Le Ciel Attendra, un film de Marie-Castille Mention-Schaar : Critique

À l’heure où les croyances se heurtent, où les idéologies se fissurent et les sensibilités sont exacerbées, comment parler d’un sujet aussi brûlant que la radicalisation ?

Le Ciel Attendra n’est pas un documentaire. Il ne s’agit pas d’observer tel ou tel individu et de décortiquer ses moindres faits et gestes comme un animal en cage. Il ne s’agit pas non plus de porter un jugement, de choquer ou d’imposer une façon de penser. Le Ciel Attendra est une fiction, et comme n’importe quelle fiction, son but est de raconter une histoire. Des histoires. Celles de jeunes filles, de leurs parents, de leur entourage qui souffre face à l’incompréhension, à la peur et au désespoir.

Synopsis : Sonia, 17 ans, a failli commettre l’irréparable pour « garantir » à sa famille une place au paradis. Mélanie, 16 ans, vit avec sa mère, aime l’école et ses copines, joue du violoncelle et veut changer le monde. Elle tombe amoureuse d’un « prince » sur internet. Elles pourraient s’appeler Anaïs, Manon, Leila ou Clara, et comme elles, croiser un jour la route de l’embrigadement… Pourraient-elles en revenir ?

Marie-Castille Mention-Schaar est une habituée des sujets sensibles et des destins croisés. En 2012, elle réalisait Bowling, son premier long métrage mettant en scène quatre femmes unies pour défendre une maternité sur le point de fermer. En 2014, elle racontait l’histoire vraie d’une enseignante au Lycée Léon Blum de Créteil, décidée à faire participer sa classe de Seconde la plus faible à un concours national d’Histoire, dans Les Héritiers. Deux ans plus tard, la réalisatrice s’attaque au processus d’embrigadement dans Le Ciel Attendra, un film poignant au sujet brûlant.

À cœurs ouverts 

Le rythme du film repose sur trois destins, soumis à une mise en scène énergique à base de cut, contrastant avec la lenteur du processus qui s’opère en chacun des personnages. Le spectateur suit trois personnalités dans leur combat personnel, des êtres froissés, chacun en quête de sens, dont on va progressivement découvrir l’histoire, les accompagnant dans leur intimité.

Sonia est une adolescente qui ne rêve que d’une chose, s’enfuir de chez elle pour retrouver ses « sœurs » et partir en Syrie après une première tentative avortée. Mélanie, jeune fille au cœur tendre et idéaliste tombe dans une relation qui va peu à peu changer sa façon de voir le monde. Sylvie est une femme anéantie par un événement qui semble avoir bouleversé sa vie.

Les personnages de Marie-Castille Mention-Schaar sont des rêveuses, des mains de velours dans des gants de fer, chacune se battant pour une cause qu’elle croit juste, un idéal qu’elle n’arrive pas à atteindre.

Pour écrire et réaliser son film, Marie-Castille Mention-Schaar a fourni un important travail de recueillement de témoignages et de réflexion, tout comme les deux interprètes principales du film, Noémie Merlant et Naomi Amarger, respectivement Sonia et Mélanie dans le film. Une intense préparation perceptible, puisque que l’on sent le sujet maitrisé, du jeu troublant des acteurs à la façon de les mettre en scène et de les filmer.

Un casting aux petits oignons

Pour son troisième long-métrage, la réalisatrice offre à Naomi Amarger son deuxième rôle au cinéma et la jeune actrice épate par son savoir-faire. À ses côtés, Noémie Merlant dont le talent n’est plus à prouver tant les émotions qui l’habitent touchent et dérangent. Une équipe de choc si l’on en croit Marie-Castille Mention Schaar qui ne se sépare plus de ses deux jolies trouvailles. La réalisatrice révèle même avoir écrit le film pour elles. Une belle histoire d’amour qui avait débutée deux ans auparavant lors du tournage du film Les Héritiers, qui avait révélé les deux actrices. Sandrine Bonnaire et Clotilde Courau figurent également au casting et livrent deux performances convaincantes, la première en mère blessée et la seconde en femme perdue en quête de réponses. Zinedine Soualem campe quand à lui l’un des seuls rôles masculins, celui d’un père dépassé par les événements. L’acteur émeut par le trop plein d’amour qu’il peine à exprimer et ses gestes maladroits. 

Un hymne à l’amour

Avant toute chose, il faut partir du principe que Le Ciel Attendra est porteur d’un message personnel et qu’il ne répondra pas forcément à toutes les questions que vous pouvez vous poser sur la radicalisation. Encore une fois, ce n’est pas un documentaire. En revanche, il interpelle et questionne certains termes ou aprioris forgeurs d’un raisonnement parfois un peu trop hâtif, il s’amuse avec les clichés et dévoile l’envers du décors d’un phénomène qui nous est familier sans que toutefois nous en saisissions réellement les mécanismes. Plus important encore, c’est un film porteur d’espoir et surtout d’amour. Et ce n’est peut-être pas plus mal compte tenu des événements récents. On pourrait dire qu’il tombe bien même, puisqu’il qu’il propose des éléments de réflexion sur les heures sombres qui planent aujourd’hui au-dessus de nos têtes. Il nous invite à regarder d’un peu plus près plutôt que de détourner le regard. 

Marie-Castille Mention-Schaar n’a pas froid aux yeux. La réalisatrice a même envoyé une lettre accompagnée de son film au premier ministre, en réponse à une phrase qui l’avait choquée dans l’un de ses discours, à la suite des attentats du 13 novembre. Manuel Valls avait en effet sous-entendu qu’il ne servait à rien d’essayer de comprendre ce qu’il pouvait se passer dans la tête des extrémistes. Une réponse tout en finesse de la réalisatrice, qui n’a pas laissé de marbre le principal intéressé. Qui a dit que la musique était la seule à pouvoir adoucir les mœurs?

Sans jamais tomber dans le larmoyant ou la provocation, Le Ciel Attendra réussit un tour de force en allant jusqu’au bout de son propos, malgré la délicatesse notoire de la tâche et la crainte de langues trop pendues qui pourraient jaser.

Le Ciel Attendra : Bande annonce 

Le Ciel attendra : Fiche technique

Réalisation : Marie-Castille Mention-Schaar
Scénario : Marie-Castille Mention-Schaar et Emilie Frèche
Interprétation : Sandrine Bonnaire (Catherine), Noémie Merlant (Sonia Bouzaria), Clotilde Courau (Sylvie), Zinedine Soualem (Samir), Naomi Amarger (Mélanie Thenot), Sofia Lesaffre (Jamila)
Montage : Benoît Quin
Costumes: Virginie Alba
Décors : Valérie Faynot
Photographie : Myriam Vinocour
Son : Dominique Levert
Montage son : Nikolas Javelle
Production : Marie-Castille Mention-Schaar
Genre : Drame
Durée : 164 minutes
Date de sortie : 5 octobre 2016

France – 2016

Auteur : Yael Calvo

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