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« Le Salaire du Diable » : la justice cannibalisée par le pouvoir

Rimini Éditions propose en combo DVD/bluray Le Salaire du Diable, de Jack Arnold. À mi-chemin entre le western et le film noir, le long métrage, qui met en scène Orson Welles et Jeff Chandler, interroge l’éthique de conviction et de responsabilité d’un shérif en butte aux puissances financières locales.

Un jeune ranchero est tiré d’un baraquement surpeuplé et violemment traîné jusqu’à une grange voisine. Deux hommes le passent à tabac, il résiste tant bien que mal, ce qui provoque une escalade qui lui sera fatale. Le vieux Juan Cisneros, tapi dans l’ombre, a tout observé. Il décide d’en aviser la police locale. Comme tous ses compagnons d’infortune, Juan Martin était tenu de « travailler comme un chien sans se plaindre ». Mais le contremaître Ed Yates et son second Chet Huneker ont cette fois franchi les limites de l’inacceptable : ils s’en sont pris physiquement à un ouvrier agricole mexicain, sans autre forme de procès. Le point de bascule intervient très tôt dans Le Salaire du Diable : après quelques minutes d’un récit qui n’en compte que 80, Jack Arnold tient déjà sa victime, ses coupables, son enquêteur et protagoniste principal, mais aussi cette ambiance hybride, partagée entre les grands espaces arides du western et les éclairages nocturnes, accentués, des films noirs. Le meurtre de Juan Martin en constitue d’ailleurs une sorte d’apothéose : lumière vacillante, accès de violence mutique et encore inexpliquée, bracero assassiné dans un domaine agricole…

Virgil Renchler (convaincant Orson Welles) règne en maître sur le Golden Empire, un ranch ayant pignon sur rue, s’étendant sur plusieurs kilomètres, et employant près de 500 immigrés clandestins mexicains, à qui l’on demande de « travailler sous le soleil pour une petite paie ». Au moment de la sortie du Salaire du Diable en 1957, des lois visent à entraver l’emploi de braceros aux États-Unis ; ils sont accusés de concurrencer déloyalement les braves travailleurs américains. Cette résonance politique rattache évidemment le long métrage de Jack Arnold à un contexte sociopolitique bien palpable. Le Salaire du Diable met d’ailleurs les formes quand il s’agit d’énoncer – et de dénoncer – les conditions de vie des rancheros : la chaleur suffocante qui afflige les travailleurs mexicains est objectivée par l’omniprésence des ventilateurs (au commissariat de police, au funérarium, chez le coiffeur…) ; tandis que Juan se rase dans un baraquement rempli de miséreux, des collaborateurs de Virgil Renchler, aveuglés par la haine, apparaissent dans un miroir avant de le rouer de coups ; l’adjoint au shérif, trop conscient de la puissance économique du Golden Empire, prête à peine attention au récit glaçant de Juan Cisneros : « Tu ne vas pas prendre cette histoire au sérieux ? », lance-t-il à son supérieur Ben Sadler.

Ce dernier, campé par un excellent Jeff Chandler, est caractérisé en humaniste dès ses premières apparitions à l’écran. Il fait d’abord preuve de prévenance face à un ivrogne, avant de se laisser guider par son éthique de conviction et de se présenter aux portes du vaste Golden Empire, où le gardien des lieux lui fait remarquer qu’il est « le seul homme de loi à franchir cette porte depuis qu'[il est] là ». Il est néanmoins reçu séance tenante dans le bureau luxueux de Virgil Renchler, qui ne tarde pas à l’intimider : « Si vous persistez à m’embêter, le comté aura un nouveau shérif. » Là-bas, face aux imposantes cornes d’ivoire accrochées aux murs et aux volumineux cigares consommés par son hôte, symboles d’une consommation ostentatoire (selon le modèle conceptuel de Thorstein Veblen), le shérif ne se démonte pas : il aspire à aller au bout de son enquête et ce, même si de nouveaux témoignages contradictoires (et mensongers) seront bientôt déposés et qu’« un meurtre comporte toujours des ennuis ».

Entreprise collective (quel film ne l’est pas ?), Le Salaire du Diable bénéficie de l’excellent travail de son scénariste Gene L. Coon, ainsi que de la photographie, inspirée des films noirs, d’Arthur E. Arling. Tandis que ce dernier contribue à donner un allant sépulcral au long métrage, l’auteur s’échine à ancrer son histoire dans un contexte sociopolitique brûlant. Si le traditionnel whodunit reste parfaitement étranger au film de Jack Arnold (aucun mystère à élucider), les répercussions du meurtre de Juan Martin font en revanche l’objet de longs développements, qui forment le cœur du récit. Dans un discours éloquent et mémorable, le shérif Ben Sadler admoneste les habitants de la petite localité rurale qu’il sert et protège : « Je suis un contribuable qui défend la loi », « rien n’a jamais su vous sortir de votre apathie, pas même un meurtre », « vous n’avez rien dans le ventre »… Si l’homme exprime ainsi ses doléances, c’est à la suite des avertissements ininterrompus qui lui ont été adressés, visant à décourager et discréditer son enquête : on le somme de tenir compte de « ce que Renchler représente pour la ville », on lui promet « la mort de notre commerce », on prédit que « la ville serait ruinée ». Cette toute-puissance financière qui se projette sur les institutions locales transparaît à chaque instant, dans les interpellations comme dans les attitudes, à travers chaque parole et chaque regard, mais le shérif y répond en usant d’un symbole fort : il brandit avec énergie le Code pénal, argument massue sur lequel toute considération arbitraire, ou assujettie à l’argent, ne peut que trébucher.

Au Golden Empire, tout le monde ne considère cependant pas la disparition de Juan Martin avec indifférence ou légèreté. Skippy, la fille de Virgil, apparaît profondément affectée par ce qui est arrivé au jeune ranchero. « Personne n’osait m’approcher, aucun garçon de la ville », « je ne connaissais personne, excepté Juan », explique-t-elle au shérif Ben Sadler. Enfermée dans une prison dorée, coupable de ne pas avoir donné suite à l’intérêt d’Ed Yates à son égard, elle avance, comme pour se persuader de sa parfaite innocuité dans cette sordide affaire : « Il n’y avait entre nous que d’innocentes distractions. » Pour le spectateur, le personnage de Skippy agit comme un puissant révélateur : de la peur qu’inspire son puissant paternel (aucun homme ne s’est jamais risqué à lui faire la cour), mais aussi du jusqu’au-boutisme parfois criminel de ceux, trop vernis, à qui l’on ne peut désormais plus rien refuser (le contremaître punit, en concertation avec son patron, l’ouvrier immigré qui a eu, à ses yeux, l’outrecuidance de courtiser celle qu’il convoite).

TECHNIQUE & BONUS

Sur le plan technique, cette édition apparaît particulièrement probante, dénuée d’imperfections et dotée d’une image parfaitement stable. Si les suppléments sont rares, on retiendra néanmoins cette longue interview du spécialiste du cinéma Florent Fourcart, qui inscrit Le Salaire du Diable à cheval entre le western et le film noir, avant d’en présenter le metteur en scène, Jack Arnold, comme un artisan respectable du cinéma fantastique et un grand maître de la série B (venant, notons-le, du documentaire de propagande). Le critique insiste sur la dimension sociale et humaniste du film, bien ancré dans son époque. Il en verbalise la modernité et revient également sur la présence d’Orson Welles au générique, rappelant que le célèbre cinéaste cachetonnait régulièrement pour financer ses propres projets, souvent conçus en dehors des circuits de production traditionnels.

Bande-annonce :

Fiche technique :

Date de sortie : 15 février 2022
Editeur : RIMINI EDITIONS
Edition : Combo Blu-ray + DVD, Digipack, 2 DVD, PAL, Tous publics
Région : 2
Audio : français – DTS HD Master Audio / anglais – DTS HD Master Audio
Vidéo : Format 16/9 compatible 4/3, Format cinéma respecté 2.35, Format BD-50, Film en Noir et Blanc
Sous-titres : Français
Master haute définition
Boîtier Digipack avec étui
Contient :
– le Blu-ray du film (80′)
– le DVD du film (77′)
Entretien avec Florent Fourcart, spécialiste de l’Histoire au cinéma (2021, 22’55 »)
Bande-annonce (2’16 », VO)

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3.5

Le Ciel de Nantes à l’Odéon : des gens qui s’aiment, qui se racontent

4.5

Christophe Honoré est à l’affiche du théâtre de l’Odéon du 8 mars au 3 avril avec sa pièce Le Ciel de Nantes (texte créé en mars 2021 et paru en octobre de la même année aux éditions Les solitaires intempestifs). Après un passage par le théâtre qui fait cinéma pendant la pandémie avec Guermantes, Christophe Honoré fait de la salle de spectacle un cinéma à ciel ouvert pour mieux évoquer les souvenirs, leur éclatante fausseté et sa vie, tout simplement.

« Je peux vivre sans toi, oui mais, je ne peux vivre sans t’aimer. »

Le spectacle de Christophe Honoré commence par un long commentaire d’images imaginaires qu’on ne voit pas, bientôt interrompu par un commentaire réel d’un personnage qui s’offusque. Voilà qu’Honoré ose mettre de la poésie dans les bombardements à l’aide d’une coccinelle dont un enfant compterait les taches. De suite, le ton est donné : Le Ciel de Nantes ne sera qu’une grande interruption dans la litanie de souvenirs que le film  (non tourné) aurait dû être. D’ailleurs, on est au théâtre, sur scène. Celui qui prétend s’appeler Christophe n’est pas le metteur en scène face à ses acteurs (comme c’était le cas dans Guermantes), mais bien un acteur qui rejoue, pour le metteur en scène, le rôle du cinéaste. Cette mise en abyme vertigineuse ne cessera d’être, tout le long des 2h15 du Ciel de Nantes, un jeu permanent. Honoré se balade dans ses souvenirs, faisant revivre les morts, conscients qu’ils sont morts, dans d’autres corps. Même sa mère, encore en vie, est jouée par Julien Honoré, qui n’est autre que le frère de Christophe Honoré. Il ne jouera jamais son propre rôle, celui du frère qui, aurait pu, à trois ans, perdre son grand frère dans un accident de voiture. C’est ce récit-là et bien d’autres que retranscrit Le Ciel de Nantes.

Familles 

Après Les Chansons d’amour, Le Livre pour enfants ou encore Ton Père, récits, entre autres, autobiographiques, Christophe Honoré s’attaque au récit de sa famille. Il convoque sa grand-mère, un oncle, une tante, un grand-père aussi pour raconter un récit familial fait de suicides, de folie, de détestations et de vrais beaux moments. Bref, Christophe Honoré parle de la famille, celle qui se réunit inlassablement autour d’une table dans un espace commun, fragile mais constituant. Ici, l’espace est d’abord la salle de cinéma reconstituée, mais l’écran est dans le dos des personnages puisque c’est au spectateur avant tout que le récit s’adresse. Bientôt, l’appartement de la grand-mère apparaît sur scène, dans un film, et envahit même un temps la salle de cinéma défigurée, transformée en salon des souvenirs. Dans ce récit familial et intime, Honoré convoque également sa famille de cinéma le temps d’une séquence où il s’attache à prouver combien il était vain de vouloir, au cinéma, raconter sa famille : « Quand les gens ont vraiment existé, on a du mal à les faire jouer par d’autres. On cherche des ressemblances qui sont toujours vaines, et finit par régner un sentiment de ridicule… ». Pourtant, il y a eu des essais caméra qu’ici celui redevenu un temps réalisateur filme avec Anaïs Demoustier, Ludivine Sagnier, Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps… autant d’acteurs qui ont traversé le cinéma du réalisateur et qui font la famille qu’il ose exposer depuis toujours. Une famille un peu bourgeoise, toujours de Paris ou du moins à Paris, loin de Rostrenen. Dans Les Chansons d’amour, la Bretagne est ainsi évoquée à travers un cinéma parisien et un amour tout aussi parisien (bien que sentant la pluie, l’océan et les crêpes au citron). Christophe Honoré s’interroge sur ses choix, sur la place qu’a réellement sa famille dans son art, sur ce qu’il a osé montrer.

L’Histoire et des histoires 

Comment confronter ses souvenirs à ceux des autres, disparus, dont les histoires dorment désormais dans des cercueils froids que de film en film Honoré a comme rêvé de remplacer : « Comme je l’envie cette terre de province qui sert ton corps entre ses bras » (Reims, chanson extraite du film Les Bien-aimés). Car « Christ »  est devenu Christophe Honoré, le réalisateur parisien qui se revendique « de province » et qui pourtant peuple son cinéma de figures loin d’être provinciales. Son œuvre est cependant éclectique, touche à tout, elle recrée les souvenirs communs des Malheurs de Sophie, à la princesse de Clèves (La Belle personne) en passant par Les Métamorphoses. C’est aussi une œuvre qui traverse les époques : Nouveau Roman, Plaire aimer, et courir vite ou Les Idoles. On pense aussi aux Bien-aimés, qui des années 60 avec Prague aux attentats du 11 septembre 2001, avec Jeunesse se passe. Que des titres composés pour le cinéaste par Alex Beaupain. On entend d’ailleurs Les yeux au ciel réinterprétée sur scène:  « Et ma mère s’installe au micro, elle chante. Et je me cache tellement j’ai honte et tellement j’ai envie de pleurer ». Notre émotion est tout aussi grande de réentendre ce texte bouleversant qui nous rappelle des images de cinéma. Pourtant, de cinéma il ne sera pas question puisque le film ne se fera pas. Il y a trop de risque que les images prennent le pas sur ce qui a réellement existé : « Je n’ai pas besoin d’une histoire, j’ai besoin de vous ». C’est exactement le souffle qui traverse toute l’œuvre de Christophe Honoré.

Juste la fin du monde

C’est pourquoi dans une mise en scène extrêmement vivante, Honoré convoque les morts pour ce qu’ils sont, des êtres qui revisitent avec lui leur vie, l’interrompent, détruisent la rêverie pour donner leurs vérités. Dans cet espace ludique qu’est le jeu scénique, Honoré offre une partition à chacun, de fausses apartés comme lui seul en a le secret, on se souvient des adresses caméras de Louis Garrel dans Dans Paris. Ici encore, les déchirures comme les mots d’amour se disent toujours en chansons, au micro (souvent utilisé aussi au beau milieu des dialogues comme pour donner du poids à la parole de chacun). C’est Jacques qui chante presque à la fin de la pièce un air qui se termine par « On était tous fous, qu’est-ce que ça gueulait, mais qu’est-ce qu’on était bien ». Dans ce foutoir, ces larmes, ce « concours de souffrance » comme l’appelle le père Puig (le grand-père, sorte de figure néfaste qui tente de dire sa vérité), Honoré parvient à distiller un peu d’humour, de légèreté, dans cet amour cruel qui réunit les êtres qui s’aiment sans le vouloir vraiment, qui se détruisent parce que tout doit se terminer… Il tente de saisir les bons moments, sans rayer le malheur. À travers un chassé-croisé permanent, des images de cinéma, des décors qui sont sur scène puis sur l’écran, en faisant traverser l’écran à sa famille reconstituée, Honoré tente de mettre à distance, de rêver sa vie, de la revivre, de faire renaître. Mais c’est vers une inéluctable « fin du monde » (on pense souvent à Juste la fin du monde au cours de la pièce) qu’il se rend pour rendre plus forts que jamais ces mots entendus dans son cinéma : « je peux vivre sans toi, oui, mais, je ne peux vivre sans t’aimer ».

Le metteur en scène s’interroge alors sur sa place dans le monde, la force du cinéma, de l’art en général, et sur ce besoin de raconter des histoires, quand un seul être vous manque… et que tout disparaît. On est dans le souvenir du souvenir, qui devient un souvenir commun, un souvenir intime : « Je ne sais plus si ma vie a vraiment croisé votre vie ». On est chez Proust ou chez Duras, tout s’efface, tout se recréer, à l’infini. Il y a matière pour mourir, pour ressusciter, pour être incarné, désincarné, reprendre forme. Il n’y a pas une vérité, il y a mille vérités qu’inlassablement le metteur en scène remet sur le dos de la création pour faire une œuvre hybride peuplée de fantômes, mais surtout transpercée de toutes parts par la vie, les fulgurances. Non décidément « le passé ne passe pas », mais il peut devenir œuvre d’art, de réflexion, de déconstruction permanente et au final… de rêve éveillé !

Corps

Dans ce rêve éveillé, les corps ont une importance vraiment particulière. Que ce soit le premier oncle et son expérience des corps torturés pendant la guerre d’Algérie, le second et ses poumons meurtris ou à travers le personnage de la mère qui refuse d’entendre parler du suicide de son frère. Ou encore par l’image jamais représentée du corps de Claudie qui s’effondre quatre étages plus bas. Surtout, le corps de « Kiki » et de ses dix enfants qu’elle a du porter, accoucher… Enfin, le corps, omniprésent, gargantuesque – un temps envahissant la scène, la dévorant- du grand-père violent, ce corps aussi auquel Honoré donne la parole. Au milieu, il y a Christophe et sa volonté de rappeler à sa grand-mère, qui trouve son homosexualité dégueulasse, tout ce qui a été entre eux, d’enjeux et de danses. Il est clairement ce pont sur la rivière, qui fait le lien entre tous.

Ces corps rarement vu au théâtre, ces corps populaires, sont mis sur le devant de la scène, et Honoré les fait danser, valser… Il y a volonté de représenter, de transfigurer la mémoire par le jeu. A ce jeu-là justement, les acteurs sont tous formidables dans leur partition, sans se prendre trop au sérieux, portant une parole souvent volubile, qui explose, s’expose enfin. A côté de Chiara Mastroianni, fidèle parmi les fidèles, et de Julien Honoré, on a plaisir à (re)découvrir les autres acteurs, à les voir devenir les fantômes du théâtre d’Honoré, en chair et en os, s’affrontant au corps à corps, au verbe, bref existant enfin malgré leur disparition inéluctable de la scène comme du monde.

Le Ciel de Nantes : bande-annonce

Le Ciel de Nantes : fiche technique

Odette, dite Mémé Kiki, veuve de guerre, a eu dix enfants, dont huit avec le père Puig. Parmi eux, Jacques, Claudie, Marie-Do. Sur fond d’histoire sociale, de luttes ouvrières, d’immigration, de guerre d’Algérie, de montée de l’extrême-droite, l’intrigue entrelace six destins sur trois générations.

Texte et mise en scène : Christophe Honoré
Interprètes : Youssouf Abi-Ayad, Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Chiara Mastroianni, Stéphane Roger, Marlène Saldana
Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy
Lumières : Dominique Bruguière
Costumes : Pascaline Chavanne
Production : Elizabeth Gay, Sylvain Didry, Clémence Huckel, Colin Pitrat
Durée : 2h15
Au théâtre de l’Odéon du 8 mars au 3 avril 2022

France – 2021

Belfast, de Kenneth Branagh : nostalgie et naphtaline

Après une série de grosses productions – et quelques semaines à peine après son catastrophique Mort sur le Nil –, admettons qu’on n’avait pas vu venir ce nouveau film de Kenneth Branagh, de loin son projet le plus personnel. Tourné en noir et blanc, Belfast est une ode à la capitale de l’Irlande du Nord, à travers les souvenirs personnels du cinéaste qui y a vécu l’avènement des « Troubles » entre catholiques et protestants. Si le film transpire l’amour sincère pour la ville, la nostalgie de Branagh (également scénariste) a ôté aux images de son enfance toute l’âpreté qu’exigeait la période historique dans laquelle elles s’inscrivent. Bien trop policé, Belfast se présente dès lors comme un drame familial très gentillet, dont l’empreinte demeure superficielle. C’est bien connu, la nostalgie embellit toujours le passé. 

Alors que Belfast lui permet de devenir le premier homme à être nominé dans sept catégories différentes aux Oscars, on ne peut que s’étonner à nouveau du parcours improbable de Kenneth Branagh. Nord-Irlandais de naissance et de cœur, on rappellera qu’il fut formé à la très réputée Royal Academy of Dramatic Art de Londres (dont il est le Président depuis 2014) et sembla se destiner au théâtre, créant avec David Parfitt la Renaissance Theatre Company en 1987. Que ce soit sur les planches ou au cinéma où il fit ses premiers pas dès la fin des années 80, Branagh se spécialisa dans les adaptations de Shakespeare, jouant dans ou mettant en scène (il passa à la direction et à l’écriture dès son premier film, Henry V) six adaptations de ses œuvres, une fidélité qui aboutira assez logiquement à l’incarnation du Barde par Branagh lui-même dans All is True (2008), qu’il met également en scène. C’est plus globalement avec la grande littérature que Branagh entretient un rapport étroit, adaptant au cours de sa carrière Mary Shelley (Frankenstein/1994), Tchekhov (le court-métrage Le Chant du cygne/1992) ou Agatha Christie (Le Crime de l’Orient-Express/2017 et Mort sur le Nil/2022).

Ce surdoué pétri de littérature classique se perdit néanmoins en route dès 2007 et son mauvais remake du Limier de Mankiewicz. A travers une conversion dont seul Hollywood à le secret, Branagh se vit alors propulsé à la direction d’une succession de blockbusters que des producteurs américains mal avisés eurent le mauvais goût de lui confier. Voir ainsi le réalisateur des remarquables Beaucoup de bruit pour rien et Hamlet signer, quelque vingt années plus tard, des superproductions Marvel (Thor) ou des films d’action à grand spectacle (The Ryan Initiative), sans parler de l’affreuse adaptation en live action de Cendrillon, a de quoi laisser pantois. Le naufrage complet de Mort sur le Nil, sorti il y a quelques semaines, ne fit que confirmer l’enlisement de Kenneth Branagh dans des superproductions sans génie et indignes de son talent. Le pire est encore que ses qualités de comédien aient suivi la même pente ascendante : dans la caricature involontairement grotesque qu’il nous a offert d’Hercule Poirot dans sa récente adaptation d’Agatha Christie, on chercherait en vain les traces du grand acteur shakespearien qu’il fut.

L’homme semblant décidément adepte des volte-face, c’est entre le susnommé Mort sur le Nil et une autre grosse production de science-fiction sortie sur Disney+ (Artemis Fowl), que Kenneth Branagh a décidé de sortir son opus le plus personnel, Belfast, qu’il a également écrit et coproduit. Racontant l’enfance de Buddy (Jude Hill) dans le Belfast en proie aux premiers affrontements entre catholiques et protestants à la fin des années 1960, il ne fait aucun doute que l’œuvre est largement autobiographique. Branagh est en effet né à Belfast en 1960, ville qu’il quitta à l’âge de neuf ans pour échapper à la violence, tout comme le jeune protagoniste de son film. Comme souvent dans ces cas-là, la proximité du cinéaste/auteur avec son sujet confère à Belfast une sincérité qui affleure à chaque seconde. Elle se reflète aussi dans la démarche parfaitement cohérente : tournage essentiellement effectué à Belfast, casting irlandais (à l’exception notable de Judi Dench) et bande-son entièrement réalisée par Van Morrison, lui aussi un natif de Belfast. Il existe hélas un revers de la médaille à cette ode sincère à la ville qui l’a vu naître et au partage de souvenirs personnels : Kenneth Branagh est resté englué dans un sentimentalisme débordant qui idéalise les images de l’enfance au point de leur ôter toute âpreté. Une tendance parfaitement humaine, mais qui aboutit à une œuvre mignonne et tiède.

Le ver est dans le fruit dès les premières images du film, révélant des décors connus et moins connus de la ville irlandaise actuelle. Ce véritable clip promotionnel digne d’un office de tourisme (le film a été produit par l’agence nationale du cinéma nord-irlandais, ceci explique cela) évolue soudain, au moyen d’un astucieux travelling vertical, vers un chromatisme noir et blanc signalant le changement d’époque pour un lieu identique. Une affection sincère se traduisant par des séquences léchées et artificielles, un choix esthétique qui se veut le gage d’un cinéma d’auteur : Kenneth Branagh dévoile immédiatement les limites de son projet artistique. Cette entrée en matière aurait pu se justifier si l’idée avait été que la belle et chaleureuse capitale nord-irlandaise avait aujourd’hui surmonté le tragique de son histoire. C’est, du reste, ce que suggère le synopsis du film, dont la seconde séquence montre justement le saccage d’une paisible rue de la ville par des émeutiers protestants, qui souhaitent faire déguerpir les familles catholiques par la terreur. Kenneth Branagh s’est trouvé face à un paradoxe : comment décrire une enfance heureuse dans le cadre d’une époque et d’un décor soumis à la violence ? Le résultat est l’évacuation presque totale de cette dernière, au point où même le climax de la prise d’otage de la mère de famille se solde par une pirouette humoristique absurde.

En réalité, Branagh n’assume pas le cadre qu’il installe, comme allergique à la violence qu’il ne veut pas voir souiller sa nostalgie d’enfant déraciné. En résulte une œuvre particulièrement lisse et gentillette, sorte de comédie sociale de Ken Loach à l’irlandaise. Manque toutefois à l’appel l’authenticité de ce qui est montré à l’écran : Loach dénonce et fait rire en même temps, car l’incroyable vérité qui se dégage de ses personnages combine tout naturellement ces deux aspects. Rien de tel dans Belfast, une œuvre bien trop prudente et dépourvue d’ambiguïté pour pouvoir prétendre à une telle ambition. On chercherait en vain des aspérités dans ce récit pourtant situé dans une période ô combien tragique. Les personnages sont parfaitement artificiels : un jeune couple parfait, un gamin irrésistible (qui commet des bêtises mais, rassurez-vous, rien de bien grave), des grands-parents rêvés, des voisins qui s’adorent, etc. Même le « méchant » loyaliste protestant n’est que vaguement inquiétant, sa présence à l’écran étant par ailleurs réduite au minimum et son sort réglé en un tour de main. Le décor du film est à l’avenant : une rue où les habitants et leurs enfants passent leurs journées dehors dans la joie et la bonne humeur, le tout agrémenté des accords chaleureux de Van Morrison… Le déracinement, sujet essentiel, est presque entièrement vidé du chagrin, de la détresse, de la souffrance qu’entraîne une telle épreuve. Même l’image en noir et blanc est trop parfaite, trop léchée, et achève de donner au film sa puissante fragrance de naphtaline. Comme attendu, Belfast se termine par une lénifiante leçon de morale du père à son fils, l’assurant qu’il pourra ramener à la maison l’élue de son choix, quelle que soit son obédience religieuse (« si elle est gentille et juste, et que vous vous respectez, elle et sa famille seront toujours les bienvenus dans notre maison »). Le carton final rendant hommage « à ceux qui ont été perdus » au cours du conflit irlandais constitue enfin une cruelle contradiction : quelle légitimité un film ayant systématiquement évacué toute forme de violence possède-t-il pour évoquer la mémoire de ses victimes ?

Un sujet très personnel qui se traduit par des décors de théâtre, des personnages artificiels et une ville qui n’existe qu’à travers le miroir déformant de la nostalgie : tel est le paradoxe de Belfast. Cette critique intransigeante ne prétend pas ignorer les qualités formelles de l’œuvre, sa simplicité touchante, l’interprétation impeccable de la plupart de ses comédiens (en particulier les vétérans Judi Dench et Ciarán Hinds, ainsi que le jeune Jude Hill à la bouille adorable) ou encore sa bande-son enlevée, qui assurent au spectateur de passer un moment parfaitement agréable. Son écriture à l’extrême limite de la niaiserie – voire de la malhonnêteté – l’empêche hélas de réaliser son potentiel. Les longues années d’errance artistique de Kenneth Branagh ont visiblement laissé des traces, même lorsqu’il se lance dans des entreprises heureusement fort éloignées de ses standards récents…

Synopsis : La vie d’une famille ouvrière et l’enfance de leur jeune fils pendant le tumulte de la fin des années 1960 dans la capitale de l’Irlande du Nord. 

Belfast : Bande-annonce

Belfast : Fiche technique

Réalisateur : Kenneth Branagh
Scénario : Kenneth Branagh
Interprétation : Jude Hill (Buddy), Caitríona Balfe (la mère de Buddy), Jamie Dornan (le père de Buddy), Judi Dench (grand-mère), Ciarán Hinds (grand-père), Lewis McAskie (Will)
Photographie : Haris Zambarloukos
Montage : Úna Ní Dhonghaíle
Musique : Van Morrison
Producteurs : Laura Berwick, Kenneth Branagh, Becca Kovacik et Tamar Thomas
Sociétés de production : Northern Ireland Screen et TKBC
Durée : 97 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 2 mars 2022
Royaume-Uni – 2021

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3

The Batman de Matt Reeves : The Dark Nietzsche

Las d’être devenu, sous la coupe de Zack Snyder, un simple rouage du DCEU (DC Extended Universe), l’icône octogénaire que représente Batman semblait crier de tout son être pour qu’on allume (encore) le Bat-Signal. Mais encore fallait-il que ce signal – comprenez l’intention – se démarque de ses prédécesseurs. Exit donc le baroque burtonnien et la solennité nolanienne et place au nihilisme de Matt Reeves, qui en misant sur un minimalisme doublé d’un profond désespoir, parvient à réintroduire la noirceur comme pierre angulaire du récit.

Back in Black

Révéré au-delà de l’imaginable par une cohorte de cinéphiles trop heureux de voir la légendaire némésis de Batman enfin investir la parcelle sombre de sa psyché, Joker (Todd Phillips), avec le recul, se posait plus en constat qu’autre chose. Celui de voir la Warner, sans doute rincée après une décennie de mainmise « édulcorée » par Marvel, assumer sa différence dans tout ce foutoir super-héroïque et privilégier le gravitas à l’emphase caractéristique du MCU. Mais plus encore qu’un ancrage émotionnel qui se distinguerait du voisin, la Warner avait aussi, avec ce film, entériné un principe aux airs de ligne directrice : son recours à une noirceur directement issue de références extérieures au monde des comics. D’aucuns répondront que cette approche peut se parer d’une lecture élitiste puisque condamnant de facto l’intarissable vivier d’histoires apporté par le média susnommé, mais il serait plus avisé d’y voir là l’amorce d’une véritable introspection de la Warner. Après tout, elle est tout autant sujette que Marvel au problème sous-tendu par l’exploitation quasi industrielle du genre : comment instaurer une nouvelle dynamique à des personnages exploités depuis plusieurs décennies ? 

Et là ou Marvel semble opter pour l’engraissement (en atteste l’expansion incontrôlée de son multivers) quitte à relayer cette problématique de renouveau aux calendes grecques, Warner ose le pari (audacieux) de l’épure.

Désosser l’icône pour en saisir à nouveau l’essence, quitte à prendre la « substance » dans d’autres médias (philosophie, cinéma, littérature…).

C’est-à-dire, revenir aux fondamentaux du personnage. Orphelin milliardaire oui (même si dieu merci, on évitera une nouvelle mise à mort de ses parents) mais surtout entité fantasmagorique ayant dompté l’obscurité et dont les talents de détective en font l’enquêteur le plus craint de tout Gotham City. Sans surprises, ce sont ces deux derniers éléments, étonnamment peu utilisés par toutes ses précédentes itérations cinématographiques, qui occupent l’espace ici. Nous voilà donc en prise avec un Batman « frais » dans la mesure ou il ne sévit que depuis deux ans, sans but avoué. Pétris de vengeance quitte à ce que ça soit le surnom par lequel il est mentionné le plus souvent dans le film, notre justicier se cherche dans une Gotham dépravée qui semble avoir abdiqué au profit du crime et du désespoir. La ville, sur-éclairée chez Nolan devient sous le scope de Greig Fraser (Dune, Rogue One) un gouffre qui matérialiserait presque le célèbre aphorisme de Nietzsche : « Si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi ». Mais au milieu de cet enfer monochrome dominé par un score lancinant de Michael Giacchino, on sera surpris de voir le Batman campé par Robert Pattinson apparaître tout aussi indéchiffrable que l’abîme qu’il tente de résorber. Surpris oui, mais pas étonné dans la mesure ou dès sa promotion, la mouture signée Matt Reeves utilisait plus que de raison l’emblématique tube de Nirvana, Something In The Way. Une musique dépressive dont la tonalité a vite fait de l’ériger en étendard grunge, à la fois pessimiste, punk et rebelle.

De facto, voir son alter ego, Bruce Wayne apparaître comme une entité rebelle, dépressive et fantomatique en diable (en atteste son temps de présence relativement réduit) sonne comme une lettre d’intention de la part de Matt Reeves, qui amorce l’autre thématique majeure du métrage : la vision décadente des puissants. 

Anarchy in the D.C

Ça n’est ainsi pas pour rien que le principal ennemi, alias le Riddler (impressionnant Paul Dano), au-delà d’une habile réadaptation, s’en prend à eux plutôt qu’à Batman. Il n’y a qu’à voir la manière qu’a Reeves d’interroger l’héritage de la famille Wayne (jusqu’ici traité de manière intouchable par les précédents films) pour comprendre que c’est aux symboles de pouvoir qu’il s’attaque. Ici, Batman, tributaire d’un certain pouvoir n’en est pas moins caractérisé comme un instrument de peur dont les agissements sont directement liés aux désidératas d’un rebelle parqué dans sa cave et n’ayant pas encore digéré le trauma de la perte de ses parents. Dès lors, l’idée d’user de symboles apparaît, à défaut d’être innovante, pertinente dans la mesure ou cela permet de voir le principal ennemi viser une entité qu’il estime plus dangereuse voire nocive que Batman. Et puisque Batman incarne depuis toujours le sauveur de Gotham, quid du fait que ce sont ces mêmes gens qu’il se charge de défendre qui ont transformé la ville en enfer sur terre ? De cette idée découle finalement un bouleversement assez édifiant : les prétendus gentils ne le sont que parce qu’ils revêtent des symboles qui les dépeignent comme tels.

Ce changement de paradigme, jamais abordé chez Snyder et à peine chez Nolan, a le chic de brouiller les pistes et de rendre donc totalement acceptable la mutation opérée chez le Riddler qui passe d’un intellectuel porté sur les devinettes, à un proto-terroriste qui véhicule des discours pour exacerber les tensions populistes et ainsi déployer une vengeance qu’il juge salvatrice et surtout compensatoire. Pour autant, si l’effort est louable que d’user des tourments de notre Batman pour en faire une métonymie de toute une cité en proie au chaos, reste que la radicalité revendiquée par Reeves tend à rencontrer quelques accrocs en cours de route.

Déjà, l’on pourra déplorer que la radicalité susnommée ne s’affiche paradoxalement pas sur les deux aspects les plus attendus dès lors qu’on aborde le cas Batman : la violence d’une part, et l’ancrage politique d’autre part. La première omission pourra facilement s’expliquer par l’inscription du film en tant que PG-13, heureusement contrebalancée par un recours au sound-design qui donne consistance aux coups donnés par notre justicier en collants. Mais quid de la dimension politique ? Batman, sans doute par la noirceur qu’il revendique depuis sa création, a toujours été un terreau fertile pour coucher à l’écran toutes les craintes de ses auteurs. Si Nolan en son temps usait du Joker pour dépeindre la résurgence du terrorisme et de Bane de l’anarchie, reste que Reeves façonne peu ou prou le même discours ici. Bien que teinté d’une portée prémonitoire tant la montée populiste exacerbée par le Riddler tend à sévèrement se rapprocher de l’appel aux armes qu’avait poussé les joyeux lurons ayant investi le Capitole il y a un an, The Batman se montre peu inspiré dans son message qui pointe les puissants comme responsables de tous les maux qu’ils cherchent paradoxalement à endiguer.

Néanmoins, face à cette densité esthétique et thématique qui réconciliera sans nul doute les amateurs du genre et ceux prompts à voir un film de super-héros qui lorgne vers le film noir et le thriller, The Batman reste un spectacle unique. Son utilisation du noir, son pessimisme, sa foi innée dans le story-telling et la mise en scène lui permettent sans efforts de se hisser parmi les meilleures itérations du genre et l’on serait bien avisé d’y voir dans les défauts susvisés, qu’une simple peccadille pouvant s’expliquer par la durée homérique du métrage.

Relecture brillante, désespérée et nihiliste d’un héros qu’on croyait connaitre par cœur, The Batman signée Matt Reeves s’avère être une proposition de cinéma détonnante dans le tout venant hollywoodien, tant elle use d’une radicalité ayant déserté le genre depuis belle lurette. On aurait pu apprécier que le scénario se pare de cette même velléité jusqu’au-boutiste mais face à la pression d’une telle entreprise, on pardonnera volontiers à Matt Reeves pour avoir réussi le temps d’un film à nous redonner peur dans le noir profond. Sublime !

The Batman : Bande-Annonce 

The Batman : Fiche Technique

Titre : The Batman
Réalisateur : Matt Reeves
Photographie : Greig Fraser
Musique : Michael Giacchino
Scénario : Matt Reeves & Peter Craig
Casting : Robert Pattinson (Batman), Paul Dano (The Riddler), Zoé Kravitz (Catwoman), Colin Farrell (Oswald Cobblepot), Jeffrey Wright (Commissaire Gordon), Andy Serkis (Alfred Pennyworth), John Turturro (Carmine Falcone), Peter Sarsgaard (Gil Colson), Barry Kheogan (Stanley Merkel)
Production : Matt Reeves & Dylan Clarke & DC Films
Distribution : Warner Bros
Durée : 175min
Genre : Super-Héros/Thriller
Sortie : 02 Mars 2022

Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs1 Note
4

Échec au porteur, un polar humain et singulier de Gilles Grangier en DVD

Pathé continue son œuvre de restauration de films issus du patrimoine français avec Échec au porteur, un film policier singulier et très réussi avec Serge Reggiani, Jeanne Moreau, Paul Meurisse et Gert Froebe.

Le point de départ du film de Gilles Grangier reprend un thème classique du polar : un jeune homme, Bastien, qui fait des livraisons de drogue pour le compte d’un groupe de crime organisé, cherche à arrêter cette occupation. Il est désormais amoureux et veut mener une vie rangée. Et pour atteindre cet objectif, il a une idée farfelue.
La drogue que transporte Bastien est cachée dans un ballon de foot. Le jeune homme contacte un autre trafiquant, Adrien Osmets. Celui-ci récupère la drogue de son concurrent et la remplace par une bombe équipée d’un minuteur. Bastien est chargé de remettre le ballon à son destinataire d’origine.
Tout cela arrive en quelques minutes. Il faut à peine un quart d’heure à Gilles Grangier pour planter le décor et plonger le spectateur au cœur de l’action. De même, il ne faut pas longtemps pour comprendre que le plan est destiné à se transformer en drame.

Par l’aspect tragique du destin de Bastien, Échec au porteur prend parfois des allures de film noir. Cet aspect est aussi renforcé par le côté social du film : Gilles Grangier ne se contente pas de raconter une histoire de policiers et de criminels, il met en scène toute une humanité. Le moindre personnage secondaire est, ne serait-ce que le temps d’une scène, doté d’une profondeur humaine qui surgit au détour d’un dialogue ou à travers un regard, un geste, etc. Il y a la maman du gamin au ballon, qui cherche tant bien que mal à dissimuler son amertume suite au départ de son mari. Il y a le camionneur, le commissaire ou le jeune policier qui tremble lorsque l’on passe à l’action… Le film peut aussi se lire comme la description d’une vie urbaine ordinaire, quotidienne en cette fin d’années 50, cette époque où les banlieues de Paris étaient encore d’immenses terrains vagues où les gosses jouaient les jeudis.
Gilles Grangier fait preuve ici d’une grande finesse dans sa réalisation. Au lieu de tenir lourdement certains propos, il dispose sa caméra de façon à nous faire comprendre ce qui arrive. C’est ainsi que la caméra nous dévoile le rôle important, essentiel, du ballon sans même que Bastien n’ait besoin de dire quoi que ce soit. Il faut voir ces plans où le ballon est situé entre Bastien et sa fiancée, séparant déjà les deux amants de façon irréversible. Il faut voir cette cagette tombant de la camionnette puis écrasée avant de devenir un élément important pour l’enquête criminelle. Grangier sait employer de petits moyens pour signifier beaucoup.
Ce qui impressionne aussi dans la mise en scène d’Échec au porteur, c’est sa description minutieuse et réaliste du travail policier. Là aussi, les policiers ne sont pas des héros surhumains et ne sont jamais réduits à leur seule fonction : ce sont, eux aussi, de véritables personnages, que quelques répliques bien senties suffisent à approfondir. Mais aussi, Grangier filme le travail de la police avec une précision rare : le spectateur assiste littéralement à l’enquête jusque dans ses moindres détails (la paperasse, comment s’effectuait une identification d’empreintes digitales dans les années 50, etc.).
Malgré son rythme lent, Échec au porteur n’ennuie jamais, grâce à une action qui rebondit sans cesse. Au drame de Bastien et à l’enquête proprement dite s’ajoutent du suspense et même de l’action avec une fusillade finale. Le tout avec des personnages bien campés, interprétés par un casting quatre étoiles. En bref, un film certes peu connu, mais à redécouvrir.

Compléments de programme
Comme il est signalé dans un des compléments de programme, la restauration de ce film est la bienvenue et, comme c’est souvent le cas avec les film édités par Pathé, le travail est une réussite.
Le film est accompagné de trois suppléments.
Le premier est un bel entretien avec François Guérif et Noël Véry. Le père de celui-ci, Pierre Véry, était l’auteur des romans Les Disparus de Saint-Agil ou Goupi-mains rouges, et le scénariste d’Echec au porteur. Ensemble, ils évoquent le roman de Noël Calef, paru peu de temps avant, distingué par le Prix des Orfèvres et qui connut un grand succès. Les deux intervenants mentionnent la fluidité du récit malgré la complexité du scénario, le talent de Gilles Grangier, l’agencement astucieux du film et la qualité bienvenue de la restauration.

Le deuxième supplément de programme est constitué d’un entretien avec l’incontournable Bertrand Tavernier. Les propos du réalisateur ont été enregistrés en janvier 2021, peu de temps avant son décès. On ne verra pas le cinéaste à l’écran, et sa voix est marquée par la fatigue, ce qui rend le document encore plus émouvant.
Concernant les propos de Tavernier, il chante à juste titre les louanges du film de Grangier, “film qui gagne à chaque nouvelle vision et qui contient des scènes très réussies”. Il insiste sur le côté « sociologie de la banlieue » : selon lui, Échec au porteur parle d’un lieu qui disparaîtra ensuite du cinéma français. Bertrand Tavernier insiste sur tous cette humanité que l’on croise dans le film et qui en fait la spécificité, tout en vantant une impeccable direction d’acteurs.
Enfin, comme de coutume avec cette maison d’édition, on retrouve ici une actualité Pathé d’époque, qui nous montre l’attribution du Prix des Orfèvres au roman de Noël Calef (alors que l’immense Romain Gary recevait le Goncourt pour Les Racines du ciel).
En conclusion, une belle édition qui rend un juste hommage à un film qui mérite d’être redécouvert.

Caractéristiques du DVD
Durée : 83 minutes
Versions :
version française Dolby Digital Mono 2.0
Sous-titres anglais, sourds et malentendants
Compléments de programme :
Gilles Grangier, le cinéma de banlieue (18 minutes) (Entretiens avec François Guérif et Noël Véry)
Analyse du film par Bertrand Tavernier (16 minutes)
Archives Pathé : attribution du Prix des Orfèvres au roman Echec au porteur, de Noël Calef (1 minute)

Echec au porteur : bande annonce

Le Geste Dispersé : Éclatement, Diffusion, Dispersion – Une Dynamique de la Perte d’Unité et de la Propagation Centrifuge

Le geste dispersé est un geste qui se fragmente. Il éclate, se diffuse, se dissémine. Il ne suit plus une trajectoire unique : il se déploie en plusieurs directions, se divise, se disperse. Dans cette dispersion, quelque chose se révèle — une perte d’unité, une propagation instable, une manière de se répandre plutôt que de se concentrer.

Le geste dispersé est fondamentalement un geste qui perd irrémédiablement et progressivement son unité constitutive, qui abandonne la cohérence interne qui le maintenait comme mouvement unifié et continu, qui renonce à l’intégrité structurelle qui le définissait comme action singulière et identifiable. Il éclate violemment en fragments discontinus qui se séparent et s’éloignent les uns des autres, se fragmente progressivement en morceaux autonomes qui ne se coordonnent plus, se diffuse continûment dans l’espace environnant en perdant sa concentration initiale. Il ne suit plus jamais une trajectoire unique, claire et prévisible qui irait directement d’un point de départ vers une destination bien définie : il se déploie au contraire simultanément en plusieurs directions divergentes qui s’écartent progressivement, se divise incessamment en branches multiples qui bifurquent sans cesse, se dissémine largement en traces éparses qui ne forment plus aucune configuration unifiée. Dans cette dispersion constitutive et cette perte progressive de cohérence, quelque chose d’essentiel se révèle et s’expose : une propagation fondamentalement instable qui refuse toute canalisation dans une direction unique, une perte irréversible du centre organisateur qui maintenait l’unité du mouvement, une manière radicalement alternative de se répandre librement dans toutes les directions plutôt que de se concentrer disciplinairement vers un objectif unique. Le geste dispersé expose ainsi que l’unité apparente de tout mouvement accompli n’est qu’une construction précaire et temporaire qui peut à tout moment se défaire, que la cohérence du geste n’est jamais définitivement garantie mais toujours menacée d’éclatement, que la trajectoire unifiée dissimule toujours des forces centrifuges qui peuvent la fragmenter en multiples parcours divergents. Cette vérité dispersée révèle que le geste peut légitimement exister autrement que dans l’unité concentrée : dans la multiplicité fragmentée, dans l’expansion diffuse, dans la dissémination sans centre qui refuse toute totalisation unificatrice.

Le Geste Éclaté : Fragmentation Violente, Rupture de Continuité, Multiplicité Proliférante

Le geste éclaté est un geste qui se brise brutalement et spectaculairement en multiples fragments qui se séparent violemment et s’éloignent dans des directions divergentes, qui explose littéralement sous l’effet de forces centrifuges qui le déchirent de l’intérieur, qui se fracture irrémédiablement en morceaux discontinus qui ne peuvent plus se rassembler en totalité cohérente. Il perd immédiatement et définitivement sa continuité organique qui faisait de lui un mouvement fluide et unifié, se divise radicalement en segments autonomes qui ne se coordonnent plus entre eux, se fragmente spectaculairement en éclats multiples qui volent dans toutes les directions sans respecter aucune unité d’ensemble. L’éclatement ne reste jamais un accident purement externe qui affecterait superficiellement un geste essentiellement intact : il devient au contraire une rupture interne profonde qui traverse le geste de part en part et le transforme radicalement dans sa nature même. Cette fragmentation violente révèle que l’unité du geste n’était qu’une apparence trompeuse qui masquait des tensions internes, des contradictions latentes, des forces centrifuges qui n’attendaient qu’une occasion pour éclater au grand jour et fragmenter le mouvement en multiples directions incompatibles. Le geste éclaté expose ainsi la fragilité constitutive de toute unité qui peut à tout moment se défaire sous la pression des forces qui la traversent et la menacent constamment de dispersion.

L’Éclatement comme Rupture Traumatique : Discontinuité Brutale, Cassure Irréparable, Fracture Exposée

L’éclatement violent du geste rompt brutalement et irréversiblement la ligne continue qui le constituait comme mouvement unifié et cohérent, qui le définissait comme trajectoire fluide allant d’un point à un autre sans interruption. Il introduit violemment une discontinuité majeure qui brise la continuité temporelle et spatiale du mouvement, une cassure traumatique qui sépare radicalement un avant et un après entre lesquels il n’y a plus aucune liaison organique, une fracture profonde qui divise le geste en morceaux incompatibles qui ne peuvent plus se rejoindre. Cette rupture n’est jamais discrète ou invisible : le geste éclaté porte au contraire visiblement et ostensiblement la marque indélébile de cette rupture violente dans sa forme même, dans ses discontinuités apparentes, dans ses fragments séparés qui témoignent de l’explosion qui les a produits. La cassure devient ainsi partie intégrante et constitutive du geste éclaté plutôt qu’un accident regrettable qu’il faudrait dissimuler : elle s’expose franchement, s’affirme ouvertement, se manifeste spectaculairement comme dimension essentielle de ce type de mouvement. Cette visibilité de la rupture transforme radicalement notre perception du geste : nous ne voyons plus un mouvement fluide et continu qui dissimulerait ses articulations sous l’apparence de l’unité, mais au contraire un assemblage fragmenté qui expose ouvertement ses cassures, ses discontinuités, ses fractures. Dans les peintures cubistes analytiques de Picasso et Braque (1910-1912), les objets et les corps éclatent littéralement en multiples facettes angulaires qui se dispersent dans l’espace : un visage se fragmente en plans discontinus, une guitare se brise en morceaux géométriques, un corps se disloque en fragments qui ne se rejoignent plus. Cette fragmentation expose brutalement la violence de la rupture qui a éclaté l’unité perceptive habituelle. Dans les chorégraphies de William Forsythe, les mouvements éclatent soudainement en gestes fragmentés qui rompent la continuité chorégraphique : un bras qui se lève se brise en plusieurs segments anguleux, un corps qui tourne se fracture en rotations partielles désynchronisées, une trajectoire qui commence s’interrompt brutalement pour exploser dans une autre direction. L’éclatement comme rupture révèle ainsi que la continuité apparente du geste dissimule toujours des lignes de fracture potentielles qui peuvent à tout moment se manifester violemment, que l’unité visible masque des tensions internes qui menacent constamment de faire exploser le mouvement en fragments dispersés, que la fluidité superficielle cache une fragilité profonde qui pourrait basculer soudainement dans la fragmentation traumatique.

L’Éclatement comme Multiplicité Proliférante : Fragments Autonomes, Micro-Gestes Indépendants, Unité Remplacée par Diversité

Le geste éclaté ne disparaît jamais simplement et totalement dans le néant comme s’il n’avait jamais existé : il se multiplie au contraire spectaculairement en une constellation de fragments qui poursuivent chacun leur propre trajectoire, en une prolifération de morceaux qui acquièrent chacun leur autonomie, en une diversité de micro-gestes qui fonctionnent chacun indépendamment des autres. Chaque fragment produit par l’éclatement devient effectivement une unité autonome dotée de sa propre dynamique, un micro-geste indépendant qui ne dépend plus de la coordination avec les autres fragments, une entité séparée qui suit sa propre logique sans référence à une totalité englobante. Cette multiplication des fragments autonomes remplace radicalement l’unité originelle du geste par une multiplicité irréductible qui refuse toute recomposition en totalité unifiée, qui affirme la légitimité de la dispersion contre la prétention de l’unification, qui valorise la diversité fragmentée contre l’homogénéité totalisante. La multiplicité ne reste jamais ici une simple dégradation regrettable de l’unité perdue : elle devient au contraire une richesse positive qui ouvre des possibilités nouvelles, une complexité productive qui génère des configurations inédites, une liberté créatrice qui libère chaque fragment de la contrainte de l’unité imposée. Dans les mobiles de Alexander Calder, la sculpture éclate en multiples éléments autonomes qui bougent indépendamment selon les courants d’air : chaque fragment suit sa propre trajectoire, oscille selon son propre rythme, se déplace sans coordination stricte avec les autres. Cette multiplicité fragmentée crée une richesse de mouvements impossibles dans une sculpture unitaire. Dans les compositions musicales de John Cage (Concert for Piano and Orchestra), les parties instrumentales sont écrites de manière à pouvoir être jouées indépendamment : chaque musicien suit sa propre partition sans nécessairement se coordonner avec les autres, créant une polyphonie fragmentée où l’unité orchestrale traditionnelle éclate en multiplicité autonome. L’éclatement comme multiplicité révèle ainsi que la fragmentation n’appauvrit pas nécessairement mais peut au contraire enrichir en multipliant les possibilités, que la perte de l’unité peut être compensée et même surpassée par la prolifération de la diversité, que les multiples fragments autonomes peuvent générer une complexité et une richesse que l’unité monolithique ne pourrait jamais atteindre.

Le Geste Diffus : Propagation Omnidirectionnelle, Expansion Sans Limite, Dissémination Décentrée

Le geste diffus est fondamentalement un geste qui se répand continûment et progressivement dans toutes les directions disponibles plutôt que de se concentrer vers un point unique, qui s’étale largement dans l’espace plutôt que de se condenser en trajectoire étroite, qui se propage comme une onde qui s’élargit plutôt que comme un projectile qui vise. Il ne se dirige plus jamais vers un objectif précis et clairement défini qui organiserait son mouvement et concentrerait son énergie : il se propage au contraire diffusément dans toutes les directions simultanément sans privilégier aucune orientation particulière, s’étale uniformément sans créer de gradient de densité, se dissémine largement sans respecter aucune frontière prédéfinie. La diffusion ne produit jamais une simple dilution passive qui affaiblirait le geste en le dispersant : elle devient au contraire une expansion active sans centre organisateur qui transforme radicalement la nature du mouvement, qui le libère de la contrainte téléologique de la direction unique, qui l’ouvre vers une propagation libre et multidirectionnelle. Cette expansion centrifuge révèle que le geste peut légitimement exister autrement que dans la concentration vers un but : dans la diffusion qui explore simultanément toutes les directions possibles, dans la propagation qui refuse de hiérarchiser les orientations, dans la dissémination qui renonce à tout centre organisateur.

La Diffusion comme Expansion Omnidirectionnelle : Propagation Ondulatoire, Envahissement Spatial, Dynamique Centrifuge

Le geste diffus s’étend simultanément et continûment dans toutes les directions disponibles sans privilégier aucune orientation particulière ni respecter aucune limite prédéfinie. Il envahit progressivement et inexorablement tout l’espace accessible en se propageant comme une onde qui s’élargit continûment à partir de son point d’origine, se répand uniformément comme un liquide qui se déverse et occupe tout le volume disponible, se propage radialement comme une onde de choc qui traverse le milieu environnant. Cette propagation omnidirectionnelle ne respecte jamais les frontières établies qui délimitent les territoires et séparent les espaces : elle les traverse, les déborde, les ignore en affirmant son droit à occuper tout l’espace disponible sans restriction. L’expansion devient ainsi une dynamique propre et autonome qui ne dépend plus d’une intention directrice centrale mais qui se propage selon sa propre logique interne, qui génère son propre mouvement sans nécessiter de pilotage constant, qui s’auto-organise en patterns émergents plutôt que d’obéir à un plan prédéterminé. Cette autonomie de l’expansion révèle que le geste peut se développer organiquement selon des logiques internes plutôt que mécaniquement selon des directives externes, qu’il possède une capacité d’auto-organisation qui lui permet de générer spontanément des configurations complexes, que la propagation libre peut produire des formes aussi intéressantes que la trajectoire planifiée. Dans les drippings de Jackson Pollock, la peinture se diffuse et s’étale sur la toile selon une logique de propagation qui ne respecte aucune limite prédéfinie : les coulures se répandent librement, les éclaboussures envahissent toute la surface, les trajectoires se propagent dans toutes les directions créant un all-over sans hiérarchie ni centre. Cette diffusion omnidirectionnelle crée une densité uniforme qui refuse toute focalisation sur un point particulier. Dans les installations lumineuses de James Turrell, la lumière se diffuse dans tout l’espace architectural en créant des atmosphères colorées qui envahissent uniformément le volume : la lumière ne se concentre pas en faisceaux directionnels mais se propage diffusément créant un environnement immersif sans centre ni périphérie. La diffusion comme expansion révèle ainsi que le geste peut légitimement se propager librement dans toutes les directions plutôt que de se concentrer vers un objectif unique, que l’envahissement omnidirectionnel peut être une stratégie créatrice aussi valide que la trajectoire dirigée, que la dynamique centrifuge qui disperse peut générer des configurations aussi riches que la dynamique centripète qui concentre.

La Dissémination comme Perte de Centre : Décentrement Radical, Propagation Anarchique, Dérive Sans Origine

Le geste diffus perd progressivement et irrémédiablement son point d’origine clairement identifiable qui fonctionnait comme centre organisateur du mouvement, comme source unique d’où émanait l’impulsion initiale, comme référence stable par rapport à laquelle s’ordonnaient toutes les trajectoires. Il n’y a plus du tout de centre reconnaissable qui concentrerait l’énergie et organiserait la dispersion, plus aucune direction dominante qui hiérarchiserait les orientations et structurerait l’espace, plus aucun foyer unique qui rayonnerait vers la périphérie selon un gradient décroissant : il n’y a plus que des propagations multiples et anarchiques qui se déploient sans coordination centrale, que des expansions locales qui s’auto-organisent sans directive globale, que des disséminations erratiques qui dérivent sans respecter aucun ordre prédéterminé. Cette perte radicale du centre organisateur transforme profondément la structure du geste : celui-ci cesse d’être un système hiérarchisé avec un centre dominant et des périphéries subordonnées pour devenir un réseau acentré où toutes les positions sont équivalentes, un rhizome sans racine principale où toutes les directions ont la même légitimité, un champ uniforme où aucun point ne peut prétendre à une primauté sur les autres. La dissémination devient ainsi littéralement une forme de dérive au sens où elle se propage sans origine fixe ni destination prédéterminée, sans trajectoire stable ni direction privilégiée, sans plan d’ensemble ni coordination centrale. Dans les peintures all-over de Mark Tobey ou de Jean-Paul Riopelle, la composition refuse délibérément tout centre organisateur : les touches de couleur se disséminent uniformément sur toute la surface sans créer de foyer attracteur, les gestes s’accumulent sans hiérarchie entre zones principales et zones secondaires, la densité reste constante sans gradient du centre vers les bords. Cette dissémination acentrée crée un espace déhiérarchisé où le regard peut errer librement sans être guidé vers un point focal. Dans l’urbanisme contemporain des villes polynucléaires, le modèle monocentrique traditionnel (centre-ville dominant entouré de banlieues subordonnées) éclate en multiples centres équivalents dispersés dans le territoire : la ville se dissémine en réseau acentré plutôt qu’elle ne se concentre autour d’un cœur unique. La dissémination comme perte de centre révèle ainsi que le geste peut légitimement se déployer sans origine fixe ni destination prédéterminée, que la propagation anarchique qui refuse toute centralisation peut être aussi créatrice que l’organisation hiérarchisée autour d’un centre, que la dérive sans référence stable peut ouvrir des possibilités que la trajectoire planifiée ne pourrait jamais explorer.

Le Geste Dispersé : Dispersion Extrême, Dissolution Progressive, Évanouissement dans l’Espace

Le geste dispersé au sens strict et ultime est un geste qui se dissout littéralement et progressivement jusqu’à perdre complètement sa forme reconnaissable, qui se disperse si radicalement qu’il cesse d’être identifiable comme geste unifié, qui se dilue tellement dans l’espace environnant qu’il devient indistinguable du fond ambiant. Il se disperse continûment et inexorablement jusqu’à perdre toute cohérence formelle qui permettrait de le reconnaître comme entité distincte, se dilue progressivement dans l’espace jusqu’à ce que sa densité devienne si faible qu’il ne se distingue plus du milieu environnant, se fragmente en traces si éparses et si ténues qu’elles ne forment plus aucune configuration lisible. La dispersion extrême ne produit jamais simplement une réorganisation du geste en nouvelle configuration : elle tend au contraire vers une dissolution véritable qui fait disparaître le geste comme entité reconnaissable, vers un évanouissement progressif qui le fait basculer de la visibilité vers l’invisibilité, vers une dissipation totale qui le transforme en pure potentialité indifférenciée. Cette dissolution active révèle que le geste peut pousser sa dispersion jusqu’au point limite où il cesse d’exister comme forme déterminée pour se dissoudre dans l’informe, jusqu’au seuil critique où il abandonne toute identité stable pour devenir pure mobilité indéterminée, jusqu’à l’extrême où il renonce à toute unité pour se disperser en multiplicité sans limite.

La Dispersion comme Dérive Sans Fin : Trajectoire Instable, Direction Indéterminée, Errance Permanente

Le geste dispersé dérive continuellement et indéfiniment sans jamais se stabiliser en trajectoire fixe, sans jamais s’arrêter en position finale, sans jamais se cristalliser en forme définitive. Il se déplace constamment sans suivre aucune trajectoire stable et prévisible qui permettrait d’anticiper ses positions futures, sans obéir à aucune direction fixe et déterminée qui organiserait son parcours, sans viser aucun objectif final et défini qui donnerait un sens téléologique à son mouvement. Cette dérive permanente transforme le geste d’un mouvement qui irait d’un point A vers un point B selon un chemin déterminé en une errance qui explore l’espace sans plan prédéfini, d’une action orientée vers un but en une exploration ouverte qui ne sait pas d’avance où elle va, d’un trajet planifié en un vagabondage qui se laisse dévier par les rencontres fortuites. La dérive devient ainsi littéralement une manière fondamentale d’exister pour le geste dispersé : non pas un accident temporaire qui affecterait un mouvement normalement dirigé, mais une condition permanente qui définit sa nature même, non pas une perturbation regrettable qu’il faudrait corriger, mais une qualité positive qu’il faut assumer et cultiver. Dans les dérives urbaines pratiquées par les Situationnistes (Guy Debord, Constant Nieuwenhuys), le déplacement dans la ville renonce délibérément à toute trajectoire fonctionnelle et rationnelle pour se laisser guider par les attractions psychogéographiques, les ambiances affectives, les hasards des rencontres : la dérive urbaine devient une méthode d’exploration qui révèle des dimensions cachées de l’espace urbain que les trajets utilitaires ignorent systématiquement. Dans les performances de Francis Alÿs (Sometimes Making Something Leads to Nothing), l’artiste dérive dans les villes en accomplissant des actions absurdes qui n’ont aucun but pratique : pousser un bloc de glace jusqu’à ce qu’il fonde complètement, marcher avec une fuite magnétique qui attire les métaux, traverser une ville en suivant une ligne droite imaginaire. La dispersion comme dérive révèle ainsi que le geste peut légitimement exister dans l’errance plutôt que dans la direction, dans l’exploration ouverte plutôt que dans la trajectoire planifiée, dans le vagabondage sans but plutôt que dans l’action téléologique orientée vers un objectif prédéterminé.

La Dispersion comme Dissolution : Perte de Contour, Dilution de Densité, Effacement Progressif dans l’Indifférencié

Le geste dispersé se dissout littéralement et progressivement dans l’espace environnant en perdant graduellement tous les attributs qui le définissaient comme entité distincte et reconnaissable. Il perd inexorablement son contour défini qui le délimitait clairement et le séparait nettement du fond ambiant : les bords deviennent flous, les limites s’estompent, les frontières se dissolvent jusqu’à ce qu’on ne puisse plus distinguer clairement où finit le geste et où commence l’espace environnant. Il perd progressivement sa densité caractéristique qui créait un contraste perceptible avec le milieu dans lequel il évoluait : la concentration s’affaiblit, l’intensité diminue, la présence s’atténue jusqu’à devenir à peine perceptible. Il perd finalement sa cohérence formelle qui permettait de le reconnaître comme configuration spécifique : la structure se désagrège, l’organisation se défait, la forme se dissipe en traces éparses qui ne constituent plus aucune gestalt reconnaissable. Cette dissolution progressive transforme le geste d’une présence affirmée et distincte en une absence presque totale, d’une forme définie et reconnaissable en un nuage informe et indéterminé, d’une entité cohérente et unifiée en une dispersion de traces fragmentaires. La dissolution devient ainsi une forme paradoxale d’effacement actif : non pas une suppression brutale qui ferait disparaître instantanément le geste, mais une dissipation graduelle qui le fait s’évanouir progressivement dans l’indifférencié, non pas une annulation totale qui ne laisserait aucune trace, mais une dilution continue qui maintient une présence fantomatique de plus en plus ténue. Dans les aquarelles tardives de Turner, les formes se dissolvent progressivement dans des atmosphères lumineuses : les contours disparaissent, les volumes s’évaporent, les couleurs se diluent jusqu’à ne laisser que des traces vaporeu ses qui flottent dans un espace indifférencié. Cette dissolution crée une présence paradoxale de ce qui est presque absent mais pas totalement disparu. Dans les peintures de Mark Rothko, les rectangles de couleur semblent flotter et se dissoudre lentement dans l’atmosphère colorée environnante : les bords vibrent et s’estompent, les surfaces pulsent comme si elles respiraient, les formes menacent continuellement de se dissoudre complètement. La dispersion comme dissolution révèle ainsi que le geste peut pousser sa dispersion jusqu’au point limite de l’évanouissement quasi-total, que la dilution progressive peut être une stratégie esthétique qui crée une présence paradoxale de l’absence imminente, que la dissolution peut transformer le geste en pure potentialité indéterminée qui oscille au seuil entre être et ne-plus-être.

Conclusion : La Dispersion comme Vérité Profonde du Geste Décentré et Rhizomatique

Le geste dispersé sous ses trois modalités principales – éclatement qui fragmente en multiplicité autonome, diffusion qui propage sans centre organisateur, dispersion qui dissout jusqu’à l’évanouissement – révèle une dynamique fondamentale d’éclatement, de diffusion et de dissémination qui expose la fragilité de toute unité gestuelle et la légitimité des formes décentrées et rhizomatiques. Il montre explicitement et radicalement que le geste peut se perdre en abandonnant son identité unifiée, se diviser en renonçant à sa cohérence interne, se répandre en dispersant son énergie plutôt qu’en la concentrant. Éclatement, diffusion, dispersion : autant de stratégies convergentes et complémentaires pour le geste de se défaire délibérément de son unité imposée, de contester l’hégémonie du centre organisateur, de valoriser la multiplicité fragmentée contre la totalité unifiée, de privilégier la propagation libre contre la trajectoire dirigée, de choisir la dissolution progressive contre la permanence cristallisée. Dans cette dispersion assumée et cette perte consentie de l’unité, le geste trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa vérité la plus profonde et la plus instable : celle d’un mouvement qui refuse la contrainte de l’unification totalitaire pour affirmer la richesse de la fragmentation multiple, qui conteste la dictature du centre unique pour revendiquer la démocratie du réseau acentré, qui abandonne la rigidité de la forme stable pour embrasser la fluidité de la dissolution progressive. Cette vérité dispersée et décentrée révèle finalement que l’unité, la cohérence, la concentration ne sont pas des valeurs absolues et incontestables mais des constructions historiques et idéologiques qui peuvent et doivent être contestées, que la dispersion, la fragmentation, la dissolution ne sont pas des pathologies qu’il faudrait guérir mais des alternatives légitimes qu’il faut explorer, que le geste peut exister dignement et créativement dans la multiplicité éclatée, dans l’expansion diffuse, dans la dissémination décentrée qui refuse toute totalisation unificatrice et toute centralisation hiérarchisante pour affirmer la valeur du rhizome contre l’arbre, du réseau contre la pyramide, de la constellation contre le système unifié.

Que dire sur « Les Premiers hommes » ?

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La collection « Le Fil de l’Histoire » (Dupuis) s’enrichit d’un nouveau titre, portant cette fois sur les racines de l’humanité. Ariane livre à Nino les secrets de l’évolution humaine.

Il y a sept millions d’années, la lignée conduisant aux humains se sépare de celle menant aux grands singes actuels. Ces sept millions d’années doivent être contextualisées : rapportées sur 24 heures, à l’aune de l’histoire de la Terre, les homininés n’apparaissent en réalité qu’à… 23h58. C’est l’une des premières leçons qu’Ariane dispense à Nino : l’évolution vers l’humanité a été extrêmement lente et progressive… Comparée à un puzzle dont il manquerait certaines pièces, cette évolution « en buissons » nous mène du paléolithique au néolithique, des premiers outils en pierre il y a trois millions d’années aux perfectionnements (notamment les fameux bifaces) d’homo ergaster et homo erectus un million d’années plus tard. Entre deux millions d’années et 300 000 ans avant notre ère, on a identifié une dizaine d’espèces anatomiques et génétiques différentes. Ces échelles de temps, objectivées par les paléoanthropologues, qui étudient l’homme par le biais des os, des crânes ou de l’ADN, a en tout cas le mérite de rappeler que les progrès des cinq derniers siècles (révolution industrielle, informatique, démocratique, médicale, etc.) furent tout bonnement fulgurants !

Avec Les Premiers hommes, Fabrice Erre et Sylvain Savoia reconduisent leur entreprise de pédagogie, en éclairant cette fois la grande histoire humaine. À travers Ariane et Nino, leurs personnages emblématiques, ils rappellent que nous appartenons tous aux homo sapiens, dont les premières traces furent retrouvées en Afrique et remonteraient à environ 300 000 ans. La sortie de l’espèce du continent noir daterait de 200 000 à 100 000 ans. Et ce qui s’est ensuivi est bien connu : invention de l’agriculture, sédentarisation, édification des maisons et des villes ; domestication des chèvres et des moutons (il y a environ 10000 ans) ; invention de la céramique, utilisation du cuivre, démocratisation du tissage, le tout en quelques milliers d’années. La révolution néolithique donne naissance aux jeux de pouvoir, avec une exacerbation des violences du fait des chefs guerriers ou religieux. Les concentrations humaines occasionnent les épidémies, le travail s’organise, l’esclavage aussi. La roue voit le jour il y a environ 5000 ans, juste avant que l’écriture n’apparaisse dans les grandes cités du Moyen-Orient et de l’Égypte, permettant aux hommes de quitter la préhistoire pour entrer dans une nouvelle ère…

Comme toujours, l’album, fort didactique, se clôture notamment par un fil chronologique et l’évocation de quelques personnages historiques, dont Yves Coppens ou Lucy. Publication après publication, la collection « Le Fil de l’Histoire » prouve qu’elle est à mettre entre toutes les mains : celles, curieuses, des plus jeunes, mais aussi de leurs parents, en perpétuelle redécouverte…

Les Premiers hommes, Fabrice Erre et Sylvain Savoia
Dupuis, février 2022, 48 pages

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3

« Acteur, manuel de survie » : une méthode pour se faire remarquer

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Comédienne et professeure de théâtre, Liza Paturel publie aux éditions LettMotif Acteur, manuel de survie, un guide pratique à destination de tous ceux qui s’échinent à se faire une place dans un milieu très concurrentiel.

Liza Paturel a deux arguments à faire valoir au moment de promouvoir l’ouvrage Acteur, manuel de survie : des expériences riches et variées, caractérisées par le découverte d’un milieu (la comédie en France) dont elle ignorait tout, puisqu’étant originaire de Russie ; un vrai sens didactique, qui lui permet de prodiguer de précieux conseils à l’attention des aspirants comédiens sans jamais empeser la lecture. Les questions soulevées sont nombreuses. Qu’intégrer dans un book pertinent ? Comment se vendre sur un marché hyper-concurrentiel ? Quid des arnaques en tout genre ? Quelle attitude adoptée avant et lors d’un casting ?

Émaillé d’anecdotes édifiantes, Acteur, manuel de survie aborde étape par étape les préoccupations qui président à la vie de comédien. Né de la difficulté de réaliser une selftape, l’ouvrage constitue une double proposition, méthodologique et introspective. Pour ne pas tomber dans les nombreux écueils du métier – courir les castings comme un poulet sans tête, se ruiner dans des stages onéreux, abandonner faute de résultats… –, Liza Paturel invite plutôt les comédiens à miser sur leurs prédispositions naturelles, à travailler leur bagage technique, à accorder un soin particulier à leur book professionnel (régulièrement mis à jour et en faisant appel à un photographe professionnel), à insister sur leurs compétences spécifiques et leurs caractéristiques physiques sur un CV qui doit flatter l’œil et être expurgé de tout superflu.

En ce qui concerne la bande démo, Liza Paturel conseille de s’en tenir à trois minutes, de commencer par un gros plan (pour être immédiatement identifiable) et de s’appuyer sur des moments de jeu forts. Parmi les nombreux outils promotionnels utilisés par les comédiens, le site Internet occupe une place prépondérante : régulièrement mis à jour, aussi exhaustif que possible, comprenant des informations personnelles et des photographies triées sur le volet, il doit faire figure de vitrine. Enfin, sans surprise, prenant une place significative dans le corps du texte : les castings. Avec pédagogie, Liza Paturel appelle à les dédramatiser et à en mesurer les effets cumulatifs (se faire voir positivement, même sans être choisi, compte beaucoup sur la longueur). Elle explique comment les préparer (se renseigner sur l’équipe et le projet, se doter des documents/informations exigés, etc.), elle prodigue des conseils vestimentaires, elle verbalise quelques techniques de relaxation/concentration…

Structuré de manière à ce que chacun puisse se reporter rapidement au focus qui l’intéresse, Acteur, manuel de survie s’apparente à une boîte à outils visant à systématiser les bonnes pratiques pour se faire remarquer en tant que comédien. Loin d’être pédante, Liza Paturel donne au contraire vie à son guide en y intégrant maintes anecdotes, y compris ses échecs et mésaventures personnelles. C’est d’ailleurs à travers ces dernières qu’on comprend à quel point l’initiation au métier d’acteur peut être douloureuse et entravée par des maladresses que ce guide cherche, précisément, à objectiver.

Acteur, manuel de survie, Liza Paturel
LettMotif, janvier 2022, 240 pages

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3.5

« Stéphane Brizé, Vincent Lindon : les plans de bataille » : un tandem de cher et de sans

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Après avoir effeuillé avec talent la saga Rocky, Quentin Victory Leydier publie Stéphane Brizé, Vincent Lindon : les plans de bataille aux éditions LettMotif.

Dans sa préface, l’économiste Thomas Porcher rappelle qu’entre 2000 et 2013, la France a vu se succéder pas moins de 165 réformes sur l’ensemble des champs relatifs au marché du travail. Ces aménagements politiques à orientation libérale ont eu des conséquences concrètes sur la vie des gens : moins-disant social, pression accrue sur les travailleurs, individualisation de la problématique du chômage… Il n’en faut pas plus pour que le cinéma de Stéphane Brizé apparaisse déjà comme une manière de prendre langue avec trente années de choix économiques procycliques et libéraux.

Dans une structure libre et lâche, volontiers entrecoupée de digressions personnelles, Quentin Victory Leydier expose ce qui fait l’étoffe d’un cinéma amarré au réel et (accessoirement) itératif : les thématiques sociales (chômage, syndicalisme, dénuement…) et humaines (romance, filiation, fin de vie, burn-out…), mais aussi les procédés techniques qui les sous-tendent, cela allant de l’exploitation des écrans à l’emploi de plans longs. L’auteur explique avoir entrepris un dialogue avec les cinq films de son corpus : Mademoiselle Chambon, Quelques heures de printemps, La Loi du marché, En guerre et Un autre monde semblent résonner en lui autant qu’ils se répondent l’un l’autre – ce dernier point étant d’autant plus édifiant lorsque Quentin Victory Leydier expose la manière dont Thierry et Laurent se conçoivent en écho à travers deux films.

Stéphane Brizé, Vincent Lindon : les plans de bataille est avant tout une affaire de personnages. « Des gens qui pourraient céder, qui devraient même sombrer dans le désespoir et l’apathie mais qui, n’ayant finalement que leur vie qui leur appartienne en plein, ne renoncent jamais tout à fait. » Les protagonistes des cinq films étudiés sont en butte : aux faux-fuyants de la vie amoureuse, à la détresse sociale, aux restructurations industrielles, aux tensions filiales, aux vulnérabilités psychologiques… Tous ont en commun d’évoluer dans des univers sur lesquels ils n’ont qu’une prise insignifiante et auxquels ils demeurent surtout strictement subordonnés. Leur humanité n’en transparaît que plus clairement : Thierry, las, négocie face à un vendeur sournois et en position de force ou essuie, impuissant, les remarques blessantes engendrées par une simulation d’entretien d’embauche ; Laurent, duquel émane un sentiment d’urgence permanent, défend son gagne-pain (et celui de ses collègues) face à un ennemi invisible et impalpable, l’économie de marché, l’incarnation de l’un s’inscrivant aux antipodes de la désincarnation de l’autre ; Jean expérimente la précarité sous toutes ses formes : celle d’une enseignante régulièrement mutée, mais aussi celle des sentiments amoureux et des fondations du couple (il est maçon, rappelons-le)…

En plus de se questionner sur l’image, les dialogues, la mise à distance des personnages ou encore le contexte social des films analysés, Quentin Victory Leydier se penche sur des situations a priori plus anodines, telles que les repas. Il note ainsi que « le repas est (…) un passage obligé dans ces récits car on voit bien que c’est durant ces moments que les personnages, qui sont occupés par le travail le reste du temps, peuvent se retrouver ». Pour bien comprendre de quoi il retourne, l’auteur revient longuement sur ces scènes de Quelques heures de printemps au cours desquelles le rituel dinatoire est scrupuleusement observé par la mère, tandis que le fils avale sur le pouce, dans la cuisine, quelques expédients sans saveur. L’incommunicabilité crève alors les yeux. Ailleurs, Quentin Victory Leydier exprime une véritable déclaration d’amour à Vincent Lindon et sa capacité à embrasser une forme d’authenticité, ou défend le personnage du fils handicapé dans La Loi du marché, parfois discuté en raison du misérabilisme dont il serait porteur – et qu’il conteste sans ambages.

Le plan fait également l’objet d’une analyse approfondie. Il est souvent long dans un cinéma où sa multiplication est pourtant la règle. Dans Mademoiselle Chambon, le plan-séquence sert à manifester une tension sensuelle préexistante. Dans La Loi du marché, l’instabilité du cadre et l’économie de la parole procèdent « comme si la caméra mimait l’inconfort dans lequel se trouve Thierry ». Dans une autre séquence, c’est le sentiment d’étouffement qui prévaut et Thierry, face aux critiques de ses interlocuteurs, semble prisonnier de l’image. En guerre est au contraire un film de l’urgence, une course contre la montre filmée caméra à l’épaule, aux focales longues et aux procédés stylistiques proches de l’observation participante. Un autre monde apparaît lui aussi plus découpé.

Si certains lui reprocheront probablement un manque de rigueur académique, Stéphane Brizé, Vincent Lindon : les plans de bataille n’en demeure pas moins aussi passionné que passionnant. Quentin Victory Leydier pose un regard attentif et fasciné sur un cinéma fait d’humanité et d’enjeux sociaux, les deux étant dans le cas présent inextricablement liés.

Stéphane Brizé, Vincent Lindon : les plans de bataille, Quentin Victory Leydier
LettMotif, février 2022, 260 pages

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3.5

« Batman Arkham : L’Épouvantail » : voyage à travers la psyché humaine

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La collection « Batman Arkham » (Urban Comics) accueille un nouveau titre, consacré cette fois à l’Épouvantail. S’il ne bénéficie probablement pas de l’aura du Joker ou du Pingouin, le psychologue Jonathan Crane se distingue néanmoins par ses reliefs psychologiques et son exploitation en clerc des phobies. Fort d’une sélection de récits idoine, le présent recueil radiographie le super-vilain dans toutes ses dimensions.

Dans un récit sobrement intitulé « L’Épouvantail » et publié pour la première fois en 2005, Bruce Jones et Sean Murphy reviennent longuement sur les origines du super-vilain de Gotham City. Rejeté par ses parents, adopté par une arrière-grand-mère psychorigide et castratrice, le jeune Jonathan Crane traverse une enfance douloureuse, aux repères brouillés et aux épreuves traumatiques. « Bien sûr, cela dépassait les sévices corporels ou être privé de dîner », annonce-t-on en guise de mise en garde. Et pour cause : on le retrouve bientôt terrorisé, enfermé dans une vieille chapelle reconvertie en volière, en proie à des oiseaux manipulés par la vieille femme. Cette dernière, à la fois pieuse et sadique (ce qui n’a rien d’oxymorique ici), n’hésite pas à le punir au seul prétexte qu’il lit James Joyce. Surtout, elle lui apprend, bien involontairement, que la peur et le contrôle constituent deux forces parmi les plus puissantes au monde. Dans un carnet de notes découvert plus tard par Batman, la tutrice de Jonathan Crane indique au sujet de celui qui allait devenir l’Épouvantail : « J’ai peur de la terrible vengeance que fomente son esprit retors envers moi. » Tout le récit se conçoit ainsi comme une invitation à explorer les fêlures du personnage, nées de l’histoire tumultueuse de ses parents et de la conduite malveillante de son arrière-grand-mère. Et le lecteur de découvrir comment le ressentiment et la peur se sont inscrits chez lui en seconde nature…

Dès 1941 et sa première apparition dans « L’énigme de l’Épouvantail » (Bill Finger et Bob Kane), l’édification de cet « être chimérique fait de toile de jute et de paille mais doté d’un esprit machiavélique » est intimement liée à ses traumas – depuis, ces liens de causalité ont été largement débattus dans les cercles sociologiques et psychologiques. On qualifie volontiers Crane d’illuminé. On se moque de sa tendance à se soucier davantage de ses bouquins que de son apparence. Il décide alors de retourner ces brocards contre ceux qui les énoncent, et de s’en servir comme d’un tremplin vers la fortune. Mais s’il voit le jour durant l’âge d’or des années 1940, le professeur d’université spécialiste des phobies doublé d’un super-vilain ne s’impose réellement au cœur de la métropole de Gotham City que bien plus tard. Il faudra par exemple attendre 1967 pour que les gaz anxiogènes et son attirail vestimentaire ne viennent le caractériser définitivement. Raison pour laquelle la plupart des récits présents dans ce recueil ont été publiés après 1980. Dans « Les 6 jours de l’Épouvantail » (1981, Gerry Conway et Don Newton), l’Épouvantail pousse les habitants de Gotham à craindre Batman. Dans « Frayeur à vendre » (1986, Mike W. Barr et Alan Davis), on le décrit comme « le pharaon des phobies, le roi de la répulsion », tandis qu’il use de psychoactifs chimiques et s’en prend notamment à Robin.

« Crise d’identité », d’Alan Grant et Norm Breyfogle, voit le jour en 1990. Le récit ne vaut pas seulement pour son évocation de l’Épouvantail, mais aussi pour son effeuillage de Tim Drake, qui aspire alors à endosser le costume de Robin. Dans un avertissement qui sonne comme un autoportrait, Bruce lui indique : « Une fois en costume, on devient plus qu’humain. On devient un symbole. Et on n’a alors plus le choix, il faut se montrer à la hauteur de ce qu’on incarne. Le masque cache notre peur. Personne ne sait ce qu’on pense. En fait, il sert à deux choses. Effrayer nos ennemis et nous rendre plus forts. Mais aucune tenue ne peut nous dissimuler de nous-mêmes. » Ce commentaire sur la manière dont le super-héros tend à phagocyter son alter ego humain se double d’une réflexion sur la peur qui entre forcément en résonance avec tout ce que peut incarner l’Épouvantail, ici aux prises avec la reporter Vicki Vale. Dans « Crise d’identité », Jonathan Crane parvient à pousser d’honnêtes citoyens aux crimes les plus violents. « C’est comme si des gens choisis au hasard avaient cédé à une envie de meurtre au même instant. Cela n’a aucun sens. » Tim, profondément meurtri par le sort funeste réservé à ses parents, occupe une place prépondérante dans un récit parfaitement maîtrisé. Le nouveau Robin note que « cette tenue a des pouvoirs magiques », qu’« elle vous galvanise, dissimule vos faiblesses et vous pousse à donner le meilleur de vous-même », voire qu’« elle fait de vous un héros ». Alan Grant et Norm Breyfogle se servent évidemment de ces introspections pour sonder, en miroir, la dualité Bruce Wayne/Batman.

« L’Épouvantail » (1995), de Doug Moench et Kelley Jones, comporte plusieurs points d’intérêt. Cette fois, c’est l’Épouvantail qui se voit mis en parallèle avec Batman, au regard de leur exploitation commune de la peur face à leurs ennemis – le déguisement du Chevalier noir faisant de lui un « vampire », ou une « chauve-souris » géante et purificatrice, comme on a pu le lire ailleurs. Jim Gordon déclare par ailleurs que « tous les politiciens camouflent les problèmes derrière des écrans de fumée », propos qui s’inscrivent dans une dénonciation abrupte des institutions démocratiques, perçues comme dévoyées. Doté de dessins plus modernes et sombres, le récit voit Jonathan Crane renouveler un leitmotiv : s’en prendre à ceux qui l’ont mis à l’épreuve durant sa jeunesse. Ici, ce sont des footballeurs qui font l’objet de son courroux. « Ils me terrorisaient à la moindre occasion. Mais aujourd’hui, les rôles sont inversés ! La peur a élu domicile dans leurs esprits ! » Une fois de plus, c’est de cette vulnérabilité originelle que le psychologue tire son besoin de vengeance, cette insatiable volonté de projeter sur d’autres la peur et la détresse qui l’ont longtemps animé. En 1997, soit deux années plus tard, c’est au tour de Peter Milligan et Duncan Fegredo de puiser dans cette peur de quoi creuser plus avant le super-vilain, tout étonné de voir une jeune étudiante en droit, Becky Albright, oser témoigner contre lui. Tandis qu’il sème la panique à Greenvale, il s’épanche : « Quelle délectation de profiter de cette toile gigantesque pour y peindre mes terribles cauchemars ! » La comparaison avec la peinture est édifiante : Crane est un artiste dont les couleurs seraient les phobies et le tableau, la ville de Gotham et ses habitants. C’est le ressort dramatique principal de cet excellent Batman Arkham : la peur tient lieu de puissant incubateur, de force motrice affectant profondément, et souvent durablement, les individus qui y ont été exposés.

Batman Arkham : L’Épouvantail, collectif
Urban Comics, février 2022, 344 pages

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4

Suave comme l’éternité et quelques jours de 1986

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Avec ce deuxième volet de sa trilogie de Washington (après King Suckerman et avant Funky guns), George P. Pelecanos ne déçoit pas. Malgré une intrigue dont les grandes lignes font quelque peu écho à celles du premier volet, l’auteur se montre encore grand écrivain de sa ville, de son ambiance et de ses habitants.

Tout s’enchaîne à partir d’une sorte de malheureux réflexe qui voit Eddie Golden (réparateur d’appareils électro-ménagers de son état) profiter des circonstances pour s’approprier un joli magot dont il n’aurait jamais dû voir la couleur, puisque c’est l’argent de la drogue. Bien évidemment, il a beau croire qu’il pouvait se permettre de récupérer un objet apparemment anodin dans le coffre de la voiture d’un (jeune) convoyeur mort de façon très violente dans un accident devant la boutique Real Right Records, d’autres anonymes comme lui traînaient dans le coin. La bande de Tyrrell Cleveland à laquelle appartenait le convoyeur a les moyens d’exercer suffisamment de pression à droite à gauche pour finir par identifier celui qui s’est emparé du magot. Et puis, Real Right Records, c’est la boutique de disques tenue par Marcus Clay qui y emploie Dimitri Karras, son ami depuis toujours. Apparemment, Karras a abandonné son activité de dealer pour se consacrer à cet emploi. Mais il est toujours consommateur et accessoirement amateur de femmes. Marcus Clay bénéficie également des services de Clarence Tate comme comptable. Désormais sur le droit chemin, Tate fait son possible pour que sa fille Denice, gentille adolescente qui ne connaît pas le monde, ne tourne pas mal. Or, un des hommes sous la coupe de Tyrrell Cleveland lorgne déjà sur Denice…

Interactions multiples

George P. Pelecanos tisse sa toile de manière particulièrement intelligente. Les actions de la bande à Tyrrell Cleveland croisent évidemment celles des policiers qui patrouillent dans la ville. Le quartier de la boutique Real Right Records est surveillé par un duo constitué du black Kevin Murphy et du blanc Richard Tutt, ce dernier étant ouvertement raciste. Parmi les autres personnages qui se croisent dans le quartier, il ne faudrait pas oublier les plus jeunes, dont un paumé qui traîne régulièrement devant la boutique et des pré-adolescents qui se sont mis en tête de monter leur propre petit trafic d’herbe. Enfin, il faut citer Donna, femme encore très séduisante malgré un certain kilométrage au compteur. Amie en titre d’Eddie Golden, elle se demande pourquoi celui-ci a comme disparu de la circulation.

Roman noir, mais séduisant

La trame est assez limpide, malgré une certaine complexité, à cause des interconnexions entre les différents groupes cités ci-dessus, sans compter que l’auteur réserve quelques surprises de taille au fil des 32 chapitres (la plupart comprennent plusieurs parties permettant de suivre la progression simultanée des principaux personnages). L’action se situe dans le courant de l’année 1986, ce qui permet un regard rétrospectif sur la vie dans ce quartier déshérité de Washington. L’auteur ne se prive pas pour décrire le manque d’avenir qui conduit beaucoup trop de jeunes sur la voie de la délinquance. Bien entendu, l’état général de la société a des causes politiques qu’il ne se gêne pas pour détailler à l’occasion (et ceci très naturellement, au détour des conversations). Là où Pelecanos se montre encore une fois particulièrement convaincant, c’est qu’il profite d’un nombre incroyable de situations pour enfoncer le clou sur ce qui lui tient à cœur. Il fait ainsi sentir son amour pour le basket et la musique. De nombreuses descriptions imprègnent le roman d’une certaine ambiance qui contrebalance la noirceur des actions de la plupart des personnages (même si la musique adoucit les mœurs, le patron de Real Right Records et ses employés ne sont ni des anges ni des naïfs et ils vont trouver quelques occasions de montrer leur force de caractère). Le vrai tour de force de Pelecanos est de faire en sorte que la violence, l’argent facile, le démon des armes, l’usage de la drogue et la fréquentation des femmes faciles ne soient jamais présentés de façon séduisante. Il réussit même à faire sentir la peur de la mort (surtout violente), y compris chez les petits malfrats, allant jusqu’à justifier finalement son titre de magnifique façon. Et puis, il affiche toujours un plaisir d’écrire qui se transforme en plaisir de lecture pour le lecteur (la lectrice). Ainsi, de nombreux passages seraient à citer, notamment ceux où il imagine des situations où la bêtise des petits caïds saute aux yeux, souvent jusqu’à faire sourire grâce à la complicité établie avec les lecteurs-lectrices. Et pour mieux en profiter, de nombreuses notes renvoient vers des explications pour compenser par exemple des allusions ou jeux de mots intraduisibles qui constituent par exemple des références musicales ou des comparaisons issues de feuilletons (pas tous connus chez nous) ou encore des slogans publicitaires. Dès la deuxième page, une note explique la différence entre « uh-huh (interjection d’origine africaine signifiant « oui » à ne pas confondre avec « uh-uh », d’intonation différente, qui signifie « non » et qui donnera une saveur inimitable à bien des dialogues. À mon avis, le pompon revient à cette situation où deux jeunes, simples connaissances engagées par Marcus Clay pour filer un personnage pas clair, sonnent par curiosité à la porte de Tyrrell Cleveland (sans savoir que le loup est dans la bergerie) et où l’un d’eux joue les ahuris en faisant des références peu flatteuses sur le fil du rasoir (alors même qu’il sent qu’en face de lui, au moins un de ses interlocuteurs à la gâchette facile peut s’énerver à tout moment).

Suave comme l’éternité, George P. Pelecanos
L’Olivier : paru (traduction française), février 2000

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4

Le Cid (1961) d’Anthony Mann : l’épitome du cinéma épique

Rimini a récemment réédité en format mediabook (2 DVD et 1 Blu-ray) deux œuvres épiques de la filmographie d’Anthony Mann. Si La Chute de l’empire romain (1964) ne restera pas comme une réussite majeure du cinéaste américain, il en va tout autrement de ce Cid sorti quelques années plus tôt. Cette évocation médiévale, à mi-chemin entre l’histoire et la légende, vit Mann prouver qu’il avait les épaules assez larges pour un projet aussi grandiose, après avoir été débarqué du tournage de Spartacus un an plus tôt. Casting international de stars (Charlton Heston et Sophia Loren en tête), alternance de scènes intimes et de séquences de combats mobilisant une myriade de figurants, décors majestueux, pompe et solennité : Le Cid répond à tous les canons du genre, sans pour autant que la personnalité du metteur en scène ne s’efface totalement derrière le gigantisme de la mise en scène. Sa réussite prouve enfin que, des séries B à petit budget aux récits bigger than life, en passant par la complexité des enjeux caractérisant ses westerns, Anthony Mann fut un artiste caméléon, dont le génie s’exprima dans des contextes pour le moins variés. 

On qualifie parfois Le Cid de péplum, ce qui est inexact puisque l’action des péplums se déroule dans l’Antiquité, ce qui n’est pas le cas de ce film. Le Cid n’est pas non plus une adaptation de la pièce de Corneille, celle-ci s’inspirant vaguement des faits historiques que le film relate par contre assez fidèlement. L’histoire est celle de Rodrigo Díaz de Vivar, chevalier espagnol ayant vécu au XIe siècle, et héros de la Reconquista. Comme souvent, toutefois, l’Histoire est plus complexe que la légende, puisque celui qui sera surnommé Le Cid (« seigneur ») fut en réalité un mercenaire qui servit sous les ordres de divers seigneurs, y compris musulmans. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir eu une vie en tout point remarquable, marquée par ses relations difficiles avec la monarchie espagnole, les exils et une succession quasiment ininterrompue de batailles dont il ressortit, selon la légende, invaincu jusqu’à sa mort. Son fait d’armes aujourd’hui le plus célèbre fut la conquête de la ville de Valence, tenue par le roi dhunnunide Yahya al-Qadir, le 17 juin 1094, à l’issue d’un siège et d’un blocus de près d’un an. Si le film s’inspire largement de l’histoire réelle du chevalier espagnol et des nombreuses légendes qui l’entourent, il emprunte en revanche à la pièce de Corneille la tragédie intime du personnage, qui le voit occire au cours d’un duel le père de sa dulcinée, Chimène (Doña Jimena), bien réelle elle aussi, mais auquel le dramaturge français prêta un rôle imaginaire repris par le film de 1961.

Voir Anthony Mann, davantage célébré pour ses westerns (Winchester ’73, Je suis un aventurier, L’homme de la plaine) et ses films noirs (La Brigade du suicide, Marché de brutes), mettre en scène une œuvre d’une telle ampleur, peut à première vue surprendre. C’est oublier un peu vite que le cinéaste américain consacra la fin de sa carrière à ce type de films et que, sans son décès intervenu en 1967, sa filmographie aurait pu en compter davantage. Mann s’y attaqua d’ailleurs avec une œuvre qui fera date, Spartacus… avant d’en être débarqué par sa star Kirk Douglas après la première semaine de tournage – pour des raisons demeurées assez obscures. Qu’à cela ne tienne ! A peine un an plus tard, Mann franchit l’Atlantique afin de réaliser Le Cid, un film qui, s’il ne connut pas le triomphe planétaire du Spartacus de Kubrick, n’en fut pas moins un grand succès tant commercial que critique. Lorsque la même équipe voulut rééditer l’exploit en 1964 avec La Chute de l’empire romain, le résultat sera hélas moins probant…

Le Cid est d’abord le projet du producteur Samuel Bronston (un neveu de Léon Trotski !), qui venait de faire aboutir une autre aventure de grande ampleur, Le Roi des rois (1961), dirigé par Nicholas Ray. La genèse tumultueuse du film ressemble à tant d’autres coproductions internationales de grande échelle de l’époque. Ainsi, son scénario passa entre plusieurs mains : un premier traitement signé Fredric M. Frank, remanié par Philip Yordan dont l’implication précise est sans cesse débattue (voire l’exemple de Johnny Guitare récemment évoqué sur notre site), révisé plus ou moins largement par le scénariste blacklisté Ben Barzman, sans parler des autres contributeurs qui travaillèrent sur des aspects précis du script, ainsi que des changements opérés par les comédiens principaux et Mann. Au casting, on trouve comme souvent un melting pot international, d’où émergent Charlton Heston (d’évidence choisi pour son rôle dans Ben-Hur, qui avait remporté le succès que l’on sait deux ans plus tôt) et Sophia Loren, qui ne put se libérer que douze semaines (imposant un rythme de travail particulièrement soutenu à l’équipe de tournage) et qui ne s’entendit pas avec son partenaire américain. À leurs côtés, on trouve des Italiens (dont Raf Vallone dans le rôle du comte Ordóñez), des Américains et, surtout, beaucoup de Britanniques, qui furent souvent recrutés dans ce type de productions. Le tournage, quant à lui, eut lieu en partie en décors naturels, en Espagne (la bataille de Valence fut reconstituée à Peníscola, non loin de la ville espagnole), le reste des séquences étant tourné dans des studios espagnols et à Cinecittà.

Force est de constater que Martin Scorsese, qui supervisa la restauration du film en 1993, avait une fois de plus raison en qualifiant Le Cid d’un des plus grands films épiques jamais tournés. Si l’on peut regretter, comme souvent dans ce type de productions, que la personnalité du cinéaste se soit quelque peu effacée devant le gigantisme de la production – mais pas totalement, comme le révèle Jean-François Rauger dans les suppléments de cette édition –, l’œuvre est en effet une réussite totale. La reconstitution des faits, des lieux et de l’époque est particulièrement soignée, notamment grâce à des choix de décors réels de toute beauté. La durée aussi épique que le film lui-même (184 minutes) est parfaitement gérée grâce à un montage (dont se chargea Robert Lawrence, qui monta notamment Spartacus et accompagnera encore Bronston et Mann sur La Chute de l’empire romain) équilibré : les scènes épiques et grandiloquentes (combats, cérémonies royales, etc.) sont distillées parmi de nombreuses séquences épurées, qui sont loin de faire figure de remplissage, comment c’est parfois le cas dans ce genre de productions. Les grandes fresques belliqueuses, notamment le siège de Valence et ses milliers de figurants progressant sur les plages, sont très impressionnantes et comprennent quelques belles idées poétiques, notamment ce cadavre du Cid monté sur son cheval blanc pour mener la dernière charge contre les envahisseurs, une scène fidèle au mythe du chevalier espagnol. La musique grandiose et mêlant accents hispaniques et arabes, composée par le multi-oscarisé Miklós Rózsa (il fut notamment récompensé pour la B.O. de Ben-Hur), est également à mettre à l’actif du film.  Il faut s’attarder enfin au travail des comédiens. Si le jeu très shakespearien de certains paraît quelque peu désuet aujourd’hui, le duo de stars se révèle à la hauteur des ambitions. Sophia Loren surprend par son jeu discret et élégant, presque mutique dans la première moitié du film où elle fait le deuil de son père. Bref, une incarnation très loin des comédies italiennes dont elle s’acquitte avec un talent égal. Charlton Heston, quant à lui, parvient à donner la mesure d’un personnage bigger than life, surtout dans la seconde partie du film où il s’enveloppe de l’aura tragique et héroïque de son personnage.

Last but not least, saluons le travail réalisé sur cette copie impeccable, qui permet au spectateur de profiter pleinement d’une œuvre dont la nature même et le format Cinemascope en font avant tout un grand spectacle visuel. Si Le Cid s’inscrit pleinement dans l’époque de son tournage et ne manque donc pas d’une certaine naïveté et de raccourcis historiques, les amateurs de cinéma épique ne pourront que savourer ses immenses qualités, qui en font assurément un jalon essentiel – quoique souvent oublié – dans l’histoire du genre. Un divertissement de haute tenue !

Synopsis : XIe siècle, en Espagne. Le pays, ruiné et déchiré par des guerres fratricides entre les différentes provinces, est menacé par le redoutable émir Ben Youssouf. Rodrigue Diaz, qui deviendra célèbre sous le nom du Cid, va appeler tous les Espagnols à s’unir pour repousser l’envahisseur. 

SUPPLÉMENTS

Même si cette édition combo Blu-ray/DVD ne regorge pas d’autant de suppléments que celle de « l’autre » film épique d’Anthony Mann, le plus discutable La Chute de l’empire romain (sortie début février), Rimini n’a pas fait les choses à moitié pour autant. Outre le film dans les deux formats, le joli mediabook propose en effet plus d’une heure de bonus, ainsi qu’un livret de 100 pages rédigé par Stéphane Chevalier – la rédaction n’a hélas pas reçu de copie de ce dernier.

Stéphane Chevalier, fondateur de l’agence de communication luxembourgeoise La Plume qui a collaboré à cette réédition, est également à la manœuvre des deux premiers suppléments vidéo. Le premier consiste en un entretien de près d’une demi-heure avec Jean-François Rauger, directeur de la programmation à la Cinémathèque française. Le titre « Le Cid, figure christique », peut surprendre, compte tenu du fait que ce sujet (les liens du protagoniste avec la figure du Christ, du port de la croix dans la première séquence à son trépas libérant l’Espagne et la chrétienté) n’occupe qu’une poignée de minutes à la fin de l’entretien. Pour le reste, Rauger est comme souvent un excellent interlocuteur et on passe un excellent moment avec lui. Le spécialiste revient d’abord sur quelques éléments « classiques » de ce type d’exercice : la genèse du projet, l’arrière-plan à la fois historique et légendaire, l’imbroglio du scénario, les choix du casting, la photographie (signée Robert Krasker, chef op australien « indissociable de ce à quoi ressemble visuellement le cinéma anglais à partir des années 30 »), la musique, etc. Dans plusieurs de ces domaines, il a raison d’insister sur le fait que les producteurs cherchèrent à capitaliser sur le succès récent de Ben-Hur, une ambition qui présida au destin de bon nombre de films épiques de l’époque, d’ailleurs. Rauger souligne également l’importance de Yakima Canutt, assistant réalisateur des scènes de bataille, ancien champion de rodéo et cascadeur. Vrai « génie du genre », Canutt tourna lui-même un certain nombre de ces scènes, pendant que Mann en tournait d’autres avec les comédiens principaux. D’ailleurs, dans son autobiographie, Charlton Heston exprimera bien plus tard sa frustration de voir Mann vouloir tourner des séquences de bataille lui-même, la star jugeant Canutt bien plus compétent dans ce domaine. Enfin, Rauger s’attarde sur la figure d’Anthony Mann, dont il considère Le Cid comme son dernier grand film. Le spécialiste récuse le découpage traditionnel de la carrière du cinéaste à partir de critères stylistiques, lui préférant un découpage formel : films en noir et blanc, films en couleurs, et Cinemascope. Rauger estime ainsi que, si le rôle de Mann a été mis en question dans cette œuvre, Le Cid est en réalité la continuation d’un travail formel commencé sur ses westerns.

L’évocation du contexte du système hollywoodien de l’époque est commune aux deux suppléments vidéo de cette édition, puisque le critique de cinéma Samuel Blumenfeld détaille dans un second entretien ce sujet évoqué plus brièvement par Jean-François Rauger. Selon Blumenfeld, Le Cid est « un film sur la fin de tout » : fin du personnage, fin d’une certaine époque en Espagne, fin d’une ère de la chrétienté, etc. Le film se termine d’ailleurs sur l’image à maints égards symbolique d’un mort-vivant harnaché à son cheval. À l’époque, Anthony Mann se rendait parfaitement compte de tourner une œuvre comme Hollywood n’en faisait plus, les grands studios en crise subissant de plein fouet la concurrence de la télévision. Cette idée se retrouvera évidemment – et jusque dans le titre ! – dans La Chute de l’empire romain, tourné quelques années plus tard, également en Europe. Le sujet principal évoqué par Blumenfeld est cependant d’ordre politique. Il affirme ainsi qu’on « ne peut comprendre ce film si on n’en mesure pas les enjeux politiques ». La production du Cid fut en effet l’occasion de négociations entre les producteurs et le régime de Franco, à une époque où l’Espagne était quelque peu isolée sur le plan international. De fait, Blumenfeld soutient que le film servit la propagande franquiste (Samuel Bronston produira d’ailleurs en 1963 un court-métrage de propagande sur la guerre civile espagnole, El valle de los caídos), Franco s’identifiant au personnage du Cid, héros sauvant l’Espagne de l’invasion étrangère. Le paradoxe suprême est que cette œuvre qui sert l’Espagne franquiste doit beaucoup à Ben Barzman, le scénariste qui va donner sa forme définitive à un script auparavant très confus. Barzman, auteur communiste, blacklisté, qui fit partie d’une organisation antifasciste qui accueillit des réfugiés espagnols pendant la guerre civile, en sauveur d’une œuvre dont se servit généreusement le gouvernement du Caudillo ! Enfin, Blumenfeld souligne qu’à l’époque, Anthony Mann était « cramé » à Hollywood après son renvoi du plateau de Spartacus, et qu’il fit un lobbying intense pour réaliser ce film en Europe, devenue son seul salut professionnel.

Enfin, cette édition comprend le court-métrage d’animation franco-belge Le Cid, réalisé en 2006 par Emmanuelle Gorgiard. En 25 minutes, Gorgiard illustre quelques scènes de la célèbre pièce de Corneille, dont les personnages sont incarnés par des insectes fantaisistes animés en stop motion. Si le supplément ne manque pas d’intérêt en soi, son inclusion dans ce coffret n’est selon nous pas tout à fait justifiée. Le point commun entre le film principal et ce court-métrage constitué par la source littéraire est en effet trompeur, et pas seulement par la forme évidemment incomparable. Nous avons en effet signalé plus haut que le scénario du Cid de Mann ne s’inspirait que très peu de l’œuvre de Corneille, qu’aucun intervenant n’évoque d’ailleurs dans les autres suppléments. Nous avons donc affaire à deux interprétations radicalement différentes de mêmes faits historiques, et ce court-métrage tombe un peu comme un cheveu dans la soupe. Pas de quoi ruiner toutefois notre plaisir de la redécouverte de ce grand film dans le cadre d’une édition particulièrement soignée.

Suppléments de l’édition combo Blu-ray/DVD (mediabook) :

  • livret rédigé par Stéphane Chevalier (100 pages)
  • « Le Cid, figure christique », entretien avec Jean-François Rauger, directeur de la programmation à la Cinémathèque française, réalisé par Stéphane Chevalier (2021, 27 min)
  • « Le Cid ou la figure de Franco », entretien avec Samuel Blumenfeld, critique à la revue Positif, réalisé par Stéphane Chevalier (2021, 13 min)
  • « Le Cid », court métrage d’animation d’Emmanuelle Gorgiard (2006, 26 min)

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

4