeunes de son âge, est une enfant-adulte : privée de scolarité, de rites de passage, de toute progression linéaire. L’amour, l’amitié, la loyauté : tout se négocie dans l’urgence. Le seul luxe reste la confiance – et encore, elle coûte cher.

Dans cette galerie de personnages, une figure émerge avec force : Maria, cheffe magnétique et dangereuse, forgée par l’abandon. Elle s’est inventé une mission, une doctrine, des disciples. Elle rêve de mener d’une main de fer la communauté de Nuuk. Tout ce qui menace sa vision – y compris le désir de partir – devient une menace. À l’idéal communautaire, elle oppose une autorité glaciale, qui verse sans prévenir dans le totalitarisme. Lorsque Clémentine envisage de quitter ce « Jardin », la punition promise est sans appel… N’a-t-on pas déjà aperçu pareil scénario par le passé ? Il n’est pas interdit de le croire.

La série, dans ce dernier volume, atteint une maturité sombre. Clémentine n’est pas une héroïne à l’épreuve de tout : elle est fatiguée, cassée, mais obstinée. Elle veut aimer, malgré tout. Elle veut comprendre, s’attacher, espérer. Même si elle ne le montre pas toujours, même lorsqu’on l’en dissuade, même lorsqu’on la frappe ou qu’on la trahit. Dans cette humanité fragile, chancelante, Tillie Walden offre une relecture féminine et adolescente de l’univers de The Walking Dead, qui laisse affleurer des thèmes telles que la vulnérabilité émotionnelle, le rejet, la différence, l’homosexualité… 

Avec cette trilogie, Tillie Walden n’aura jamais cherché à singer Robert Kirkman. Elle s’empare des codes du survival pour écrire, en creux, une chronique de la jeunesse brisée. La violence y est bien présente, mais elle n’est jamais spectaculaire. Ce qui compte, c’est ce qui survit malgré elle : les liens, la tendresse, le sens du juste. Tant bien que mal.

Clémentine (T.03), Tillie Walden
Delcourt, juin 2025, 256 pages

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3.5

« Dragon Ball : Le Roi Démon Piccolo » : la mue noire du récit

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Dans Dragon Ball, il est un arc que l’on pourrait appeler le « crépuscule du monde humain » : celui où le démon Piccolo Daimaô, incarnant la tyrannie, s’impose comme une ombre menaçante sur le monde. Ce passage, qui débute dans ce tome par la confrontation entre Piccolo et le Roi de la Terre, s’achève lorsque Goku gravit le pilier divin pour rencontrer le Tout-Puissant. Il marque une rupture narrative et symbolique. C’est un moment de mutation, à la fois du personnage principal, du ton général de la série, et même de l’univers lui-même.

Le Roi de la Terre, sorte de chimère anthropomorphe (un chien, souverain des hommes : tout un programme), n’apparaît ici que pour constater sa propre impuissance. Face à Piccolo, il ne représente plus qu’un symbole honorifique vide de sens, une autorité quasi décorative dont la parole ne peut rien contre la terreur incarnée par le démon. Sa défaite sans combat, son rôle de spectateur tétanisé, actent la chute du monde tel qu’il était connu jusqu’ici : celui des lois, des armées, des gouvernements. Piccolo n’est pas un ennemi politique, c’est une apocalypse à visage démoniaque, et le roi, à sa manière, devient le témoin du monde ancien qui s’effondre à grand bruit.

Ce moment est d’autant plus fort qu’il est traité avec une gravité alors inhabituelle pour Dragon Ball. Fini les rires, les combats de tournoi et les gags visuels : Piccolo ne plaisante pas. Son apparition balaie d’un souffle les conventions shônen. Il tue, détruit, impose une logique de chaos total. À ce moment précis, le récit change de paradigme : l’ennemi n’est plus un rival à vaincre, il est une calamité à conjurer.

Né de la séparation du bien et du mal par le Tout-Puissant, Piccolo s’apparente à une sorte de péché originel libéré, un rejeton d’autant plus terrifiant qu’il est lié aux sphères célestes. Son règne ne sera pas seulement celui de la force brute, mais celui de l’inversion de l’ordre : il aspire à détruire les villes, à laisser exploser la violence, à conjurer l’ordre, et à exécuter nos héros. Il piétine jusqu’à l’idée même d’équilibre.

Akira Toriyama, ici en couleurs, pousse sa série vers quelque chose de shakespearien. Piccolo est un antagoniste lugubre, glaçant, capable de cracher des monstres en série. Il est le mal qui désacralise tout ce qu’il touche. Sa prise de pouvoir n’est autre qu’une nuit tombée sur le monde, où même les Dragon Balls sont profanées pour satisfaire un caprice de jeunesse éternelle. Face à lui : un enfant, encore candide mais tellement puissant.

En effet, face à ce mal amoral et absolu, Goku doit agir. Son duel contre Piccolo est d’une violence rare, où la haine et la détermination éclatent sans le filtre de l’humour. Le jeune héros est changé. Et ce qui se dessine en creux de cet arc, c’est une architecture spirituelle. Piccolo Daimaô est l’ombre du Tout-Puissant. La série bascule alors dans une mythologie propre : Kami-sama, la salle du Temps, la dualité ontologique du bien et du mal, tout est déjà, dans une forme primitive. C’est Dragon Ball qui cesse d’être un récit d’art martial pour devenir une cosmogonie.

Ce nouveau tome de Dragon Ball Full Color, le second du nouvel arc, tient toutes ses promesses, en utilisant une scopie plus âpre, moins légère. Dans quelque temps, les Saiyans feront leur apparition pour parachever ce tournant…

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4.5

« OK Corral » : l’éclat du mythe, la poussière du réel

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On croit connaître Wyatt Earp. Ne serait-ce que pour avoir vu ses bottes crisser sur la terre battue d’une ruelle de Tombstone, son regard d’acier scrutant l’horizon du chaos, épaulé par ses frères et son acolyte, le fascinant Doc Holliday. La scène a cristallisé un mythe : celui d’un justicier droit dans ses bottes, figure d’un Ouest sauvage qu’il fallait bien dompter, même au prix du sang. Mais derrière cette façade, que reste-t-il de l’homme, de l’époque, de la vérité historique ? C’est à ce délicat travail de dévoilement que se livre J.D. Morvan dans le très réussi OK Corral, nouvel opus de la collection « La véritable histoire du Far West », publiée par les éditions Glénat en partenariat avec Fayard.

Wyatt Earp, vieil homme presque oublié, hante les plateaux de cinéma d’Hollywood dans les années 1920, comme un fantôme en peine. Il y croise un certain John Ford, peu sûr de lui, et surtout un jeune inconnu appelé à devenir John Wayne. Le vieux marshal, consultant improvisé, devient narrateur de sa propre légende. À la manière d’un Rashômon de l’Ouest, le récit qu’il livre est teinté de doute, de glorification, mais aussi d’amertume. 

La fusillade du 26 octobre 1881 n’est plus seulement une scène d’action : c’est un nœud dramatique, social, politique. En une trentaine de secondes, trois cow-boys tombent sous les balles, trois autres sont blessés, et toute une époque bascule. Car ce que JD Morvan et l’historien Farid Ameur rappellent avec acuité, c’est que le Far West n’est pas une fable morale : c’est un monde en transition, secoué par l’immigration, la corruption, la ruée vers l’or, et l’absence d’État. Un monde de conflits larvés, où la loi est une fiction quand elle ne sert pas des intérêts privés.

Le scénariste tisse habilement son récit sur deux temporalités : d’un côté, la tension nerveuse des événements qui mènent à la fusillade d’OK Corral ; de l’autre, le regard rétrospectif du vieux Earp, confronté à la machine hollywoodienne, qui digère les récits et recrache des mythes. Cette double perspective donne une profondeur rare au récit : à la fois critique du western classique et plongée immersive dans la genèse de la légende.

JD Morvan s’autorise quelques clins d’œil savoureux, dont ces représentations de l’industrie naissante du cinéma. Mais rien d’anecdotique : tout sert à faire sentir le glissement du récit vécu vers le récit fictionnel, et à interroger notre propre rapport au Far West, largement hérité de ces représentations.

Graphiquement, l’album ne déçoit pas. Thomas Tcherkézian et Scietronc, épaulés par Rey Macutay, livrent un travail énergique, expressif, d’une grande lisibilité. 

Comme pour les autres titres de la collection, un dossier historique complète l’album. Celui-ci, passionnant, revient sur les sources disponibles, les zones d’ombre, les interprétations divergentes autour de l’affaire Earp. Ainsi, avec OK Corral, J.D. Morvan et son équipe livrent bien plus qu’un western en bande dessinée. Ils proposent une relecture subtile, historique et critique d’un des moments fondateurs de la mythologie américaine. 

OK Corral, JD Morvan, Thomas Tcherkézian, Scietronc et Rey Macutay 
Glénat, juin 2025, 56 pages

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4