« Mother » : les liens du sang

C’est l’un des classiques du cinéma sud-coréen : avec Mother, Bong Joon-ho utilise Kim Hye-Ja à contre-emploi et revisite une figure maternelle jusque-là immaculée dans l’industrie cinématographique de son pays. Le spectateur ne sait plus à quel saint se vouer : doit-il avoir de la compassion ou de la répulsion envers cette femme discrète qui cherche vaille que vaille, et au-delà du raisonnable, à sauver son fils ?

Mother débute par ce qui aurait pu être un flashforward : une femme d’un certain âge danse sans joie dans un champ jaunâtre. On retrouvera un plan presque identique dans la dernière partie du film, avec cette fois des habits maculés de taches. Entre ces deux séquences mimétiques : la lutte obstinée d’une mère campée par Kim Hye-Ja, déchirante, pour convaincre le monde que son fils Do-joon, vingt-huit ans, n’a aucune responsabilité dans l’assassinat d’une jeune étudiante du quartier. Intellectuellement limité, présenté comme ahuri et amnésique, Do-joon, interprété par un irréprochable Won Bin, semble incapable d’indépendance et mène une vie oisive et insouciante. Une des premières scènes de Mother le montre chutant de manière pathétique après avoir tenté un geste de kung-fu sur la Mercedes d’un chauffard. Ses mésaventures judiciaires commenceront dès lors qu’une adolescente sera retrouvée morte, pour cause de « fracture du crâne et hémorragie ». Une affaire suffisamment rare, dans cette bourgade apparemment paisible, pour que la police en souligne la singularité.

Do-joon a récupéré des balles dans le lac d’un parcours de golf et les a signées. C’est cet acte anodin, quasi enfantin, qui l’envoie en prison. La police, surmenée, ou peu encline à s’embarrasser d’une enquête au long cours, ne fait pas la démonstration d’une grande implication. « Une affaire classée » en quelques heures arrange tout le monde. Alors, si Do-joon, imbécile hébété, signe des aveux complets après que les inspecteurs aient retrouvé l’une de ses balles sur les lieux du crime, la justice sud-coréenne s’en accommodera volontiers. Une critique acerbe du système pénal sous-tend évidemment le cheminement des faits : Bong Joon-ho met en scène des inspecteurs de police irresponsables et incompétents, des avocats et des procureurs corrompus, tous moins concernés par l’enquête qui leur incombe que la mère de Do-joon ou son meilleur ami. « Quatre ans à l’hôpital, c’est le jackpot ! », osera même l’avocat de la famille, après qu’un arrangement ait été trouvé avec un directeur d’hôpital psychiatrique et un juge lors d’une soirée arrosée. La position des policiers dans une affaire précédente opposant Do-joon à des hommes de la haute société, à savoir une annulation des plaintes pour préjudices réciproques, participe du même cirque tragicomique, au même titre d’ailleurs qu’une reconstitution de crime aux airs prononcés de foire du village.

Tout le métrage se déroule sur un ton implicitement accusatoire. « Ce bled est louche », y avancera-t-on en guise de préambule. D’étranges histoires circulent au sujet de la victime, surnommée « riz sauté » en raison d’une prédisposition à monnayer son corps pour satisfaire aux besoins charnels des hommes de la région. Cette évocation de la prostitution des étudiantes, sujet capital, fait d’autant plus sens que la mairie de Séoul a récemment créé des cyber-brigades pour prévenir toute marchandisation du sexe non régulée. Des secrets enfouis semblent donc hanter une bourgade que l’on pensait sans histoires, à tel point que deux voyous sont dépêchés pour récupérer le portable de la victime – contenant des photographies compromettantes. Pour disculper son fils, désormais emprisonné, l’héroïne du film va très loin : elle pénètre dans des maisons par effraction, provoque des incendies et va jusqu’à tuer elle-même. Dans une scène centrale, elle observe avec intérêt deux adolescents faire l’amour en prononçant des mots de manière aléatoire et insensée, partageant avec le spectateur un point de vue voyeuriste sursignifié à l’écran par des orteils crispés… Comme à son accoutumée, Bong Joon-ho s’inscrit à la croisée des chemins, dans une veine polaro-filiale, et échafaude en maître un récit à enjeux multiples, questionnant avec ambiguïté l’amour d’une mère qu’on comprend, admire et vilipende à la fois.

Cette figure équivoque de la mère, c’est peut-être Bong Joon-ho qui en parle le mieux : « Mother est un défi sur le plan cinématographique pour moi, car mes films précédents étaient tous des histoires qui tendaient à l’extension : si une affaire de meurtre me conduisait à parler des années 80 et de la Corée, et que l’apparition d’une monstre me poussait à parler d’une famille, de la société coréenne et des États-Unis, Mother est, au contraire, un film où toutes les forces convergent vers le cœur des choses. Traiter de la figure de la mère, c’est du déjà-vu mais je vois ce film comme une nouvelle approche et j’espère qu’il sera également perçu ainsi par les spectateurs, comme quelque chose de familier mais d’étranger. » Tout, de la critique des autorités aux travers de la société, ramène effectivement à la mère. Par l’ambivalence qu’elle dégage, l’héroïne de Mother conduit le public à partager sa douleur et son combat, mais aussi à se laisser aller à des mouvements de répulsion, non seulement au regard des libertés prises avec la loi, mais surtout vis-à-vis de ses attitudes quasi incestueuses – elle surveille la sexualité de son fils, le regarde attentivement uriner, partage son lit avec lui… Toute la complexité du film, toutes les méditations poignantes ou acrimonieuses qu’il porte en son sein se trouvent ainsi condensées dans ce portrait dense et bariolé.

Bande-annonce : Mother

Synopsis : Une veuve élève seule son fils unique de 28 ans, Do-joon. Il semble ahuri et très peu indépendant. Son insouciance l’amène parfois à des comportements dangereux. Quand une fille du village est retrouvée morte, Do-joon est suspecté par la justice. Pour cette femme, c’est le début d’un combat sans merci. Jusqu’où sera-t-elle prête à aller pour sauver son fils ? 

Fiche Technique : Mother

Réalisation : Bong Joon-ho
Scénario : Bong Joon-ho et Park Eun-kyo
Musique : Lee Byeong-woo
Montage : Moon Sae-kyoung
Photographie : Alex Hong Kyung-Pyo
Société de production : Barunson
Durée : 128 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 28 mai 2009

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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