Green Witch Village : la sorcière verte

Ce one shot est une fantaisie qui fonctionne aussi bien que son titre astucieux. En revisitant le ton des comics à l’ancienne qui paraissaient dans la presse sous forme de strips, les auteurs instituent une ambiance originale et placent leurs personnages dans une intrigue à multiples rebondissements.

Tabatha est une jeune femme de 30 ans qui vit à New York en 1959, dans un appartement qu’elle partage avec ses amies, Erika la grande blonde et Gwen la brune. Prise d’un malaise, Tabatha émerge avec des sensations bizarres. Elle ne comprend rien à ce qui lui arrive et à ce qui l’entoure. Elle a le physique de Tabatha mais la conscience d’une jeune femme venue de 2025. Très rapidement, la voilà entrainée dans des situations où elle n’a pas d’autre solution que d’endosser l’identité de Tabatha tout en ayant le vécu et les connaissances d’une autre. Elle se confie à ses colocataires, mais celles-ci l’écoutent à peine : comment pourraient-elles la croire quand elle dit qu’en 2025 il n’y a pas de voitures volantes ?

Tabatha l’actrice

Le scénario joue habilement sur le décalage entre 1959 et 2025. Soudain, Tabatha qui vit en 1959 se comporte comme une jeune femme de 2025, avec ses nombreuses habitudes et ses connaissances. Ainsi, elle n’est pas du tout soumise comme une femme de 1959 et elle a pas mal de connaissances inattendues pour ses interlocuteurs : notamment celles acquises sur Internet ou grâce à sa fréquentation assidue des réseaux sociaux. Et comme elle ne se met pas en retrait, elle a rapidement l’occasion d’attirer l’attention et d’éveiller l’intérêt. Craignant de ne pas assurer à la librairie où elle travaille, Tabatha (petit air d’Audrey Hepburn) préfère accompagner Erika (petit air d’Anita Ekberg) qui joue dans une série TV, surveillée par un agent qui dirige ses intérêts. Engagée au pied levé, voilà Tabatha avec un look de sorcière (witch), perruque rousse, chapeau pointu et la robe verte qu’on lui voit sur l’illustration de couverture. Toujours dans cette tenue, elle explore le quartier de… Greenwich Village ! Là, le fantastique prend une nouvelle dimension lors d’un tête-à-tête avec une voyante. Mais le scénario va beaucoup plus loin, car il exploite un fait méconnu. Depuis le début de la guerre froide, l’armée américaine faisait de nombreux exercices, dont certains avec des bombes atomiques tout ce qu’il y a de plus réelles. Or, des situations ont entrainé des confusions et des fausses manœuvres. A tel point que des bombes (oui, plusieurs) ont été perdues. Dans ces conditions, on imagine bien les manœuvres de la CIA et du KGB. Vous saurez comment Tabatha va se retrouver mêlée à cet imbroglio en lisant cette étonnante BD.

Une collaboration qui fonctionne bien

Le scénario joue donc sur beaucoup de tableaux pour nous promener de rebondissement en rebondissement. Les péripéties sont nombreuses et on s’amuse pas mal de l’inventivité déployée par le scénario. En fait, celui-ci constitue un véritable hommage aux comics de l’époque (1959), comme expliqué dans les bonus de fin d’album. En effet, chacune des 93 planches est conçue de la même façon, avec 4 bandes, dont la première est en un seul dessin horizontal. Cela permet d’envisager la publication sous la forme de strips comme cela se faisait à l’époque. Il faut aussi savoir que chaque planche est un ensemble conçu comme pouvant se suffire à lui-même, car il s’achève sur une chute. Ceci dit, lire l’album planche par planche montre quand même une vraie progression d’ailleurs assez savoureuse. Le dessin est signé Franck Biancarelli qui n’est pas un inconnu puisqu’on lui doit notamment la série Karmela Krimm et l’album Grand Est. Déjà élégant, le dessin est bien mis en valeur par les couleurs de Jérôme Maffre qui donnent un aspect pimpant franchement agréable. Quant au scénario, il est signé Lewis Trondheim, membre fondateur de l’éditeur L’Association ainsi que du collectif L’OuBaPo, de la collection Shampooing chez Delcourt et scénariste des séries Donjon , Les formidables aventures de Lapinot ainsi que de nombreux autres albums qui lui valent des collaborations avec de multiples dessinateurs.

Conclusion

Le résultat de cette collaboration est donc un album original aussi bien dans la forme que dans son scénario qui évite les temps morts. Sans autre prétention que la distraction de ses lecteurs, il mêle fantastique, aventure, action, décors et costumes rétro, dans une BD qui permet de s’amuser de l’évolution de la condition féminine sur plus de 60 ans. Si l’aspect fantastique se passe d’explication (observation très classique), il va peut-être un peu loin en apportant quelques facilités scénaristiques (interventions d’une sorte d’ectoplasme). Il illustre néanmoins le paradoxe temporel lié aux voyages dans le temps, puisque Tabatha peut considérer son aventure sous cet angle. Bref, on peut lire cet album pour le simple plaisir, son inventivité et son intelligence, sa réussite esthétique et apprécier ses contraintes de conception qui n’en limitent absolument pas la portée.

Green Witch Village – Lewis Trondheim (scénario), Franck Biancarelli (dessin) et Jérôme Maffre (couleurs)
Lombard (collection « Signé ») : sortie le 26 septembre 2025

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3.5

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