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Les Compagnons de la marguerite et la société libérée vue par Jean-Pierre Mocky

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Les Compagnons de la marguerite est un beau représentant du cinéma de Jean-Pierre Mocky, dans lequel s’expriment les idées politiques de l’auteur.

Le cinéma de Jean-Pierre Mocky est souvent qualifié d’anarchiste. Le réalisateur a construit une filmographie qui lui ressemble, une œuvre d’une grande cohérence, très marquée par les choix politiques du cinéaste. Que ce soit dans ses films noirs ou dans ses comédies, Jean-Pierre Mocky s’attaque, parfois brutalement, parfois avec un humour ravageur, aux fondements de la société bourgeoise française. Ne prenant jamais de posture quelconque, Mocky crée une œuvre d’une sincérité absolue.
Tout au long d’une carrière qui s’est étendue sur des décennies, les cibles de Mocky restent les mêmes : ce sont les piliers de la société bourgeoise, qu’ils soient institutionnels (police, administration, religion) ou philosophiques (la fameuse “morale bourgeoise”). Ses personnages montrent les failles de la société, mettent à jour ses injustices, exploitent ses zones d’ombre, ou simplement se rebellent contre une vie enfermée, emprisonnée dans des principes restreints. Qu’il le fasse par la révolte armée (Solo, L’Albatros, Piège à cons), par l’utilisation des faiblesses du système social ou par simple envie de provoquer, les protagonistes des films de Mocky sont des personnages excédés qui passent à l’action pour changer le monde.
Matouzec (Claude Rich), protagoniste des Compagnons de la marguerite, en est un bel exemple. Fonctionnaire travaillant à la Bibliothèque nationale, il mène une vie conjugale absolument insupportable. Sa femme n’a, visiblement, aucune notion de ce qu’est un couple : elle passe toute sa journée devant la télévision, quel que soit le programme, n’admettant pas le moindre bruit, a fortiori pas la moindre discussion ; quant au soir, à peine couchée, elle s’endort immédiatement. En gros, le brave Matouzec n’a pas de vie de couple. D’où cette idée qui, comme toutes les grandes idées, est venue par accident : falsifier les registres de mariage dans les mairies, pour “libérer” les époux qui s’estiment mal mariés ou faire des échanges de conjoints entre adultes consentants.
La comédie qui en découle, et qui prend la forme d’une course-poursuite rythmée et hilarante avec la police, ne doit pas masquer la vision politique qui découle de cette proposition. Il s’agit ici de se libérer du carcan d’une société où chaque fait et geste doit être approuvé par l’administration. Mocky prône une liberté absolue des citoyens, en les libérant de tout ce qui peut compromettre leur développement. Matouzec dira :

“Les fourmis meurent si elles ne respectent pas les lois de la fourmilière. Mais, nous ne sommes pas des fourmis.”

Le détournement des lois permet ainsi de réparer des injustices ou des erreurs. Matouzec rencontre ainsi un noble ayant trois enfants ; cependant, seul le premier pourra hériter de sa fortune, les deux autres étant nés d’une autre union, dite “illégitime”. Pourtant, il aime ces trois enfants du même amour, ainsi que les deux femmes avec lesquelles il a vécu. Plus tard, Matouzec rencontre aussi un personnage vivant en dehors de la société, avec plusieurs maîtresses, qui lui dira qu’“il n’y a pas besoin de mariage pour rendre les femmes respectables”.
Le protagoniste entame donc tout un processus de libération de personnages pris dans des situations absurdes à cause de lois trop contraignantes, qui offrent une vision trop étriquée de la société. Car derrière l’atteinte portée à l’institution quasi-sacralisée du mariage, il y a bel et bien un projet de société. Finalement, la vraie bonne société, ne serait-ce pas celle qui prend ses libertés envers le “système” et choisit de vivre ensemble en communauté, et non pas celle qui est obligée d’être ensemble par le cadre rigide de la législation ?
Le projet est tellement alléchant que même les policiers y succombent avec plaisir. Il faut dire que la police, chez Mocky, est la première à ne pas respecter les lois…

Les Compagnons de la marguerite : fiche technique

Réalisation : Jean-Pierre Mocky
Scénario : Jean-Pierre Mocky, Alain Moury
Interprètes : Claude Rich (Jean-Louis Matouzec, dit Matou), Francis Blanche (Inspecteur Leloup), Michel Serrault (Inspecteur Papin), Roland Dubillard (Flamand), Catherine Rich (Françoise Matouzec)
Photographie : Léonce-Henri Burel
Montage : Marguerite Renoir
Musique : Gérard Calvi
Production : Jean-Pierre Mocky, Henri Diamant-Berger
Société de production : A.T.I.C.A., Balzac Films, Boreal Films, Le Film d’Art, Mercurfilm
Société de distribution : Compagnie Française de Distribution Cinématographique
Genre : comédie
Durée : 88 minutes
Date de sortie : 20 janvier 1967

France – 1967

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DVD-HAWAII-5-0-S09-coffret-concoursCaractéristiques techniques du DVD :
Image : 16/9 1.78 :1 / Audio : Anglais 5.1 Surround DD, Français et
Allemand 2.0 Surround LT/RT DD / Sous-titres : Français, Anglais (sourds
et malentendants), Néerlandais, Allemand

Bonus :

– 5-0@200
– Remercier
– Le littoral : saison 9
– Scènes coupées et en version longue
– Bêtisier

Coffret 6 DVD : 25 épisodes de 40 min

Editeur : mentions-legales-NCIS-LA-S10Paramount

TM & © 2020 CBS Studios Inc. CBS et tous les logos s’y rapportant sont des marques déposées du CBS Broadcasting Inc. Tous droits réservés.

Modalités du jeu concours – Dotations 2 coffrets DVD

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« Marilyn » : gloire et désillusions

La collection « Les Étoiles de l’Histoire » s’enrichit d’un nouvel album. Bernard Swysen et Christian Paty s’intéressent à une icône hollywoodienne sur laquelle se portent tous les fantasmes : Marilyn Monroe. Quelle femme obstinée se cache derrière la nymphette apparente de Sept ans de réflexion ? Quel a été le parcours de celle qui fut tour à tour liée à Joe DiMaggio, Yves Montand, Elia Kazan, Arthur Miller et même John F. Kennedy ?

Dans sa préface, l’actrice et productrice française Mylène Demongeot opère une distinction importante : il y aurait d’un côté Norma Jeane Mortenson et de l’autre Marilyn Monroe. La première apparaît vulnérable et délaissée, tandis que la seconde a tout de l’étoile hollywoodienne dont l’éclat ne cesse de croître. Deux faces discordantes cohabitant au sein d’une même personne. Cette dualité est d’autant plus difficile à mettre en images (et en paroles) que la célèbre actrice blonde a parfois semblé elle-même scier la branche sur laquelle elle était assise : ses retards à répétition, ses relations erratiques avec les hommes, ses velléités parfois capricieuses, son penchant pour les médicaments et l’alcool ont contribué à ternir son image, au point que des personnalités éminentes telles que Billy Wilder ou Tony Curtis ont pu tenir des propos acerbes, voire désobligeants, vis-à-vis d’elle. Le grand pari de Bernard Swysen est de condenser ces deux aspects de la personnalité de Marilyn Monroe, mais surtout ce qui les sous-tend, dans une bande dessinée biographique d’à peine cent pages.

Marilyn Monroe a-t-elle un jour été heureuse ? La question peut certainement paraître naïve, et pourtant il ressort de cet album une profonde impression de désillusion. Une désillusion tenace et constante, qui a poursuivi l’actrice tout au long de sa vie. Son enfance et son adolescence occupent environ un tiers de la bande dessinée : on y voit Norma Jeane ballotée de foyer en foyer, rejetée par sa famille ou ses tuteurs, méprisée ou abusée, puis précocement mariée, dans le seul but d’échapper à l’orphelinat. Sa mère fut internée à l’hôpital psychiatrique, tandis que son père putatif a longtemps été pour elle personnifié par Stanley Gifford, dont la photographie ornait le vestibule de la maison familiale. À peine majeure, elle débute une carrière dans le mannequinat, avant d’être repérée par la 20th Century Fox, où elle végétera des années, en manque de perspectives professionnelles. Le peu de rôles qu’on lui accorde se révèle alors insatisfaisant. Elle a l’impression d’être enfermée dans une case de pin-up ahurie bien trop exiguë pour elle. La suite va-t-elle amender cette trajectoire cruelle ? En apparence seulement, pourra-t-on répondre à la lecture de cette bande dessinée. Car si Marilyn Monroe devient une star internationale et fonde sa propre société de production, elle reste longtemps sous la coupe de contrats coercitifs, multiplie les déconvenues amoureuses, peine à se relever de plusieurs fausses couches et sombre peu à peu dans l’alcool et les médicaments. Un événement nous apparaît des plus symptomatiques : la célèbre séquence de la robe soulevée par le souffle d’une bouche de métro vaut à l’actrice une postérité iconique… et un divorce.

Marilyn Monroe a plus d’un atout à faire valoir. Les dessins raffinés et vivants de Christian Paty nous renvoient sans mal dans les années 40, 50 et 60, tandis que Bernard Swysen parvient à saisir l’essence d’une vie à la fois sombre et irradiée de lumière. En usant d’ellipses à bon escient, en ne taisant rien des caprices de Monroe, en la dotant d’une abnégation et d’un courage remarquables, le scénariste nous la présente sous un double jour : en plus de la dualité Norma Jeane Mortenson/Marilyn Monroe, on découvre une femme vulnérable et exigeante vis-à-vis d’elle-même, parfois victime de sa beauté (les abus, les garçons entreprenants, les photos de charme) et souvent promotrice assidue de sa propre image, travaillée dans la chair (la chirurgie esthétique) et dans ses effets (les arrivées tardives et minutieusement préparées lors de réceptions mondaines). Tout et son contraire, toujours, de la gloire à la perdition.

Marilyn Monroe, Bernard Swysen et Christian Paty
Dupuis, mai 2020, 104 pages

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Brigitte Bardot mise en lumière dans « Les Étoiles de l’Histoire »

Le même jour que Marilyn Monroe paraît Brigitte Bardot, le troisième volume de la collection « Les Étoiles de l’Histoire » (Dupuis). Après avoir portraituré la pin-up hollywoodienne la plus célèbre de tous les temps, Bernard Swysen et Christian Paty remettent le couvert avec la comédienne française la plus illustre et controversée de son époque.

En 1959, Brigitte Bardot est interrogée sur son image par la journaliste France Roche. Sur un ton plutôt détaché, elle se décrit comme « la plus acharnée des anti-Bardot ». En dépit des apparences, il serait erroné d’y déceler le moindre reniement : la comédienne française s’estime lésée par les représentations dont elle fait l’objet et cherche alors avant tout à estomper la mythologie qui l’accompagne. « On écrit tellement de choses sur moi, et tellement de choses fausses… » C’est pour s’éloigner de l’icône et se rapprocher de l’individu que Bardot entend déconstruire une image trompeuse de pin-up velléitaire, véhiculée aux quatre coins du monde. « Les Américains, pour raconter ma vie, ont dû se baser sur des journaux français, qui racontent aussi ma vie en se basant sur des archives fausses. » L’actrice ne manque d’ailleurs pas d’expliquer le mythe Bardot par sa concomitance avec l’évolution sociétale et la libération des mœurs en cours dans le monde occidental. « Je correspondais à cette nouvelle image », précisera-t-elle un jour à la télévision. En 1970, interrogée par l’ORTF, elle évoque cette fois les paparazzis, en déplorant rien de moins qu’« une violation de soi-même par les autres ».

Ces quelques éléments s’inscrivent en faux contre les accusations dont on affligeait alors Brigitte Bardot. Et le présent album l’illustre avec force exemples. Quand BB se rend à l’hôpital au chevet d’un proche, les journaux font état d’une prétendue chirurgie esthétique. Quand elle lutte en faveur de la cause animale, y injecte 200 000 francs de sa fortune ou vend aux enchères ses effets personnels pour financer sa fondation, les commentateurs n’y voient le plus souvent que des opérations de communication dénuée de toute sincérité. Quand elle joue des rôles partiellement autobiographiques, comme dans Vie privée, les mêmes moquent une attitude geignarde au lieu de se pencher sérieusement sur le cirque médiatique qu’elle dénonce et ne cesse de subir. Quand elle stérilise un âne par refus de mettre en danger plusieurs ânesses, elle devient une « castratrice » publiquement décriée, dont on relègue un peu vite aux oubliettes les combats passés ou en cours. Dans ce troisième volume des « Étoiles de l’Histoire », Bernard Swysen et Christian Paty, respectivement auteur et dessinateur, racontent avec brio tout ce qui a pu séparer Brigitte Bardot de son image. À l’instar de Marilyn Monroe, BB fut cataloguée, jetée en pâture et parfois rendue inaudible en raison de considérations annexes relevant de la vie privée, d’accusations fallacieuses ou de la mythologie dont on les a volontiers affublées. Bernard Swysen fait ainsi dire à Brigitte Bardot que des « connards frustrés » lui « en veulent d’être elle-même ». « Ma vie est une prison ! J’appartiens à tout le monde, on me fait dire des choses que je ne dis pas, on me fait faire des choses que je ne fais pas. »

L’autre intérêt de ces « Étoiles de l’Histoire » est bien entendu biographique. Les grandes étapes de la vie de Brigitte Bardot se voient narrées avec juste ce qu’il faut de distance et de nuance. On découvre l’enfance bourgeoise de BB, sa promotion par Roger Vadim (son premier époux), ses relations amoureuses, maritales ou adultères, sa glorieuse carrière cinématographique, ses avortements clandestins, ses tentatives de suicide, sa relation froide et douloureuse avec son fils Nicolas (qui l’attaquera en justice pour atteinte à la vie privée), les menaces qu’elle essuie de l’OAS, l’abandon précoce, à 38 ans, du grand écran pour se consacrer à la cause animale, son union avec Bernard d’Ormale et son rapprochement avec l’extrême droite ou encore, plus tristement, la longue liste de ses condamnations pour incitation à la haine raciale, lesquelles écorneront durablement son image. Les dessins inspirés de Christian Paty et les couleurs chatoyantes de Sophie David servent d’écrin à un récit biographique sophistiqué et généreux, restituant parfaitement les douleurs (maternité, paparazzis, image écornée à tort, violences conjugales, cancer du sein), l’influence (robe en vichy, devises rapportées à la France, pavillon du Vatican à l’Exposition universelle de Bruxelles, discours au Conseil de l’Europe, rencontre avec Mitterrand) et les aspirations (cinéma, homme idéal, combats pour la défense des animaux) de Brigitte Bardot. C’est peu dire que la collection « Les Étoiles de l’Histoire » a pour l’heure de quoi ravir les cinéphiles, au-delà des simples curieux.

Brigitte Bardot, Bernard Swysen et Christian Paty
Dupuis, mai 2020, 136 pages

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4

Grand Est : un père, un fils, une route entre passé et futur, entre Hayange et Milwaukee

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L’écrivain et journaliste d’investigation Denis Robert (il a notamment beaucoup travaillé sur l’affaire Clearstream) propose un tour du Pays-Haut, région dont il est originaire, puisque né à Moyeuvre-Grande (Moselle). 

Il s’agit d’une balade désenchantée dans une région qu’il connaît comme sa poche et à laquelle il se sent très attaché. Le journaliste aime ses habitants qu’il a vu souffrir depuis longtemps. Il revient dans une vaste région ayant Metz pour centre, parce que c’est là qu’il se sent chez lui. Scénariste de ce roman graphique très autobiographique, il travaille ici avec Franck Biancarelli pour une promenade qui pourra dérouter ceux qui ne connaissent pas la région. En effet, le scénario ne raconte que quelques jours de pérégrinations (pour quelques rencontres, retrouvailles et discussions), de Denis Robert en compagnie de son jeune fils Woody (fan un peu incongru de l’univers Marvel, racheté par Disney en 2009), alors que sa femme et ses deux filles sont à New York.

Une BD représentative

Autant dire que le dessin pourra également décevoir certains. Il reflète plutôt bien l’état d’esprit de Denis Robert, ainsi que l’ambiance de la région Lorraine (elle existait encore, l’album datant de 2016). Donc, malgré quelques beaux dessins pleine planche pour introduire chacun des 11 chapitres, on note peu de recherche de séduction par l’esthétisme. Même les couleurs sont plutôt ternes, tous les souvenirs étant présentés en noir et blanc.

Avant et après

Denis Robert s’intéresse aux causes et conséquences de la crise qui a frappé la Lorraine, mais aussi aux personnes qui portent leur part de responsabilité. Pour illustrer sa réflexion, il va d’une ville à l’autre, décrit ce qu’il y voit, explique comment c’était avant (du temps de sa jeunesse) et fait quelques rencontres qui permettent de faire le point sur la situation du moment.

Espoir et désespoir

Globalement, tout cela est évidemment très désabusé. Mais, cela lui permet de faire le lien entre ce qu’il a connu comme témoin en Lorraine avec d’autres événements semblables de par le monde. Dans la vallée de la Fensch (notamment), avec la mort programmée de la sidérurgie, activité qui faisait plus ou moins vivre tout le monde, l’ennui s’est installé. Avec le désœuvrement, il décrit la lente et inéluctable descente vers la pauvreté qui en découle. Pourtant, les discours des politiciens qui se sont succédé au pouvoir ont régulièrement apporté un certain espoir et même de l’argent sous forme de subventions. Et puis, il y a eu le cas de Jean Kiffer (surnommé Kiki, le taureau d’Amnéville), élu et réélu maire d’Amnéville, qui a réussi le pari improbable d’embarquer la ville dans de nouveaux défis, des paris réussis à l’image du zoo. À tel point que le maire envisageait de s’affranchir de la république, pompeuse de beaucoup d’argent. Un homme à part, mort avant de pouvoir aller au bout de ses idées. Bref, l’intérêt de le BD tient à ce qu’elle montre, en rapport avec la réalité. Ainsi, il est question de cet afflux d’immigrés venus d’Italie et de Pologne après la guerre. Je ne me sens pas le mieux placé pour en parler, puisque je venais de Nancy, mais ayant fait quelques années en fac à Metz, j’ai côtoyé des étudiants qui venaient de cette région et toutes les villes citées dans la BD sont des noms que j’ai entendus régulièrement (je ne peux résister à l’envie de citer Marly, Kintzheim et la montagne des singes, le Haut-Koenigsbourg et son château, Carling pour la production d’acétone, la mine de Petite-Rosselle visitable par les touristes, l’usine de Gandrange-Rombas, Rosselange), même si ceux que j’ai côtoyés n’étaient que la génération des enfants d’immigrés. Le plus amusant dans cette BD est peut-être le rendez-vous que Denis Robert retarde tout le temps avec Etsio, un émigré italien qui se comporte comme un chef mafieux. Comme quoi les italiens ont importé ce qui faisait leur vie là-bas. Un peu étonnant d’ailleurs, la BD n’évoque pas du tout le festival du film italien de Villerupt.

Le bassin lorrain

Connaissant à peu près tous les noms évoqués dans cette BD (les villes comme les personnes), la lecture m’a fait pas mal d’effet. Même si je ne connais pas toujours les détails, tout sonne juste. Exemple typique avec les dégâts observables des dizaines d’années après (trous spontanés d’effondrement), provoqués par l’exploitation du sous-sol par les HBL (Houillères du Bassin de Lorraine pour qui ne connaît pas). Pas sûr cependant que cela fasse autant d’effet à celles et ceux ne connaissant ni la région ni les personnes évoquées ici.

Le rôle des banques

Un roman graphique qui évoque donc tous les mauvais moments qui se sont accumulés pour faire de la Lorraine une région sinistrée. La présentation des faits mérite largement le détour, car Denis Robert connaît parfaitement son affaire. Ainsi, il a couvert l’affaire Grégory pour des journaux locaux. Comment s’étonner qu’il ait maille à partir avec les banques, puisqu’il les désigne comme grands coupables des désastres évoqués ?

Grand Est, Denis Robert et Franck Biancarelli 
Dargaud, mai 2016, 149 pages
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3.5

Les splendeurs des Mille et Une Nuits restaurées par René R. Khawam

C’est dans les années 80 que sort chez Phébus une version des Mille et Une Nuits éditée et traduite par René R. Khawam. Une version qui dépoussière les contes et leur redonne leur puissance d’émerveillement.

Lorsque l’on évoque les contes des Mille et Une Nuits, on pense immédiatement à Aladdin, Ali Baba ou Sinbad.
Aussi, quelle n’est pas notre surprise, en ouvrant l’édition établie et traduite par René R. Khawam aux éditions Phébus, de ne trouver aucun de ces noms célèbres. Certes, nous rencontrons bien, au cours de nos pérégrinations, un ou deux Aladdin, mais ils n’ont rien à voir avec une quelconque lampe magique.
L’explication est simple : Sinbad, Aladdin et Ali Baba ne font pas partie du recueil originel des Mille et une nuits. Lorsqu’Antoine Galland, orientaliste réputé à l’époque de Louis XIV, rapporte en France et traduit les contes, il y agrège d’autres récits qu’il a entendus (un peu comme si un étranger voulait faire une édition des contes de Perrault, et y ajoutait deux ou trois contes des frères Grimm, parce qu’il les aime bien) ; selon Khawam, les histoire d’Aladin ou Sinbad, telles qu’on les trouve chez Galland, sont des résumés de romans antérieurs plus anciens que les Mille et Une Nuits.
Or, l’édition faite par Antoine Galland aura un tel succès qu’elle servira de base, pendant longtemps, à d’autres éditions (y compris à des traductions dans d’autres langues, les traducteurs oeuvrant à partir du texte de Galland et non pas des manuscrits originaux).
De plus, avouons-le, le côté sensuel, parfois “libertin” (si nous pouvions oser un anachronisme) du texte des Mille et Une Nuits, ne s’accordait pas vraiment avec l’ambiance à la cour du Roi Soleil. Du coup, Galland a fait disparaître certaines scènes érotiques, a gommé la sensualité du texte, et a “occidentalisé” certains passages, éliminant par exemple les nombreux poèmes qui agrémentent les contes et modifiant les descriptions des personnages.
À la décharge de Galland, dont l’influence fut considérable, il faut préciser que dans le monde arabe lui-même, les éditions des Mille et Une Nuits ne se valent pas toutes, loin de là. Le texte a été remanié de nombreuses fois, victime des revirements politiques. Lorsque le pouvoir devenait plus fondamentaliste, les mentions à l’alcool eurent tendance à disparaître, par exemple, et le texte fut “nettoyé” de tout ce qui paraissait irrespectueux.
C’est donc dans un esprit de retour et de respect du texte original que René R. Khawam a entrepris une nouvelle édition et traduction des Mille et Une Nuits, parue aux éditions Phébus à la fin des années 80.

René R. Khawam était un traducteur d’origine syrienne ayant émigré à Paris après la Seconde Guerre Mondiale. Il se consacrera à la découverte du patrimoine littéraire arabe, traduisant de nombreux textes, des contes, de la poésie, etc. Les points d’orgue de son oeuvre sont la traduction du Qoran (aux éditions Maisonneuve et Larose) et des Mille et Une Nuits, traduction devenue la référence pour ce recueil.
C’est en lisant la préface de chacun des volumes que l’on mesure mieux le travail titanesque effectué par Khawam. Pour s’en faire une petite idée, il faut préciser que Khawam avait déjà publié une première traduction des contes dans les années 60, mais qu’il continua encore ses recherches. Entre la traduction des années 60 et celle des années 80, les différences sont consistantes : certains contes ont été éliminés car les recherches de Khawam ont prouvé qu’ils ne faisaient pas partie du recueil d’origine ; d’autres ont fait leur apparition (comme « Le Dormeur éveillé »). Au final, l’édition parue dans les années 80 est le résultat de presque 40 ans de travail, de recherches de sources, de lectures comparées, de questionnements philologiques, etc.

Mais que reste-t-il donc des Mille et Une Nuits, une fois ses “stars” disparues ? Il reste l’essentiel : l’exotisme, les aventures trépidantes, les voyages merveilleux, les djinns, les plaisirs de la vie, et tant d’autres choses encore.
René R. Khawam sait redonner au texte toute sa vigueur. Avec lui, nous pouvons donc nous plonger dans l’Orient arabo-persan. Les contes nous apparaissent pleins de vie. Ils sont peuplés de superbes jeunes hommes et de splendides jeunes femmes, de banquets, de voyages, de richesses et de tout ce qui peut faire les plaisirs de la vie. Nous avons des palais somptueux, où, au détour d’une porte, nous débouchons sur des jardins d’agréments ombragés emplis de senteurs. La vaisselle est en or sertie de pierres précieuses. Le moindre potager dissimule une cachette secrète où l’on trouve de l’or à foison. Les repas sont gargantuesques et arrosés de vins fins.
Et cependant, l’inquiétude n’est jamais loin. Les différents contes des Mille et Une Nuits insistent sur l’instabilité de la vie. De nombreux personnages bénéficient des faveurs d’une naissance noble et de nombreux privilèges, qui peuvent leur être ôtés du jour au lendemain. Les contes sont peuplés de sultans ou fils de sultans devenus des mendiants. Les protagonistes subissent de nombreux revers de fortune.
Cette instabilité, cette inconstance, est avant tout celle des hommes et des femmes, tous aussi prompts à tomber amoureux qu’à se mettre dans une colère noire. S’il y a bien un point commun aux innombrables personnages du recueil, c’est leur capacité à être envahis par leurs passions au détriment de toute raison. En cela, on peut affirmer que les Mille et Une Nuits savent dresser des portraits justes de personnages vraiment humains. Et si les qualités sont souvent exagérées, les défauts, eux, sont parfaitement réalistes.

Les contes mettent bien en valeur, aussi, l’arbitraire du pouvoir. Ceux qui exercent du pouvoir, qu’ils soient sultans ou pères de famille, peuvent très vite se révéler cruels. L’un d’entre eux fait exécuter tous ceux qui échouent à soigner sa fille. Un autre cherche à tuer ses deux enfants. Le pauvre Dja’far, vizir du sultan Hâroun al-Rachîd (sous le règne duquel se déroulent une grande partie des contes), est plusieurs fois battu, et monte même sur l’échafaud.
Cet arbitraire s’effectue aussi dans l’autre sens : de nombreux personnages descendus plus bas que terre se retrouvent, finalement, à des postes d’honneur, comblés de richesses, suite à des décisions unilatérales des sultans, et selon leur seul bon vouloir.
Si les contes finissent bien, comme il se doit, si les plaisirs de la vie sont célébrés à longueur de pages, cela ne fait pas oublier une certaine amertume qui se dégage de l’ensemble. La violence est très présente, parfois de façon aveugle : un homme jugé fou est interné et fouetté régulièrement sur la plante des pieds, un autre est arrêté brutalement et sa boutique est saccagée simplement parce qu’il n’avait pas mis assez d’épices dans sa confiture.
Dans cette violence, les djinns (ou ifrites) prennent parfois la place des humains. Ainsi, surtout dans le premier volume, les démons représentent symboliquement les mauvais maris, ceux qui épousent de force des femmes qui ne les aiment pas, ceux qui enferment leurs épouses (sous terre parfois), ceux qui les battent, etc.
Dans ses introductions, toutes absolument excellentes et pleines d’érudition, René R. Khawam prône l’idée d’un auteur unique au recueil, qui se serait inspiré de traditions orales (originaires, entre autres, de Perse et d’Inde) mais les aurait réécrites pour former une oeuvre littéraire à part entière (Khawam compare souvent cet auteur à Rabelais, qui s’est inspiré des géants de contes populaires mais en a fait des romans totalement personnels). Selon lui, Les Mille et Une Nuits auraient été rédigées vers le milieu du XIIIème siècle, quand le monde arabe est pris entre les Croisades à l’Ouest et les Mongols à l’Est, période particulièrement sombre qui expliquerait la vision désabusée de destinées humaines tributaires de volontés supérieures.
Mais qu’à cela ne tienne ! Les Mille et Une Nuits restent avant tout un formidable éloge de la vie, un appel à profiter des plaisirs que la vie peut nous donner. Loin de toutes les idées reçues sur le monde arabo-persan, les textes montrent leur irrévérence, leur rejet de ce que l’on n‘appelait pas encore le fanatisme (comme dans ce conte où un marchand ruiné, devenu sultan pour un jour, en profite pour châtier un imam trop “intégriste”, ou l’histoire lors de laquelle un vizir est transformé en femme et comprend toutes les souffrances quotidiennes que subit la gent féminine). Le merveilleux transparaît à chaque page.
Il est difficile de quitter ce monde après 1300 pages de merveilleux et d’humour, d’imprévisibilité et d’irrévérence, de voyages et d’histoires d’amour.

La figure parentale au cinéma : Dolan, Ozu, Kore-eda…

La figure parentale est aussi hétéroclite au cinéma que dans notre quotidien. Aimant ou destructeur, rigide ou excentrique, modèle ou antagoniste, la parentalité est un sujet qui est le thème central de bien des cinéastes. De Kore-Eda à Dolan, de Ozu à Almodovar, petite escapade vers des parents emblématiques du 7ème art.

Les mères dans le cinéma Pedro Almodóvar

« S’il y a un élément clé dans mes films, c’est la maternité”, confiait Almodovar à Télérama. La question de la filiation est effectivement au cœur de son cinéma, et le lien parents/enfants est particulièrement interrogé à travers la figure de la mère. Des mères hautes en couleur, très éclectiques, avec leurs qualités et aussi leurs défauts qui n’en font pas des femmes foncièrement mauvaises mais seulement des figures humaines avec leurs failles. Et avec ces femmes, de nombreux visages devenus incontournables : ceux de Carmen Maura, Penelope Cruz, Chus Lampreave, Emma Suarez, etc. La filmographie d’Almodovar fonctionne comme une véritable fresque qui déploie autant d’identités maternelles que d’histoires familiales. Si son modèle traditionnel est bien souvent défaillant, il faut emprunter d’autres chemins pour en rétablir le bon fonctionnement. Assurément, chez Almodovar, les mères sont porteuses d’une mémoire et de son lot de secrets, comme dans Tout sur ma mère, Julieta ou encore Volver. Ainsi la maternité et ce(ux) qui gravite(nt) autour d’elle amènent une quête nécessaire : quête de la mère elle-même et de son rôle, quête du père dans Tout sur ma mère ou encore quête du lien retrouvé entre mère et fille dans Volver. La maternité est un cheminement complexe et semé d’embûches car pour le réalisateur, on ne naît pas mère, on le devient. Cependant, un fil rouge relie toutes ces femmes, celui de l’amour. Amour par-delà la séparation, par-delà les secrets, par-delà la mort.

Audrey Dltr

Mother de Bong Joon-ho

Elle travaille dans un petit atelier et garde constamment un œil alerte sur son fils ahuri. Quand ce dernier est accusé de meurtre, elle n’hésite pas à le défendre de seuil en seuil, allant jusqu’à se rendre aux funérailles de sa victime présumée. C’est une battante, une « mère hélicoptère », une femme qui a une foi inébranlable en son fils, mais qui n’est pas à l’abri des dérives qu’occasionne cet amour sans bornes : judiciaires d’abord, mais aussi psychologiques ou incestueuses. Bong Joon-ho capture à plusieurs reprises son regard inquiet et compassionnel puis nous apprend, au détour d’une conversation, qu’elle a jadis songé à empoisonner son fils avant de se donner la mort. « La vie était un enfer, je voulais mourir avec toi », se justifiera-t-elle auprès de lui. En Corée, Kim Hye-Ja est plus qu’une actrice : c’est La Mère, une icône vivante aux cinquante ans de carrière, dont la filmographie comprend nombre de rôles renvoyant à la femme aimante et prête à tous les sacrifices pour ses enfants. Dans Mother, Bong Joon-ho ne s’arrête pas à cette figure virginale vue et revue ; il la déborde et la tire vers une noirceur quasi crépusculaire, où l’impuissance à défendre son fils ainsi qu’une forme de déni mènent vers une perdition préprogrammée. Il y a deux faces à toute chose : Kim Hye-Ja est sidérante de maîtrise et de fragilité dans chacune d’elles.

Jonathan Fanara

La figure parentale dans le cinéma de Hirokazu Kore-eda

Kore Eda a signé son premier regard sur la famille avec Nobody Knows où une mère n’ayant jamais déclaré ses enfants disparaissait les laissant se débrouiller seuls et sans identités. Il y a déjà distillé cette présence-absence des parents dans son cinéma. On retiendra du réalisateur une vision apaisée de ces relations où il n’y a que rarement cris et larmes. On partage surtout des repas, longs et éphémères pourtant, tels ceux de Still Walking où la mère a préparé de quoi manger, là encore, pour réunir toute la famille. Ces regards sur l’enfance n’ont pas brisé les liens qui unissent les enfants aux parents comme le palmé Une affaire de famille l’a prouvé en décrivant l’art de la débrouille et cette capacité des parents de Kore-Eda à prendre sous leurs ailes d’autres enfants. Un thème largement étudié dans Tel père tel fils où c’est cette fois, chose plus rare, la figure du père qui apprend à devenir une figure parentale qui est explorée. Une belle et douce partition où les regards sur la paternité évoluent, bien que très catégorisés au départ (la famille de la ville, froide, la famille de la campagne, bienveillante).Enfin, plus récemment le réalisateur a surpris avec La Vérité où il réunissait la mère éternelle du cinéma français, Catherine Deneuve aux côtés de Juliette Binoche pour une réflexion sur les liens mère-fille, l’art, le métier d’actrice et cette violence des sentiments qui unissaient les deux femmes. Kore-eda parvenait ainsi à transposer ce modèle emprunt de douceur autant que de noirceur d’un continent à l’autre. Il nous livre au travers de son cinéma des parents inoubliables qui apprennent à aimer la chair de leur chair mais pas seulement, la notion de famille ne s’arrêtant pas qu’à ces questions d’ADN chez le réalisateur japonais.

Chloé Margueritte

Shining de Stanley Kubrick 

En voilà un modèle père ! Qui ne rêve pas de partir en week-end à la montagne avec ses deux parents ? C’est en tout cas le beau projet de Jack Torrance lorsqu’il décide de partir avec son fils Danny et sa femme Wendy pour un poste de gardien dans un hôtel abandonné. Superbe destination de vacances pour la petite famille ! Léger problème : Jack Torrance va sombrer dans la folie et tenter de massacrer ses proches avant de finir gelé dans le froid extérieur. Un séjour réussi décidément. Sous les traits de Jack Nicholson dans le film de Kubrick, le personnage est d’abord imaginé par Stephen King dans son roman culte Shining. Nicholson en fait un personnage terrifiant et connu de tous en faisant d’un père de famille a priori banal une figure horrifique et possédéeab. Le spectateur pourrait se penser à l’abri : jamais mon père ne se fera posséder par les fantômes d’un hôtel abandonné du Colorado. Autant vous dire que ce spectateur pourrait bien se tromper. L’œuvre littéraire de King et son adaptation par Kubrick est un cas d’école de divergence artistique. En transposant l’histoire au cinéma, le réalisateur de 2001 : l’Odyssée de l’espace s’est approprié l’œuvre en gommant tout le propos du livre original. Notamment sur un aspect majeur : Jack Torrance n’est pas possédé mais alcoolique. Dans le livre, le doute plane plus largement et King fait de Torrance un personnage abject et addict prêt à s’auto-détruire et à nuire à son environnement. Une métaphore des dégâts de l’alcoolisme qu’il a lui-même vécu. Il faudra attendre la suite, Doctor Sleep, pour que Mike Flanagan réunisse l’œuvre de Kubrick et de King autour de la thématique de l’alcoolisme ; Jack Torrance devenant l’héritage néfaste que son fils Danny doit dépasser. Un père qui n’a rien d’idéal mais dont les travers se retrouvent bien plus dans notre réalité que dans un imaginaire horrifique fantasmé.

Roberto Garçon 

Les mères dans le cinéma de Xavier Dolan 

Une mère est un souvenir parfois tenace, du moins une présence forte, parfois étouffante. Dolan l’a bien compris pour son cinéma rempli de figures de mères monstres que l’on aime pourtant si fort, surtout au « moment de la séparation dernière ». C’est l’exergue de J’ai tué ma mère, son premier film, des mots empruntés à Maupassant. La mère chez Dolan est toujours une héroïne, du moins une figure qui envahit l’écran, l’esprit. Elle s’exprime, elle tient tête, elle aime complètement, sans concession, même maladroitement. Nathalie Baye a par deux fois rempli ce rôle, notamment dans Juste la fin du monde, où elle campait une mère entourée de ses enfants le temps d’un repas qui tourne mal. Des pères, il est très peu question, comme si les mères, ogresses ayant dévoré jusqu’à leur amour, devaient assumer seules, avec courage et dignité, des progénitures parfois difficiles. C’est tout le sujet du brillant Mommy où mère et fils sont liés à l’extrême. On crie, on chante, on danse, on pleure, on se jette l’un sur l’autre. Une mère et un fils chez Dolan sont comme deux amants en pleine crise qui se rendent pourtant compte que, comme chez Duras, ils parviennent « à s’aimer dans cette impossibilité d’aimer ». Il n’y a guère que chez Almodovar que l’on retrouve cette fougue d’aimer, de chérir, de pétrir l’autre à son image imparfaite, même bien après que la mort ait séparé mère et fils.

Chloé Margueritte

Carne et Seul contre tous de Gaspar Noé 

Dans le diptyque Carne/ Seul contre tous, le personnage du boucher, joué par Philippe Nahon, a une relation ambigüe vis-à-vis de son rôle de père. Ayant abandonné sa fille pour refaire sa vie suite à son passage en prison, il a une vision malsaine de sa parentalité. Ne voulant pas d’enfant à l’origine, il reviendra pourtant « s’occuper » d’elle pour lui rendre une « vie meilleure », dans ce qu’il considère être une bonne façon de faire. Dans ce film nihiliste au possible, Gaspar Noé propose une vision amorale de la morale, celle d’un homme misérable qui tente de survivre dans un monde désespérant et brutal dont il essaie d’adopter les codes. Celle d’un homme orphelin, n’ayant pas ou peu connu ses parents, qui se met dos au mur face à sa propre position de père qui aurait préféré ne pas avoir d’enfant, et qui refuse carrément d’assumer ce rôle à nouveau quand l’occasion se présente à lui. Pourtant, il cherchera finalement à y trouver une forme de rédemption, malgré l’horreur de ses faits ; une conclusion laide, autant que les pensées du personnage.

Flora Sarrey

Voyage à Tokyo de Yasujirô Ozu

Voyage à Tokyo est considéré comme le chef-d’œuvre de Yasujirô Ozu, sans doute à juste titre. Or des parents, chez Ozu, il n’est presque qu’uniquement question, au cœur de réflexions sur le passage du temps, les mutations urbaines et l’évolution des mœurs, où les générations se suivent et s’entrechoquent, où la tradition est ébranlée par les élans libertaires des jeunes gens. Alternant les points de vue de film en film, Ozu trouve dans Voyage à Tokyo une forme d’équilibre entre le regard mélancolique des plus vieux et la verve de ses plus jeunes personnages. Le couple de parents se compose d’abord de Chishû Ryû, éternelle figure paternelle chez Ozu, et de Chieko Higashiyama, elle aussi présente dans Été précoce. La fille qui fera figure centrale est interprétée par l’indéboulonnable Setsuko Hara, l’actrice fétiche du cinéaste. Voyage à Tokyo est une réunion de famille, où des parents viennent rendre visite à leurs enfants accompagnés de la petite dernière qui vit encore sous leur toit. Excités à l’idée de constater la réussite professionnelle et familiale de leurs enfants, les deux parents déchantent quelque peu une fois sur place : la situation de leurs enfants n’est pas celle rêvée, et leur quotidien mouvementé, entre travail exténuant et tâches ménagères incessantes, les empêchent en outre de s’occuper d’eux comme il se devrait. C’est ce décalage générationnel qu’Ozu dépeint à merveille : d’un côté, ces petits vieux semblent si lents, si « déconnectés », et si apaisés en même temps ; de l’autre, leurs enfants s’activent et n’ont plus vraiment le temps de regarder derrière. Pourtant, quand un événement tragique survient, c’est toute la famille qui s’arrête, se réunit, se recueille et pleure. Mais aussi triste que cet épisode puisse être, il faut aller de l’avant et repartir : le temps passe, la vie triomphe toujours, et chaque jour est une nouvelle chance. Et Ozu de faire se répondre ses plans d’ouverture et final, soulignant par l’intelligence de sa mise en scène que tout n’est que recommencement pour cette lignée familiale, même quand certains s’arrêtent en chemin.

Jules Chambry 

Captain Fantastic de Matt Ross

Si quand vous étiez jeune vous auriez aimer apprendre à chasser au couteau, passer vos soirées à philosopher autour d’un feu de camp, vous auriez certainement voulu avoir le père de Captain Fantastic. Viggo Mortensen, sous les traits de Ben, incarne un père des plus atypiques ; un hippie misanthrope vivant dans la forêt avec sa famille dans le but de leur fournir une vie meilleure à la Henry David Thoreau. Autodidacte, il remplit à la fois le rôle de père aimant et dévoué mais aussi de mentor intellectuel, physique et spirituel. En un mot, c’est un gourou pour six têtes rousses qui, déscolarisées, n’ont jamais connu d’autre communauté que celle qu’ils ont bâtie. Leur vie idyllique se retrouve menacée suite à la mort tragique de la mère. La belle-famille, voyant comme de la maltraitance le style de vie que Ben impose a ses enfants, le menace de lui soustraire la garde. C’est de là que part son combat pour ses valeurs mais aussi pour ses enfants. Captain Fantastic dépeint une véritable figure de super-héros paternel qui, même rongé par le deuil et la douleur, puise sa force dans l’amour inconditionnel de ses enfants. Viggo Mortensen devient le papa ours, sauvage et doux à la fois, dont on rêve tous.

Céline Lacroix

L’Incompris de Luigi Comencini

Le consul du Royaume-Uni à Florence, Sir John Duncombe, vient de perdre sa femme. Il en informe son fils ainé Andrea, qui a une dizaine d’années, mais en lui faisant jurer de ne rien dire à son jeune frère Milo, 5 ans. Alors qu’Andrea prend cette responsabilité à cœur, donnant le change comme il se doit, John Duncombe pense à tort que son fils ainé est insensible. Dans les semaines qui suivent, Andrea cherche la reconnaissance de son père mais celui-ci, lorsqu’il n’est pas accaparé par son travail, n’a d’attention que pour son cadet. Comencini est un observateur très fin du monde de l’enfance, thème récurent de sa filmographie. Avec L’Incompris, c’est la question de la parole qui est en jeu. La promesse respectée d’Andrea face à celles non tenues de son père. Alors que le consul promet à Andrea de l’emmener à Rome pour son travail, il part finalement sans lui ; plus tard après lui avoir proposé d’être son secrétaire d’un jour, lui conférant ainsi quelques responsabilités de « grand », il omet de lui donner le courrier. Autant de petits oublis qui finissent par entamer la confiance d’Andrea pour son père. Mais c’est aussi au sens propre que la parole est confisquée par le père : la voix de la mère d’Andrea, conservée sur une bande magnétique, que John Duncombe garde en secret dans son bureau. Projeté dans le monde adulte par son père mais tiré vers l’enfance par son jeune frère, Andrea se situe juste à cette charnière compliquée qu’est la pré-adolescence. Il se livre à des audaces d’ado tout en continuant à jouer à cache-cache et au talkie-walkie (un jeu de parole) avec Milo. Quant au consul, loin d’être le père rassurant qu’il devrait être pour ses enfants, il est en réalité fuyant face à ses responsabilités parentales et soumis à l’empire des émotions. Aux larmes qui submergent le veuf succèdent les contrariétés d’un père débordé et enfin la colère de l’homme de pouvoir impuissant, malgré les meilleurs médecins qu’il convoque, à sauver son fils.

Serge Théloma

Canine de Yorgos Lanthimos 

Cinéaste majeur de cette dernière décennie, Yorgos Lanthimos est un infatigable chercheur qui pousse le bouchon toujours un peu plus loin, pour notre plus grand bonheur. Et pourtant, c’est déjà depuis des hauteurs stratosphériques qu’il nous a éblouis pour la première fois, avec son film Canine, primé à Cannes (le film n’est cependant pas son premier). Canine est ce genre de films que l’on ne rencontre que très rarement dans sa vie de cinéphile. Une dystopie qui mêle l’absurde et le drôle, l’angoissant et le révoltant. Un père de famille tient sa progéniture déjà adulte dans une ignorance crasse du monde, sous le silence hébété et complice de sa femme. Le monde est limité à la clôture de leur propriété, les choses reçoivent des noms improbables et erronés, le sexe est servile ou incestueux entre frère et sœurs, les punitions nombreuses, dures, et la violence est sourde, ou manifeste, mais constante. La parentalité prend des formes troublantes, bien qu’aucun n’imagine que comme tout père, le patriarche du film ne cherche qu’à protéger ses enfants du monde extérieur, du danger de dehors, quitte à appliquer à l’intérieur de son foyer une terreur encore plus grande. La cruauté du père de famille n’a d’égale que son souci, vrai ou faux, de protéger ses enfants. Les « enfants » eux-mêmes, la vingtaine bien établie, sont un mélange de victimes et de bourreaux qu’on ne sait de quelle manière prendre. Abreuvés perpétuellement de mensonges, les trois jeunes ne sont finalement qu’un prolongement de leur géniteur. Cette métaphore canine nous amène à réfléchir sur la condition pavlovienne de l’être humain, disposé à obéir à n’importe quel olibrius avec un tant soit peu de force, de charisme, ou les deux. La thématique de la dictature n’est pas bien loin. Filmé en de longs plans assez fixes enfermés par la haute clôture même de la maison, Canine est un film étourdissant et anxiogène, mais brillant, invitant constamment le spectateur à se poser des questions sur ce à quoi il est en train d’assister. En se servant de la parentalité, plus particulièrement de la paternité, pour illustrer son propos, Yorgos Lanthimos est sûr de faire mouche auprès du plus grand nombre, même s’il est flagrant que le film n’est pas vraiment à mettre entre toutes les mains…

Béatrice Delesalle

Starbuck de Ken Scott

Évidemment, David Wozniak n’a rien pour être père. Ce quarantenaire a tout de l’ado attardé : il fuit toute responsabilité, cultive des plantes illégales, doit de l’argent à des personnes auxquelles il ne faut surtout pas devoir de l’argent, et surtout il n’est jamais fiable. De plus, tout le monde autour de lui le met en garde contre la paternité, depuis son frère (« Ne te reproduis jamais ! ») jusqu’à son meilleur ami (« Les enfants sont des trous noirs qui dévorent toute ton énergie »). Même quand sa compagne se retrouve enceinte, elle refuse qu’il soit le père de l’enfant ! Cependant, David Wozniak est déjà père. Sans le savoir. Père de 533 enfants ! Tout cela grâce à 693 dons de sperme qu’il a effectués contre rémunération dans sa jeunesse. Et sur tous ces enfants, 142 intentent un procès pour connaître l’identité de leur père. Et en découvrant ses « enfants », David Wozniak va apprendre que le père, ce n’est pas le super-héros qui peut résoudre tous les problèmes, ce n’est pas celui qui va s’immiscer de façon invasive dans la vie de ses enfants. C’est juste celui qui est là quand on en a besoin, prêt à aider ou même seulement à écouter, à signer des papiers ou à donner à manger.

Hervé Aubert

 

Pickpocket, de Robert Bresson, la morale dans le crime

En signant Pickpocket, Robert Bresson déjoue la tentation d’un film policier et réalise une œuvre morale forte et originale.

Au début de son film, Robert Bresson nous prévient : malgré le titre, malgré le sujet, il n’a pas voulu faire un film policier. Et d’ailleurs, il va systématiquement déjouer toutes les situations qui auraient pu faire de Pickpocket une œuvre policière. Ainsi, dans la scène d’ouverture, lorsque les policiers embarquent Michel, on ne voit ni l’arrestation, ni l’interrogatoire, la caméra se contentant de montrer Michel conduit au poste, puis le moment où il est libéré. Et si le commissaire est un des personnages principaux du film, ce n’est pas pour faire de Pickpocket un film policier, mais une interrogation morale.
Mais alors, qu’est-ce donc que Pickpocket ?
Une oeuvre morale, et une oeuvre esthétique.

Par la précision d’une réalisation qui scrute et magnifie le moindre geste, Robert Bresson transforme l’acte du pickpocket en œuvre d’art. Comme n’importe quel art, le vol nécessite une théorie (d’où la présence du livre sur Barrington, Le Prince des pickpockets) et surtout beaucoup d’entraînement. Les scènes où Michel apprend son art sont particulièrement belles : Bresson filme un véritable ballet manuel, dont la splendeur est encore rehaussée par la musique de Lully. Et on a l’impression que c’est en artiste qu’agit Michel, guidé par la beauté du geste beaucoup plus que par l’appât du gain. Il avoue lui-même que “les prises ne valaient pas le risque”. Michel est un esthète du vol, et nous avons là un bel exemple de ce que peut faire le cinéma, transformant un acte vulgaire en œuvre d’art.

Mais, pour Michel, le vol a, de surcroît, une autre valeur. Une valeur presque sociale. Il suffit de quelques plans pour comprendre que glisser ses mains en douce dans un sac à main ou dans la poche d’une veste est le seul contact physique que Michel se permet avec les humains autour de lui. Même lorsqu’il s’agit d’aller voir sa mère, il rechigne et préfère lui transmettre l’argent qu’il a “gagné”.
Michel est un personnage maladivement seul, et le vol lui permet de construire une sorte de lien social. Avec ses complices bien sûr, mais aussi avec le commissaire. Il faut voir comment Michel abandonne la discussion de son ami pour rejoindre le commissaire au bar, comme s’il se livrait à lui. D’ailleurs, Michel sera, plusieurs fois, en équilibre sur cette corde raide, entre liberté et désir d’être reconnu pour ce qu’il est par le policier (le commissaire serait-il une figure paternelle dont Michel chercherait l’approbation, voire le respect ?).
C’est là que l’aspect moral du vol semble apparaître. Michel ne cherche-t-il pas à se faire attraper ? Ne cherche-t-il pas à expier un vol d’origine, le vol de l’argent de sa mère, qu’il veut racheter en donnant régulièrement les fruits de ses larcins à sa mère ?

Donc, Michel abandonne son ami au bar pour aller rejoindre le commissaire. Et là, que lui dit-il ?
Il lui affirme que certains êtres sont si exceptionnels, tellement au-dessus du lot, que les lois ordinaires ne devraient pas s’appliquer à eux.
Pour tout lecteur de Dostoïevski, cette proposition devrait rappeler quelque chose. Dans Crime et Châtiment, Raskolnikov dit exactement la même chose au policier qui enquête sur lui. D’ailleurs, les liens entre le criminel et le policier sont les mêmes dans le roman russe et dans le film français : le commissaire sait dès le début que Michel est un pickpocket, mais n’a aucune preuve matérielle qui permettrait de l’arrêter. Michel, quant à lui, est dans un entre-deux, à la fois repoussant l’idée d’être arrêté, et en même temps cherchant à l’être. A ce titre, la fin cultive encore cette ambiguïté.
En fait, le film de Bresson cultive encore plus la ressemblance avec le roman de Dostoïevski. L’arrestation, sans cesse repoussée, est une rédemption. Sans elle, Michel reste prisonnier de sa kleptomanie, qui l’oblige à revivre sans cesse cet événement passé douloureux, honteux. D’où l’aspect moral de cet acte du pickpocket, comme s’il cherchait sans cesse à se faire attraper, comme une issue à sa situation.

Malgré sa sobriété, Pickpocket est une œuvre maîtrisée, profonde et complexe. Chaque plan, chaque image est essentielle, rien n’est superflu. Bresson fait le choix d’une narration originale, qui rejette toute forme de réalisme pour insister sur le caractère de conte moral. Le résultat est une œuvre dense, déroutante mais fascinante, épurée et d’une grande beauté.

Pickpocket : bande annonce

Pickpocket : fiche technique

Scénario et réalisation : Robert Bresson
Interprètes : Martin LaSalle (Michel), Marika Green (Jeanne)
Photographie : Léonce-Henri Burel
Musique : Jean-Baptiste Lully
Montage : Raymond Lamy
Production : Agnès Delahaie
Société de production : Compagnie Cinématographique de France
Société de distribution : Lux Compagnie Cinématographique de France
Genre : drame
Durée : 76 minutes
Date de sortie : 16 décembre 1959
France – 1959

Stéphane Brizé : en guerre contre le système

Avec En Guerre, La Loi du marché ou encore Quelques heures de printemps, mais plus largement à travers son cinéma, Stéphane Brizé s’intéresse à des personnages qui refusent d’être écrasés par le système. Ils veulent faire leurs propres choix quitte à s’y perdre mais en gardant le poing levé, la liberté chevillée au corps. Un parfait exemple à la française pour notre cycle anti-système.

Les voix qui portent

Comment construire un discours à travers un film ? Dans En guerre, Stéphane Brizé fait le choix d’être au plus près de ses personnages, qui ne sont presque pas des personnages. Ils parlent fort, tous les uns sur les autres, leurs réunions syndicales battent au cœur du film. Du coup, le discours empiète sur la forme du film lui-même, il est le film. Le jusqu’au-boutisme de la souffrance aussi, telle que l’on peut la retrouver dans des films comme Au nom de la terre où rien n’est épargné de la douleur profonde qui anime le personnage.  Ce discours est ensuite tenu par des acteurs non professionnels, ce n’est donc pas un discours appris, répété, c’est un discours vécu, animé. Mais ce n’est pourtant pas du documentaire pur, puisque Vincent Lindon, acteur de renom, endosse le « rôle principal », si cela a encore un sens de dire cela. Tout cela pour dire que le cinéma de Brizé, pour affronter le système en face, est un cinéma du langage, de la parole. Un cinéma où l’on affronte le silence, la peur, l’angoisse. Dans La loi du marché, tout le film est d’abord construit sur des dialogues de sourds, entre des personnages qui ne se comprennent pas, ou n’ont pas les mêmes intentions dans le discours. Thierry (alias Vincent Lindon, encore) est d’abord analysé puisqu’il passe un long moment à négocier, discuter et, surtout protester. Face à lui, il rencontre des barrières : employeurs déjà décidés à ne pas le prendre avant même la fin de l’entretien d’embauche, banquière qui lui parle assurance décès quand lui évoque les études de son fils… Le silence domine pourtant souvent également, on se souviendra longtemps des instants suspendus, musicaux entre la violoniste et le réparateur dans Mademoiselle Chambon. C’est que souvent chez Brizé le décalage se fait entre le corps et ce que l’être humain doit être. Ainsi un demandeur d’emploi vieux, fatigué, brisé doit pourtant se vendre dans des stages absurdes est un élément criant de vérité contre un système qui marche sur la tête.

Je ne suis pas là pour être aimé

La deuxième force du travail de Stéphane Brizé, c’est l’image : ces instants suspendus qu’il filme avant d’étouffer le spectateur la seconde d’après dans des scènes haletantes, qu’il fait durer jusqu’à l’épuisement. Toujours dans La Loi du marché, Brizé livre un constat, à coup de longs plans parfois étouffants, utilisant même les images de vidéosurveillance. Cette « loi du marché », Thierry la connaît lors de sa recherche d’emploi, mais surtout au sein de l’entreprise. Cette sacro-sainte loi brise des hommes, les broie, les soumet. Thierry ne plie pas, mais il n’a cependant pas la force d’y résister. Les plans se répètent, les gestes aussi, la démarche. Le corps se déploie comme souvent chez Brizé qui adopte ici un ton quasi documentaire. On le connaissait en maître du réalisme ; ici, si tout est construit, tout sent la réalité. Acteurs non professionnels, caméra au corps à corps avec les acteurs. Son cinéma est donc devenu tranchant et efficace. Il avait du mal à se frayer un chemin au milieu des paillettes cannoises. Qui pouvait supporter de tels gestes de désespoir au milieu du soleil et des costumes ? Qui pouvait au milieu des flashs qui crépitent entendre les cris de détresse ? En tout cas, Brizé aura certainement mené ces spectateurs-là comme les autres à bout de souffle. On y retrouve avec un poil plus de force dans les images, le discours sur les grandes surfaces destructrices vu chez Kervern et Delepine dans Le Grand soir. Quelque chose d’aussi absurde qu’un corps pendu qui tourne accroché à un manège. Ces images-là rappellent la dimension sociale de son cinéma et Brizé n’a pas à rougir de cette recrudescence de réalisme, au plus près des ouvriers. C’est après tout la vocation première du cinéma, né devant les usines Lumière. On y voyait alors des employés sortir de l’usine. Fabriquée cette scène était surtout aux prises avec le réel et une certaine réalité sociale. Depuis, la magie s’est aussi emparée du cinéma. Pourtant, sa dimension sociale n’a pas disparu.

Au crépuscule

Quand il s’intéresse aux relations entre les personnages, là aussi, rien n’est évident, rien n’est conventionnel. Quelques heures de printemps suit ainsi le parcours d’une mère qui veut mourir digne en pratiquant le suicide assisté, interdit en France. En filmant les silences pesants jusqu’à l’étreinte finale qui unit ses deux personnages, Brizé dit aussi beaucoup de la dignité humaine, des choix que nous faisons. Brizé s’intéresse ainsi encore une fois au crépuscule des corps, à leur identité sociale, il observe comment ils évoluent chez eux, dans l’intimité. Comment la violence s’inscrit aussi en sourdine. On y voit ainsi des personnages qu’on n’a pas l’habitude de voir, qui ne sont pas là pour être aimés, admirés, mais pour être écoutés, entendus. Ils sont parfois au crépuscule de leur vie, ils agissent, et Brizé les suit avec beaucoup de pudeur et un sens du rythme qui engagent forcément réalisateur et spectateur dans un combat commun. Pour qu’on ne puisse pas lire un jour sur un affiche de ses films « ils ne respectent aucune loi, sauf celle du marché » (affiche du film La crème de la crème) mais plutôt : « ils ne respectent qu’une loi :  la dignité humaine ». Mine de rien, c’est moins vendeur, mais beaucoup plus intéressant et poignant. C’est certainement cela qui fait du cinéma de Brizé un cinéma « anti-système ».

Raining Stones : l’Angleterre rincée mais droite dans ses bottes, selon Ken loach

1993, dans le nord de l’Angleterre, il pleut des pierres, et les outsiders n’attendent pas grand-chose des années Thatcher. Ken Loach ne les lâche pourtant pas d’une semelle, pour continuer à tisser le portrait collectif d’une majorité silencieuse prête à tout pour ne jamais renoncer à sa propre dignité.

Synopsis : Bob, sa femme Anne et sa fille Coleen vivent dans une banlieue crasseuse de Manchester. Avec son ami Tommy, ils se démènent comme ils peuvent pour survivre de petits boulots, résignés par la crise économique. Mais une robe de communion à acheter à sa fille se présente pour Bob comme un grand défi à mener pour garder la tête hors de l’eau.

Au petit matin, sur les chemins

Raining Stones s’ouvre sur un joli plan de colline, verdoyante et patinée de rosée, une vraie caresse chatoyante qui n’a rien à envier aux collines du Yorkshire. C’est beau, la campagne anglaise, on irait presque s’y promener et puis… Et puis un mec assez massif se casse la gueule dans la pente, glisse sur son derrière en hurlant. Il appelle son pote : ils sont venus chasser un mouton, à mains nues, tournent autour avec la grâce d’un bambin qui apprendrait à marcher sur des patins à roulettes et la pauvre bête, pas rancunière, se laisse attraper.

L’État sauvage

Par ce retour à la sauvagerie la plus primitive, le propos annonce la couleur sans chercher à tergiverser. La scène d’exposition passée, les deux chasseurs deviennent des paumés, pathétiques et attendrissants, qui galèrent à tuer, découper et vendre une viande de mouton qu’ils bradent dans les bars et sur les parkings. On regarde la date. 1993. C’est ça, l’Angleterre ? Le grand marché, l’Europe, le ruissellement ? Ici, il pleuvra des pierres quand la situation changera. Autant se débrouiller tout seul, même si les moulins restent définitivement les plus forts.

Le combat ordinaire

Bob et Tommy sont les vaincus qui tapent dans la main de tous les autres héros de Ken Loach. Tantôt adolescents attardés, gauches et consternants, ils se révèlent conscients et incroyablement rayonnants pour leurs familles. Ces mecs-là ne picolent pas au point de détruire tout ce qui les entoure, juste assez pour oublier sans s’effondrer. Ils enchaînent les boulots, les perdent toujours pour des conneries, s’endettent et n’arrivent jamais à vraiment reprendre pied. Et c’est un mac guffin tout à fait improbable, trouvant chaussure à son pied dans ce beau conte social qui va les mener tous les deux vers une jolie lutte, un vaillant adversaire.

Drama King

Tous, même sa femme lui disent d’abandonner, mais Bob veut payer une robe de communion à sa fille Coleen. On lui passera les risques encourus, les dangers que cet entêtement entraîne, mais il y tient avec une telle droiture qu’il emporte l’adhésion et le script avec lui. Un antagoniste à écarter, un ami qui l’accompagne dans le combat, une famille aimante et belle dans le combat : n’en jetez plus, les figures imposées hollywoodiennes sont là.

Once upon a time in Hollysherwood

Mais pourquoi ? Pour les rendre plus justes, plus concrètes et vivantes. Bob va même jusqu’à déboucher des canalisations, craindre pour sa vie et nettoyer de la merde, Tommy doit accepter de l’argent de sa fille, suprême humiliation, renoncer à son rôle de père. C’est ici que les patrons de Cendrillon vivent, non, pas ceux qui vous disent où faire le ménage, mais ceux-là même qui modélisent les héros stylisés, qui ont eux aussi oublié d’où venait la misère. A chaque joli conte, une cible et une morale. Ici, tous l’auront compris, dans sa réalité la plus crue. Enfin, tous sauf Madame Thatcher.

Raining stones : Bande annonce

Fiche technique : Raining Stones

Titre : Raining Stones
Réalisation : Ken Loach
Scénario : Jim Allen
Production : Sally Hibbin
Musique : Stewart Copeland
Photographie : Barry Ackroyd
Montage : Jonathan Morris
Décors : Martin Johnson
Pays d’origine : Royaume-Uni
Format : Couleurs
Genre : Comédie dramatique
Durée : 90 minutes
Date de sortie : 1993

Bruce Jones : Bob
Julie Brown : Anne
Gemma Phoenix : Coleen

Les plus beaux monologues au cinéma : La 25ème Heure, Annie Hall, Stalker…

Parfois, un personnage commence à parler et ne s’arrête plus. Seul face à lui même ou face aux autres, il nous éblouit par sa prestance et sa perspicacité à décrire le monde ou les émotions qui l’entourent. Avec cet article, la rédaction du Magduciné vous explique quelques tirades marquantes du cinéma. Liste non exhaustive qui pourrait en comporter bien d’autres (Blade Runner…).

La 25ème Heure de Spike Lee

Sorti en 2002, La 25ème Heure était l’un des premiers films à aborder les conséquences du 11 septembre sur les habitants de New York. Et l’incident, finalement très peu évoqué pas les protagonistes, n’est pas central à l’intrigue. Pourtant il hante l’œuvre dans son ensemble. Spike Lee y décrit le sentiment de malaise, d’incompréhension et de paranoïa de l’Amérique au lendemain du drame. Mais les maux sont déjà plus profonds dans cette ville où les personnages, souvent réduits à leurs origines (Jacob est juif, Monty est irlandais, Naturelle est portoricaine), témoignent de rapports sociaux ultra-codifiés, ou chaque groupe reste distant des autres, très loin de l’idéal cosmopolite souvent associé à la mégalopole. Une situation que Monty Brogan critique justement au cours de son monologue culte où il en vient à blâmer tout New York pour sa descente aux enfers. À 40 reprises en seulement cinq minutes, le mot « fuck » est prononcé dans cette scène, témoin de l’omniprésence du racisme et de la xénophobie. Une séquence surtout allégorique puisque cette tirade se présente comme un miroir de l’Amérique, cherchant avec hypocrisie à blâmer les autres pour les incidents qui lui sont arrivés. Seulement Monty lui, finit par accepter sa propre culpabilité. Pour Spike Lee, les États-Unis pourraient donc en faire autant…

Thomas Gallon

Manhattan de Woody Allen 

Un lever de soleil sur les immeubles de Manhattan. Des scènes de rues, la foule qui se presse sur les trottoirs, les travaux, les boutiques, les calèches, Central Park, les taxis, les rues enneigées… le tout dans le sublime noir et blanc façonné par Gordon Willis. La musique de Gershwin, dont les envolées aériennes semblent émaner de la ville elle-même et procure aux images un lyrisme émouvant. Et, en voix off, un homme qui égrène différentes versions du premier chapitre de son roman. Et dans ce chapitre, dans ces propos, se note toute l’admiration du cinéaste pour « sa » ville. D’ailleurs, dès les premiers mots, c’est le rapport entre New York et lui qui est mis en avant. C’est bel et bien une vision subjective, voire  plusieurs visions subjectives qui nous sont montrées. L’avantage du procédé employé ici par Woody Allen, c’est que chacune des versions de ce « chapitre 1 » met en valeur une des facettes de la ville. New York, c’est le romantisme, l’individualisme, la métaphore du monde occidental contemporain dans tout ce qu’il peut avoir de meilleur et de pire.

Hervé Aubert

Annie Hall de Woody Allen 

Alvy Singer est Woody Allen et Woody Allen est Alvy Singer. Disons-le autrement : dans « Annie Hall », le père de « Manhattan » met en scène le spectacle doux-amer de sa propre existence. L’histoire d’amour irriguant le film n’est autre qu’une version cinématographique de sa romance passée avec Diane Keaton. Et c’est un ersatz un brin caricatural du cinéaste new-yorkais qui ouvre le bal en brisant le quatrième mur dans un monologue mémorable. Pour quoi faire ? Se plaindre de la vie, se morfondre de ses insatisfactions, évoquer Freud et Groucho Marx, s’épancher sur sa calvitie naissante ou ses relations difficiles avec les femmes. Du Woody Allen porté à incandescence. « Vous connaissez cette blague ? C’est deux vieilles dames qui sont dans une une station de ski des Vosges, et il y en a une qui dit : « Et ben, on peut pas dire qu’on se régale ici !» Et l’autre répond : « Ah ça, ne m’en parle pas ! Et puis les portions sont tellement riquiqui ! » Hé bien, voilà mon sentiment général sur la vie… » C’est par ces mots las et désabusés que débute un discours vif et sophistiqué si représentatif du cinéma allénien qu’il en deviendra l’un des symboles. Ralph Rosenblum, chargé du montage, amputera certes la séquence pour recentrer l’intrigue sur les relations amoureuses du héros, mais elle n’en demeure pas moins jouissive.

Jonathan Fanara

JFK d’Oliver Stone

Il commence par un dispositif très classique, un montage tout juste digne des vieilles séries juridiques des années 50, sans couleur, sans profondeur. Un avocat plaide sa cause, touche ses dossiers, rehausse ses lunettes épaisses, et un chapelet de plans de réaction vient le saupoudrer de ce que l’on doit penser. Il faut soutenir cet orateur, quoiqu’il advienne. Pris isolément, des yeux de 2020 pourraient instinctivement rejeter cette mise en scène ampoulée, qui se démène pour imposer une morale à un des pires moments de l’histoire des Etats-Unis avec la légèreté d’un mauvais cours d’éducation civique. Dans la salle d’audience, une femme s’évente. C’en est trop. Si on était avec elle, on regarderait à droite à gauche, en cherchant une occasion de se barrer discrètement. Et puis, petit à petit, à partir de ce point de bascule, le cinéaste, sournoisement, laisse une voix chasser le découpage. Elle nous ramène dans le film, devient légèrement plus aigüe, en VO, de ce timbre que Kevin Costner manie courageusement sur le fil du rasoir. On ne souhaite plus en finir tout de suite, cela devient prenant et on constate soudain qu’on est embarqués depuis déjà plus de deux minutes dans un plan séquence sonore, qui a pris le pas sur des images qu’il a capté, elles aussi, et coulent désormais avec fluidité et élégance sur les dernières secondes d’un monologue où l’orateur se laisse étreindre par l’émotion du grand perdant. Debout pendant le naufrage, il tient encore, en nous y embarquant avec lui. Le pays qui occulte la vérité n’est pas celui où cet homme est né, ni celui où il souhaite mourir. Une réplique pleine de sens, comme des dizaines d’autres, d’un film bien plus que poignant : il joue encore à hanter le cinéma. Depuis, ce discours résonne encore, le JFK d’Oliver Stone a changé plusieurs fois de nature, tantôt éclairé, paranoïaque, obscur et fou, parfois tout cela à la fois. Mais les dernières secondes de cet échange ténu entre auditeur, spectateur, son et images redonnent viscéralement vie au cinéma tel qu’on oublie qu’il est et restera, dans un regard caméra brisant le quatrième mur : « c’est à vous de jouer ».
Romaric Rouan 

Call Me By Your Name de Luca Guadagnino

Un moment suspendu. Une conversation entre un père et son fils en toute simplicité mais qui touche par la préciosité de ces échanges authentiques rares, dans lesquels il ne s’agit pas de tricher mais bien plutôt de s’ouvrir. La scène est belle et marque par sa sobriété. Le cadre, tout aussi pur, reflète la sincérité d’un père pour qui l’histoire du fils a réveillé bien des choses et la pureté de ces liens indicibles. Son juste monologue, tout en sensibilité, met un point d’honneur à la passion qui aura animé Elio et Oliver le temps d’un été et qu’il vient sublimer. Le temps de la séparation. La douleur de la fin. Une lueur croît au cœur de la peine ; et le père d’Elio lui rappelle, nous rappelle, combien c’est précieux de ressentir. “But to feel nothing so as not to feel anything — what a waste !”. Et ces mots doivent résonner encore, pour Elio, pour nous tous. Chérir le sentiment, chérir le souvenir, celui que la douleur nous laisse pour trace d’un Amour parti, Amour qui excède toutes les frontières et brouille tout repère, Amour qui cristallise ces temps certes révolus, mais avant tout heureux. Une véritable ode au sentiment, celui qui bouleverse mais qui avant tout anime, ode à ces rondes des corps et des cœurs qu’on voudrait éternelles. Parce qu’après tout ressentir, c’est aussi être vivant.
Audrey Dltr

Stalker d’Andrei Tarkovski 

Stalker tient son titre du personnage le plus discret et a priori le moins important du film, en tout cas celui censé s’effacer derrière ceux qui font appel à lui. C’est la figure de l’éclaireur, qui ouvre la voie et guide le Scientifique et l’Écrivain vers le cœur de la « zone », sorte de forêt vierge aux feuilles de rouille et aux lacs d’eau croupie, lieu interdit des fantasmes dont le centre, une fois atteint, aurait la vertu d’exaucer nos vœux les plus profonds. À la différence des deux autres personnages, qui découvrent en même temps que le spectateur cet univers silencieux et inquiétant, le « stalker », lui, n’est jamais dans une posture réflexive ou d’émerveillement : c’est son travail de faire entrer des inconnus et de la mener au centre du « labyrinthe ». Il connaît chaque sentier, chaque buisson, si bien qu’il paraît lassé par une tâche répétitive et peu gratifiante. Là où tous les visiteurs se servent de lui pour atteindre leur but, le stalker n’est qu’un passeur qui ne va jamais lui-même « au bout », qui n’ose jamais franchir le seuil et préfère cultiver le mystère de la « Chambre ». Le Scientifique et l’Écrivain dissertent sur la vie, l’art, la religion, la science, la littérature ; le stalker se tait et trace la route, ou se repose à l’écart. Pourtant, face à la Chambre, il s’effondrera une première fois, à genoux, criant son désespoir à ses deux compagnons quant à la vacuité de son existence. Un premier monologue touchant, qu’un second, conclusif, viendra compléter. Car une fois le voyage achevé et de retour chez lui, épuisé, en pleurs devant sa femme, le stalker extériorisera sa rage à l’encontre d’une humanité qui ne croit plus en rien, désenchantée, ayant perdu toute forme de foi. Dans un sépia magnifique témoignant de cette morosité du monde moderne, « sans couleurs » car désabusé, c’est Tarkovski lui-même qui se confesse à son spectateur : peur d’un monde où le ciel est vide, peur d’un culte des apparences et du faire-valoir, peur de la monétarisation de la vie même, peur de la perte  de sens générale des choses. « Personne n’a besoin de la Chambre », car les gens ont « les yeux vides ». Le cinéma de Tarkovski n’a peut-être jamais paru si triste, et pourtant si beau.
Jules Chambry 

M Le Maudit de Fritz Lang

Le monologue final de Hans Beckert, interprété par Peter Lorre, appartient depuis près de 90 ans au répertoire du cinéma classique. Le tueur d’enfants surnommé M le Maudit se voit pourchassé tout au long du film par la police et des groupes mafieux. Acculé, dans une ultime tentative d’éviter un lynchage public, Hans Beckert improvise un tribunal de fortune au milieu de la foule des criminels. Dans ce monologue édifiant, le tueur en série expose avec force tous les tourments de sa pathologie psychique. Il évoque les pulsions meurtrières incontrôlables dont il est victime ainsi que la dissociation de sa personnalité. Il soutient également qu’il ne se souvient pas de ses actes, qu’il se sent continuellement poursuivi par les enfants qu’il a tués et leurs mères. Dans ce discours rhétorique, il plaide avec brio son irresponsabilité pour cause de trouble mental en demandant : « est-ce vraiment moi qui ai fait ça, si je ne m’en souviens même pas ? ». Grâce à ce monologue, le spectateur change de regard sur l’effrayant tueur d’enfants. L’ombre implacable, jusqu’alors invisible, tel un mal sans nom, prend le corps et la voix d’un homme malade et repenti. Cette longue tirade confère ainsi à M le Maudit tout son caractère dramatique et en fait un précurseur des nombreux films consacrés aux tueurs en série.
Ariane L. Emmanuelle

Django Unchained de Quentin Tarantino 

Quentin Tarantino a toujours eu l’incroyable talent de créer des personnages mémorables et de leur donner des répliques cultes, sous forme de tirades expéditives ou de longs discours verbeux. Dans Django, c’est le terrifiant Calvin Candie, riche propriétaire terrien et esclavagiste, qui a marqué les esprits par son monologue lors du dîner avec Django et le docteur Schultz, venus négocier la vente de Brunhild. Dans cette célèbre scène du crâne, Calvin Candie donne à ses invités une véritable leçon d’anthropologie destinée à démontrer la servitude naturelle des Noirs. Parodiant le monologue d’Hamlet, il raconte l’histoire du propriétaire du crâne, un esclave nommé Ben, qui ne s’est jamais révolté malgré ses nombreuses occasions de s’enfuir. Pour finir sa démonstration, Calvin Candie, incarné par un exceptionnel Leonardo Di Caprio, défonce brutalement le crâne de Ben avec un marteau. Alors que la scène atteint l’apogée de sa tension, il est subitement interrompu par son intelligent majordome, qui a deviné les réelles intentions de Django et du docteur Schultz. Ce monologue mémorable s’inscrit ainsi parfaitement dans le système d’écriture de Quentin Tarantino, dans lequel la tension et la violence succèdent rapidement au verbe.
Ariane L. Emmanuelle

Paris Texas de Wim Wenders 

Après des années d’errance, Travis retrouve Jane, cette dernière travaillant dans un peepshow. Face à face, séparés par une glace, Travis décide de prendre le téléphone disposé à coté de lui pour dire tout ce qu’il ressent à Jane. Elle ne le voit pas, mais lui oui, et c’est alors qu’il décide de se retourner pour ne pas plus voir son visage et énoncer tout ce qu’il a sur le coeur, chacun comme dos à dos, où les mots vont alors sortir dans le vide et dans l’inconnu. Et même si Jane répond avec parcimonie, ce sont surtout ces larmes qui répondront à ce monologue. A l’image de ce road movie existentiel, cette séquence, magnifique pour son cadre et la prestation de ses deux acteurs, révèle toute la tristesse d’un long métrage à fleur de peau. C’est toute la pesanteur du film qui se répercute dans les mots de Travis qui narre la naissance d’un amour, les sacrifices et les perturbations d’un couple, qui malgré la distance et le temps, ne peut disparaitre d’un claquement de doigts dans le désert du Texas. Pas d’éclats de voix, ni de vociférations amoureuses ou même de dispute, la scène vient presque clôturer un film où le calme ambiant est proportionnel à la desespérance et à la culpabilité latentes des personnages.
Sébastien Guilhermet

Le Dictateur de Charlie Chaplin 

Le Dictateur est le premier film entièrement parlant de Charlie Chaplin, après ses balbutiements des Temps modernes. Chaplin y incarne en même temps une parodie d’Hitler, en la personne d’Hynkel, et un barbier juif dans la continuité de son personnage de Charlot. L’un profère des discours inaudibles dans un yaourt aux consonances germaniques ; l’autre parle peu, discret, et subit les événements avec une candeur silencieuse. Leur similitude physique aboutira à un quiproquo final des plus jouissifs et étonnants, où le barbier juif prendra la place du dictateur à l’insu de tout le monde pour prononcer un discours déconstruisant des années de guerre et de haine, devant un auditoire stupéfait mais toujours aussi passivement suiveur, quels que soient les mots prononcés. Si la scène est un sommet de cinéma, c’est d’abord parce que le barbier, qui n’avait jusqu’alors pas confiance en lui et redoutait, tout tremblant, que la supercherie ne fût découverte, acquiert d’un seul coup une assurance et un don d’orateur inattendus. Ensuite, c’est parce que de voir un juif des ghettos s’avancer sur l’estrade pour prononcer un discours pacifiste, tolérant, anti-militariste et humaniste, entouré de haut-gradés nazis et d’un peuple habitué au harangues antisémites, est la plus douce et savoureuse des vengeances, la plus belle des uchronies. Grimé en Hitler/Hynkel, mais avec un cœur de Charlot, Chaplin émeut comme rarement il aura su le faire avec de simples mots. Sans sa pantomime habituelle, et malgré le déguisement, il se donne au spectateur presque à nu ; et ses mots, certes un peu naïfs mais si honnêtes et bienfaiteurs, ne peuvent qu’éblouir. Quelques années plus tard, après que la Shoah aura été mise à jour et les agissements des nazis révélés, Chaplin confessera qu’il n’aurait pas été capable d’écrire un tel film s’il avait eu connaissance, dès 1940, de certaines réalités. Le cinéma tient à peu de choses, parfois.
Jules Chambry 

 

« Phil Tippett : des rêves et des monstres » chez Carlotta Films

Concepteur et superviseur d’effets spéciaux, Phil Tippett a gravé son nom dans le marbre du cinéma fantastique et de science-fiction. Admirateur de Ray Harryhausen, il a d’abord imité la démarche du père du stop motion avant de se fondre dans les images de synthèse qui ont révolutionné le Hollywood post-Jurassic Park. C’est précisément cette trajectoire caractérisée par la passion et le succès que Gilles Penso et Alexandre Poncet restituent dans leur documentaire.

En 1993, le nom de Phil Tippett n’échappe déjà plus à personne. Associé à Star Wars, Timegate, RoboCop ou Piranhas, ce concepteur d’effets spéciaux est intégré de longue date dans le circuit hollywoodien. Il vit pourtant des heures difficiles, matérialisées par l’avènement des images de synthèse, appelées à supplanter les techniques de stop motion et de go motion qui lui sont chères. La première pierre lancée dans son jardin s’intitule Jurassic Park. Steven Spielberg est conquis par le réalisme des CGI et Phil Tippett, secoué, voire quelque peu déprimé, craint de finir aux oubliettes de l’histoire cinématographique. L’artisan a tort, mais il ne le sait pas encore. Cette ligne de fracture est parfaitement mise en lumière par Gilles Penso et Alexandre Poncet.

Avant d’en arriver là, Phil Tippett fut d’abord un cinéphile mordu d’effets spéciaux comme il en existe des milliers d’autres. Abasourdi dès cinq ans devant le King Kong de Merian C. Cooper et Ernest Beaumont Schoedsack, admirateur du travail de Ray Harryhausen sur Le Septième voyage de Sinbad, il va tôt se passionner pour le cinéma au point de s’enferrer dans une solitude qui inquiètera ses parents. Qu’importe, le jeune garçon ne rêve que d’une chose : modeler et animer l’argile comme le font ses inspirateurs. Durant son adolescence, il participera aux projets indépendants de Bill Stromberg, qui adaptera la nouvelle de Ray Bradbury A sound of Thunder. L’Université lui ouvre ensuite la voie à toutes sortes d’expérimentations et contribue à libérer sa créativité, avant que celle-ci ne s’exprime chez Cascade Pictures, une société spécialisée dans les films publicitaires.

Le documentaire de Gilles Penso et Alexandre Poncet parvient très bien à verbaliser cette passion précoce pour l’artisanat cinématographique. Phil Tippett y apparaît tel qu’il est : un passionné inventif et parfois rêveur, mais aussi une force de travail incroyable, capable de s’investir dans un projet en étant continuellement au four et au moulin. C’est ce qu’il se passe sur les plateaux de RoboCop ou Starship Troopers (au point de finir physiquement épuisé), ou lorsqu’il conçoit des dizaines de créatures ou de masques pour Star Wars. Sa femme Jules Roman gère en maître l’intendance, ce qui implique aussi le Tippett Studio. Leur rencontre, leur union et les synergies qui en découlent se trouvent ou se devinent dans les interstices du documentaire. Y figurent également, en proportions variables, des indications sur les goûts personnels de Phil Tippett (l’animation de créatures organiques plutôt que de machines), des explications sur les techniques d’animation employées par le concepteur d’effets spéciaux ou des évocations de son travail sur les Walkers des neiges, Jabba le Hutt, le dragon Vermithrax ou encore le robot ED-209 ou le cyborg de RoboCop 2.

Le documentaire est passionnant, bien rythmé et émaillé d’entretiens éclairants. Les deux réalisateurs y évoquent à la fois une vie, une passion et un métier, le tout à parts quasiment égales. Ils clôturent enfin leur film par deux longues évocations, touchant à Mad God, « un film expérimental en stop motion », comme cela est indiqué sur le portfolio du Tippett studio, et la partie d’échecs holographique vue dans un épisode de Star Wars, laquelle recourt naturellement… au stop motion qui a fait la renommée de Phil Tippett.

BONUS

On trouve en supplément de l’édition blu-ray des scènes coupées et alternatives commentées par Alexandre Poncet. Le réalisateur évoque notamment les problèmes de rythme et de montage justifiant le coupage de ces séquences. Un long document (100 minutes) portant sur la conception du documentaire figure également aux côtés d’une galerie photographique ou de la traditionnelle bande-annonce. Ce « making-of » nous apprend beaucoup sur le travail de Gilles Penso et Alexandre Poncet et continue de présenter un regard passionné sur l’artisanat des effets spéciaux et les modèles que Phil Tippett a animés durant sa longue carrière.

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/50i • ENCODAGE AVC • Version Originale DTS-HD Master Audio 5.1 • Sous-Titres Français • Format 1.78 respecté • Couleurs • Durée du Film : 80 mn
DVD 9 • MASTER HAUTE DÉFINITION • PAL • ENCODAGE MPEG-2 • Version Originale Dolby Digital 5.1 • Sous-Titres Français • Format 1.78 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs • Durée du Film : 80 mn
Sortie le 27 mai 2020

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