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« Dragon Ball : Le Roi Démon Piccolo » : la mue noire du récit

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Dans Dragon Ball, il est un arc que l’on pourrait appeler le « crépuscule du monde humain » : celui où le démon Piccolo Daimaô, incarnant la tyrannie, s’impose comme une ombre menaçante sur le monde. Ce passage, qui débute dans ce tome par la confrontation entre Piccolo et le Roi de la Terre, s’achève lorsque Goku gravit le pilier divin pour rencontrer le Tout-Puissant. Il marque une rupture narrative et symbolique. C’est un moment de mutation, à la fois du personnage principal, du ton général de la série, et même de l’univers lui-même.

Le Roi de la Terre, sorte de chimère anthropomorphe (un chien, souverain des hommes : tout un programme), n’apparaît ici que pour constater sa propre impuissance. Face à Piccolo, il ne représente plus qu’un symbole honorifique vide de sens, une autorité quasi décorative dont la parole ne peut rien contre la terreur incarnée par le démon. Sa défaite sans combat, son rôle de spectateur tétanisé, actent la chute du monde tel qu’il était connu jusqu’ici : celui des lois, des armées, des gouvernements. Piccolo n’est pas un ennemi politique, c’est une apocalypse à visage démoniaque, et le roi, à sa manière, devient le témoin du monde ancien qui s’effondre à grand bruit.

Ce moment est d’autant plus fort qu’il est traité avec une gravité alors inhabituelle pour Dragon Ball. Fini les rires, les combats de tournoi et les gags visuels : Piccolo ne plaisante pas. Son apparition balaie d’un souffle les conventions shônen. Il tue, détruit, impose une logique de chaos total. À ce moment précis, le récit change de paradigme : l’ennemi n’est plus un rival à vaincre, il est une calamité à conjurer.

Né de la séparation du bien et du mal par le Tout-Puissant, Piccolo s’apparente à une sorte de péché originel libéré, un rejeton d’autant plus terrifiant qu’il est lié aux sphères célestes. Son règne ne sera pas seulement celui de la force brute, mais celui de l’inversion de l’ordre : il aspire à détruire les villes, à laisser exploser la violence, à conjurer l’ordre, et à exécuter nos héros. Il piétine jusqu’à l’idée même d’équilibre.

Akira Toriyama, ici en couleurs, pousse sa série vers quelque chose de shakespearien. Piccolo est un antagoniste lugubre, glaçant, capable de cracher des monstres en série. Il est le mal qui désacralise tout ce qu’il touche. Sa prise de pouvoir n’est autre qu’une nuit tombée sur le monde, où même les Dragon Balls sont profanées pour satisfaire un caprice de jeunesse éternelle. Face à lui : un enfant, encore candide mais tellement puissant.

En effet, face à ce mal amoral et absolu, Goku doit agir. Son duel contre Piccolo est d’une violence rare, où la haine et la détermination éclatent sans le filtre de l’humour. Le jeune héros est changé. Et ce qui se dessine en creux de cet arc, c’est une architecture spirituelle. Piccolo Daimaô est l’ombre du Tout-Puissant. La série bascule alors dans une mythologie propre : Kami-sama, la salle du Temps, la dualité ontologique du bien et du mal, tout est déjà, dans une forme primitive. C’est Dragon Ball qui cesse d’être un récit d’art martial pour devenir une cosmogonie.

Ce nouveau tome de Dragon Ball Full Color, le second du nouvel arc, tient toutes ses promesses, en utilisant une scopie plus âpre, moins légère. Dans quelque temps, les Saiyans feront leur apparition pour parachever ce tournant…

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4.5
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