Le Rire et le Couteau : La rage, la plaie et le désir

Le Rire et le Couteau de Pedro Pinho surgit comme une onde tellurique dans le paysage cinématographique contemporain. Ce film-monstre de 3h31, sélectionné à Un Certain Regard, déploie une cartographie sensuelle et politique des corps en mouvement entre Portugal et Guinée-Bissau. À travers le périple de Sergio, ingénieur aux yeux grands ouverts sur l’altérité, Pinho compose une symphonie de chair et de paroles où chaque scène palpite d’une vitalité contagieuse. Entre érotisme des discours et critique postcoloniale, le réalisateur portugais invente rien moins qu’une nouvelle grammaire du réel – frémissante, odorante, électrique. Un film-monde qui, comme son titre l’annonce, caresse et entaille avec une égale générosité.

Dans un film polyphonique intitulé Le Rire et le Couteau, inclassable, mêlant érotisme de la parole et critique de nos conforts des Blancs postcolonialistes, Pedro Pinho crée un film-vie, une œuvre-monde fébrile et labile de 3h31. Un dépaysement face à nos étroites catégories d’Occidentaux privilégiés. Le Rire et le Couteau déplace en nous des perspectives, remanie des certitudes, bouscule des territoires autant qu’il sidère et captive.

Un univers à l’image de son titre

Le Rire et le Couteau ressemble à son titre. Un univers palpitant, déroutant et troublant. Contradictoire et généreux. Éclatant et tranchant. Pénétré d’ailleurs, de chaleur, de torpeur, de sueur, d’odeurs, de ventilateurs, de géographies, d’altérités et de décentrements.

Un ingénieur portugais, Sergio (Sergio Coragem, remarquable), de caractère ouvert, plutôt indolent, perméable et disponible à l’imprévisibilité, voyage en Guinée-Bissau pour vérifier la faisabilité d’une route entre désert et forêt. À partir de cette trame narrative et à travers les yeux toujours attentifs, (faussement ?) candides et curieux de Sergio, Pedro Pinho livre un récit qui procède par prolifération et fièvre, foisonnement de rencontres et éruptions dansantes.

Une réalité frémissante

Immédiatement, ce qui happe le regard de Sergio comme celui du spectateur, c’est l’extrême réalité que le film capte, une réalité jamais vue, jamais filmée de cette manière, frémissante et sensuelle. Une vie pulsatile, jaillissante, proche et lointaine, étrange et étrangère, épuisée et enfiévrée. C’est là le cœur du film, qui bouscule toutes les normes narratives et insuffle du vivant, du mouvant, de l’aventure.

L’aventure du vivant : la vie mène la danse, la caméra poursuit

Le credo de Pedro Pinho pour filmer est : La vie se déploie, la caméra poursuit. Et c’est exactement ce que l’on ressent dans cet entretien infini des métamorphoses que la caméra enchevêtre et prolonge.

Peu importe presque l’histoire avec son fil narratif conventionnel, ce qui pousse ici Pedro Pinho à filmer, c’est autre chose : les regards qui se fondent en rencontres possibles, les cultures et les sangs qui se jaugent, les scènes de sexe comme modes de circulations et discours qui abolissent furtivement les anciennes aliénations, les vies modestes et joyeuses affairées à ce qui les mène du côté de la fête, de l’euphorie et du désir.

Érotique des discours : musicalité cassavetienne des scènes

Et puis, dans cette énergie vitale bruissante, Le Rire et le Couteau travaille la matérialité des discours. Beaucoup de personnages, secondaires ou non, s’enflamment par la parole ou s’en emparent charnellement. Et Sergio, sorte d’ethnographe (à la place du réalisateur et du spectateur), écoute et se fascine par cette musicalité.

Si Le Rire et le Couteau s’autorise à ne jamais être binaire, accostant l’Afrique queer avec quasi volupté et tendresse, les tribulations de Sergio nous amènent à rencontrer une frange d’ouvriers portugais ultra-masculinistes fêtant l’anniversaire de la fille de l’un d’entre eux dans une scène puissante et belle, proche de Husbands de Cassavetes.

Surtout, une scène entre Sergio et une prostituée de Guinée-Bissau est d’une intensité de filmage, de ton, de points de vue et de renversements sur les pseudo-compassions (dominations ?) et préoccupations des anciens colons blancs qu’à elle seule, elle justifie de traverser ce film enivrant et questionnant.

Bande-annonce : Le Rire et le Couteau

Fiche technique : Le Rire et le Couteau (O Riso e a Faca)

  • Titre original : O Riso e a Faca
  • Réalisation : Pedro Pinho
  • Pays de production : Portugal
  • Année de production : 2025
  • Durée : 3h31
  • Genre : Drame polyphonique, film-vie
  • Section officielle : Un Certain Regard – Festival de Cannes 2025

Distribution principale

  • Sérgio Coragem : Sergio, un ingénieur environnemental portugais
  • Cleo Diára : (rôle non précisé)
  • Jonathan Guilherme : (rôle non précisé)

Équipe technique

  • Scénario : Pedro Pinho
  • Photographie : (directeur de la photographie non mentionné)
  • Montage : (monteur non mentionné)
  • Musique : (compositeur non mentionné)
  • Production : (société de production non mentionnée)

Synopsis

Un ingénieur portugais, Sergio, accepte une mission en Guinée-Bissau pour étudier la faisabilité d’une route entre désert et forêt. Il y développe des relations complexes avec des habitants locaux tout en enquêtant sur la disparition inexpliquée de son prédécesseur. À travers son regard candide et curieux, le film explore les rencontres, les discours enflammés et les tensions postcoloniales dans un récit qui procède par prolifération et fièvre.

Festivals et récompenses

  • Sélection officielle – Un Certain Regard, Festival de Cannes 2025
  • Cleo Diára a remporté le Prix d’interprétation féminine Un Certain Regard pour son rôle dans le film

Notes de production

  • Le film a été ajouté après l’annonce initiale de la sélection cannoise
  • Pedro Pinho y développe une approche sensorielle, captant une réalité jamais filmée de cette manière, frémissante et sensuelle
  • Tourné en Guinée-Bissau, il mêle langues locales et portugais

Thématiques

Postcolonialisme, érotisme de la parole, critique des privilèges occidentaux, relations Nord-Sud, musicalité des discours.

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