Placé sous la direction de Véronique Campan, Marie Martin et Sylvie Rollet, toutes trois enseignantes à l’Université de Poitiers, Qu’est-ce qu’un geste politique au cinéma ?, paru aux Presses Universitaires de Rennes, allie la finesse des analyses académiques et les théories de Giorgio Agamben issues de ses « Notes sur le geste », publiées en 1992. L’objectif est louable : questionner le geste politique selon trois axes, ceux de l’émetteur (le cinéaste), du récepteur (le public) et du système interne des films (les acteurs, les situations).
Nombreux sont ici les intellectuels, les auteurs et les cinéastes. Les premiers, de Giorgio Agamben à Gilles Deleuze en passant par Michel Foucault, Aristote ou Walter Benjamin, guident la réflexion des seconds, dont les textes forment le corps de l’ouvrage. Les derniers, mis à part les Jean-Luc Godard, Fritz Lang, Claude Lanzmann ou Pier Paolo Pasolini, n’ont rien de majuscule : Abbas Kiarostami, Wang Bing, Harun Farocki ou même Želimir Žilnik ne figurent peut-être pas parmi les réalisateurs fétichisés par les cinéphiles, mais ils ont néanmoins le mérite de mettre en exergue le geste dont cet ouvrage entend faire l’examen.
Malgré une remarquable entreprise de vulgarisation, Qu’est-ce qu’un geste politique au cinéma ? demeurera inaccessible à certains. Le lecteur est transporté d’une notion à l’autre, du faire à l’agir, de poïesis à praxis, d’ethos à logos, du regard détourné à l’« être-en-commun ». La polysémie du geste, de sa confection et de sa réception ouvre la voie à une multiplicité des approches : Pierre-Damien Huyghe évoque la sensibilité des appareils de prise de vues ; Damien Marguet mentionne une « médialité pure » et un art de la suspension et de la réitération ; Véronique Campan perce l’ethos du regard et le triptyque être vu, montrer, regarder, avant de se pencher sur le corps angélique ; Marie Martin s’intéresse à la gestation et l’accouchement, au visible et à l’invisible, à la double ouverture des séquences de mise au monde ; Sylvie Rollet analyse le geste déplacé et le dissensus pendant qu’Emmanuel Siety fait de même avec l’être traversé – ses ressentis – et traversant – son environnement ; Martin Goutte sonde les fonctions du témoignage documentaire, mais aussi l’incommunicable, son appréhension et son dépassement…
Certains cinéastes – Xavier Christiaens, Sylvain George, Sothean Nhieim – se prêtent à l’exercice clinique et permettent au lecteur de se confronter à l’analyse pratique d’un geste politique, pensé et décrypté par son auteur. Sans aucune prétention d’exhaustivité, les auteurs énoncent par ailleurs les titres et leur étoffe : Shirin confère aux femmes iraniennes le statut de sujets politiques et participe de la détermination culturelle du regard ; M le Maudit se concentre sur les yeux, les mains, les empreintes, mais aussi les perspectives ; le Spiderman de Sam Raimi fait de la capture de l’espace un geste politique ; Prison Images démontre la partialité des conditions d’enregistrement des images ; La Blessure donne lieu à une parole empêchée… Chez Jean-Luc Godard, Emmanuel Siety décèlera une forme de syntaxe gestuelle. Chez Wang Bing, cette gestuelle est partagée dans une communion ascétique entre le cinéaste et son sujet, comme le démontrera Caroline Renard.
Prétendre résumer Qu’est-ce qu’un geste politique au cinéma ? en quelques paragraphes relèverait de la gageure. L’ouvrage foisonne de détails et d’analyses, le plus souvent en liaison directe avec les réflexions de Giorgio Agamben sur le cinéma. S’ils ne sont pas toujours faciles à appréhender, les textes proposés passent au peigne fin tout ce qui peut constituer la chair politique d’un film : une échelle de plan, un motif, des personnages, un décor… En ce sens, « inépuisable » serait peut-être le qualificatif le plus approprié pour définir cet ambitieux travail.
Caractéristiques
Editeur : Presses Universitaires Rennes
Date de parution : 28/03/2019
Collection : Pur
Format : 17cm x 21cm
Poids : 0,4340kg
EAN : 978-2753576377
ISBN : 2753576378
Illustration : Photos couleur
Nombre de pages : 242
Jonah Hill, connu grâce sa carrière d’acteur assez prolifique allant de SuperGrave au Loup de Wall Street et bien d’autres, nous dévoile son premier long métrage, dénommé 90’s. L’éloge émouvante de l’époque révolue des années 90 qui suit le parcours chaotique d’une petite bande de skateurs des pauvres pavillons américains.
90’s n’est pas seulement un film sur le skate ou sur une jeunesse désœuvrée de la middle class américaine comme cela a déjà été fait auparavant. Au regard du film de Jonah Hill, il est parfois difficile de ne pas y déceler certaines influences : celle de Gus Van Sant face à cette poésie adolescente (Paranoid Park), ou celle de Larry Clark et Harmony Korine avec cette bande de skateurs (Wassup Rockers) et le naturalisme âpre et violent de la réalisation qui scrute ce récit initiatique juvénile (Kids). Cette petite bande de skateurs voit arriver le jeune Stevie : un gamin vivant avec sa mère célibataire et son grand frère violent et criblé de doutes. En suivant les yeux de ce jeune Stevie, 90’s s’émerveille à propos d’une époque chère à toute une génération.
Jonah Hill aurait pu ressusciter des poncifs inhérents au genre, s’accommoder des codes ou s’empêtrer dans un registre déjà visité et revisité. Sans être la bouffée d’air frais qu’était American Honey d’Andrea Arnold, et malgré le manque d’originalité de son récit, le cinéaste s’en sort haut la main : au delà de cette authentique chronique adolescente qui s’émeut de moments de vie qui forgent de jeunes garçons aux destins bringuebalants, Jonah Hill a surtout le mérite d’y mettre du cœur, le souffle des souvenirs, l’âme grinçante de l’adolescence et de gratifier son œuvre d’une bienveillance assez attendrissante. On sent chez le réalisateur un amour non seulement pour ses personnages en décalage avec la société mais aussi un respect inébranlable pour l’esthétique et la liberté d’une époque dans laquelle il a vécu lui même : les années 90. Avec une playlist fédératrice et populaire, une bande son signée par le duo Trent Reznor et Atticus Ross, un grain d’image vintage, son sens portraitiste du cadre, une direction artistique qui sent bon les playground des 90’s, le grincements des skates, le long métrage de Jonah Hill met les petits plats dans les grands et arrive à mettre ses personnages au coeur du récit. Un récit qui transpire la transmission entre amis, avec ses rites de passage et son envie de se construire soi même, la vie en communauté et se faire respecter, ses premières cigarettes et sa découverte du corps, dans une époque où internet et le wifi ne faisaient pas partie de notre quotidien. Une époque où les petits secrets entre filles et garçons se colportaient dans les fêtes et non sur snapchat. Ce portrait adolescent authentique ne vire pourtant jamais à l’idolâtrie : cette violence du quotidien, cette misère d’une cellule familiale absente, et cette fratrie où chacun essaye tout de même de s’y extirper.
La douceur du regard de Jonah Hill se contrebalance aisément avec les turpitudes de ces adolescents. Au contraire d’une série comme Stranger Things qui ne cesse de fétichiser les 80’s en faisant du « name dropping » à outrance et en nous balançant à la gueule toutes leurs références enfantines, 90’s s’avère plus malin dans sa retranscription d’époque : au lieu de la recréer de manière mimétique, de la fantasmer de manière pompeuse, il a fait renaitre cette époque de ses cendres. C’est tout à l’honneur de ce petit bijou de cinéma.
Synopsis : Dans le Los Angeles des années 90, Stevie, 13 ans, a du mal à trouver sa place entre sa mère souvent absente et un grand frère caractériel. Quand une bande de skateurs le prend sous son aile, il se prépare à passer l’été de sa vie…
Bande annonce – 90’s
Fiche technique – 90’s
Réalisation : Jonah Hill
Scénario : Jonah Hill
Interprétation : Sunny Suljic, Katherine Waterston, Lucas Hedges, Na-kel Smith
Distributeur: Diaphana Distribution
Durée : 1h24
Genre : Drame
Date de sortie : 24 avril 2019
Les plus grands drames font très souvent les plus grands films quand ils sont réalisés par de grands réalisateurs. La seconde guerre mondiale a fait naître des chefs-d’oeuvre de cinéma comme La Liste de Schindler ou encore La Vie est belle, mais il s’agit aujourd’hui de parler du film le plus bouleversant de Roman Polanski, Le Pianiste, Palme d’or à Cannes en 2002.
2002 fût l’année de ce film, multi récompensé des Oscars aux Césars en passant par la Croisette. Le film de Polanski a souvent fait l’unanimité tant son émotion est forte et son histoire, réelle, bouleversante. Pourtant, là où le cinéaste parvient à toucher, ce n’est pas en exagérant les sentiments, ni en montrant l’horreur de manière frontale, ni en racontant de façon la plus fidèle la partie dramatique de l’Histoire mais au contraire en épousant la sobriété d’un personnage rempli de douleur. Et si certains reprochent au film son tournage trop à l’américaine, sa reconstruction parfois artificielle, Le Pianiste propose au contraire un regard juste sur cette horreur. La caméra suit Wladyslaw Szpilman pendant plus de 2h durant, comme un regard extérieur et détaché qui reste en retenue, à l’instar de son protagoniste qui ne montre rien, pour finalement respecter l’instant, calmement, comme une marche funéraire au son d’une mélodie funeste. Adrien Brody signe là l’un des rôles les plus marquants de sa carrière dans lequel il s’engouffre avec un équilibre des émotions assez épatant. L’acteur impressionne surtout dans son jeu non verbal, peu de mots ont besoin d’être dits et entendus tant les images, la musique et les expressions de son visage permettent au spectateur de ressentir.
Mais s’il y a bien une scène à retenir de ce film, il s’agit de celle où il marche en sanglot au milieu du ghetto de Varsovie et des cadavres. Elle est ce qu’il y a de meilleur au cinéma, une composition qui parle d’elle-même, un jeu suspendu dans le temps où le protagoniste libère ses émotions retenues pendant toute une partie du film. Le public est difficilement prêt à recevoir une scène de cette intensité mais va pourtant la subir et être emporté dans cette scène déchirante. Dans un tout autre registre, 2002 était aussi l’année du scandale de Gaspard Noé au Festival de Cannes où il présentait Irréversible en compétition, et il semble que les jurys de l’époque ont eu leur dose de scènes clés éprouvantes avec ce deuxième film et sa célèbre scène de viol insurmontable à l’écran. Il y en a bien d’autres qui viennent en tête quand on pense à Le Pianiste, notamment celle de la rencontre avec le soldat allemand ou encore le concert final qui résonne comme un salut où son art est pour Szpilman comme Holly dans La leçon de Piano, sa raison de vivre ou son moyen en tout cas de survivre. Dans la sobriété ou l’excès, la suggestion ou la franche démonstration, le cinéma sait user de stratagème pour provoquer différentes émotions et c’est ainsi que Polanski propose une sombre ballade au son des mélodies de piano.
Le Pianiste est un deuil, une dernière symphonie, un dernier concert.
Le Pianiste – Bande-annonce
Un film de Roman Polanski
Avec Frank Finlay, Emilia Fox, Adrien Brody, Ed Stoppard, Maureen Lipman
Genre : drame
Durée : 2H22
Date de sortie : 25 septembre 2002
En six épisodes, la série suédoise Quicksand, diffusée sur Netflix, s’attaque au sujet brûlant des massacres dans les lycées.
Synopsis : suite à une fusillade dans le lycée d’une banlieue huppée de Stockholm, une adolescente est placée en arrestation pour meurtre et incitation au meurtre. Ayant oublié le massacre, c’est l’enquête qui va progressivement réveiller ses souvenirs.
Connaissant le niveau généralement élevé des séries scandinaves qui arrivent jusque chez nous, nous étions en droit d’attendre quelque chose d’intéressant de Quicksand, malgré le sujet éminemment casse-figure. Dès le début, la réalisation adopte le parti-pris de ne pas montrer la tuerie, mais de nous la suggérer. La série commence juste lorsque le massacre prend fin. On évite ainsi des scènes complaisantes qui auraient pu être de mauvais goût. De plus, cela permet d’adopter le point de vue de Maja, la protagoniste de la série, qui, traumatisée, a rejeté tout souvenir de la scène.
Le dispositif est plutôt malin : il permet au spectateur de ne pas avoir de connaissance sur cet événement autour duquel tourneront les six épisodes. La tuerie agit un peu comme un trou noir : elle attire tous les regards, mais on ne peut en voir que les conséquences, il est impossible de savoir précisément ce qui s’y est passé.
Du coup, c’est toute la question de la justice qui est placée sous les feux des projecteurs. La justice parfaitement équitable, capable de connaître (et non supposer, ou pré-concevoir) les intentions réelles, les motivations profondes des personnes impliquées, est évidemment impossible. Et nous, spectateurs, sommes finalement placés dans la situation qui nous permet de mieux appréhender cette réalité : malgré les nombreux flash-backs, Maja restera toujours une inconnue, un mystère.
D’où ce choix audacieux, qui consiste à nous empêcher de sympathiser avec elle. Le jeu de l’actrice, les indécisions ou les obscurités du personnage, tout nous tient éloignés d’elle.
La série va suivre la procédure judiciaire : un épisode pour sa mise en détention, deux épisodes pour l’enquête, un épisode de reconstitution et deux épisodes pour le procès, le tout s’étalant sur neuf mois. Cela permet à Quicksand de faire une description ultra-réaliste du fonctionnement de la justice suédoise, avec une minutie rare.
« Il est presque impossible de concevoir comment des jeunes peuvent avoir assez de colère en eux pour tuer leurs camarades »
C’est là à la fois un constat d’une grande intelligence, et le moment où la série atteint sa limite. Parce qu’il faut bien les meubler, ces six épisodes. Nous allons donc nous retrouver dans un système de flashbacks qui va se concentrer sur la « liaison dangereuse » de Maja avec Sebastian. Un amour d’été qui se transforme en conte de princesse, entre la petite ado anonyme et le gosse de riches dont rêvent toutes les filles du coin. Du coup, la série va accumuler les clichés sur le genre : le pauvre garçon riche ; le père arrogant, méprisant, violent envers son fils ; les vacances de rêve sur un yacht sur la Côte d’Azur ; les fêtes où coulent à flot alcool et drogue, etc.
Finalement, lorsque l’on découvre le personnage de Sebastian, on comprend mieux pourquoi il est préférable que Maja reste aussi impénétrable : au lieu de dresser un portrait psychologique complexe, les scénaristes se contentent d’aligner les stéréotypes avec une absence d’imagination qui frise l’indécence. L’aspect caricatural des personnages est encore renforcé par l’opposition binaire et réductrice entre le gosse de pauvre violent et méprisant, et le fils d’immigré pauvre mais bosseur et charitable. La scène de la conférence-débat sur l’économie, avec le riche Sebastian défendant le néolibéralisme et Samir attaquant cette même doctrine, est un concentré d’idées reçues.
Côté construction du récit, les flashbacks, qui, dans les deux premiers épisodes, étaient justifiés par l’enquête, apparaissent ensuite de façon complètement anarchique, sans le moindre lien avec la narration principale, et ne font plus avancer la connaissance du passé. Autant le récit au présent (de l’enquête au procès) est intéressante, autant le passé (love story tourmentée et jeune femme partagée entre deux garçons radicalement opposés) est banale et dénuée d’intérêt. Au point que c’en est même gênant de ramener un sujet aussi grave à des considérations aussi triviales.
Au final, la série présente autant d’avantages que d’inconvénients. On y trouve de bonnes idées, des procédés intéressants, mais aussi de grosses lourdeurs et des facilités. Finalement, la meilleure nouvelle est dans ce que Quicksand ne dit pas : jamais la série ne prétend apporter une explication au mystère de ces massacres de lycéens. La décence, qui n’est pas toujours présente dans la série, permet au moins d’éviter ce piège.
Quicksand- Rien de plus grand : bande annonce
Quicksand – Rien de plus grand : fiche technique
Titre original : Quicksand : störst av allt
Créateurs : Pontus Edgren, Martina Håkansson
Réalisateur : Per-Olav Sørensen
Scénario : Camilla Ahlgren
Interprètes : Hanna Ardéhn (Maria / Maja), Felix Sandman (Sebastian), David Dencik (l’avocat Peter Sander), Ella Rappich (Amanda)
Photographie : Ulf Brantås
Montage : Margareta Lagerqvist
Musique : Kirstian Eidnes Andersen
Production : Frida Asp, Fatima Varhos
Société de production : FLX
Sociétés de distribution : Netflix
Genre : drame
Nombre d’épisodes : 6
Durée d’un épisode : 42 minutes
Date de diffusion en France : 5 avril 2019
Pour ce sixième numéro des Fous de Pilotes, l’éclectisme est encore au rendez-vous, puisque nos rédacteurs sont allé voir du côté de la Suède avec Quicksand, ont lorgné sur le documentaire avec la série britannique Our Planet, ont tenté une immersion dans le Paris musicos de Vernon Subutex et se sont même payé une séance frissons avec Chambers, nouvelle série horrifique Netflix. Alors, quelle destination vous conseillent-ils cette fois-ci ?
Tous les goûts sont dans la nature, et ça tombe bien, puisque chaque mois, Netflix, HBO, BBC et autres rivalisent d’inventivité et d’imagination pour nous proposer des programmes originaux (ou pas…) et nous distraire. Ce mois-ci, la Suède, l’Australie, la France ou encore la Grande-Bretagne s’invitent chez vous, pour vous faire passer des moments comme on les aime autour du monde, entre horreur, drame, rire, larme, chronique de la vie parisienne ou encore documentaire visant à éveiller les consciences. A vous de choisir !
Quicksand – Rien de plus grand
Le pilote de Quicksand commence par un texte d’avertissement, qui met en garde contre la violence crue de certaines scènes (violence qui interviendra peut-être dans les autres épisodes, mais qui n’est pas visible à l’écran dans ce pilote).
Puis, sur un écran entièrement noir, ce sont les bruits qui nous frappent. Des coups de feu, un cri. Puis plus rien.
L’image apparaît alors. Il faudra un long et lent plan-séquence d’ouverture pour que la réalisation distille des informations capitales. Des éclaboussures, des chaussures dans une mare de sang, une chaise renversée, une sonnerie qui marque la fin des cours, des voix au loin… Sans nous dire explicitement les choses, sans nous montrer quoi que ce soit, la caméra nous amène progressivement à comprendre de quoi il retourne : nous arrivons juste après une fusillade dans une école.
Le parti-pris de ne pas montrer la fusillade est doublement justifié. D’abord parce que ce que l’on ne voit pas est toujours plus terrible que ce que l’on pourrait nous montrer. Ne pas mettre en scène la fusillade, c’est échapper à l’écueil d’un voyeurisme complaisant qui serait une véritable faute de goût.
Mais surtout, ce noir qui entoure le massacre est essentiel au développement scénaristique de la série.
Une adolescente, visiblement traumatisée, est prise en charge par l’équipe de secours. Là aussi, le spectateur aura des informations petit à petit, au compte-gouttes. Nous allons apprendre qu’elle s’appelle Maja Norberg. Qu’elle est globalement en bonne santé, malgré les événements qu’elle vient de traverser.
Et qu’elle est mise en état d’arrestation, sous l’accusation de complicité de meurtres.
On devine donc que tout le récit va alors tourner autour de cette jeune fille avec laquelle, a priori, nous avions sympathisé. C’est là que la réalisation décide d’instaurer un jeu d’équilibriste d’une grande finesse : d’un côté nous partageons l’état d’esprit de Maja, qui semble planer au-dessus de ces événements sans comprendre tout ce qui se déroule, comme si elle avait lâché prise avec la réalité. D’un autre côté, Maja reste énigmatique, comme une forteresse impénétrable. Impossible de deviner ses émotions, impossible de savoir ce qui se passe réellement dans sa tête. Et le spectateur reste comme cela tout au long de l’épisode entre empathie et méfiance, entre compassion et suspicion. Cette impression est renforcée par le jeu de l’actrice, dont le visage reste souvent indéchiffrable.
Cette belle subtilité instaurée dans le début du pilote va un peu tomber dans la seconde moitié de l’épisode. Interrogée par son avocat, elle commence à raconter comment, l’été précédent, elle a rencontré son petit ami Sebastian. Et nous voici plongés, à travers une série de flashbacks, dans une sorte de conte de fées. La petite adolescente timide et réservée remarquée par le beau gosse de riche, qui va lui faire passer des vacances de rêves sur le yacht familial amarré sur la Côte d’Azur.
Là, l’épisode perd un peu de son intérêt. Il paraît devenir plus prévisible (même si nous ne sommes que dans le premier des six épisodes de la saison : nous ne sommes pas à l’abri de surprises futures, sait-on jamais), il perd de sa nuance et plonge dans les stéréotypes (le pauvre petit garçon riche, le père cynique et méprisant, etc.).
Ces scènes de flashbacks tirent en longueur pour nous préparer à des « révélations » que nous voyons venir de loin. Heureusement, les scènes au présent, à l’hôpital, à la prison ou au tribunal, nous font retrouver cette ambiance grisâtre et cette ambiguïté qui entoure Maja. De plus, le scénario mise sur le réalisme en suivant dans les moindres détails la procédure judiciaire engagée contre la protagoniste.
La scène finale relance aussi l’intérêt pour la série.
Au final, ce pilote laisse une impression contrastée, entre un certain travail d’équilibriste qui mise sur l’ambiguïté du personnage principal, et des lieux communs un peu mièvres, trop de fois vus et revus. L’épisode n’emporte pas l’adhésion pleine et entière mais, en même temps, il titille notre curiosité.
https://www.youtube.com/watch?v=mzj8u7QD7Bc
Hervé Aubert
3
Our Planet – Une expérience trop bigarrée
De tous les genres documentaires, le reportage animalier, indéniablement, se détache. Mais lorsque l’on veut s’imposer dans ce milieu, posséder beaucoup d’argent ne suffit pas. Il faut savoir se renouveler et proposer de l’inédit, ce en quoi l’épisode pilote de Our Planet ne réussit pas toujours.
La faune et la flore sont des sujets aux possibilités infinies, mais on a malheureusement l’impression, avec ce pilote, de revoir un épisode de la série Planet Earth produite par la chaîne anglaise BBC. La comparaison avec ce programme, qui fait figure de mastodonte, est inévitable et il faut avouer que certaines séquences nous paraissent un peu trop inspirées de ce modèle (à l’image des anchois pris au piège entre prédateurs marins et aériens).
La nouvelle série Netflix aura nécessité quatre années de production et l’on demeure évidemment hypnotisé devant ce genre d’émissions, aussi instructives que fascinantes, mais si l’on s’attendait à un programme du gabarit de Planet Earth, il y a de quoi être déçu par le pilote.
Parmi les défauts, une musique trop imposante et dictatrice (pourtant composée par Steven Price), un manque de repères pour le spectateur, ne serait-ce que géographiques, mais également des transitions brutales, voire inexistantes qui saccadent l’expérience. Toutefois, ces défauts sont tirés du pilote qui fait presque figure de prologue. Reste à voir si les prochains épisodes, qui semblent plus thématiques, parviennent à rendre le tout homogène.
Il y a tout de même une différence notable avec les autres reportages animaliers : Our Planet est clairement engagé pour l’environnement et dénonce, dès le pilote, la disparition d’animaux, la fonte des glaciers et le réchauffement climatique de manière générale. Le ton presque donneur de leçon amène le spectateur à réellement réfléchir sur ses moyens de consommation, mais le message retenu est finalement assez flou, voire contradictoire. L’émission était un prétexte pour accuser les agissements humains qui détruisent à petit feu l’environnement, mais est devenue contre-productive. Ce que l’on retient de ce pilote, ce sont les magnifiques images qui semblent montrer que tout va bien sur notre planète.
Bien sûr, on n’oublie pas pour autant la séquence des glaciers (bien que trop longue) mais l’enchaînement catastrophe/beauté de la nature donne au tout un aspect bipolaire.
Toujours est-il que le reportage animalier reste une valeur sûre ; et en termes de qualité d’image et de divertissement, Our Planet ne fait pas exception.
Thomas Gallon
3.5
Chambers : le cœur n’y est pas…
Sasha est une adolescente américaine banale. Elle vit avec son oncle (dans le pilote on ne saura rien de ses parents, il sera juste fait mention une fois de sa mère) dans un mobil-home en bordure du désert de l’Arizona, elle sort avec un des sportifs du lycée, elle danse seule dans sa chambre avec le casque de son mp3 vissé aux oreilles.
Certes, mais entre la Sasha de la séquence pré-générique et celle du corps même de l’épisode, trois mois plus tard, il y a une différence majeure.
Le cœur n’est plus le même.
A 17 ans, Sasha a fait une crise cardiaque, et elle ne doit la vie qu’à la greffe d’un nouveau cœur. Depuis, elle est obligée de prendre une montagne de médicaments pour simplement survivre.
Une fois cette base posée, le pilote n’a visiblement plus grand-chose à proposer. Tous les lieux communs, que l’on a déjà vus des centaines de fois, seront convoqués. Nous aurons droit aux moqueries des camarades lorsque Sasha retourne au lycée, à la copine sympa-mais-gaffeuse, à l’inévitable rencontre avec les parents de la donneuse, etc. Il n’est pas jusqu’au générique qui ne balance sa banalité, avec ce portrait composé de deux demi-visages collés l’un à l’autre. Tout est tellement balisé que l’on s’ennuie ferme au bout de vingt minutes…
D’autant plus que ni la réalisation, ni l’interprétation ne nous sont d’une grande aide. La mise en scène appuie fortement sur chacun de ses effets. En plus d’être dénuée d’originalité, l’écriture est d’une grande lourdeur. Jamais on ne laisse les spectateurs se poser des questions, aucun mystère n’est proposé, aucune énigme qui inciterait à poursuivre. Tout est exprimé sans la moindre subtilité.
Ce n’est que vers la fin de l’épisode qu’une scène intéressante intervient, lorsque Sasha se retrouve propulsée dans un lycée de quartier riche. L’épisode révèle alors une vision sarcastique réjouissante de la bourgeoisie américaine, avec son « life coach ».
Mais une scène intéressante en 50 minutes de lourdeur, ça ne vaut pas la peine…
Hervé Aubert
1.5
Gentleman Jack : Une dandy queer qui bouscule les codes de genre
Une série d’époque queer sur HBO? C’est possible, et la créatrice anglaise d’Happy Valley, Sally Wainwright, nous le prouve avec Gentleman Jack. Halifax, à l’époque de la révolution industrielle, une riche héritière, Anne Lister (Suranne Jones) se moque des conventions de genre. Costumée comme un homme, elle se moque des critiques et assume pleinement une vie d’aventure et de liberté à égale des hommes.
Pour cet épisode pilote, la trame narrative se construit donc autour de l’originalité de son personnage. Après une longue absence en ville, Anne Lister bouscule tout des habitudes de sa famille et son petit village. En plus d’adopter un look androgyne, elle s’occupe de l’affaire familiale en récoltant les loyers. Au grand dam de sa sœur, rien ne semble effrayer Anne à dominer à l’égal des hommes à une époque où les codes de genre sont très importants. Mais c’est avant tout sa position de noble qui la rend intouchable.
Un premier épisode qui met en place le contexte et les personnages pour mieux se focaliser sur une intrigue amoureuse. A l’aide de flashbacks, on comprend qu’elle a déjà souffert d’une relation avec une femme promise à un autre homme. Son entourage, au courant de son homosexualité impossible à afficher, lui conseille alors de se ranger pour préserver les apparences. Mais notre héroïne marginale se refuse à rentrer dans l’ordre établi. Au contraire, sa rencontre avec la jeune ingénue Ann Walker (Sophie Rundle), promet une suite digne des romances de Jane Austen. En somme, une affaire à suivre pour cette série d’époque au sujet original.
Céline Lacroix
2
Vernon Subutex : un pilote qui ennuie
Alors que l’adaptation du roman culte de Virginie Despentes débarque sur Canal+, la hype était palpable, et pour cause : la série semblait tout avoir pour nous séduire. Une ambiance rétro qui sent bon les 90’s, un côté arty-bohème-roots un peu décalé, une bande-son vintage, et un casting quatre étoiles, à commencer par son acteur principal, Romain Duris, évidemment. Mais force est de constater qu’à aucun moment, le pilote ne parvient à trouver son rythme.
Très vite, la curiosité laisse place à l’ennui, et on subit douloureusement. L’épisode n’avance pas, l’intrigue ne démarre pas, et les personnages sonnent creux. Vernon Subutex n’a aucune épaisseur, Céline Sallette parvient à tirer son épingle du jeu grâce à un style androgyne sympathique, mais l’histoire ne captive pas, au contraire. L’errance du personnage semble nous mener nulle part, tandis que les acteurs n’ont pas l’air très investis et jouent, pour la plupart, faux. La prise de son est désagréable : la moitié des répliques se perdent avant d’arriver à notre oreille. Enfin, le dernier quart de l’épisode bascule dans une sorte de grand n’importe quoi à coup de dialogues faussement ésotériques, pendant un face à face gênant entre Vernon et un chanteur étrange aux vocalises qui oscillent entre rap, slam et en hard-rock. A ce moment très précis, j’ai eu une envie irrépressible d’arrêter l’épisode, m’apercevant que j’avais déjà décroché depuis dix bonnes minutes… Peut-être que les amateurs de musique, les nostalgiques du vinyle et les fans de Despentes adhéreront, mais la recette paraît tout de même plus insipide que prévu.
https://www.youtube.com/watch?v=zvG0egFC0kk
Marushka Odabackian
1.5
Lunatics, Chris Lilley en folie
Bien des années après son brillant mockumentary Summer Heights High, l’australien Chris Lilley revient avec un nouveau faux documentaire tout aussi barré, Lunatics.
Pour cette création originale Netflix, le comédien endosse le rôle de six personnages, tous plus fous les uns que les autres, pour nous offrir une galerie de portraits complétement jubilatoires, entre un gérant de magasin de vêtements amoureux d’une caisse enregistreuse, un agent immobilier qui se rêve DJ, une ancienne star du porno devenu collectionneuse compulsive, un adolescent pré-pubère très obsédé par le sexe, une voyante pour animaux ou encore une étudiante anormalement géante propulsée dans le quotidien d’un campus américain… L’acteur caméléon ne manque pas d’imagination, et nous offre un spectacle tout aussi improbable que démesuré. Si l’humour tire parfois sur le grotesque et que la vulgarité est un peu trop omniprésente, difficile de résister à l’univers si particulier de cet interprète polymorphe qui laisse libre cours à sa folie avec une dinguerie communicative, à grand coup de répliques hilarantes !
Durant ce mois de mai, Le Magduciné a voulu se pencher sur le thème des tueurs en série au cinéma et dans les séries. Commençons par un meurtrier peu connu mais à la représentation maladive et flamboyante : Jean du film Sombre de Philippe Grandrieux. Un film à l’image de son personnage : hors des sentiers battus et qui s’engouffre dans le chaos.
Jean est un serial killer. Il prend sa voiture, circule sur les routes de France, ère seul dans une France périphérique pour trouver ses proies. Des proies qui sont des femmes qu’il malmène, dont le corps devient le symbole de son désarroi. Jean est impuissant alors sa frustration se déchaine et étrangle la vie de ces femmes sans qu’il ne comprenne réellement la portée de ses actes. Jusqu’à ce qu’il rencontre Claire, une femme désemparée, isolée, presque indifférente à sa violence et qui le suit dans sa cavalcade : comme dans une sorte de Bonnie and Clyde de l’obsession et du marasme.
Sombre de Philippe Grandrieux nous narre le récit de ces deux personnages mais ne se transforme jamais en film de serial killer au sens propre, avec son enquête policière habituelle et la fameuse signature du tueur en série. Non, ici, il n’y a rien de tout cela, nous sommes par exemple très loin d’un Seven. Sombre marque surtout par son aspect sensoriel, un regard formel grinçant sur les corps et fait de son antre une tempête sensitive assez unique : un cauchemar filmé qui ne tombe jamais dans le fantaisiste mais au contraire, s’intéresse au réel et à la douleur qui en émane. Avec sa mise en scène au plus du près de la peau, son esthétique organique qui aime caresser la chaleur des corps en éruption, son bourdonnement perpétuel, Sombre est un enclos dont il est difficile de sortir indemne : une furie visuelle, une introspection mentale, comme peuvent l’être d’autres films du cinéaste tels que Le Lac ou bien La Vie Nouvelle. Une meurtrissure se dégage, et qui se retrouve confinée dans les images du film: balbutiantes et presque volées à l’arrachée, où ce magma d’hommes et de femmes est décimé par le chaos. Jean n’a pas de but précis, ni de lieu à atteindre, il ne tue pas pour jouir : il en est incapable. Il roule le long de la province, tel un road movie, en suivant les routes du Tour de France de cyclisme, en humant l’odeur de ses proies.
C’est un vagabond, triste et vit dans un silence moribond. Il est déconnecté du monde qui l’entoure et agit tel un animal. Marc Babé est incroyable de naturel et de folie. Un animal blessé, meurtri par ses craintes et ses fantômes qui font de lui un monstre nocturne. C’est un chien errant. Et même Claire n’y pourra rien, elle non plus : son innocence, sa clairvoyance ne seront pas un atout pour extraire Jean de l’horreur ou presque : au mieux le sortir de sa déconnection émotive et faire de lui un humain. Philippe Grandrieux filme la nuit, une nuit qui se réveille dans les abysses et n’arrive pas à faire taire ses démons. Il pourrait être reproché au cinéaste de ne pas prendre position, de ne pas qualifier les actes de son personnage. Mais au lieu de parfois tomber dans la provocation voyeuriste, comme peut le faire le non moins génial Gaspar Noe, Philippe Grandrieux suit avec hypnose les geste de son protagoniste, il fait de sa caméra le témoin d’un réel difforme, presque documentariste. Il fait de Jean un être de l’ombre, pour qu’il devienne la figure du chaos où la sexualité n’est que spasmes orgasmiques en lien avec la mort. Jean n’est qu’un misérable, tempétueux mais vain, qui suit avec vigueur les traces de ses pulsions inconscientes sans pouvoir les mettre à profit.
Cette illustration du tueur en série : silencieux, sensoriel, qui sillonne les routes périphériques dans la finalité de trouver des corps à faire disparaitre l’essence, est une chose que l’on verra bien des années après Sombre de Philippe Grandrieux : à travers Under The Skin de Jonathan Glazer. Deux films qui se répondent, et qui à leur manière, prennent le pouls sensoriel de leur ravisseur, et où la caméra se met à hauteur d’hommes pour suivre leurs agissements. Un monde où la cause est floue mais les conséquences frontalement abordées. Deux films qui aiment s’incruster dans la nuit. Mais cette fois ci, Under The Skin choisit la féminité, le discours féministe, comme arme de mort. Cette jeune mante religieuse mutique, est l’alter ego de Jean : déconnectée, ne connaissant pas encore l’empathie et devenant le premier raccourci vers la mort : avec cette même idée de prédateur. Avec sa caravane, cette « chose » qui se dissimule sous la peau d’une femme use de ses charmes pour tuer et mettre à mal l’avidité de l’homme : une possibilité pour Jonathan Glazer de voir la femme se réapproprier sa sexualisation, ou en tout cas son imagerie, pour déjouer l’envie de l’homme et renverser le rapport de force. Un corps dont elle seule est donc propriétaire.
Ce qui n’empêchera pas le film d’être extrêmement pessimiste sur le chemin de croix des femmes : c’est malheureusement à partir du moment où cet extraterrestre découvrira sa symbiose avec l’humain, sa figure féminine, et son attachement pour ce monde, qu’elle sera la proie de l’homme et sa violence. Tout comme Sombre, Under The Skin est un film ovni, qui entretient chez le spectateur son pouvoir de fascination visuel et expérimental tout en se questionnant sur la représentation des corps, son identité et sur la définition même de l’humanité : à travers le découverte de l’empathie chez leurs personnages, des tueurs en série.
On savait depuis quelques semaines que la sélection parallèle Un Certain Regard serait présidée par Nadine Labaki lors du Festival de Cannes 2019 ; il restait encore à découvrir de quels autres noms serait composé le jury au complet. C’est chose faite, et on a hâte.
La sélection Un Certain Regard sera comme chaque année à suivre de près, même si l’ombre de la compétition officielle plane sur toute la Croisette. En effet, la liste des films sélectionnés laisse rêveur : du film d’animation (Les Hirondelles de Kaboul) au film historique (Dylda), en passant par des œuvres qui s’annoncent délirantes côté cinéma français (Jeanne) comme cinéma asiatique (Nina Wu), et même un film prenant pour thème le vélo (The Climb), il y aura de quoi faire dans des univers diamétralement opposés et de provenances multiples.
Pour juger un tel panel de diversité cinématographique, rien de tel donc qu’un jury tout aussi diversifié. Pour épauler la réalisatrice et actrice libanaise Nadine Labaki, il faudra compter sur deux autres femmes et deux hommes. D’abord, comment ne pas se féliciter de voir Marina Foïs (cocorico !) représenter la France pour sa carrière aussi bien comique que dramatique et théâtrale. Les trois autres noms seront sans doute moins connus du grand public.
D’abord, il y a Nuran Sekerci-Porst, productrice allemande du récent et récompensé In the Fade ; son parcours universitaire et ses études littéraires seront sans doute appréciables pour juger d’une sélection souvent composée de films d’auteurs où le travail sur l’écriture est déterminante
Vient ensuite le réalisateur argentin Lisandro Alonso, un cinéaste habitué du Festival de Cannes depuis 2001 et qui fut même récompensé dans cette sélection Un Certain Regard en 2013, remportant le prix Fipresci de la Critique Internationale pour son film Jauja avec Viggo Mortensen. Une récurrence qui témoigne d’une grande expérience qui sera forcément bénéfique.
Enfin, Lukas Dhont, réalisateur lui aussi maintes fois récompensé et papa du célébré Girl l’an dernier (vainqueur de la Caméra d’or), viendra logiquement compléter ce jury et enfiler le costume de modèle à suivre, bien qu’il n’ait lui-même réalisé qu’un seul long-métrage. Mais son travail sur les courts-métrages et sur le documentaire en fait un juré des plus complets.
S’il est moins alléchant à première vue que celui de la sélection officielle (de par des noms moins retentissants, logiquement), le jury Un Certain Regard 2019 n’a pas de quoi rougir tant il s’annonce fort de ses artistes d’expérience et frais de ses nouveaux talents déjà confirmés. Les films sélectionnés en eux-mêmes n’auront plus qu’à faire le reste.
Le jury de la 72ème édition du Festival de Cannes vient enfin d’être dévoilé. Sous la supervision du Mexicain Alejandro Gonzalez Iñárritu, il devra sélectionner parmi les nouvelles moutures de Jim Jarmusch, Pedro Almodovar et consorts, le prochain film à entrer dans l’histoire du cinéma. Rien que ça… Heureusement, Thierry Frémaux a veillé une fois encore à inviter l’éclectisme sur le tapis rouge !
Chaque année, c’est la même rengaine. On est fébrile avant de voir les personnes qui seront au sein du jury du Festival de Cannes. Parce que Cannes, ça reste un événement et être juré, c’est tout une histoire. C’est un petit accomplissement en soi ; la preuve que votre contribution artistique n’a pas échappé aux radars d’un certain Thierry Frémaux qui guette chaque année la ou les personnes qui pourraient bien dynamiter de l’intérieur les codes de cette tradition pourtant quasi septuagénaire. Bref, être juré, c’est la classe. Alors quand tu balances l’air de rien un jury, il faut le scruter. De toutes parts. Et force est d’admettre ici que le jury concocté par Frémaux pour Cannes 2019 a une sacrée gueule : on retrouve ainsi Alejandro Gonzalez Iñárritu (Birdman, The Revenant, Babel) qui sera le patriarche de la bande, la mystérieuse Elle Fanning (The Neon Demon, How To Talk To Girls At Parties), le dérangé (mais on l’aime bien) Yorgos Lanthimos (The Lobster, Mise A Mort du Cerf Sacré) et enfin un melting-pot des dernières éditions cannoises avec des habitués (Pawel Pawlikowski, auteur de Cold War ; Robin Campillo derrière le puissant 120 Battements Par Minutes ; Kelly Reichardt, Alice Rohrwacher connue pour son récent Heureux comme Lazzaro) et des choix plus étonnants : d’abord le bédéiste Enki Bilal suivi de l’actrice franco-guinéenne Maimouna N’Diaye, qui incarne à coup sûr ici, une volonté de la part de Frémaux d’élargir le spectre de son festival à l’Afrique, qui est hélas un continent trop souvent oublié en matière de cinéma.
Vous l’aurez compris, Cannes aura droit (tout du moins pour son volet compétition) à un jury très éclectique, très ouvert aux cinéastes cette année. Une donnée qui a son importance puisque qui sait, peut être que l’éternel poulidor du festival de Cannes, à savoir Pedro Almodovar, repartira avec une Palme. Mais pas question de pronostics, puisque les festivités n’ont pas encore commencé. Pour ça, il faudra attendre le 14 mai prochain. Vivement !
Les années 70 : le miracle du redressement économique de l’Europe, dont l’Italie est en tête de gondole, pas encore de choc pétrolier ni de Star Wars en salle. La classe ouvrière va au paradis, un titre sublime, magnétique : le film d’Elio Petri couronne un âge d’or pour le cinéaste, fleuron des plus belles années du cinéma italien.
Synopsis: Ludovico Massa, alias Lulù, est ouvrier dans une usine métallurgique : il est payé à la pièce, et travaille avec une telle rapidité qu’il est brocardé comme exemple par tous ses chefs, qui l’utilisent comme exemple pour justifier les cadences infernales. Il travaille comme un tel fanatique qu’il ne vit plus que pour cela : un accident terrible va le bouleverser et l’aider à jeter un autre regard sur sa vie.
« Comment diable un homme peut-il se réjouir d’être réveillé à 6h30 du matin par une alarme, bondir hors de son lit, avaler sans plaisir une tartine, chier, pisser, se brosser les dents et les cheveux, se débattre dans le trafic pour trouver une place, où essentiellement il produit du fric pour quelqu’un d’autre, qui en plus lui demande d’être reconnaissant pour cette opportunité ? », Charles Bukowski.
Dès la première scène du film, cette citation du célèbre romancier américain est terriblement poignante. Lulu se lève, attaqué par son réveil, cette sale bête qui le sort du lit pour le confronter à son café, son triste appartement et ses douleurs lombaires. Difficile de ne pas le suivre dans cette épreuve matinale, qui commence par une agression sonore, un purgatoire silencieux pour ne devenir ensuite qu’énergie. Des grilles de l’usine, d’abord, on entend les discours des étudiants, qui gueulent à l’entrée et à la sortie des ouvriers, avec les syndicalistes qui cherchent à les mobiliser. Ces travailleurs ne voient pas le soleil. L’usine est un concert discordant de logorrhées couvertes par les cliquetis des machines, des gueulantes des chefs d’équipes, martelant les objectifs à respecter, une symphonie diabolique telle que Petri la souhaite pour rendre puissante l’emprise qu’elle exerce sur tous ses otages. Et il nous embarque avec eux : à l’heure où le cinéma semble parfois les craindre de plus en plus, les gros plans foisonnent. Pas de HD, le grain de la pellicule patine les visages, et les confrontations en sont d’autant plus étouffantes. Ainsi découpées, les monologues de Lulu, qui marmonne pour s’encourager, les échanges avec ses collègues, sa femme, son beau-fils, tout devient objet de lutte frontale. On voit même un syndicaliste sauter dans le quatrième mur, celui qu’il ne faut jamais toucher, de peur de rompre la distance avec le spectateur. En regard caméra, le personnage nous parle, sans nous laisser ciller.
Le miracle italien des années 60 cache une réalité que le grand cinéma italien avait pourtant laissé de côté. Le néo-réalisme avait réconcilié l’Italie avec ses racines paysannes et traditionnelles, mais pas encore avec le fer de lance du redressement d’une botte qu’on avait vue bien basse dès les films des années 40, à l’image du Voleur de bicyclette (Vittorio de Sica, 1948). Auréolé de son oscar du meilleur film étranger pour enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, réalisé l’année précédente, Elio Petri frappe les esprits comme Lulu sur ses pièces. Chacune d’entre elles porte la colère, l’aigreur de subir chaque jour un poste de l’ombre qui n’existait alors que si peu au cinéma. Lulu rentre donc par la fenêtre, incarné par la figure incontournable de Gian-Maria Volonte, le Gabin italien de son temps, qui réussit le tour de force d’être l’acteur principal de l’autre film ex-aequo cette année pour la palme d’or, avec L’Affaire Mattei (Francesco Rosi).
Du classicisme du second, il n’en est ici rien : Volonte et Petri tissent la mise en scène d’une figure quasi mythologique, née sous la statue de Stakhanov, cet ouvrier que l’URSS avait magnifié pour pousser tous les autres à gratter plus dans les mines ou frapper plus fort sur les enclumes. On peut être dérouté par cette forme de surjeu, peu naturelle et baroque, à l’image de ce que le film cherche pour troubler tous les repères réalistes de la représentation du travail. On voit dans plusieurs scènes magnifiquement chorégraphiées le discours ouvrier se construire au travail, qui se faufile entre les chocs et le bruit : on discute en se criant dessus. Cela doit paraître désagréable, pour que le spectateur soit partie prenante et engagée. Volonte était militant communiste. Dans des heures où les PC européens dépassaient 0,3 %, cela avait un sens profond qui déteignait sur la pellicule. On doit montrer comment l’esclavage moderne du travail à la chaîne dénature le travail et l’humanité qui essaie d’en vivre.
Lulu visite un de ses amis, un ancien ouvrier en asile psychiatrique. Devenu maniaco-dépressif, il raconte comment il a été odieux avec son entourage, en les faisant ranger droit les fourchettes et les couteaux à table tous les soirs. Il raconte ses bouts de phrases en boucle qui sont celles de Lulu : l’homme devient une machine. On se rappelle alors les discours matinaux des chefs d’équipes sortant déformés par les hauts-parleurs: « traitez votre machine avec respect et amour… » Au point d’en oublier sa femme ? Coiffeuse, employée, il ne la supporte plus, ne couche plus avec elle. Il est crevé, dit-il, ce qui paraît simpliste. Il est surtout ailleurs, porté par des forces contraires qui le rejoignent dans une seule vague après son accident et sa mutilation (il perd un doigt). Les syndicalistes et les étudiants n’échappent ainsi pas à la cacophonie qui tiraille la critique de la société italienne. Brute et parfois burlesque, la révolte ouvrière permet ici de dévoiler les zones de fractures qui tiraillent tout un modèle économique, qui, de nos jours, est totalement remis en cause par un plus large spectre d’idéologies que le marxisme et le communisme. Cet aspect militant a valu au film de Petri des critiques lors de l’attribution de la palme d’or 72. Il recueille pourtant aujourd’hui encore toute la contradiction de sociétés post-Seconde Guerre mondiale qui n’avaient pas réussi à dépasser les carcans productivistes des années 30. La reprise économique aidant, aucun parti ne s’est relevé pour en profiter comme précédemment, mais la dérision du film joue de cette ironie très présente, deux ans seulement avant le premier choc pétrolier qui jouera le rôle du deus ex machina.
Quand Lulu visite son ami aliéné après plus de trente ans de travail à la chaîne, ce dernier lui montre un article de journal. « Un singe savant qui veut devenir un humain ? Le pauvre. » répond-il.
La classe ouvrière va au paradis: bande-annonce
Fiche technique
Titre original : La classe operaia va in paradiso
Réalisation : Elio Petri
AvecGian Maria Volontè, Mariangela Melato, Gino Pernice
Société de production : Euro International Film
Genre : Drame
Durée : 125 minutes
ITALIE
Comme le dit l’adage, la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Pourtant parfois, des émotions prédominent. C’est le cas de la joie avec le personnage de Forrest Gump. Non pas qu’il soit joyeux et continuellement heureux, mais le film nous embarque par son innocence, la drôlerie du premier degré incessant de son protagoniste et une naïveté qui confine rapidement à l’empathie. Le film est une leçon de vie, invraisemblable mais extraordinaire.
Assis sur son banc, narrant avec un certain détachement certaines parties de sa vie et dans le même temps, la construction de l’histoire contemporaine de l’Amérique, Forrest Gump représente tout ce que n’est pas foncièrement son pays. C’est un conte qui mêle à la fois la fiction et la réécriture de la réalité. La violence d’une nation et son récit politique américain (guerre du Vietnam, Watergate..), malheureusement édulcoré par le scénario du film de Robert Zemeckis, fait parfois d’hommes désireux et chancelants, voit Forrest Gump s’y insérer de manière totalement arbitraire, burlesque mais doté d’une présence patibulaire assez vivifiante.
Avec sa carcasse endimanchée, sa gestuelle robotique et son phrasé singulier, son fameux « Maman disait toujours… », incarné par un incroyable Tom Hanks, il outrepasse les mésaventures et les obstacles pour retenir ce qu’il y a de bon dans l’humain et le meilleur versant de chacun. Forrest Gump est en quelque sorte isolé : éloigné de toutes les considérations politiques qui l’entourent, étranger à l’importance des événements, socialement différent mais son expression des sentiments et des émotions est universelle à l’image de sa réaction lorsqu’il apprend qu’il est père. Le film, à travers le proviseur d’une école dans laquelle sa mère essaye de le faire s’intégrer, nous explique qu’il n’a pas les mêmes capacités intellectuelles que la normale : sauf que Forrest Gump, sous ses faux airs d’imbécile heureux, n’est pas le personnage influençable qu’on aurait pu imaginer. A la vue du film et du parcours de son personnage principal, la joie est surtout une émotion qui se ressent chez le spectateur : une émotion qui se dégage par ce récit initiatique hors du commun, qui fait devenir les limites de la sociabilité de certains la définition même d’une sagesse qui mène au sommet. Une joie de spectateur qui se ramifie grâce à de nombreuses scènes : par le biais du rire en voyant Forrest qui découvre pour la première fois la nudité d’une femme, ou le voir s’amuser du handicap du lieutenant Dan, la tristesse de voir ce personnage faire face à la douleur et au deuil de manière digne et exemplaire ou même le voir devenir un star du football américain sans réellement saisir toutes les règles du sport et le but de courir avec un ballon dans les mains. On lui demande de courir alors il le fait.
C’est aussi la joie du spectateur de voir Forrest Gump, courir à travers les genres cinématographiques (guerre, romance, road movie…), tenir parole aux êtres qu’il aime, se battre pour ses convictions et grandir petit à petit, devenir un héros de guerre ou une célébrité nationale, prendre des responsabilités que bien des hommes ne prendraient pas, avoir l’écoute que beaucoup n’ont pas, avoir le respect que certains n’usent pas : à ce titre là, Forrest Gump est aussi un drôle de regard – drôle mais émouvant et touchant – sur la masculinité et ses revers. Comme si la grande Histoire, ses drames et défaites (le sort des soldats du Vietnam) ne se redéfinissait plus que par la petite histoire : celle de Forrest Gump. Avec son message rassembleur sur les rêves, fédérateur sur la tolérance, Forrest Gump est un de ces films générationnels : celui qui voit naître un personnage difficilement qualifiable mais auquel on s’identifie rapidement.
Pierre Jolivet, vieux briscard du cinéma français, quitte les soldats du feu pour revenir jeter un œil au monde du travail, avec une comédie romantique drôle et piquante sur la création d’un salon de coiffure. D’accord, mais si cheveu un grand film?
Attention! Cette critique contient de nombreux spoilers sur le PCU (Pierre Jolivet Cinematographic Universe)
Au temps où l’on craint encore plus un bon gros spoil (ou plutôt divulgachage) du dernier Avengers/Star Wars qu’un courrier de relance des impôts, il devient difficile d’attirer parfois le regard sur la vie de tous les jours. Victor et son meilleur pote se lancent dans une drôle d’aventure, pourtant: ras-le-bol de faire des coupes à la chaîne, on veut bosser en étant fiers de ce qu’on fait. Du coup ils veulent créer leur propre salon de coiffure. Alors on vide les comptes, on souffle un coup, enfin plusieurs, on engage un pote comptable dans l’aventure qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Benabar (très bon dans un second rôle) et c’est parti.
Pierre Jolivet a déjà mis en scène le monde du travail. Avec Fred (1997) le chômage frappe un héros confronté à la relégation sociale. On pense aussi à son film précédent, Les hommes du feu (2017) pour représenter un travail à l’écran. Mais le meilleur souvenir reste Ma petite entreprise (1999) où déjà les aventures d’une petite PME avaient séduit, pour le plus gros succès en salles du réalisateur. Difficile donc de ne pas voir Victor et Célia comme Ma petite entreprise 2.0, sauf que cette fois le titre éloquent recentre l’attention sur deux trentenaires, qui se sentent forts et inébranlables face au parcours du combattant qui s’offre à eux. De l’aveu même de Pierre Jolivet, pour fonder une boîte aujourd’hui, c’est toujours autant le bordel qu’avant. Il cite d’ailleurs joliment les coiffeurs de sa rue d’en bas (véridique) comme inspirateurs: « fonder une boîte c’est comme sauter à l’élastique, sauf que l’élastique, c’est toi qui l’a fabriqué et on ne sait pas s’il va tenir ».
Deux grands arcs narratifs se croisent donc au cœur de cette comédie de saison : une comédie romantique typique et classique dans ses rebondissements, et une intrigue plus dramatique, celle qui mène vers la naissance d’un gros bébé, en forme de salon. Du côté du premier arc, Robin des bois n’a qu’à bien se tenir: cela tient plutôt bien la route, suivez la flèche. Victor Dupont et Alice Belaïdi, comme c’est devenu essentiel sur ces tournages, sont très complices et cela se voit à l’écran. Si le premier est un peu moins mis en valeur par un script qui met du temps à se mettre en place de son coté, la seconde rayonne sur des terrains où elle a déjà été employée et on peut donc déjà conseiller ce film aux fans de l’actrice. Leur relation et l’histoire d’amour qui en découle est dynamique, académique, certes, mais résolument positive pour ne pas tirer vers le bas les spectateurs célibataires avec de gros violons. Pour ce qui est des rebondissements et de l’arc narratif principal, par contre, force est de constater que le ton comique totalement assumé de Pierre Jolivet propose des rebondissements en cascades aux protagonistes assez impressionnants. Je ne les divulguerai pas, pour une simple raison : je ne m’en souviens pas de tous. On peut écrire que si Pierre Jolivet avait scripté le dernier Avengers, Thanos aurait probablement gagné, tant ce qu’il propose dans son scénario à Victor et Célia dépasse l’entendement. Certes, l’accumulation de bourdes, d’épreuves et de soucis sont l’apanage de tous les jeunes entrepreneurs, et il existe ici un vrai message sur le fond, mais d’un point de vue scénaristique, les twists à répétition peuvent venir à bout de votre bienveillance. Si malgré tout le dernier film de Pierre Jolivet réussit à présenter une agréable toile de fond du monde de l’entrepreneuriat et du travail aujourd’hui, l’esthétique et le ton le rapprochent plus d’un téléfilm de France 2 de saison que d’un métrage plus ambitieux sur ce sujet très fort qui est ici évoqué.
Et c’est ce que je voudrais évoquer en conclusion : qu’un vieux loup de mer comme Pierre Jolivet en vienne à réaliser un film sympa qu’on oubliera d’ici sa prochaine file d’attente, à ce stade de sa carrière, en dira peut-être plus long qu’un film de Marvel. On ne raconte plus notre époque avec le regard tranché des années 80. Victor et Célia, on en a dans nos rues, mais désormais quand on parle d’eux, on rit de leurs galères, sans creuser plus leur pourquoi. Et à l’image du Première année de Thomas Lilti, on ne remet finalement pas grand chose en cause : on fait avec, au risque de faire sans.
Victor et Célia: bande-annonce
Fiche technique: Victor et Célia
Titre original : Victor et Célia (ou Victor & Célia)
Réalisation : Pierre Jolivet
Scénario : Pierre Jolivet, Eric Combernous, Marie-Carole Ifi
Casting : Arthur Dupont, Alice Belaïdi, Bénabar, Bérengère Krief, Adrien Jolivet, Tassadit Mandi, Aurélien Portehaut
Photographie : Thomas Letellier
Montage : Yves Deschamps
Décors : Stéphanie Bertrand-Carussi
Costumes : Karen Muller Serreau
Son : Eddy Laurent
Production : Xavier Rigault et Marc-Antoine Robert
Sociétés de production : 2.4.7 Films, Apollo Films et Anga Productions
Société de distribution : Apollo Films (France)
Langue originale : français
Genre : comédie
Durée : 90 min.
Date de sortie : 24 avril 2019
Comme le disait mon grand-père : faut aimer ce qu’on fait pour être bon dans ce qu’on fait. Or, Simon Phoenix adore faire ce qu’il fait : le mal tout simplement. Dans Demolition Man c’est le rouleau-compresseur du chaos, l’échec à la gentrification, le saint patron de tous les sick mother fucker de la culture pop des années 90. Pour Le Mag du ciné, il a accepté de se livrer à cœur ouvert dans un autoportrait exclusif.
Putain que c’est bon.
Si j’avais le temps (en fait je l’ai, mais j’ai autre chose à foutre), je prendrais le temps de me sentir mal pour les pauvres cons coincés dans la vie chiante qu’on a choisie pour eux. C’est presque indécent d’autant kiffer se lever le matin (ou l’après-midi, ou le soir) pour commencer sa journée quand d’autres sont pressés d’en finir pour aller se coucher. A tel point que des fois, j’en dors même pas. Juste pour profiter un peu plus de ce que je suis. Juste pour pouvoir penser un peu plus à toutes ces brebis qui restent dans leur petit coin de pâturage à attendre de se faire égorger.
Je suis le loup dans cette bergerie géante qu’est le monde. Je suis le renard dont les poules guettent la silhouette d’un œil inquiet dans l’entrebâillement de leur poulailler. Je suis le croque-mitaine qui empêche les marmots de dormir et l’hypothèse probable d’une mort prématurée pour tous ceux qui croisent mon chemin.
Putain, mais qu’est ce que c’est bon d’être moi. Simon Phoenix, pour vous desservir.
« I see you »
Des mecs qui ont tout compris l’ont chanté: Damn, it feels good to be a gangsta. Pourrait-pas mieux dire. C’est tellement bon d’être le méchant de l’histoire, de vivre dans ce que les autres s’interdisent de faire et de faire ce qu’ils s’interdisent même de penser. Faire ce que je fais c’est être ce que je suis, et j’adore tellement ça que j’imagine même pas vivre autrement. C’est sûr, grandir entre les seringues d’héroïne des familles d’accueil et les coups de feu du voisinage dans les quartiers les plus chauds de Los Angeles, ça peut mettre un coup au moral. Moi, j’ai pris ça comme un centre de formation, un terrain de jeu qui attendait que j’en prenne le contrôle. Je ne suis pas le produit de mon environnement, mon environnement est mon produit à moi.
C’est pas que je me repaisse du malheur des gens, c’est juste que je m’en fous (bon ok, ça me fait un peu marrer quand même). Tout ce que j’aime dans la vie, c’est foutre le bordel. Un peu comme cet enfoiré de Michael Bay quand il explose le décor juste pour la beauté du geste, sans écouter les pisse-froids qui lui disent qu’il y a un temps pour tout. C’est mon côté artiste, je suis imperméable à la réalité des autres. J’aime l’ordre quand je peux le dérégler, les pendules que je peux casser. Le chaos me fout la trique, surtout quand c’est moi qui le provoque.
Comme mon pote O-Dog : jeune, noir et en colère, le cauchemar de l’Amérique. Sauf que je suis pas en colère, je suis joie et bonheur. A te demander pourquoi autant de monde se bat pour devenir le « good guy » et jouer le rôle du héros de l’histoire. Moi, je suis sûr que la moitié de ces fils de putes moralisateurs font tout ça pour leur pomme. Ils s’intéressent plus à ce qu’ils vont récolter en faisant les bons gars qu’à faire le bien à proprement parler. Karma is a bitch, mais surtout le comble de l’hypocrisie sociale.
Un peu comme cet enculé de Cocteau, qui voulait transformer les gens en zombies de la bonne conduite à la con et mettre à l’amende le premier à péter de travers. Et il voulait que ça soit MOI qui m’occupe du sale boulot, t’y crois à cet enfoiré ?! Simon Phoenix qui punit les gens qui ont juste envie de se comporter comme des connards, fallait oser. J’ai jamais croisé un mec aussi tordu que ce salopard. Même moi il me foutait les boules, tu te rends comptes ?! C’est pas vraiment dans mes habitudes de faire des bonnes actions, mais je pense vraiment avoir rendu service à tout le monde en faisant vider un chargeur sur sa gueule d’empaffé. Qui sait, je suis peut-être en train de préparer ma reconversion. Pourquoi pas me présenter à la présidentielle ?! Eh, noir et blond ça fait deux minorités en une. Je suis sûr que je peux tout fumer avec mon futur comité de soutien !
Je hais ce mec, mais c’est ma raison de vivre. Je veux le tuer, mais j’en ai besoin. Je rêve de le regarder dans les yeux pendant que je suis en train de l’ouvrir en deux. Rien que d’y penser, j’en ai une demi-molle. Mais après, j’ai un petit pincement au cœur. Parce que je me demande qui va me courir après quand j’aurai envoyé mon petit soldat au cimetière. Putain, le futur est quand même plus marrant avec lui. Faire peur aux moutons c’est bien mais emmerder le berger, c’est la cerise sur le gâteau.
Mais bon, c’est le problème quand tu veux être le meilleur, faut affronter les meilleurs. Je veux pas être un caillou dans la chaussure de la société, mais une putain de roquette dans ses pieds, et Spartan m’empêche trop souvent d’appuyer sur la détente. Y a pas de places pour lui et moi dans ce monde. Je dois l’exploser, après ça c’est la voie rapide sur l’autoroute du bonheur. Le kiff que ça va être. Plus personne pour m’empêcher d’étendre mon royaume. Chez moi en XXXL. Faire ce que je veux sans avoir à me poser la question de l’obstacle à contourner. Une nouvelle ère qui s’ouvre.