Rue des maléfices : chronique secrète d’une ville

C’est après avoir découvert la première partie de la BD Les incidents de la nuit de David B. que je me suis fixé comme objectif de lire Rue des maléfices, car le dessinateur annonçait que sa BD devait beaucoup à ce que Jacques Yonnet raconte dans son livre.

La première réflexion qui vient après cette lecture est d’émettre un doute sur la véracité des faits que Jacques Yonnet raconte. En effet, il évoque de nombreuses anecdotes qui laissent entendre qu’il faut croire que des puissances occultes agissent régulièrement. De plus, il laisse entendre que ces puissances occultes agissent en plein Paris et que, pour nombre d’entre elles, elles agissent depuis une éternité. Or, l’auteur livre dans la présente version, une sorte de postface où il explique qu’après la publication de la version initiale de son ouvrage, intitulée Enchantements sur Paris, il a reçu de nombreux courriers de lecteurs doutant de la véracité de ce qu’il racontait. Or, comme le fait David B. dans sa postface à la première partie de l’intégrale des Incidents de la nuit il insiste pour nous dire que tout est vrai. Bon, ce n’est pas parce qu’il le dit qu’il faut le croire sur parole. De toute façon, son livre est tellement stupéfiant et fascinant qu’on peut se contenter de le lire et d’admirer. Il faut donc mettre en avant un point fondamental qu’est le plaisir de lecture que procure cet ouvrage. Et pourtant, on peut lui trouver un aspect décousu, car l’auteur enchaine de nombreuses anecdotes sans trop se soucier d’un éventuel lien entre elles. D’autre part, il raconte plus ou moins en toile de fond, comment il a vécu la Seconde Guerre mondiale à Paris ainsi que la période de l’immédiat après-guerre. Bien évidemment, l’ambiance à Paris ne pouvait qu’être assez particulière. Il s’attache notamment à mettre en avant des lieux de rencontres comme des cafés, ainsi que les liens qu’il noue avec certaines personnes. Et puisque j’évoque le plaisir de lecture, il est fortement lié au style de l’auteur. Pour faire simple, on sent le plaisir d’écrire. Quant au style, il doit beaucoup à la façon qu’a Jacques Yonnet de manier l’argot tout en le combinant avec sa façon unique de jouer avec la phonétique. Dès les premières pages, on sent qu’à la plume, nous avons quelqu’un de cultivé qui s’amuse bien plus qu’il ne cherche à en mettre plein la vue à son auditoire. Au contraire, il souhaite visiblement partager des connaissances qui l’épatent lui-même. Et, bien entendu, il a l’art de mettre en valeur ce qu’il connaît, d’en faire apprécier l’originalité. Et puis, il faut quand même dire aussi qu’il a l’art de maintenir le doute sur ce qu’il raconte. Un exemple assez typique me vient à l’esprit : cet homme surnommé (par qui ?) « Le vieux d’après minuit » qu’il décrit comme quelqu’un apparaissant de façon inopinée aux endroits où on ne l’attend pas. En fait c’est encore mieux, puisque Jacques Yonnet explique que cet inconnu n’apparaît jamais avant minuit et surtout qu’on ne sait jamais comment il a pu arriver là où on le voit. Un peu comme s’il s’agissait d’un ectoplasme, d’un fantôme entré dans une pièce où aucune ouverture (porte, fenêtre ou autre) n’a laissé passer personne depuis suffisamment longtemps pour qu’on soit sûr qu’il n’ait pas emprunté une issue classique. On ne sait donc pas par où il est arrivé, mais tout à coup, il est là et même à l’occasion se fait entendre (et peut disparaître tout aussi discrètement). Un personnage particulièrement mystérieux donc, dont Jacques Yonnet nous fournit une photographie avec en légende « Le vieux d’après minuit » en noir et banc, un portrait même pas flou d’un barbu dont on ne saura rien d’autre. Tout est à l’avenant dans ce livre qui fait la part belle à un certain état d’esprit qui habitait la ville de Paris pendant les années 1940, en particulier dans la Mouffe, celui de la rue Mouffetard. On se prend même à se demander ce qu’il peut rester de tout cela dans une ville désormais soumise à la gentryfication. L’impression qui ressort de la lecture correspond plus à ce qu’on observe dans le film La traversée de Paris (Claude Autant-Lara – 1956) que dans le plus récent Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet – 2001) même s’il faut bien se rendre à l’évidence que la ville de Paris continue d’inspirer les artistes, puisqu’elle est encore bien présente dans le récent film de Cédric Klapisch La venue de l’avenir où un des personnages va jusqu’à dire « Paris c’est Paris » sous-entendant que la ville possède un caractère éternel. D’ailleurs, ce que Jacques Yonnet laisse entendre, c’est que certains lieux de Paris sont marqués pour une durée indéterminée. Et ce n’est pas parce qu’il évoque une Rue des Maléfices avec son titre que tout doit être vu sous un angle inquiétant. Il est aussi question par exemple d’un personnage ayant des pouvoirs de guérisseur. Mais il est aussi question d’un fait qui ressemble fort à un envoûtement par l’intermédiaire d’une statuette qu’il récupère dans un lieu qui rappelles les catacombes et qui est à deux doigts de provoquer la mort d’une fillette, parce que ses cheveux ont été utilisés. Bien entendu, ce ne sont que des exemples, parmi tous les enchantements qui émaillent ce livre inclassable qui évoque la ville de Paris sous un angle très original, par un érudit doublé d’un conteur hors pair.

Un livre à ranger parmi ceux qu’on peut garder sous la main pour y jeter un coup d’œil de temps en temps, selon la disponibilité et l’inspiration.

Rue des Maléfices – Jacques Yonnet
Phébus (Libretto) : paru le 26 mars 2004

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