Ce vendredi 1er février a eu lieu au PIDS (Paris Images Digital Summit) la masterclass de John Knoll, l’un des grands esprits et superviseurs des effets spéciaux chez Industrial Light & Magic.
John Knoll, un magicien
La masterclass dirigée par Alexandre Poncet (réalisateur de films sur les effets spéciaux et leurs créatifs, co-fondateur de Frenetic Arts et journaliste chez Mad Movies) amena John Knoll à revenir avec passion et tendresse sur sa riche carrière. D’abord opérateur caméra, le bonhomme arrive chez ILM (Industrial Light & Magic) grâce au soutien de ses anciens professeurs de l’USC (la fameuse école d’où est sorti George Lucas). Il travaille sur les maquettes, surtout sur le Dykstraflex, système réputé de motion control créé en 1976 pour les besoins de Star Wars (1977) par John Dykstra, l’un des grands premiers esprits d’ILM. Un travail qui le marquera beaucoup : Knoll est attaché à l’équipe de restauration de l’engin. Et il a aussi entrepris, sur ses weekends, d’en créer un maison, à une plus petite échelle, alors transportable. Entendre Knoll parler de ses débuts comme de ses travaux d’à côté expose la passion de l’homme pour son domaine.
Alexandre Poncet – « Les effets n’ont pas vieilli du tout selon moi. »
John Knoll, timidement – « A little. »
À propos de la scène du train de Mission: Impossible (1996)
Les retours sur Mission: Impossible(1996), Pirates des Caraïbes I & II (2003, 2006) ou encore Pacific Rim (2013) font apparaître l’un des traits de caractère essentiels au créatif et à sa carrière : la rigueur. Poncet remarque, comme beaucoup d’entre nous, que la scène du train de Mission : Impossible reste visuellement formidable.Idemconcernant le Warp effect de l’Enterprise dans le générique de Star Trek The Next Generation(1987-1994), effet qu’on retrouvera au long de la série. Mais Knoll connaît les frustrations des créateurs. La scène de Mission : Impossible a un peu vieilli ; la technique pour le Warp de l’Enterprise contient quelques défauts d’ombres. « Ce travail a plus de vingt ans… Je me dis que si je le refaisais aujourd’hui, je ferais ça différemment.«
La scène du train de Mission: Impossible (1996) avec un train numérique faute à la SCNF qui a refusé de mettre à disposition l’Eurostar, ainsi que des images d’Écosse pour une séquence censée se passer en France. Un « Sorry » amusé de John Knoll accompagne les révélations.
La passion de Knoll est portée par cette rigueur mais aussi par une curiosité considérable qu’il n’a jamais perdue. Il est l’un des premiers à expérimenter les effets spéciaux numériques et est devenu l’un des plus grands responsables créatifs du domaine. Il rapporte un Oscar à ILM avec son travail titanesque sur Abyss (1989) accompli avec des machines aux capacités de stockage aujourd’hui ridicules : 900 MB. Il devient superviseur des effets spéciaux sur les éditions spéciales de la trilogie originale Star Wars puis de ceux de la prélogie (1999-2005). Période pendant laquelle il se tira les cheveux plusieurs fois face aux volontés de George Lucas. Mais Knoll, curieux, court après les défis. Comment résoudre l’insoluble ? Par quels stratagèmes passer ? Il réussit à accomplir l’impossible. Sorti en 1999, La Menace Fantôme bat le record de plans truqués. Tournages en décors réels et usages de maquettes portent une partie du film. Mais la création et la réinvention des outils technologiques est nécessaire pour assouvir la vision spectaculaire du réalisateur. Ainsi John Knoll et son équipe réussissent à créer la course de podracers, encore un sommet visuel aujourd’hui dans laquelle la représentation des déplacements super-rapides et acrobatiques des modules constituait un challenge. Un travail de la vitesse qu’on retrouvera dans Speed Racersur lequel il a aussi été superviseur des effets spéciaux. En 2007, son impressionnant labeur sur la motion capture de Pirates des Caraïbes 2 Dead Man’s Chest est récompensé par un autre Oscar « Best Achievement in Visual Effects » ainsi qu’un BAFTA (l’oscar anglais). La curiosité de Knoll l’amène à créer sur ses temps de repos l’un des logiciels les plus utilisés au monde, Photoshop. Co-créé avec son frère Thomas Knoll, le logiciel est utilisé dans tous les médias visuels : publicité, cinéma, photographie… Pourtant, John Knoll n’attira pas l’attention de Lucasfilm pendant son processus de fabrication. Craignant un problème juridique qui rattacherait Photoshop à la société de George Lucas, Knoll se rend chez l’un des hauts responsables de l’entreprise : « Je pense que je l’ennuyais plus qu’autre chose » avec ces questions de logiciel dont il se fichait complètement. Dans le fond, à l’image de Lucas avec son Star Wars, peu y croyaient. L’histoire leur donnera raison.
Abyss (1989), un sommet d’inventivité – 20th Century Fox
La co-création de Photoshop expose l’une des autres grandes qualités de John Knoll, caractéristique essentielle au métier de superviseur des effets spéciaux, savoir collaborer. Abyss et Avatar sont justement de beaux exemples de collaboration, d’abord avec leur réalisateur James Cameron, « un gars incroyable, très intelligent. Je pense qu’il a de supers idées. Plusieurs personnes disent qu’il est difficile de travailler avec j’ai vraiment aimé travailler avec lui. (…) on veut un client qui, premièrement, a bon goût, parce qu’il dirige une équipe. On veut quelqu’un qui a une vision claire de ce qu’ils (la production du film) veulent… Qu’ils soient capables de l’articuler clairement et qu’ils soient cohérents. Et c’était Jim Cameron. » Sur Avatar, ILM a collaboré avec une autre importante société de production d’effets spéciaux, WETA Digital (Le Seigneur des Anneaux, la récente trilogie de La Planète des Singes). ILM leur envoyait un élément nécessaire à la constitution d’un plan, et il en était de même pour WETA. Une aventure créative qui a beaucoup plu à John Knoll.
Rogue One – A Star Wars Story – Lucasfilm 2016
Le périple d’inventivité de Knoll ne s’arrête pas là. Dans les bureaux d’ILM, il blague sur une histoire de Star Wars qui suivrait le vol des plans de l’étoile de la mort par un groupe de rebelles juste avant l’épisode IV (qui l’évoque au début de son générique). Soutenu par ses collègues, il prend rendez-vous avec Kathleen Kennedy alors présidente de Lucasfilm, racheté en 2012 à George Lucas par Disney. Le projet est lancé et s’intitule Rogue One : A Star Wars Story. Le long métrage surprend positivement public et critiques dans les salles obscures en décembre 2016. Pour beaucoup, après le reboot-remake Star Wars (Episode VII) The Force Awakens (2015), la saga connaît enfin la renaissance attendue. Le film pose toutefois question quant à la présence du Grand Moff Tarkin, plus particulièrement du visage de Peter Cushing, interprète du personnage dans le tout premier volet de la saga, décédé en 1994. Knoll, aussi superviseur des effets spéciaux du film, explique la nécessité de la présence du personnage dans le film qui se termine juste avant le début de l’épisode IV. Certes, il aurait pu recaster le personnage comme cela a été fait pour l’épisode III. Concernant ce dernier, Tarkin y était plus jeune donc recastable. Avoir un acteur trop différent pour un tel rôle aurait aussi posé problème. Mon Mothma, l’un des grands chefs rebelles, est interprétée par la même actrice que dans l’épisode III qui avait parfaitement vieilli pour interpréter le rôle. Donc il ne s’agissait pas de réveiller les morts, mais de ressusciter un personnage à un certain âge, avec le soutien de la famille de Peter Cushing. Par ailleurs, le procédé s’appuie sur la performance de l’acteur Guy Henry qui a donné de son corps et de sa voix au personnage. Son visage a été capté en performance capture puis a été modifié au coup d’une « manière de maquiller super high tech au travail intensif».
Tarkin de retour grâce aux efforts d’ILM.
La masterclass se termina avec quelques questions du public dont une du Magduciné sur Star Trek, saga de science-fiction conséquente sur laquelle ILM a œuvré et expérimenté. On pense par exemple au Genesis effect de Star Trek II Wrath of Khan (1982). La question portait plus précisément sur la ou les causes du changement de technique quant à la représentation de l’Enterprise entre les films First Contact (1996) et Insurrection (1999). Si dans les bonus du Blu-ray de ce dernier, on évoque le passage d’un Enterprise physique (plusieurs maquettes) à un Enterprise numérique (et donc à des séquences spatiales en CGI) comme une décision artistique et Trek-ienne de travailler et d’expérimenter le progrès technologique, Knoll, pragmatique, revint sur les coups de production des effets spéciaux physiques comparés à ceux, moins importants, engendrés par le numérique. Et alors sur l’importance du portefeuille du client mis en parallèle de leurs volontés formelles et narratives. Knoll a ensuite profité de cette question pour revenir en ingénieur passionné et rigoureux sur son procédé de fabrication du Warp effect de Star Trek The Next Generation. Ce qui clôtura sa très riche masterclass dirigée avec ferveur par Alexandre Poncet.
Le Warp Effect expliqué par John Knoll – Photographies : LeMagduciné – 2019
Si le deuxième long métrage du cinéaste russe Andréi Tarkovski est désormais unanimement reconnu comme un des grands classiques du cinéma, il a aussi son importance par rapport au reste de la filmographie du réalisateur, dont il introduit les thèmes principaux et les obsessions personnelles.
La filmographie d’Andréi Arsénévitch Tarkovski est tellement empreinte de ses obsessions personnelles qu’elle paraît souvent hermétique au spectateur. Les sept longs métrages qui la constituent forment une œuvre dense et homogène, mais souvent mystérieuse, onirique, esthétiquement sublime tout en étant parfois traversée d’une angoisse existentielle.
Andréi Roublev, le deuxième long métrage d’Andréi Tarkovski, constitue une porte d’entrée notable pour permettre d’accéder à cette œuvre en apparence complexe. Alors que son premier film, L’Enfance d’Ivan, était une œuvre de commande qui n’a pas permis au cinéaste de développer les thématiques et les procédés qui seront les siens (même si le film possède quelques passages oniriques de toute beauté), Andréi Roublev est le premier film véritablement personnel de Tarkovski, celui où il possible de voir réuni ce qui fera la particularité de son œuvre.
Tout d’abord, c’est un film totalement marqué par la personnalité de son auteur. Andréi Roublev, c’est Andréi Tarkovski. La vie du moine peintre d’icônes permet au cinéaste de poser ses interrogations sur le monde et sur son art. Le film nous montre le questionnement moral et philosophique d’un artiste profondément croyant, convaincu que son art doit être mis au service du peuple pour l’élever vers Dieu, et qui se retrouve confronté à un monde qui rejette la spiritualité et qui s’enfonce dans la violence. Du coup, l’artiste doit-il continuer à œuvrer pour le bien d’un peuple qui ne veut pas de lui, qui refuse ce qu’il a à lui apporter ? Si l’art doit « réconcilier l’homme et Dieu », alors à quoi bon peindre (ou réaliser des films) pour un monde où tout concourt à éliminer la spiritualité ? Si la question se pose dans ce début de XVème siècle où se déroule l’action du film, dans une Russie placée sous le joug tataro-mongol, elle se pose également de façon évidente dans une URSS qui a érigé l’athéisme en un dogme.
Ce monde où évolue l’artiste, c’est un monde de violence. Chacune des séquences du film est marquée par son lot de brutalité, depuis le prince qui crève les yeux d’un artiste qui refuse d’obéir à ses ordres jusqu’aux adeptes de la sorcellerie qui sont tués par les forces mongoles. La violence atteint son apogée lorsque de la séquence de l’invasion mongole. Cette description d’un monde sombre et violent sera, là aussi, une des caractéristiques du cinéma tarkovskien : les personnages devront faire face à une brutalité, une violence qui leur est imposée de l’extérieur, sur laquelle ils n’auront aucune prise et avec laquelle il vont devoir apprendre à vivre (ou à survivre). Depuis le Stalker, qui vit dans un univers concentrationnaire, jusqu’à Alexandre, le personnage principal du Sacrifice, qui évolue en pleine menace de guerre nucléaire, la violence est omniprésente chez Tarkovski et dessine une vision sombre du monde.
La façon de filmer conforte encore cette vision sombre du monde. L’univers des hommes est visuellement marqué par la chute et la boue. La chute d’abord : tout semble être destiné à tomber, à chuter. Dès la scène d’ouverture, on voit les homme en train de tomber, de s’effondrer à terre. Même les rares oiseaux que l’on peut voir semblent chuter. Tout cela est une représentation symbolique d’un monde où l’homme ne peut s’élever et semble condamner à rester dans sa boue. Un monde de la Chute (celle d’Adam), où l’humanité est et reste éloignée de Dieu. De fait, rien ne semble élever les hommes, qui paraissent condamnés à rester au sol. Le film est marqué par des chutes, par des corps qui s’écroulent, par la boue qui recouvre les visages et les mains. Cette boue omniprésente qui marque là aussi, de façon fortement symbolique, un monde lourd, un monde terrestre où on s’enfonce dans le sol, d’où l’homme ne peut s’extirper.
Un fait est significatif : la façon employée par Tarkovski pour filmer les arbres. L’arbre est un élément important de l’esthétique tarkovskienne. Symboliquement, c’est même sur un arbre que se termine l’ultime plan du dernier film du cinéaste, Le Sacrifice. L’arbre est toujours lié à la condition humaine, à la fois dans le sol, sur la terre, mais s’élevant vers le ciel. Sauf qu’ici, dans l’univers d’Andréi Roublev, le cinéaste ne filme jamais le sommet des arbres, c’est-à-dire l’aspiration à s’élever vers Dieu. La forêt constitue un labyrinthe qui gêne la progression des personnages et qui empêche la lumière d’arriver jusqu’à eux (là aussi, c’est fortement symbolique).
Y-a-t-il donc un quelconque espoir dans ce monde sombre où les personnages s’embourbent ? Existe-t-il une façon de sauver l’humanité , même malgré elle ? C’est là une des interrogations majeures du cinéma tarkovskien, qui traversera toute une filmographie peuplée de personnages prêts à se sacrifier pour l’avenir des hommes.
Si le film est essentiellement marqué par la description sombre d’une humanité déchue, Andréi Roublev trouve quand même son espoir dans un final grandiose et éblouissant. Le peintre, ayant abandonné son métier et s’étant retiré du monde, assiste à la fabrication d’une cloche par un jeune artisan. Et de cette longue scène, il est possible de tirer tout un art poétique de Tarkovski. La cloche est fabriquée dans le sol, dans un trou creusé dans la boue. C’est bien à partir de cette boue, qui symbolise ce monde terrestre, que l’artiste façonne l’instrument qui appelle les hommes au salut. La séquence est filmée avec un crescendo émotionnel extraordinaire qui en fait une des scènes les plus inoubliables de l’histoire cinématographique. Et finalement, le spectateur se rend compte que le film définit une place à part pour l’artiste. L’art de Tarkovski transforme la plus triviale des réalités en une œuvre incandescente, certes parfois douloureuse, mais dont la beauté exceptionnelle irradie à chaque image. Le réalisateur maîtrise le langage cinématographique et en emploie tous les moyens pour changer le parcours de ce moine-peintre en un cheminement spirituel d’une rare beauté.
L’art, la quête intérieure à la recherche d’un apaisement spirituel au sein d’un monde troublé, le sacrifice, autant de thèmes qui structurent la filmographie d’Andréi Tarkovski et qui se retrouvent dès ce film, faisant d’Andréi Roublev une formidable porte d’entrée pour accéder à une des œuvres les plus personnelles, émouvantes et denses de l’histoire cinématographique.
Andréi Roublev – Bande Annonce
Andréi Roublev – Fiche technique
Réalisateur : Andréi Tarkovski
Scénario : Andréi Tarkovski, Andréi Mikhalkov Konchalovski
Photographie : Vadim Ioussov
Musique : Vyacheslav Otchinnikov
Montage : Tatyana Egorytcheva, Lioudmila Feiginova, Olga Shevkunenko
Interprètes : Anatoli Solonitsine (Andréi Roublev), Ivan Lapikov (Kirill), Nikolay Serguiev (Théophane le Grec)
Production : Tamara Ogorodnikova
Société de production : Mosfilm, Tvorcheskoe Obedinienie Pisateley i Kinorabotnikov
Société de distribution : Potemkine Films
Date de sortie française : 18 mai 1969
Durée : 183 minutes
Les soeurs Wachoswki sont surtout connues du grand public pour leur trilogie Matrix et l’aventure initiatique de l’enfant prodigue, Néo. Mais en 2008, vint au jour Speed Racer. Un long métrage ludique et créatif comme on en voit peu de nos jours. Film qui fut boudé à sa sortie, mais qui au fil du temps montrera sa réelle valeur: celle qui dépasse l’ombre des films cultes, pour devenir celle d’un grand film.
Rares sont les blockbusters aussi généreux dans leur ambition visuelle, aussi indépendants dans leurs notes d’intentions et aussi fédérateurs dans leurs thématiques. De prime abord, le film a cette double facette assez flamboyante : avec d’un côté toute une imagerie décalée et enfantine, des incrustations et des surimpressions de toute part, des couleurs criardes, des courses de voitures que l’on croirait sorties d’un jeu vidéo (on pense beaucoup à Wipeout fusion ou Mario Kart) ou d’un dessin animé (Tex Avery), des petits gags gentillets (les très sympathiques situations entre le singe et le petit frère du héros) qui se confrontent avec fantaisie et magie, au travail d’orfèvre qui s’avère d’une maîtrise délurée de la part de deux réalisatrices nous offrant un spectacle jouissif.
Chose vue dans Cloud Atlas, dans Sense8 mais aussi dans leur filmographie entière, la réelle qualité des Wachowski, outre de raconter des histoires aux thèmes universels, est celle de maitriser l’art du montage. L’exemple est simple: il n’y a qu’à admirer béatement les 20 premières minutes du film pour s’en rendre compte : où il est difficilement possible d’être aussi précis dans l’emboîtement des images, dans ce kaléidoscope d’un cinéma en perpétuel mouvement. A toute allure on assiste à une course de voiture futuriste, aux design cartoonesque, avec une tension dans les virages sidérante. Dans le même temps, on rentre quasiment dans la tête du protagoniste, jeune coureur effréné se remémorant les souvenirs de son frère défunt. A ce moment-là, Speed Racer, sans perdre son rythme rapide, sans jamais jouer au laboratoire vidéoludique nous présente tous les enjeux émotionnels et narratifs du film. Mais Speed Racer, décrié à sa sortie, fait partie de la race des grands, aux côtés de Fury Road de George Miller ou même du nouveau SpiderMan New Génération dont les travaux des Wachowski sont une grande influence.
Les cinéastes n’ont pas juste filmé un délire euphorique plein de couleur, aux looks bariolé et au montage d’images kitsch (gros plans sur les visages qui passent de droite à gauche de l’écran) mais ont écrit un véritable film, avec une histoire dont la simplicité du trait est proportionnelle à la grandeur des thématiques, sur le destin d’un coureur qui veut faire face aux grandes écuries corrompues, permettant de développer une vraie empathie envers ce coureur, qui malgré ce qu’on peut dire sur son frère, et malgré la mort de ce dernier, veut rouler droit dans ses bottes, faire la fierté de sa famille, et courir pour le plaisir de courir pour ne pas succomber aux sirènes de l’argent. Des thèmes récurrents comme le libre arbitre, la liberté de soi-même et des opprimés contre les plus « forts », qui sont détaillés de façon un peu naïve mais efficaces.
Mais c’est aussi la marque des réalisatrices: cette idée de rassemblement dans la genèse d’une création, cette connexion entre les êtres et les arts pour faire surgir leurs identités disparates et faire face à une société américaine délavée, grisâtre, consumériste et individualiste. Certains pourraient trouver ce militantisme un brin utopiste et crédule, mais cette liberté d’esprit et cette mission de tolérance innervent toutes les particules flashy visuelles du film et fait de Speed Racer, ce genre d’OVNI qui ne devrait pas en être un. Ici, on est donc en face d’un véritable plaisir expérimental ultra coloré dont on peut profiter en famille, cinéphile ou non. Ce genre d’œuvre qui ose avec ses courses d’automobiles incroyables de vitesse et d’originalité, et qui au lieu de nous divertir bêtement n’en oublie pas de développer son intrigue (le mystère autour du frère) et l’ampleur de ses personnages (le père), nous divertit tout en pouvant nous faire vivre un voyage esthétique à travers le regard de deux passionnées du cinéma et qui ne donnent aucune limite à leur inventivité, parfois dégoulinante de kitsch, sans que cela fasse mauvais gout une seule seconde. Toutes leurs influences, notamment celle du jeu vidéo et de cinéma, sont complètement ingurgitées par Speed Racer pour nous livrer un spectacle jubilatoire. Un grand moment.
Bande annonce – Speed Racer
Synopsis: Speed Racer est un as du volant, un fonceur instinctif et intrépide qui enchaîne les victoires. Né pour ce sport à haut risque, il n’y a connu qu’un seul rival : son propre frère, le légendaire Rex Racer, fauché en pleine gloire et dont il est aujourd’hui l’héritier. Loyal à la firme de son père, Pops Racer, concepteur de sa puissante Mach 5, Speed a rejeté une alléchante proposition des Royalton Industries. Après s’être attiré par ce refus la haine du fanatique Royalton, Speed découvre que certaines des plus grandes courses américaines sont truquées par une poigné d’hommes d’affaires, manipulant les meilleurs pilotes pour booster leurs profits. Et puisque Speed refuse de courir sous ses couleurs, Royalton veillera à ce que la Mach 5 ne remporte plus une seule course… Pour sauver l’entreprise familiale et sa carrière, Speed n’a d’autre issue que de battre Royalton à son propre jeu. Soutenu par sa famille et sa fidèle compagne Trixie, le pilote s’associe à un ancien rival, le mystérieux Racer X, pour remporter la course mythique qui coûta la vie à son frère : le terrifiant rallye « Crucible »…
Fiche technique – Speed Racer
Réalisation : Lilly et Lana Wachowski
Scénario : Lilly et Lana Wachowski
Musique : Michael Giacchino
Photographie : David Tattersall
Décors : Owen Paterson
Montage : Roger Barton
Sociétés de distribution : Warner Bros. France
Durée : 2h07 minutes
Genre : Ovni
Dates de sortie : 18 juin 2018 (FR)
Quelque part entre classicisme et pessimisme, La Dernière séance vient disposer à l’intérieur de son cadre des figures juvéniles en proie à la lassitude et aux doutes. Personnage à part entière, la petite ville texane d’Anarene leur semble cruellement sous-dimensionnée : on ne trouve rien, ou si peu, à y faire. Partant, il ne reste plus à Sonny, Duane et leurs amis que deux issues, à chercher dans la fuite ou le désespoir.
Les premières et les ultimes images de La Dernière Séance ont ceci en commun : une petite ville du Texas aux habitations chiches, capturée en plan d’ensemble, est balayée par le vent, comme dans un western suranné de John Wayne. Martin Scorsese dira de Peter Bogdanovich qu’« il est le dernier à avoir réalisé un film classique américain ». À ses yeux, La Dernière Séance sonne à peu près comme l’ultime soupir du vieil Hollywood, caractérisé par une mise en scène codifiée et l’usage du noir et blanc, préoccupé par le rêve américain – désossé – et par les années 1950 – pourtant depuis longtemps révolues. Entretemps, le Code Hays a été abrogé et les cinéastes peuvent montrer sans pudeur des adolescents dénudés se tripotant à l’arrière d’une voiture ou dans des motels miteux. Ils n’hésitent plus à filmer des romances intergénérationnelles, ni à faire d’un fils de pasteur un pédophile en puissance. C’est aussi tout cela que Peter Bogdanovich s’échine à mettre en images, dans une Amérique profonde désenchantée, se vidant d’une jeunesse qui préfère fuir vers le Mexique, fût-ce de manière fugace, ou s’engager dans l’armée pour aller combattre en Corée. Mais dans le film le plus pessimiste du Nouvel Hollywood, ces deux échappatoires s’avèrent elles-mêmes éminemment décevantes : du Mexique, on ne rapporte que deux sombreros et une gueule de bois ; à l’armée, on continue à être hanté par un amour depuis longtemps déchu. Finalement, le moyen le plus commode de se soustraire à la réalité demeure le vieux cinéma du quartier, où les jeunes adultes peuvent se peloter de manière insouciante au dernier rang, les yeux fixés sur une vedette hollywoodienne.
La ville d’Anarene est d’un ennui profond. Outre son cinéma désuet, bientôt dépeuplé en raison de la concurrence de la télévision, on y trouve un petit bistrot avec billard et un restaurant sans éclat, où une serveuse endettée et désillusionnée assure à un jeune client : « Je ferai encore des cheeseburgers pour tes petits-enfants. » Tous les événements portraiturés par Peter Bogdanovich sont exposés à la même aigreur : les mutations paraissent douloureuses, notamment celles menant à la vie d’adulte ; les jeunes perdent leur pucelage à la sauvette, à l’arrière d’une voiture, devant les regards indiscrets et moqueurs de leurs amis, avec une fille aux mœurs légères, jugée moins avenante qu’une « génisse » ; l’adultère frappe certains mariages plombés par la lassitude et dépourvus d’amour ; les quadras et quinquas insatisfaites se laissent aller à des ébats avec des adolescents du voisinage… « La ville est bien trop petite pour quoi que ce soit », fera même dire Bogdanovich à l’un de ses personnages, cristallisant en une réplique l’idée d’une géographie du désespoir.
Si la jeunesse a depuis longtemps nourri le cinéma hollywoodien – La Fureur de vivre, par exemple –, jamais le pathétisme et la déception n’ont été portés si haut et ne l’ont tant affectée. Après leur virée au Mexique, Sonny et Duane, les deux héros, apprennent la mort de Sam, un tenancier proche d’eux. Quand Sonny couche avec la femme dépressive de son coach sportif, elle peine d’abord à se déshabiller, puis prend place dans un lit grinçant atrocement, avant de se mettre à pleurer. Sa vie semble se résumer à une chambre à repeindre et à un nouvel édredon à acheter, deux symboles d’un renouveau espéré, mais bientôt déçu. Campée par une Cybill Shepherd magnétique, Jacy, dix-sept ans, tient absolument à faire croire à ses amis, qui patientent devant son motel, que sa première fois fut exceptionnelle, alors même que son amant fit lamentablement chou blanc. Lorsque les personnages plus âgés évoquent le passé, ils se montrent nostalgiques et pétris de regrets. Un tel se souvient avec mélancolie d’une relation palpitante précipitamment avortée, unetelle explique avoir épousé son mari par naïveté et dans le but d’irriter sa mère. L’enthousiasme a rarement été autant rationné.
La Dernière Séance obtint en 1972 huit nominations aux Oscars et repartit avec deux statuettes pour les meilleurs seconds rôles, remportés par Ben Johnson et Cloris Leachman – Jeff Bridges et Ellen Burstyn étaient également nommés dans ces catégories. Ces nominations semblent d’autant plus méritées que Peter Bogdanovich parsème son film de plusieurs fulgurances mémorables. La scène d’amour sur le billard en est un bel exemple : à la fois courte, absolument crue et privée de toute sensibilité, elle montre une main en plan serré se baladant le long des cuisses de Jacy, avant qu’une caméra subjective n’immortalise son amant remontant vers elle. Le voyage au Mexique, aussi elliptique soit-il, se pose en séquence embryonnaire du road-movie, un genre amorcé par le Nouvel Hollywood et déjà contenu en germe dans l’acte final du Lauréat. Film au méta-discours évident, La Dernière séance glisse par ailleurs une allusion explicite au déclin du cinéma américain et à la montée en puissance de la télévision, par le truchement du temps diégétique et d’un cinéma de quartier au public de plus en plus clairsemé. Pessimiste, il l’est donc jusqu’au bout et à tout propos : la jeunesse, l’âge adulte, l’Amérique rurale, l’institution matrimoniale, la morale chrétienne, l’armée, le capitalisme et même l’industrie cinématographique…
Bande-annonce : La Dernière Séance
Synopsis : Dans une petite ville du Texas, au début des années 1950, les distractions se limitent à un café et un cinéma, qui appartiennent au vieux Sam. Sonny, Duane et leurs petites amies tuent le temps comme ils le peuvent et parfois tombent amoureux. Sam semble être le seul adulte capable de comprendre ces jeunes en proie au désœuvrement, et déjà en quête existentielle. Sa mort vient rompre un équilibre fragile. La café et le cinéma ferment, les relations se tendent et chacun emprunte un parcours différent…
Fiche technique : La Dernière Séance
Titre original : The Last Picture Show
Réalisation : Peter Bogdanovich
Scénario : Peter Bogdanovich et Larry McMurtry
Musique : Phil Harris
Photographie : Robert Surtees
Montage : Donn Cambern
Société de distribution : Columbia
Durée : 1h58
Genre : Drame
Les résolutions, c’est le truc qu’on annonce bourré quelques heures après le décompte entonné à l’unisson. Alors elles ont une caractéristique avec la gueule de bois, c’est qu’elles ne tiennent pas longtemps. C’est un peu ce qui s’est passé pour les nôtres, mais avec un peu de mauvaise foi, on vous dira que c’est pour la bonne cause. Parce qu’en voyant toutes les séries qui sortaient ce mois-ci, on se devait de se pavaner un peu sur nos canapés pour visionner ces nouveautés. On a donc pris plus de cours d’éducation sexuelle sur Netflix que pendant toute notre scolarité. En parlant de scolarité, on est revenus à la nostalgie avec Titans et son univers DC, on s’est fait peur avec Kingdom et on a retrouvé l’environnement si particulier de True Detective.
True Detective – Revenir aux sources ? Challenge Accepted!
Les Simpsons avaient prédit l’élection de Donald Trump, la révolte syrienne ou encore les machines à vote. Cela force le respect. Mais True Detective a fait mieux. True Detective a prédit … le #10YearsChallenge, ce challenge à la con qui consiste à montrer sur les réseaux sociaux à quoi ressemblait sa vie une décennie plus tôt alors qu’on s’en cognait les bonbons à ce moment-là et ça sera toujours le cas dans 10 printemps.
10 printemps, c’est ce qui sépare les deux premières temporalités : la disparition des deux enfants le 7 Novembre 1980 (le jour de la mort de Steve McQueen) et une nouvelle enquête en 1990. C’est ce que nous avait approximativement pondu Nic Pizzolatto pour la saison 1, entre 1995 et 2012. Oui, mais tout en récupérant ce “Flat Circle” qui avait fait un des succès de la saison 1, True Detectiveva encore plus loin, en nous proposant une troisième temporalité : 2015. 35 ans séparent donc l’enquête de ce documentaire auquel participera Wayne Hays, le détective en charge de l’enquête. 3 pour le prix, c’est clairement la promotion de ce début d’année chez HBO. Car par ces trois temporalités, on nous offre 3 personnages en un … et 3 jeux d’acteur sublimes de la part de Mahershala Ali qui crève l’écran. Certes moins torturé qu’un Rust Cohle, qui ressemblait à un pilier de comptoir du PMU de Nuillé-sur-Vicoin, mais avec un passif du ‘Nam qui laisse présager de nombreux fantômes du passé pour ce personnage.
Ce qui a aussi fait la recette du succès de la saison 1, c’est son environnement. La saison 2 nous avait offert un beau milieu citadin réussi, mais quel bonheur de retrouver ces paysages atypiques de ces États-Unis pauvres, délabrés et qui sentent pas bon. Le milieu dans lequel évoluent nos deux détectives est un personnage en lui-même, qui ajoute une ambiance mystique, froide et pesante. On s’y sent aussi à l’aise que dans un dîner Rivarol, avec un environnement pavillonnaire qui ferait fuir Stéphane Plaza et une nature morte que même une peinture ne pourrait embellir.
True Detective est un peu comme l’évasion fiscale, c’est mystérieux, mais au moins dans la série de Pizzolatto, il y a des vraies enquêtes. Alors bien que l’homme au masque à gaz pouvait avoir des airs de Balkany dans la saison 1, le mysticisme de l’enquête est moindre dans ce pilote, malgré le retour de nos jolies confections Do It Yourself préparées par le psychopathe. Car après les jolis totems en bois confectionnés dans la saison 1, voici que débarquent de jolies poupées posées sur la scène de crime en guise de cailloux. Les tueurs psychopathes ont toujours fasciné et c’est pas demain que ça s’arrêtera, car ce dont on est sûr, c’est que dans 10 printemps, on ne fera pas de #20YearsChallenge, mais on regardera de nouveau True Detective !
True Detective a pris son temps pour sortir sa troisième saison, mais l’attente ne fut pas vaine tant la série revient avec force. Moins ambitieuse que la deuxième saison qui, loin d’être aussi terrible que sa réputation le prétend, se perdait dans de trop nombreux arcs narratifs et personnages principaux. Mais ce qui péchait aussi probablement avec cette saison mal-aimée était son atmosphère, exit les mystères glauques du bayou, on se retrouvait soudain projeté en pleine ville. Et c’est peut être aussi ça qui fait la force de cette troisième saison, le retour à un lieu plus banal, plus simple. Pas de gratte-ciel mais seulement des pavillons modestes, parfois très modestes.
Cet univers s’accompagne de personnages plus proches, moins nombreux, auxquels on peut directement s’identifier. Après tout, l’essence de True Detective repose dans sa propension à parler de gens comme vous et moi, des gens faillibles, ceux qui ont commis des erreurs et qui ont un peu trop de regrets. C’est alors que le retour à plusieurs temporalités fait sens. Si on craignait que ce schéma soit un peu redondant avec celui de la première saison, il a en fait toute sa place. La saison, se déroulant sur plusieurs décennies, nous raconte l’histoire de regrets, de choses qu’il aurait fallu mieux faire, ou ne pas faire du tout. True Detective renoue avec ses liens, il s’agit ici de voir comment un enquêteur, un homme somme toute normal, peut réagir face à la mort, ou comment un parent peut faire le deuil, ou pas, de son enfant.
True Detective est une enquête au centre de l’humain et c’est pour cela qu’il est si jouissif de retrouver cette nouvelle saison. S’il existe de nombreuses séries policières, True Detective est unique en son genre. Loin d’être édulcorée ou de rendre les crimes sexy, la série montre avec un réalisme cru, en étant en même temps empreinte d’une sorte de spiritisme et de mystère, la réelle signification des crimes, ce qu’ils engendrent et la manière dont ils modifient les gens qui s’en approchent d’un peu trop près.
Qui dit nouvelle saison d’une série d’anthologie, dit nouveaux acteurs, et Mahershala Ali crève ici l’écran dans sa retenue, abordant un jeu tout en subtilité. Si son personnage, Wayne, attise dans un premier lieu, notre sympathie, on pressent que son personnage a de nombreuses couches et pas toutes aussi reluisantes et agréables que celle qu’il nous laisse voir, et il nous tarde de connaître ses secrets. On regrette cependant que le personnage de Stephen Dorff soit autant mis en retrait durant ce premier épisode, mais il est possible que son personnage et le duo qu’il forme avec Wayne s’étoffent par la suite. Quoi qu’il en soit, ce début de saison promet une suite tout aussi maîtrisée, car c’est bien cela qui ressort de ce premier épisode, un scénario qui a pris le temps de se perfectionner, et une réalisation et des acteurs qui s’appliquent.
Sex Education – Netflix vous offre un cours d’éducation sexuelle
Avec une touche d’humour et une relation d’une mère et son fils aux antipodes, Sex Éducation soulève des questions sur la sexualité de la génération Y. Les conversations entre une mère sexologue totalement décomplexée et un fils intimidé par ses premiers émois livrent de drôles de moments cocasses qui ne peuvent qu’amuser.
Comme toute série teen, elle aborde des sujets classiques mais non pour autant légers comme le harcèlement, la découverte de la sexualité et la pression qui pèse constamment sur les performances à cet âge. Thèmes qui ne restent pas moins nécessaires tant les générations qui arrivent sont surexposées aux images et mauvaises informations sur les réseaux.
La série nous entraîne dans la vie quotidienne d’une bande d’adolescents britanniques tantôt agaçants, tantôt attachants mais souvent attendrissants. Portés par une BO et des chansons toujours en lien avec le rock des années 80 comme le veut la formule actuelle des films destinés aux ados, à l’image de The kissing booth ou encore Love, Simon dernièrement, la recette reste efficace dans ce qu’elle ajoute au rythme.
Sex Education peut être le cours d’éducation sexuelle qu’il manque dans le système actuel, à voir si la suite posera un climat plus sérieux et moins puéril, alternant avec cette touche comique, sans pour autant rendre ça pénible et gênant.
Face à la lassitude grandissante vis-à-vis des œuvres de zombies, la série Kingdom innove en nous présentant une atmosphère très différente de ce que le genre a tendance à nous proposer. Basée dans une Corée médiévale, cette nouvelle histoire a le mérite de se détacher considérablement de The Walking Dead et autres classiques, par son aspect historique très fidèle qui divertira même les moins férus de films d’horreur. Disponible sur Netflix depuis le 25 janvier et réalisée par Kim Seong-hun qui nous avait dernièrement proposé le film catastrophe Tunnel, ce projet atypique est donc très prometteur.
Chang, prince promis à la couronne, n’a plus le droit de rendre visite à son père malade pour une raison inconnue, tandis qu’un complot se trame pour le détrôner. Si tous sont inconscient du danger qui les entoure, quelques indices disséminés nous sont exposés et l’attente d’une révélation nous entraîne tout au long du pilote. En effet, malgré les retournements de situation (du moins celui du premier épisode) pour l’instant très prévisibles, la tension qui se construit pendant de longues minutes captive totalement l’attention et le potentiel de suspens s’annonce donc très prometteur pour le reste de cette première saison.
Thomas Gallon
3.5
Avec Titans, les séries DC en quête de renaissance
Si les séries Marvel disparaissent l’une après l’autre de la plateforme Netflix, DC semble au contraire en plein renouvellement. D’abord apparue dans les comics en 1964 puis adaptée pour l’écran dans la série de dessins animés destinée aux enfants Teen Titans Go !, notre équipe de jeunes super-héros revient cette année en live action pour une version plus mature et plus sombre, adaptée aux blockbusters du DCEU.
Dans un monde où les super-héros DC sont célèbres (Batman, Gotham et le Joker sont évoqués dès le pilote), Robin, Raven, StarFire et finalement BeastBoy, quatre adolescents aux capacités extraordinaires, nous sont présentés l’un après l’autre. Tous n’ont cependant pas la même exposition car si Robin, désormais séparé de Batman, s’affirme plus charismatique que jamais et vole la vedette lors de ce premier épisode, Beast Boy n’apparaît lui qu’à la dernière minute. L’ancien second de Bruce Wayne s’annonce donc comme le personnage central au récit, déjà expérimenté et sûr de lui, tandis que les autres découvrent à peine leurs pouvoirs.
Ainsi, la jeunesse et l’insouciance qu’incarnent nos nouveaux héros apportent une certaine fraîcheur à la série, en totale rupture avec l’Arrowverse, qui dure depuis trop longtemps.
Même si les acteurs manquent d’assurance, leurs personnages suscitent l’intérêt et l’on se pose beaucoup de questions à leur sujet. Par quoi Rachel, l’adolescente rebelle, est-elle possédée ? Qui a tenté de tuer Starfire et pourquoi est-elle amnésique ? Verra-t-on Batman ou d’autres personnages célèbres au cours de la série ? Comment nos quatre héros vont-ils finir par se rassembler et rencontreront-t-ils d’autres acolytes ?
Si le pilote n’est pas complètement prenant, il est indéniable que ses personnages mystérieux lui donnent un sens et la curiosité nous pousse à continuer la série pour obtenir des réponses.
Thomas Gallon
3
When Heroes Fly : Le Retour des Héros
Après Hostages et Fauda, les Israéliens sont de retour avec une autre série à suspense, When Heroes Fly. Le pilote, très accrocheur, nous présente, en alternant diverses temporalités, un groupe de quatre vétérans et amis, qui, après avoir réchappé d’une mission particulièrement traumatisante, vont suivre des chemins séparés, et chaotiques pour la plupart d’entre eux. Mais, bien des années plus tard, un événement inattendu les rapproche, lorsque l’un des héros, désormais installé à Bogota, croit reconnaître une vieille connaissance portée disparue sur la photo d’un journal local.
Cette découverte marque alors le début de retrouvailles mouvementées pour les quatre anciens soldats, mais annonce surtout une intrigue aussi captivante que mystérieuse, qui brouille souvent les pistes entre illusion et réalité, notamment grâce à la psychologie fragile des protagonistes, à son atmosphère moite et à sa structure narrative non-linéaire, qui prend le temps de dévoiler ses secrets progressivement.
Alléchant par le poids des non-dits qu’il amorce, sa caractérisation des personnages et la véritable énigme dont il pose les jalons, le pilote s’achève sur une note qui joue avec nos nerfs et titille notre curiosité. A noter pour finir que le casting de When Heroes Fly constitue un atout charme non négligeable qui s’impose comme un autre argument solide !
The Ted Bundy Tapes : itinéraire d’un tueur en série
Ted Bundy, célèbre tueur en série désormais ancré dans la culture populaire, ne cesse de nourrir un mythe dans l’imaginaire collectif. Preuve en est, Zac Efron s’est récemment glissé dans la peau du Serial Killer pour les besoins du film Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile. Il semblerait donc que les tueurs en série continuent d’exercer la fascination du public, et d’entretenir les passions les plus folles.
Avec son documentaire en quatre parties, Joe Berlinger retrace le parcours de Ted Bundy, depuis son enfance apparemment sans histoire jusqu’à son exécution en Floride, événement surmédiatisé ayant attiré des foules de citoyens venus assister et célébrer la mise à mort du monstre.
Le documentaire entremêle plusieurs témoignages avec des images d’archive afin de nous fournir divers éléments de contexte, et propose une entrée en matière qui établit une corrélation entre le climat social et politique des États-Unis à l’aube des années 70, parallèlement à la genèse de Bundy, qui deviendra un criminel comme les autorités n’en avaient alors jamais vu.
La série est intéressante, dans le sens où elle tente de montrer l’émergence d’un nouveau genre de criminalité, dans un climat encore relativement apaisé, afin de mettre en exergue l’émoi des citoyens de toute une nation, tout en soulignant par ailleurs le manque de moyens dont disposaient les autorités de l’époque pour cerner leur suspect, dans ces affaires de meurtres qui ont progressivement terrorisé le pays.
En somme, Conversations with a Killer: The Ted Bundy Tapes peut évoquer, sur bien des aspects, la fascinante création de Fincher, Mindhunter, en ce que ces deux séries décrivent les prémices et les balbutiements d’une science désormais incontournable, à savoir le profilage. Mais ce docu-série nous permet également de découvrir (ou de redécouvrir) la personnalité intrigante et pour le moins étrange de Ted Bundy, et de comprendre les raisons qui font de lui, encore aujourd’hui, le mythe qu’il est devenu.
En dépit d’un démarrage un peu lent, qui prend le temps de contextualiser son récit, l’épisode pilote gagne en intensité vers la fin, et promet de nous tenir en haleine grâce à son dispositif narratif efficace qui parvient à entretenir le suspens et susciter un malaise grandissant chez le spectateur.
Project Blue Book – Ça vole pas haut dans l’aviation
Quand on regarde une chaîne qui s’appelle “History”, on peut s’attendre à tout : un reportage sur le marbre dans les bordels de la Rome Antique, l’influence des formes féminines dans la peinture de la Renaissance ou même un top 10 des chats les plus mignons de Cléopâtre. Alors quand on sait qu’une série qui se prénomme Project Blue Book débarque sur ce canal, on pourrait s’attendre à une analyse freudienne des rêves prémonitoires (et érotiques?) de Gutemberg avec des Schtroumpfs.
Que nenni. Project Blue Book se passe en pleine Guerre Froide, où le professeur J. Allen Hynek est recruté par l’armée de l’air américaine afin d’enquêter sur des affaires non-résolues. Et de prime abord, c’est vrai que lier milieu scientifique et militaire, c’est un peu comme remplacer du Ricard par de l’huile de tournesol dans le verre habituel de Robert : il risque d’y avoir quelques déboires.
Et c’est ce qui se passe. À défaut d’un verre d’huile coupé à l’eau, ce duo passe très bien à l’écran. Bien que caricatural, le Capitain Michael Quinn (Michael Malarkey) ne cherche pas midi à quatorze heures et remet vite les pendules à l’heure quand le Dr. Allen Hynek (Aidan Gillen) lui propose ses théories les plus farfelues. Quand l’un voit treillis, l’autre pense OVNI, et la pugnacité et l’expertise scientifique de l’autre va à l’encontre de l’obéissance et la droiture de l’un, offrant un duo aux antipodes qui doit néanmoins travailler ensemble, contre leur gré.
Mais que serait une série en période de Guerre Froide sans les sujets qui ont marqué cette époque. La guéguerre contre les communistes est bien évidemment présente, les jolies voitures rondes similaires au fessier de Beyoncé le sont aussi, les thématiques d’émancipation de la femme encore plus, à travers le personnage de Mimi Hynek qui découvre sa féminité grâce à Mimi, une rencontre impromptue lors d’une session shopping. Et qui se révélera être pas si impromptue finalement …
Bien que l’enquête ne soit bouclée aussi rapidement qu’une procédure judiciaire contre Sarkozy, elle n’est en fait que les prémisses d’un mystère bien plus grandissant, sous couvert de chiffres et de chansons en ode à la Lune. Et on se laisse volontiers embarquer par ce voyage ambiance X-Files pour les prochains épisodes.
I Am The Night – « The Nice Guys » façon film noir mais sans le mordant
Avec son générique tout en ombres et lumières contrastées, I Am The Night promet une série emprunte d’une esthétique rétro, une série façon « film noir » avec peut être une enquête un peu loufoque et mystérieuse empruntant aux années 70.
La jeune Fauna Hodel, abandonnée à la naissance par sa mère, part sur les traces de son passé qui l’attire dans des histoires qui la dépassent. Bien que plaisant à regarder et ayant de bons éléments, le premier épisode de la série de Patty Jenkins (Monster, Wonder Woman) ne transcende pas. Et c’est notamment dû au personnage de Fauna, qui manque de profondeur. Si son personnage pourrait s’enrichir par la suite, il ne percute pas au premier coup d’œil comme le fait celui de Chris Pine, un journaliste excentrique, qu’on imagine traumatisé par une sombre affaire. Il est alors difficile de s’investir réellement dans la quête de la jeune femme puisqu’on peine à s’identifier à elle.
Mais tout ne repose pas sur l’écriture de ce personnage, la série passe aussi à côté de son introduction, allant très vite aux révélations sans nous donner le temps de nous adapter aux personnages et à leur situation initiale. La série pourrait cependant nous réserver de bonnes choses, mais il est tout aussi possible qu’elle reste en demie-teinte. On attend les éléments de surprise qui bousculeraient cette intrigue un peu plate, que Chris Pine sait néanmoins rendre sympathique.
Si les œuvres politiquement engagées ne manquent pas dans le paysage cinématographique, peu peuvent se targuer d’avoir l’originalité de Sorry to Bother You. Pour son premier film, le rappeur Boots Riley délivre une critique tout aussi acide que délirante du système capitaliste américain dans un univers regorgeant d’idées quitte à se télescoper.
Frontman du groupe de hip-hop The Coup, Boots Riley a, depuis ses débuts dans l’industrie musicale, fait preuve d’un attrait conséquent pour la politique. Riley ayant même au cours de sa vie côtoyé des groupes plutôt radicaux, dont certains affiliés aux Black Panther. Au travers des paroles de ses morceaux, le rappeur n’hésite pas à taper sur le capitalisme, le système politique américain ou encore les violences policières. Toutes ces prises politiques ont permis, ainsi que la personnalité de Riley, de faire de The Coup un groupe majeur au cours des années 90/2000. Depuis toujours attiré par le cinéma, le musicien y voit alors un nouveau moyen d’exprimer ses idées, et c’est ainsi que naît, en 2018, Sorry to Bother You, dont le titre renvoie au dernier album en date de The Coup. Le film est alors présenté au festival de Sundance, où il fait son petit effet, et reçoit un accueil plus que positif. Il débarque donc près d’un an plus tard sur les écrans français, après avoir fait sa première en clôture du PIFFF.
Difficile à résumer sans en dévoiler les innombrables surprises, Sorry to Bother You offre à Lakeith Stanfield, son premier grand rôle au cinéma. Le film met en scène, Cassius Brown, un télémarketeur qui grâce à une technique secrète, va très vite monter dans la hiérarchie. Ce qui fonctionne de manière immédiate, c’est évidemment la présence que dégage Lakeith Stanfield. À la manière d’un Andrew Garfield dans Under the silver lake, le personnage de Cassius Brown trimbale sa tronche hallucinée dans cet univers aux allures dystopiques. Un aspect science-fictionnel qui ne semble au final pas si éloigné de la réalité car il dépeint des États-Unis ultra-capitalistes. En témoigne, la société fictive WorryFree permettant aux populations de précaires d’obtenir non pas uniquement un travail, mais également un toit aux aspects de dortoirs. Une façon de se procurer une main d’œuvre peu chère en leur fournissant un hébergement pour toute la famille.
En passant au médium cinématographique, Boots Riley ne semble donc pas avoir perdu sa verve politique. Avec Sorry to Bother You, il délivre une critique acide et complètement loufoque du système politique de son pays. Cela se manifeste évidemment au travers de cette exagération du capitalisme et des méthodes crapuleuses et horrifiques mises en places par la société WorryFree, mais également dans sa représentation du racisme ordinaire qui inonde le pays. Dans cette mesure, Boots Riley fait preuve d’une véritable originalité, jouant de manière très intelligente avec l’absurde. L’exemple le plus frappant est bien entendu cette « voix de blanc » qui permet à Cassius de gravir les échelons. Un aspect sociétal tourné en ridicule grâce à la voix si particulière de David Cross aux allures cartoonesques. Dans une certaine perspective, Sorry to Bother You fait parfois penser à Idiocracy. Boots Riley prenant soin de donner une substance à son monde dystopique, même dans les plus petits détails comme les émissions de télé. Bien que le film soit à peine plus subtil, Boots Riley s’amuse comme un petit fou de cette image de la société américaine.
Faisant feu de tous les côtés, Boots Riley mise alors sur une réalisation, elle aussi fourmillant d’idées. À ce niveau, le rappeur américain semble puiser dans de nombreuses influences, Spike Jonze et Michel Gondry en tête auxquels il emprunte les délires créatifs faits à base de trois bouts de cartons. Ces tics de mise en scène peuplent les moindres recoins du long-métrage que cela soit dans les ingénieuses séquences de télémarketing ou dans la transformation du mobilier de l’appartement de Cassius. Boots Riley poussera l’hommage à son paroxysme grâce à un petit court-métrage promotionnel montré par le PDG de WorryFree fait à base de personnages en pâte à modeler réalisé par un certain Michel Dongry. Les idées fusent, quitte à parfois entraîner un trop plein à la limite de l’indigeste. C’est à ce moment qu’on peut soulever le gros point noir de Sorry to Bother You. Derrière l’excitation de ce premier long-métrage, Boots Riley peine à donner une véritable ligne directrice à son film. Enseveli sous cet amas de concepts, l’humour se télescope à plusieurs reprises, perdant de son impact et rendant le tout un poil longuet. On ne pourra cependant pas reprocher Riley d’aller jusqu’au bout de son délire.
Reste que Sorry to Bother You est un véritable OVNI dans le circuit indé américain. Une œuvre combinant avec malice satire sociale et délire absurde à la bande-son groovy dans lequel Boots Riley se lâche complètement. Suivant les pas de leur metteur en scène, le casting semble partager la même euphorie. Si Lakeith Stanfield nous conforte dans tout le bien qu’on peut penser de lui depuis sa première apparition dans Atlanta (série dont le ton et le message politique se rapprochent de Sorry to Bother You), Armie Hammer est tout aussi exquis en PDG démoniaque, tandis que Tessa Thompson irradie de son charme exubérant. Marchant dans les pas de Donald Glover et de sa série citée précédemment, Boots Riley semble bien parti pour faire trembler le monde du 7ème art à grand coup de brûlot politique.
Sorry to Bother You – Bande Annonce
Sorry to Bother You – Fiche Technique
Réalisation : Boots Riley
Scénario : Boots Riley
Interprétation : Lakeith Stanfield, Tessa Thompson, Armie Hammer, Steven Yeun, Jermaine Fowler
Musique : The Coup, Merrill Garbus, Nate Brenner
Montage : Terel Gibson
Producteurs : Jonathan Duffy, Nina Yang Bongiovi, Forest Whitaker, Kelly Williams, Charles D. King, George Rush
Sociétés de production : Significant Production, Cinereach, MACRO,MNM Creative, The Space Program
Sociétés de distribution : Universal Pictures International France
Genre : Comédie, Fantastique, Science-Fiction
Durée : 111 minutes
Dates de sortie : 30 janvier 2019
Avec sa propre grammaire, et une inventivité folle, Bi Gan éblouit le spectateur dans sa maîtrise totale de l’art cinématographique en déroulant son histoire qui mêle le rêve et la réalité, la mémoire et le présent. Un grand Voyage vers la nuit : vertigineux.
Synopsis : Luo Hongwu revient à Kaili, sa ville natale, après s’être enfui pendant plusieurs années. Il se met à la recherche de la femme qu’il a aimée et jamais effacée de sa mémoire. Elle disait s’appeler Wan Qiwen…
Un baiser, sinon rien
Aussi enthousiaste que soit l’auteur de ces lignes envers ces grands cinéastes que sont Jia Zhangkhe et Wang Bing, deux de ses réalisateurs chinois favoris du moment et du Mainland, ceux qu’on appelle « la sixième génération », l’arrivée de Bi Gan dans le paysage ne peut que la ravir. Le cinéma-vérité de ces réalisateurs, sous forme de fiction ou de documentaire, ne permet pas trop le lyrisme, tant la réalité qu’il décrit est âpre. C’est pourquoi, en dehors de ses qualités intrinsèques impressionnantes, Un grand Voyage vers la nuit, un film éminemment inventif, est une excellente nouvelle.
Présenté au dernier Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard, le film est un OVNI de 2h18 qui accroche le regard du spectateur du début jusqu’à sa sublime fin. Suite au décès de son père, le jeune Luo Hongwu (Huang Jie, qui n’est pas sans rappeler Tony Leung dans Chungking Express de Wong Kar-wai ) retourne dans sa ville natale de Kaili et se met à la poursuite d’une femme aimée, Wan Qiwen (Tang Wei)…, à l’identité mystérieuse. Dans le train qui le transporte une femme se matérialise, et dit s’appeler Wan Qiwen Dit comme ceci, Un grand Voyage vers la nuit ressemble à n’importe quel noir avec son détective taciturne. Et pourtant dès la première scène, on est face à une expérience sensorielle hypnotique et singulière, suivie pendant toute la première partie du film d’une succession d’images d’une inventivité folle et d’une beauté ahurissante. Bi Gan utilise tous les moyens (reflets, miroirs, textures telle que la pluie, et surtout une gestion impeccable de la lumière avec profusion de sources lumineuses différentes : néon, soleil, tungstène, etc.), pour faire de chacun de ses plans une véritable œuvre d’art. L’atmosphère qui s’en dégage est celle d’une rêverie, celle que Bi Gan voulait en effet traduire. Le film mêle d’une manière fragmentaire très soignée, la réalité et le rêve, des bribes du passé de Luo Hongwu, de sa relation romantique avec sa maîtresse Wan Qiwan, de l’assassinat de son ami « Wildcat », dans un maelström étourdissant d’informations dont on n’arrive pas toujours à extraire l’imaginaire du réel, sans que cela ne pose un vrai problème au spectateur subjugué. Au bout de presque quatre-vingt minutes de ce premier voyage onirique et énigmatique, l’enquête et la quête semblent arriver à un point mort, Luo Hongwu lui-même de guerre lasse s’engouffre dans un cinéma, enfile des lunettes 3D, dans le même temps enjoignant le spectateur à faire de même, comme la consigne du réalisateur le précisait au début du métrage. Luo Hongwu traverse l’écran pour une deuxième aventure tout aussi folle, et arrive en effet vers la nuit d’un univers qui oscille entre les entrailles de la Terre et le décor d’un jeu vidéo. Il y rencontre d’autres personnages, des souvenirs encore plus anciens, la version juvénile de son ami Wildcat qu’il bat au ping-pong, une version différente également de Wan Qiwen avec qui il joue au billard, toutes sortes de défi qui lui permettent finalement de continuer sa quête de la personne aimée en scooter, en tyrolienne ou même en volant dans les airs. On aura compris que l’univers de Bi Gan est fantasque, lyrique, depuis son cheval ailé jusqu’à ces rencontres fantomatiques qu’il fait au détour de sa déambulation filmée dans un incroyable plan-séquence de près d’une heure, d’une dynamique qu’on a rarement vue dans de telles circonstances. Ce n’est pas la caméra qui suit les personnages, ce sont les personnages qui s’arrangent pour retrouver la caméra, souvent par surprise, laissant le spectateur pantois devant tant de prouesse.
Mais la prouesse ultime de Bi Gan finalement n’est pas seulement cette débauche de savoir-faire technique. Bien que très fragmentaire dans sa première partie, et guère plus linéaire dans le plan-séquence, son récit parvient à étreindre et émouvoir, la quête impossible de l’amour absolu tisse la trame de ce travail exigeant sur la mémoire, les rêves, le cinéma. Le mystère qui s’épaissit dans son film intrigue au lieu de rebuter. Et plutôt qu’agacer, les références ouvertes à ses cinéastes de chevet (Hou Hsiao-hsien ou Wong Kar-wai) ne font que rajouter de l’intérêt pour son film et jamais n’étouffent Un grand voyage vers la nuit de leur présence.
Aucun cinéaste chinois n’a encore travaillé comme Bi Gan, peut-être même aucun cinéaste du tout, et sa capacité à se nourrir de tout ce qu’il voit, de Bob l’Eponge à Vertigo, nous promet encore de nombreuses heures de cinéma aussi vertigineux, d’expérience aussi totale que celle que nous venons de vivre, un film d’une extraordinaire richesse qui se termine somptueusement par l’éphémère d’un feu de Bengale et la survivance éternelle d’un premier baiser.
Un grand Voyage vers la nuit – Bande annonce
Un grand Voyage vers la nuit – Fiche technique
Titre original : Di qiu zui hou de ye wan
Réalisateur : Bi Gan
Scénario : Bi Gan
Interprétation : Tang Wei (Wan Qiwen), Huang Jue (Luo Hongwu), Sylvia Chang (La mère de Wildcat – La femme rousse), Lee Hong-Chi (Wildcat), Zeng Meihuizi (Pager), Yongzhong Chen (Zuo Hongyuan), Feiyang Luo (Wildcat enfant), Tuan Chun-Hao (L’ex mari de WAN Qiwen), BI Yanmin (Prisonnière)
Photographie : David Chizallet, Jingsong Dong, Hung-i Yao
Montage : Yanan Qin
Musique : Chih-Yuan Hsu, Giong Lim
Producteurs : Shan Zuolong, Han Han, Xiaoming Huang, Coproducteur : Charles Gillibert
Maisons de production : CG Cinéma, Huace Pictures, Dangmai Films, Zhejiang Huace Film & TV
Distribution (France) : Bac Films
Récompenses : Meilleure photo, meilleure musique, meilleur FX au Festival Golden Horse de Taïwan -2018
Budget : 100 000 000 CNY
Durée : 138 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 30 Janvier 2019
Avec le torride High Society, Byeon Hyeok peint le tableau d’un milieu en trompe-l’œil. Manigances, convoitises et coups-bas sont au rendez-vous d’un thriller politique aux accents de tragédie classique.
Tae-Joon et sa femme Soo-Yeon sont de brillants représentants de la classe supérieure. Lui est professeur d’économie à l’Université de Séoul, elle est conservatrice à l’Alt Space, une galerie d’art contemporain très en vue. Sportif et entretenu, ce couple de quadras qui suscitent l’admiration de tous pourrait se contenter du bonheur qui semble faire son quotidien. Mais à la charnière d’une vie professionnelle et conjugale qui patine, tous deux, chacun dans leur domaine, vont nourrir de nouvelles ambitions. Tae-Joon, se lance le défi d’entrer en politique afin de réaliser une utopie qui lui tient à cœur, celle d’une banque citoyenne à grande échelle. Il se laisse séduire par la proposition du parti conservateur, prêt à l’aider dans son projet à la condition qu’il endosse le rôle de candidat à la députation. Soo-Yeon de son côté, entend bien briguer le poste bientôt vacant de directrice du musée dont elle a déjà la responsabilité artistique. Elle doit pour cela obtenir les faveurs de l’actuelle directrice et de son puissant mari.
Une tragédie shakespearienne
Après un départ irrésistible, les astres semblant parfaitement alignés, la trajectoire du couple « parfait » s’avère plus chaotique que prévue. Le politicien néophyte est confronté à l’envers (l’enfer) du décor : politiciens véreux et mafieux opportunistes. Soo-Yeon quant à elle enchaine les déconvenues. Lors d’une escapade parisienne avec un artiste convoité devenu son amant, elle baisse la garde et se met en danger. L’adversité ne tarde pas à lui en faire payer le prix fort. Dès lors, manigances et jeux de dupes, défiances professionnelles ou déviances charnelles ponctuent un scénario shakespearien où tous les coups sont permis. Il y a quelque chose de pourri dans ce royaume de Corée du Sud semble nous dire Byeon Hyeok qui réussit parfaitement à transposer dans l’univers lisse des milieux d’affaire, les manigances de cour et bouffonneries de derrière le rideau chères au dramaturge britannique. Jouant sur la transparence – de façade – des décors et sur le ballet des personnages, tour à tour alliés ou ennemis, le réalisateur met en scène la farce du pouvoir. A l’image de ce personnage aussi fantasque qu’inquiétant, sorte de gourou de l’art contemporain et parrain mafieux, qui transforme ses ébats érotiques ou ses expéditions punitives en performances artistiques.
Une parabole moderne
Le film s’apprécie aussi comme un thriller, avec ses retournements de situations et ses moments de suspense. La tension sexuelle y est permanente et précède bien souvent les pulsions de mort. Mais High Society interroge également sur les peurs et fantasmes de la société coréenne. Au travers des relations de pouvoirs empreintes de quasi féodalité et, plus subtilement, sur l’importance de l’image que l’on renvoie aux autres. Il y a dans le drame de Tae-Joon et de sa femme, la parabole d’Icare doublée de celle de Narcisse. Après avoir joui de la célébrité, des lumières et des plaisirs extraconjugaux, les voilà punis pour s’être trop exposés. Le déshonneur et la honte prennent alors la forme cauchemardesque d’une petite clé noire, susceptible à elle seule de refermer toutes les portes entrouvertes. Et la chute d’en être que plus rude. Bienvenue dans la High Society.
Bande annonce : High Society
Synopsis : Un professeur d’économie qui ambitionne de se lancer en politique et sa femme conservatrice de galerie d’art sont prêts à tout pour faire partie de la haute société.
Fiche technique : High Society
Réalisateur : Byeon Hyeok (The Scarlet Letter, Five Senses of Eros)
Casting : Park Hae-Il (The Fortress), Soo-Ae (Sunny), Yoon Je-Moon (Okja), Ra Mi-Ran, Lee Jin-Wook, Kim Gyu-Sun, Han Joo-Young, Park Sung-Hoon, Kim Seung-Hoon, Kim Kang-Woo.
Première sortie : 29 août 2018 (Corée du Sud)
Distribué par : Lotte Cultureworks
Quittant le burlesque et le cartoonesque « wes andersonien » de son premier film Tristesse Club, Vincent Mariette tente cette fois ci de s’infiltrer dans les méandres du fantastique et du mythe cinématographique. Les Fauves est un beau film, une intrusion du cinéma français dans les affres du fantastique, même si l’exercice de style s’avère parfois trop scolaire. Un peu inachevé, gentillet, juvénile, mais qui démontre de belles idées.
L’été, dans un camping balnéaire, les effluves amoureuses vont vite, les désirs sont fugaces. Un soir, un jeune homme est porté disparu après avoir passé une partie de la nuit avec la jeune Laura. Mais autour de cet environnement saisonnier surgit une légende urbaine : l’existence d’une panthère, qui rôde et s’attaque à ceux qui entreraient un peu trop profondément dans la forêt voisine, imaginée comme une jungle parsemée d’embûches. A partir de ce postulat, Vincent Mariette dissémine ses ingrédients avec plus ou moins de réussite, et fait de Les fauves une œuvre hybride allant du fantastique à la romance brumeuse entre une jeune femme nébuleuse et un écrivain solitaire et « dangereux » à la recherche de cette fameuse panthère.
Cependant, le film manque clairement de venin pour réellement faire frémir : les intentions sont visibles mais épousent trop facilement les versants du genre pour créer un réel mystère. Le métrage manque de cœur, de croyance au projet fantastique et souffre d’émotions un peu trop contenues. C’est notamment l’écriture qui est clairement le point faible du film, un peu trop théorique et trop peu charnelle : entre une policière incarnée par une Camille Cottin aux dialogues surannés, un Laurent Lafitte à l’étrangeté surfaite, il est difficile par moments de sentir le doux parfum d’enivrement nous aspirer, tant le mystère se veut grossier dans ses ressorts et pudique dans l’éclosion des sens.
Il y a une véritable distance, un fossé même, entre l’écriture et l’atmosphère. Cette dernière, pourtant, permet au long métrage de sortir la tête de l’eau et de nous faire ressentir la douce odeur de la tentation. Les fauves aurait pu être un film plus évocateur mais fonctionne par à coups, grâce à quelques étincelles, des évaporations du fantastique. Les fauves, avant de jouer sur les genres et leurs codes, est une possibilité pour le cinéaste de filmer avec une certaine grâce une Lily Rose Depp magnétique qui rentre parfaitement dans le cadre mystique du film. D’ailleurs l’actrice devient le symbole même du film, à la fois dans ses qualités mais aussi dans ses défauts: un film qui donne des coups de griffes sans laisser de cicatrices.
Une diction parfois robotisée, une posture un peu forcée, un jeu d’actrice encore perfectible mais une présence qui capte rapidement l’écran, et qui fait tout le sel de cette œuvre sur le doux parfum des premiers amours durant l’été. La tentation, le mystère, l’insouciance de l’innocence, le trouble des sentiments et l’insécurité de la première fois. Thématiques qu’arrive à capter Vincent Mariette avec sa mise en scène quelque peu aérienne, sensorielle et où l’étrangeté ambiante et adolescente n’est pas sans rappeler le dernier film de Sébastien Marnier, L’heure de la sortie.
Bande annonce – Les fauves
Synopsis: C’est l’été, dans un camping en Dordogne, des jeunes gens disparaissent. Les rumeurs les plus folles circulent, on parle d’une panthère qui rôde… Un sentiment de danger permanent au cœur duquel s’épanouit Laura, 17 ans. La rencontre avec Paul, un écrivain aussi attirant qu’inquiétant, la bouleverse. Une relation ambiguë se noue. Jusqu’à ce qu’un prétendant de Laura disparaisse à son tour et qu’une étrange policière entre dans la danse…
Fiche Technique – Les fauves
Réalisation : Vincent Mariette
Scénario : Vincent Mariette
Casting : Lily Rose Depp, Laurent Lafitte
Photographie : George Lechaptois
Décors : Pascal Le Guellec
Montage : Mathilde Van de Moortel
Sociétés de distribution : Diaphana Distribution
Durée : 1h23 minutes
Genre : Polar
Dates de sortie : 23 janvier 2019 (FR)
Gran Torino avait des allures de passage de flambeau à la nouvelle génération, cosmopolite et méritante, mais La Mule de Clint Eastwood, lui, s’inscrit comme une sorte d’adieu, un road movie funéraire, une oeuvre qui ne cesse de se questionner sur les choix de son personnage – de son acteur en somme – qui s’avère imbibé par les regrets et les remords sur les choix qu’il a pus faire dans sa vie.
Il est presque impossible de ne pas penser à Gran Torino lorsque l’on regarde La Mule. Après 10 ans d’absence devant sa caméra, Clint Eastwood revient avec sa silhouette voutée, une peau presque décharnée, l’oeil nerveux et une voix cabossée. C’est l’histoire d’un homme qui a tout sacrifié pour des fleurs, des hémérocalles, pour devenir quelqu’un mais qui a délaissé sa vie de famille, oublié sa fille. Au bord de la faillite, ruiné et seul, il va devenir une mule pour des cartels de drogue. Pourtant, la seule chose qu’il est impossible d’acheter, c’est le temps et il aura beau parcourir le Texas, gagner de l’argent par le biais de la drogue, offrir des banquets à sa petite fille ou faire réouvrir des commerces de quartier, les cicatrices resteront les mêmes.
Après des années de disette, où l’on voit le cinéaste bricoler des films bancals, voire paresseux dans leur mise en abime du patriotisme, que cela soit American Sniper ou J.Edgar, Clint Eastwood revient sur le devant de la scène, à la fois devant et derrière la caméra. Cependant, la lueur des beaux jours et des grands films est encore loin. On pourrait reprocher bien des choses à ce long métrage. Premièrement, son intrigue policière, vaguement palpitante et écrite sous le coude, et qui sert de simple subterfuge pour Clint Eastwood à mettre en lumière son successeur et son « fils spirituel »: Bradley Cooper. Et puis, à l’image de Gran Torino, La Mule voit en la figure patriotique de son personnage, un homme rugueux, en déconnection avec son époque.
Certes, les deux films se rejoignent avec cet humour corrosif, sous le regard malicieux de Clint, mais cette fois ci, les traits sont aussi fins qu’un tweet de Donald Trump, dont la vision essorée de l’Amérique trouble. Le film en devient non pas ambigu, mais plus flou que cela, où le jeu de l’autodérision se parodie et devient un peu rance. Sa morale sur l’Homme qui reste sur son téléphone et qui oublie de profiter de la vie, Internet qui ne permet pas aux Hommes d’être de vrais hommes pouvant s’occuper de leur famille sur le bas côté de la route, son petit tacle sur la terminologie raciste vis à vis des noirs, son regard interloqué et vieillot sur le lesbianisme puis son imagerie cinématographique poussiéreuse des mexicains.
La Mule, dans son écriture, à notre époque, devient presque une anomalie avec une liberté de tons qui fait autant rire que grincer. Là où Hollywood s’acharne à faire marcher l’usine à Oscars avec des oeuvres bienveillantes et fédératrices, Clint Eastwood se met en marge comme il l’a tout le temps fait et se contrefout totalement de prendre le pas de la culpabilité américaine. Culpabilité hollywoodienne, qui derrière ses messages de liberté et d’ouverture, n’a de cesse de vouloir se laver les mains de ses péchés de manière plus ou moins hypocrite. Pourtant, dans le film, la culpabilité existe, mais s’avère plus intime et inéluctable, tout comme The House that Jack Builtde Lars Von Trier : deux films qui voient deux monstres du cinéma contemporain, balancer leur flegme ténébreux et leur pensée sombre mais qui se savent d’emblée coupable soit pour la prison soit pour l’enfer.
Le personnage, lui même, se définira comme « coupable », coupable d’avoir cru qu’être quelqu’un était le sommet d’une vie. Coupable d’avoir été ricaneur avec les amis et distancier avec la famille. Coupable d’avoir été un père médiocre, et un mauvais mari. La Mule, c’est un peu, à l’image de Logande James Mangold, un film de super héros, qui fait tomber la cape et les armes à feux, où les regrets ne peuvent se racheter mais au contraire deviennent dégénératifs. Un road movie, dans une bagnole qui a plus le symbole d’un corbillard qu’autre chose, qui sillonne une Amérique qui fluctue, et qui entrevoit des anciennes silhouettes scintillantes aux muscles saillants changer en des corps grelotants, vieillissants et mortifères. Leur seul pouvoir, c’est d’avoir le recul nécessaire pour admettre leurs erreurs et savoir, un jour dire stop, se mettre sur le côté et sortir du champ. C’est en cela que le film tire toute sa sève et sa beauté, une oeuvre bancale et qui se sait parfois en marge, mais scintille par sa tristesse et sa mélancolie sur le temps qui passe.
Bande annonce – La Mule
Synopsis: À plus de 80 ans, Earl Stone est aux abois. Il est non seulement fauché et seul, mais son entreprise risque d’être saisie. Il accepte alors un boulot qui – en apparence – ne lui demande que de faire le chauffeur. Sauf que, sans le savoir, il s’est engagé à être passeur de drogue pour un cartel mexicain. Extrêmement performant, il transporte des cargaisons de plus en plus importantes. Ce qui pousse les chefs du cartel, toujours méfiants, à lui imposer un « supérieur » chargé de le surveiller. Mais ils ne sont pas les seuls à s’intéresser à lui : l’agent de la DEA Colin Bates est plus qu’intrigué par cette nouvelle « mule ». Entre la police, les hommes de main du cartel et les fantômes du passé menaçant de le rattraper, Earl est désormais lancé dans une vertigineuse course contre la montre…
Fiche technique – La Mule
Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Nick Schenk
Musique : Arturo Sandoval
Photographie : Yves Bélanger
Décors : Ronald R. Reiss
Montage : Joel Cox
Sociétés de distribution : Warner Bros. France
Durée : 1h56 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 23 janvier 2019 (FR)
Figure hors-norme dans le cinéma français moderne, Sébastien Betbeder signe un sixième long-métrage, qui s’inscrit dans la droite lignée de ses précédents OVNI. Et la présence d’Eric Cantonna en modèle pour une jeune artiste prometteuse suffit à elle seule à comprendre à quel point l’imaginaire foisonnant de cet auteur s’amuse à brouiller les pistes pour mieux nous ramener vers un état de sérénité particulièrement agréable.
Deux ans après lui avoir confié un rôle de romancier en panne d’inspiration dans Marie et les Naufragés, Sébastien Betbeder fait à nouveau appel à Eric Cantonna pour incarner un peintre qui s’est coupé du monde. C’est à croire que la silhouette imposante de cet ancien footballeur s’apparente, dans l’imaginaire farfelu de Betbeder, à un artiste désenchanté. Après tout, ses cinq précédents films nous ont appris à ne pas nous fier aux apparences. Et ce sixième film part précisément dans cette même direction, faite de sensibilité poétique elle-même alimentée par un délicat mélange d’humour décalé et de mélancolie. En l’occurrence, son récit, toujours aussi léger sur le papier, prend pour point de départ la fascination d’une jeune étudiante en arts, Mona (incarnée par Manal Issa, vue dans Peur de Rien et Nocturama) pour cet ancien créateur, depuis transformé en vieux grincheux solitaire, carapaté dans son château au fin-fond de la forêt.
Le caractère vaporeux de cette rencontre, et du lien qui va se tisser entre ces deux personnages pour se poursuivre à travers une série de situations surréalistes, nous mène automatiquement à nous interroger sur sa dimension métaphorique. Ulysse est-il la somme des frayeurs internes de Mona, qui l’empêchent de s’affirmer elle-même comme artiste, mais aussi comme femme, et dont elle va devoir se débarrasser ? Est-ce Mona qui incarne le goût à la vie qu’Ulysse a perdu et qu’il doit retrouver pour se reconstruire ? Ne comptez toutefois pas sur l’univers lunaire de Sebastien Betbeder pour nous éclairer sur toutes les questions existentielles qu’il pose. Là où son imaginaire truculent assure en revanche de faire de son buddy-movie baroque un feel-good movie universel, c’est en particulier dans le traitement qu’il y fait de la délicate question de la famille.
Si le jeu assez inexpressif des deux acteurs principaux, pourtant radicalement opposés, rend visible leur complémentarité, c’est surtout les rencontres qui vont agrémenter leur relation. Et parmi ces personnages insolites, dont Betbeder a le secret, les plus bouleversants d’entre eux sont les membres de la famille d’Ulysse. Sa femme et son fils qu’il a abandonnés quelques années tôt, mais aussi, d’une certaine façon, le jeune Arthur et même Mona elle-même puisque c’est lorsqu’Ulysse va, à la toute fin, donner autant d’importance à ces deux personnages qu’à sa propre famille, que le film va rendre leurs interactions tendrement attendrissantes. L’émotion que le réalisateur transmet au public passe essentiellement par ses choix musicaux, grâce au compositeur Minizza (avec qui il a déjà collaboré sur Le Voyage au Groenland) et au groupe Institut qui anime l’une des scènes les plus mémorables du film. Cette ambiance musicale, en plus d’appuyer le réchauffement des échanges, alimente la part d’onirisme de cette improbable aventure et nous aide à y plonger avec plaisir.
Ulysse et Mona : Bande-Annonce
Ulysse et Mona : Fiche technique
Réalisation et scénario : Sébastien BETBEDER
Interprétation : Manal ISSA, Éric CANTONA, Mathis ROMANI, Quentin DOLMAIRE, Marie VIALLE, Joël CANTONA, Jean Luc VINCENT, Nicolas AVINÉE, Jonathan CAPDEVIELLE, Jean Charles CLICHET, Sofian KHAMMES, Jonathan COUZINIÉ, Micha LESCOT
Musique : Minizza
Montage : Céline CANARD
Producteur : Frédéric DUBREUIL
Sociétés de production : Envie de Tempête Productions
Sociétés de distribution : Sophie Dulac
Genre : Tragicomédie
Durée : 82 minutes
Dates de sortie : 30 janvier 2019
On ne change pas les bonnes habitudes et le Mag du Ciné va une nouvelle fois poser ses valises dans la belle station de Gérardmer à l’occasion du Festival International du Film Fantastique. Se déroulant du 30 janvier au 3 février, le festival va à nouveau faire la part belle à la découverte de cinéma de genre de tous horizons. Alors avant de se les geler dans les Vosges et de se goinfrer de peloche, faisons un petit point sur l’alléchant programme qui nous attend.
Après avoir fêté en grande pompe son quart de siècle l’an dernier, le Fantastic Arts pour les intimes nous offre pas moins de 42 longs-métrages et 5 courts-métrages pour cette 26ème édition. L’occasion de retrouver les catégories habituelles plus quelques surprises. Comme d’habitude, 10 films vont se battre pour remporter le Grand Prix du festival. Grand Prix qui sera remis cette année par un jury présidé par le duo Gustave Kervern et Benoit Délépine. Le jury fera cette année la part belle au genre avec deux réalisateurs renommés à ce niveau : Fabrice du Welz et Yann Gonzalez. Un jury qui fait d’ailleurs régner la parité. On compte aux côtés des 4 réalisateurs en effet 4 femmes : Vanessa Demouy, Astrid Bergès-Frisbey, Ana Girardot et Marie Gilain. Un jury de 8 personnes qui aura donc la lourde tache de départager 10 films d’horizons différents.
Peu de grands noms cette année, mais plutôt une mise en avant de jeunes cinéastes avec pas moins de trois premiers films. Parmi ces coups d’essai, on retrouve Aniara réalisé par le duo suédois Pella Kagerman et Hugo Lilja. Un film de science-fiction où la population de la Terre se voit obliger de rejoindre Mars après avoir épuisé toutes les ressources de la planète. Un côté post-apo que l’on retrouve également dans l’autre représentant suédois de l’année, qui est également un premier film, The Unthinkable. Réalisé par le collectif Crazy Pictures, The Unthinkable fait état d’un attentat terroriste qui a bouleversé le pays. Autre débutant derrière la caméra, Justin P. Lange viendra présenter avec The Dark, une étrange histoire d’amitié entre un garçon maltraité et une morte-vivante. Comme on le sait, les zombies et autres infectés ont la cote dans la ville vosgienne. Là encore plus d’œuvres vont essayer de s’approprier les codes d’un genre à part entière. La réalisatrice suédoise Carolina Hellsgard représente l’Allemagne avec Endzeit qui lorgne du côté de The Last of Us tandis que chez les Coréens, zombies rime avec Histoire dans un film d’infectés aux allures médiévales, de quoi offrir un mélange des genres avec Rampant. La Corée qui a connu ses heures de gloires dans le festival et qui revient cette année avec 2 films. Aux côtés de Rampant, on retrouvera The Witch Part 1 : The Subversion qui laisse planer le mystère sur les particularités de sa jeune héroïne. Du côté anglophone, l’Angleterre nous offre une réunion de Noël qui risque de mal tourner avec Await Further Instructions. Outre-Atlantique, le Canadien Lifechanger suit un personnage se voyant dans l’obligation de trouver un nouveau corps pour survivre, tandis que les États-Unis auront l’honneur d’ouvrir le festival avec Escape Game d’Adam Robitel mais surtout d’offrir le film le plus subversif de la sélection avec Puppet Master : The Littlest Reich.
Parce qu’il n’y a pas que la compétition qui fera vibrer les festivaliers pendant ces 5 jours, le programme propose de nombreuses séances hors compétition. On retrouve d’ailleurs beaucoup de films ayant fait parler dans d’autres festivals comme Freaks lauréat de l’œil d’or du PIFFF 2018, Meurs, Monstres, Meurs le mystérieux thriller venu d’Argentine ou encore Mandy de Panos Cosmatos qui aura fait son effet sur la Croisette avec son Nicolas Cage possédé. La séance tous publics sera quant à elle un événement en soi car elle présentera en avant première le 3ème volet de la saga Dragons de Dreamworks. Présent dans le jury courts-métrages, Sébastien Marnier viendra présenter une séance spéciale de son dernier long-métrage, L’heure de la sortie. Deux documentaires qui raviront les amateurs de cinéma de genre seront également projetés. L’un aura pour sujet Phil Tippett, grande figure des effets spéciaux et du stop motion, tandis que l’autre, Beyond Blood fera la part belle au cinéma d’horreur made in France. Pour finir, on pourra faire un petit détour par la Tunisie avec Dachra, la Thaïlande avec Ghost House et la Russie avec Mermaid, Le lac des âmes perdues qui clôturera les festivités le dimanche 3 février. Pour les amateurs de fun et de film décomplexé, la mythique nuit décalée fait son retour avec cette année au programme des volleyeuses face à des rednecks dans Girls with balls et des rockers face à des fourmis géantes dans Dead Ant.
Comme chaque année, le Fantastic Arts aime également puiser dans le cinéma de patrimoine. Le festival rendra d’ailleurs hommage à non pas une mais deux personnalités. La première est le cinéaste américain et ami de Quentin Tarantino, Eli Roth. L’occasion d’offrir une rétrospective complète de son oeuvre de Cabin Fever à La prophétie de l’Horloge en passant par son diptyque Hostel. L’autre invité d’honneur n’est autre que l’acteur à l’impressionnante filmographie Udo Kier. Difficile ici de faire une rétro exhaustive, mais le festival nous offrira un panorama très varié allant du bis italien avec Chair pour Frankenstein au blockbuster Blade en passant par Melancholia de Von Trier ou le très perché Iron Sky. En partenariat avec l’éditeur indépendant Le chat qui fume, le festival inaugure cette année une section Rétromania, mettant à l’honneur des films de genre rares restaurés pour l’occasion. Au programme de cette nouvelle catégorie, le culte Maniac de William Lustig, mais également la Rose écorchée un film oublié du genre français des années 70 et le Renne Blanc une curiosité venue de Finlande. L’autre événement qui s’avère particulièrement alléchant est la nuit blanche consacrée à l’Ozploitation, ces films de série B complètement barjos venu d’Australie. Un nuit constitué de trois films rares Night of Fear, Long Weekend et Fair Game. Tout cela augure donc un séjour mouvementé dans la station vosgienne que Le Mag du Ciné s’efforcera de vous retranscrire de la meilleure des façons.
COMPÉTITION OFFICIELLE DE LONGS-MÉTRAGES
Escape Game de Adam Robitel (États-Unis, Afrique du Sud) (Film d’ouverture)
Aniara de Pella Kagerman et Hugo Lilja ( Suède)
Puppet Master : The Littlest Reich de Sonny Laguna et Tommy Wiklund (États-Unis)
Endzeit – Ever After de Carolina Hellsgard (Allemagne)
Rampant de Kim Sung-hoon (Corée du Sud)
Await Further Instructions de Joseph Kevorkian (Royaume-Uni)
Lifechanger de Justin MacConnell (Canada)
The Witch Part 1 :The Subversion de Park Hoon-jeong (Corée du Sud)
The Unthinkable de Crazy Pictures ( Suède)
The Dark de Justin P. Lange (Autriche)
HORS-COMPÉTITION
Meurs,Monstre, Meurs de Alejandro Fadel (Argentine, France, Chili)
Zoo de Antonio Steve Tublén (Danemark, Suède)
L’heure de la sortie de Sébastien Marnier (France)
Beyond Blood de Masato Kobayashi ( Japon)
Phil Tippett : Mad Dreams and Monsters de Gilles Penso et Alexandre Poncet (France)
Freaks de Adam Stein et Zack Lipovsky (États-Unis)
Blackwood le pensionnat de Rodrigo Cortès (Espagne, États-Unis)
Mermaid, Le Lac des âmes perdues de Svyatoslav Podgaevskiy (Russie) (Film de clôture)
Mandy de Panos Cosmatos (Belgique, États-Unis)
Dragons 3 : Le Monde caché de Dean Deblois (États-Unis) (Séance tous publics)
Ghost House de Rich Ragsdale (États-Unis, Thaïlande)
Dachra de Abdelhamid Bouchnak (Tunisie)
NUIT DÉCALÉE
Girls with balls de Olivier Afonso (France, Belgique)
Dead Ant de Ron Carlson (États-Unis)
NUIT OZPLOITATION
Long Weekend de Colin Eggleston (Australie)
Fair Game de Mario Andreacchio (Australie)
Night of Fear de Terry Bourke ( Australie)
RETROMANIA
Maniac de William Lustig (États-Unis)
La Rose écorchée de Claude Mulot (France)
Le Renne blanc de Erik Blomberg (Finlande)
HOMMAGE A ELI ROTH
Cabin Fever
Hostel
Hostel 2
Knock Knock
The Green Inferno
Death Wish
La prophétie de l’Horloge
HOMMAGE A UDO KIER
Chair pour Frankenstein de Paul Morrissey et Antonio Margheriti (Italie, France, Royaume-Uni)
Blade de Stephen Norrington (États-Unis)
L’ombre du vampire de E. Elias Merhige (États-Unis, Royaume-Uni, Luxembourg)
Love Object de Robert Parigi (États-Unis)
Melancholia de Lars Von Trier (Danemark, Suède, France, Allemagne)
Iron Sky de Timo Vuorensola (Finlande, Allemagne, Australie)