La Spirale : infernale

Cet album a été inspiré à l’Anglais Neil Bousfield par son expérience dans un atelier d’impression et de menuiserie où il gérait le travail de jeunes en situation d’échec social. Il travaillait pour un organisme social qui prenait ces jeunes en charge pour leur redonner confiance, leur faire prendre conscience qu’un avenir plus attrayant pouvait émerger. L’auteur vient de l’animation et il propose ici quelque chose qui s’en inspire, à savoir un roman graphique sans paroles, confectionné avec une suite de gravures sur bois.

Autant dire que ce qui retient initialement l’attention, c’est le rendu général qui dénote une personnalité étonnante. On remarque un noir et blanc digne des meilleures œuvres de graveurs qui ont marqué l’histoire de l’art (Albrecht Dürer et Frans Masereel par exemple). Masereel est d’ailleurs considéré par beaucoup comme l’inventeur du roman graphique, avec ses histoires constituées exactement comme ici avec une succession de gravures sans texte. Petit rappel au passage, l’éditeur Martin de Halleux propose la collection « 25 images » qui permet à des artistes d’aujourd’hui de rendre hommage à leur façon à cette technique de narration dont un maître actuel est le Suisse Thomas Ott, même s’il utilise la technique de la carte à gratter.

Une vie de travail

Ici, Bousfield s’inspire fortement des personnes qu’il a pu côtoyer lors de son expérience dans l’atelier en question, ainsi que de ses observations générales du milieu ouvrier en Angleterre. Il centre son histoire autour d’une famille. Le père travaille chez « Pack it & Wrap it » (emballez-le et enveloppez-le). On le voit dans un atelier où ils sont plusieurs douzaines, alignés le long de tables, à s’activer de façon répétitive. Jamais rien pour rompre cette monotonie qui dure toute la journée. Alors, forcément, quand il rentre à la maison, il ne songe qu’à s’effondrer sur le canapé pour regarder un programme sans intérêt à la TV. La mère est femme de ménage au même endroit. Et ils ont deux enfants, des garçons, qui vont à l’école et se chamaillent comme tous les garçons.

Le désespoir

L’auteur enfonce le clou avec une vision fantasmée du père. Un soir, lorsqu’il rentre chez lui, il observe au-dessus du porche de l’immeuble où il habite, l’inscription « No hope house » tristement révélatrice. Les conséquences ne tardent pas à se faire sentir. L’un comme l’autre commence à boire au bistrot du coin et ils se chamaillent. La violence entraine de la casse à la maison. Bien évidemment ils ne sont pas les seuls à ressentir ce malaise, puisqu’il y a aussi des bagarres à l’usine. Ce malaise finit par devenir insupportable. Raison pour laquelle l’homme va se laisser entrainer dans un mauvais coup. Bien évidemment, cela finira mal…

Le constat social

Ce que l’auteur montre, c’est combien il est difficile de sortir d’un tel milieu social qui n’est pas seulement défavorisé comme on dit. La sensation de fatalité de l’échec et d’impossibilité de s’en sortir parce que tout s’accumule encore et toujours, des factures en passant par les coups durs. Tout cela s’imprime dans les cerveaux pour conditionner les individus. Alors, même si ici il n’est pas question de désigner des responsabilités, l’auteur fait quand même œuvre sociale et il n’est pas difficile d’interpréter : le capitalisme est à l’origine du travail à la chaine et de l’abrutissement par la répétition des gestes. Ce que l’auteur montre, c’est la difficulté de sortir d’une telle situation qui est une sorte d’enfermement. On observe bien le slogan « Work hard » sur une affiche dans l’école, injonction censée inciter les élèves à travailler dur pour se construire un avenir satisfaisant. Mais il faut voir que la façon de vivre à la maison conditionne beaucoup de choses. Avec des parents toujours fatigués et sous tension, les enfants ne trouvent pas l’ambiance idéale pour apprendre et se dépasser. Ainsi, la génération suivante semble promise au même destin que celui des parents. Pour eux, tout dépendra des hasards de la vie, des bonnes ou des mauvaises rencontres, de quelques opportunités et de leurs réactions face à tout ce qui se présentera. L’auteur montre que le destin peut basculer sur de petits rien et que le positif reste malgré tout possible.

Sublimation par l’art

En 200 gravures, l’auteur fait donc sentir beaucoup de choses et rappelle qu’une bonne histoire peut se passer de mots, si tant est que l’artiste qui la conçoit se montre capable de trouver les situations qui marquent l’œil et l’esprit. Ici, on note d’emblée les attitudes et visages mornes, fatigués et stressés qui les rendent assez moches. Les mots s’avèrent inutiles pour faire ressentir l’ambiance sociale qui va de l’usine à l’habitation en passant par la rue et le bar. Les cadrages et attitudes en disent long. En complément, deux pages de texte permettent à l’auteur d’expliquer son parcours et ses intentions. Tout cela confirme et précise ce qu’on sent en parcourant l’album plusieurs fois. Enfin, le choix de la gravure sur bois met bien en valeur les intentions de l’artiste, avec un noir et blanc de toute beauté qui contraste magnifiquement avec la pénibilité des situations représentées.

La Spirale, Neil Bousfield
Ici-bas : sorti le 26 mai 2022
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3.5

Festival

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