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Une aussi longue absence, de Henri Colpi : la confusion des sentiments

En 1961, Une aussi longue absence reçoit la Palme d’or, ex aequo avec Virdiana de Luis Buñuel. Henri Colpi, monteur des films de Charlie Chaplin, Alain Resnais ou Henri-Georges Clouzot, réalisait alors son premier long métrage sur un scénario signé Marguerite Duras. Une singulière histoire d’amour et d’amnésie portée par deux grands interprètes : Alida Valli et Georges Wilson.

La France des années 60

Thérèse Langlois est la patronne très appréciée du Café de la vieille église à Puteaux. Un bistrot ouvrier à l’ancienne, où l’on vient boire son petit blanc, jouer aux cartes ou au flipper et parler des derniers potins. Le décor extérieur est celui des berges de la Seine, à peine urbanisées à l’époque. Les usines Renault, installées tout près, sur l’île Seguin, apportent au café une clientèle de travailleurs. L’un d’eux courtise Thérèse quelque temps, lui proposant même de quitter Puteaux pour entamer une nouvelle vie. Mais en ce début du mois d’août, l’attention de Thérèse se porte sur un SDF nouvellement apparu dans le quartier. Un clochard qui fredonne des airs d’opéra et qui ressemble étrangement à Albert, son ancien mari. Problème, Albert Langlois, arrêté par la Gestapo en 45 est considéré comme mort depuis plus de 15 ans.

Personnages durassiens

Alors que Thérèse se persuade qu’il s’agit de son mari disparu, ce dernier, qui a perdu la mémoire, ne se souvient de rien. Le scénario de Duras joue subtilement de cette ambiguïté.  L’homme est-il réellement Albert Langlois ou Thérèse essaie-t-elle de s’en convaincre pour reprendre sa vie d’avant et refuser les avances de son prétendant ? Le spectateur s’interroge d’autant plus que des membres de la famille, qui eux aussi ont connu Albert, doutent de son identité et opposent à Thérèse des arguments fort peu romantiques : qu’est-ce que ce pauvre type, qu’il s’agisse d’Albert Langlois ou non, pourrait-il bien apporter à Thérèse dans l’état où il se trouve ? De fait, l’ancien héros de la Résistance réduit à la mendicité est devenu un fou chantonnant pathétiquement déphasé.

Trois petites notes de musique

La bande sonore joue un rôle important tant dans l’histoire que dans la mise en scène. C’est par le fredonnement que le vagabond se fait remarquer, c’est grâce à des morceaux d’opéra diffusés sur le juke-box que Thérèse essaie de réactiver la mémoire de l’inconnu. De même, c’est sur la chanson Trois petites notes de musique, dont les paroles ont été écrites par Colpi lui-même, que se nouent les moments de complicité les plus forts.

« Trois petites notes de musique ont plié boutique au creux du souvenir
C’en est fini de leur tapage, elles tournent la page et vont s’endormir
Mais un jour sans crier gare
Elles vous reviennent en mémoire… »

Dans un final très fort, alors que Thérèse semble avoir apprivoisé l’inconnu, celui-ci est rattrapé par les réminiscences de son passé : un bruit anodin qui évoque les wagons plombés et voici l’homme qui perd sa contenance pour redevenir l’animal traqué qu’il était. Superbe scène.

Une Palme d’or à redécouvrir.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : Une aussi longue absence
  • Titre italien : L’inverno ti farà tornare
  • Réalisation : Henri Colpi
  • Scénario : Henri Colpi, Marguerite Duras, Gérard Jarlot
  • Dialogues : Marguerite Duras, Gérard Jarlot
  • Décors : Marcel Colasson
  • Photographie : Marcel Weiss
  • Son : René Breteau, Séverin, Jean-Claude Marchetti
  • Montage : Jasmine Chasney, Jacqueline Meppiel
  • Musique : George Delerue
  • Direction de production : Jacques Nahum
  • Production : Claude Jaeger, Alberto Barsanti
  • Sociétés de production : Procinex (France), Société Cinématographique Lyre (France), Galatea Film (Italie), Spa Cinematografica (Italie)
  • Sociétés de distribution : Cocinor (Comptoir cinématographique du nord, France), Théâtre du Temple (France), Cinémathèque française
  • Pays d’origine : France, Italie
  • Langue originale : français
  • Format : 35 mm – noir et blanc – 2.35:1 Dyaliscope — monophonique
  • Genre : drame
  • Durée : 90′
  • Dates de sortie : France 17 mai 1961
  • Palme d’Or à Cannes en 1961
  • Prix Louis-Delluc 1961

 

 

 

 

 

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Ken Loach, une société en question(s)

Ken Loach est probablement le plus éminent ambassadeur du cinéma social britannique. Il n’a de cesse, dans ses films, d’interroger les structures de pouvoir qui enserrent et déterminent les individus. Son œuvre ne constitue rien de moins qu’un appel à la dignité de tous ceux, précaires et vulnérables, qui subissent la loi du marché – ou, plus globalement, celle du plus fort.

Professeur agrégé d’anglais et spécialiste de Ken Loach, Francis Rousselet résume en quelques mots l’étau qui paralyse et étouffe les personnages du cinéaste britannique : « Ces gens-là, ouvriers ou révolutionnaires, sont tous trahis par les structures de pouvoir qui devraient les défendre : les dirigeants politiques, les travailleurs sociaux, l’institution scolaire… » Il est difficile de lui donner tort, puisque le personnage loachien typique est un dissident du système qui se trouve constamment en butte contre lui. Daniel Blake, Mick Walsh, Ricky Turner ou Liam ne constituent pas seulement des figures se révélant dans l’adversité, vivotant au jour le jour ou témoignant d’une bureaucratie kafkaïenne. Ils sont des individus doués d’humanité, à qui l’on refuse toute dignité et dont le parcours, archétypique ou pas, renferme les failles béantes de la société britannique.

Entre 1979 et 1986, en plein cœur des années thatchériennes, le chômage triple, le nombre de pauvres passe de six à onze millions et plus de quatre millions et demi de foyers n’ont plus aucun accès à l’emploi. C’est dans ce contexte que Ken Loach réalise un documentaire intitulé Which Side Are You On ?, portant sur la grève des mineurs de 1984, l’une des plus emblématiques en Europe à ce jour. Alors que Margaret Thatcher aspire alors à démanteler l’industrie du charbon, le cinéaste observe le combat des mineurs et de leur famille, son déroulement et sa répression. La caméra de Ken Loach rend justice à des formes de luttes inventives et à une contestation fortement teintée de désillusion. Le film est aussi l’occasion de rappeler que les années 1980 sont celles d’une désindustrialisation de masse, plus grave encore que dans d’autres démocraties occidentales. Pas amnésique, lors du décès de la Dame de fer, Ken Loach aura ces mots amers : « Margaret Thatcher fut le premier ministre le plus diviseur et destructeur des temps modernes : chômage de masse, fermeture d’usines, des communautés détruites, voilà son héritage. Elle était une combattante et son ennemi était la classe ouvrière britannique. Ses victoires, elle les a obtenues grâce à l’aide des figures politiquement corrompues du Parti travailliste et de nombreux syndicats. »

Si l’on en croit les détracteurs de Ken Loach, un tel discours tendrait à accréditer l’idée d’un manichéisme dont le cinéaste aurait du mal à se départir. Dans It’s a Free World!, l’exploité devient pourtant exploiteur et cette trahison de classe met à mal les schèmes réducteurs dont on afflige volontiers le cinéma loachien. Ce drame social prend en effet pour principale protagoniste Angie, une trentenaire issue des classes populaires et habituée aux boulots ingrats et mal payés. Après un licenciement injustifié, elle décide de monter, avec ses maigres moyens, sa propre agence de travail temporaire. Confrontée aux pressions de ses clients et sensible à l’appât du gain, elle va alors exploiter des travailleurs immigrés aux recours limités. Ken Loach joue la détresse sociale contre le sans-papiérisme ; surtout, il déconstruit un marché qui annihile l’humanité et sacralise le profit.

Contexte social

Les déclarations du cinéaste britannique ne laissent planer aucun doute sur ses intentions. Il entend immortaliser « la façon dont nous vivons en société » et construire « un récit qui fera ressortir (…) les enjeux du contexte social ». Ses deux derniers films s’inscrivent pleinement dans cette démarche. Moi, Daniel Blake fait écho à une politique visant à remettre au travail des personnes présentant des problèmes de santé. Ce drame social raconte également en creux comment les services publics se sont alignés sur les normes managériales du privé. On y suit le parcours d’un menuisier malade du cœur faisant appel à l’aide sociale pour la toute première fois, à 59 ans. Alors que ses médecins désirent le maintenir au repos, une compagnie de sous-traitance le déclare apte au travail. Voilà notre individu doublement piégé : par sa santé, mais aussi par une administration kafkaïenne qui va le confronter à des humiliations diverses, prenant la forme de formulaires à compléter en ligne ou du standard injoignable d’un job center. Moi, Daniel Blake réfute l’assertion selon laquelle « le travail, c’est la santé » et plonge son antihéros dans un système déshumanisé qui, depuis 2011, en Grande-Bretagne, a eu pour effet de pousser nombre de travailleurs à la dépression ou au suicide. Un élan de solidarité se dessine toutefois dans le film, lorsque le travailleur tague sur un mur devant une foule enthousiaste qui l’acclame, dans une sorte d’happening : « Moi, Daniel Blake, je demande ma date d’appel avant de mourir de faim. »

L’autre long métrage récent qui nous intéresse est Sorry We Missed You, en ce sens qu’il fait étalage des failles de l’uberisation et de ses contrecoups sur la vie familiale de ceux qui s’y plient. Ricky croit réaliser une affaire en investissant des deniers personnels afin de devenir chauffeur-livreur indépendant pour une plateforme de vente en ligne. Il rejoint en réalité des bataillons de travailleurs soumis à une pression constante, peinant à sortir la tête hors de l’eau et incapable de faire face aux frais imprévus et aux rendements attendus. La femme de Ricky, auxiliaire de vie, complète un tableau contemporain des boulots ingrats, exténuants et peu rémunérateurs. Ken Loach met en scène un désastre imminent et narre, avec son acuité habituelle, l’emprise du système sur les individus. Ce même système faisait déjà l’objet d’un regard acrimonieux dans Les Dockers de Liverpool, un documentaire sorti en 1997 et revenant sur les mouvements sociaux menés à partir de septembre 1995 (jusqu’en janvier 1998) en réaction au licenciement de 500 dockers ayant refusé de forcer un piquet de grève. Au départ de ces événements, on trouve cinq dockers abusivement évincés sous prétexte de refus de travail supplémentaire. Ken Loach raconte une fois encore les luttes sociales et la manière dont les cercles de pouvoir s’arrogent un droit de prescription sur la pérennité économique et la dignité de leurs subalternes. Le contexte mérite d’être rappelé, puisque Margaret Thatcher avait quelques années plus tôt cherché à briser les actes de solidarité ouvrière et les syndicats.

Désindustrialisation, précarité et fin des Trente glorieuses

On pourrait évoquer Sweet Sixteen (2002), sa précarité finement portraitisée et son trafic de drogues circonstancié. Regards et Sourires (1981) dresse cependant un constat tout aussi alarmiste. Dans une ville de Sheffield en proie à la désindustrialisation, la sidérurgie bat de l’aile et les jeunes de la classe ouvrière sont voués à gonfler les statistiques du chômage. « On n’a rien dans vos cordes. D’ailleurs, y a pas grand-chose en général », avouera ainsi l’employée d’une agence de travail. De fait, l’emploi se raréfie, l’école est désormais perçue comme inutile et l’armée devient un lieu d’insertion sociale qu’on promeut même dans les salles de classe. Non content de détricoter de la sorte la société britannique, Ken Loach multiplie les motifs d’expulsion dans son film : à la plaine, dans le métro, dans un entrepôt, aux balançoires, en concert ou en discothèque, il n’y a plus de place pour des individus abandonnés et plus que jamais ostracisés. « Quand t’es ouvrier, il pleut des pierres sept jours sur sept », dit-on plus explicitement dans Raining Stones (1993), où la désolation le dispute à l’humour et où l’Église apparaît comme l’ultime structure sociale de soutien aux personnes les plus vulnérables. Tout fait sens : Ken Loach a commencé sa carrière de cinéaste dans les années 1960, au temps de la résurgence des mouvements sociaux, alors que les délocalisations se mettaient à poindre et que l’activité productive était de plus en plus questionnée. Pouvait-on imaginer destins plus liés ?

À ce stade, il n’est pas inutile de rappeler que le cinéaste est lui-même un fils d’ouvrier du nord de l’Angleterre, certes issu des classes moyennes (il a d’ailleurs fréquenté Oxford), mais à mille lieues de l’opulence jugée parfois arrogante du sud du pays. Son horizon, ce sont les bastions industriels, les chantiers navals et les puits de mine. Sa famille est politiquement conservatrice ; lui s’affirmera comme un cinéaste engagé et indigné, se gardant cependant de présenter la politique socialiste comme une alternative sûre. Son objet d’étude, c’est l’État de la fin des Trente Glorieuses. Sa méthodologie, c’est la fiction à base documentaire, avec des acteurs locaux et parfois amateurs, le respect scrupuleux des accents et des expressions spécifiques aux milieux filmés, une fidélité aux modes de vie adoptés par les protagonistes et une restitution au plus juste de leurs difficultés. Pour y parvenir, Ken Loach fait appel à des scénaristes du sérail, eux-mêmes immergés dans les contextes épousés, ce qui contribue naturellement à renforcer l’authenticité de ses films. C’est probablement cela, la conjugaison d’un engagement social et d’un réalisme forcené, qui a fait du cinéma loachien un modèle du genre, identifiable parmi mille.

Batman, la série animée : la nostalgie de la mythologie

Pendant cette période faste qu’est l’enfance, l’analyse se fait moindre mais les souvenirs ne cessent de se construire. Par bribes. Certes, nous ne nous souvenons pas de tout, mais des flashs restent intacts dans l’esprit de chacun, comme marqué au fer rouge par l’émotion provoquée. C’est un peu le cas pour le rédacteur de cet article, avec ce double épisode « Feat of Clay » de la série animée Batman, The Animated Series. 

Un acteur, Matt Hagen, connu mais défiguré arrive à jouer les caméléons grâce au pouvoir réparateur d’une crème. Mais les créateurs de cette dite crème vont lui jouer un tour et faire de lui un monstre vengeur. L’une des séquences centrales me reste encore en tête malgré toutes ces années : voir l’ombre contre un mur de deux malfrats verser la crème abondamment et mortellement sur le corps gisant d’un Matt Hagen vociférant de douleur. C’est en ce sens, que la série animée Batman de 1992, avec laquelle la Warner voulait surfer sur le succès que fut le Batman de Tim Burton (1989), se veut être une oeuvre aussi dense et noire que magnifique à découvrir. 

Et ce, à tout âge. Cette série, qui malgré ses références et ses influences marquées, arrive autant à faire vivre les aventures trépidantes d’un super héros accompagné de ses acolytes que dans le même temps, faire se mouvoir devant nos yeux une mythologie propice au questionnement sur le monde des justiciers masqués. Dès le générique, le ton est donné et ne quittera que rarement la série. Une esthétique expressionniste, de longs bâtiments qui touchent presque les cieux rouges pour accroître leurs ombres sur une ville en perdition, des mafieux qui utilisent les armes pour se faire entendre et un Batman surgissant de la pénombre et des ténèbres pour combattre le crime. 

Alors que des séries comme les Tortues Ninja (1987-1996) étaient dotées d’une esthétique résolument moderne et cohérente avec leur époque, Batman, The Animated Series de Bruce Timm (direction artistique) et de Paul Dini (scénario) prend la tangente à cette modernité et décide de modeler son apparat rétro autour d’une ambiance proche de celle des polars et films noirs des années 50. Cette déclinaison graphique fait tout le charme de la série, avec ses mafieux et ses multiples femmes fatales, ses sublimes costumes (surtout Batman et Catwoman), ses caractéristiques aussi violentes que cartoonesques (le Joker en est l’exemple le plus prégnant) et permet de presque rendre intemporel l’environnement dans lequel se situe cette dernière. Mais comme dit plus haut, cette oeuvre super héroïque peut plaire à un public divers et varié. 

Plaire aux jeunes n’est pas une mince affaire. Sauf que les nombreuses qualités deviennent visibles au premier coup d’œil : Batman est iconique, proche du vampirique et derrière la noirceur visuelle et thématique de la série, ne cesse de combattre des « méchants » aussi charismatiques les uns que les autres (Le Joker, Double-Face, Harley Quinn, Mister Freeze, L’épouvantail…). Cette mosaïque de personnages récurrents n’est pas qu’un simple artifice qui viserait à remplir mollement la marmite horrifique de la série. Au contraire, chacun d’eux est une nouvelle pièce dans un moteur parfaitement huilé, un artefact de Gotham, amenant de surcroît son sel, sa désespérance humaine, son émotion et ses velléités, permettant à la série de s’inscrire autant dans la carte du réalisme qu’autour du genre du fantastique. 

Batman, The Animated Series arrive à fédérer par le biais de son aura, grâce au plaisir enfantin qui nous pousse à suivre les expéditions nocturnes de Batman, mais aussi par son action incessante et son inventivité à la fois de lieu mais aussi de cascades. Malgré l’intérêt de l’écriture pour les personnages et leurs résonances, le rythme se veut tambour battant,  nous faisant jalonner une ville de Gotham protéiforme et caverneuse, privilégiant de ce fait, l’action et la bagarre. Ce qui permet alors à son audimat de profiter de toute la panoplie technologique de Batman et de son attirail de combat. Pour le plaisir des grands et des petits. 

Mais alors que cet article fait partie intégrante d’un cycle sur les séries de notre enfance, est-ce la nostalgie qui me pousse à poser ces mots ? Est-ce que lors du revisionnage de la série, sa matrice va perdre tout son sens pour ne devenir qu’un énième plaisir coupable d’enfance comme beaucoup d’autres et n’être qu’un simple support audiovisuel pour les nombreuses figurines qui ornaient nos chambres? La réponse est simple : heureusement, non. Mais alors, pourquoi cette série qui a marqué l’enfance de nombreux enfants biberonnés à l’animation des 90’s reste une pierre angulaire de la mythologie Batman et de la sphère des super héros en général?  

La réponse est simple, voire même clichée : son foisonnement et sa richesse. Si le plaisir que nous avons à voir hébétés la parfaite mise en scène de la série est prédominant, si le plaisir de voir un Batman qui n’a jamais été aussi fort et effrayant perdure, c’est aussi la symbiose de cet environnement, sa diversité dans les enquêtes, le lien entre les personnages et la profondeur des épisodes qui nous happent par sa justesse : là où les rires des victimes du Joker nous effraient, là où la peur de l’ombre parentale chez Bruce Wayne nous fascine, là où les intentions de Poison Ivy paraissent légitimes, là où la tristesse de Mister Freeze nous émeut, là où la connexion entre Catwoman et Batman nous fait chavirer, là où le rôle de Batman dans la naissance du mal nous questionne, là où la corruption et la justice personnelle se mélangent, là où le poids du costume pour Bruce Wayne se fissure, la série ne cesse de déployer son large horizon sans abattre ses cartes du premier coup. Un peu comme les oeuvres de Tim Burton, la série animée laisse une grande place aux marginaux pour laisser infuser l’ambiance de toute une ville et s’inscrire dans la durée. 

Batman, la série animée de 1992, qui sera ajustée par la suite, en 1997, par The New Batman Adventures et qui verra une expansion d’elle même dans l’incroyable Batman contre le fantôme masqué de 1993, est une série qui marque de son empreinte, notre appropriation du genre mais aussi l’étendue de la mythologie Batman. 

Batman, la série animée – Bande Annonce

Batman, la série animée – Fiche technique

Création : Bruce Timm, Paul Dini
Production : Bruce Timm, Eric Radomski
Pays d’origine : USA
Diffusion d’origine : Fox
Nombre de saisons : 3
Nombre d’épisodes : 85
Durée 22-25minutes
Diffusion originale : 5 septembre 1992 – 16 septembre 1995

 

Le Bagarreur, le premier film de Walter Hill en DVD et Blu-ray

En parallèle de la parution des films de la série des Justiciers dans la ville, les éditions Sidonis Calysta nous proposent un autre film avec Charles Bronson, le premier film réalisé par Walter Hill, Le Bagarreur, grand film d’action avec également James Coburn et Jill Ireland.

Une fois de plus, le titre original, Hard Times, est nettement plus évocateur que le titre français. Il suffit de quelques images pour comprendre que ces temps difficiles dont il question ici, ce sont les années de désastre social qui ont suivi le fameux Jeudi Noir de 1929. Là, comme durant tout le film, Walter Hill choisit d’en faire peu : un homme dans un train de marchandises, un plan sur une gamine dans une voiture, et cela suffit amplement à montrer l’époque et à installer l’ambiance.
Cette ambiance est celle d’une société en faillite. Même si Walter Hill n’insiste pas lourdement là-dessus, Le Bagarreur se déroule dans une Amérique socialement sinistrée. Les rues sont vides, les villes sont désertes. Les services publics sont totalement absents du film : pas l’ombre d’un agent de police, d’un juge ou d’un quelconque fonctionnaire. Les lois elles-mêmes ne semblent plus exister. Les seuls êtres vivants du film sont les truands, petits ou gros, qui organisent ces combats clandestins ou en font leurs profits en prêtant de l’argent aux parieurs. Du coup, ce qui arrive dans ce film est le résultat de la faillite de l’État.
Une faillite de l’État qui aboutit à une destruction de la société. Dans Le Bagarreur, toute organisation sociale a disparu, et la civilisation a régressé. Les meilleurs citoyens sont ceux qui frappent le plus fort ou qui ont le plus de flingues. Le meilleur exemple en est Jim Henry, qui se bat de manière vraiment bestiale. L’Amérique du Bagarreur, c’est le règne du plus fort.
Dans ce monde, Chaney (Charles Bronson) est parfaitement à sa place. D’abord, parce qu’il cogne vite, et fort. Mais aussi parce qu’il est taciturne, solitaire au point de paraître asocial, rejetant toute forme de convenance sociale. Il ne cache pas que son unique préoccupation, c’est l’argent, et que ceci lui tient lieu d’unique morale (c’est du moins ce qu’il affirme, même si le final modérera un peu ces propos).

La sobriété sera de mise tout le film durant, et c’est là une des bonnes idées de mise en scène de la part de Walter Hill. Jamais il n’en fera trop. Le Bagarreur va à l’essentiel en se dépouillant de tout ce qui serait superflu. Cela permet au film de garder un rythme impeccable sans jamais être frénétique. Rien n’est en trop, ni la durée, ni les effets de mise en scène. Si la reconstitution de l’Amérique des années 20 est une grande réussite, jamais elle ne prendra le dessus sur l’histoire racontée.
Le choix des acteurs est pour beaucoup dans la réussite du film. Le tandem auquel Walter Hill pensait à l’origine était constitué de Jan Michael Vincent (le futur acteur de la série Supercopter) et Warren Oates, avant de se reporter sur Charles Bronson et James Coburn. Les deux acteurs font des étincelles dans des rôles antithétiques, celui qui ne dit rien et celui qui parle trop (ce duo type que l’on retrouvera plusieurs fois chez Walter Hill, entre autres incarné par Eddie Murphy et Nick Nolte dans 48 Heures).
Enfin, il faut noter la musique, très belle et élégante, et le montage, réalisé par Roger Spottiswoode, qui avait effectué le montage de films de Peckinpah (Les Chiens de paille, Pat Garrett et Billy le Kid) avant de devenir réalisateur de Under Fire, Randonnée pour un tueur ou le James Bond Demain ne meurt jamais.

Les éditions Sidonis Calysta nous présentent une très belle copie de ce Bagarreur, aussi bien sur le plan du son que de l’image.
Niveau compléments de programme, nous avons droit à trois entretiens. Le plus long et le plus intéressant est celui du réalisateur Walter Hill, qui revient sur les origines du film (nous apprenons alors le lien entre Le Bagarreur et le grand père du réalisateur). Hill et, dans un autre entretien, le producteur Lawrence Gordon, reviennent tous les deux sur les rapports un peu compliqués entre Bronson et Coburn, ce dernier ayant visiblement un peu de mal à supporter que le premier soit une tête d’affiche plus populaire que lui.

Caractéristiques :
Langues ; anglais 2.0 et 5.1, français
Sous-titres français
Durée : 89 minutes (DVD), 93 minutes (BR)
Compléments de programme :
Bande Annonce
Interview de Walter Hill (20 minutes)
Interview de Lawrence Gordon, producteur (13 minutes)
Interview de Barry de Vorzon, compositeur (8 minutes)

Le Bagarreur : bande annonce

The Navigators de Ken Loach : Et vogue la galère…

Ken Loach est au milieu de son chemin lorsqu’il réalisa The Navigators. Le film bénéficie alors de son expérience passée, autant que d’une vigueur de vue qu’il semble avoir quelque peu perdue au soir de sa carrière. The Navigators est un film engagé, sans être révolutionnaire, qui donne à regarder et à voir les ravages du libéralisme économique au travers de la privatisation de British Rail.

Synopsis Paul, Mick, Len et Gerry travaillent au dépôt de chemins de fer de Sheffield, dans le Yorkshire. Ils s’occupent de l’entretien et de la signalisation des voies. Malgré les difficultés quotidiennes, l’ambiance est bonne et tout le monde travaille main dans la main.

C’est Len, le plus âgé du groupe, qui dirige les opérations. Il a passé la plus grande partie de sa vie à travailler six jours par semaine sur les voies ferrées. Gerry, délégué syndical, s’active, quant à lui, à améliorer le quotidien des employés, mais la direction se montre pas toujours coopérante.

C’est en arrivant un matin au dépôt que tous apprennent la privatisation des chemins de fer. Le travail est désormais partagé entre sociétés privées concurrentes.

L’arrivée d’un train en gare de Loughborough

D’une manière générale, les films de Ken Loach se suivent et se ressemblent, tout en étant paradoxalement différents. Qu’il ait 35 ans, comme lors de Family Life, 83 ans comme lors de son dernier opus, Sorry we missed you, ou encore à 65 ans comme quand il tournait The Navigators, l’objet de cet article, le cinéaste britannique n’a qu’un seul et unique moteur , l’indignation la plus vive et la plus intacte face à l’oppression que subissent les plus faibles, face à la dérive de la société qu’on voit se détériorer au fil de ses métrages.

The Navigators est un de ces films au tournant de la civilisation, en l’occurrence britannique, où tout d’un coup, les scrupules s’envolent et  la valeur la plus importante devient la maximisation des profits des entreprises. Ken Loach suit une sorte de descente aux enfers d’un groupe de cheminots appartenant à plusieurs dépôts de British Rail. Sans être extraordinaire, la vie de ces « terrassiers » du rail (les « navigators » en question) était décente. Une paie, une famille, une maison, les copains, la bière et le tea-time. On sent surtout la camaraderie, et la façon assez habituelle de Loach de filmer comme si  son  métrage était un documentaire ou les tranches d’une vie réellement vécue, accentue encore cette sensation. Le travail des terrassiers était assez dangereux, les hommes travaillant sans filet sur des voies de circulation actives, mais la solidarité et une certaine expérience faisaient office de garde-fous. The Navigators est assez dramatique, mais n’est pas dénué d’humour. Une certaine joie de vivre apparaît même ici et là.

Le gouvernement britannique se met alors en tête de privatiser les chemins de fer, qu’il juge trop coûteux, et pire, de démanteler British Rail pour le donner aux mains de différentes petites sociétés privées. Les équipes soudées deviennent subitement des concurrents dans ces différentes entreprises. Le tout pour quelques shillings par jour, après avoir payé sa propre essence, ses propres vêtements de sécurité.  Loach s’emploie à montrer la spirale infernale induite par cette privatisation, et cette libéralisation du marché ultra-galopante. Ainsi, l’appât d’une soulte immédiate d’indemnités de licenciement pour ce père fraîchement divorcé qui n’arrive plus à joindre les deux bouts. Ainsi, les terribles scènes où la peur d’un licenciement arrivant trop facilement entraîne certains à des actes dangereux, contre leur nature, et même contre la loi. Car telle est la cinématique de Ken Loach , montrer toujours les impacts de décisions macro-économiques sur des entités individuelles ou familiales, montrer toujours que derrière ces prétendues avancées socio-économiques, il y a toujours des êtres humains qui en pâtissent.

A ce mi-temps de sa carrière, Ken Loach était au mieux de sa forme. Ses démonstrations n’ont rien de sentimentales , comme le seront plus tard des films comme I, Daniel Blake, ou Sorry we missed you. Elles étaient factuelles. Loach nous invite à regarder et à voir. Bien que suffisamment caractérisés, ses protagonistes ne versent jamais dans le sentimentalisme, ce qui n’empêche pas le spectateur d’être en empathie avec eux. Le cinéaste a été certainement aidé dans ce rendu très réaliste par le fait que son scénariste, Rob Dawber, était lui-même un de ces terrassiers, devenu scénariste pour témoigner (il est d’ailleurs décédé peu de temps après des suites d’un cancer dû à l’amiante inhalée jour après jour au-dessus de ces rails).

Traitant de différents sujets (l’Irlande, la famille, les travailleurs comme ces Navigators, ou les dockers dans les Dockers de Liverpool), Ken Loach a un cheval de bataille unique, qui est son indignation face à la pauvreté sous toutes ses formes, et face à la façon dont cette pauvreté écrase quasi-systématiquement ses héros. Fidèle à ses idées de gauche, sincère à défaut d’être toujours aussi pertinent que comme dans ces Navigators, qui se revoit avec beaucoup d’intérêt, Ken Loach est un maillon indispensable de la société au travers de ses engagements, et se pose en un digne successeur de l’immense cinéaste écossais Bill Douglas, figure majeure du réalisme social britannique s’il en est, du réalisme socialiste britannique, est-on même tenté de dire.

The Navigators – Bande annonce

The Navigators – Fiche technique

Titre original : The Navigators
Réalisateur : Ken Loach
Scénario : Rob Dawber
Interprétation : Dean Andrews (John), Thomas Craig (Mick), Joe Duttine (Paul), Steve Huison (Jim), Venn Tracey (Gerry), Andy Swallow (Len), Sean Glenn (Harpic), Charlie Brown (Jack),  Juliet Bates (Fiona), John Aston (Bill Walters), Graham Heptinstall (Owen)
Photographie : Barry Ackroyd, Mike Eley
Montage : Jonathan Morris
Musique : George Fenton
Producteur : Rebecca O’Brien, Co-producteurs : Michael André, Ulrich Felsberg
Maisons de production : Alta Films, Parallax Pictures, Road Movies Filmproduktion, Tornasol Films, WDR / Arte
Distribution (France) : Diaphana Films
Récompenses : Meilleur scénario- BAFTA , Meilleur réalisateur et meilleur acteur – Festival de Venise
Durée : 96 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 02 Janvier 2002
Royaume-Uni | Allemagne | Espagne – 2001

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Le Justicier de New York : Charles Bronson nettoie le quartier, en DVD et Blu-ray

En toute logique, après les deux premiers films de la série, Sidonis Calysta poursuit sa publication des Death Wish avec le troisième opus, Le Justicier de New York, toujours avec Charles Bronson, cette fois-ci accompagné par Ed Lauter et Martin Balsam.

Plus de dix ans après le premier opus, Charles Bronson réintègre le costume du “vigilant” Paul Kersey, pour la dernière fois sous la direction du cinéaste britannique Michael Winner. Après avoir vécu à Los Angeles (pour le deuxième film, trois ans plus tôt), il revient dans sa “bonne” ville de New York et veut s’installer chez un ami, Charley. Mais Charley habite dans un ghetto délabré et socialement sinistré (entièrement reconstitué à Londres, dans les ruines d’un ancien hôpital, peut-on apprendre dans le complément de programme) et, peu de temps avant l’arrivée de son ami, il se fait agresser et tuer, chez lui, par une bande de loubards. Kersey, qui revient à New York sous une fausse identité, se fait alors arrêter par la police. Finalement, le policier Shriker va lui proposer un marché : il le libère et, en échange, Kersey “nettoie le quartier”.
Alors que le premier volume de la série était un film ambigu, qui décrivait une Amérique fascinée par la violence sans, pour autant, émettre de jugement sur son sujet, la série des Justiciers a dérivé vers des films d’actions à la morale plus discutable. Ce troisième film, Le Justicier de New York, ne fait carrément pas dans la dentelle. Au lieu de s’attaquer individuellement à quelques malfrats, Kersey s’occupe de toute une bande qui sème la terreur dans un quartier. Le film passe son temps à faire monter la tension jusqu’à un affrontement final qui va transformer les rues de New York en un champ de bataille digne du Vietnam. Et pour “rendre justice”, Kersey ne va pas se contenter de son mythique pistolet Wildey : il y a carrément à la mitrailleuse et au lance-roquette !
Si on laisse de côté toute considération morale, qui est forcément gênée lorsqu’un film prône à ce point l’auto-justice et justifie l’usage disproportionné de la seule violence, Le Justicier de New York est un film d’action efficace. La tension va crescendo, nous avons de véritables méchants (ce qui rend l’assaut final plutôt jouissif), le rythme ne faiblit pas. Il faut, bien entendu, être sensible à l’esthétique très “années 80”, mais beaucoup lui trouvent un certain charme rétro. Et côté interprétation, aux côtés d’un Bronson aussi sobre qu’efficace, il faut noter la présence de l’excellent Ed Lauter.

Là où Le Justicier de New York devient passionnant, c’est lorsqu’il est considéré comme un témoignage du cinéma “reaganien”. En parcourant le film, il est possible de retrouver toutes les traces de l’idéologie de l’administration Reagan : l’inefficacité des services publics, l’incompétence de la police, les lois qui protègent les criminels plus que leurs victimes, les jeunes loubards contre les citoyens honnêtes (et majoritairement âgés), l’usage de la force comme seule réponse aux problèmes sociaux, etc.
Ainsi, la police, par exemple, est non seulement inefficace, mais contre-productive. Un officier avoue : ils ont augmenté les effectifs de policiers dans les rues et, dans le même temps, la criminalité a quand même augmenté (dans les mêmes proportions). Pire : les policiers ôtent aux honnêtes citoyens les seuls moyens de se défendre (selon le film) et les laissent complètement à la merci des loubards. Les dirigeants locaux de la police sont tellement désemparés qu’ils font appel à Kersey pour rétablir la situation, ce qui est un aveu de l’incompétence des forces de l’ordre. L’auto-justice devient donc la règle.
Cet aspect est carrément revendiqué dans le reportage promotionnel présent dans les compléments de programme, où l’on nous affirme que “Bronson n’a besoin de personne pour nettoyer le voisinage”.

Niveau compléments de programme, donc, outre la bande annonce désormais traditionnelle (en l’occurrence, ici, la bande annonce de chacun des cinq films de la série Death Wish), nous avons droit, sur le DVD, à deux courts reportages d’époque, d’une durée de 5 minutes chacun. Le premier est un reportage promotionnel qui nous montre Charles Bronson s’entraînant à se servir de son arme, mais surtout la reconstitution d’un quartier de New York en plein Londres (sans aucun doute la partie la plus intéressante du bonus).
L’autre reportage, daté du 10 décembre 1980, nous montre comment Charles Bronson a (enfin) reçu son étoile sur Hollywood Boulevard. En plus de la cérémonie elle-même, le reportage nous livre une courte biographie de l’acteur et une petite interview.

Caractéristiques :
durée : 87 minutes (DVD), 92 minutes (BR)
Langues : français, anglais
Sous-titres français
Compléments : making off (5 minutes)
Remise de l’étoile à Charles Bronson sur Hollywood Boulevard (5 minutes)
Bandes annonces des cinq films de la série.

Le Justicier de New York : bande annonce

Si loin, si proche : Grand Prix du jury 1993

Avec Si loin, si proche, le cinéaste voyageur Wim Wenders revient à Berlin après la chute du Mur et y retrouve les anges qu’il y avait croisés dans Les Ailes du Désir. Ce nouvel opus, récompensé à Cannes par le Grand Prix du Jury, nous propose un voyage dans le temps et une découverte, parfois douloureuse, mais souvent lumineuse, des sensations.

Après une très belle Palme d’or en 1984 pour Paris, Texas, Wim Wenders avait décroché un Prix de la mise en scène pour Les Ailes du désir en 1987, superbe film dont le personnage principal était un ange, Damiel (Bruno Ganz) qui survolait Berlin avant de décider de devenir humain, par amour pour une trapéziste.
Six ans plus tard, Wenders revient à Cannes avec Si loin, si proche, qui repartira avec le Grand Prix du Jury.

Le film se présente comme la suite des Ailes du désir, et force est de constater que le début est quasiment le même. Comme dans le film de 87, nous accompagnons un ange qui survole Berlin, s’immisce dans les logements mais surtout dans les têtes des personnes présentes, entend toutes leurs pensées, apprend leur passé, éprouve de l’empathie avec leurs douleurs, leurs peines, etc. Tourné dans un noir et blanc superbe, le film bénéficie d’une caméra aussi légère que son protagoniste ailé. L’image virevolte, les plans sont vertigineux. Cette ouverture est, presque, en tous points semblable à celle des Ailes du désir.
Quelques différences sont notables cependant.
D’abord, l’ange qui tient la tête d’affiche, ici, c’est Cassiel (qui était déjà présent dans Les Ailes du désirs). Il est accompagné par Raphaela (Nastassja Kinski, qui retrouve Wenders pour la troisième fois, après Faux Mouvement et son rôle emblématique dans Paris, Texas).
Ensuite, l’Allemagne a changé. Le Mur de Berlin, près duquel Damiel s’était transformé en humain, est tombé. Symboliquement, un des premiers humains que Cassiel rencontre dans le film, c’est Mikhail Gorbatchev, emblème des changements qui ont touché l’Europe depuis la fin des années 80.
Comme Cassiel dans les premières images du film, l’Allemagne est à un carrefour. Le passé pour le moins mouvementé qu’a traversé le pays pendant ce vingtième siècle finissant est toujours présent ; les événements récents n’ont pas effacé l’histoire, d’autant plus que des personnes ayant participé au nazisme sont alors toujours vivantes. C’est le cas de Konrad, qui faisait office de chauffeur de dignitaires du Reich. Le passé sert toujours de toile de fond sans laquelle le présent ne peut pas se comprendre. Mais l’Allemagne enfin réunifiée est aussi tournée vers l’avenir. Symboliquement, le film présentera plusieurs personnages d’enfants. C’est d’ailleurs pour sauver un enfant qui chute d’un immeuble que Cassiel deviendra humain. Et les enfants resteront un fil rouge tout au long de Si loin, si proche.

Une autre différence majeure, c’est que la transformation en humain sera, dans un premier temps, une expérience douloureuse, voire dramatique. Les anges de Wenders ne connaissent pas les sensations humaines, le goût, l’odorat… Ils voient le monde en noir et blanc. Ils vivent par l’intermédiaire des humains dont ils lisent les pensées et découvrent les sentiments. Cassiel voulait connaître par lui-même toutes ces sensations, ces émotions. Et il est vrai que, avec son ami Damiel, l’ange des Ailes du désir devenu pizzaïolo, il va très vite goûter à de petites merveilles culinaires (et l’on voudrait alors être à la place de Cassiel découvrant pour la première fois le goût d’un bon café ou de belles olives). Mais l’expérience tourne vite au désastre lorsque Cassiel découvre le revers de la médaille : les humains ne connaissent pas les pensées, les sentiments, les émotions des autres. Si les anges sont naturellement tournés vers les autres, les humains ont plus tendance à se replier sur eux-mêmes.

“Personne ne comprend ce que ressent l’autre. Personne ne regarde l’autre dans le cœur.”

Devenu humain, Cassiel fait vite le constat d’une vacuité, voire d’une absurdité de l’existence, à moins qu’elle ne se mette au service des autres. Les humains sont coupés des préoccupations spirituelles, au point de ne plus même croire que des anges veillent sur eux. Et pourtant, ces anges sont bien là, ils écoutent nos peines.

“Vous, qu’on aime, vous nous imaginez si loin, alors qu’on est si proches.”

Tout en sachant cela, Cassiel va quand même faire l’expérience de la solitude et du sentiment d’abandon. Il croit ne plus pouvoir communiquer avec Raphaela, et cette absence crée en lui un immense vide. L’expérience humaine, c’est être coupé du monde spirituel, mais vivre quand même du mieux possible.
Et pourtant, les anges sont toujours là, juste à côté (c’est là le sens du titre). Le monde humain regorge de références aux anges : les statues ailées décorant la pizzeria de Damiel, les trapézistes voltigeant sans cesse… Comme la caméra, les personnages défient les lois de la pesanteur.

Film sur le temps, film sur le don de soi aux autres, film qui mise sur la confiance en l’humain envers et contre tout, Si loin si proche est une œuvre complexe, dense, offrant tout un réseau de lectures diverses. Wenders soigne les moindres détails, crée des ambiguïtés (qui est réellement le personnage interprété par Willem Dafoe ?) et des liens avec le reste de sa filmographie (Rüdiger Vogler reprend, pour l’énième fois, le rôle de Philip Winter, qu’il tenait déjà dans Alice dans les villes et Jusqu’au bout du monde, et qu’il tiendra encore plus tard dans le très beau et méconnu Lisbonne Story). Il nous propose un casting royal (Bruno Ganz, Lou Reed, Peter Falk, Horst Buchholz…) pour un film sans cesse surprenant, rebondissant (aussi bien dans les images que dans l’action).

Si loin, si proche : bande annonce

Si loin, si proche : bande annonce

Titre original : In weiter Ferne, so nah
Réalisation : Wim Wenders
Scénario : Wim Wenders, Ulrich Zieger, Richard Reitinger
Interprétation : Otto Sander (Cassiel/Karl Engel), Bruno Ganz (Damiel), Solveig Dommartin (Marion), Nastassja Kinski (Raphaela), Horst Buchholz (Tony Baker), Rüdiger Vogler (Philip Winter), Willem Dafoe (Emit Flesti)…
Photographie : Jürgen Jürges
Musique : Laurent Petitgand
Montage : Peter Przygodda
Production : Wim Wenders, Ulrich Felsberg
Sociétés de production : Tobis, Road Movies Filmproduktion
Société de distribution : BAC Films
Genre : drame
Date de sortie en France : 18 mai 1993
Durée : 146 minutes

Allemagne – 1993

La série Plus Belle La Vie est-elle forcément un plaisir coupable ?

Les séries qu’on a appris à aimer tout petit ne sont pas toujours les meilleures. Avec ces œuvres enracinées dans notre esprit depuis toujours, nous perdons la capacité de critiquer de manière objective ces bouts de notre enfance qu’on ne pourra jamais détester. Pourtant, n’est-ce pas aussi la meilleure arme pour lutter contre tout élitisme cinéphile et critiques méprisantes vis-à-vis des œuvres grand public et populaires ? Plus Belle La Vie, feuilleton ultra-populaire depuis plus d’une quinzaine d’années, réunit à la fois des fidèles de tous âges mais aussi les plus vifs jugements et déconsidérations d’une partie des Français. Plongée dans une série qui a  bien plus à raconter qu’on ne pourrait le croire.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut le dire : l’auteur est coupable. Oui coupable de regarder Plus Belle La Vie depuis ses sept ans. Tout ayant commencé un soir avec sa grand-mère alors qu’elle regardait le feuilleton diffusé France 3. Dès lors, une addiction pire que le drogue ou le sucre : il faut être posté chaque jour après 20h pour suivre l’aventure des habitants du Mistral. Car pour ceux qui ne le savent pas, Plus Belle La Vie se déroule au jour le jour. Quand il est le 8 janvier pour le spectateur, alors c’est aussi le cas pour les personnages. Un rythme fascinant qui permet une identification complète à l’univers de la série. Par exemple, le lendemain de l’élection présidentielle de 2012, les personnages discutaient de l’arrivée de François Hollande comme chef de l’état. Au cas où, une séquence avec un Nicolas Sarkozy gagnant avait été tournée. Mais pour tous ceux qui ignorent le pitch de la série, on vous guide un peu. Depuis août 2004, Plus Belle La Vie raconte la vie des habitants d’un quartier fictif de Marseille.  Au départ trop près du réel et sans artifices, la série va trouver son succès dans un mélange d’intrigues comiques, de société et mélodramatiques. Et là tout y va : meurtres, trafics de drogues, attentats, kidnapping, etc.. L’auteur de ces lignes avoue même avoir appris avant même ses dix ans ce qu’est une passe de prostituée ou une descente de flics en regardant le feuilleton. Les malheureux habitants du quartier vivent en une saison ce que James Bond et Ethan Hunt n’ont pas eu le temps de vivre dans leurs immenses sagas d’espionnage. Mais je vous rassure, on s’y habitue. Vous l’avez compris, la série se passe donc en temps réel et fonctionne sur une narration continue qui facilite l’addiction. Les intrigues grandiloquentes se déroulent sur plusieurs semaines, voire mois. Abandonner en cours de route devient alors presque impossible : comment continuer à vivre alors que les personnages continuent eux aussi leur vie en parallèle ? Intégré à notre quotidien, le visionnage se fait machinalement. On cligne des yeux et hop : voilà depuis toujours que la série fait partie de nous. Mais Plus Belle La Vie réunit-elle près de quatre millions de téléspectateurs tous les soirs, juste parce qu’elle est addictive ?  Si on pose la question, c’est que c’est non ! Dans le paysage audiovisuel français, la série fait office de miracle. De par sa longévité, l’adhésion du public et sa notoriété.

Une série proche de l’actualité

Employant une centaine de personnes, la série suit une mécanique bien huilée et fascinante. La production se fait à un rythme industriel : en une semaine, 85 séquences sont à écrire. En cinq jours, elles doivent être tournées. Dans un article de l’Express, Philippe Carrese l’un des réalisateurs dit : « On est tous conscients de ce que l’on fait. Ce n’est pas Le Roi Lear, mais un programme populaire de flux. Et pour y arriver, il faut mettre en place un processus industriel à l’intérieur duquel il y a suffisamment de liberté pour faire vivre le feuilleton. » Et c’est cette logique de production qui caractérise les plus gros défauts de la série. Les incohérences scénaristiques font se hisser les poils du spectateur assidu, le jeu d’acteur est parfois approximatif dans des scènes qu’on comprend tournées à la va-vite, la mise en scène ne dépasse jamais son ambition feuilletonesque. « Ce n’est pas du Shakespeare, mais le texte a son poids, souligne-t-il. Ici, personne n’a le temps d’avoir des caprices. Vie monastique de rigueur. L’idiot est un mauvais acteur. » déclare Richard Guedj, directeur d’acteurs sur le tournage. Ce sont ces défauts qui frustreront n’importe quel néophyte qui zappe sur France 3 et tombe au milieu du programme. Mais l’adhésion à la série se fait sur la longueur. Les prime proposent des « films » Plus Belle La Vie plusieurs fois par an et démontrent une plus grande exigence de production et de qualité. Le critique méprisant voudra dire du public qu’il n’est que stupide et gourmand de ce que la télé lui donne. Pourtant, rarement feuilleton populaire réunit autant de tranches d’âge et de publics différents. Les spectateurs assidus sont les premiers à critiquer les défauts de la série. Preuve en est sur tous les forums dédiés à Plus Belle La Vie, où les internautes n’hésitent pas à relever les incohérences ou les faiblesses du programme. Alors que réussit tant la série que beaucoup ont tenté de copier ? Il faut d’abord s’intéresser à ce qu’elles racontent. En dehors de son caractère addictif qui mime le quotidien des spectateurs, la série n’hésite pas à aborder les sujets de société. Une démarche rare et précieuse là où de nombreux programmes populaires sont trop timides pour aborder les sujets clivants de peur de froisser les publics moins progressistes. Plus Belle La vie n’en a pas peur. Par exemple, il s’agit de la première oeuvre française à avoir représenté un mariage homosexuel. Tous les sujets d’actualité sont traités : le racisme, le harcèlement sexuel, l’immigration, la transidentité, l’avortement, la religion, etc.. La série comptabilise des couples homosexuels, des mères seules, des hommes et femmes de tous âges, ethnies et religions, des petits bourgeois et des familles précaires. Sur le plan des métiers, on retrouve des policiers, des journalistes, des infirmiers, des chômeurs, des avocats, des serveurs.. La série est exemplaire dans sa diversité et propose à chacun des intrigues ou des personnages auxquels il peut s’identifier. De plus, cette volonté de diversité et d’actualité  joue un rôle important dans l’évolution des mœurs.  Sur le site du Huffington Post, l’historien Jean-Yves le Naour, disait que le feuilleton a « contribué à la banalisation de l’homosexualité ». « Alors que l’homosexualité véhicule encore énormément de clichés et de préjugés, cette série a montré que les homosexuels sont des gens comme les autres. Le personnage de Thomas Marci a ses problèmes de couple comme tout le monde, et il a connu trois relations stables ». En 2012, une étude intitulée La dimension politique de la série Plus belle la vie. Mixophilie, problématiques citoyennes et débats socioculturels dans une production télévisuelle de service public s’est attaquée au sujet.  Céline Bryon-Porter écrit :   » La « réalité diégétique » (Souriau, 1990) tend à se confondre avec la « réalité filmophanique », au point d’engendrer une certaine confusion entre la fiction et le réel, apte à faciliter la construction de représentations symboliques chez les téléspectateurs. Le rôle que peuvent jouer les séries télévisées dans la construction des représentations ne paraît plus devoir être prouvé, depuis que des chercheurs ont montré, à partir de leurs enquêtes, que les héros fictifs des séries policières possèdent une véritable influence sur l’image que l’opinion publique possède de la profession (Chalvon-Demersay, 2004 ; Le Saulnier, 2011).  » Cette approche du réel est d’ailleurs aussi contestée par l’autrice de l’étude : « Faut-il aller jusqu’à craindre le pouvoir potentiellement manipulatoire de la série ? L’espace public fictionnel proposé par Plus belle la vie, malgré son apparent désir de neutralité, exprimé par des contenus dialogiques du type thèse/antithèse, argumentation/contre-argumentation, pourrait avoir pour finalité d’influencer l’opinion publique sur certains sujets de société par le choix qui est fait, au plan scénaristique, quant à l’issue finale d’un débat ou d’une situation. »

Par cette position singulière dans l’espace sériel français, Plus Belle la Vie se place sur un créneau unique qui la différencie des autres productions à priori similaires. Dans la série se déroule un univers parallèle au nôtre, où les personnages vivent au même rythme que nous. Dès lors, le visionnage pour un habitué et un néophyte n’est pas le même. L’un verra des gens qu’il connaît depuis des années, qu’il a appris à croire comme de véritables personnes (la majorité des acteurs fait un travail admirable) en dépit des ficelles scénaristiques et des performances parfois hors-sol. Tandis que l’autre ne verra que des acteurs dans des scènes qu’il jugera approximatives ou clichés. Les deux approches semblent irréconciliables. Mais Plus Belle La Vie n’a pas à être considérée comme un plaisir coupable. N’en déplaise aux élitistes et méprisants. La série doit-être elle exempte de critiques ? Bien sûr que non, et il n’est pas obligé de suivre la série tous les jours pendant dix ans pour émettre un jugement. Mais peut-être l’exemple de Plus Belle La Vie doit nous apprendre à être plus bienveillants et moins hâtifs dans les critiques qu’on peut émettre sur des œuvres populaires. Surtout celles que nous n’avons pas pris le temps de regarder. Elles ne doivent pas être condamnées au nom d’une intelligence artistique suprême. Il ne s’agit pas de rentrer dans un relativisme extrême de l’ordre du non mais si ça plait c’est qui ce compte, mais de faire preuve de plus de curiosité et d’ouverture d’esprit. Si ça plait, c’est pas ce qui compte, si ça plait, c’est que ça raconte quelque chose de nous. La cinéphilie et l’amour du cinéma ne sauraient se voir annulés à cause de l’affection pour un feuilleton populaire. Les séries bancales qu’on regarde depuis le jeune âge, les plaisirs qui ne doivent avoir rien de coupable disent autant sur nous que les chefs d’oeuvre cannois qu’on adore plébisciter. L’enseignement que nous donne Plus Belle La Vie, c’est qu’il y a des œuvres qui peuvent nous suivre depuis toujours et qu’en dépit de faiblesses objectives nous survivent. Elles font partie de nous. Elles nous racontent. Et de cela, il ne faut jamais avoir honte.

 

Les Mutinés du Téméraire, de Lewis Gilbert

En 1962, Lewis Gilbert, surtout connu pour ses trois James Bond,  réalise Les Mutinés du Téméraire, un film d’aventure maritime dans la plus pure tradition du genre. Le film raconte l’histoire véridique d’une mutinerie sur un navire de la Royal Navy. Avec, dans les rôles principaux deux grands acteurs : Alec Guinness et Dirk Bogarde. Un chef d’œuvre du genre réédité pour la première fois en Blu-ray et haute définition par Rimini éditions. 

Une mutinerie historique

Les Mutinés du Téméraire peut d’abord se regarder comme un film politique. Au cours de l’année 1797, las des salaires misérables, de la nourriture infecte et des brimades en tous genres, des marins de la Royal Navy ont patiemment organisé les conditions d’un soulèvement général. Leur objectif : faire entendre un certain nombre de revendications et le moment venu les imposer par la force. Une mutinerie qui est restée inscrite dans l’imaginaire collectif des Anglais. Pour l’anecdote, le Dernier Voyage du Téméraire, tableau de Turner exposé à Londres, est un des plus appréciés des Britanniques (on l’aperçoit Ici dans le Skyfall de Sam Mendes). Le processus révolutionnaire raconté dans le film, de même que dans les Révoltés du Bounty sorti à la même période, trouve aussi un écho dans la colère sociale des années 1960.

Hardi les gars, vire au guindeau !

« Ferlez les huniers ! » « Voile par hanche tribord ! » « Branle-bas de combat ! » Le film, très précis dans la description  des manœuvres qui émaillent la vie à bord permet une véritable immersion du spectateur. Coté péripéties, les batailles navales sont de petits bijoux d’authenticité avec canonnades à foison, abordages en bonne et due forme et baston générale sur le pont. On notera en passant le patriotisme du film glorifiant la Royal Navy tout en fustigeant les Français. Mais c’est de bonne guerre. Lewis Gilbert qui s’était illustré deux ans plus tôt dans Coulez le Bismark  confirme ici sa qualité de grand technicien en matière d’affrontement maritime. Des scènes de combats somptueuses mises en valeur par le format en cinémascope et un accompagnement symphonique empreint d’un certain lyrisme.

Good Guinness vs bad Bogarde

Pour renforcer la dramaturgie du fait historique, le scénariste a construit son intrigue autour de la rivalité entre deux personnages fictifs diamétralement opposés : la bienveillance du capitaine Crawford incarné par un Alec Guinness tout en bonhomie patriarcale face à l’intransigeance et au sadisme du jeune lieutenant Scott-Padget (Dirk Bogarde). Le premier déplorant avec force courtoisie la propension du second à humilier et faire fouetter les marins qui lui déplaisent. Une partie d’échecs psychologique qui trouve son pendant côté mutins où s’affrontent partisans de la non-violence et marins revanchards couteau entre les dents.

Un film d’aventure qui mérite d’être redécouvert.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : H.M.S. Defiant
  • Titre français : Les Mutinés du Téméraire
  • Titre américain : Damn the Defiant!
  • Réalisation : Lewis Gilbert
  • Scénario : Nigel Kneale, Edmund H. North d’après le roman Mutiny de Frank Tilsley
  • Direction artistique : Arthur Lawson
  • Costumes : Jean Fairlie
  • Photographie : Christopher Challis
  • Son : H.L. Bird, Red Law
  • Musique : Clifton Parker
  • Production : John Bradbourne
  • Production associée : Douglas Peirce
  • Société de production : Columbia Pictures, G.W Films
  • Société de distribution : Columbia Pictures
  • Pays d’origine : Royaume-Uni
  • Langue originale = anglais
  • Format : couleur – 35mm – 2,33:1 (CinemaScope)  — son Mono (Westrex Recording System)
  • Genre : Film d’aventure maritime
  • Durée : 101 minutes
  • Date de sortie : 1962

Contenu :

  • Version Haute Définition en DVD ou Blu-ray
  • Bonus : interview de Agnès Blandeau, maîtresse de conférences à l’université de Nantes (20 min)

 

 

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4

Hommage à Philippe Pallin, homme, cinéphile et auteur estimé

Je n’ai jamais eu le plaisir de rencontrer physiquement Philippe Pallin. Il n’était pour moi « que » pphf, un cinéphile érudit avec qui j’interagissais de temps à autre sur Sens Critique. On se lisait régulièrement, on s’interpellait parfois, on entretenait des rapports cordiaux et constructifs. J’ai appris avec regret sa maladie, puis son décès, à travers les textes bouleversants de son fils François.

J’ai fouillé dans mes souvenirs pour savoir quel a été notre dernier échange. Il me semble qu’il portait sur une recension que j’avais consacrée au livre d’Alain Korkos et Florence Arié, Filmer la légende. Philippe saluait alors l’idée de fonder la retranscription de l’histoire d’une nation sur une étude comparée de ses films. C’est à la fois anecdotique et important. Car le cinéma était notre passion commune et c’est à travers lui que nous nous retrouvions ponctuellement.

J’ai encore le souvenir de plusieurs de ses critiques passionnées et étayées, sur Orange mécanique, 1984 ou Network. Sens Critique a sans conteste perdu l’une de ses plumes les plus affutées et moi, l’un des « éclaireurs » dont j’admirais l’acuité du regard et la capacité de verbaliser le septième art. Philippe nous a quittés, mais il laisse derrière lui une œuvre littéraire de grande qualité.

J’ai eu l’opportunité de parcourir le premier tome de son Histoire du cinéma français, coécrite par Denis Zorgniotti. On y trouve, de sa plume, une évocation de Sous les toits de Paris de René Clair, premier film français parlant notable, un portrait inspiré d’Albert Préjean, « l’homme de la France de la reconstruction, des années folles, de l’espérance », un autre concis et remarquable de Jean Gabin, « l’incarnation du réalisme poétique », ou encore, précisément, un dossier sur ce courant célèbre et quelque peu fourre-tout incarné notamment par le prolifique Julien Duvivier.

Nous déplorons aujourd’hui collégialement la disparition d’un cinéphile et critique estimé. Mais nous vous invitons aussi, si vous le désirez, à soutenir LettMotif dans l’édition d’Une histoire du cinéma français, un projet encyclopédique qui a longtemps occupé Philippe : https://fr.ulule.com/histoire-cinema-francais/

Nous garderons le souvenir d’un homme affable, fasciné par le septième art et prompt à en décrypter les codes dans des textes passionnants. Que chacun soit aujourd’hui en mesure de les découvrir, c’est tout ce qu’on peut lui souhaiter…

Jonathan Fanara

 

 

Pour moi, Philippe Pallin, c’est pphf (son pseudo, son avatar, ses critiques, etc.) sur le site Sens Critique, où nous étions éclaireurs/abonnés depuis de nombreuses années, pour des échanges enrichissants. Sur le site, le passionné pphf a fait profiter de ses connaissances au-delà du cercle familial (on sait la complicité entretenue avec son fils). Et puis, en plein confinement, j’ai eu son numéro de téléphone par une connaissance commune qui, à juste titre, s’inquiétait de son état de santé. C’est ainsi que je l’ai appelé un après-midi, alors qu’il était hospitalisé, ce qui nous a permis d’échanger sur nos passions. Il m’a expliqué son parcours, sa maladie (sans s’étendre) et son projet éditorial qui lui tenait particulièrement à cœur. De mon côté, je lui ai dit qu’un des points que j’apprécie avec les écrits accumulés sur Sens Critique, c’est qu’en lisant régulièrement les productions des uns et des autres, on se fait une idée de leur personnalité et de leur vécu, d’après ce qu’ils racontent, leur façon de s’exprimer, etc. À mon avis, sur Sens Critique, Philippe Pallin avait trouvé un espace intéressant mais pas tout à fait adapté à sa personnalité. En effet, sur un film qu’il connaissait bien, il avait énormément à dire, peut-être trop par rapport à ce que la moyenne peut attendre. Avec cette encyclopédie, Philippe Pallin trouve enfin un espace à sa dimension. Si l’homme nous a malheureusement quittés, ses écrits restent et je suis fier d’avoir modestement contribué à la réalisation de ce projet.

Laurent Gallard

 

Philippe Pallin-hommage2

« Un anarchiste », crypto-esclavagisme en zone insulaire

Sans volonté ni méninges, point de salut. « Crocodile », le personnage principal d’Un anarchiste, ne le sait que trop bien. Joseph Conrad va le malmener – et battre en brèche les mouvements anarchistes à travers lui.

« Crocodile » n’a pas de bol. Après quelques gorgeons trop capiteux, pris d’ivresse, il se met à clamer fièrement des propos séditieux, anarchistes, qui le conduisent directement au cachot. À peine sa liberté recouvrée, son ancien employeur lui claque la porte au museau, tandis que des « compagnons » libertaires de circonstance prennent la décision, apparemment irrévocable, de le prendre sous leurs ailes trop protectrices. Ces nouveaux acolytes ont beau se montrer bedonnants de principes, ils se distinguent avant tout par des vols en série, des tirades scatologiques contre les capitalistes et une sorte de contrôle prudentiel sur leurs recrues les plus récentes, chose pourtant peu en phase avec leur soif inentamée de liberté. Trop lâche pour prendre la tangente, aussi dévitalisé qu’un vieux canasson, « Crocodile », jeune ouvrier parisien de son état, participe malgré lui à un braquage de banque qui tourne mal. À nouveau contraint de ronger l’os pénitentiaire, il profite d’une mutinerie pour se soustraire à la vigilance des gardes et prendre la mer. En fuite, le sourire fané et l’esprit en maraude, il échoue finalement sur une île indéterminée, prisonnier de son passé, néo-esclave d’un « hangar plein d’outils et de ferraille », c’est-à-dire mécanicien sur un petit vapeur, sans salaire ni perspectives, avec l’impossibilité de décamper en raison d’une réputation peu flatteuse, tenace, d’« anarchiste de Barcelone » exotique et légèrement fêlé.

Ce que Joseph Conrad dévoile par flashbacks, quelque part entre le Crainquebille d’Anatole France et L’Île du docteur Moreau d’Herbert George Wells, c’est la désintégration progressive d’un individu socialement intégré, un ouvrier français transformé au gré des circonstances en anarchiste de pacotille, juste bon à singer et ventriloquer, sans le début de la plus petite des convictions, mais avec la peur au ventre. Pris dans la mare boueuse des mouvements libertaires, là où les problèmes se présentent en foule, il doit tuer pour survivre, accepter la servitude pour échapper aux barreaux, consentir et imiter sous peine de disparaître. Des années après les théories socialo-anarchistes de Mikhaïl Bakounine et Pierre Kropotkine, Joseph Conrad se livre à une vision cruelle et désenchantée de ces mouvements révolutionnaires promouvant souvent le désordre plutôt que la liberté, les maux plus que les solutions. Pour lever le lièvre libertaire, l’auteur britannique tire parti des mésaventures d’un ouvrier ayant « le coeur chaud et la tête faible », portant « en lui les contradictions les plus amères et les conflits les plus meurtriers ». Un « Crocodile » qui finit entre les crocs putrides et incisifs d’un vil exploitant, dépourvu de scrupules et d’humanité, pire encore que ceux qu’il vilipendait jadis. Quand le sort s’acharne…

Un anarchiste, Joseph Conrad.
Fayard, janvier 2013, 64 pages.

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3.5

Remember Pearl Harbor : Pin-up 1 par Yann et Berthet

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Avec le désastre de Pearl Harbor (7 décembre 1941), l’orgueil américain a pris un coup. Pour riposter, de nombreux jeunes en âge de combattre s’engagent. Parmi eux, Joe, l’amoureux de Dottie, jolie rousse aux yeux verts.

Encore très jeune, Dottie (diminutif de Dorothy) se désole de voir Joe partir pour combattre dans le Pacifique. Un peu idéaliste et sentimentale, elle guette avec ferveur ses courriers. L’album alterne les passages centrés sur Dottie et ceux centrés sur Joe qui combat à l’autre bout du monde.

Dottie cherche sa voie

Dottie est hébergée par son amie Talullah qui l’incite à venir travailler comme elle dans un cabaret, le Yoyo club où elle joue les entraineuses. Bien que méfiante, Dottie finit par la rejoindre. Là, elle fait la connaissance de Milton, un dessinateur de strips mettant en scène des militaires dans le Pacifique et une jeune femme nommée Poison Ivy. Milton lui demande de poser comme modèle, ce qu’elle finit par accepter. Dottie va devenir le modèle de Poison Ivy (on a droit à quelques exemples du strip, exemple inattendu de métafiction). Un jeu étonnant s’engage, car Dottie s’est fait tatouer RPH sur l’épaule à l’image de ce que Joe lui a montré au moment de partir. Il lui a présenté cela comme un secret. Or, en posant, Dottie expose ce tatouage que Milton reproduit, très excité. Or, Joe lit les strips et reconnaît ce tatouage (signifiant Remember Pearl Harbor), doutant ainsi de la fidélité de Dottie. A signaler d’emblée que le personnage de Poison Ivy intéresse les auteurs, car il a inspiré une autre série, parallèle à celle-ci.

Des détails bien vus

Le tatouage est parfaitement plausible, à tel point qu’en faire un secret entre Dottie et Joe me paraît un point faible de l’histoire. Par contre, faire poser Dottie pour un « habillage » de carlingue d’avion correspond parfaitement à ce qui s’est pratiqué, pour l’esthétique et comme porte-bonheur. Comme quoi le scénariste Yann brode des histoires à partir de détails très bien vus (ses connaissances se sentent). On note par exemple que Joe croise à l’occasion un certain John F. Kennedy, ce qui est tout à fait plausible. Dottie ne manque pas de caractère et au fil de l’intrigue elle s’affirme (avec le succès).

Les dessous… de l’album

Ce qu’on voit du côté de Joe n’est pas toujours aussi convainquant, malgré de nombreux détails intéressants. Ainsi, les dessins de Berthet sont de bonne facture (des avions, des visages, des lieux, notamment), avec un bon sens de la composition (l’organisation des planches dénote une belle complicité entre le scénariste et le dessinateur), ce qui est remarquable, sachant qu’il s’agit du premier album d’une série qui, finalement, en comporte dix. Bien léchés, les dessins sont mis en valeur par les couleurs signées Topaze. L’album ne faisant que 44 planches, il paraît logique qu’il manque un peu d’épaisseur. De nombreux points seront développés au fil d’une série qui présentera de nombreux rebondissements et explorera différents milieux. Détail appréciable, l’album ne manque pas d’humour. Bien entendu, le titre est à la hauteur du contenu, avec quelques jolies filles pour agrémenter l’histoire. Mais, ces jolies filles ne sont pas qu’un habile prétexte, puisque l’intelligence du scénario est bien mise en valeur par le travail collaboratif des auteurs. Une réussite qui incite à découvrir la série.

Remember Pearl Harbor, Yann/Berthet/Topaze

Dargaud, septembre 1994, 46 pages

 

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