Accueil Blog Page 398

La méthode d’Yves Lavandier pour « Évaluer un scénario »

Auteur, cinéaste et spécialiste en narratologie, Yves Lavandier s’adresse aux lecteurs de scénarii, membres d’atelier d’écriture, consultants ou script doctors. Après La Dramaturgie et Construire un récit, également parus aux éditions Les Impressions nouvelles, il expose ici une méthode rigoureuse d’évaluation des scénarii.

Ceux qui se sont penchés sur Construire un récit ne seront certainement pas déroutés par la forme d’Évaluer un scénario. Dans un style toujours aussi clair et fluide, et avec force exemples, Yves Lavandier explique ce qui devrait idéalement présider à l’appréciation minutieuse d’un scénario. Il attend d’un bêta-lecteur authenticité, neutralité, bienveillance et humilité, capacité de dissocier le symptôme, le diagnostic et la prescription, mais aussi la localisation précise des éventuels points d’achoppement, la juste observation des potentialités d’un script et une maïeutique adaptée au suivi d’écriture.

Avant toute chose, et c’est toujours utile de le mentionner, l’évaluateur doit impérativement s’adonner à une lecture complète du texte, réalisée dans des conditions idoines de réception. Il devra ensuite commencer son compte-rendu par du positif et le terminer également sur une bonne note. La perception du « verre à moitié plein » semble ainsi, au même titre que l’absence de jugement envers l’auteur (car on évalue l’œuvre, pas l’artiste), l’une des conditions sine qua non d’un travail réussi de script doctor. Yves Lavandier rappelle avec humour la nécessité pour un évaluateur d’avoir au préalable une expérience d’auteur : « Toute personne dont le métier est lié au texte dramatique (lecteur, producteur, juré, décideur, animateur de stage, metteur en scène, etc.) et qui ne s’est jamais essayée à en écrire sérieusement est un peu comme un prêtre catholique se prononçant sur la sexualité conjugale. » Cela ne l’empêche pas de dissocier les aptitudes de l’un et de l’autre : pour juger un scénario, il faut pouvoir se projeter mentalement dans l’histoire et décrypter avec soin sa narratologie, ce dont certains auteurs demeurent incapables.

Yves Lavandier distingue le ressenti objectif, reposant « sur les mécanismes universels et intemporels de la narration », et le ressenti subjectif, basé « sur les goûts personnels » du lecteur. En prenant pour exemples Fenêtre sur cour ou Haute Pègre, il rappelle que la solidité d’un texte n’a jamais constitué un problème pour sa mise en scène. A contrario, il met en doute le « dogme » selon lequel cette dernière pourrait sublimer un film au point d’en faire oublier un script bancal. Un passage de cet ouvrage nous renvoie brièvement à l’autoportrait rédigé en mars 2019 par les scénaristes de cinéma français : il y est question des piètres conditions de rémunération des auteurs, mais aussi des politiques appliquées au CNC. Quant au juste prix du script doctoring : « En France, le budget moyen d’un film est d’à peu près 5 millions d’euros (d’après une étude du CNC publiée en avril 2016). Sur ce total, 4% sont consacrés à l’ensemble du poste scénario. Cela représente donc une moyenne de 200000 euros (…) Un bon script doctoring peut, par exemple, faire la différence entre «le film ne se fait pas» et «le film se fait». Il peut aussi contribuer à augmenter le taux de satisfaction du film fini. Et donc l’aider à ne pas passer à la trappe de l’Histoire. Dans ces conditions, il me semble que demander 2,5% du budget scénario, c’est-à-dire 5000 euros (en moyenne), est tout à fait raisonnable. »

Dans les nombreux conseils qu’il distille, Yves Lavandier introduit quelques points primordiaux : on peut montrer avec du dialogue, il faut se méfier des didascalies impossibles à mettre en images, le synopsis et la note d’intention devraient être lus après le scénario complet et le compte-rendu livré le plus tôt possible après la lecture de ce dernier. En fin d’ouvrage, le lecteur trouvera un court chapitre sur la formation, une méthode d’auto-évaluation très utile aux scénaristes, ou à tous ceux aspirant à le devenir, et un glossaire permettant de mieux appréhender les « concepts » employés par Yves Lavandier – la plupart étant par ailleurs clairement explicités dans Construire un récit. Voilà en tout cas un ouvrage complet, aux démonstrations limpides, qui aidera tout bêta-lecteur à évaluer obstacles, ironie dramatique, caractérisation de personnage, enjeu ou climax et à accompagner les auteurs avec respect et dans une critique constructive.

Evaluer un scénario, Yves Lavandier
Les Impressions nouvelles, mai 2020, 160 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Shibuya Hell » (Tome I & II) : Tokyo en pleine apocalypse

Les éditions Pika publient la version française des deux premiers tomes de Shibuya Hell, le manga horrifique et inventif de Hiroumi Aoi. Dans un quartier branché de Tokyo, des poissons volants particulièrement voraces se mettent à décimer la population locale…

Le premier personnage auquel le lecteur est appelé à s’identifier n’est autre que Hajime, cinéphile et cinéaste amateur. On le découvre caméra à la main, cherchant à capturer quelques images à Shibuya, un quartier tokyoïte très vivant, vis-à-vis duquel il se sent tout à fait étranger. Il faut dire que le lycéen, plus habitué à « l’harmonie préétablie de son existence », goûte peu le tumulte urbain et consumériste. Il aspire pourtant à briser le ronron lénifiant d’une vie bien rangée. Ça tombe plutôt bien : des poissons utilisés à contre-emploi, volants et voraces, vont soudainement apparaître, décimer Shibuya et profondément bouleverser son existence.

Ce « no-life » caractérise bien le héros voulu par Hiroumi Aoi : comme Aki, rien ne semblait le prédestiner à occuper les premiers rôles dans un récit apocalyptique survivaliste. C’est dans le sillage de ces lycéens vulnérables et peu populaires que le lecteur va pourtant parcourir Shibuya de sa gare à son centre commercial, d’une école refuge aux égouts de la ville, sous la menace constante d’une « poiscaille » aux attributs variables et à la létalité irréfutable. L’espace fait l’objet d’un emploi plutôt réussi, puisqu’il apparaît à la fois comme branché et dangereux. Les « grands magasins à la mode » y côtoient les « ruelles louches » sans que l’on sache très bien quel regard doit être porté sur l’une ou l’autre de ces choses.

Les jeunes protagonistes sont attachants et héroïques à leur façon : Hajime risque sa vie pour secourir Arisa, une chanteuse fraîchement rencontrée, tandis qu’Aki veille sur son petit frère Haru, âgé de seulement cinq ans. Tous deux rencontreront bientôt le « furet », un sans-abri au sujet duquel circulent toutes sortes de rumeurs. On le dit assoiffé de sang, capable d’anéantir à lui seul une armée de cent yakuzas, nanti d’une foreuse à la place de la main droite. Comme le dit l’adage, il n’y a pas de fumée sans feu : puissant, véloce, téméraire, il ne recule ni devant les gangs locaux ni devant des poissons anthropophages. Shibuya constitue d’ailleurs sa seule richesse et c’est animé d’une rage inexpiable qu’il s’en va affronter les animaux aquatiques qui la mettent sens dessus dessous.

Il est évidemment ironique de voir le fantastique gore faire immersion dans la vie d’un jeune cinéphile. Le quotidien de Hajime, admirateur de Tarantino et d’Hitchcock, finit par ressembler à un film… de John Carpenter. Les vignettes de Hiroumi Aoi en témoignent largement : corps démembrés ou déchiquetés de l’intérieur, têtes arrachées, amas de cadavres, sang omniprésent… Shibuya Hell n’en est pas pour autant privé d’humour : en pleine apocalypse, des badauds s’inquiètent benoîtement pour leurs vacances à venir, tandis que les yakuzas sont ridiculisés par un SDF.

Les deux tomes se lisent en tout cas d’une traite. Le récit est échevelé, plein d’obstacles, partagé entre la fuite et la confrontation. À la sidération initiale succèdent ainsi la ruse et l’action, les deux se mêlant quand il s’agit de provoquer un choc thermique chez les poissons prédateurs ou de les rendre inopérants après qu’un incendie a brouillé leurs sens. Enfin, chaque tome possède en appendice des bonus permettant de découvrir plus avant certains personnages, à l’image de Chitose, une lycéenne vamp qui trahira éhontément Hajime, ou d’Anko Yukino, une inspectrice bienveillante qui croisera sa route.

Shibuya Hell (I et II), Hiroumi Aoi
Pika, juin 2020, 240 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

En quoi l’intelligence artificielle est-elle une révolution ?

C’est l’un des sujets de réflexion le plus importants de notre époque : l’intelligence artificielle figurait récemment dans les interstices du dernier essai d’Olivier Tesquet et au frontispice de celui de Laurence Devillers. Cette fois, c’est Emmanuel et Jean-Michel Jakobowicz qui décident de s’y pencher, aux éditions Alisio.

Emmanuel Jakobowicz est data scientist. Son père Jean-Michel est hypnothérapeute et économétricien de formation. Tous deux s’associent le temps d’un ouvrage pour définir les contours de l’intelligence artificielle et ses champs d’application, sans béatitude ni techno-pessimisme. Il ne faut d’ailleurs pas attendre longtemps avant de les voir comparer la machine dotée d’IA et la chambre chinoise du philosophe américain John Searle : comme le sujet recevant une question rédigée en chinois et se contentant d’y apporter une réponse en comparant aveuglément les idéogrammes reçus avec ceux d’un ouvrage de référence, l’IA se contente de répondre aux stimuli en appliquant des algorithmes préprogrammés par des développeurs. Le message est limpide : l’intelligence artificielle est une simulation mathématisée, ce qui en fait la porteuse potentielle de tous les biais que ses concepteurs y auront incorporés.

Cette dernière précision est loin d’être négligeable. Comme le rapportent les auteurs avec force exemples, une IA possède in fine la neutralité qu’on veut bien lui accorder. Que l’on songe un instant aux algorithmes judiciaires rendant des jugements défavorables à certaines minorités. Ou, comme l’évoque l’ouvrage qui nous intéresse, à cette femme dont les capacités de dépense ont été limitées au moment d’utiliser sa carte de crédit Apple, car « les données d’apprentissage donnaient un risque plus fort à l’épouse qu’à l’époux de ne pas être en mesure d’honorer sa dette ». Des erreurs peuvent se produire en toutes circonstances : montrez à une IA un chien dans un décor enneigé et il y a de fortes chances qu’elle en déduise qu’il s’agit en fait d’un loup, car ce que vous percevez comme une information accessoire (le manteau blanc hivernal) constituera peut-être pour elle une information primordiale.

La révolution est en marche

Trois phénomènes récents ont relancé l’intérêt du public et des entreprises pour les intelligences artificielles : le big data, le machine learning et le développement de la puissance de calcul des ordinateurs. Les auteurs rappellent brièvement la longue histoire des progrès techniques, qui passe par les métiers à tisser, les calculateurs, Enigma, Alan Turing, le navire radiocommandé de Nikola Tesla ou encore l’avènement de l’informatique. Ils explicitent ensuite certaines notions peu connues du grand public telles que que le deep learning (auto-apprentissage automatique et profond des machines), les données structurées (comptabilité) et non structurées (photos), le transfer learning permettant de déplacer des « couches » d’un réseau de neurones vers un autre, les IA fortes (capables d’appréhender un contexte d’ensemble), faibles (dévolues à un objectif circonscrit) et augmentées (liées à l’homme, avec pour exemple Iron Man) ou encore les apprentissages supervisés (avec des données labellisées par l’homme, comme sur l’Amazon Mechanical Turk) ou non supervisés (les algorithmes classent eux-mêmes les données récoltées). Les chaînes de Markov, les nœuds et les clusters (ainsi que leur influence sur la vitesse d’analyse des données), le travail programmatique des data scientists (type et nombre de couches de neurones, leur enchaînement dans le réseau pour atteindre tel ou tel objectif) figurent aussi parmi les aspects techniques vulgarisés.

Passage obligé mais non moins passionnant, Emmanuel et Jean-Michel Jakobowicz passent en revue les applications actuelles des IA. L’apprentissage par renforcement est l’occasion de (re)découvrir AlphaGo, la domotique (les robots domestiques connectés) suscite des interrogations quant aux données privées, Google Duplex imite la voix humaine pour prendre vos rendez-vous et les cinq stades de l’autonomie automobile se voient effeuillés, ainsi que les zones grises qu’une telle autonomie impliquerait – hacking, responsabilité juridique, etc. La santé (Paro, Watson, chirurgiens-robots), la défense (drones, robots tueurs) ou le marketing (publicités ultra-ciblées) sont également évoqués, avec toutes les réserves que les avancées technologiques supposent.

Le président russe Vladimir Poutine a un jour avancé que le pays capable d’appréhender au mieux les intelligences artificielles serait probablement le prochain maître du monde. Plus prudents, Elon Musk et Bill Gates préfèrent réfléchir à des taxes spécifiques appliquées aux robots, lesquelles permettraient éventuellement de dédommager les travailleurs supplantés par des machines. L’avenir du travail est sujet à interrogations, des professions entières risquent d’être décimées (caissiers, chauffeurs, comptables et même… juges) et le revenu universel en profite pour s’imposer dans le débat public. Les auteurs glissent enfin quelques mots sur la singularité technologique et le transhumanisme : la première sera atteinte si un jour l’homme crée une IA lui étant supérieure et le reléguant au rang de seconde intelligence mondiale, tandis que le second semble précisément une manière de s’en prémunir, puisqu’il s’agit de partir de l’être humain et de l’« augmenter » afin de renforcer ses aptitudes ou sa longévité.

L’Intelligence artificielle, une révolution ?, Emmanuel et Jean-Michel Jakobowicz
Alisio, mai 2020, 224 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Que valent les séries Space Force, Betty, Hollywood, The Great, I Know This Much Is True ?

Comme tous les mois, la rédaction du MagDuCiné a regardé pour vous les pilotes des séries qui ont débuté ces dernières semaines. Au programme pour ce mois de mai, le rêve de l’Hollywood des années 40 ou celui de la tsarine Catherine de Russie, la communauté des skateurs new-yorkais dans Betty ou une comédie spatiale ouvertement anti-Trump avec Space Force ?

Space force : le missile fait long feu

Sur le papier, Space Force envoie du rêve. La série marque les retrouvailles du duo choc de The Office (version US), Steve Carell et Greg Daniels (qui vient juste de nous servir Upload). Aux côtés de l’acteur de Little Miss Sunshine, on retrouve John Malkovich, Noah Emmerich, Lisa Kudrow (Phoebe dans Friends), Diana Silvers… Et puis, surtout, une cible désignée, Donald Trump.
De ce côté-là, la série touche quelques fois à son but : un POTUS qui transmet ses ordres via Twitter (et avec des fautes d’orthographe, de surcroît), un général qui dénigre ceux qui ne sont pas de son avis et n’hésite pas, alors, à employer des blagues racistes, une succession de mesquineries et d’incompétences… On peut facilement se dire que cette base militaire est un microcosme représentant l’Amérique de Trump.
Le problème, c’est que l’idée n’est pas exploitée à fond. Misant avant tout sur le rythme, l’épisode pilote enchaîne les scènes sans donner l’impression d’avoir un but précis. Finalement, ce qui s’annonçait comme une critique acerbe se révèle un peu être un pétard mouillé par manque d’ambition. Et, finalement, le pilote se transforme en un one-man-show de Steve Carell (avec, comme point d’orgue, une version assez délirante de la chanson Kokomo, des Beach Boys).
Impossible de ne pas ressentir une petite déception devant ce qui aurait pu être une grande satire politique et ne devient, du moins pour cet épisode, qu’un petite pochade, certes drôle (parfois) et bien rythmée, mais qui fait long feu.

https://www.youtube.com/watch?v=l4mY2asIjWk

2.5

Hervé Aubert

I Know This Much Is True : Incroyablement poignant, irrésistiblement douloureux 

D’une qualité cinématographique, I Know This Much Is True est une minisérie dramatique de HBO à la fois intimiste et captivante. Cette histoire modeste et troublante adaptée du roman de Wally Lamb dépeint la vie de Dominick Birdsey, et son frère jumeau, Thomas, atteint de schizophrénie.

Dès le début, Dominick fait figure non pas de héros mais de martyre. Les épisodes dévoilent, lentement et cruellement, les drames qui ont ponctué sa vie.  Entre les différents épisodes schizophréniques de son frère, le cancer de sa mère, mais aussi ce qui a causé son divorce, chaque drame nous fait entrer profondément dans l’âme de cet homme insondable. Tout cela en partie grâce à la performance juste et réussie de Mark Ruffallo. Filmé presque de manière documentaire, ce drame des temps modernes pourrait être tiré d’une histoire vraie tellement il respire de vérité émotionnelle. Toujours en cours de diffusion, I Know This Much is true est une minisérie à savourer péniblement et dont on espère une issue cathartique.

https://www.youtube.com/watch?v=JDuzhrI0edQ&feature=emb_title

5

Celine Lacroix

Betty

Betty, la nouvelle comédie légère sur HBO, est une mise à jour de Girls dans l’univers du skate. Cette série, dirigée par Crystal Moselle, est une adaptation de son long métrage, Skate Kitchen, qui suit la même bande de jeunes skateuses. Janay (Dede Lovelace) et Kint (Mina Moran), tentent de créer leur propre gang de Betties (ndla : surnom adressé aux filles skateuses qu’elles se sont ré-appropriées). Un challenge de taille dans ce sport connoté plutôt masculin. Malgré des regards de travers et des petits rires moqueurs, leur session parvient à réunir Honeybar (Kabrina Adams) et Camille (Rachelle Vinberg).

En toute honnêteté, rien d’extraordinaire ne se passe en un épisode, si ce n’est leur rencontre et la recherche du sac perdu de Camille. L’occasion d’explorer les rues de New York et de découvrir la communauté des skateurs et leur culture à travers une perspective féminine. Le seul protagoniste masculin semble servir d’exemple de la misogynie intériorisée des skateurs. On s’attend alors par la suite à plus de confrontations, de la part de leur pairs masculins, et à plus faire face aux moqueries qu’elles peuvent subir pour oser être douées dans un sport dédiés aux mecs. Au final, Betty reste une série lumineuse, à la fois documentaire et sympathique à regarder d’une perspective féministe.

3

Céline Lacroix

 Hollywood : l’Age d’Or à la sauce Glee

Qui n’a jamais rêvé de devenir une star à Hollywood ? Pas grand monde il semblerait. Et c’est notamment l’impression que donne la nouvelle mini-série du même nom créée par Ryan Murphy, qui continue de produire à la chaîne pour Netflix.

Los Angeles, fin des années 1940. Jack Castello, un ancien soldat fauché, arrive dans l’espoir de devenir acteur et ainsi subvenir aux besoins de sa femme, enceinte de trois mois. Il n’a aucune expérience et beaucoup de mal à se faire remarquer par les studios, mais il est prêt à tout pour arriver à ses fins… jusqu’à se prostituer.

Si les œuvres présentant l’Age d’Or d’Hollywood sont nombreuses et nous font systématiquement replonger dans cette atmosphère unique (ses couleurs, ses costumes, ses décors et sa musique) qui nous rendrait nostalgique d’une époque que l’on n’a même pas vécue, le rêve américain semble un peu moins glamour lors du visionnage de l’épisode pilote de Hollywood. Pourtant tout est traité avec légèreté dans cette série très « woke », optimiste et inclusive, qui plaide pour plus de diversité à l’écran, mais demeure en ce sens très anachronique. Ici, l’homosexualité, l’adultère et les relations interraciales ne semblent pas du tout tabous. Si vous espériez une série historiquement fiable, passez donc votre chemin.

Mais pas forcément de quoi blâmer les créateurs de la mini-série : l’irréalisme d’Hollywood est complètement assumé et le slogan présent sur les affiches promotionnelles en est la preuve : « Et si vous pouviez réécrire l’histoire ? ». Hollywood n’est donc pas tant une série historique que l’expression d’un fantasme. Fantasme qu’incarne notre personnage principal aussi bien pour nous, qui souhaitons le voir gravir l’échelle de l’industrie, que pour ses clientes qui se succèdent dans l’espoir d’une partie de jambes en l’air.

Cette mini-série de seulement sept épisodes parle finalement moins du Hollywood de l’époque que de celui d’aujourd’hui. Une sorte hommage aux nombreuses minorités oubliées d’Hollywood, reléguées pendant des décennies aux rôles dégradants et accessoires.

3

Thomas Gallon

 

The Great : The Favorite en Russie, Huzzah !

Après Catherine The Great, la série de HBO, Tony McNamara, le scénariste de The Favorite, sort à son tour une série faussement historique et comique sur la grande impératrice de Russie. Ce n’est plus la talentueuse Helen Mirren mais Elle Fanning et son visage d’ingénue qui interprète cette fois la jeune impératrice fraîchement mariée et bercée par les idées romantiques des philosophes français. Malheureusement, le tsar Peter de Holstein-Gottorp, interprété par Nicholas Hoult est son opposé spirituel. Il joue un véritable coureur de jupon imbu de lui-même qui règne en véritable despote sadique auprès de sa cours de flagorneurs, tous aussi superficiels et incultes que lui. Une vision de la Russie barbare de l’époque fortement tournée en ridicule par des anachronismes de pensées féministes et progressistes de la part de Catherine.

Le drame réside donc dans l’incompatibilité risible du couple, ou chacune de leurs interactions tourne en scène de ménage à l’humour grinçant. Par exemple, quand Peter lui fait savoir qu’elle devrait s’estimer comblée en tant que femme de ne pas être battue, ou qu’il concède à lui offrir un ours en cadeau de mariage…

Dès le premier épisode, l’Impératrice déchante rapidement. Pour combler ce mariage malheureux, et avec le soutien de sa suivante rebelle, Marial (Phoebe Fox), elle s’engage à combattre les aprioris sur son sexe et user avec intelligence de son statut d’Impératrice pour tenter d’éduquer le peuple russe. Et pour cela, Orlov (Sacha Dawan), un conseiller érudit du roi, sera son guide et complotera à ses côtés contre la cruauté stupide de Peter.

The Great est une série qui a tous les bons ingrédients : de l’humour noir, un casting british de prestige pour jouer des personnages drôles et intelligents, le tout dans un décor d’époque insolite où s’instaurent drames, complots et romances. Facilement bingwatchable, la série devient plus dramatique que comique au fur et à mesure, et rappelle trop fortement The Favorite.

https://www.youtube.com/watch?v=hJGedvRfHYg

4

  Céline Lacroix

Tropical Malady : un amour sans frontières

C’est fascinant de voir cette matière qu’est l’image, se concentrer autant sur son impact hypnotique. Là où Tropical Malady arrive à ses fins, c’est dans cette manière qu’il a de faire basculer son style naturaliste vers l’onirisme. 

L’oeuvre, dans ses deux parties distinctes, est recouverte d’un calme ambiant et d’une caméra qui flotte autant dans une faune et une flore apaisantes que dans un microcosme urbain bouillonnant de lumières et de sons. Entre cette histoire d’amour latente entre deux hommes dans un premier temps, et cette chasse au tigre dans la deuxième partie, Tropical Malady d’Apichatpong Weerasethakul, Prix du Jury à Cannes en 2004, distille sa science, avec une fluidité qui s’avère être au niveau de l’exigence que propose le film au spectateur. 

Que ça soit dans la cité thaïlandaise phosphorescente de néons, presque jumelle à celle taïwanaise de Goodbye South, Goodbye de Hou Hsiao-hsien ou que cela soit  au travers de ce soldat jeté dans les affres d’une jungle digne de Platoon d’Oliver Stone, le cadre se veut être à distance pour pouvoir faire correspondre les détails des lieux et les nuances des sentiments tout en épousant les codes du genre qu’il installe. A l’image de ces longues virées évanescentes en scooter sous fond de musique Dream-pop ou de cette peur et cette tension qui prospèrent dans ce combat face à soi-même.

Sans crier gare, les deux récits qui composent cette trame narrative semblent se confondre et se rejoindre. Sans savoir ce qui est le passé ou le présent, sans savoir ce qui fut rêvé ou réellement vécu, nous sommes face à l’histoire de deux hommes qui par différents chemins, autant documentaristes que mythologiques, veulent s’unir et se retrouver, faire face au soi et trouver l’apaisement pour ne faire qu’un. Passer de la ballade amoureuse à une sorte de survival mental en pleine jungle thaïlandaise pourrait paraître déstabilisant mais se veut être la sève même de cette histoire hors des carcans. 

Car que cela soit dans la métaphore ou la symbolique, le cinéaste n’aspire jamais à rendre illisible le mysticisme qui imprègne ses oeuvres. Mais au contraire, à le rendre tangible, tout en lui conférant son aura féerique. Le fantastique et le réel ne font qu’un pour rapprocher autant les rouages du mythe que ceux du quotidien, là où cadavres et fantômes de l’âme se côtoient et là où les humains se muent en bêtes sauvages. Pourtant ce qui fait la force de Tropical Malady, tout comme chaque film de son auteur, c’est l’humilité du cadre, le respect d’un environnement à la connotation spectrale, se faisant presque invisible : chose assez pertinente pour un cinéma qui tente à raccommoder ce qui est invisible aux yeux du commun des mortels et ce qui ne l’est pas. 

De l’amour entre deux êtres que beaucoup de choses semblent opposer se déroulant dans un calme sans tumulte et presque trop bienveillant pour être réel, de l’épopée onirique et existentielle de la deuxième partie du film, Apichatpong Weerasethakul nous parle de liens, du trouble du corps (inerte ou mouvant) et d’amour qui dépassent les frontières de notre simple existence. Avec une narration scindée en deux, Tropical Malady surprend, voire éblouit à de nombreux instants par cette capacité à envoûter et à faire de l’image une mosaïque de sensations, qui font malgré tout sens. 

Bande Annonce – Tropical Malady

Synopsis : Keng, le jeune soldat, et Tong, le garçon de la campagne mènent une vie douce et agréable. Le temps s’écoule, rythmé par les sorties en ville, les matchs de foot et les soirées chaleureuses dans la famille de Tong. Un jour, alors que les vaches de la région sont égorgées par un animal sauvage, Tong disparaît. Une légende dit qu’un homme peut être transformé en créature sauvage… Keng va se rendre seul au cœur de la jungle tropicale où le mythe rejoint souvent la réalité.

Fiche technique – Tropical Malady

Réalisateur : Apichatpong Weerasethakul
Casting : Sakda Kaewbuadee, BanlopLomnoi…
Genre : Drame/Fantastique
Durée : 1h58
Date de sortie : 24 novembre 2004

 

Secret Défense (Hidden Agenda) : Ken Loach et le conflit nord-irlandais

Seize ans avant de décrocher la Palme d’Or pour Le vent se lève, le cinéaste britannique s’était déjà intéressé au conflit nord-Irlandais avec Secret Défense (Hidden Agenda), un thriller qui peut paraître surprenant dans la filmographie de Ken Loach.

Un thriller réalisé par le grand représentant du cinéma social britannique, et avec la présence rare de têtes d’affiches connues (Frances McDormand, Brian Cox et Brad Dourif) ? Secret Défense passe, a priori, pour une curiosité, une anomalie dans la filmographie. Et pourtant, tous les éléments habituels des films de Ken Loach sont présents ici.
D’abord, Secret Défense montre les conséquences sur la vie quotidienne de la population, surtout des plus défavorisés, de décisions politiques qui les touchent directement sans les prendre en considération. Ici, en l’occurrence, nous sommes dans l’Irlande du Nord occupée par les Britanniques. Deux citations contradictoires, placées en exergue du film, donnent le ton. La première, signée James Fintan Lalor, journaliste irlandais de la première moitié du XIXème siècle, affirme que l’Irlande appartient aux seuls Irlandais, alors que la seconde vient directement de Margaret Thatcher, qui proclame que l’Irlande est la propriété des Britanniques.
Nous voilà donc dans une Irlande occupée. Pendant le générique de début, nous assistons à un défilé des Orangistes, les unionistes protestants favorables au rattachement de l’Ulster avec le Royaume-Uni. Avec son efficacité habituelle, Loach, en quelques images, parvient à rendre compte de la tension qui règne à Belfast. Des soldats lourdement armés surveillent la population et on comprend vite que des policiers en civils (et même les renseignements généraux) sont mêlés à la foule.
Comme d’habitude, Ken Loach accorde une grande importance au décor où se déroule l’action. Ici, les lieux indiquent clairement une nation en état de guerre. Les rues sont barrées, murées, des fils barbelés longent les trottoirs, tout cela marquant la présence des forces d’occupation britanniques. Les républicains irlandais et leurs soutiens, eux, expriment leur présence sur les murs, par des appels à voter pour le Sinn Féin ou des peintures représentant des combattants masqués ou des drapeaux de l’Irlande.
C’est dans ce contexte tendu qu’une commission d’enquête mandatée par la Ligue Internationale des Libertés Civiques interroge des victimes de violences policières. Lors de la conférence de presse qui signale la conclusion de leur enquête, les membres de cette commission mettent en avant les ambiguïtés de la politique britannique : soit on se déclare en état de guerre, et dans ce cas il faut reconnaître qu’il y a un parti en face avec lequel entamer des négociations, soit on refuse de se déclarer en guerre (ce qui était le choix du gouvernement Thatcher), et alors il faut mettre fin à ces mesures d’urgence exceptionnelles.
La situation de l’Ulster est bien entendu un cadre idéal pour Loach et sa volonté de défendre ceux qui sont opprimés par les décisions gouvernementales. Pour le réalisateur britannique, la politique de Thatcher n’a plus rien de démocratique, et c’est ce qu’il va s’efforcer de démontrer au fil du film.

“Belfast me rappelle le Chili”

Même si Loach reste un réalisateur social, Secret Défense n’en est pas moins un thriller. Paul Sullivan (Brad Dourif), l’un des membres de la commission d’enquête, est abattu alors qu’il se rendait à un rendez-vous secret. Puisqu’il était un avocat américain reconnu, le gouvernement n’a pas le choix et doit diligenter une enquête, menée par Peter Kerrigan (Brian Cox, formidablement imposant et tout en colère qui menace d’éclater à tout instant). A partir de là, le récit va partir dans deux directions : avec Ingrid Jessner (Frances McDormand), la fiancée de Paul Sullivan, Loach va nous montrer la vie quotidienne des Nord-Irlandais, une vie constamment menacée par les arrestations aussi brutales qu’arbitraires, tandis que Kerrigan va plutôt remonter la chaîne des responsabilités officielles.
Finalement, avec Secret Défense, Ken Loach revient à ses procédés habituels, mais par des moyens un peu détournés. La politique de Margaret Thatcher est toujours la cible honnie du réalisateur, et il l’attaque toujours par le biais des souffrances que cette politique fait subir à la population. Ici, il ajoute quelque chose d’essentiel : l’illégitimité du pouvoir thatchérien. Le calme apparent du film dissimule mal la colère du réalisateur, qui transparaît dans les propos des deux protagonistes.
Avec Secret Défense, Ken Loach fait un thriller politique sobre mais dense, et continue ainsi son cinéma de combat.

Secret Défense : bande annonce

Secret Défense : Fiche technique

Titre original : Hidden Agenda
Réalisation : Ken Loach
Scénario : Jim Allen
Interprètes : Frances McDormand (Ingrid Jessner), Brian Cox (Peter Kerrigan), Brad Dourif (Paul Sullivan)
Photographie : Clive Tickner
Montage : Jonathan Morris
Musique : Stewart Copeland
production : Eric Fellner
Sociétés de production : Hemdale Film Corporation, Initial Production
Société de distribution : MGM
Genre : thriller politique
Date de sortie en France : 16 mai 1990
Durée : 108 minutes

Royaume-Uni – 1990

Desperate Housewives, ou l’art de la dissimulation

0

Souvenirs, souvenirs… Desperate Housewives, comme toute série, c’est avant tout des images et un générique marquants. Ce sont des personnages attachants, des intrigues haletantes et des rebondissements à perte de vue. Retour sur l’une des séries phares du début des années 2000.

C’est au détour d’un quartier chic, celui de Wisteria Lane, dans la tout aussi chic banlieue de Fairview, que l’on mesure l’étendue de ce qu’on peut cacher derrière une porte. La porte, une limite, un luxe. Cette précieuse ligne de démarcation entre la sphère publique et la sphère privée. Ce seuil rassurant de préservation et de non-contamination de l’une par l’autre. “Pour vivre heureux, vivons cachés” ; quelques mots pour justifier ce besoin naturel d’intimité et de tranquillité dont tout un chacun a besoin. La solution ? Une porte. Derrière l’exposition qu’offre la banlieue, chacun s’attache à dissimuler. C’est l’enseignement à tirer de Wisteria Lane, ses jardins à peine clos, ses allées exposées au regard de tous. Car au vu de l’herbe verte bien tondue et des jolis bosquets bien taillés, on comprend l’importance donnée à l’apparence et à l’art de la dissimulation, à leur maîtrise que nécessite la vie en banlieue. Il faut porter son regard au-delà, ce que les voisins font parfois trop bien.

Présentation

Desperate Housewives est une série du début des années 2000, époque d’un nouvel âge d’or pour les séries américaines. Traduisible en français par “Femmes au foyer désespérées”, son titre donne le ton d’entrée. En effet, la série se centre sur quatre personnages principaux, quatre femmes, Gabrielle, Susan, Lynette et Bree. Quatre héroïnes, donc, et avec elles autant de quotidiens qui se juxtaposent puis s’entremêlent, du fait de l’amitié qui les lie toutes les quatre. Le personnage de la femme au foyer devient le personnage central, centre de la série et des quotidiens qu’elle représente. La série jongle entre ces quatre existences, ces quatre personnalités, passant d’une séquence à l’autre des gaffes de Susan aux problèmes conjugaux de Gaby, de la vie de famille apparemment épanouie de Lynette aux rapports complexes qu’entretient Bree avec les siens. Grande richesse pour le spectateur qui peut trouver un peu partout de quoi se reconnaître et s’identifier. L’accès privilégié qui lui est offert par l’ouverture sur le quotidien de ces quatre femmes, épouses, mères, amies, somme de toutes ces différentes facettes qui le composent lui-même, favorise l’affect et l’identification au quotidien des personnages.

Ainsi, le fil rouge qui relie ces quatre vies est cette amitié entre les protagonistes principales et le drame initial qui les unit. La série s’ouvre en effet sur le suicide d’une autre amie qui devient ensuite la grande présente-absente des réunions-poker-gossip hebdomadaires : Mary-Alice Young.

L’originalité de la narration

Mary Alice constitue finalement la matrice de la série. Elle incarne par excellence la femme au foyer désespérée, dont l’ultime geste porte en son sein le mal-être et le désespoir qui l’ont animée tout au long de sa vie. Une trace d’elle persiste, dans la banlieue, dans la mémoire de ses amies, de sa famille, dans son ancienne maison qui porte elle aussi la marque de son suicide. Et à travers son fantôme, nous accédons au quotidien de celles et ceux qui restent et habitent ce quartier qui l’a vue évoluer, cette herbe qu’elle a foulée et cette rue qui cristallise ce que les voisins partagent. Elle donne à voir et à entendre au spectateur puisqu’elle est à présent au-dessus de tout, et que c’est par son point de vue aussi qu’il accède aux quotidiens que la série met en scène. C’est à la fois son regard et sa voix qui renseignent le spectateur. Jonglant habilement entre intériorité et pure extériorité, Mary Alice cristallise ce que nous faisons tous les jours, nous tenir à la fois à distance et dans l’intimité des personnes qui nous entourent. Son enterrement, au début de la série, permet de rencontrer ces autres femmes au foyer désespérées que l’on suit avec plaisir durant huit saisons.

Or, si la série plaît, et c’est là l’une de ses grandes ressources, c’est aussi parce qu’elle brasse un grand nombre de thématiques dont les horizons sont tout aussi larges. L’enfance, la découverte de la sexualité, les problèmes “des grands” de quelque ordre qu’ils soient (conjugaux, financiers, familiaux, etc.), la mort et j’en passe, sont abordés. De la même manière, Desperate Housewives met en scène tout une galerie de personnages éclectiques, favorisant une fois de plus la possibilité d’identification de la part du spectateur. Et que c’est plaisant de sans cesse naviguer en eaux troubles, entre ces vies bousculées et fascinantes de « banlieusards chics » que l’on se plaît à suivre.

Un ressort imparable : l’intrusion

Dans cette sorte d’Eden intouchable (ou presque) et américain qu’est Wisteria Lane, le quotidien regorge de drames, de secrets, de tempêtes cachées que l’on s’efforce tant de garder comme telles. Ainsi, la banlieue fonctionne comme un vivarium labyrinthique dans lequel les allées tortueuses abritent les plus sombres secrets. Le contexte d’apparition et de développement de la série permet de rapprocher son succès de celui des débuts de la téléréalité. Elles illustrent toutes deux ces tentations voyeuristes qui nous animent au quotidien. Le spectateur aime autant être propulsé dans l’intimité de ces vies chaotiques aux apparences calmes et heureuses, puisque c’est aussi un moyen pour lui de s’identifier et se reconnaître, que d’y échapper en s’en tenant à distance. Il est dans la nature humaine de se comparer aux autres. C’est là qu’une série réussit toujours dès lors qu’elle suscite l’intérêt. Et Desperate Housewives de confirmer la règle. Mesdames, quelle housewife êtes-vous ?

Et parfois, nous succombons seulement à nos élans voyeuristes. La question est posée de manière récurrente dans la série : après tout, que savons-nous vraiment de nos voisins, et que voulons-nous en savoir ? La vie en banlieue illustre parfaitement cette attraction/répulsion pour la vie en communauté ainsi que l’attrait pour la tranquillité dans un vivre-ensemble où le répit est parfois difficile à trouver. Desperate Housewives renvoie en miroir les situations que nous connaissons au quotidien, nous confrontant à nos réussites, nos échecs, nos bonheurs, nos désespoirs et nos aspirations.

En fin de compte, peu importe qui vous y trouverez. La série le montre à travers la déferlante des personnages secondaires au long de ces huit saisons. Une conclusion : dans les banlieues, les habitants se croisent et se succèdent, et avec eux leurs secrets. Car tout n’est qu’éternel recommencement ; et chacun de nous voyage accompagné de sa little dirty laundry

Séries de notre enfance : Chips

0

C’est le mois de Mai, le temps d’évoquer des séries de l’enfance des générations Y : bienvenue dans le monde merveilleux des années 80. Aujourd’hui, c’est Chips qui sort du garage et un générique qui revient en fanfare et en trompettes dans l’esprit des premiers concernés. Tiiiiiin, tin tin-tin-tiiiiiiin!

We blew it

Pour les nostalgiques de la moto au plexiglass profilé, il est aujourd’hui très difficile d’assumer cette passion tenace pour Chips, ce trésor à chevaux, environ 95, entre les seventies mourantes du nouvel Hollywood et les prometteuses eighties qui vont nourrir la planète entière d’actioners filmés au kilomètre. Comme perdu entre deux époques, le générique magnifiant les Kawazaki KZ 900 de Punch et Becker, deux motards à l’uniforme brun et moulant, joue de la trompette et du disco à tour de rôle. N’en jetez plus : entre quelques scènes perdues sur le net et ces images cultes dont on regrette de s’être un jour lassé, plus aucun épisode ne tourne sur les chaînes de télé, et une seule saison est sortie en DVD en France. On en crève.

La chasse à la Porsche noire

En fouillant un peu, on retrouve la première scène de la série. En tout cas, le youtubeur qui l’a publiée avait l’air d’être sûr de son coup. Et qu’importe : cette série vit grâce à un dispositif aussi génial que répétitif, au cours des 6 saisons de ce bonbon motorisé anti-choc pétrolier. Soit : nos deux héros se baladent à une allure digne d’Easy rider (Denis Hopper, 1969) en roulant leurs mécaniques, et puis une voix baragouine en saturant dans le récepteur radio. Un homme conduit une (indiquez ici le modèle de voiture) trop vite, (soit plus de 80 km/heure pour une VF déjà un poil trop tatillonne avec la prévention routière) et trop dangereusement. (il change de voie en se retournant sans regarder dans ses rétroviseurs) Tout est là. Chips, c’est l’idée de poursuite, de moteurs qui ronronnent, de méchants menaçant le flux de conducteurs anonymes, qu’on imagine tous trépigner au volant en jouissant, eux aussi, du spectacle.

L’histoire du swag sur la ville où le soleil ne se couche jamais

Chips vit par et pour la poursuite, toujours au moment où Punch ou Becker repose la CB, (les jeunes, ce sont des trucs à fil qui permettaient de communiquer à distance, qui sont aux smartphones ce que les magnétoscopes… Laissez tomber.) mettent les gaz, quand les nappes de notre bande-son seventies introductive cèdent le pas au funk coulé du swag sous le soleil. Il ne pleut pas à Los Angeles, car le style n’aime pas tout ce qui mouille : on doit rouler moins vite.

La transgression mais pas trop

La California Highway Patrol suit les maraudeurs, les bandits et les kidnappeurs, à coup d’inserts nerveux (une main qui se resserre sur la poignée de l’accélérateur, un pied qui débraye) d’un découpage, d’une cascade de plans qui a bien révisé son petit Bullitt (Peter Yates, 1968) pour les nuls. Certes, pour les besoins du petit écran, la musique accompagne les ronrons et les dérapages, mais que dire de ces chorégraphies, ces cascades fascinantes et terriblement transgressives en 2020 ? Déjà, las, en 1986, dès la diffusion des premiers épisodes, on se fait poursuivre, mais pas trop vite. On a des accidents, mais pas trop graves. On fait des tonneaux, mais ils ne font pas tous super mal à la tête. Chips, c’est le style mais aussi la stylisation des rêves perdus des années 70 : la monster car de plus de 300 chevaux, sacrifiée sur l’autel des cours du pétrole, aussi matérialistes qu’égoïstes, poussant les motards héroïsés de Californie à chevaucher des japonaises récemment importées. Chienne de vie.

L’anthropomorphisme méca : Chips, la série qui rattrape toutes les autres

Aujourd’hui, la série n’est plus. (Non, le film de 2017, n’existe pas. Enfin, pas dans cet univers) Et pourtant… Chips a su construire un style imitable et duplicable, en bon ou en fade, à l’image des autoroutes hyper mal fréquentées d’Alerte Cobra, cette série allemande aussi interminable et ennuyeuse qu’une route de montagne, mais elle a pu aussi développer une véritable philosophie de la vie. Eh oui. J’aime Chips, donc je suis. Oubliez Crash (David Cronenberg, 1996) et les artistes incompris du dadaïsme, du Bauhaus et les autres : quand vous regardez Chips, vous vivez par la conduite. Vous conduisez un dodge ? La calandre fait flipper, vous serez méchants. Une petite anglaise ? Les lignes sont délicates, vous serez une femme, so années 80… Une belle américaine ? Allez, pour toi ce sera figurant. Vous, votre truc, c’est de conduire des européennes rapides et racées ? Revenez vers le premier paragraphe. Et faites gaffe aux tonneaux en sortant de la rocade.

Un si long embouteillage

Chips, c’est évidemment daté, mais ce sont aussi, bien avant Drive (Niclas Winding Refn, 2011) les chapelets de motos, de camionnettes et de bagnoles qu’on trimballe sans but et sans passion, pour animer des existences sommes toutes assez mornes entre deux banlieues. Vous vous rappelez Brad Pitt dans Once upon a time in Hollywood ; son retour interminable vers son mobil home pour aller regarder Mannix à la télé ? C’est lui, ce sont eux, qu’on voit dans tous les arrière-plans, dans le coin des rétros de tous nos héros. Circuler jusqu’à en mourir : voilà toute une belle histoire de la civilisation et de l’humanité, dans une seule série pop. Chips, c’est une série entre deux générations, des seventies aux années 80, des X aux Y et le culte le plus brillant et désuet consacré à la chorégraphie de la poursuite motorisée, dans le dernier feu d’artifice avant les voitures électriques. Ramenez-la nous pour un autre tour de piste, on n’en peut plus.

Chips: générique

https://www.youtube.com/watch?v=SU7v_BaHANM

Fiche technique

Titre original : Chips
Création : Rick Rosner
Musique : Billy May, Alan Silvestri; Mike Post et Pete Carpenter (générique)
Production : Paul Rabwin, Rick Rosner
Société de distribution : NBC
Pays : États-Unis
Langue : anglais
Nombre d’épisodes : 139 (6 saisons)
Durée : 47 minutes
Dates de première diffusion : États-Unis, 15 septembre 1977 ; France : 18 septembre 1983

Distribution

Larry Wilcox : l’officier Jonathan « Jon » Baker
Erik Estrada : l’officier Francis Llewellyn « Ponch » Poncherello
Robert Pine : le sergent Joseph Getraer

Bread and Roses : l’American Dream selon Ken Loach

Dans cette retrospective de Ken Loach, on se replonge dans les films moins connus du réalisateur. Loin d’etre son meilleur film , Bread and Roses s’affirme tout de même comme un témoignage féroce de la condition ouvrière précaire aux Etats Unis. On quitte le décor habituel du réalisateur british pour mieux se frotter à l’American Dream. 

Utopie moderne d’une rêveuse 

Maya (Pilar Padilla), jeune mexicaine, entre illégalement en territoire américain, dans l’espoir d’une vie meilleure. Sur place, le rêve se transforme vite en désillusion. Son passeur tente d’abuser d’elle mais elle parvient à s’enfuir pour rejoindre sa sœur, Rosa, vivant a Los Angeles. Grace a elle, Maya obtient un emploi de femme de ménage dans une grande firme. Elle y rencontre Sam, un jeune syndicaliste qui lutte pour les droits des employés de ménage, dont elle tombe amoureuse. 

Sorti en 2000, son sujet reste pourtant d’actualité. Ce drame aborde de l’intérieur, les conditions de travail difficiles d’employés de ménage, pour la majorité des émigrés. Maya et ses collègues travaillent d’arrache-pied pour un salaire de misère, sans assurance maladies, et sous la pression dictatoriale d’un manager pervers de surcroît. Le personnage de Maya, débrouillarde et qui n’a pas froid aux yeux, refuse rapidement d’être traitée comme une esclave. C’est l’arrivée dans sa vie de Sam et sa soif de justice, qu’elle rejoindra activement la cause syndicaliste. 

L’American Dream et sa désillusion 

Comme souvent, Ken Loach dépeint en Maya ce personnage de héros/héroïne sacrificiel(le) qui se bat pour ses valeurs de justice au risque de perdre beaucoup – son innocence, un proche ou même la vie. Maya, elle semble n’avoir rien à perdre. Ce qui n’est pas le cas de sa sœur Rosa. Pour elle, il est plus difficile de se battre et trop douloureux de renoncer aux miettes dont elle se contente. 

L’arrivée du personnage de Sam, tel un messie, ajoute la perspective à la fois naïve mais encourageante, que les choses peuvent changer.  Ce rêveur anarchiste use du syndicalisme et croit fermement en la force ouvrièreBread and Roses ne serait pas un véritable Ken Loach sans morale syndicaliste et mouvement social. Mais dans ses films, il n’est pas question non plus de happy end. Et pour réellement nous faire prendre conscience de la réalité, c’est un autre rêve américain qui s’achève après l’arrestation de Maya. Ayant cédé à la tentation criminelle pour obtenir de l’argent, elle est malheureusement renvoyée au Mexique. 

Même si le film n’est pas à la hauteur de ses précédents chefs-d’œuvre, Bread and Roses reste un autre film de Ken Loach qui sait tirer parti du pire de la condition humaine pour devenir a la fois juste et provocateur.  

 

Bread and Roses– Bande annonce

 

Bread and Roses – Fiche technique

Titre original : Bread and Roses
Réalisateur : Ken Loach
Scénario : Paul Laverty
Interprétation : Pilar Padilla (Maya), Adrien Brody (Sam Shapiro), Elpidia Carrillo (Rosa), Jack McGee (Bert), Monica Rivas (Simona)
Photographie : Barry Ackroyd
Montage : Jonathan Morris
Musique : George Fenton
Producteur : Rebecca O’Brien
Maisons de production : Parallax Pictures, ARTE, Alta Films
Distribution (France) : Mars Distribution
Durée : 1h50min
Genre : Drame
Date de sortie : 25 October 2000
Royaume-Uni | Etats-Unis | Espagne

 

 

 

Note des lecteurs0 Note

La Poursuite impitoyable, d’Arthur Penn : la soif de violence en Blu-ray chez Sidonis Calysta

Depuis ce 22 mai est disponible en digibook Blu-ray + DVD + livre La Poursuite impitoyable (The Chase). Chronique d’une Amérique enorgueillie par la luxure et la soif de violence, le formidable film d’Arthur Penn revient avec une somptueuse édition HD chez Sidonis Calysta.

Synopsis : Bubber Reeves s’évade de prison avec un complice qui, après avoir volé une voiture et tué son conducteur, l’abandonne. Bubber est alors accusé du crime. Dans sa ville natale de Tarl, au Texas, l’annonce de son évasion et du meurtre déchaîne les haines et les passions, trop longtemps retenues. Anna, sa femme, devenue la maîtresse du fils du magnat local, Val Rogers, se demande comment faire face. L’employé de Rogers, qui a commis le délit dont fut accusé Reeves, craint de voir sa faute éclater au grand jour. Le shérif Calder, quant à lui, sait qu’il va lui falloir protéger le fuyard d’une foule fanatique, qui n’a plus qu’un seul souhait : terminer la fête du samedi soir par un lynchage…

We want wine, sex and blood

La Poursuite impitoyable ne tient pas du pur et efficace récit d’évadé poursuivi par la police, notamment représentée par un gusse plus terrible que le vieil Ouest. Il s’agit d’un film choral dans une petite bourgade où les intérêts légaux et moraux vont croiser tant bien que mal ceux de ses habitants en quête d’excès en tout genre. En effet, l’évasion de Bubber Reeves, interprété par un jeune et juste Robert Redford, va éveiller les bas instincts déjà bien animés des habitants d’une petite bourgade du Texas. Alors qu’une intrigue romantique emplie de poésie et de nuances doit faire face à l’évasion de Bubber, et qu’un sheriff droit dans ses bottes mais considéré comme corrompu par quasiment toute la vile fait tout pour régler l’affaire en douceur, la ville sombre le temps d’une nuit de week-end dans la débauche. Le sheriff, homme de principe, rencontrera bien des difficultés à gérer l’affaire tout en tenant en respect l’immoralité et l’injustice dans une ville sombrant dans un appel instinctif à la dépravation sans limite dont la violence d’abord latente exacerbe rapidement. Ici, les couples se trompent, les parents surprotègent ou contrôlent leurs enfants, tout le monde porte une arme, l’alcool coule à foison, les vieux hommes aimeraient jouer avec les jeunes filles, le racisme quotidien prend lieu en des actes punitifs et le vigilantisme devient une excuse pour s’adonner à la violence physique. Une violence qui, pour les spectateurs de cinéma comme pour de nombreux habitants, devient un spectacle malsain pour voyeurs en quête d’exaltation sanguinolente.

la-poursuite-impitoyable-the-chase-arthur-penn-robert-redford-a-la-mort-aux-trousses-copyright-sidonis-calysta-columbia-pictures-sony
Robert Redford a la mort aux trousses dans La Poursuite impitoyable.
Copyrights : Columbia Pictures, Sidonis Calysta.

L’une des scènes du film conforte cette interprétation. De nombreux habitants attendent dehors sur la grande place devant le bureau du sheriff. Ils observent le moindre rebondissement, cherchent à ne rien rater des débordements de violence de plus en plus imprévisibles : un sheriff est d’abord neutralisé puis presque battu à mort, un homme prisonnier afin d’éviter qu’il soit maltraité à l’extérieur est menacé de mort pour une information, tout le monde va et vient dans un office d’ordre mis à mal par l’avidité, l’arrogance, la bêtise. Dans la saison 3 de Treme, la série chorale de David Simon et Eric Overmyer, l’inspecteur Colson explique à un inspecteur perplexe la différence entre le vice et le pêché : il s’agit pour le premier d’un verre de trop, d’une tromperie conjugale qui attise la culpabilité, et pour le deuxième, des victimes d’assassins aux enquêtes toujours non résolues. Justement, le cinéaste derrière Le Gaucher et Miracle en Alabama fait de cette frontière la dernière ligne d’éthique, avant de capter dans le dernier acte le plongeon dans une violence cauchemardesque, dont le décor de la casse en feu convoque une forme d’onirisme tout en constituant une sorte de cimetière du rêve américain (voir toutes les voitures de l’American way of life détruites et rouillées).

Le final confirme ce franchissement de l’ultime et mortelle frontière : des blessés et décès parmi les hommes de principes, qu’importe leur place de tel ou tel côté de la loi ; l’amour meurtri ; des pères en deuil, des arrestations, une ville silencieusement sale et salement silencieuse, et un vide du côté des représentants de la loi.

la-poursuite-impitoyable-the-chase-arthur-penn-marlon-brando-est-le-sheriff-barrett-calder-copyright-sidonis-calysta-columbia-pictures-sony
Marlon Brando est le sheriff Calder, seul ou presque face à une ville cédant à ses plus bas instincts.
Copyrights : Sidonis Calysta / Columbia Pictures.

Blu-ray impitoyable

Sidonis Calysta ravira les fans du film ainsi que ceux qui le découvriront avec cette édition Blu-ray. Peu à redire du côté du magnifique master vidéo si ce n’est une étrange tendance colorimétrique à virer dans le magenta comme le note aussi dvdclassik. On vous conseillera d’ailleurs de tester leur comparatif DVD/Blu-ray afin d’en faire vous-même le constat. La piste sonore originale est plus qu’efficace avec une sublime bande-son de John Barry qui sonne formidablement. Quelques sessions de doublage des scènes peuvent même être remarquées. La VF n’est pas spécialement convaincante tant du point de vue technique qu’artistique. Pour le premier point, les voix sont plutôt étouffées et écrasent la majorité des effets sonores. Pour deuxième, un exemple parmi d’autres : le regretté William Sabatier sonne comme une pure erreur de casting concernant le doublage de Marlon Brando. Sa voix comme son interprétation sont à des kilomètres des motivations du personnage et de la présence de l’acteur de Sur les quais et La Vengeance aux deux visages.

Ci-dessous, le thème principal de La Poursuite impitoyable par John Barry.

Passée la formidable expérience filmique, un manque du côté des bonus vidéo pourrait se faire ressentir. Un peu moins de quarante minutes de programme accompagnent le long métrage. On note l’habituelle présence de la bande-annonce, une formidable présentation du film – d’une vingtaine de minutes – par le critique et éditeur (Rivages/Noir, entre autres) François Guérif, habitué des éditions vidéo, qui revient sur la conception du film sabotée au montage selon son réalisateur, son accueil plus que mitigé ainsi que sur la place du film dans la carrière de Brando. Enfin, on trouve trois interviews. L’usage du mot « interview » peut être trompeur puisqu’il s’agit de courts extraits d’entretiens dont l’intérêt fluctue selon l’intervenant. Penn revient en trois minutes sur une très courte anecdote de tournage concernant Marlon Brando et un gag mis en place contre le producteur Sam Spiegel. Dickinson évoque rapidement, en trois minutes aussi, le tournage avec Brando ainsi que le contexte de son engagement dans le casting. Enfin, plus intéressant, Horton Foote, auteur de la pièce originale The Chase, explique notamment la cause de son arrivée sur l’écriture du film.

Un livre vient soutenir les compléments vidéo. N’ayant pas eu accès au digibook contenant l’ouvrage, nous pouvons seulement écrire que ce dernier propose en un peu moins de quarante pages une analyse de La Poursuite impitoyable ainsi qu’un retour sur diverses facettes du film, entre autres : sa conception, Brando, le casting, l’évolution du point de vue de la critique à son égard depuis la sortie du métrage en 1966. 

Bande-annonce – La Poursuite impitoyable (1966)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray – La Poursuite impitoyable 

BD50 – 1080p – Mpeg 4 – AVC – format film (respecté) : 2.35 :1 (cinémascope) – Couleur – langues : Anglais & Français DTS-HD Master Audio mono 2.0 – Sous-titres : Français – Etats-Unis – 1966 – Durée : 135 min.

COMPLÉMENTS

Présentation du film par François Guérif (20 min – HD)
Interview d’Arthur Penn (3 min – Upscale SD to HD)
Interview d’Angie Dickinson (3 min – Upscale SD to HD)
Interview d’Horton Foote (7 min – Upscale SD to HD)
Bande-annonce originale (3 min 30 – HD)

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Les Aventures de Tom Sawyer » : l’Amérique à hauteur d’enfants

C’est un roman anthologique de l’enfance. Un récit ivre de liberté, où un jeune héros cherche à s’affranchir de tout. Et surtout des règles. Mark Twain n’a pas seulement marqué la culture populaire avec Les Aventures de Tom Sawyer : il s’est hissé tout en haut de la littérature mondiale.

Le regard est tendre et passionné ; l’oeuvre, ingénieuse et séminale. Mark Twain s’astreint pourtant à une entreprise difficile : narrer l’Amérique des années 1830 à la lumière de ses enfants les plus facétieux. Son jeune héros Tom Sawyer, plongé dans des aventures partiellement autobiographiques, est un orphelin élevé par sa tante, faisant régulièrement l’école buissonnière, capable des pitreries les plus farfelues et des fantasmes les plus extravagants. Lui et ses amis se rêvent ainsi en pirates, en truands ou en voleurs de trésors, quand ils ne simulent pas leur mort dans l’espoir insensé de bouleverser tout un village. Quelques décennies avant la Guerre de Sécession, l’Amérique telle que portraiturée par Mark Twain n’est cependant pas sans stigmates : les châtiments corporels ont pignon sur rue, le terme nègre fleurit dans les conversations, les parents démissionnaires ou alcooliques font partie du décor anthropologique et une balade nocturne dans un cimetière peut soudainement vous confronter au meurtre le plus glacial et cynique.

Mais ce qui demeure le plus structurant dans Les Aventures de Tom Sawyer tient plutôt à l’insouciance de ses jeunes protagonistes, ainsi qu’à leur soif inaltérable de liberté. Nantis d’un scarabée ou d’un chat mort, ils s’exposent à des jeux et des escapades que la raison seule ne pourrait justifier. Comme le souligne très justement l’inoubliable monologue final de Huck, jeune vagabond désargenté, le besoin d’abandon ne saurait s’embarrasser de la moindre entrave. Une liberté négociée n’est rien d’autre qu’une soumission déguisée. Pour que cet état de fait irradie tout son roman, Mark Twain n’a nul besoin d’une histoire corsetée ou esclave de rebondissements artificiels : il lui suffit de raconter les hourvaris de l’enfance, les amours naissants, les amitiés portant remède à tous les maux, ainsi que ces événements initiatiques, doux-amers, constitutifs de l’être. Si chacun a ses tropismes, ceux de Mark Twain prennent sans conteste la forme d’une mémorable ode à la liberté, dont – paradoxalement – le paria Huck représente sans doute la pointe avancée.

Les Aventures de Tom Sawyer, Mark Twain.
Folio junior, juin 2008, 352 pages.

Note des lecteurs1 Note
4

Bons baisers de Lénine pour les benaisiens

Pour échapper à la famine momentanée, le chef de district Liu Yingque entraine les habitants du village de Benaise (Chine) dans une entreprise folle destinée à trouver les moyens d’acquérir une relique qui attirera la foule et les richesses chez eux.

L’intrigue prend sa source à Benaise, un village des Balou, massif montagneux au cœur de la Chine. Dans cette région difficile (isolement, climat), le village est tellement loin de tout qu’on ne sait pas à quel canton il est rattaché. Il s’avère en fait qu’aucun canton ne le revendique, ce qui fait que le village n’a aucune existence juridique. C’est une catastrophe naturelle qui va changer la donne : une tempête de neige en plein été, qui massacre la future récolte de blé, alors que les champs promettaient. Soudain, les habitants de Benaise réalisent qu’ils apprécieraient de l’aide, une solidarité venant de l’extérieur. À cette occasion, Mao Zhi (matriarche du village) fait le tour de la région et observe l’organisation collectiviste qui se pratique dans les autres villages du canton. Séduite par ses possibilités, elle revient proposer aux Benaisiens de se jointer et de revoir l’organisation du village. Son application va entraîner une perte de la propriété individuelle au bénéfice de tous. Car, en se jointant, Benaise va faire la connaissance avec la levée de l’impôt, ainsi que les directives en provenance de la Chine communiste. Une façon de présenter un peu simpliste, car Mao Zhi a fait la guerre et devrait avoir une idée de ce vers quoi les Benaisiens tendent en acceptant de se jointer.

Vivre à Benaise

Il faut dire qu’en parallèle, nous suivons la montée en puissance de Liu Yingque, un chef de district qui déborde d’idées. Ayant sous sa tutelle pas moins de 800 000 habitants, il sait dans quelles conditions vivent la plupart : modestement. Réalisant la particularité des habitants de Benaise, il va leur faire une incroyable proposition. À Benaise, une grande majorité des habitants souffrent d’un handicap. Aveugles, estropiés, bancals, muets, sourds, amputés, ces abîmés de la vie (par opposition aux gens-complets) ont trouvé là un refuge où ils peuvent survivre assez tranquillement, car on y vit plutôt bien. À tel point que Benaise donne tout simplement une idée du paradis sur Terre. D’où l’expression « être benaise » pour signifier un état de bien-être satisfait très particulier. C’est l’occasion de signaler que de nombreux mots et expressions typiques parsèment ce roman foisonnant (exemple avec les termes jointer, déjointer et gens-complets, même s’ils se comprennent assez facilement). De nombreuses notes viennent apporter des explications à propos de ces mots particuliers mais aussi de personnages, de périodes ou de géopolitique. Ces notes numérotées renvoient à des explications situées à chaque fois en fin de chapitre. Des explications parfois courtes, mais qui peuvent courir sur plusieurs pages, allant jusqu’à enclencher une narration parallèle et même parfois sur une autre époque. Il faut s’y retrouver, surtout qu’il y a parfois des notes pour compléter les notes de base. Enfin, on remarque que ces notes comme les chapitres ne comportent que des numéros impairs, sans qu’aucune justification ne soit jamais avancée. On peut y voir une sorte de superstition, sans qu’il soit possible de dire s’il s’agit d’un choix de l’auteur ou bien le reflet d’une quelconque croyance régionaliste par exemple. De même, je n’ai pas réussi à déterminer la part de description entre la réalité de la vie en Chine et la part issue de l’imaginaire de l’auteur. Benaise correspond-elle à un village existant vraiment ? Et que penser de tout ce vocabulaire, ce folklore qui en sont issus ?

Les vues de Liu Yingque

Bref, le chef de district Liu Yingque voit grand. Il imagine rien de moins que d’acheter la momie de Lénine aux Russes pour l’exposer aux Âmes mortes (clin d’œil à Gogol), non loin de Benaise, afin d’en faire une attraction touristique incontournable. En faisant venir la foule à Benaise, il explique aux habitants que leur fortune sera faite. Non seulement il y aura les droits d’entrée, mais il y aura tous les à-côtés avec les dépenses des touristes sur place. Il va jusqu’à leur dire qu’une fois la dépouille de Lénine sur place, ils ne sauront plus comment dépenser leur argent. Reste un détail pratique : comment acquérir cette dépouille ? Son raisonnement est que les Russes ne pourront que la céder s’il y met le prix, car ils n’ont plus les moyens d’entretenir correctement le mausolée. Les restes de l’ancien secrétaire général du Comité central du parti communiste risquent ni plus ni moins que de partir en poussière. Pour apporter l’argent nécessaire (le capital à investir), son idée est d’enrôler les handicapés de Benaise dans un cirque où ils se produiront dans des numéros inédits. Les bénéfices engrangés leur donneront les moyens nécessaires.

La Chine et le capitalisme

Le raisonnement, on le comprend. Par contre, on ne peut s’empêcher de sourire, car c’est un raisonnement typiquement capitaliste. À mon avis, le romancier chinois Yan Lianke s’en amuse énormément lui aussi. Pour le lecteur (la lectrice), en plus du plaisir de lecture produit par un roman qui regorge de trouvailles, la question est de savoir jusqu’où le romancier va nous entraîner dans cette histoire délirante.

Dérives du capitalisme

Le roman ironise donc de façon jubilatoire sur les mécanismes du capitalisme, un système rappelons-le qui fonctionne désormais beaucoup en Chine. D’ailleurs, Yan Lianke n’est pas en odeur de sainteté là-bas. Pourtant, ce roman n’y va pas par quatre chemins, même s’il faut attendre un bon moment avant de comprendre où l’auteur veut nous emmener. Mais, tout compte fait, la critique du capitalisme galopant est bien là. On voit comment la convoitise humaine fonctionne, attisée par l’appât du gain et surtout ne sachant jamais s’arrêter à des proportions raisonnables. Les idées de Liu Yingque sont imparables et il convainc les uns et les autres de le suivre dans son entreprise. Les bénéfices enflent de façon vertigineuse grâce à la rumeur et à la frénésie qui s’empare des Benaisiens comme des habitants des régions que le cirque traverse. Les dérives s’accentuent à un tel point qu’on n’est pas trop étonné par le retour de bâton. On sent que dans l’esprit de Yan Lianke, le capitalisme est d’une certaine façon le mal à combattre (question d’éducation ?)

Conclusion

Si ce roman m’a convaincu et séduit par sa densité, son ampleur, sa puissance, son originalité de ton et ses personnages (voir le portrait de Liu Yinque qui se dessine progressivement, sans oublier les petites filles de Mao-Zhi, les quatre nines qui intègrent la troupe du cirque), je reste dubitatif vis-à-vis du titre. À mon avis, il ne s’agit pas d’une traduction littérale (titre original : Shou Huo – 2004), mais plutôt d’une référence destinée à éveiller l’intérêt de potentiels lecteurs. Traduction par Sylvie Gentil.

Bons baisers de Lénine, Yan Lianke

Editions Philippe Picquier : 2009 – Picquier poche : 2012, 655 pages

Note des lecteurs0 Note
4