Rapaces : la source du mâle

Le fait divers est remis au goût du jour par Peter Dourountzis à travers une enquête sordide qui remonte aux origines d’un féminicide. Rapaces oscille entre thriller psychologique, drame familial autour d’une réconciliation père-fille, et plaidoyer pour le journalisme indépendant. Un mélange ambitieux, mais qui donne au film une tonalité déséquilibrée. Faute de liant pour harmoniser ses nombreuses sous-intrigues et thématiques, le long-métrage ne peut réellement compter que sur sa dernière partie – particulièrement réussie sur le plan du suspense – pour satisfaire la curiosité du public. Hélas, cela ne suffit pas à compenser les faiblesses d’un scénario aussi dense que prometteur.

Dourountzis avait déjà, dans Vaurien, montré une tendance à effleurer des arcs narratifs qui peinaient à s’intégrer dans le parcours de son protagoniste solitaire. Ici, le scénario, co-écrit par quatre personnes, pourrait bien expliquer l’éclatement de l’intrigue et ses dissonances. En s’emparant d’un fait divers survenu dans les Hauts-de-France (l’affaire Élodie Kulik), le cinéaste choisit d’explorer le quotidien des chroniqueurs du magazine Le Nouveau Détective. Ce média, malgré son image sensationnaliste, s’appuie sur un travail rigoureux, ingrat et fondé sur la recherche de vérité, que sa ligne éditoriale transmet jusqu’à l’impression. Mais à quel prix ?

Objectivement subjectif

Il n’est jamais simple d’extraire des informations fiables de ce type de chroniques, souvent récupérées à des fins de buzz par de plus grandes structures journalistiques. Le portrait que dresse le réalisateur de ces travailleurs de l’ombre est à la fois sobre et crédible. L’enquête devient ici une affaire d’instinct autant que de hasard dans les coulisses parfois opaques des institutions judiciaires. Dourountzis parvient à éviter le didactisme plat de Vivants, mais son traitement de l’univers journalistique reste trop rapidement abandonné au profit de la trame principale, pourtant introduite avec une sobriété qui favorise l’évolution des personnages.

La photographie de Victor Seguin (Gagarine, À plein temps) accompagne cette immersion avec justesse. L’image capte un décor rural pesant, où les personnages se retrouvent pris entre une nature hostile et une violence masculine insidieuse, cachée derrière les apparences. Ce cadre étouffant prolonge une réflexion amorcée dans Vaurien, autour de la violence faite aux femmes.

En ancrant Rapaces dans un féminicide à l’acide, Dourountzis choisit de mener l’enquête par le prisme du journalisme indépendant. Ces reporters de terrain, qui osent aller là où la police renonce par manque de moyens, s’inscrivent dans la pure tradition du polar. Samuel, le protagoniste, est un journaliste chevronné – peut-être trop, au point d’avoir mis sa famille à l’écart. Quand sa fille Ava le rejoint à la rédaction comme stagiaire, c’est l’occasion idéale pour renouer le lien. Mais l’appel du fait divers semble plus fort. Un meurtre d’une rare brutalité vient tout bouleverser, les poussant à suivre une piste aussi improbable qu’intrigante, gardant son parfum de mystère. Malheureusement, cette promesse narrative s’efface peu à peu dans une seconde partie qui met en lumière les limites du métier : sur le plan humain, social, juridique et déontologique. L’originalité s’estompe, et le traitement, bien que plus séduisant, demeure aussi scolaire et assommant que dans Vivants.

Des hommes et des crimes

Dourountzis semble plus à l’aise lorsqu’il suit pas à pas un personnage unique, comme il l’avait fait dans Vaurien, en dressant le portrait d’un homme charmant et capable de se fondre dans la masse malgré ses fautes. C’est encore le cas ici : Sami Bouajila porte le film avec un jeu rigide, presque froid, mais jamais entièrement antipathique malgré les choix égoïstes de son personnage. À ses côtés, Mallory Wanecque (Les Pires, L’Amour ouf) apparaît en retrait. Le duo fonctionne à moitié ; leurs échanges manquent de naturel, et certaines répliques semblent forcées, comme si les deux acteurs ne jouaient pas tout à fait dans le même film. L’intention d’un dialogue intergénérationnel est bien présente, mais reste trop peu approfondie pour faire oublier une direction d’acteurs parfois flottante.

Une scène se distingue toutefois : l’écoute d’un message vocal par Samuel, où s’expriment à la fois sa maîtrise et son flair journalistique. La séquence est tendue, ambiguë, car elle révèle les stratégies manipulatrices qu’il emploie pour soutirer des informations aux familles de victimes. Dourountzis semble vouloir s’inscrire dans la lignée des Hommes du président ou de La Nuit du 12, mais le film échoue à atteindre cette ambition.

C’est par un biais similaire, à l’aide d’une radio mobile, qu’il tente de reconstituer le profil des suspects, amorçant un climax angoissant où le polar se transforme en thriller. Un restaurant isolé en pleine campagne devient alors le théâtre d’une tension extrême. Dourountzis puise dans Duel de Steven Spielberg pour mettre en scène cette confrontation, tout en maintenant sa préférence pour une violence hors champ, contrairement à ce que propose un film comme Night Call. Cette stratégie, déjà efficace dans Vaurien, trouve ici ses limites. Rapaces ne sait pas toujours s’il doit être frontal ou symbolique. Jusqu’à son titre, le film évoque la menace insidieuse de prédateurs rôdant autour de leurs proies. Mais cette métaphore d’une masculinité violente et insaisissable ne prend corps qu’à la toute fin. Peut-être trop tard. Reste qu’il est assez rare dans le paysage cinématographique français de prendre autant de risques qu’on ne peut qu’encourager cette volonté, en dépit de ses imperfections, loin d’être irréversibles dans le futur.

Rapaces – bande-annonce

Rapaces – fiche technique

Réalisation : Peter Dourountzis
Scénario : Peter Dourountzis, Christophe Cousin, Christophe Cantoni, Fabianny Deschamps
Interprètes : Sami Bouajila, Mallory Wanecque, Jean-Pierre Darroussin, Valérie Donzelli, Stefan Crépon, Andréa Bescond
Directeur de la photographie : Victor Seguin
Musique :  Amine Bouhafa
Son : François Boudet
Montage : Jean-Christophe Bouzy
Casting : Élodie Demey, Juliette Denis
Décors : Olivier Rado
Costumes : Rachelle Raoult
Maquillage : Lisa Schonker
Coiffure : Emma Picard
1er assistant réalisateur : Nicolas Saubost
Direction de production : Thomas Berton-Fischman
Direction de post-production : Aurélien Adjedj
Régie générale : Roland Berthemy
Sociétés de production : 24 25 Films, Oriflammes films
Pays de production :  France
Distribution France : Zinc.
Durée : 1h43
Genre : Thriller
Date de sortie : 2 juillet 2025

Rapaces : la source du mâle
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Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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