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La série Plus Belle La Vie est-elle forcément un plaisir coupable ?

Les séries qu’on a appris à aimer tout petit ne sont pas toujours les meilleures. Avec ces œuvres enracinées dans notre esprit depuis toujours, nous perdons la capacité de critiquer de manière objective ces bouts de notre enfance qu’on ne pourra jamais détester. Pourtant, n’est-ce pas aussi la meilleure arme pour lutter contre tout élitisme cinéphile et critiques méprisantes vis-à-vis des œuvres grand public et populaires ? Plus Belle La Vie, feuilleton ultra-populaire depuis plus d’une quinzaine d’années, réunit à la fois des fidèles de tous âges mais aussi les plus vifs jugements et déconsidérations d’une partie des Français. Plongée dans une série qui a  bien plus à raconter qu’on ne pourrait le croire.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut le dire : l’auteur est coupable. Oui coupable de regarder Plus Belle La Vie depuis ses sept ans. Tout ayant commencé un soir avec sa grand-mère alors qu’elle regardait le feuilleton diffusé France 3. Dès lors, une addiction pire que le drogue ou le sucre : il faut être posté chaque jour après 20h pour suivre l’aventure des habitants du Mistral. Car pour ceux qui ne le savent pas, Plus Belle La Vie se déroule au jour le jour. Quand il est le 8 janvier pour le spectateur, alors c’est aussi le cas pour les personnages. Un rythme fascinant qui permet une identification complète à l’univers de la série. Par exemple, le lendemain de l’élection présidentielle de 2012, les personnages discutaient de l’arrivée de François Hollande comme chef de l’état. Au cas où, une séquence avec un Nicolas Sarkozy gagnant avait été tournée. Mais pour tous ceux qui ignorent le pitch de la série, on vous guide un peu. Depuis août 2004, Plus Belle La Vie raconte la vie des habitants d’un quartier fictif de Marseille.  Au départ trop près du réel et sans artifices, la série va trouver son succès dans un mélange d’intrigues comiques, de société et mélodramatiques. Et là tout y va : meurtres, trafics de drogues, attentats, kidnapping, etc.. L’auteur de ces lignes avoue même avoir appris avant même ses dix ans ce qu’est une passe de prostituée ou une descente de flics en regardant le feuilleton. Les malheureux habitants du quartier vivent en une saison ce que James Bond et Ethan Hunt n’ont pas eu le temps de vivre dans leurs immenses sagas d’espionnage. Mais je vous rassure, on s’y habitue. Vous l’avez compris, la série se passe donc en temps réel et fonctionne sur une narration continue qui facilite l’addiction. Les intrigues grandiloquentes se déroulent sur plusieurs semaines, voire mois. Abandonner en cours de route devient alors presque impossible : comment continuer à vivre alors que les personnages continuent eux aussi leur vie en parallèle ? Intégré à notre quotidien, le visionnage se fait machinalement. On cligne des yeux et hop : voilà depuis toujours que la série fait partie de nous. Mais Plus Belle La Vie réunit-elle près de quatre millions de téléspectateurs tous les soirs, juste parce qu’elle est addictive ?  Si on pose la question, c’est que c’est non ! Dans le paysage audiovisuel français, la série fait office de miracle. De par sa longévité, l’adhésion du public et sa notoriété.

Une série proche de l’actualité

Employant une centaine de personnes, la série suit une mécanique bien huilée et fascinante. La production se fait à un rythme industriel : en une semaine, 85 séquences sont à écrire. En cinq jours, elles doivent être tournées. Dans un article de l’Express, Philippe Carrese l’un des réalisateurs dit : « On est tous conscients de ce que l’on fait. Ce n’est pas Le Roi Lear, mais un programme populaire de flux. Et pour y arriver, il faut mettre en place un processus industriel à l’intérieur duquel il y a suffisamment de liberté pour faire vivre le feuilleton. » Et c’est cette logique de production qui caractérise les plus gros défauts de la série. Les incohérences scénaristiques font se hisser les poils du spectateur assidu, le jeu d’acteur est parfois approximatif dans des scènes qu’on comprend tournées à la va-vite, la mise en scène ne dépasse jamais son ambition feuilletonesque. « Ce n’est pas du Shakespeare, mais le texte a son poids, souligne-t-il. Ici, personne n’a le temps d’avoir des caprices. Vie monastique de rigueur. L’idiot est un mauvais acteur. » déclare Richard Guedj, directeur d’acteurs sur le tournage. Ce sont ces défauts qui frustreront n’importe quel néophyte qui zappe sur France 3 et tombe au milieu du programme. Mais l’adhésion à la série se fait sur la longueur. Les prime proposent des « films » Plus Belle La Vie plusieurs fois par an et démontrent une plus grande exigence de production et de qualité. Le critique méprisant voudra dire du public qu’il n’est que stupide et gourmand de ce que la télé lui donne. Pourtant, rarement feuilleton populaire réunit autant de tranches d’âge et de publics différents. Les spectateurs assidus sont les premiers à critiquer les défauts de la série. Preuve en est sur tous les forums dédiés à Plus Belle La Vie, où les internautes n’hésitent pas à relever les incohérences ou les faiblesses du programme. Alors que réussit tant la série que beaucoup ont tenté de copier ? Il faut d’abord s’intéresser à ce qu’elles racontent. En dehors de son caractère addictif qui mime le quotidien des spectateurs, la série n’hésite pas à aborder les sujets de société. Une démarche rare et précieuse là où de nombreux programmes populaires sont trop timides pour aborder les sujets clivants de peur de froisser les publics moins progressistes. Plus Belle La vie n’en a pas peur. Par exemple, il s’agit de la première oeuvre française à avoir représenté un mariage homosexuel. Tous les sujets d’actualité sont traités : le racisme, le harcèlement sexuel, l’immigration, la transidentité, l’avortement, la religion, etc.. La série comptabilise des couples homosexuels, des mères seules, des hommes et femmes de tous âges, ethnies et religions, des petits bourgeois et des familles précaires. Sur le plan des métiers, on retrouve des policiers, des journalistes, des infirmiers, des chômeurs, des avocats, des serveurs.. La série est exemplaire dans sa diversité et propose à chacun des intrigues ou des personnages auxquels il peut s’identifier. De plus, cette volonté de diversité et d’actualité  joue un rôle important dans l’évolution des mœurs.  Sur le site du Huffington Post, l’historien Jean-Yves le Naour, disait que le feuilleton a « contribué à la banalisation de l’homosexualité ». « Alors que l’homosexualité véhicule encore énormément de clichés et de préjugés, cette série a montré que les homosexuels sont des gens comme les autres. Le personnage de Thomas Marci a ses problèmes de couple comme tout le monde, et il a connu trois relations stables ». En 2012, une étude intitulée La dimension politique de la série Plus belle la vie. Mixophilie, problématiques citoyennes et débats socioculturels dans une production télévisuelle de service public s’est attaquée au sujet.  Céline Bryon-Porter écrit :   » La « réalité diégétique » (Souriau, 1990) tend à se confondre avec la « réalité filmophanique », au point d’engendrer une certaine confusion entre la fiction et le réel, apte à faciliter la construction de représentations symboliques chez les téléspectateurs. Le rôle que peuvent jouer les séries télévisées dans la construction des représentations ne paraît plus devoir être prouvé, depuis que des chercheurs ont montré, à partir de leurs enquêtes, que les héros fictifs des séries policières possèdent une véritable influence sur l’image que l’opinion publique possède de la profession (Chalvon-Demersay, 2004 ; Le Saulnier, 2011).  » Cette approche du réel est d’ailleurs aussi contestée par l’autrice de l’étude : « Faut-il aller jusqu’à craindre le pouvoir potentiellement manipulatoire de la série ? L’espace public fictionnel proposé par Plus belle la vie, malgré son apparent désir de neutralité, exprimé par des contenus dialogiques du type thèse/antithèse, argumentation/contre-argumentation, pourrait avoir pour finalité d’influencer l’opinion publique sur certains sujets de société par le choix qui est fait, au plan scénaristique, quant à l’issue finale d’un débat ou d’une situation. »

Par cette position singulière dans l’espace sériel français, Plus Belle la Vie se place sur un créneau unique qui la différencie des autres productions à priori similaires. Dans la série se déroule un univers parallèle au nôtre, où les personnages vivent au même rythme que nous. Dès lors, le visionnage pour un habitué et un néophyte n’est pas le même. L’un verra des gens qu’il connaît depuis des années, qu’il a appris à croire comme de véritables personnes (la majorité des acteurs fait un travail admirable) en dépit des ficelles scénaristiques et des performances parfois hors-sol. Tandis que l’autre ne verra que des acteurs dans des scènes qu’il jugera approximatives ou clichés. Les deux approches semblent irréconciliables. Mais Plus Belle La Vie n’a pas à être considérée comme un plaisir coupable. N’en déplaise aux élitistes et méprisants. La série doit-être elle exempte de critiques ? Bien sûr que non, et il n’est pas obligé de suivre la série tous les jours pendant dix ans pour émettre un jugement. Mais peut-être l’exemple de Plus Belle La Vie doit nous apprendre à être plus bienveillants et moins hâtifs dans les critiques qu’on peut émettre sur des œuvres populaires. Surtout celles que nous n’avons pas pris le temps de regarder. Elles ne doivent pas être condamnées au nom d’une intelligence artistique suprême. Il ne s’agit pas de rentrer dans un relativisme extrême de l’ordre du non mais si ça plait c’est qui ce compte, mais de faire preuve de plus de curiosité et d’ouverture d’esprit. Si ça plait, c’est pas ce qui compte, si ça plait, c’est que ça raconte quelque chose de nous. La cinéphilie et l’amour du cinéma ne sauraient se voir annulés à cause de l’affection pour un feuilleton populaire. Les séries bancales qu’on regarde depuis le jeune âge, les plaisirs qui ne doivent avoir rien de coupable disent autant sur nous que les chefs d’oeuvre cannois qu’on adore plébisciter. L’enseignement que nous donne Plus Belle La Vie, c’est qu’il y a des œuvres qui peuvent nous suivre depuis toujours et qu’en dépit de faiblesses objectives nous survivent. Elles font partie de nous. Elles nous racontent. Et de cela, il ne faut jamais avoir honte.

 

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