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L’adieu à la nuit, virage radical pour André Téchiné

Après le puissant Le ciel attendra ou encore Les cowboys, la radicalisation est un thème dont les cinéastes se sont intégralement emparés ces dernières années. Art toujours à l’image d’une société qu’il décrit, le cinéma s’aventure sur le terrain glissant de la radicalisation en partant très (trop ?) souvent d’une conversion subite à l’islam, sujet à risque qu’André Téchiné a tenté de s’approprier.

Habitué à explorer l’intimité de ses personnages, Téchiné prend avec ce film un virage intense dans son cinéma. L’adieu à la nuit est un film froid rempli de distance où tout se joue dans la retenue et les non dits, et la violence de ces mots et sentiments avortés. À en devenir souvent oppressant, le cinéaste reste finalement dans son domaine en interrogeant la construction de ses personnages dans leur profondeur mais là où le processus change, c’est qu’il ne donne jamais de réponse, il n’offre jamais au spectateur ce qu’il attend de ces protagonistes. Là où d’habitude, les réflexions fleurissaient, ici, il n’y a que des ébauches et un désarroi profond. Nombreux sont les témoignages des familles impuissantes qui assistent au départ de leurs proches pour faire le djihad, et c’est ce que Téchiné fait de son public à travers ce film. En choisissant un rythme de montage très rapide, des dialogues parfois vains et coupés, il plonge l’audience dans l’incompréhension et dans ce sentiment d’être totalement désemparé face à la situation. Malgré quelques erreurs de coupes ou de cadrages qui, à défaut d’être trop souvent en mouvement, perdent parfois en pertinence, le réalisateur finit par entraîner, même les plus adeptes de son art, dans sa nouvelle forme de cinéma.

Il n’y a rien de plus difficile au cinéma pour des acteurs et un réalisateur que de montrer ce qui ne peut être vu ou dit, et pourtant pendant toute la durée du film, c’est ce à quoi on a la sensation d’assister. Quelque chose d’insaisissable, d’inarrêtable, et pire, d’ineffable. Montrer le schéma de pensée brutal et radical est parfois difficile à trouver et André Téchiné a finalement fait tous les bons choix pour y parvenir dans sa mise en scène. Celle-ci déstabilise au début, déçoit même quand on est fidèle à ce qu’il fait habituellement car la vitesse du développement de la radicalité est délicate à saisir mais le réalisateur, et c’est ce qui fait finalement de lui un excellent artiste, adopte toutes les positions nécessaires pour la raconter, sans jamais s’égarer dans des faits sociologiques ou trop contextuels, ce n’est pas le propos du film.

L’Adieu à la nuit n’a pas pour but de parler des djihads en tant que tels ou du terrorisme. Téchiné, en bon psychologue du cinéma, s’interroge plutôt sur la vitesse à laquelle les idées se propagent et passent aux actes et aux décisions radicales, mais surtout et c’est là le grand coup de grâce du film, sur le sentiment déconcertant qu’il reste aux familles désarmées. C’est dans le personnage de Catherine Deneuve qu’il met toute cette impuissance et l’actrice se saisit du rôle avec le talent qu’on lui connaît, qu’il fait du bien à retrouver enfin à l’écran grâce à un rôle fort à sa hauteur. Le réalisateur semble donc, comme un hommage, quand on connaît leur complicité, lui offrir ce rôle taillé pour elle, et en faire le sujet principal d’un film, dont le noeud ne se défait pas.

Bande-Annonce : L’adieu à la nuit

Fiche technique

Réalisation : André Téchiné
Scénario : Léa Mysius et André Téchiné, d’après une idée originale d’Amer Alwan et André Téchiné
Casting : Catherine Deneuve, Kacey Mottet-Klein, OUlaya Amamra, Stéphane Bak
Décors : Carlos Conti
Costumes : Jürgen Dœring
Photographie : Julien Hirsch
Son : Vincent Goujon, Cyril Holtz et Loïc Prian
Montage : Albertine Lastera
Musique : Alexis Rault
Producteur : Olivier Delbosc
Sociétés de production : Curiosa Films ; Arte France Cinéma, Legato Films
Sociétés de distribution : Ad Vitam Distribution
Genre : drame
Durée : 103 minutes
Dates de sortie : 24 avril 2019

« Le Testament du docteur Mabuse » : Allemagne, de fureur en Führer

Dernier film allemand de Fritz Lang, Le Testament du docteur Mabuse porte un double témoignage : sur l’Allemagne du début des années 1930, mais aussi sur l’avènement du nazisme. Deux sentinelles thématiques auxquelles se dévouent des personnages taillés sur mesure et une mise en scène sophistiquée.

C’est une caméra papillonnante qui ouvre Le Testament du docteur Mabuse. Elle sillonne une imprimerie vrombissante, puis s’attarde sur un homme caché et manifestement apeuré, tandis qu’un vacarme continu rythme l’ensemble de la séquence. Cette entrée en matière mènera vite le spectateur dans le sillage du docteur Mabuse, « praticien notoire » dual et aliéné, dont les capacités de nuisance, désormais célèbres, se voient égrenées dans un amphithéâtre balayé en un élégant travelling latéral. « Il fait commettre [à ses patients] des crimes abominables qu’ils exécutent avec une précision scientifique, selon une conception mathématiquement parfaite qui leur assure l’impunité. » Une fois les présentations faites, Fritz Lang peut enfin dévoiler son « monstre » : il est âgé, à moitié fou, mutique et prostré sur un lit d’hôpital. Mais pas inoffensif pour la cause, puisqu’il semble exercer une emprise puissante et mortifère sur le directeur de l’asile où il est enfermé.

« L’empire absolu du crime », tel est le projet abject et mégalomaniaque du docteur Mabuse. Par la voie de l’hypnose, il prend possession de ses interlocuteurs, puis agit par leur entremise. Les exactions qu’il planifie – vols, meurtres, explosions, attentats, empoisonnements – constituent autant d’événements directement issus des colonnes des faits divers de l’époque. C’est ainsi l’Allemagne du début des années 1930 que Fritz Lang révèle peu à peu. Quand l’un de ses personnages se rend dans une agence pour l’emploi, il en repart bredouille, humilié et s’écriant : « Vous poussez les gens au crime ! » N’est-ce pas là la vision prophétique d’un marasme économique qui servira bientôt d’incubateur au national-socialisme ?

Le mouvement hitlérien est portraituré selon des procédés allégoriques : le docteur Mabuse veut remplacer les institutions existantes par des organisations criminelles métastatiques, exactement comme les nazis le projettent pour la République de Weimar. Fritz Lang affirmera d’ailleurs dans une Introduction cinématographique : « J’espérais exposer la théorie secrète du nazisme sur la nécessité de détruire systématiquement tout ce qu’un peuple a de plus cher. Jusqu’à ce que les gens, en proie au désespoir le plus profond, essaient de s’en tirer par “l’ordre nouveau”. » Ce n’est donc pas un hasard si certains slogans nazis sont repris mot pour mot par un Mabuse aux traits lucifériens. Comme le fera George Orwell en 1945 avec La Ferme des animaux, Fritz Lang compose un apologue minutieux et accablant.

Dix années après le succès d’un premier diptyque muet, Fritz Lang donne à son « monstre » une portée quasi métaphysique. Derrière celui qui manipule psychiatres, chômeurs et petites frappes se niche en effet une réflexion profonde sur la terreur, tant criminelle que psychologique. À partir du roman du Luxembourgeois Norbert Jacques, Le Testament du docteur Mabuse expose les mécanismes d’influence et d’emprise présidant aux faillites collectives. Contrairement à M le Maudit dont le récit reste axé sur une menace isolée, le spectateur est ici confronté à une organisation tentaculaire et rationalisée. Échaudé par ces multiples allusions au nazisme, Joseph Goebbels fera interdire le film. Motif officiel : « Parce qu’il prouve qu’un petit groupe d’hommes extrêmement déterminés, pour peu qu’ils le veuillent sérieusement, est parfaitement capable de sortir de ses gonds n’importe quel État en usant de la violence. »

Goebbels n’en proposa pas moins à Fritz Lang un poste de directeur dans l’industrie du cinéma. Selon un récit complété et amplifié au fil du temps, le cinéaste austro-hongrois lui aurait alors fait remarquer sa judéité, puis aurait immédiatement fui en France, exaspéré et tétanisé. La carrière en salles avortée du Testament du docteur Mabuse ne doit certainement pas occulter les nombreux atouts du film : un récit à double fond, une image expressionniste et des reflets travaillés en orfèvre, des surimpressions oniriques n’ayant pas pris une ride, une gradation maîtrisée du suspense et du spectacle, un montage visuel et sonore riche en sophistications ou des éléments suggestifs disséminés çà et là, dont des crânes et des masques. À cela s’ajoutent des séquences mémorables telles que l’assassinat au feu rouge, l’inondation d’une pièce fermée à double tour, la course-poursuite haletante ou l’explosion de l’usine chimique. Un Lang majuscule.

Bande-annonce : Le Testament du docteur Mabuse

Synopsis : Une série d’événements semble relier des groupuscules criminels au docteur Mabuse, pourtant mutique et interné dans un asile psychiatrique. Le commissaire Lohmann enquête…

Fiche technique : Le Testament du docteur Mabuse

Titre original : Das Testament des Dr. Mabuse
Réalisation : Fritz Lang
Scénario : Fritz Lang et Thea von Harbou, d’après le roman de Norbert Jacques
Acteurs principaux : Rudolf Klein-Rogge, Gustav Diessl, Rudolf Schündler, Otto Wernicke
Sociétés de production : Nero-Film AG
Pays d’origine : Allemagne
Genre : Film policier
Durée : 122 minutes
Sortie : 1933

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4

Valse avec Bachir : danse frénétique d’une mémoire

Valse avec Bachir emprunte le chemin du documentaire, du polar, du film de guerre et superpose des récits touchants pour raconter les aléas et l’arrière du décor d’une guerre aux contours plus troubles. Pour ce faire, Ari Folman compose un film d’animation au dessin magnifique et atypique, à la fois réaliste et onirique dont la créativité fait mouche dès les premiers instants. 

Ce film d’animation invite à l’introspection :  celle de la mémoire d’un homme fatigué qui grâce à l’aide de confidences faites par des amis ou par le biais d’interrogatoires d’anciens combattants essaye de se remémorer des souvenirs enfouis dans son inconscient sur ce qu’il a vécu dans l’armée israélienne pendant la guerre au Liban. Un cauchemar le hante, celui où lui et deux autres soldats sortent nus de la mer, le visage grave, et prennent les armes sous une pluie de bombardements phosphorescents. Il sent que cela dissimule une omission grave que sa mémoire veut refouler.

Parler de l’origine de la guerre n’est pas l’objectif du film d’Ari Folman qui préfère ne s’intéresser qu’aux conséquences humaines que propage une telle tragédie. D’ailleurs, lui-même le confie, quand il était dans son infanterie, il tirait sur tout ce qui bouge sans savoir pourquoi et contre qui : une aliénation la plus totale et une prise de conscience morale qui voit naître en lui le chaos. Valse avec Bachir est surtout un film en perpétuelle gestation, qui crée de minutes en minutes une mythologie esthétique et qui tape à la porte des méandres et des fissures traumatiques que laisse la guerre sur notre esprit. Les récits de simples anciens soldats deviennent des contes oniriques et la vérité ne se trouve pas dans la véracité des propos mais dans les sensations presque iconiques et psychédéliques dévoilées avec remord et chagrin, à l’instar de ce soldat qui échappe à la mort suite à l’explosion d’un bateau pendant qu’il est sauvé par une femme plus ou moins imaginée. Comme si Apocalypse Now avait muté avec la science introspective d’Herzog. Grâce aux jeux de lumières, à cette parfaite orchestration des couleurs, les pensées deviennent un refuge pour l’âme, une possibilité d’oublier la réelle odeur du sang, et les mots permettent alors de mettre des images sur des perceptions inavouées. Au fur et à mesure, les mots se font de plus en plus précis et la gravité des faits de plus en plus abrupte. Le passé, quant à lui, devient un présent dramatique, les situations de plus en plus déshumanisées (ce chef de corps qui regarde un porno tout en réfléchissant à des plans de guerre ou ce journaliste sortant du cadre de son appareil pour observer la guerre telle qu’elle est réellement). Le film va de ville en ville, d’esprit en esprit, de traumatisme en traumatisme. 

A l’image des différents protagonistes interrogés, la guerre a différents visages, laisse des traces indélébiles intactes même après l’écoulement des années. Valse avec Bachir respire le malaise, celui de la culpabilité et de la mort, qui se sert des possibilités illimitées de l’animation pour retranscrire de manière allégorique et visuelle les épanchements de ses protagonistes. Chaque homme ou femme de ce film a une histoire particulière : la culpabilité d’avoir tué une famille, la culpabilité d’avoir survécu en ne mourant pas au combat, l’ennui de la guerre, l’impuissance face à un massacre aveugle. Une déshumanisation qui aura raison d’une mémoire en friche, mais qui n’est jamais alourdie par un scénario qui sait doser ses effets avec une distance fortuite, permettant au film de gagner en émotion. Valse avec Bachir est une œuvre à la densité infinie, aux sentiments sourds et tristes, à la fois contemplatifs et directs. Le film commence par une pensée imaginée pour se finir par l’effroi de la réalité. 

Valse avec Bachir – Bande Annonce

Valse avec Bachir – Fiche Technique

Réalisateur : Ari Folman
Scénario :  Ari Folman
Genre : Drame/ Animation
Durée : 1h27
Date de sortie : 25 juillet 2008

Le Tigre du Bengale et Le Tombeau Hindou, ultimes joyaux de Fritz Lang

En réalisant enfin Le Tigre du Bengale et Le Tombeau Hindou 37 ans après en avoir écrit le scénario, Fritz Lang signe un modèle du film d’aventures exotiques.

Synopsis : un architecte est appelé à Eschnapour pour y construire des hôpitaux et des écoles. Mais là-bas, il tombe amoureux d’une danseuse convoitée par le Maharadja lui-même.

En 1921, Fritz Lang et celle qui n’était pas encore son épouse, Thea von Harbou, écrivent le scénario d’un film d’aventures adapté d’un roman de Thea von Harbou elle-même, Das indische Grabmal (Le Tombeau Hindou). Lang, qui avait déjà signé quelques réalisations, avait bien l’intention de passer derrière la caméra pour mettre en images ce scénario, mais le producteur confia le film à Joe May, qui fut un des pionniers du cinéma germanique.

Par la suite, la carrière de Fritz Lang devint celle que l’on connaît : Docteur Mabuse, Metropolis, M Le maudit (tous sur des scénarios coécrits par celle qui était alors devenue son épouse), puis le départ d’abord en France, enfin aux États-Unis (abandonnant en Allemagne une Thea von Harbou qui adhérait beaucoup trop, à son goût, aux idéologies nazies).

C’est en 1956 que Fritz Lang revient dans ce qui s’appelait alors la RFA. Immédiatement, son idée est de reprendre ce film d’aventures indiennes dont il s’était senti dépossédé. Ce diptyque, qui sortira en 1958, est l’avant-dernier film de l’immense cinéaste allemand.

Le Tigre du Bengale et Le Tombeau Hindou forment un seul film, coupé en deux pour des raisons d’exploitation. Ils constituent un extraordinaire film d’aventures exotiques se déroulant dans une Inde mythique à laquelle rien ne manque : les palais somptueux, la chasse aux tigres, les éléphants, les ascètes mystiques, les Maharadjas, les saris aux couleurs vives, les bijoux inestimables, etc. Par la qualité des décors et le foisonnement des détails, Lang nous plonge littéralement dans cette Inde de légende.

Le cinéaste n’oublie pas le côté spirituel que l’on attribue généralement à l’Inde, avec, entre autre, cette histoire de l’araignée qui sauve les deux amants en fuite. Le film ne fait pas l’économie d’un lieu commun, celui de l’opposition entre l’Occidental matérialiste et l’Hindou spirituel. Cette opposition est, bien entendu, au centre du duel entre l’architecte et le Maharadja. La formulation de l’accueil du prince à l’arrivée de Berger (Mercier en VF) est assez significative : « je ne peux pas vous dire de faire comme chez vous, puisque pour cela il faudrait que vous soyez hindou ».

Dans ce qui contribue à cette dimension spirituelle, il y a l’assimilation entre Chandra et le tigre qui donne son titre à la première partie du film. Lors d’une scène importante, un tigre saute sur le convoi qui transporte Seetha et cherche à prendre la jeune femme. L’animal est repoussé par Berger. La scène résume le film : un Maharadja qui veut s’approprier une femme, et l’architecte qui va le tenir à distance. Cette analogie est confirmée par plusieurs autres scènes : Chandra refuse de tuer lui-même Berger mais le livre à un tigre. Plus tôt, le Maharadja affirme à l’architecte : « entre vous et elle, il y a un tigre ».

Seetha est donc entre deux hommes, mais surtout entre deux cultures. Un peu comme la prisonnière du désert de Ford, la danseuse est de deux cultures différentes, et ne voudrait pas être amenée à choisir.

Même si, de nos jours, il pourrait paraître naïf (un peu comme l’autre grand film d’aventure du cinéaste, Les Contrebandiers de Moonfleet, tourné peu avant), le film contient tous les éléments du grand film d’aventure et constitue un divertissement de grande qualité. Décors exotiques, complots, amours interdites, traîtres fourbes, léproserie, coup d’état, combats, évasion, animaux dangereux, sensualité…

Le film est d’une qualité esthétique rare. Chaque image est magnifiquement travaillée : cadrage parfaitement calibré, jeu sur les couleurs, et science du décor. Fils d’architecte et ayant lui-même fait des études d’architecture, Fritz Lang donne aux bâtiments un rôle essentiel dans son film. Le palais somptueux du Maharadja est un personnage à part entière du diptyque. Dans ses multiples couloirs qui lui confèrent une allure labyrinthique, avec ses chambres qui se transforment facilement en cellules de prison (dorées, certes, mais cellules quand même), le palais est aussi beau que dangereux. Cet aspect est encore renforcé par les souterrains, qui forment comme une vision en négatif du palais. Là où le niveau supérieur est entièrement lumineux, voire éblouissant, les bas-fonds sont sombres, mais tout aussi tortueux.

Lang exploite pleinement les potentiels créés par ce décor. Dans ce monde de complots politiques et de haine à peine contenue, maîtriser ce champ de bataille luxueux qu’est le palais confère un avantage certain. Les personnages se dissimulent ou semblent surgir de nulle part. Les dangers sont partout.

Ultime chef-d’œuvre de Fritz Lang, le diptyque constitué par Le Tigre du Bengale et Le Tombeau Hindou est une œuvre à ré-évaluer, véritable joyau incandescent, sensuel, spirituel. Le génie de Lang y éclate à chaque plan. Par la seule force du langage cinématographique, il transforme une image apparemment simple et banale en un bijou du 7ème art.

Le Tigre du Bengale/Le Tombeau Hindou : bande annonce

Le Tigre du Bengale/Le Tombeau Hindou : fiche technique

Titres originaux : Der Tiger von Eschnapur/Das indische Grabmal
Réalisation : Fritz Lang
Scénario : Fritz Lang, Thea von Harbou, Werner Jörg Lüddecke
Interprètes : Paul Hubschmid (Berger, Mercier en VF), Walter Reyer (Chandra), Debra Paget (Seetha).
Photographie : Richard Angst
Musique : Michel Michelet
Montage : Walter Wischniewsky
Producteur : Artur Brauner
Société de production : Central Cinema Company, Rissoli Film, Regina Production, Criterion Film.
Société de distribution : Gloria
Dates de sortie en France : 22 juillet 1959 (Le Tigre du Bengale) et 7 août 1959 (Le Tombeau Hindou)
Durées : 2 X 100 minutes.

RFA – 1959

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5

Une journaliste, deux cinéastes : Huston et Truffaut vus par Lillian Ross

C’est à travers une série d’articles du New Yorker, regroupés dans deux opuscules, que Carlotta Films nous invite à découvrir John Huston et François Truffaut. Le lecteur y décèlera l’évolution des deux cinéastes à travers le temps, une part de leur vie intime et professionnelle, ainsi que des anecdotes à l’intérêt variable.

François Truffaut évoque d’emblée l’enfance et la manière dont elle est représentée au cinéma. Peu de films trouvent grâce à ses yeux, essentiellement parce qu’il a le sentiment que les réalisateurs se compromettent généralement en trahissant les enfants qu’ils mettent en scène. La journaliste Lillian Ross revient ensuite, à travers ses articles et entretiens, sur les modes de production de la Nouvelle Vague : Les 400 coups a été financé par le beau-père de Truffaut, une bande d’amis et quelques aides publiques, à parts quasiment égales. L’équipe se limitait à une douzaine de personnes dont la plupart étaient congédiées lors du tournage pour que les comédiens apparaissent plus naturels et décontractés. La fascination de François Truffaut pour Alfred Hitchcock a également voix au chapitre : au-delà des commentaires sur leurs fameuses conversations, l’ancien critique des Cahiers du cinéma avouera regarder au moins deux films du maître chaque semaine et revoir Sueurs froides environ tous les deux mois. Une admiration qui s’étend, certes de manière plus modeste, à Cocteau ou Becker, dont les disparitions respectives affectèrent grandement Truffaut. À Lillian Ross, dès le premier entretien, le cinéaste français déclare avoir visionné plus de 3000 films. Le chiffre ne cessera d’augmenter à chaque rencontre, de plusieurs centaines. Vis-à-vis de ses propres films, François Truffaut se montre critique. Lui qui ne vit que pour le septième art énonce une vérité touchant nombre de créateurs : si ses œuvres étaient le fait d’une autre personne, il les apprécierait d’autant plus. Sont aussi évoqués les filles de François Truffaut, la France supposément dépolitisée de Charles de Gaulle, le « charme colonial » de Hollywood, l’apprentissage de l’anglais, les audiences du Watergate – qui fascinaient le héraut de la Nouvelle Vague –, mais aussi… ses chaussures – inconfortables parce que Truffaut abhorrait le shopping et avait l’habitude d’acheter la première paire qu’il voyait.

John Huston a tout fait : boxeur, acteur, scénariste, écrivain, officier dans la cavalerie mexicaine, rédacteur en chef, cinéaste… Quand il tourna La Bible dans une Italie faisant désormais office de second foyer, il s’intégra dans « Dinocitta », un système de production articulé autour de Dino De Laurentiis, présenté par Lillian Ross comme un producteur à la vision artistique affirmée, habitué de prendre les décisions seul et de manière entière, doté en sus d’une appréhension rare des impératifs de réalisation. Un long article est consacré au tournage de l’Ancien Testament. Le porter au cinéma tient naturellement de l’entreprise titanesque. Son contenu dramatique a pourtant directement plu à Dino De Laurentiis, qui envisagea d’abord une succession de films avec des réalisateurs tels que Bresson ou Welles, avant de n’engager finalement que John Huston. La curiosité de la presse et du public envers ce film semble n’avoir d’égale que la jalousie des studios concurrents envers « Dinocitta » – qui profita à plein de la faiblesse des coûts de production en Italie. Plus loin, le cinéaste américain sera présenté comme un personnage de cinéma, à la fois virevoltant et profondément humain. On rapporte à son propos plusieurs anecdotes. On évoque sa vie au Mexique, sa réputation de travailleur acharné, son penchant pour la nourriture sicilienne. Avant que sa fille Anjelica, dans le dernier article de l’opuscule, ne prenne elle aussi un peu de lumière à l’occasion de ses premières expériences au cinéma. En définitive, les deux ouvrages se lisent d’une traite, mais paraissent malheureusement limités par leur configuration : une succession d’articles qui, si elle a le mérite de témoigner de l’évolution des deux cinéastes, ne cherche jamais à mettre en exergue le substrat de leur cinéma. C’est certes sympathique, mais relativement superficiel.

CARACTÉRISTIQUES DÉTAILLÉES : François Truffaut

Auteur : Lillian Ross
Editeur : Carlotta Films
Date de parution : 24/04/2019
EAN : 979-1093798059
ISBN : 109379805X

CARACTÉRISTIQUES DÉTAILLÉES : John Huston

Auteur : Lillian Ross
Editeur : Carlotta Films
Date de parution : 24/04/2019
EAN : 979-1093798066
ISBN : 1093798068

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2.5

De Los Olvidados à Shining : la sélection Cannes Classics 2019 est dévoilée

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Instaurée en 2004, la sélection Cannes Classics a pour vocation de diffuser des films devenus des références, mais aussi des documentaires sur le cinéma, et ainsi de rendre hommage à de grands cinéastes.

Ainsi, cette année, le cinéaste tchèque Milos Forman, décédé il y a un an maintenant, sera à l’honneur avec la diffusion de la copie restaurée des Amours d’un blonde et d’un documentaire qui lui est consacré, Forman vs. Forman, réalisé par Helena Třeštíková et Jakub Hejna, une coproduction d’Arte.
Autre réalisateur consacré par la sélection cette année : Luis Buñuel, qui avait été récompensé deux fois à Cannes, en 1951 pour Los Olvidados (Prix de la mise en scène) et dix ans plus tard pour Viridiana (Palme d’or). Justement, Los Olvidados sera diffusé, ainsi que L’âge d’or et un film moins connu, Nazarin, datant de 1959.
A cela s’ajoutent des séances spéciales prestigieuses. Lisa Wertmüller, première réalisatrice a avoir été nommée aux Oscars en 1977, viendra présenter le film qui lui valu cet honneur, Pasqualino. L’acteur Peter Fonda est invité pour célébrer les 50 ans d’Easy Rider, projeté en copie restaurée 4K. Lors d’une « séance de minuit » qui s’annonce déjà culte, Alfonso Cuarón présentera le légendaire Shining de Stanley Kubrick. Enfin, dans un registre radicalement différent, le Cinéma de la plage diffusera La Cité de la peur, le film de Les Nuls, qui est sorti il y a désormais 25 ans, en présence d’Alain Chabat, Chantal Lauby et Dominique Farrugia.
Une sélection qui permet de voir ou revoir des films de tous horizons et d’époques différentes, diffusés en copies restaurées.

Le 72ème Festival de Cannes se déroulera du 14 au 25 mai.

Tous les films restaurés de Cannes Classics 2019

Toni de Jean Renoir (1934, 1h22, France)
Le Ciel est à vous (1943, 1h45, France) de Jean Grémillon
Moulin Rouge (1952, 1h59, Royaume-Uni) de John Huston
Kanal (Ils aimaient la vie) (1957, 1h34, Pologne) d’Andrzej Wajda
Hu shi ri ji (Diary of a Nurse) (1957, 1h37, Chine) de Tao Jin
Hakujaden (Le Serpent Blanc) (1958, 1h18, Japon) de Taiji Yabushita
125 Rue Montmartre (1959, 1h25, France) de Gilles Grangier
A tanú (Le Témoin) (1969, 1h52, Hongrie) de Péter Bacsó
Tetri karavani (La Caravane Blanche) (1964, 1h37, Géorgie) d’Eldar Shengelaia et Tamaz Meliava
Plogoff, des pierres contre des fusils de Nicole Le Garrec (1980, 1h48, France)
Caméra d’Afrique (20 ans de cinéma africain) de Férid Boughedir (1983, 1h38, Tunisie / France)
Dao ma zei (Le Voleur de chevaux) (1986, 1h28, Chine) de Tian Zhuangzhuang et Peicheng Pan
The Doors (Les Doors) (1991, 2h20, États-Unis) d’Oliver Stone

Cinq documentaires présentés en 2019

Making Waves: The Art of Cinematic Sound (Etats-Unis, 1h34) de Midge Costin
Les Silences de Johnny (55mn, France) de Pierre-William Glenn
La Passione di Anna Magnani (1h, Italie / France) d’Enrico Cerasuolo
Cinecittà – I mestieri del cinema Bernardo Bertolucci (Italie, 55mn) de Mario Sesti

Avec Avengers : Endgame, Marvel réalise l’impossible

Ultime chapitre d’une saga étendue sur plus de dix ans et une vingtaine de films, Avengers : Endgame est tout à la fois. Une réussite spectaculaire, un sketch parfois risible, un rêve de gosse, le plaisir geek absolu. C’est du jamais vu, de l’incroyable, du grandiose. Mais aussi du ridicule, de l’énervant, de l’incohérent. Ce qu’a réussi à créer Marvel en onze ans est sans précédent. Et la probabilité qu’un Avengers : Endgame se reproduise une nouvelle fois tient de l’infime. Analyse.

Attention ! Cette critique contient de nombreux spoilers sur Avengers : Endgame et des films précédents du MCU.

Pour faire cette critique, nous sommes revenus à la base de tout. On a ressorti nos vieux comics Avengers et on y a trouvé quelque chose de particulièrement exaltant. Dans l’introduction d’une ré-édition de Vengeurs un jour de 2004, on peut lire ceci :  » On peut être quasiment certain qu’on ne verra jamais de film dédié aux Vengeurs. Ce qui fait la force du concept de la plus puissante équipe de l’Univers Marvel sur le papier fait aussi que l’éventualité d’une adaptation cinématographique demeurera pour toujours un rêve de fan (…).  Alors oublions nos fantasmes et contentons-nous de la B.D ! Et quelle B.D !  » Nous sommes alors quatre ans avant Iron Man, premier long-métrage a lancer l’univers cinématographique Marvel connu sous le nom de MCU. Le projet est alors fou et sans précédent : reproduire l’univers alambiqué des comics mais au cinéma. Autant dire que le défi est immense. Comment faire inter-croiser des vingtaines de personnages et des intrigues pendant des années tout en gardant une certaine cohérence ? Marvel a réussi son pari au prix d’un formatage épuisant et d’une majorité de films médiocres ou simplement très moyens. Au milieu de ça, (22 films en tout) : les opus Avengers. Parce la saga Marvel, désormais intitulée The Infinite Saga, s’est construite de manière non-linéaire. Chaque nouveau film ne poursuit pas directement le précédent, il se passe parfois en parallèle (Thor, Iron-Man, L’incroyable Hulk…) voire des décennies auparavant (Captain Marvel, Captain America). Ce sont les opus Avengers qui réunissent tous les personnages, offrent les plus beaux moments de la franchise et font nous avancer au fur et à mesure vers le dénouement final. L’année dernière, le troisième segment Avengers : Infinity War écrasait tout sur son passage et entamait le début de la fin. Thanos, ultime antagoniste, claquait des doigts, faisant disparaître la moitié des êtres vivants de l’univers. Pour la première fois de leur histoire, les Avengers perdaient leur combat. L’ambition du long-métrage était titanesque, l’exécution remarquable et efficace. Pourtant, les frères Russo, réalisateurs du film, prouvaient encore une fois leur quasi-absence de mise en scène et en images. La gestion de l’action et de l’épique par les Russo donnaient des raisons d’avoir peur pour la suite. Mais par dessus-tout, comme Avengers : Endgame, Infinity War n’était pas un film et ne voulait pas en être un. Du moins pas comme on l’entend habituellement. Les univers partagés étant sans précédent au cinéma, leur conclusion ne ressemble en rien à ce qui a déjà été fait. Cross-over entre multiples personnages et franchises, intrigues impossibles à comprendre sans le visionnage d’une dizaine de films, etc.

Un anti Infinity War

Aux antipodes du pessimisme et de la tension d’Infinity War, ce dernier opus brouillon et moins abouti se démarque par une large et surprenante place accordée à l’humour.  Inéluctable vilain, Thanos perd toute sa puissance charismatique et se rapproche plus du vilain uni-dimensionnel classique du MCU. C’est un choix conscient, le vilain (version de la timeline originelle) apparaissant au début en adéquation avec sa philosophie dans l’épisode précédent. Sa mort définitive (version de 2014) fait tout de même sens. Blessé par le Stormbreaker dans Infinity War, decapité au début d’Endgame, il ne pouvait être tué de manière frontale. Même constat pour Tony Stark, transpercé dans Infinity War. Les deux ennemis meurent en même temps, décimant à la fois la thèse et l’anti-thèse. Cette mort simultanée clôt l’Infinite Saga. Avengers : Endgame est la suite à la fois de 21 films en même temps, la conclusion d’arcs narratifs d’une vingtaine de personnages et l’aboutissement d’une décennie de films. Un mélange des tons, des enjeux et des genres, tout simplement inédit au cinéma. Ainsi, Endgame incarne à la fois le pire et le meilleur du MCU. Il se regarde comme une fin de série télé et se présente comme un cadeau à tous les fans. Un best-of de 21 films, tout simplement irregardable pour les néophytes mais un régal pour les gens familiers à l’univers. Vu le nombre d’incohérences et de trous dans l’intrigue, il est dur de se dire que c’est exactement ce dénouement qui était prévu depuis le départ. Infinity War, en ce sens, était bien plus simple et mieux mené. Endgame lui va dans tous les sens. Toute la promotion (lourdingue parfois) tournait autour du fait de ne rien spoiler et ça se comprend. Le long-métrage des Russo débordent de surprises tout le long mais la trame générale reste assez attendue une fois lancée.  Dès les premières minutes, le film éclate les conventions et fait tuer Thanos, grand ennemi de l’opus précédent. La première partie très intimiste et réussie se concentre avec justesse sur la psychologie des survivants traumatisés au fameux snap de Thanos. Les héros ont à la fois perdu des êtres chers, leur statut de justicier, et portent la culpabilité due à leur échec. Pour la première fois, comme leur nom l’indique depuis le départ, les Avengers auront pour mission de venger.

Et là, le film décide d’épouser complètement son statut d’adaptation de comic-book avec l’inclusion d’un récit de voyage temporel globalement incohérent mais assez amusant. Les héros et héroïnes vont voyager dans le passé avec pour mission de récolter les pierres d’infinité et défaire le snap du Titan Fou. Si cette intrigue était bien pressentie depuis plus d’un an, son exécution est assez décevante vu le potentiel dingue qu’elle avait. Le voyage est sous-exploité et traité de manière relativement comique et décomplexée, les scénaristes faisant le choix de n’absolument pas se soucier des incohérences nombreuses. En dehors d’un moyen pratique de rétablir l’équilibre, le film dépasse  avec cette séquence largement sa diégèse. A travers le voyage dans le temps, Avengers : Endgame récompense tous les fans assidus et refait le parcours de son succès, de ses films et de ses personnages. Énormément de répliques, de plans, d’interactions font écho à des moments, même plutôt discrets, du reste de l’univers et des films. Presque chaque personnage déjà apparu dans le MCU fait une apparition à un moment ou un autre. Entre l’auto-citation (un peu suffisante et nombriliste) et le fan-service (réussi), le long-métrage ne se contente plus de raconter une histoire mais devient un immense clin d’œil cathartique et une célébration de son univers. Sous nos yeux, sans que nous nous en rendions compte, le MCU est devenu un monde fictif parallèle au nôtre que nous avons vu grandir. Ainsi, les Russo réhabilitent des films plutôt détestés (Thor 2) et font de ce film un véritable aboutissement pour TOUS les opus du MCU. Le monologue de fin de Tony Stark s’adresse à la fois aux spectateurs et aux personnages. Qui aurait pensé il y a dix ans qu’un tel univers était possible au cinéma, que les films de super-héros fascineraient tant le public ?

Voyage entre les films 

Plus qu’une virée dans le temps et l’espace, les personnages voyagent entre les films et donc le MCU pour les derniers adieux. Le rendu prouve parfois l’incompétence des frères Russo en terme de réalisation comme avec le retour dans la bataille de New York, qui nous montre simplement qu’ils ne sont pas capables de faire le travail de Joss Whedon. Néanmoins, leur travail d’écriture peut être largement salué tant ils rendent un récit gargantuesque aussi fluide et plaisant. On pointera du doigt quelques choix impardonnables et lamentables. Thor est relayé à un joueur de fornite obèse et alcoolique tandis que le géant vert surpuissant ne devient qu’un prétexte à vannes lourdingues. C’est d’autant plus surprenant que le dieu nordique était absolument fantastique dans l’opus précédent réalisé par les mêmes cinéastes. Endgame conclue le travail de déconstruction du personnage mythologique entamé par Thor : Ragnarok. Des  décisions peu compréhensibles et totalement risibles vus les enjeux du récit et l’importance des deux personnages. De manière plus générale, c’est bien la gestion des héros trop puissants qui pose problème aux Russo. Dans Infinity War, Vision était blessé dès le départ. Ici, Hulk ne se bat plus, Captain Marvel disparaît tout le long du film et Doctor Strange est occupé à contenir un tsunami. Du snap de Thanos survivaient les six Avengers originaux dont ce film est leurs véritables adieux. Les arcs de Tony Stark et de Captain America sont extrêmement réussis, au détriment de certains personnages. Pour Tony Stark, le film soulève dès le départ son impossibilité à ranger l’armure au placard et par dessus tout sa condition intrinsèque de sauveur de l’humanité. Sa mort en tant que martyr est donc une fin tout à fait logique avec le personnage. Vivant, et même à la retraite, il n’aurait jamais arrêté d’être un héros. Il était déjà prêt à se sacrifier dans le premier Avengers évacuant un missile nucléaire de la portée de la Terre. Du côté de Steve Rogers, on est encore face à une fin plutôt cohérente. Réveillé à l’aube de la Bataille de New York après avoir vécu la Seconde Guerre Mondiale, le personnage n’a jamais cessé d’être un soldat en guerre nostalgique de son idylle passé. Les deux membres restants obtiennent des conclusions plutôt satisfaisantes : Hawkeye et Widow. Le premier se réunit avec sa famille et semble raccrocher définitivement son arc. La seconde se sacrifie par amour, preuve ultime qu’elle a dépassé son statut originel de tueuse à gages impitoyable et sans cœur.

Avengers rassemblement !

Mais là où Avengers : Endgame (et par extension le MCU) atteint vraiment son acmé est lors de son climax littéralement démentiel et jouissif. Jamais nous n’aurons vu dans un film de super-héros une telle bataille. La nature des comics facilite aisément la présentation de nombreux personnages se battant ensemble, mêlant les couleurs, les pouvoirs et les costumes. Reproduire ces combats gargantuesques et dantesques, si chers aux lecteurs des comics et aux fantasmes des spectateurs, aura mis une dizaine d’années. Le temps du combat, Endgame épouse une dimension épique et ultime totalement inédite dans les films de super-héros. Si des scènes impressionnantes représentaient déjà des beaux combats à l’écran (les précédents Avengers, Man Of Steel, Batman V Superman), seule la convergence d’un univers partagé permet de représenter ce qui est naturel et courant dans les comics. Captain America qui porte le Mjolnir, Pepper Potts en armure Rescue, Spider-man sur un cheval volant, Iron-Man avec les pierres d’infinité. Lors de ce cross-over ultime, le long-métrage joue avec l’évocation charismatique et mythologique de ces personnages, les ré-iconisant. La majorité des héros ressuscités n’apparaissent chacun que quelques minutes mais trouvent leur place dans cette immense fresque pour leur moment de gloire. Un élément intéressant est que les films de MCU fonctionnent par compensation. Dans un film « classique », cela n’aurait aucun sens de faire intervenir d’aussi grands acteurs et personnages pour si peu de temps. Ici, le long-métrage se le permet, ne s’adressant qu’aux fans qui ont déjà vu tous les personnages de nombreuses fois. Il faut tout de même dire que si Endgame marque bien la fin d’une saga, la plupart de ces personnages reviendront et seront les nouveaux visages du MCU. Même avec l’acquisition des X-Men et des 4 fantastiques, la suite du MCU peut interroger. Inégal et brouillon mais aussi inédit et démentiel, Avengers : Endgame ne pourra sûrement pas exister une nouvelle fois. Ce qu’a réussi Marvel avec son univers tient du miracle industriel. Quand on regarde comment l’univers DC a implosé au bout de trois films, on se rend compte de l’incroyable chantier qu’a produit Marvel. Ils ont réussi à reproduire et imposer au cinéma quasi à l’identique la logique des comics qui, de par son essence, est anti-cinématographique. Qu’on aime ou non, Marvel a innové des procédés narratifs et cinématographiques tels que tous les grands studios les ont essayés sans succès (le Dark Universe d’Universal s’en rappelle). Le second coup de maître est d’arriver à offrir un climax émouvant, jouissif et touchant après tant de films si anecdotiques et insipides.

En son sein, Avengers : Endgame contient la maturité et la force de ces meilleurs opus mais aussi le ridicule et l’agacement de ses pires films. Fin d’une des plus grandes franchises de l’histoire du cinéma, le film clivera sans aucun doute les spectateurs. D’ailleurs à l’intérieur du même film se disputent le comique, le dramatique, l’épique. Le long-métrage est une lettre d’adieux aux fans inconditionnels, aux cyniques qui ont vu tous les films, aux enfants devenus adultes. Les Avengers ne seront sûrement plus jamais rassemblés. Pour le meilleur et pour le pire ?

Avengers : Endgame : Bande-annonce

Fiche technique : Avengers : Endgame

Réalisation : Anthony et Joe Russo
Scénario : Christopher Markus et Stephen McFeely, d’après les personnages créés par Stan Lee et Jack Kirby
Direction artistique : Ray Chan
Décors : Charles Wood
Costumes : Judianna Makovsky
Photographie : Trent Opaloch
Montage : Jeffrey Ford et Matthew Schmidt
Musique : Alan Silvestri
Production : Kevin Feige
Société de production : Marvel Studios
Société de distribution : Walt Disney Studios Distribution
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis
Genre : super-héros
Durée : 181 minutes
Dates de sortie :24 avril 2019

Monrovia, Indiana : sans relâche, Frederick Wiseman remet son ouvrage sur le métier

Documentariste brillant, si ce n’est le plus brillant, l’Américain Frederick Wiseman, un penseur infatigable est en plus un cinéaste chevronné. Après l’édifiant Ex-libris : The New-York Public Library, voici déjà Monrovia, Indiana, une radioscopie de la vie ordinaire dans une petite commune rurale du Midwest américain, l’Amérique qui a fait confiance à Donald Trump.

Synopsis :  Monrovia, petite ville agricole du Midwest américain compte 1400 habitants, dont 76% ont voté pour Trump aux dernières élections présidentielles. Des salles de classe aux réunions municipales, du funérarium aux foires agricoles locales, Frederick Wiseman nous livre une vision complexe et nuancée du quotidien de cette communauté rurale, portrait d’une Amérique souvent oubliée et rarement montrée.

Smalltown Boy

Fidèle à son propre travail, le grand documentariste américain Frederick Wiseman livre avec Monrovia, Indiana un film sans aucune once de gras, dépouillé jusqu’à l’os, jusqu’au fondement même de la vie qui s’écoule dans cette paisible smalltwon américaine, 1000 âmes à tout casser. Sur près de 140 minutes, il arpentera ce bourg de long en large, à coups de plans fixes superbement agencés, des photographies qui rendent compte du fonctionnement de cette communauté.

Frederick Wiseman a un passé long de près de 90 ans clairement ancré dans une vision progressiste de la société. Parmi ses récents travaux, In Jackson Heights mettait en exergue le travail de sape de la gentrification, et en général du  libéralisme, envers cette société très cosmopolite des Etats-Unis, sans doute la plus cosmopolite, et qui se trouve dans le Queens à New-York. Ex Libris : The New-York Public Library, montrait tous les rouages de cette véritable institution, les financements, les différentes implantations dans la ville, et démontre que la bibliothèque est un véritable lieu de pouvoir politique quant à l’épanouissement (ou pas ) de la démocratie dans la société.

Dans Monrovia, Indiana, le cinéaste s’intéresse à l’autre versant de la société américaine, celle qui ne déplore pas le retour des républicains au pouvoir. Aux dernières élections,  Le Morgan County, auquel appartient cette petite bourgade, a voté à plus de 75% pour Donald Trump. Contrairement à Michael Moore, tout en commentaires personnels et malgré tout un peu de manipulation, Frederick Wiseman est d’une objectivité rigoureuse dans sa manière d’aborder le sujet. Comme toujours, il compile des situations, présentées presque in extenso : les réunions du conseil municipal sur des bouches d’incendie, du Lion’s Club sur le don d’un banc, la remise d’une médaille lors d’une cérémonie maçonne, un sermon lors d’un mariage ou un autre lors de funérailles. Le procédé immersif est total, et permet de comprendre ce qui guide et surtout ce qui soude les habitants : l’Eglise en premier lieu, le travail de la terre comme moteur, un patriotisme à l’échelle de la ville comme par exemple lors de la célébration du basketteur Branch McCracken, l’enfant du pays devenu une gloire nationale.  A l’image des 46 millions d’Américains qui vivent dans des bourgades rurales similaires, les habitants de Monrovia ont une vie paisible et sans aspérité, plutôt autocentrée et loin de toutes les agitations idéologiques des grandes villes.  Ce faisant, et contrairement au dispensable documentaire de Claus Drexel, America, Frederick Wiseman n’apporte aucun commentaire politique dans son film, alors que finalement, tout ce qu’il en ressort n’est que politique : les infrastructures existantes, l’absence totale du moindre indice quant à un éventuel accès à la culture, sans même parler d’un quelconque intérêt, les discussions extrêmement banales chez l’armurier qui ne sont que récolte de mûres à partager ou calcul rénal à opérer,…Et bien sûr l’omniprésence de Jésus, qui relègue tout le reste à un insignifiant deuxième rang.

Monrovia, Indiana , un métrage assez court au regard de la filmographie du réalisateur, intéresse pour son fond, mais aussi pour sa forme : aucun mouvement de caméra ne figure dans le film. Comme l’auteur, la caméra observe, y compris quand il n’y a rien à observer. Ses plans fixes sont parfois très brefs, une ou deux photos, mais jamais gratuits. Le montage, évidemment du réalisateur lui-même, est magnifiquement pensé, les lignes et les courbes de cet environnement rural de grandes plaines se répondant les unes aux autres, les couleurs se faisant écho de la même manière. Le mouvement n’est apporté que par les participants au documentaire, les humains, les animaux , voire le ballet des machines agricoles et des rares voitures qui se croisent dans la rue principale de Monrovia.

Encore trop méconnu en France, Frederick Wiseman est pourtant un acteur essentiel de notre monde : un penseur infatigable, un réalisateur chevronné qui, année après année, et film après film propose des pistes qui aident le spectateur à mieux comprendre le monde qui l’entoure, et partant à mieux se comprendre lui-même. Il n’en est pas autrement avec ce Monrovia, Indiana.

Monrovia, Indiana – Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=tPbH7BvePQM

Monrovia, Indiana – Fiche technique

Réalisateur : Frederick Wiseman
Scénario : Frederick Wiseman
Photographie : John Davey
Montage : Frederick Wiseman
Producteurs : Frederick Wiseman, Karen Konicek
Maisons de production : Civic Film
Distributeur France : Météore films
Durée : 140 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 24 Avril 2019
États-Unis – 2018

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4.5

Wim Wenders, le voyage et l’art pour s’approprier le monde

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Depuis bientôt 50 ans (son film de fin d’études, Summer of the city, date de 1970), Wim Wenders a déployé une filmographie d’une grande cohérence, développant des thèmes qui vont se retrouver au fil de ses films, qu’ils soient fictionnels ou documentaires (ou même à cheval sur les deux catégories) : d’un côté le voyage, l’errance ; de l’autre côté, l’art en général, le cinéma en particulier. Deux piliers majeurs de sa filmographie, qui sont autant de façons de découvrir le monde, de se l’approprier, de se sentir comme partie prenante de ce monde et de le faire partager.

Wenders a accordé, dès le début de sa carrière, une place importante au voyage. Ses personnages sont des voyageurs, amateurs ou professionnels. Le cinéaste s’est fait connaître des critiques et spectateurs par ce que l’on appelle de nos jours « La trilogie de l’errance », qui réunit Alice dans les villes, Faux Mouvement (adaptation à peine masquée des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, de Goethe) et le splendide Au fil du temps. Et lorsque l’on mentionne le cinéaste, les premières images qui nous viennent souvent en tête sont celles de Harry Dean Stanton vagabondant dans le désert de Paris Texas.

Mais même si Wenders est nourri de cinéma américain, les voyages présents dans ses films ne sont pas de simples road movies. Il ne s’agit pas d’un voyage pour le plaisir de filmer de superbes paysages (même si le réalisateur allemand le fait de façon magnifique). Le voyage est d’abord une quête de soi. Ainsi, les personnages sont souvent à la recherche de leur passé. Les errances les ramènent sur les lieux de leur enfance, ou encore dans le décor oublié d’amours perdues. Travis Henderson (Harry Dean Stanton dans Paris Texas) cherche à reconstituer sa famille. Howard (Sam Shepard dans Don’t come knocking) fuit un plateau de tournage pour aller sur les lieux de son enfance, retrouver sa mère, puis à la recherche d’un ancien amour. Dans Land of plenty, Lana (Michelle Williams) retourne aux États-Unis pour rencontrer son oncle (John Diehl).

Recherche d’une appréhension globale

Le voyage est donc l’accomplissement d’une volonté de complétude. Le désir de se retrouver à travers la reconstitution d’une famille hélas bien souvent disparue. C’est la quête d’une unité, y compris sur le plan politique. C’est bien entendu le sens du voyage d’Au fil du temps, voyage qui se fait le long de la frontière qui coupait alors l’Allemagne en deux. Symboliquement, ce périple aboutit à un poste frontière américain abandonné. C’est alors la quête d’une identité commune, d’une unité sur le plan national, c’est la réflexion sur ce que c’est qu’être allemand dans ces années 70 (une réflexion qui s’étendra par la suite à l’ensemble de l’Europe, voire à la notion de citoyen du monde, par exemple à travers la figure du pape). Le sujet reparaît dans Les Ailes du désir : c’est le long du Mur de Berlin que l’ange Damiel devient humain.

Dans ce cas, le voyage se fait aussi historique. Dans Les Ailes du désir, la ville de Berlin est parcourue par une sorte d’Homère immortel qui en chante l’histoire épique. Dès le début, lorsque Peter Falk arrive en ville, le nom de Berlin lui évoque ce passé aussi bien artistique que politique (Emil Jannings d’un côté, Kennedy ou Von Stauffenberg de l’autre). Ainsi, le voyage ne permet pas seulement de découvrir un lieu à un moment donné, mais offre la possibilité d’en saisir toute l’épaisseur culturelle et historique. Le film est très marqué par ce désir de saisir un lieu dans sa globalité, sa totalité présente, passée et, éventuellement, future, le tout en multipliant les points de vue : l’ange passe d’un appartement à l’autre, lisant dans les pensées des multiples Berlinois qu’il croise, il plonge dans le passé, etc. Il tente de s’approprier Berlin, d’en saisir toute la complexité.

Ce détour par le passé pour mieux saisir la réalité présente se retrouve aussi dans son dernier film en date, le documentaire sur le Pape François (un autre grand voyageur), qui commence par une présentation de François d’Assise. Présentation historique qui n’est pas seulement motivée par l’homonymie entre le Saint et le Souverain Pontife : elle guide l’entretien et le portrait que le cinéaste allemand fait du pape et éclaire le discours et l’action de l’évêque de Rome. Pauvreté de l’église, nécessité d’un éloignement par rapport aux biens matériels pour retrouver une pureté spirituelle, rapport entre l’homme et la nature, les points communs entre le pape et le Saint sont légion, et le parallèle historique, le voyage dans le temps permet de mieux saisir la réalité actuelle.

Le pas suspendu du cinéaste…

Mais il arrive, bien sûr, que le voyage soit interrompu, que l’errance butte sur un obstacle indépendant de la volonté des personnages, et c’est la question des frontières qui apparaît, qu’elles soient naturelles ou humaines. C’est bien entendu ce Rideau de fer qui coupe artificiellement l’Europe. Wenders est un homme du sans-frontières. C’est un Européen convaincu

 Je suis chez moi nulle part, dans aucune maison, dans aucun pays »

entendra-t-on dans L’État des choses). Ses personnages voyagent en toute liberté, comme l’ingénieur du son Philip Winter qui part d’Allemagne vers le Portugal au début de Lisbon Story. Ces scènes, apparemment vides, où l’on voit le personnage traverser la France et l’Espagne, constituent cependant l’accomplissement d’un des idéaux d’un intellectuel qui se bat pour une Europe unie.

Parfois, l’interruption du voyage est due aux frontière naturelles, comme l’équipe du tournage de film qui se retrouve coincée dans un hôtel-bunker sur une plage du Portugal (L’État des choses). Le voyage suspendu qui oblige les personnages à plonger en eux-mêmes. Cette interruption du voyage crée forcément un malaise, qui rend le départ futur encore plus désirable, voire indispensable. L’immobilisme n’est pas l’état naturel des personnages wendersiens, ils ne peuvent qu’y être forcés.

Le cinéma à la recherche de la réalité

En 1985, Wenders se rend au Japon sur les traces de Yasujiro Ozu. Il cherche à retrouver dans le Tokyo moderne les souvenirs de la ville filmée par le réalisateur de Printemps tardif. Le documentaire issu de ce pèlerinage, Tokyo-Ga, rassemble plusieurs thèmes centraux du cinéma de Wim Wenders : le voyage bien sûr, mais aussi le cinéma comme méthode pour capter le monde contemporain. L’art en général, et le cinéma en particulier, devient une façon de s’approprier la réalité autour de soi, pour la questionner ou pour la transmettre.

Lorsque Lana (dans Land of plenty) arrive à Los Angeles après des années passées en Israël, elle découvre que les rues de cette « terre d’abondance » sont peuplées de sans-abris abandonnés par un État où l’aide sociale n’existe pas. Sa première réaction est alors de filmer cette réalité qu’elle ne soupçonnait pas. Filmer pour montrer aux autres, pour dévoiler cette réalité qui lui était inconnue, mais aussi filmer comme si le monde devenait plus réel à travers l’objectif de la caméra, comme s’il prenait plus de substance.

L’art pour faire sentir le monde

L’art en général, le cinéma en particulier, comporte une ambiguïté inhérente. D’un côté, il permet de montrer la réalité, de faire connaître des faits qui, sans cela, resteraient inédits. Ainsi, toujours dans Land of plenty, une amie de Lana, restée en Israël, publie des vidéos qui montrent la situation en Palestine, pour éviter que cela reste inconnu du public occidental.

Le cinéma n’est pas le seul art concerné. Lisbon Story nous montre comment un ingénieur du son va partir à la découverte du Portugal, une découverte auditive qui passera d’abord par les petits bruits, les sons de la rue, puis par la musique de Madredeus. C’est la musique qui tient alors lieu d’identité culturelle au pays, que ce soit pour le Portugal de Madredeus ou le Cuba du Buena Vista Social Club.

De même, la photographie de Sebastião Salgado (dans Le sel de la terre) est une appropriation du monde, et un moyen d’informer le public des réalités sociales lointaines et souvent inconnues. Un art engagé qui conjugue qualités esthétiques et communicatives.

Réalité et illusion

Mais, d’un autre côté, l’art est artifice. C’est aussi la création, la re-création de quelque chose de faux. Dans Tokyo-Ga, Wenders s’attarde sur des faux aliments en plastique, plus vrais que nature. Le rapport entre réalité et fiction, entre le vrai et le faux, est un thème important pour le cinéaste allemand. Ainsi, dans L’Ami Américain, le réalisateur Nicholas Ray interprète un faussaire qui alimente un réseau de trafiquants d’art. Après le film, Ray voulait reprendre le rôle pour une œuvre qui tournerait entièrement autour de ce personnage. Mais le cinéaste était déjà atteint de la maladie qui allait l’emporter, et le film s’est transformé en Nick’s movie, le premier documentaire réalisé par Wenders.

Chez le réalisateur allemand, les documentaires sont souvent très travaillés, avec une mise en scène et un montage qui ne les distinguent pas toujours des films de fiction. Alors que le cinéma pourrait reproduire la réalité, le documentaire se trouve être l’expression de la subjectivité du réalisateur. L’exemple le plus flagrant est sans doute The soul of a man. Le film, qui fait partie de la série de documentaires initiée par Martin Scorsese pour parler du blues, présente la vie de trois bluesmen. Mais les images mêlent documents d’archives et reconstitutions par des acteurs. Un documentaire employant les méthodes de la fiction.

Enfin, dans L’État des choses, nous pourrions citer le personnage interprété par Samuel Fuller. Fuller est un grand réalisateur des années 50 à 80 qui incarne ici un producteur de film, Joe. Sauf que la frontière entre l’acteur et son personnage semble s’effacer. Ainsi, Joe raconte une anecdote qu’il a vécue lors du tournage du film… Quarante Tueurs, de Samuel Fuller. La confusion entre fiction et réalité devient vertigineuse.

Ré-enchanter le monde

Peut-être par-dessus tout, l’art en règle générale est ce qui permet de ré-enchanter le monde. Il suffit pour s’en assurer de voir la trapéziste Marion évoluer avec grâce dans les airs, humaine devenant, le temps d’un numéro, un ange pour mieux séduire l’ange voulant devenir humain. L’art embellit la vie. L’art, c’est le monde en mieux. C’est la réalité transcendée.

Ainsi, avec Nick’s movie, Wenders transcende littéralement ce qui pourrait apparaître comme un sujet glauque (l’agonie d’un homme en phase terminale) pour dépasser le simple sujet et créer un hommage digne.

De même, la musique, que ce soit celle du Buena Vista Social Club ou celle de Ry Cooder, sublime la réalité. Ainsi, dans Don’t come knocking, le fils de Howard improvise une chanson sur son père fraîchement rencontré.

Les films de Wim Wenders sont peuplés de voyageurs et d’artistes. Ils sont peuplés de Wim Wenders lui-même, artiste parmi les plus importants actuellement, constituant une filmographie qui lui ressemble.

Joie sur Pellicule : Guido, le jeu comme anti-douleur dans La vie est belle

La Vie est belle de Roberto Benigni est un des films sur la déportation les plus bouleversants qui existe dans le cinéma. À l’occasion de notre cycle émotions et personnages, il était important de revenir sur Guido, qui fait de son sourire la plus belle arme de guerre pour son fils, et de sa joie, une tristesse cachée qui bâtit un empire d’espoir.

L’émotion du film vient de l’équilibre incroyable que l’acteur sait trouver entre la joie et la profonde tristesse. Bien que le bonheur soit un sentiment complexe, cette émotion s’y rapporte forcément et lorsque l’on voit le contexte du film, on ne peut vraiment pas dire qu’il soit le cadre de ce personnage. Et pourtant, Guido en fait son terrain de jeu pour son fils, pour le faire rire et sourire lorsque des soldats allemands viennent donner des ordres et qu’il se la joue faux traducteur en profitant de l’occasion pour expliquer les règles du jeu imaginaire à son fils. La joie, donc, est censée être un sentiment de plénitude, ou de plaisir du moins. Ici, elle trouve sa beauté dans le contraste qu’elle propose entre joie et tragédie. Comme souvent au cinéma, les meilleurs moments sont ceux qui mêlent plusieurs émotions, et ici, c’est en cela que le film trouve sa beauté avec ce personnage qui porte littéralement tout le film. La joie est rarement synonyme de réel plaisir quand c’est Guido qui la provoque, mais elle est le symbole d’un amour paternel si fort et indestructible et d’une force si grande qu’elle en devient saisissante et sublime.

La joie dans ce film, ce sont les échanges entre un père et son fils dans un des moments les plus graves de leur existence, c’est la naïveté et l’innocence d’un enfant qui admire son père et boit ses paroles, la force d’un père prêt à tout pour ne pas faire souffrir son fils, et prêt à prendre tous les risques pour voir encore un sourire se dessiner sur son visage d’enfant, qui mérite bien tout le courage du monde. La Vie est belle, c’est surtout une joie qui rend triste, le désespoir d’un père à bout de forces, qui lutte contre plus fort que lui pour toujours faire veiller des sursauts d’espoir mais aussi la joie de vivre dès le début du film d’un homme, un peu fou, qui aime la vie et embellit celle de sa « princesse ». L’humour de Guido porte le film et colle à la peau de son acteur/réalisateur en donnant toute l’énergie possible au spectateur qui ne sortira pas indemne de ce film. Dédramatiser les côtés les plus sombres de l’histoire sous des traits comiques est un pari osé que tout le monde ne saura pas apprécier mais Benigni l’a fait avec un grand talent humoristique car malgré tout le contexte que l’on connait, et que le film nous montre, ce qui se dégage du film, c’est la fougue communicative de Guido qui donne à bousculer un peu. Dans une fin qui mêle le plus profond du tragique, auquel on s’attendait mais qui n’en finit pas de bouleverser, et l’effet conte où le héros américain surgit dans la brume, le film s’achève en laissant bien des traces de ce sourire et de ce personnage si grand.

La Vie est belle : Extrait

Joie sur pellicule : Simon Jérémi, le rire pur dans La Cité de la peur

Avec son rire inoubliable, son allure de grand enfant attachant, et ses gags indémodables, Simon Jérémi de La Cité de la peur est un modèle de joie au cinéma.

Quand j’suis content je vomis. Et là, j’suis hyper content.

Si vous êtes francophone, vous connaissez forcément cette réplique culte du personnage non moins culte qu’est Simon Jérémi : l’acteur principal du faux film Red is Dead dans le – vrai – film La Cité de la peur. Cette « comédie familiale », comme elle se définit elle même, fut réalisé en 1994 par Alain Berbérian sur un scenario du trio comique Les Nuls composé d’Alain Chabat, de Chantal Lauby et de Dominique Farrugia, l’interprète de Simon Jérémi.  Elle fête donc ses 25 ans cette année, et les célèbrera avec un retour sur les toiles en version restaurée le 5 juin et une ressortie en DVD et BluRay prochainement. En attendant de pouvoir le redécouvrir, retour vers La Cité de la peur et son personnage phare, qui inspire toujours et encore le rire et la joie au cinéma.

S’il y a bien un mot pour définir La Cité de la peur, c’est bien le mot culte.

On pense tout de suite à ses répliques classiques, que tout le monde a déjà entendu au moins une fois et peut réciter, même sans avoir vu le film. Simon Jérémi est avant tout l’icône de cette comédie qui a su traverser le temps et les générations : il est le visage souriant qui illustre la joie et les rires que La Cité de la peur donne à son public. Cela s’explique par le fait qu’il est le personnage le plus facilement identifiable du trio principal : Dominique Farrugia était en ce sens le meilleur choix possible pour incarner ce personnage. Car c’est d’abord grâce à son physique et à ses manières que l’on associe si logiquement Simon Jérémi à la joie : avec son énorme sourire toutes dents déployées et sa personnalité puérile. Le film l’introduit d’ailleurs un ballon à la main et accompagné d’une hôtesse qui le guide, tel un enfant, lors de la scène de l’aéroport. Ce personnage a tout du simplet attachant, celui qui rigole en toute situation et à toutes les blagues des autres personnages. Mais il rappelle également à bien des titres l’archétype du bouffon : ce « fou » a l’humour souvent trivial – comme l’est le principal comique de répétition de Simon Jérémi : vomir quand il est content – dont l’unique objectif est de faire rire l’audience.

Le comique de La Cité de la peur repose surtout sur une accumulation de gags qui s’enchaînent sans aucun temps mort.

Ce qui permet de tabler sur tous les types d’humour et donc forcément de faire rire quels que soient les goûts du spectateur. On passe ainsi de la parodie – avec le pastiche de la célèbre séquence de Pretty Woman – à l’humour gras à la limite du potache qui a fait la renommée de Les Nuls – le fameux « oh, juste un doigt » – sans oublier le comique de mots, de situation, et surtout d’absurde. Il y a fort à parier qu’au moins une scène saura vous donner le sourire et vous mettre en joie. La force de La Cité de la peur, c’est aussi de s’être basée sur un comique plus anglo-saxon, plutôt que sur ce qui se faisait traditionnellement en comédie française. On y retrouve l’empreinte de l’humour des Monty Python mais surtout du collectif américain « ZAZ », l’une des principales influences de Les Nuls, formé de David et Jerry Zucker et de Jim Abrahams. En bref, La Cité de la peur est un film dont l’unique but est de faire rire – quitte à ne pas se prendre au sérieux – et qui pousse cette volonté jusque dans son générique de fin et même dans sa bande-annonce.

C’est surement ce qui explique qu’il reste, même après 25 ans, l’une des comédies françaises chouchous du grand public.

Prenez-en pour preuve l’existence d’une pétition sur le site Change.org dont la seule demande était de revoir danser la fameuse Carioca d’Alain Chabat et de Gérard Darmon lors du festival de Cannes de cette année. La Cité de la peur, c’est un cocktail réunissant les ingrédients essentiels pour un film qui inspire la joie, même après plusieurs visionnages. Mais c’est aussi le film qui a marqué l’arrivée sur grand écran de Les Nuls, influençant grandement la suite de leur carrière au cinéma. Alain Chabat et Dominique Farrugia ont depuis réalisé d’autres comédies françaises devenus cultes à leur tour, notamment Astérix et Obélix: Mission Cléopâtre – à la 15e position des films préférés des Français selon un sondage BVA/France 2 tout de même – ou encore La Stratégie de l’échec. Tandis que Chantal Lauby s’est épanouie en tant qu’actrice dans plus de 20 films, dont Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? – quant à lui à la 13e place dans le cœur des Français. C’est au final bien plus que 25 ans de rire et de répliques d’anthologie que l’on doit à La Cité de la peur et à son adorable bouffon. C’est sans doute pour cela que le simple sourire de Simon Jérémi nous évoque autant la joie.

Auteur : Jeap Horckman

Ne Coupez Pas ! : une comédie en trois actes, mais dont seul le troisième est drôle

Premier long-métrage pour le japonais Shin’ichirô Ueda, Ne Coupez Pas est un film brouillon, en ce sens qu’il ne nous permet jamais de savoir vers quelle direction il nous dirige. S’il finit par nous faire rire, c’est toutefois après nous avoir imposé un spectacle bien moins agréable à suivre.

Un film dans le film. Ce n’est pas un spoil, mais la tagline qui apparait sur l’affiche. On connait le goût des japonais pour aller très loin dans le détournement des codes propres au 7ème art (Hitoshi Matsumoto s’est imposé comme un maestro dans ce domaine), il était donc bon de voir jusqu’où pourrait aller le jeune Shin’ichirô Ueda dans le concept qu’est celui de la métalepse. Autrement dit, comment il arriverait à faire coexister deux niveaux de réalité qui s’imbriquent l’un dans l’autre. Dès les premières secondes, il apparait en effet que l’action principale se déroule sur un plateau. Des zombies viennent attaquer une équipe en train de tourner un film de zombies. Cette façon d’aborder le « film dans le film » manque cruellement d’inspiration, au point même de sembler puérile. Et son exploitation, tel qu’on l’observe, souffre également d’une carence de potentiel horrifique et même de la moindre qualité artistique, au sens le plus large du terme. Mais, alors qu’avance ce survival outrancièrement ringard, dont la principale spécificité est d’être filmé en un long plan-séquence maladroit, il devient indéniable que sa qualité déplorable est pleinement assumée. Toutefois, il ne s’agit pas de cette catégorie de nanars (parmi lesquels on pourrait citer, en guise d’exemples, Vivre Pour Survivre ou L’Homme Puma) suffisamment ratés pour être divertissants à regarder. Or, du point de vue des spectateurs que nous sommes, la trentaine de minutes à regarder ce court-métrage consternant n’est aucunement un plaisir.

Le changement de paradigme apparaît à l’issue de ce premier tiers, et il apparait alors que l’idée de Shin’ichirô Ueda de se frotter à l’idée de « film dans le film » est nous proposer le making-off fictionnel de ce qu’il vient de nous faire voir. On repense alors à Disaster Artist, dont l’échec venait justement de n’apparaitre comme pertinent qu’aux yeux de ceux qui avaient vu The Room, le film dont on intégrait les coulisses. Cependant, toute idée comique semble complètement oubliée au gré des réunions de préparation de ce tournage dont on apprend que l’improbable ambition est d’être réalisé en direct pour la télévision. Débute alors un second tiers, dont la carence la plus regrettable est désormais à chercher dans l’incarnation des personnages. Aucun d’entre eux n’arrive à donner corps à cette seconde partie, presque aussi ratée que ce qu’avait été, volontairement, la première. Il faut donc attendre le dernier tiers, pour saisir la finalité du projet, puisqu’il s’agit d’un sketch burlesque justifiant le fiasco du « film dans le film » vu une heure plus tôt. L’humour de situation fait enfin son effet, chaque fois que l’on voit un acteur ou un technicien empêcher le bon déroulement de ce tournage. Quelques relations introduites dans la demi-heure précédente deviennent, là aussi, des ressorts comiques assez efficaces. Observer ainsi les difficultés pour un réalisateur de faire aboutir une production et faire face aux nombreux problèmes qui se multiplient peut donc être perçu comme une sympathique comédie. Pourtant, qu’il ait fallu attendre une heure pour en profiter fait du film, dans son ensemble, un objet très mal agencé. Ne Coupez Pas ! est donc un premier long-métrage maladroit mais qui n’empêche pas de penser que Shin’ichirô Ueda est un auteur dont les idées peuvent être drôles et dont on guettera les prochaines réalisations.

Ne Coupez pas : Bande annonce

Ne Coupez pas : Fiche technique

Synopsis : Le tournage d’un DTV horrifique bat son plein dans une usine désaffectée. Techniciens blasés, acteurs pas vraiment concernés, seul le réalisateur semble investi de l’énergie nécessaire pour donner vie à un énième film de zombies à petit budget. Pendant la préparation d’un plan particulièrement ingrat, le tournage est perturbé par l’irruption d’authentiques morts-vivants…

Réalisation : Shin’ichirô Ueda
Scénario : Shin’ichirô Ueda
Interprètes: Takayuki Hamatsu, Yuzuki Akiyama, Harumi Shuhama
Photographie: Takeshi Sone
Montage: Shin’ichirô Ueda
Producteur(s): Koji Ichihashi, Kentarô Kodama, Kôji Muta
Distributeur: Les Films de Tokyo
Durée : 95 minutes
Date de sortie : 24 avril 2019
Genre : Comédie