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« Batman Detective Infinite » : les cauchemars de Gotham

« Visions de violence » paraît aux éditions Urban Comics. Mariko Tamaki et Dan Mora y mettent aux prises un Batman diminué et un individu porteur d’un parasite poussant ceux qui en sont atteints à des accès de rage incontrôlés.

Premier tome d’une nouvelle série intitulée Batman Detective Infinite, « Visions de violence » a quelque chose de profondément pessimiste. Bruce Wayne n’est plus que l’ombre de lui-même : diminué de ses moyens financiers, accaparés par un Joker en fuite, délogé de son fameux manoir, contraint de se déplacer via des tunnels souterrains, il apparaît las et négligé, pendant qu’à Gotham, « de nouvelles bandes se démènent pour atteindre le sommet de la chaîne alimentaire criminelle ». L’heure est d’autant moins à la fête que le nouveau maire Nakano voit d’un œil suspicieux les super-héros, sentiment accentué par la présence inopportune de Batman à côté du corps sans vie de Sarah Worth, la fille d’un riche industriel retrouvée assassinée. Huntress va à peine mieux que son acolyte encapé. Elle se lie d’amitié avec Mary, une victime de violences conjugales sujette aux crises d’angoisse. Elle doit cependant rapidement déplorer sa disparition, regrettant alors aussitôt d’avoir été « une mauvaise amie ». La ville apparaît quant à elle plus que jamais scindée en deux, entre une aristocratie évoluant en vase clos et des quartiers populaires confrontés aux crimes les plus abjects. Pis, Gotham apparaît comme « une ville où une partie intégrante de la vie politique est de faire acte de présence aux galas et aux enterrements », pendant que la pègre et les émules du Joker se disputent la palme de l’infamie.

Partant, la mission menée par Batman se voit doublement compromise : pour élucider le meurtre de Sarah (et des autres victimes), il va devoir composer avec des forces de l’ordre lancées à ses trousses, mais également à la recherche de… Bruce Wayne. Pour ne rien arranger, l’imposant Roland Worth, « un homme qui demande des services et exige des résultats », et qui a la particularité d’avoir construit la moitié de Gotham City, est convaincu que le Chevalier noir et son double, le milliardaire déchu, ont partie liée dans l’assassinat de sa fille Sarah. « Visions de violence » s’inscrit dans ce nouvel univers Infinite au sein duquel Batman apparaît vulnérable et entravé. Il place Bruce Wayne en quidam devant supporter les conventions sociales et les indiscrétions de ses voisins. Il lui oppose pourtant une menace particulièrement hostile : un étrange parasite se répandant à la manière du vampirisme, dont le porteur alpha se voit affublé de caractéristiques ostéo-buccales inspirées du Predator de John McTiernan. Ce n’est d’ailleurs pas le seul clin d’œil adressé au septième art, puisque La Cible de Peter Bogdanovich se voit explicitement cité à l’occasion d’une séquence dans un drive-in où une nouvelle forme de monstruosité supplante celle diffusée sur les écrans. « Gotham a toujours été un refuge pour les créatures en quête de cauchemar et de chaos », confirme-t-on aussitôt. Et de fait, le mal a de quoi s’épanouir dans cet environnement vicié.

Mariko Tamaki, Dan Mora et leurs acolytes convoquent aussi Dame d’argile et surtout Le Pingouin dans ce premier épisode, bien ficelé, de Batman Detective Infinite. Tandis que Roland Worth apparaît en industriel puissant s’échinant à phagocyter les institutions de la ville, Le Pingouin semble blessé dans son orgueil, vexé d’être relayé parmi les reliques de Gotham, tout juste bon à éveiller l’intérêt poli des Batgirls, pendant que Batman s’occupe de morceaux plus engageants que lui. Mais il ne faut jamais sous-estimer Cobblepot : il se sert de la douleur et de la haine de Worth, se débarrasse sans sommation d’un journaliste irrévérencieux et se replace discrètement en haut de l’affiche. Après tout, les Pingouins ont bien survécu aux dinosaures… Dans un Gotham en mutation, certaines choses demeurent immuables : la perversion des institutions – Bruce est laissé seul dans la cellule d’un commissariat visé par une roquette – et la stature sanctuarisée des ennemis historiques de Batman – capitalisant souvent sur leur désinhibition et leur machiavélisme.

Batman Detective Infinite : « Visions de violence », Mariko Tamaki et Dan Mora
Urban Comics, mars 2022, 288 pages

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4

« Joker Infinite : La Chasse au clown » : la vengeance dans la peau

Par sa densité plus que par ses rebondissements, la série Joker Infinite démarre sur les chapeaux de roues. « La Chasse au clown » voit en effet le scénariste James Tynion IV et le dessinateur Guillem March enrôler Jim Gordon en tant que personnage principal et narrateur, lancé aux trousses d’un super-vilain qui ne cesse de l’obséder : le Joker, coupable de s’en être pris plusieurs fois à sa famille.

Dans une pleine page lourde de sens, l’ex-Commissaire Jim Gordon se recueille sur la tombe de son fils, tandis que le spectre du Joker surplombe la scène, le visage défiguré par un sourire carnassier. Si « La Chasse au clown » relègue Batman au second plan, il se nourrit en revanche amplement de la haine obsédante que voue Gordon au super-vilain le plus célèbre de Gotham City. Responsable de la paralysie de sa fille Barbara (qui bénéficie toutefois d’un implant vertébral miraculeux), mais aussi, plus indirectement, de la mort de Gordon Jr, le Joker hante les pensées de l’ancien Commissaire : James Tynion IV et Guillem March l’énoncent volontiers, en multipliant notamment les vignettes dédiées aux visions cauchemardesques de Gordon, ou en mettant en parallèle cet antagonisme avec l’histoire de Danny Ryan, un policier ayant mis fin à ses jours car irrémédiablement obsédé par une affaire non résolue.

La psyché de Jim Gordon s’impose aux lecteurs à travers des cartouches riches. Narrateur et protagoniste principal, l’ex-Commissaire est recruté par une organisation mystérieuse afin de liquider le Joker. L’énigmatique Cressida lui propose ainsi 25 millions de dollars et une carte de crédit professionnelle sans limite de dépenses pour rejoindre le Belize et traquer le clown. « Nous estimons que votre rapport personnel au Joker et votre expérience font de vous un meilleur choix qu’un tueur professionnel. » Ce marché a évidemment une résonance particulière au regard de l’histoire de Jim Gordon. Quel arrangement va-t-il prendre avec sa conscience et l’éthique qui a toujours guidé ses actions ? Celui qui a sacrifié son couple et sa famille en raison de ses scrupules policiers va-t-il céder à la vengeance la plus primaire qui soit ? L’affaire est en suspens, tout comme la responsabilité du Joker dans un attentat meurtrier au gaz perpétré à Arkham, mais Gordon sollicite néanmoins l’aide matérielle de Batman pour mener à bien sa mission et retrouver la trace du Joker.

Le scénariste James Tynion IV invite ses lecteurs à envisager « La Chasse au clown » comme un roman noir horrifique. Par sa densité, ses teintes sépulcrales et son exploration psychologique de James Gordon, ce premier épisode de Joker Infinite n’en usurpe en tout cas pas le titre. L’ancien Commissaire évolue dans un Gotham redéfini : le Joker a pris le contrôle de Wayne Industries, les moyens de Batman sont réduits à leur étiage, Bane a trouvé la mort dans le massacre d’Arkham (d’ailleurs, une partie de Gotham lui rend hommage !) et le maire Nakano voit d’un mauvais œil les héros encapés. Dans sa mission, Jim Gordon doit lui-même composer avec les cabales sanguinaires organisées au Texas ou à Santa Prisca, où le Joker n’apparaît pas en odeur de sainteté. Tout le monde converge en réalité vers le Belize et cherche à annihiler le clown – qui, de son côté, se défend d’avoir commis l’attentat d’Arkham et explique faire l’objet d’une traque obstinée en raison de la peur qu’il inspire à ses ennemis. Ce dernier point est intéressant, car il n’en a pourtant pas toujours été ainsi, comme le rappelle Gordon : « Quand tout a commencé, je ne l’ai pas pris suffisamment au sérieux. Comme nous tous. Je le considérais comme un importun qui me distrayait du travail important que je me menais avec Batman et Harvey Dent. Nous étions plongés jusqu’au cou dans la corruption et le crime organisé, et voilà que débarquait ce m’as-tu-vu psychotique et fardé. »

Aussi sombre que graphiquement somptueux, « La Chasse au clown » imprime un faux rythme : si l’action progresse lentement, les bonds temporels et les introspections de Jim Gordon nous en apprennent toujours plus sur l’histoire de Gotham et sur les antécédents existant entre l’ancien Commissaire et le Joker. Un exemple : cette fameuse nuit, vue en flashback, où au lieu de rejoindre Harvey Dent pour mettre fin aux agissements de Falcone, Gordon préfère veiller sur le Joker, transféré dans une cellule de l’asile d’Arkham, où la sécurité lui apparaît bien trop lâche. Résultat : plusieurs victimes du côté policier et les récriminations courroucées du Procureur. Mais Gordon a une sensibilité fine par rapport à son métier. « Si on passe assez de temps à faire ce travail, on devient capable de capter les confidences d’une scène de crime, de sentir dans ses tripes quel genre de personne laisse ces messages. » Ces indicibles pressentiments l’ont conduit à passer la nuit devant la cellule d’un clown dont il a tôt deviné l’extrême dangerosité. Des années plus tard, qui lui donnerait tort ?

Tandis que le Joker se prélasse au soleil dans une villa luxueuse, Jim Gordon ne cesse de se mettre à nu. Se décrivant lui-même comme « un vieil imbécile qui avait passé sa vie à s’éloigner de ceux qu’il aimait », il note : « J’ai vu ma famille se faire broyer par ces règles, tandis que des monstres prospéraient en les piétinant. » Ces règles ne sont-elles pas précisément celles censées l’empêcher de commettre l’irréparable à l’endroit du Joker ? Ces interrogations sur le sort qu’il doit réserver au clown sous-tendent tout l’album et mettent en discussion l’aura virginale de l’ancien chef de la police. Ce premier tome de Joker Infinite vient en tout cas prolonger de la meilleure des manières le récit de Batman : Année Un, lui aussi largement centré autour de James Gordon, qui débarquait alors de Chicago avec sa femme Barbara, après avoir été muté (événement aussi évoqué dans le présent album). L’intrigue initiée annonce un sus des affrontements choraux, avec une ronde de personnages – des pétroliers texans, une émule de Bane, etc. – cherchant désespérément à éradiquer le clown. Il donne enfin le ton sur la manière dont Gordon évalue sa vie. Et se juge lui-même. Ainsi, alors qu’il loge à Paris dans un hôtel qu’il estime trop luxueux pour lui, il songe : « Dans cette chambre, j’ai l’impression de salir tout ce que je touche. Je n’ose même pas poser mon pardessus sur la chaise. » Il faut ainsi reconnaître à James Tynion IV le mérite de pousser la caractérisation de son héros bien au-delà des standards du genre…

Joker Infinite : La Chasse au clown, James Tynion IV et Guillem March
Urban Comics, février 2022, 160 pages

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4.5

« Atlas mondial de l’eau » : un bien essentiel mais inégalement réparti

Les éditions Autrement proposent la quatrième édition de leur Atlas mondial de l’eau, écrit par David Blanchon et enrichi des cartes d’Aurélie Boissière. Ressource la plus précieuse sur Terre, l’eau fait l’objet de tensions multiples, tant écologiques et économiques que géopolitiques.

David Blanchon le rappelle : le sixième objectif de développement durable défini en 2015 pour l’horizon 2030 concerne l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement, ainsi qu’une gestion durable des ressources hydrauliques. On en est cependant encore loin et cet atlas permet d’en prendre la pleine mesure. Ainsi, à l’heure où nous écrivons ces lignes, quelque 600 millions de personnes n’ont toujours pas accès à l’eau potable. En Éthiopie, en République démocratique du Congo, au Niger, le pourcentage de la population touchée par ce phénomène est de l’ordre de 50 à 60%. Les différences demeurent d’ailleurs significatives entre l’Afrique rurale et l’Afrique urbaine. Mais d’autres pays ne sont pas à l’abri de revirements soudains, puisque l’essentiel des eaux du Nil, dont l’Égypte est dépendante à 97%, vient d’Éthiopie et d’Ouganda, tandis que l’Irak présente un taux de dépendance de 53% vis-à-vis du Tigre et de l’Euphrate, laissant le pays à la merci de la Turquie, et que le Pakistan s’approvisionne quant à lui grâce à l’Indus, qui se trouve dans la région disputée du Cachemire indien.

David Blanchon et Aurélie Boissière, respectivement directeur de recherche au CNRS et géographe-cartographe indépendante, objectivent ensemble les problématiques transdisciplinaires relatives à l’eau. Sur le plan sanitaire, on apprend par exemple qu’environ un million de personnes meurent chaque année de maladies liées à la mauvaise qualité de l’eau potable et que 90% d’entre elles seraient des enfants de moins de 5 ans. Maladie la plus connue liée à l’eau, le choléra sévit de manière endémique dans les pays du Sud. Au Pérou, en 1991, une épidémie a engendré un million de malades et 10 000 décès. Au début des années 2000, c’est en Afrique du Sud qu’on comptabilisait quelque 100 000 malades…. Véritable révolution technique, les immenses barrages modernes modifient le rythme hydrologique en lissant le débit pour que l’eau soit disponible en permanence pour les utilisateurs en aval, luttant ainsi contre les phénomènes de variabilité, mais ils entraînent de ce fait une altération des écosystèmes nuisible aux espèces vivantes qui s’étaient adaptées au rythme naturel des cours d’eau. Et David Blanchon de souligner en outre que les pollutions d’origine agricole ou industrielle demeurent nombreuses, que toute l’Afrique septentrionale se trouve en situation de pénurie hydraulique, que les inégalités d’accès sont criantes dans le bassin méditerranéen et qu’en sus, les chiffres bruts de disponibilité en eau n’offrent qu’une vision schématique du problème, puisqu’ils doivent être pondérés par la faculté d’adaptation des différents États à leur situation hydrologique naturelle (ce qui se fait rarement, comme chacun s’en doute, au bénéfice des pays pauvres).

Clair et relativement exhaustif, cet Atlas mondial de l’eau s’intéresse au stock mondial, au phénomène El Nino, au cycle hydrologique de la planète, aux eaux souterraines (un quart de la population mondiale en dépendrait pour son approvisionnement quotidien, si l’on en croit les Nations unies), à l’agriculture irriguée (40 % de la production agricole mondiale) ou encore aux tensions géopolitiques, notamment dans la vallée du Jourdain. Le lecteur y est aussi invité à porter son regard vers l’avenir, avec les solutions innovantes dans les villes, les projets de collaboration entre États, l’irrigation moderne ou la réutilisation des eaux usées (Israël réutilise déjà 80% de ses eaux usées, tandis que l’Espagne et l’Australie cherchent à atteindre un taux de recyclage de 50%). Et au milieu de tout cela, quelques données de première importance : la consommation par habitant se stabilise, voire diminue, dans la plupart des villes des pays du Nord ; il est désormais possible de retenir l’équivalent de trois crues du Nil ou de détourner des fleuves sur des centaines de kilomètres en franchissant des montagnes ; les techniques de dessalement demeurent en revanche inabordables pour la plupart des villes africaines et sud-américaines ; l’essentiel des prélèvements en eau est destiné à l’agriculture (à hauteur de 69%), le reste se partageant entre les usages industriels (19%) et domestiques (12%)…

Si l’ambition de cet atlas était de faire le point sur le cycle de l’eau, sa gestion dans le temps et l’espace, ainsi que ses nombreux enjeux sous-jacents, David Blanchon et Aurélie Boissière peuvent se féliciter d’y être parvenus avec succès. Et cela n’avait pourtant rien d’une sinécure quand on considère l’ampleur du sujet. Car des Nymphéas de Claude Monet aux prélèvements iraniennes ou américaines dans les nappes souterraines en passant par l’édification des grandes villes à proximité du littéral ou des cours d’eau, le spectre était aussi large que dense…

Atlas mondial de l’eau, David Blanchon et Aurélie Boissière
Autrement, février 2022, 96 pages

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4

Au Coeur de la nuit, sommet du fantastique en DVD et Blu-ray

Revoir Au Coeur de la nuit, bientôt 80 ans après sa sortie, c’est comprendre à quel point ce film britannique est un maillon essentiel dans l’histoire du cinéma fantastique et horrifique. C’est ce que la belle édition signée Tamasa permet de mieux prendre en compte.

Au Cœur de la nuit avait tout du projet bancal. Film à sketches signé par quatre réalisateurs différents, film fantastique et horrifique venant d’un pays qui n’avait alors quasiment aucune tradition du genre : sur le papier, le film laisse dubitatif.
Alors disons-le tout net : Au Cœur de la nuit tient du miracle. Le film possède une complète unité, aussi bien esthétique que thématique, et ne se contente pas d’enchaîner les sketches de façon artificielle. Cet exploit est dû en grande partie au récit qui sert de cadre à l’ensemble du film, et qui est réalisé par le grand Basil Dearden, cinéaste injustement oublié de nos jours et dont nous avons déjà chanté les louanges auparavant au sujet de films comme Khartoum ou La Victime. Dearden sait, dès les premières minutes, implanter une ambiance de doute. Partant d’une situation banale, il donne les premiers coups qui font fissurer la réalité, de petits coups apparemment innocents qui permettront d’enchaîner sur les histoires.
Ce récit cadre nous présente le personnage de Walter Craig. Il s’agit d’un architecte invité à passer le weekend dans le cottage d’un potentiel futur client, Eliot Foley. A peine arrivé, Craig ressent cette étrange impression de déjà-vu : il semble savoir à l’avance où se situe le mobilier, qui sont les autres invités, et même de petits événements comme la venue d’une femme brune en manque d’argent. Il en fera part aux autres invités, ce qui déclenchera toute une discussion au sujet des rêves comme moyens de connaissance ou de re-connaissance. Cette discussion n’a rien d’anodin : elle permet d’implanter tout de suite une ambiance proche du surnaturel, en insistant sur le thème de l’impossible distinction entre le rêve et la réalité, voire des interactions entre les deux mondes (thème qui est un classique de la littérature). Cela donnera des dialogues remarquables, comme celui-ci par exemple :

« Nous n’existons pas, si ce n’est dans le rêve de M. Craig.
– Et lorsqu’il s’éveillera nous disparaîtrons. »

Ces propos prennent un sens tout particulier lors l’on revoit le film pour la deuxième fois (parce que Au Cœur de la nuit fait partie de ces films que l’on n’a systématiquement envie de revoir une fois qu’il est terminé ; la structure même du film nous y invite d’ailleurs, ce qui est un des éléments prouvant l’intelligence du scénario).
Le dialogue permet d’enchaîner sur la première histoire, mais aussi de planter les personnages, dont l’habituel scientifique sceptique chargé de remettre en cause les conclusions surnaturelles des histoires. Et ainsi de suite : entre chaque histoire, nous reviendrons dans ce cottage avec ces invités, et ce récit progressera en instaurant cette atmosphère de plus en plus angoissante au fil des souvenirs de Craig et des réflexions nées des différentes histoires. Ainsi, ce récit n’a pas uniquement une fonction d’introduction des sketches, il est réellement l’histoire principale que les sketches font progresser jusqu’à un terrible final. Un final qui n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe mais est amené logiquement par tous les éléments racontés jusque là.

A partir de ce récit principal vont se raconter cinq histoires fantastiques, courtes et percutantes, explorant différents aspects du surnaturel : rêve prémonitoire, apparition de fantômes, objets hantés ou semblant dotés de leur propre vie. Les histoires sont souvent sombres, et leur emplacement dans le film n’a rien d’anodin. Ainsi, on commence par un premier sketch rapide et angoissant, également réalisé par Basil Dearden. Puis deux histoires plus longues et dramatiques. Enfin arrive un quatrième sketch plus surprenant par son ton comique et décalé, sketch que certains considèrent comme la partie ratée du film, mais qu’il est important de réévaluer. D’abord parce que cette histoire, bien que comique, possède des passages plus sombres. Ensuite, sa thématique rentre pleinement dans celles développées dans le reste du film. Enfin parce que, dans l’économie de l’ensemble du film, cette histoire de joueurs de golf ressemble au calme avant la tempête : il ne brise pas l’harmonie du film, il prépare juste les spectateurs à ce qui va suivre.
Et ce qui suit est rien de moins qu’un des chefs d’œuvre du fantastique horrifique. Réalisé par Alberto Cavalcanti, le sketch du ventriloque est souvent pointé comme la plus grande réussite non seulement du film, mais aussi du réalisateur et même de l’acteur, le plus célèbre actuellement parmi tout le casting du film : Michael Redgrave, qui livre ici une performance hallucinée. De plus cette histoire, inventée pour le film (alors que d’autres sketches sont des adaptations, comme l’histoire du golf, provenant d’une nouvelle de H. G. Wells), sera imitée de nombreuses fois par la suite (il est important de dire à quel point ce film dans son ensemble sera une référence pour le cinéma fantastique qui suivra, et même pour des séries comme La Quatrième Dimension). Ce sketch du ventriloque est le plus sombre et brutal, celui qui reste le plus en mémoire, et sa situation en tant que dernier sketch est, là aussi, parfaitement réfléchie parce qu’elle permet d’enchaîner sur l’impressionnant final.

En bref, Scorsese n’est pas le seul à situer Au Coeur de la nuit dans son top 10 des meilleurs films fantastiques, tant cette œuvre est remarquablement écrite, réalisée et interprétée.

Compléments de programme
Au Coeur de la nuit nous est présenté dans une copie restaurée 2K. L’un des compléments de programme nous propose d’ailleurs de faire un comparatif « avant-après » plutôt parlant (même si on aurait aimé savoir, en plus, comment cette restauration a été faite).
En plus, Tamasa nous offre deux compléments de programme tout à fait passionnants. Un avertissement cependant s’impose : ces documentaires sont à voir impérativement après avoir vu le film, car ils n’hésitent pas à en dévoiler l’intrigue et le final.
Le premier documentaire est un entretien avec Erwan Le Gac, qui propose une lecture tout à faite intéressante du film. L’angle d’approche, original et parfaitement argumenté, permet de montrer une fois de plus à quel point le film est organisé, construit et savamment écrit.
Enfin, le dernier complément de programme est un documentaire britannique dans lequel une poignée de critiques et d’historiens du cinéma décortiquent le film, racontent sa naissance et surtout l’analysent. Si le dispositif est très sobre (les intervenants parlent, sur fond noir, avec, de temps en temps, quelques images du film), le propos est passionnant. Eux aussi insistent sur l’incroyable unité du film, sur l’audace de signer un tel film au Royaume Uni en 1945, et même sur le talent de Basil Dearden, qualifié, à juste titre, d’“expert en rythme, tension et suspense”. On apprend à quel point l’ambiance de travail au sein de la Ealing peut expliquer cette unité du film, puisque la firme britannique avait développé un travail de type coopératif, collaboratif et communautaire. Enfin, les spécialistes dévoilent l’histoire du final si marquant du film, un final qui n’était pas du tout celui prévu à l’origine.
Le coffret contient aussi un livret de 16 pages.

En bref, cette édition rend un fort bel hommage à un très grand film, qu’il est important de revoir.

Caractéristiques du DVD :
Noir et blanc
16/9
Durée du film : 103 minutes
Langue : français, anglais
Sous-titres français

Compléments de programme :
_ Dead of night, à bien y regarder (28 minutes)
_ Retour aux sources (75 minutes)
_ Restauration (3 minutes)
_ Autour de Dead of night (livret de 16 pages)

 

Au Coeur de la nuit : bande annonce

Maudit mardi, doux mercredi

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Achille vit sur un amour qui date de plus de dix ans. Depuis tout ce temps, d’une manière ou une autre, il s’est perdu. Retrouvera-t-il celle qui reste chère à son cœur ? D’ailleurs, que devient-elle ? Et si le destin avait bien voulu qu’elle se souvienne de lui comme il se souvient d’elle ?

L’histoire comporte deux albums d’égale épaisseur (58 et 56 pages) qui se valent (même style, même ambiance), la lecture du premier incitant fortement à passer au deuxième (les planches comportent une seule numérotation, comme si l’auteur avait envisagé un unique album). L’histoire débute sur une plage où, à l’aide de jumelles, Achille observe un paquebot passer au large. En même temps que l’orage, une mouette (à moins que ce soit un goéland) l’approche et lui annonce qu’il mourra un mardi, justifiant pleinement le titre du diptyque (qui a vu le jour grâce au soutien participatif de potentiels lecteurs-lectrices séduits par le projet). Ce début illustre parfaitement l’ambiance voulue par Nicolas Vadot (dessinateur, scénariste et coloriste), car on hésite d’emblée entre folie, fantasme, onirisme et fantastique. Le talent du dessinateur sera, entre autres, de faire en sorte que le lecteur (la lectrice) oscille entre toutes ces hypothèses au fil des planches.

Mardi fatal… et les autres jours ?

Convaincu un peu facilement, le mardi Achille se méfie de tout (mort… de trouille) pour revivre le mercredi. Hormis le mardi, il considère que rien ne peut lui arriver. Jusqu’au jour où sa réflexion l’amène à imaginer un accident, par exemple, dont il survivrait un certain temps avant de s’éteindre un mardi. Alors, sa méfiance s’accroit.

Les doutes sur l’histoire d’amour

Ce qui donne un tour aussi étrange que personnel à cette histoire, c’est ce qu’on enregistre au fur et à mesure sur le personnage d’Achille et son histoire avec Rebecca. La narration présente des courriers que Rebecca a adressés à Achille. Apparemment, ils se connaissaient et s’aimaient, avant que la vie les sépare physiquement (dans son premier courrier, Rebecca annonce son départ précipité pour Hawkmoon, « question de survie »). Mais on ne sait pas trop ce qu’il s’est passé et il semble qu’Achille n’ait jamais répondu aux lettres de Rebecca. Achille semble vivre en solitaire, loin de tout, mais la première scène le montre sur une plage située en contrebas d’une maison. Quand il décide de faire son possible pour retrouver Rebecca, il parvient (à moins que ce ne soit qu’en pensées) à prendre le bateau pour rejoindre Hawkmoon (le nom suggère une ville imaginaire).

À Hawkmoon

Achille s’y présente diminué physiquement (et donc complexé), puisqu’il marche avec deux prothèses (en bois), à la place des pieds, des objets qu’il fixe à l’aide de vis. Un peu perdu, il profite des indications d’une jolie serveuse qu’il intrigue au point qu’elle se souviendra de lui bien plus tard, une fois qu’elle aura changé complètement d’activité (autre point permettant à l’auteur d’entretenir le doute). Depuis l’époque où ils s’aimaient, si Rebecca n’a pas oublié Achille, elle est devenue mère de famille. Par contre, sa vie sentimentale ne s’est jamais stabilisée. Là aussi, on pourrait considérer que pour Achille c’est sa chance ultime d’aller au bout de son amour pour elle. Au contraire, n’est-ce pas un fantasme qui lui permet de garder espoir alors qu’il est désespérément loin d’elle ? Et puis, à Hawkmoon, Achille trouve une ambiance particulière, surtout dans l’hôtel où il trouve une chambre, non loin de chez Rebecca (ce qui se révélera une maladresse). Il croise plusieurs fois un homme en forme de silhouette sombre trimballant un étui à instrument de musique, à la façon des tueurs qui transportent plus ou moins discrètement une arme à feu. Bref, même s’il l’a retrouvée, Achille peut-il s’en sortir pour construire quelque chose avec Rebecca, des années après ?

Entre fantastique et folie douce

Avec Maudit mardi ! Nicolas Vadot propose une histoire d’amour aux accents d’étrangeté, laissant ses lecteurs/lectrices dans le doute. Cette incertitude entretenue avec intelligence maintient constamment l’attention. Le dessinateur apporte régulièrement des éléments qui entretiennent le suspense aussi bien du côté de l’histoire d’amour que de l’état mental réel d’Achille. On sent que l’auteur tient particulièrement à cette atmosphère qui flirte régulièrement avec un fantastique léger. Malheureusement, dans chacun des deux albums, un détail ou un enchaînement déroute tellement qu’on se dit qu’il utilise une pirouette scénaristique pour poursuivre ce qui l’intéresse. Et ce qui l’intéresse, c’est d’entretenir cette atmosphère d’étrangeté en se faisant plaisir sur les dessins. Autant dire que l’aspect esthétique est une vraie réussite. Tout en prenant son temps pour instaurer une ambiance personnelle (avec donc ses petits défauts), Nicolas Vadot montre les lieux fréquentés par ses personnages et propose quelques planches de pure atmosphère, quasiment sans dialogue, avec des dessins de tailles multiples selon ce qui l’intéresse. De plus, il nous fait profiter d’un joli coup de crayon, technique qui lui convient parfaitement, et ce d’autant plus que sa façon d’utiliser les couleurs est un régal pour les yeux. Autant dire que cette BD peut s’apprécier pour le seul plaisir des yeux, entre la mise en scène, les positions et mouvements des personnages, ainsi que l’harmonie des couleurs (en partie au crayon ou à la craie, mais aussi au pinceau type aquarelle me semble-t-il). Le tout ne peut qu’être apprécié des amateurs d’aventures et de grands espaces, ainsi que de suspense psychologique.

Maudit mardi !, Nicolas Vadot
Sandawe ; bandes-dessinées éditions : sorti le 24 août 2011 (tome 1) et le 29 août 2012 (tome 2)


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Attaché de presse littéraire, interview (I) : Antoine Bertrand

Le Mag du Ciné a décidé de se pencher sur un métier peu connu du grand public : l’attaché de presse, et plus spécifiquement celui dont l’activité est directement liée au monde de l’édition.

Nous avons décidé de soumettre plusieurs professionnels, venus d’horizons divers, dotés de statuts différents, à un même questionnaire. L’objectif ? Effeuiller le métier en laissant à ceux qui l’exercent au quotidien le soin de verbaliser leurs ressentis et leurs expériences.

C’est Antoine Bertrand, attaché de presse indépendant travaillant pour des éditeurs tels que Lux, La Fabrique ou Anamosa, qui inaugure cette série d’interviews.

Pourriez-vous décrire brièvement votre activité d’attaché de presse littéraire ?

En effet, la signification d’attaché de presse est assez large, et celle d’attaché de presse littéraire assez spécifique en conséquence. Comme attaché de presse, on peut très bien promouvoir une marque de chaussure, une personnalité politique, un restaurant, ou donc un livre. Récemment, LinkedIn m’a même informé que la Préfecture de Police de Paris cherchait un attaché de presse… Bref, promouvoir un livre peut couvrir encore des procédés différents selon que l’on promeut un livre d’une star de la télé, un essai d’universitaire ou un roman. Je défends essentiellement des essais depuis plusieurs années, après avoir été attaché de presse généraliste. Travailleur indépendant, j’ai pris goût, avec beaucoup d’intérêt, à la promotion d’essais : généralement des essais
« critiques », engagés ou pas, mais qui en tout cas questionnent le monde ou les sociétés dans lesquelles nous évoluons. Il s’agit d’essais d’histoire, de philosophie, de réflexion sur l’écologie, sur le genre, etc. Plus personnellement, j’ai besoin que mon travail intègre ma manière de vivre et de penser, la politique m’intéresse beaucoup, la conscience citoyenne est pour moi primordiale, et la promotion de ces ouvrages, non seulement enrichit ma pensée mais canalise aussi ma colère, il faut bien le dire. Je défends aussi quelques romans mais assez peu, je marche plutôt aux coups de cœur de ce côté-là. Je prends comme exemple les brillants romans de Laurine Roux, que je promeus pour les éditions du Sonneur. La différence entre la promotion d’un roman et celle d’un essai est à mon sens la suivante : un essai peut intéresser un(e) journaliste plusieurs mois après sa parution, pour un dossier sur un sujet semblable ou pour réagir à une actualité. Un roman a une espérance de vie dans la presse plus réduite, d’environ trois mois. Je dirais donc qu’il y a du travail sur le long terme pour un essai (même s’il est toujours important d’avoir de la presse au moment de la parution et dans les semaines qui suivent sa parution, tant que le livre en question est bien placé en librairie, les articles pouvant influencer le choix du lecteur), et plus urgent pour le roman. J’ai aussi le sentiment d’échanger de manière plus constructive avec des journalistes qui traitent les essais, avec davantage de dialogue et d’ouverture au monde. Le milieu strictement littéraire est à mon sens beaucoup trop refermé sur lui- même. Ainsi, à côté des éditions du Sonneur, je travaille pour des maisons d’édition de science humaine ou de philosophie telles qu’Anamosa, Apogée, les Éditions du Détour, les Éditions du Commun, La Fabrique, Ici-bas, Le Passager clandestin, Lux éditeur ou encore Le Pommier. J’ai différents contrats avec chacune de ces maisons ; certaines me confient tous leurs titres, d’autres un titre, ou deux ou trois titres par semestre.

Après vous avoir expliqué ma situation, je dirais que le travail d’attaché de presse littéraire consiste à rendre visible un livre dans la presse écrite, sur Internet, à la radio et à la télé, afin de donner envie aux potentiels lecteurs de l’acheter et de le lire. Le travail se fait donc surtout en amont, avec l’établissement d’une liste de journalistes ciblés, susceptibles d’accrocher avec le livre concerné et d’en faire écho dans la presse. C’est avant la parution que les échanges avec la maison d’édition et l’auteur sont fondamentaux pour avancer ensemble dans la même direction. Ensuite, il s’agit de suivre la vie médiatique du livre, de répondre aux sollicitations reçues pour l’auteur, de relancer les journalistes et de confirmer leur intérêt. Un travail de promotion parfaitement réussi, c’est quand le livre vole de ses propres ailes, nous échappe, et que les retombées presse vont plus vite qu’on ne l’aurait imaginé. Ça n’arrive pas tous les jours, mais ça m’arrive parfois. Pour résumer, je dirais que tout est une affaire de kairos : savoir donner la bonne information à la bonne personne au bon moment.

Quels sont vos rapports avec les auteurs ?

Comme je l’ai dit, l’échange avec les auteurs est fondamental avant la parution du livre. C’est là que nous décidons ensemble de la direction de la promotion : va-t-on viser de la presse grand public en priorité ? Ou une presse plus militante pour fonder un socle ? Envisage-t-on de publier des bonnes feuilles (extraits du livre) dans un hebdomadaire ou un quotidien ou un mensuel avant parution ? Nous échangeons sur ces points, puis j’établis la liste des journalistes. L’auteur peut, s’il le souhaite, me faire part de ses contacts privilégiés dans la presse ou m’adresser des suggestions. Je suis toujours preneur même si, au final, c’est l’éditrice, ou l’éditeur, et moi qui décidons à qui nous envoyons le livre, ou qui nous contactons.

Travailleur indépendant, je n’ai pas toujours le temps, une fois le livre paru, d’accompagner les auteurs aux émissions, je le fais parfois, j’aime bien cela, surtout à la radio (je travaille essentiellement avec Radio France), qui est un univers que j’aime énormément. Cela est entendu par les éditrices, les éditeurs et les auteurs. Ça ne pose jamais de problème avec les personnes avec lesquelles je travaille. Un jour, il y a longtemps, un auteur arrivant dans un festival pensait qu’un attaché de presse était un porteur de valise : il a été très déçu. Ici je précise qu’il y a une vieille tradition dans le monde littéraire qui veut que l’attaché de presse soit à la fois le confident, l’accompagnateur, le réceptacle des états d’âmes des auteurs. Je refuse cela, c’est du livre dont je m’occupe et c’est à la maison d’édition qui m’engage que j’ai des comptes à rendre. Par exemple, je ne travaillerai jamais pour un auteur sans l’intermédiaire d’une maison d’édition. Après, tous les auteurs ne demandent pas cette présence un peu pathétique, c’est très rare de rencontrer un tel individu parmi les auteurs des maisons pour lesquelles je travaille. J’ai une théorie qui vaut ce qu’elle vaut : les auteurs ressemblent à leurs éditeurs. Ce qui n’est pas invraisemblable quand il s’agit bien souvent de réseaux qui amènent à des rencontres qui ont du sens. Et comme je ne travaille que pour des éditrices ou des éditeurs que j’apprécie, je me trouve très rarement dans une impasse relationnelle avec un auteur. Ceci dit, bien sûr, j’échange volontiers avec les auteurs, je les tiens informés de l’avancée de mon travail, je réponds à leurs questions éventuelles sur la promotion, certains, certaines, sont même devenu.e.s des camarades, voire des copain.ine.s. Je pense par exemple à une autrice des éditions Anamosa avec laquelle j’adore passer trente minutes au téléphone à parler politique ou avec laquelle je me suis déjà rendu à une manif. C’est précieux.

Comment défendre un ouvrage en 2021, sur un marché devenu pléthorique ?

Quand je défends un livre, j’essaie de ne pas trop me soucier du contexte. Je pars du principe que la promotion aura des résultats si tout le monde travaille bien. Alors peu m’importe le nombre d’ouvrages publiés parallèlement. Ce qu’on défend, c’est toujours la singularité d’un livre. Même si les places sont assez chères, il faut travailler comme si tout était possible, sinon je ne vois pas comment ça peut fonctionner. Ensuite, on peut diversifier les approches. En effet, il y a plein de médias en ligne, de grande qualité, qui ont plus de possibilités, davantage de place pour multiplier les recensions, avec lesquels je travaille volontiers.

L’avènement relativement récent des webzines, des blogs littéraires, voire des chaînes YouTube spécialisées, a-t-il modifié votre manière de travailler ?

Pour préciser ma dernière réponse ici, cet avènement m’offre une diversité intéressante, élargit mon cercle, me permet d’obtenir plus d’échos à un livre. Mais je continue à côté le même travail qu’avant auprès de la presse plus classique, mais de grande qualité, comme Le Monde, Libé, Politis, Télérama… Il y a de très bonnes choses qui se font sur Internet, et je n’établis pas de hiérarchie dans tout cela, si ce n’est que je m’assure que le livre sera traité de manière intelligente et que sa visibilité sera assez grande. Auprès de ces nouveaux médias en ligne, je crois travailler comme je travaille par ailleurs, je propose, je réponds, je mets en relation si besoin.

Comment se porte l’économie du livre ces dernières années ?

Depuis que j’ai commencé mon métier, en 2003, j’entends que c’est la crise, que c’est très difficile. Je ne nie pas que l’économie du livre est fragile, et particulière, mais je m’y suis habitué. Je crois que l’intérêt pour la lecture s’est accru avec la pandémie et que les questions que nous nous posons tous, ou presque, sur le monde qui nous entoure, ont renforcé l’intérêt des citoyens pour les essais. C’est une bonne chose au moins dans tout ce bazar. Enfin, je répète ici que je m’occupe relativement peu du contexte quand je défends un livre, ou je m’en arrange, chaque situation que j’ai connue (à part le premier confinement) recelait des possibilités.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur vos activités ?

Ce qui a d’abord été très surprenant, dans le moment de sidération que nous avons tous vécu lors de ce premier confinement en 2020, c’est que les éditrices et les éditeurs avec lesquels je travaille m’ont demandé d’arrêter mes missions, non pas pour des raisons économiques, car ils ont tous été fidèles et honnêtes, mais parce que, comme les librairies étaient fermées, il était préférable d’obtenir de la presse plus tard, à leur réouverture, quand les livres seraient disponibles à la vente dans ces librairies. Mon travail me demande d’être réactif, présent, de travailler parfois dans l’urgence (pour répondre aux sollicitations envoyées aux auteurs, pour envoyer un visuel de couverture à un journal, etc), et soudain, tout s’arrêtait. Il y avait un côté vertigineux. Puis, dès que les librairies ont ouvert de nouveau, tout le monde était au taquet pour rattraper le temps perdu. J’ai donc parcouru des montagnes russes. Le plus pénible a été le report d’un certain nombre de titres et la surcharge de travail, en conséquence, quelques mois ou un an plus tard. Maintenant, de mon côté, l’harmonie est revenue.

Est-il toujours aisé de travailler en bonne intelligence avec les journalistes ?

Ahah. Je dirais : ça dépend avec lesquels. En grande majorité, oui. Il y a beaucoup de journalistes très professionnels, excellents lecteurs, critiques, précis. Ce qui est compliqué, c’est que certains journalistes, qui peuvent être bons, ça n’a pas de rapport, ne répondent jamais. C’est compliqué de savoir où en est un livre dans une rédaction dès lors qu’on n’obtient pas de réponse.

D’autant que je suis censé donné des réponses aux maisons d’édition qui m’engagent (c’est important pour elles d’avoir une vision au moins hebdomadaire de l’avancée en presse afin de prévenir les représentants qui eux-mêmes préviendront les libraires qu’une demande importante du livre peut arriver après la publication d’un article ou la diffusion d’une émission à telle date). Il y a parfois du mépris aussi, assez rare, mais il y en a : des journalistes qui ne parlent pas aux attachés de presse. Je n’ai pas grand-chose à dire sur eux, je pense simplement que c’est dommage et que certains livres passent à la trappe à cause de leur attitude. Enfin, il y a des journalistes qui sont devenus des copains, certains des amis que je fréquente régulièrement et avec lesquels on ne parle pas simplement de travail. Mais ce n’est pas parce qu’on est amis qu’ils sélectionneront davantage les livres dont je m’occupe, ils les sélectionnent quand ces ouvrages les intéressent. Après, cela peut être régulier s’il s’agit d’affinités électives. Ma responsabilité, comme attaché de presse, reste la même : leur donner la bonne information au bon moment.

Résider « Dans le ventre du Dragon »

Mathieu Gabella et Christophe Swal publient aux éditions Glénat le premier tome du triptyque Dans le ventre du Dragon, intitulé « Udo ». Ancré dans le fantasy, redéfinissant des créatures légendaires, il réunit plusieurs protagonistes cherchant à abattre un dragon gigantesque de l’intérieur…

Le Hobbit ou Game of Thrones l’ont récemment rappelé à notre bon souvenir : les dragons demeurent des créatures indissociables des récits fantasy, ou plus prosaïquement imaginaires. Mathieu Gabella et Christophe Swal ne s’y trompent pas en les rangeant parmi les protagonistes principaux de leur triptyque Dans le ventre du Dragon, dont le point de départ a de quoi éveiller la curiosité. Phylogène d’Esquamate, fils de scientifiques dracologues, Wei, pirate chinois capable de dresser les dragons, et Udo von Winkelried, descendant d’une énigmatique lignée de chasseurs de dragons, s’associent pour venir à bout d’un cracheur de feu titanesque. Avec cette singularité : pour vaincre le monstre ailé, ils devront l’attaquer de l’intérieur !

Cet argument donne le ton : « Udo » est tout entier voué à l’action et au spectacle, même s’il n’en oublie pas pour autant de caractériser ses personnages et de donner à sa mythologie des fondations solides. Ainsi, on apprend que les écailles de dragon se transforment en or une fois ces derniers sans vie, que leurs excréments constituent des pierres précieuses, que la draconnite, confondue avec la « pierre philosophale », permet de communiquer sans entrave et de transformer les êtres vivants… par le simple fait d’un regard. Udo, qui donne son nom à l’album, souffre d’une malédiction affectant son apparence, mais le dotant de pouvoirs spécifiques. « L’histoire familiale dit que les descendants de Siegfried étaient plus forts à chaque génération, qu’ils vivaient plus longtemps… » Les premières planches de cette bande dessinée en livrent les secrets : Siegfried parvient à l’invincibilité en même temps qu’il subit une profonde altération bio-génétique.

Durant leurs péripéties, bénéficiant du trait inspiré de Christophe Swal, les trois protagonistes, flanqués de la soeur de Wei et d’un dragon asservi, vont se découvrir (exemple : le domicile-musée, protégé par un pont-levis, de Phylogène d’Esquamate) autant qu’ils vont découvrir (les créatures hybrides mi-loup mi-dragon). Une fois avalés par le monstre qu’ils traquent, ils vont par ailleurs faire face à l’inattendu et à des menaces laissées en suspens en fin d’album… Entretemps, le lecteur aura l’occasion de se familiariser avec la lignée von Winkelried et de rassembler les pièces d’un puzzle fantasy qui prend peu à peu forme. Plutôt engageant, ce premier épisode de Dans le ventre du Dragon nous laisse en appétit pour la suite…

Dans le ventre du Dragon : Udo, Mathieu Gabella et Christophe Swal
Glénat, février 2022, 56 pages

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3

« La Ballade d’Hugo » à travers l’art et le XXe siècle

Les éditions Glénat publient La Ballade d’Hugo, de Bepi Vigna et Mauro de Luca. Biographie d’un monstre sacré du neuvième art augmentée de documents passionnants, l’album bénéficie des dessins à l’aquarelle et des couleurs douces de Mauro de Luca.

En 1939, Addis-Abeba n’est autre qu’un énième bastion fasciste. Conformément aux appétits coloniaux des puissances européennes, Benito Mussolini a prévu de faire venir pas moins de 60 000 Italiens en Afrique orientale, si l’on en croit les films de propagande projetés sur grand écran. La rhétorique est convenue, presque empruntée : construction de routes, de chemins de fer, de ports… Le futur maître vénitien du neuvième art Hugo Pratt débarque en Afrique à la suite de la mise en place de son père au contrôle de la frontière abyssinienne. Déjà, on comprend que sa jeunesse entre en résonance avec l’histoire mouvementée du XXe siècle. Mais aussi qu’elle comprend des périodes de gravité comme de légèreté. Les premières incluent le contact étroit avec la guerre, les assertions de son père (« Tu dois être fier d’appartenir à la police coloniale. Tu ne peux plus aller à l’école… C’est la guerre, et tu es le plus jeune soldat de Mussolini »), son embrigadement dans la police maritime allemande ou ses séjours en prison. Les secondes passent par les flirts, la lecture des illustrés et l’attrait pour l’art plus généralement, qui lui vaudra plus tard un départ vers l’Argentine.

Dessiné avec passion et sensibilité, La Ballade d’Hugo caractérise avec poésie le parcours d’un jeune homme qui « veut vivre comme dans les romans et les films ». L’album témoigne aussi de la période qui succède directement à la Seconde guerre mondiale, où la reconstruction et la paix s’accompagnent d’un désir de renouveau, qui se cristallise dans les fantasmes dont l’Amérique est porteuse – le jazz, les métropoles, le mouvement… « Après ces années de guerre, les gens recouvraient l’envie de rêver… » Elliptique et assez chiche en ce qui concerne son caractère biographique, cette bande dessinée n’en demeure pas moins réussie : elle parvient à inscrire une figure respectée du neuvième art dans son époque, tout en énonçant la soif de liberté qui animait alors une bonne partie de la jeunesse occidentale et dont il constitue une forme d’incarnation. Elle se complète par ailleurs de trois dossiers assez substantiels, se penchant sur la naissance de Corto Maltese, la publication de Sgt. Kirk (« la revue devint instantanément une sorte de catalyseur pour les personnalités peuplant le monde du graphisme et de la communication ») et la création de la société Uragano Comics. Augmenté de photographies, de couvertures de revue et d’illustrations originales, La Ballade d’Hugo tient lieu de bel hommage à un auteur de bandes dessinées notamment passé par Les Humanoïdes associés, Glénat ou Casterman.

La Ballade d’Hugo, Bepi Vigna et Mauro de Luca
Glénat, février 2022, 128 pages

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3.5

« Amour cru » : obsessions

Les scénaristes El Diablo et Gyl-N s’associent au dessinateur Grégory Mardon à l’occasion d’Amour cru, un one-shot érotique dédié aux expériences sexuelles alternatives.

La situation de départ d’Amour cru est relativement anodine : Mélina et Charlie sont deux amies au tempérament opposé, la première s’épanouissant en se montrant frivole, la seconde apparaissant plus introvertie et conservatrice en amour. « J’ai pas forcément besoin de me taper trois mecs par semaine », résume d’ailleurs cette dernière à l’attention de son amie, qui s’envoie en l’air dans les toilettes d’une discothèque dès la cinquième planche de l’album. C’est l’une des dimensions principales du récit : les deux femmes s’apprécient, mais ne se comprennent pas forcément, à tel point que la relation naissante entre Charlie et Alan, un galeriste, suscite le désarroi de Mélina. Son amie a beau lui répéter que « c’est un mec très classe, avec beaucoup de goût » et qu’elle n’« arrive pas à lui voir un défaut », elle demeure suspicieuse. « C’est moi ou le mec est froid comme un glaçon ? », se demande-t-elle à l’issue de leur première rencontre.

Amour cru va cependant rapidement déborder le cadre de l’incommunicabilité. Certes, les deux femmes s’éloignent, mais c’est surtout au moment où Mélina va découvrir les jeux sexuels anthropophages de Charlie et Alan qu’on atteint le point de bascule. Comment doit-elle réagir ? Faut-il qu’elle avertisse la police ? À quel point son amie est-elle devenue déviante ? Retournement complet des rôles : la femme aux mœurs légères, qui se donne à des inconnus et se livre au sexe par écrans interposés, joue les vierges effarouchées devant les pratiques alternatives de son amie, jusque-là considérée comme une rabat-joie incapable de jouir de l’instant présent. Grégory Mardon explore sans détour cet état de fait, puisque des dessins érotiques émaillent la lecture de l’album et entrecoupent les réflexions des deux personnages principaux.

Le problème d’Amour cru, c’est que cette audace formelle est rapidement condamnée à circuler en circuit fermé. « C’est devenu comme une drogue. Plus elle me bouffe, plus je jouis », assène Alan à Mélina, elle-même de plus en plus intriguée quant à l’anthropophagie (et on peut s’interroger sur la crédibilité de cette énorme ficelle scénaristique). Au-delà de ce petit jeu triangulaire et des déviances qu’il supporte, force est de constater qu’El Diablo et Gyl-N ne proposent pas grand-chose à leurs lecteurs. Certes, après la septicémie de son amant, Charlie est accusée de tentative d’homicide et de mise en danger de la vie d’autrui, puis soignée dans un hôpital psychiatrique. On peut donc arguer qu’on questionne la pathologisation de certaines orientations sexuelles – ce qui a bien entendu une résonance particulière dans l’histoire de l’humanité. Mais c’est bien peu au regard des 120 pages qui composent Amour cru et ce, d’autant plus que les dessins laissent eux aussi plutôt de marbre.

Amour cru, El Diablo, Gyl-N et Grégory Mardon
Glénat, février 2022, 120 pages

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2.5

« Le Journal » : antagonismes sur fresque historique

Les éditions Bamboo publient Le Journal, du scénariste Patrice Ordas et du dessinateur Philippe Tarral. Traversant la grande Histoire américaine, le récit s’appuie sur un antagonisme profond entre le journaliste Nathan Prius et le directeur de publication qui lui a mis le pied à l’étrier, George Ellis.

Trois éléments s’enchevêtrent dans Le Journal : l’histoire américaine, la démocratisation des journaux et la rivalité, portée à incandescence, entre les deux principaux protagonistes de Patrice Ordas, Nathan Prius et George Ellis. Le récit débute en 1781, en pleine guerre d’indépendance. Soldat, Nathan Prius note scrupuleusement ce qu’il peut observer sur le front : il écrit sur du papier d’amorce, sous la pluie, les pages du Liberty Sentinel, que George Ellis intègre ensuite dans le Richmond News. Mais ce dernier s’attribue volontiers des mérites illusoires. Il affirme amender les textes de son reporter, et en corriger les scories. Il n’en faut pas plus pour que le divorce entre les deux hommes soit prononcé : Nathan Prius décide de publier à son compte, mais un mensonge du proripétaire du Richmond News, par ailleurs décrit comme un « anglican, conservateur et loyaliste », l’envoie derrière les barreaux…

Patrice Ordas et Philippe Tarral se plaisent à portraiturer une époque trouble, où l’on peut éprouver de l’amitié pour un loyaliste parce qu’on a servi avec lui dans une milice contre les Français, pourtant eux-mêmes partenaires aujourd’hui dans la quête d’indépendance des Américains contre les Britanniques. Ils reconvertissent Nathan Prius en « moine copiste », chargé de mettre au net des testaments ou des inventaires de dot, ce qui lui permettra d’ailleurs de rencontrer sa future épouse Charlotte, victime d’un mariage arrangé, avant de reprendre ses activités éditoriales. Il faut dire que la presse a le vent en poupe et que les articles de Nathan Prius sur l’univers carcéral ont rencontré leur public : « Des crieurs l’apprennent par cœur pour le réciter au carrefour… Il faudrait peut-être trouver un moyen de les faire payer… Tes articles sur les prisons ont beaucoup plu… Surtout aux familles dont un proche est en geôle. » Mais dès qu’il s’agit de journaux, ce diable de George Ellis n’est jamais loin : il envoie des miliciens chasser les crieurs, avant de proposer à son ancien journaliste de lui prêter sa presse à bras en échange d’articles sur l’épopée du major général Arthur Saint Clair, parti lutter contre des Indiens.

La mission Saint Clair se solde par un échec cuisant : les forces américaines perdent 950 miliciens sur les 1000 que comptait la brigade. Blessé, Nathan Prius échappe de peu à la mort et voit en sus Ellis revenir sur ses promesses. « Nathan regarde avec tristesse l’espace vide, dégagé dans l’attente d’un matériel qui ne viendra pas. » Pis, on apprend au journaliste : « Ellis se barde de plus en plus de graisse et d’argent chaque jour. Il fait fortune avec tes chroniques indiennes, qu’il prétend tenir d’un survivant anonyme ! » Patrice Ordas et Philippe Tarral échafaudent ainsi une rivalité au long cours, bientôt doublement mortelle, sur fond d’entreprises éditoriales et de conflits américains. Accordant un soin particulier à la psychologie et aux intérêts de leurs personnages, mais aussi aux représentations dessinées de l’époque (très convaincantes), le duo en charge du Journal parvient en moins de 60 pages à mettre en discussion et en images les antagonismes politiques et humains d’une époque où tout était encore à écrire : la destinée d’une jeune nation, mais aussi la manière dont elle va être couchée sur papier. C’est dense, ingénieux et passionnant.

Le Journal, Patrice Ordas et Philippe Tarral
Bamboo, mars 2022, 56 pages

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4

La Propriété de Varsovie

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La propriété, c’est celle que la famille de Régina Segal avait abandonnée à Varsovie en 1939 pour échapper aux Nazis. Qu’est-elle devenue et est-ce possible d’en profiter à nouveau ? Voilà ce que Régina et sa petite-fille Mica veulent savoir en faisant le voyage de Tel-Aviv à Varsovie plus de 60 ans après.

Mica, charmante Israélienne d’environ 25 ans, accompagne sa grand-mère jusqu’à Varsovie, pour tenter de rentrer en possession de ce bien de famille abandonné dans l’urgence. Bien évidemment, depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. D’ailleurs, Régina qui était une jeune fille avec l’avenir devant elle est désormais une vieille dame un peu capricieuse qui ne réalise pas toujours la portée de ses actes, au point qu’on peut se demander si elle ne commence pas à perdre la tête. Déjà, il semblerait qu’elle n’ait pas dit grand-chose à Mica sur la nature réelle de la propriété qu’elle cherche à récupérer : un simple appartement ou bien un immeuble ? Et à quelle adresse ? Détient-elle un titre de propriété ou va-t-elle le rechercher sur place ? D’autre part, pourquoi se décide-t-elle à entreprendre le voyage à ce moment, alors qu’elle aurait pu l’envisager depuis longtemps ?

Entre spoliation et héritage familial

La suite va répondre à ces questions, tout en abordant beaucoup d’autres points tout au long de sept chapitres (aux longueurs très inégales), correspondant aux sept journées du voyage aller-retour de Régina et Mica. Il est donc question du devenir des Juifs qui ont fui la Pologne pendant la guerre, pour aller vivre en Israël (sans oublier les victimes des nazis, puisque l’avion emmène des jeunes qui doivent visiter des camps de concentration). La question de la spoliation de leurs biens polonais est évoquée par le biais d’une fiction qui vaut quelques surprises, en particulier parce que l’histoire de la famille Segal se révèle plus compliquée que ce qu’on imagine d’abord. Dans cette famille, la propriété de Varsovie, probablement devenue un peu mythique, est semble-t-il perçue comme un potentiel héritage de valeur (humour juif autour de l’intérêt supposé pour l’argent). Dans l’histoire intervient alors la position trouble de Tzilla, tante de Mica et sœur de son père mort il y a peu. Craignant que sa part d’héritage ne lui échappe (ou cherchant à accélérer le mouvement), Tzilla s’est débrouillée pour que son ami Avram Yagodnik surveille Régina et sa petite-fille à Varsovie. Avram a un alibi pour prendre le même avion qu’elles, mais son physique et son comportement ne correspondent absolument pas à la discrétion nécessaire, ce qui nous vaut quelques situations de type comédie.

L’objectif avoué peut en cacher un autre

Avec son style qui tient beaucoup de la ligne claire, on n’attend pas forcément de Rutu Modan une BD complexe. Sa complexité émerge donc progressivement, après un début où une certaine loufoquerie peut inciter à se demander où la dessinatrice veut en venir. Dès l’aéroport (Tel-Aviv), Régina fait tourner en bourrique aussi bien sa petite-fille que les douaniers. Bien présent, l’humour imprègne tout l’album, avec ses nombreuses incongruités. La complexité vient autant de l’intrigue où les différents personnages agissent chacun selon des intérêts différents, mais aussi selon leur passé (celui de Régina notamment, mais également celui de ceux qui sont restés en Pologne) et leur vécu. L’album montre avec un bonheur certain la vie du moment à Varsovie, avec l’héritage du passé que certains aimeraient carrément faire revivre. On réalise progressivement que Régina ne pense pas qu’à récupérer un bien immobilier. À l’hôtel, dans un bottin, elle repère l’adresse d’un endroit (comme un restaurant, dans un appartement) où elle va demander une spécialité culinaire avec d’autres idées derrière la tête…

Maîtrise narrative

Rutu Modan se montre également très inspirée pour explorer les possibilités narratives du médium BD. Ainsi, elle utilise trois polices de caractères différentes pour trois langages différents, selon les situations et les personnages (hébreu, polonais et anglais). L’album comportant la mention « traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech », on peut supposer que la version française retranscrit assez fidèlement ses intentions. Ainsi, par moments, certains interlocuteurs ne peuvent pas se comprendre. Pour le faire sentir, la dessinatrice place des gribouillis dans certaines bulles, avant qu’un autre personnage traduise à celui qui n’a pas compris, ce qui permet au lecteur (à la lectrice) de comprendre à son tour. Dans le même registre inventif, Rutu Modan met deux personnages côte à côte tous les deux au téléphone en même temps, mais avec deux interlocuteurs différents. On découvre les deux conversations en parallèle, car elles font toutes deux avancer l’intrigue. Cela ressemble beaucoup à une situation de split screen au cinéma, sauf qu’on remarque que cela fonctionne avec la BD car on peut suivre les deux conversations, alors que cela ne fonctionnerait pas au cinéma car les deux conversations se mêleraient pour créer de la confusion. Ces particularités de narration ne visent pas à souligner la maîtrise de Rutu Modan, car elles sont systématiquement au service de son intrigue.

Une originalité bien élaborée

On trouve donc émotion et fantaisie dans cette BD (Fauve d’Angoulême : Prix spécial du jury 2014) qui aborde des sujets particulièrement graves. Ceci est à mettre en parallèle avec son aspect esthétique. La ligne claire donne une bonne visibilité et un réel confort de lecture (ce qui compte pour un roman graphique de 232 pages), alors que la narration entrecroise pas mal de fils qui demandent par moments à être démêlés. Par ailleurs, la lisibilité du dessin tient au fait que l’essentiel des planches comporte trois bandes, le reste étant sur deux bandes. À noter que Rutu Modan a bénéficié d’une assistance pour le scénario (Tirza Biron) et pour la colorisation (Hila Noam et Michal Bergman). Ces indications figurent en fin d’album, l’ultime page étant présentée comme un générique de film attribuant un nom d’acteur pour chaque personnage de la BD, tout en précisant que tous les personnages sont bien fictifs. Cela m’incite à penser que Rutu Modan a pris comme modèles physiques, les personnes citées dans ce générique.

La Propriété, Rutu Modan
Actes sud BD, octobre 2013
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4

Rien à foutre d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, décollage immédiat

Rien à foutre est un titre qui annonce la couleur. Sous les traits lumineux de l’excellente Adèle Exarchopoulos, les cinéastes dessinent avec talent une jeunesse désenchantée, minée par une société de plus en plus mercantile et individualiste.

Synopsis de Rien à foutre :  Cassandre, 26 ans, est hôtesse de l’air dans une compagnie low-cost. Vivant au jour le jour, elle enchaine les vols et les fêtes sans lendemain, fidèle à son pseudo Tinder «Carpe Diem». Une existence sans attaches, en forme de fuite en avant, qui la comble en apparence. Alors que la pression de sa compagnie redouble, Cassandre finit par perdre pied. Saura-t-elle affronter les douleurs enfouies et revenir vers ceux qu’elle a laissés au sol ?

 

Lost in translation

Il y a tant à dire sur Rien à foutre, le premier long d’Emmanuel Marre et de sa compagne Julie Lecoustre, présenté à la semaine de la Critique au festival de Cannes en Juillet 2021.

Présenter d’emblée les deux réalisateurs  comme un couple n’est pas anodin ni gratuit. Ce travail d’équipe, comme en général leur méthode de travail (mélange de professionnels et de non professionnels, notamment), est l’antithèse de l’un des thèmes principaux de leur film : l’ultra-moderne solitude d’une certaine jeunesse d’aujourd’hui. Cassandre (Adèle Exarchopoulos, belle et presque mystérieuse) est une partie de cette jeunesse, une hôtesse de l’air de 26 ans, dans une compagnie moyen-courrier low-cost comme il en prolifère. Son éternel air détaché, toujours un peu au bord de l’ahurissement,  rend parfaitement compte du propos du film, le manque d’attachement, ainsi que le côté très mélancolique du film.

Rien à foutre est divisé en deux parties pas si distinctes, puisque le tout est traversé par la lumière d’Exarchopoulos.  Dans sa première moitié, les cinéastes ont à cœur de mettre en exergue la brutalité d’un métier qui ne fait plus rêver que les gamines de huit ans et moins. Un métier féminin où pourtant, même les syndicalistes qui poussent les hôtesses à faire la grève sont des hommes. Un emploi qui isole terriblement, où les plus proches confidents ne sont que d’autres hôtesses et stewards avec qui on cohabite, loin de chez soi, dans des banlieues lointaines de villes touristiques sans relief. Emmanuel Marre expliquait sur les ondes que l’idée de ce scenario leur était venue lors d’un voyage, en ayant croisé le chemin d’une vraie hôtesse en larmes, en proie à un chagrin dont elle n’avait personne à qui le partager.

Le film a un côté métronomique qui ponctue la lassitude et l’ennui qui accompagnent la vie de Cassandre et de ses collègues. Basée à Lanzarote, elle tient le coup grâce aux shots répétitifs qu’elle s’octroie tous les soirs en boîte de nuit. Martelant le pavé avec ses talons et sa valise cabine, dans un silence assourdissant, Cassandre promène sa solitude d’homme en homme, de plage en plage, ad nauseam

Dans l’attente de jours qu’elle espère meilleurs, d’une compagnie-étalon qu’elle rêve  de rejoindre, la protagoniste revient sur le plancher des vaches. Elle retrouve ses amis d’enfance, engoncés dans une vie encore plus médiocre que la sienne, sans la perspective d’un glamour qui n’existe pas, mais que Cassandre dépeint, d’ailleurs plus à elle-même qu’aux autres. Elle retrouve la douceur d’une famille, aussi brisée soit-elle. Cette deuxième partie de film est peut-être un peu moins bien réussie, car elle n’est sous-tendue que par une intrigue assez mince qui ne peut décemment pas se développer outre-mesure. On remarquera toutefois le travail d’Adèle Exarchopoulos, qui donne vie à ces respirations ténues, avec un regard, l’esquisse d’un sourire, la tête comme toujours dans le ciel, ce ciel si ingrat qui ne lui pardonne rien.

Rien à foutre est , comme son titre l’indique, un très beau film sur une situation étrangement nihiliste, dont la dernière séquence, plutôt que de ramener la féérie du spectacle qui s’y joue et la joie d’une hôtesse qui a gravi un échelon de plus dans son métier, donne à voir une réalité plutôt glaçante : où qu’elle soit, l’histoire de Cassandre semble être un éternel recommencement d’une vie rêvée qui vire un peu à la fois au désenchantement quasi-permanent .

 

Rien à foutre – Bande annonce

 

Rien à foutre – Fiche technique

Réalisateur : Emmanuel Marre & Julie Lecoustre
Scénario : Emmanuel Marre & Julie Lecoustre, en collaboration avec Mariette Désert

Interprétation : Adèle Exarchopoulos (Cassandre Wassels), Alexandre Perrier (Jean Wassels), Mara Taquin (Mélissa Wassels), Arthur Egloff (Arthur), Tamara Al Saadi (Dounia), David Martinez Pinon (Superviseur Base), Soraya Amate (Colocataire Cassandre), Martina Amato (Colocataire Cassandre)
Photographie : Olivier Boonjing
Montage : Nicolas Rumpl
Producteur : Benoit Roland, Coproducteur : Alexandre Perrier
Maisons de Production : Wrong Men North, Kidam
Distribution (France) : Condor Distribution
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  02 Mars2022
France – Belgique – 2021

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4