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« Piégés » dans un futur déshumanisé

Le scénariste Damian et le dessinateur Alex Fuentes publient le second tome de Perdus dans le futur aux éditions Dupuis. On y retrouve de jeunes adolescents confrontés aux affres post-apocalyptiques de la société des écrans…

Piero, Sara, Mei, Arnold et Driss, jeunes lycéens unis dans l’épreuve, ont effectué un saut temporel les ayant expédiés auprès des Templiers, réfugiés dans un futur pour le moins étrange. Avec peine, ils ont réussi à s’en extraire pour rejoindre leur monde… Du moins, c’est ce qu’ils espéraient, mais ce second tome, intitulé « Piégés », les cantonne cette fois dans un avenir privé d’adultes, où ils séjournent sans joie dans un parc d’attractions dépeuplé, tandis qu’au-dehors, les humains prisonniers de mondes virtuels n’ont pas su prendre à temps la pleine mesure du drame qui se jouait sous leur fenêtre. Beaucoup sont ainsi décédés dans leur canapé, leurs lunettes VR vissées sur le nez…

Voilà donc le groupe de jeunes héros en 2112, dans une réalité où l’humanité a succombé à l’apocalypse écologique et à la prolifération des écrans. Là où l’épisode inaugural se penchait volontiers sur le harcèlement et les effets de groupe, cette suite se montre plus critique vis-à-vis des nouvelles technologies, tout en conservant ce qui faisait l’étoffe de la série : l’action, l’humour, les épopées initiatrices. « Seuls les quelques adultes qui ont pu s’éloigner à temps du monde digital sont parvenus à survivre », prévient-on Piero et ses nouveaux amis. Il ne reste dès lors plus à ces jeunes héros qu’à corriger la formule censée les ramener chez eux et à prévenir l’humanité de la funeste destinée qui l’attend. Mais les choses ne seront bien entendu pas aussi simples…

Ainsi, dans une ambiance post-apocalyptique rappelant parfois The Walking Dead (les quartiers abandonnés et leurs maisons visitées afin de trouver des produits de première nécessité), on découvre comment la société des écrans a profondément affecté la psychologie humaine. « Ces enfants ont grandi tout seuls. Leurs parents passaient leur temps connectés. Sans presque aucune interaction humaine. Sans limites. Leur niveau d’empathie est pratiquement nul. » Pour Piero, Sara, Mei, Arnold et Driss, le chemin vers leur époque est parsemé d’embûches. Il passe par un agriculteur gardant jalousement ses récoltes, par des bandes organisées ensauvagées s’imaginant dans un jeu vidéo et, naturellement, par l’apprivoisement d’un univers inconnu aux codes insoupçonnés. L’ensemble est prenant, plutôt ingénieux et toujours très agréable sur le plan graphique.

Perdus dans le futur : Piégés, Damian et Alex Fuentes
Dupuis, mars 2022, 112 pages

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3

Dog Man revient, et il est « Déchaîné »

En mai 2021, Dog Man nous avait fait forte impression. Ce super-flic mi-homme mi-chien (mais entièrement absurde) revient aujourd’hui aux éditions Dupuis à l’occasion d’un second tome intitulé « Déchaîné ».

Dog Man n’est pas un enquêteur comme les autres. Et pour cause : il est le fruit du croisement improbable entre un policier et son chien, victimes d’un terrible attentat. Et pour ceux qui ont en tête l’image de policiers grassouillets friands de beignets (Les Simpson) ou, au contraire, rigoureux et mus par un sens personnel de la justice (Bosch, Luther, etc.), il y a de quoi être décontenancé. Dog Man arrive au commissariat en remuant la queue, il lèche le visage de ses collègues, ou les mordille en guise de salutations. Quand il ne se roule pas dans des poissons morts…

Cette description sommaire suffit probablement à décrire l’étoffe absurde de Dog Man. Dav Pilkey s’adresse avant tout aux jeunes lecteurs et leur propose des récits taillés à leur mesure, vivifiants, comiques, frayant avec le non-sens. L’ironie se porte d’ailleurs sur toute chose : un policier caractérisé par son état hybride, un chef à la mémoire défaillante, une animalerie perçue comme un magasin de bonbons, des enquêtes policières improbables, des personnages tous plus pathétiques (mais attachants) les uns que les autres.

Quelques facéties viennent se glisser dans l’album. C’est un squelette de Caninosaure Rex employé à mauvais escient. C’est un rayon d’amour aux effets incontrôlés. C’est une balle d’énergie pure… inévitablement rattrapée par Dog Man. Ce sont des produits surannés – cabines téléphoniques, fax, journaux, magnétoscopes… – gentiment tournés en dérision, en rappelant que les jeunes d’aujourd’hui n’en connaissent parfois même plus le nom. Enlevé, rafraîchissant, capable de toucher à la fois les plus jeunes et leurs parents, ce second tome de Dog Man s’inscrit dans les pas de son prédécesseur. Pour notre plus grand plaisir.

Dog Man : Déchaîné, Dav Pilkey
Dupuis, mars 2022, 240 pages

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3.5

« Rester barbare », rester debout

Les éditions La Fabrique publient Rester barbare, de la journaliste Louisa Yousfi. Altérité, stéréotypisation, rapports de domination, émancipation forment le cœur battant d’une réflexion dense, résultant d’une plume portée à incandescence.

Rester barbare s’ouvre avec le romancier et poète algérien Kateb Yacine et se referme sur le groupe de rap français PNL. Les traits d’union entre le classicisme littéraire du premier, lauréat du Grand Prix national des Lettres en 1987, et la musique autotunée des seconds, connus pour avoir défrayé la chronique judiciaire, sont plus nombreux en profondeur qu’en surface. Comme le rappelait à dessein France Culture en 2017 à l’occasion d’une émission intitulée « Écrire dans la langue de l’autre », Kateb Yacine a déclaré en 1966 : « La francophonie est une machine politique néo-coloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l’usage de la langue française ne signifie pas qu’on soit l’agent d’une puissance étrangère, et j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français. » Figures de l’altérité exploitant et/ou subvertissant la langue pour mieux se distinguer, Kateb Yacine et PNL nourrissent la réflexion, rédigée en clerc, de Louisa Yousfi.

Cette dernière, journaliste proche du Parti des Indigènes de la République, questionne l’acculturation (qu’elle oppose à la liberté d’être soi-même), verbalise la redoutable aptitude de Chester Himes à extirper de nos cerveaux leurs pensées les plus honteuses, revient sur les prophéties autoréalisatrices du racisme, générateur de « monstres » par l’ostracisme qu’elle s’évertue à plaquer sur l’autre, bouté par anticipation hors de la civilisation. Ce point pourrait se résumer en une acrobatie sémantique. Ainsi, Louisa Yousfi explique à quoi tient la fine membrane qui sépare le sauvage du barbare : le premier serait ingénu et à civiliser là où le second serait brutal et inassimilable. Et l’auteure de compléter sa réflexion en épinglant ceux qui prétendent défendre l’étranger en insistant sur sa vulnérabilité, en l’infantilisant, en le cantonnant à une posture victimaire qui le diminue bien plus qu’elle ne l’élève.

« Dire l’ensauvagement est un processus intégrationniste, ce n’est pas sociologiser les raisons d’être de nos monstres intérieurs en remontant la généalogie de toutes nos carences civilisationnelles, c’est dire : nos monstres ne naissent pas à cause d’un manque de vous, ils naissent d’un trop de vous – trop de France, trop d’Empire. Ils naissent à votre contact et c’est à votre contact toujours qu’ils prennent forme et déterminent peu à peu leurs missions (auto)destructrices. » Sartre écrivait que « l’enfer, c’est les autres ». Souvent appréhendée à contresens, cette assertion énonçait pourtant une réalité simple : l’incapacité à s’extraire du jugement d’autrui. À certains égards, Louisa Yousfi emboîte le pas du philosophe français : le regard du dominant enferme le dominé, dont la barbarie n’apparaît alors qu’en réaction à finalité émancipatrice. Selon l’auteure, et ça prêtera forcément à discussion, Mehdi Meklat a été angélisé, puis sacrifié sur l’autel d’une dualité numérique qui lui conférait pourtant une certaine épaisseur. Booba serait quant à lui l’expression d’un « ça » décomplexé, refusant d’épouser les codes et de marcher dans les clous.

Au milieu de ce petit essai passionnant sont évoqués les attentats du 11 septembre. Louisa Yousfi exprime avec beaucoup d’honnêteté les sentiments confus que ce terrible attentat a occasionnés chez elle. Il n’est aucunement question d’en minimiser l’horreur, mais elle ose toutefois cette interrogation : doit-on pleurer les victimes innocentes d’une super-puissance planétaire, alors même qu’on ferme depuis longtemps les yeux sur les millions de morts que l’Histoire a comptés sur d’autres continents, moins en vue, voire oubliés ? Elle se demande dans quelle mesure ce drame, bien réel, ne s’inscrirait pas comme une sorte d’effet boomerang. « Croyaient-ils vraiment que leurs espaces-temps ne se croiseraient jamais ? Qu’à force de marcher les yeux fermés ils ne rencontreraient pas un de ces fantômes prêt à leur faire la peau ? »

Rester barbare, Louisa Yousfi
La Fabrique, mars 2022, 160 pages

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3

« Lord Gravestone » : vampirisme à l’époque victorienne

Le scénariste Jérôme Le Gris et le dessinateur et coloriste Nicolas Siner s’associent à l’occasion de la série Lord Gravestone, dont l’excellent premier tome, « Le Baiser rouge », vient de paraître aux éditions Glénat.

Les premières pages du « Baiser rouge » prennent pour cadre l’Angleterre de 1806. John Gravestone est encore un enfant, dont le père, Lord Luther, est parti combattre des monstres, par conviction. Le lecteur ne va pas tarder à découvrir que derrière cette ouverture se cache un profond traumatisme qui affectera toujours le jeune héros, très bien caractérisé, presque vingt années plus tard : la mort de sa mère, traquée par une meute de loups, et son refus, par peur, de la serrer une dernière fois contre lui. Il n’en faut pas plus à Jérôme Le Gris et Nicolas Siner pour fixer les repères graphiques et scénaristiques de ce premier tome : John va se frotter à des créatures surnaturelles, mû par une certaine tradition familiale, le tout dans un univers victorien pré-Dracula et éminemment sépulcral.

Le baiser rouge est l’antichambre du vampirisme, une première étape préfigurant la transformation d’un être humain en une créature assoiffée de sang. Cette dernière va être éventée à travers l’histoire de Camilla von Holbein, fille unique d’un bourgeois de Leipzig tombée sous le charme d’un vampire, le prince Achéron. Tandis que Lord Luther et son frère Théophile cherchent à mettre fin aux agissements de ce dernier, ils blessent par mégarde Camilla, qui ne sera sauvée qu’à la faveur du fameux baiser rouge. Cette histoire est doublement engageante : bien ficelée, elle constitue un arc narratif passionnant ; mais en sus, elle est annonciatrice d’une vengeance à venir, qui se portera évidemment sur John Gravestone…

Un autre arc va venir se glisser dans « Baiser rouge ». John s’éprend de Mary, qu’il finit par épouser dans le dos de son père, lequel, passablement irrité, le menace de mort le jour de leur union. En plus d’entrer en résonance avec l’époque victorienne, ce mariage interdit va servir de prétexte à l’enchevêtrement des arches narratives, puisque Camilla en profite pour se rappeler au bon souvenir des Gravestone (dont le nom, vous en conviendrez, est pour le moins programmatique). Ces intrigues, rondement menées, prennent place dans une imagerie que ne renieraient pas Tim Burton ou Francis Ford Coppola. Nicolas Siner met ainsi son sens du cadre et ses traits fins au service d’un album particulièrement réussi.

Lord Gravestone : Le Baiser rouge, Jérôme Le Gris et Nicolas Siner
Glénat, mars 2022, 56 pages

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4

Les Futurs de Liu Cixin aux éditions Delcourt avec « La Terre vagabonde »

La collection « Les Futurs de Liu Cixin » s’ouvre avec La Terre vagabonde, conçu par Christophe Bec et Stefano Raffaele.

C’est l’un des auteurs de science-fiction les plus populaires de Chine. Liu Cixin voit son œuvre déclinée en bandes dessinées par les éditions Delcourt, dans une collection lui étant spécifiquement dédiée. La Terre vagabonde et ses tableaux splendides, inscrivant l’humanité au seuil d’une possible disparition, forment le premier des quinze tomes qui composeront les « Futurs de Liu Cixin ».

Dans ce récit, les astronomes ont découvert que l’humanité se trouve sous la menace d’un soleil au bord de l’implosion. Après avoir institué une gouvernance mondiale pour prévenir cette catastrophe, les hommes ont décidé de freiner la Terre et la faire dévier de sa trajectoire naturelle pour la projeter hors du système solaire, vers Proxima du Centaure, et ce à l’aide de gigantesques réacteurs dispersés aux quatre coins du monde.

Partant, cette adaptation, découpée en quatre parties, va s’appuyer sur un personnage central et raconter des siècles d’histoire humaine à travers ses yeux – et son ressenti. On découvre des « chalumeaux de Dieu » plus hauts que l’Everest, une planète soumise à une nouvelle ère glacière, une humanité repliée dans des villes souterraines, une procréation méthodiquement administrée, une rébellion organisée sur fond de théories complotistes, une romance battue en brèche par les dissensions politiques… Le tout se fond dans des tableaux souvent superbes, parfois inscrits en double page augmentée de surface(s) dépliante(s).

Ce que Christophe Bec et Stefano Raffaele réussissent sur le plan graphique, ils peinent parfois à le reproduire sur le plan narratif. Toute la première partie de La Terre vagabonde apparaît ainsi un peu trop scolaire – et c’est symptomatique que l’essentiel des informations nous soit éventé à travers… une institutrice. La disparition progressive des religions, la déprogrammation des cours de philosophie ou d’art, l’obsession survivaliste : tout est raconté plutôt que montré. Si la structure du roman originel explique pour partie ces partis pris narratifs, cela nuit malheureusement à l’expérience de lecture.

On serait cependant mal avisé de balayer d’un revers de main La Terre vagabonde. Solide sur ses appuis SF, critique envers certains comportements humains, pertinent dans ses considérations cognitives (« Cette hyper focalisation sur une seule et unique préoccupation a modifié en profondeur la psychologie et la spiritualité humaines »), l’album narre avec brio une odyssée au long cours, accordant finalement plus de soin à cette dernière qu’au narrateur qui en conte les tenants et aboutissants.

Il y a là une volonté assumée : effacer la structure au profit de l’hyper-structure, relativiser la trajectoire individuelle quand cette dernière est phagocytée à travers les millénaires et les étendues spatiales incommensurables. Christophe Bec et Stefano Raffaele empruntent ainsi à Liu Cixin le déficit d’identification consenti au profit d’immensités temporelles et cosmiques. C’est la Terre qui vagabonde plus que l’homme qui l’habite.

Les Futurs de Liu Cixin : La Terre vagabonde, Christophe Bec et Stefano Raffaele
Delcourt, mars 2022, 132 pages

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3

Le Geste Contrarié : Résistance, Friction, Conflit – Une Dynamique de l’Opposition et de la Lutte Permanente

Le geste contrarié est un geste qui rencontre une résistance. Une force s’oppose, bloque, dévie, frotte, contredit. Le geste ne se déploie plus librement : il se heurte, se crispe, se déforme. Dans cette friction, quelque chose apparaît — une tension brute, une lutte interne, une transformation imposée par la contrainte.

Le geste contrarié est fondamentalement un geste qui rencontre inévitablement et constamment une force opposée qui s’oppose à son déploiement libre et spontané, qui conteste son droit à occuper l’espace qu’il vise, qui résiste activement à sa progression naturelle. Quelque chose d’externe ou d’interne résiste obstinément à son élan, bloque brutalement sa trajectoire prévue, dévie insidieusement sa direction initiale, frotte continuellement contre sa surface en créant une friction qui ralentit et altère son mouvement. Le geste cesse alors radicalement de se déployer librement et fluidement selon sa logique interne sans entrave ni obstacle : il se heurte violemment à des résistances qui l’arrêtent ou le ralentissent, se crispe douloureusement sous l’effet des tensions qui le traversent et le compriment, se déforme visiblement pour s’adapter aux contraintes qui le forcent à modifier sa configuration. Dans cette friction permanente et cette opposition constante, une vérité essentielle apparaît et se révèle sans fard : celle d’un mouvement qui n’avance jamais librement et spontanément mais seulement en luttant péniblement contre tout ce qui l’entrave, le contraint, le limite. Le geste contrarié expose ainsi que le mouvement corporel n’est jamais le déploiement souverain et autonome d’une liberté qui ne rencontrerait aucune limite extérieure, jamais l’expression pure et immédiate d’une volonté qui se réaliserait sans obstacle : il est toujours déjà pris dans des rapports de force qui le contraignent, traversé par des résistances qui le limitent, confronté à des oppositions qui le transforment. Cette vérité conflictuelle révèle que tout geste est fondamentalement un geste politique au sens où il doit négocier avec des forces qui s’opposent à lui, composer avec des contraintes qui limitent sa liberté, lutter pour conquérir un espace qui ne lui est jamais simplement donné mais toujours disputé.

Le Geste Bloqué : Résistance Frontale, Obstacle Infranchissable, Tension Maximale

Le geste bloqué est un geste brutalement et définitivement arrêté dans son élan par une force antagoniste qui s’oppose frontalement à sa progression, qui refuse catégoriquement de le laisser passer, qui constitue un obstacle apparemment infranchissable à son accomplissement. Il ne peut plus du tout suivre la trajectoire initialement prévue et désirée : il se fige instantanément dans la position où la résistance l’a immobilisé, se contracte douloureusement sur lui-même sous l’effet de la compression qu’il subit, se tend maximalement comme un arc bandé qui ne peut pas se détendre ni se relâcher. Le blocage ne reste jamais un événement purement externe qui affecterait le geste seulement superficiellement : il devient au contraire une forme de tension interne profonde qui traverse tout le corps et transforme radicalement son état. Cette tension résultant du blocage crée une présence paradoxale : le geste immobilisé rayonne d’une énergie intense qui cherche désespérément à se libérer mais reste prisonnière, comprimée, accumulée sans possibilité de décharge. Le geste bloqué révèle ainsi que l’immobilité forcée peut contenir autant ou plus d’énergie que le mouvement libre, que la contrainte qui empêche peut paradoxalement intensifier plutôt qu’affaiblir, que la résistance qui bloque peut transformer le geste d’un mouvement fluide en une concentration explosive de puissance retenue.

La Résistance comme Force Transformatrice : Modification de la Dynamique, Ralentissement de l’Élan, Imposition d’une Temporalité Autre

La résistance qui s’oppose au geste n’annule jamais simplement et totalement celui-ci en le supprimant complètement comme s’il n’avait jamais existé : elle le transforme au contraire radicalement et profondément en modifiant ses propriétés fondamentales, en altérant ses caractéristiques essentielles, en reconfigurant sa dynamique interne. Elle modifie substantiellement sa dynamique en changeant le rapport entre les forces qui le composent et celles qui s’y opposent, ralentit considérablement son élan initial en introduisant une friction qui dissipe progressivement son énergie cinétique, impose une temporalité radicalement autre qui remplace la vitesse spontanée par une lenteur contrainte ou qui substitue l’accélération urgente à la progression tranquille. Le geste contraint par la résistance doit nécessairement composer avec ce qui lui résiste plutôt que de simplement l’ignorer ou le nier : il doit s’adapter continuellement aux obstacles qu’il rencontre, modifier sa stratégie selon les résistances qu’il affronte, reconfigurer sa trajectoire en fonction des blocages qu’il subit. Cette nécessité de composer avec la résistance transforme le geste d’une action unilatérale qui imposerait souverainement sa volonté en une négociation permanente qui doit tenir compte des forces antagonistes, d’une expression pure et immédiate en une adaptation stratégique qui calcule et ajuste continuellement. Dans les peintures de Lucian Freud, les corps sont peints avec une matière épaisse appliquée par touches lourdes et laborieuses qui semblent lutter contre la résistance du support et de la peinture elle-même : chaque coup de pinceau porte la trace d’un effort, d’une friction, d’une lutte avec la matière qui résiste. Cette résistance matérielle transforme la peinture d’un geste fluide en un travail pénible qui donne à la surface une densité et une présence extraordinaires. Chez Anselm Kiefer, les surfaces picturales sont surchargées de matériaux lourds (plomb, cendre, paille, sable) qui résistent à l’application et créent des reliefs accidentés : le geste pictural doit constamment lutter contre le poids et la résistance de ces matériaux, se modifier selon leurs propriétés spécifiques, composer avec leurs contraintes particulières. La résistance comme transformation révèle ainsi que l’obstacle n’est jamais purement négatif et stérile mais toujours aussi productif et créateur, que la contrainte qui limite peut simultanément révéler et intensifier, que la résistance qui s’oppose peut paradoxalement enrichir le geste en le forçant à se transformer, à s’adapter, à inventer des solutions qu’il n’aurait jamais découvertes dans la liberté sans contrainte.

Le Blocage comme Tension Interne Explosive : Crispation du Corps, Accumulation d’Énergie, Présence Brute et Comprimée

Le geste brutalement bloqué dans son élan se crispe immédiatement et violemment sur lui-même : les muscles se contractent spasmodiquement, les articulations se raidissent douloureusement, le corps tout entier se tend maximalement comme s’il voulait forcer le passage malgré l’obstacle qui le retient. Cette crispation généralisée n’est jamais une simple réaction locale et superficielle qui n’affecterait que la zone directement bloquée : elle se propage au contraire à travers tout le corps en créant un état de tension totale qui transforme radicalement sa présence et son apparence. Le geste bloqué accumule une énergie considérable qui ne peut absolument pas se libérer ni se dissiper dans le mouvement qu’elle était destinée à alimenter : cette énergie reste prisonnière dans le corps crispé, se comprime dangereusement sans possibilité d’échappatoire, s’accumule progressivement jusqu’à atteindre des niveaux insoutenables de tension. Cette accumulation d’énergie sans décharge possible crée une forme de présence extraordinairement brute et intense : le corps bloqué rayonne d’une puissance contenue qui menace constamment d’exploser, vibre d’une tension extrême qui le fait trembler visiblement, manifeste une intensité dramatique qui fascine et inquiète simultanément. Cette présence comprimée du geste bloqué révèle paradoxalement que l’immobilité forcée peut être plus intense, plus présente, plus dramatique que le mouvement libre et fluide qui dissipe son énergie dans le déploiement continu. Dans les sculptures de Rodin (Les Bourgeois de Calais, Le Penseur), les corps sont saisis dans des moments de blocage et de crispation extrêmes : muscles tendus au maximum, membres contractés dans des positions douloureuses, visages crispés par l’effort ou la souffrance. Cette tension permanente donne aux figures une présence tragique qui dépasse largement celle des poses détendues et harmonieuses de la sculpture classique. Chez Francis Bacon, les figures sont constamment bloquées, comprimées, crispées dans des espaces trop étroits qui les contraignent violemment : corps tordus dans des cages invisibles, visages écrasés contre des surfaces transparentes, membres coincés dans des positions impossibles. Le blocage comme tension révèle ainsi que la contrainte qui empêche le mouvement peut paradoxalement créer une intensité supérieure à celle que produirait le mouvement libre, que l’énergie bloquée et comprimée rayonne plus fortement que l’énergie librement dépensée, que la présence brute du corps crispé peut être plus saisissante que la grâce fluide du corps détendu.

Le Geste Dévié : Friction Déformante, Frottement Transformateur, Trajectoire Contrainte

Le geste dévié est un geste qui change inévitablement et substantiellement de trajectoire sous l’effet d’une contrainte qui ne le bloque pas totalement mais le force à modifier sa direction, qui ne l’arrête pas complètement mais l’oblige à contourner l’obstacle, qui ne l’annule pas mais le déforme en profondeur. Il ne va plus jamais droit vers son objectif initial selon le chemin le plus court et le plus direct : il se tord obliquement pour éviter les résistances qu’il rencontre, se plie latéralement pour contourner les obstacles qui barrent sa route, se détourne stratégiquement pour trouver des passages alternatifs. La friction continue avec les résistances environnantes ne reste jamais une simple perturbation externe et superficielle : elle devient au contraire un véritable moteur de transformation qui modifie profondément et durablement le geste, qui l’altère dans sa substance même, qui le reconfigure radicalement. Le geste dévié porte ainsi indélébilement en lui la marque visible de toutes les frictions qu’il a subies, de tous les frottements qui l’ont altéré, de toutes les déviations qui l’ont détourné de sa trajectoire idéale – révélant que le mouvement réel n’est jamais la réalisation pure d’une intention qui se déploierait sans entrave mais toujours le résultat compromis d’une négociation avec des forces qui le contraignent à s’adapter continuellement.

La Friction comme Transformation Continue : Altération de la Forme, Modification de la Vitesse, Changement de Direction

Le frottement permanent du geste contre les résistances qu’il rencontre – qu’elles soient matérielles (rugosité d’une surface, densité d’un milieu), physiques (gravité, inertie), sociales (normes, interdits) ou psychologiques (inhibitions, peurs) – altère continuellement et progressivement sa forme apparente, modifie constamment sa vitesse de déplacement, change insidieusement sa direction de progression. Cette altération continue transforme le geste d’un mouvement qui suivrait idéalement une trajectoire lisse et prévisible en un parcours accidenté et imprévisible qui zigzague, hésite, bifurque selon les obstacles rencontrés. Le geste dévié porte ainsi visiblement et indéniablement la marque profonde de cette friction transformatrice : on voit dans sa forme tordue les contraintes qui l’ont forcé à se plier, on perçoit dans sa vitesse irrégulière les résistances qui l’ont ralenti puis accéléré, on reconnaît dans sa trajectoire brisée les obstacles qui l’ont fait dévier. Cette inscription de la friction dans le geste lui-même révèle que celui-ci n’est jamais une pure expression d’une intention intérieure qui se manifesterait sans médiation : il est toujours déjà la trace d’une lutte avec des forces externes qui l’ont contraint, modifié, détourné. Dans la danse Butō japonaise (Tatsumi Hijikata, Kazuo Ohno), les corps se déplacent comme s’ils étaient constamment freinés par une résistance invisible : mouvements extrêmement lents qui semblent lutter contre une viscosité ambiante, contorsions qui paraissent répondre à des pressions contradictoires, trajectoires déviées qui évitent des obstacles imaginaires. Cette friction permanente avec un environnement invisible crée une qualité de mouvement unique, dense, chargée. Chez William Forsythe en danse contemporaine, les corps sont constamment déviés de leurs trajectoires naturelles par des contraintes chorégraphiques qui les forcent à prendre des chemins obliques, à se tordre dans des angles impossibles, à déformer leurs gestes habituels. La friction comme transformation révèle ainsi que la résistance qui frotte et dévie n’appauvrit pas nécessairement le geste mais peut au contraire l’enrichir en lui donnant une texture, une densité, une complexité qu’il n’aurait jamais acquises dans un déploiement sans friction ni résistance.

La Déformation comme Réponse Active : Reconfiguration Stratégique, Invention de Nouvelles Trajectoires, Adaptation Créatrice

Le geste contrarié par les obstacles et les résistances ne cède jamais passivement et n’abandonne pas simplement face aux contraintes qu’il rencontre : il se reconfigure au contraire activement et créativement, il résiste à sa manière en inventant des réponses stratégiques, il transforme les obstacles en opportunités de créer de nouvelles formes. Il invente continûment et nécessairement une nouvelle trajectoire qui contourne les blocages plutôt que de s’y heurter frontalement, découvre progressivement une nouvelle forme qui s’adapte aux contraintes plutôt que de les nier stérilement, génère créativement de nouvelles solutions qui n’auraient jamais émergé sans la pression des obstacles rencontrés. La déformation imposée par les contraintes devient ainsi paradoxalement une réponse profondément active plutôt qu’une soumission passive, une adaptation créatrice plutôt qu’une simple capitulation, une transformation productive plutôt qu’une dégradation stérile. Cette capacité du geste à se reconfigurer sous la contrainte révèle une plasticité fondamentale qui lui permet de survivre et même de prospérer dans des conditions adverses, une résilience créatrice qui transforme les obstacles en occasions d’invention, une intelligence adaptative qui trouve des solutions là où semblaient régner seulement des impasses. Dans l’art de la calligraphie japonaise ou chinoise, la résistance du papier, la viscosité de l’encre, les propriétés du pinceau contraignent constamment le geste calligraphique : celui-ci doit s’adapter continuellement à ces résistances matérielles, modifier sa pression selon l’absorption du papier, ajuster sa vitesse selon la fluidité de l’encre. Ces contraintes ne limitent pas la créativité mais au contraire la stimulent en forçant le calligraphe à inventer des solutions techniques qui deviennent des qualités esthétiques. Dans le parkour ou le free-running, les traceurs transforment les obstacles urbains (murs, barrières, escaliers) en opportunités de mouvement : chaque contrainte architecturale devient une occasion d’inventer un franchissement créatif, chaque blocage apparent devient un point d’appui pour une trajectoire inattendue. La déformation comme réponse révèle ainsi que la contrainte n’est jamais purement négative et limitante mais toujours aussi stimulante et créatrice, que l’obstacle qui force à se déformer peut paradoxalement être l’occasion d’inventer des formes nouvelles qui n’auraient jamais émergé dans la liberté sans contrainte, que la résistance qui contraint peut devenir le moteur même de l’innovation et de la créativité.

Le Geste Conflictuel : Lutte Permanente, Opposition Continue, Tension Structurelle

Le geste conflictuel est fondamentalement un geste pris dans un rapport de force permanent et irréductible avec des adversaires multiples qui s’opposent à lui, qui contestent sa légitimité, qui résistent à son déploiement. Il n’avance jamais tranquillement dans un espace pacifié qui l’accueillerait sans opposition : il progresse au contraire péniblement contre des résistances qui cherchent à le bloquer, malgré des obstacles qui tentent de le détourner, à travers des oppositions qui voudraient l’annuler. Le conflit ne reste jamais ici un accident temporaire et exceptionnel qui surviendrait dans un mouvement normalement fluide et harmonieux : il devient au contraire une dynamique permanente et constitutive, une manière fondamentale d’exister, une condition structurelle qui définit le geste dans son essence même. Le geste conflictuel révèle ainsi que le mouvement n’est jamais neutre, pacifique, innocent mais toujours déjà engagé dans des luttes, inscrit dans des rapports de force, impliqué dans des conflits qui le constituent autant qu’ils le contraignent. Cette dimension fondamentalement politique et conflictuelle du geste expose qu’agir c’est toujours aussi lutter, que se mouvoir c’est nécessairement s’opposer, que exister corporellement c’est inévitablement entrer en conflit avec d’autres forces qui occupent le même espace et revendiquent les mêmes territoires.

Le Conflit comme Moteur Dialectique : Renforcement ou Rupture, Intensification Dramatique, Épreuve Révélatrice

Le geste conflictuel confronté à des oppositions continues et à des résistances permanentes se renforce paradoxalement sous la pression en durcissant sa détermination, en intensifiant son énergie, en affirmant plus vigoureusement encore sa volonté d’avancer malgré tout – ou au contraire se brise tragiquement sous la contrainte excessive en s’effondrant soudainement, en capitulant définitivement, en abandonnant toute tentative de progression. Le conflit permanent n’est jamais ici un simple accident malheureux qu’il faudrait déplorer et éliminer pour retrouver une harmonie perdue : c’est au contraire un véritable moteur dialectique qui fait progresser le geste, qui le transforme profondément, qui le révèle dans sa vérité. Il donne au geste une intensité dramatique particulière qui provient précisément de l’incertitude sur l’issue de la lutte : le geste va-t-il réussir à franchir les obstacles ou va-t-il échouer et s’effondrer ? Cette tension dramatique maintient le spectateur dans un état de suspense anxieux qui rend la perception du geste infiniment plus intense que ne le serait celle d’un mouvement fluide et sans opposition. Le conflit fonctionne ainsi comme une épreuve révélatrice qui expose la force réelle du geste, qui teste sa résistance effective, qui mesure sa puissance véritable : seul le geste qui survit au conflit, qui résiste aux oppositions, qui surmonte les obstacles prouve qu’il possédait effectivement la force qu’il prétendait avoir. Dans les performances de Marina Abramović (Rhythm 0, The Artist is Present), le corps de l’artiste entre délibérément en conflit avec des contraintes extrêmes (abandon total au public, immobilité prolongée pendant des heures) qui le mettent à l’épreuve et révèlent ses limites. Le conflit avec ces contraintes crée une intensité dramatique extraordinaire qui tient le spectateur en haleine. Dans les peintures de Caravage, les corps sont constamment saisis dans des moments de conflit violent : luttes physiques, tensions psychologiques, oppositions dramatiques qui créent des compositions traversées par des forces contradictoires. Le conflit comme moteur révèle ainsi que l’opposition n’affaiblit pas nécessairement mais peut au contraire renforcer, que la résistance ne détruit pas toujours mais peut révéler, que le conflit n’est pas seulement destructeur mais aussi créateur en produisant une intensité dramatique et une vérité du geste que l’harmonie pacifiée ne pourrait jamais atteindre.

La Tension Continue comme Forme Structurelle : Permanence du Conflit, Instabilité Maintenue, Vibration Agonistique

La tension produite par le conflit permanent entre le geste et les forces qui s’y opposent ne disparaît jamais totalement dans une résolution harmonieuse qui pacifierait définitivement les antagonismes : elle persiste au contraire continûment et structurellement, elle devient une forme durable plutôt qu’un moment transitoire, une structure permanente plutôt qu’un accident provisoire, une manière constitutive d’habiter le mouvement plutôt qu’une perturbation exceptionnelle. Cette permanence de la tension transforme radicalement la nature du geste : celui-ci cesse d’être une action qui se déploierait tranquillement jusqu’à son accomplissement pour devenir un équilibre précaire constamment menacé de rupture, une négociation permanente avec des forces antagonistes qui ne désarment jamais, une lutte perpétuelle qui ne connaît aucune trêve définitive. Le geste conflictuel est ainsi constitutivement un geste profondément instable qui oscille continuellement entre progression et blocage, constamment tendu entre affirmation et effondrement, perpétuellement vibrant sous l’effet des forces contradictoires qui le traversent sans jamais se résoudre en synthèse pacifiée. Cette vibration agonistique – cette oscillation permanente produite par le conflit incessant – donne au geste une qualité particulière : une nervosité qui le fait trembler, une tension qui le fait pulser, une énergie qui le maintient dans un état d’activation maximale. Dans les chorégraphies de Pina Bausch, les corps sont constamment pris dans des rapports de force et des conflits qui ne se résolvent jamais : luttes amoureuses qui alternent attraction et répulsion, oppositions sociales qui confrontent individu et groupe, tensions psychologiques qui divisent le sujet contre lui-même. Ces conflits permanents créent une danse traversée par des tensions continues qui ne se relâchent jamais complètement. Dans les peintures de Lucio Fontana (Concetti spaziali), les entailles dans la toile créent une tension permanente entre la surface plane et l’espace tridimensionnel qui la déchire, entre l’intégrité du support et sa violation, entre la clôture de l’œuvre et son ouverture vers un au-delà. La tension continue comme forme révèle ainsi que le conflit peut devenir non pas un moment exceptionnel mais un état permanent, que l’instabilité peut être non pas un défaut à corriger mais une qualité à cultiver, que la vibration agonistique produite par l’opposition permanente peut donner au geste une intensité vitale que la stabilité harmonieuse ne pourrait jamais atteindre.

Conclusion : La Contrainte comme Vérité Profonde du Geste Instable et Politique

Le geste contrarié sous ses trois modalités principales – blocage qui concentre l’énergie en tension explosive, déviation qui transforme créativement sous la friction, conflit qui structure par l’opposition permanente – révèle une dynamique fondamentale de résistance, de friction et de conflit qui expose la nature profondément contrainte et politique de tout mouvement corporel. Il montre explicitement et sans illusion que le geste n’est jamais totalement libre de se déployer selon sa seule volonté interne sans rencontrer aucune opposition externe, jamais totalement fluide dans sa progression sans subir aucune friction qui le ralentisse ou le dévie, jamais totalement pacifique dans son existence sans entrer en conflit avec d’autres forces qui occupent le même espace et revendiquent les mêmes territoires. Résistance, friction, conflit : autant de manières convergentes et complémentaires pour le geste de se transformer nécessairement sous la pression des contraintes qu’il rencontre, de s’adapter continûment aux obstacles qui s’opposent à lui, de se reconfigurer créativement face aux résistances qui le forcent à inventer de nouvelles solutions. Dans cette contrainte permanente et cette opposition structurelle, le geste trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa vérité la plus profonde et la plus instable : celle d’un mouvement qui n’existe jamais dans la pure liberté d’une expression spontanée mais toujours dans la négociation difficile avec des forces qui le limitent, le contraignent, le transforment. Cette vérité contrainte et conflictuelle révèle finalement que le geste est fondamentalement un geste politique qui doit lutter pour conquérir son espace, négocier avec des adversaires qui s’opposent à lui, composer stratégiquement avec des contraintes qu’il ne peut ni ignorer ni éliminer complètement – exposant ainsi que la liberté du mouvement n’est jamais donnée mais toujours conquise, que l’autonomie du geste n’est jamais absolue mais toujours relative aux forces qui la limitent, que la fluidité apparente dissimule toujours des frictions réelles qui travaillent secrètement le mouvement et le transforment profondément même quand celui-ci semble se déployer sans entrave visible.

Joan Holloway (Mad Men) ou l’affranchissement

Dans Mad Men, et malgré les apparences, les femmes ont une place proéminente dans l’entreprise et l’économie, malgré l’allure effacée de leur fonction mais surtout leur sexualisation. Si l’on omet Peggy Olson, la seconde plus importante femme de la série est Joan Holloway Harris. Retour sur une héroïne secondaire qui déchire l’écran et sort bien malgré elle du moule de son époque.

Red, Joan, Joannie, la Rouquine, « ni Marilyn, ni Jackie ». Beaucoup de sobriquets pour cette femme qui a fait tourner la tête de ses collègues de travail. Mais trop peu de dires sur son évolution en tant que femme financièrement indépendante. Trop d’emphase sur une apparence certes attirante mais qui a bien plus à offrir que cela.

Ni Marilyn, ni Jacky

Joan, c’est Joan. Et comme pour en faire un cas à part, elle est l’un des seuls personnages féminins roux. De par leur rareté mais aussi de par le caractère éclatant de cette couleur, elle ne passe pas inaperçue. Christina Hendricks, son interprète fait de Joan Holloway un crève-écran par sa présence, son élégance et sa touche de fausse ingénuité.

Chef de bureau de la société Sterling Cooper, elle connait ses atouts et sait exactement comment les utiliser. Par atouts, nous considérons son aspect physique auquel elle est malheureusement beaucoup trop rapportée par la gente masculine de son époque. Les clients de Sterling Cooper mais aussi ses collègues qui ne s’interdisent pas de la crever des yeux.

C’est une femme qui se fiche bien de ce que cette gente masculine pense d’elle au fond, tant qu’elle y gagne quelque chose mais elle a conscience qu’elle doit maîtriser son image pour ne pas qu’on la rabaisse. En témoigne sa petite phrase contre Paul Kinsey : « He had a big mouth ». En effet, elle sortait avec celui-ci mais ne parvenant pas à se taire, elle rompit avec lui. Alors bien plus encore qu’un corps, elle a conscience du fait qu’elle est un trophée.

Au début, c’est une situation qui ne la pèse pas, mais au cours de la série, nous comprenons que l’échec de ses relations repose en partie sur ce statut où on cherche à l’enfermer. Mais Joan est plus qu’un corps sensuel, au cours de l’histoire, elle gagne en profondeur par les épreuves qu’elle traverse.

De la fée du bureau à la femme d’affaires

Le rôle de Joan au sein de Sterling Cooper était un dérivé de la femme au foyer. Elle s’occupait du bien-être de ses collègues de bureau masculin en connaissant bien leurs besoins. Dans ce domaine, elle est une femme très compétente. Sa gestion du bureau est si bonne qu’elle est rarement remise en question, si ce n’est jamais, les problèmes viennent en général d’éléments perturbateurs comme la bande de Pete, ou les secrétaires elles-mêmes comme Lois.

Cette gestion n’est pas plus différente que celle d’une maison, puisqu’elle prend en charge des besoins qu’on considère tout bonnement féminins comme la décoration par exemple. C’est une « working girl » mais de celles qui ne s’éloignent jamais de la gestion d’un logis. Cela restera le cas jusqu’à l’ouverture de SCDP, l’agence de Don, Sterling, Cooper et Pryce.

Le sentiment qu’elle devrait être destinée à bien plus s’installe subtilement et elle se retrouve associée, étant elle-même parfois sollicitée dans la prise de contact, notamment avec les partenaires s’occupant de produits féminins et en votant lors des assemblées. Aussi sexiste et misogyne que reste ce rôle d’intermédiaire avec les marques féminines puisqu’il reste un pur coup de com’, le fait de la voir dans le négoce d’autre chose que les bouquets de fleurs ou la logistique toute féminine du bureau est une évolution. Bien sûr, cela cadre avec la fin des années 60 et son esprit révolutionnaire.

Bien entendu, la traversée vers une situation où elle est financièrement maîtresse se gâte du début vers la fin. Premièrement, elle revient au bureau après la naissance de son fils, ce qui fait d’elle une femme moderne. Au début, elle dit que c’est parce qu’elle a fait une promesse, mais il semble qu’elle aime son travail et le fait qu’elle soit utile notamment.

En tant que divorcée avec un enfant à charge, elle est poussée à chercher la sécurité à tout prix. L’acte le plus triste que Joan ait eu à commettre est de coucher avec le patron de Jaguar. Cette action n’est pas révoltante par son action à elle, mais par le fait qu’elle fasse partie d’une négociation où elle n’y avait pas réellement de pouvoir finalement. Une nuit avec Joan a garanti à SCDP un des plus grands noms de l’automobile et sa position d’associée mais pour cela, Joan a été jetée en pâture. Si ses collègues ne l’y avaient pas poussée, sa situation de mère célibataire l’y a poussée.

De plus, lorsque Jaguar part de l’agence, cela laisse un goût amer à celle-ci et l’impression que tout ce qu’elle a fait n’a servi à rien. Cette aventure est difficile à vivre pour le personnage comme pour le spectateur car nous devenons témoins d’un genre d’échange d’un autre temps (nous l’espérons) où l’acte n’est pas égoïste mais de survivance.

Néanmoins, Joan se renforce considérablement après cet épisode et commence à questionner les usages vis-à-vis des femmes dans les entreprises. Si la manœuvre reste compliquée pour dénoncer le sexisme qu’elle subit notamment à McCann, cela lui ouvrira les yeux sur ses propres fréquentations. À la fin, elle se retrouve à la tête de sa propre entreprise, quitte à sacrifier sa relation, mais cela est plutôt un mal pour un bien.

Madame Holloway-Harris

Après avoir été la maîtresse de Roger Sterling pendant un moment, Joan se fiance avec un médecin. Cela intervient après la crise cardiaque de Roger. C’est sur les conseils de Cooper qu’elle s’y résout pour avoir un avenir.

Au tout début, Joan avait une mentalité assez conformiste à ce que son époque veut. Elle veut se marier avec quelqu’un qui serait capable de prendre soin d’elle et qui la mette financièrement à l’abri. Son histoire avec Roger n’avait aucun lendemain, celui-ci étant marié avec Mona et elle, ne cherchant pas à ruiner la famille. Joan est déjà divorcée et elle se sent un petit peu comme Marilyn, malchanceuse en amour. Alors au sentimental, elle choisit la sécurité financière. Elle aime bien Greg, mais peut-on réellement parler d' »Amour Véritable » avec lui ? À nos yeux, il semble juste être le plus potable de tous les partis qu’elle a pu avoir.

Malheureusement, elle essaye de se convaincre (vainement) d’avoir épousé le bon parti avec Greg. Mais sans l’aide de Joan ni ses conseils, celui-ci échoue lamentablement. Nous passerons sur l’horrible scène dans le bureau de Don qui donne un échantillon des mauvais traitements qu’elle subira sous les apparences de bonheur conjugal, de ses accès de colère mesquins, de ses décisions impulsives et égoïstes.

Le bouquet est la demande de divorce en lui envoyant les papiers par la poste. Aussi basse que cette demande soit, elle a pourtant quelque chose de libérateur. Joan est bien mieux seule qu’avec Greg Harris. Elle ne se libère pas seulement d’un homme qui ne voyait en elle qu’une femme-objet, mais d’un mari abusif, rétrograde, jaloux et immature. Et contrairement à Betty, la première épouse de Don, elle ne refait pas la même erreur en se jetant dans un autre mariage.

Vivre d’amour ?

Joan est une femme qui au fond n’aspire qu’à la sécurité. Même si elle cherche quelque chose de sophistiqué dans ses fréquentations masculines, elle n’est pas opportuniste. Elle aurait tout aussi bien pu séduire l’un des gros clients de l’entreprise. Même si Joan travaille car elle est la seule à pouvoir le faire dans le ménage constitué d’elle, sa mère et son fils, elle aurait très bien pu réclamer une pension alimentaire pour Kevin, fils légitime de Roger.

Alors que veut-elle ? Joan veut de l’amour véritable. Elle a fait le tour de toutes les relations. Elle a essayé de vivre d’amour, mais c’était un échec, vivre avec quelqu’un qui était un bon parti, mais il n’était pas à la hauteur. Alors est-ce si surprenant qu’elle n’accepte pas la demande en mariage de Bob et qu’elle arrête sa relation avec Richard Burghoff ?

Joan est plus consciente après de tels événements de ce qu’elle veut, et le fait qu’elle démarre une entreprise à la fin de la série, change totalement le sens des mots « I was raised [by my mother] to be admired ». À la fin de la série, elle est admirée non pas comme un écrin de beauté fatal, mais comme une femme d’affaires.

Joan prend conscience petit à petit que l’amour n’est pas la seule chose qui cimente une relation, et qu’une bonne situation n’est pas ce qu’elle devrait chercher non plus, puisqu’elle a été capable de créer sa propre situation.

Conclusion

Joan Holloway a eu à s’affranchir de sa condition de femme-objet, de petite épouse du bureau et de subordonnée. Elle était vue comme une petite poupée agréable à regarder, qu’on cherchait surtout à posséder comme un trophée. Elle avait déjà un poste élevé au sein de l’agence Sterling Cooper, mais c’est la création et son passage à SCDP qui la persuade de sortir d’une zone où la société cherchait à l’emprisonner.

Dans un monde aussi binaire que Mad Men cherche à nous faire découvrir, avec une transition de la fin des années 50 à la fin des années 60, l’élévation lente mais certaine de Joan est presque un présage rassurant. Si nous ne nous étonnons pas de cela pour Peggy qui est célibataire et qui a choisi ses priorités, voir un personnage féminin issue d’une classe modeste, divorcé deux fois et mère-célibataire, qui avait surtout en tête de finir dans une situation plus agréable s’élever d’elle-même est hautement satisfaisant.

Bien que le mystère plane sur la fin, notamment sur sa vie sentimentale, le fait que l’on finisse beaucoup plus sur cette note professionnelle, plutôt que celle d’un mariage ou d’une union, est important, car elle montre un personnage féminin qui a plus à offrir qu’être un love interest.

Sources pour écrire cet article:

Joan Harris : wikipédia
Crédit images : galerie imdb Mad Men

Rue dans Euphoria : Requiem for a (american) dream

Si vous n’avez jamais entendu parler de Rue ou d’Euphoria : pas de panique. Cet article est fait pour vous. Ce mois-ci, le Magduciné a choisi de décrypter l’héroïne chic d’une série choc.

Rue ou la (fausse) petite fiancée de l’Amérique

Passer à côté d’Euphoria relève d’un sacré défi tant la série de Sam Levinson occupe le devant de la scène médiatique. Chaque épisode diffusé fait craquer la toile en générant à lui seul quelques centaines de milliers de tweets enflammés. D’où provient donc cette effervescence collective ? Serait-ce simplement une blague entre ados ? Un prénom suffit peut-être à donner un premier élément de réponse. Il s’agit – si vous ne l’aviez pas deviné – de l’héroïne de la série : l’incroyable Rue (Zendaya).

Si la série n’est pas uniquement centrée sur son personnage, elle constitue, néanmoins, un important fil d’Ariane. Euphoria met en scène une bande de lycéens hauts en couleur, plongés dans les affres de l’adolescence, le tout sur fond de banlieue pavillonnaire américaine. Toxicomane depuis ses 13 ans, Rue consomme toutes les drogues possibles et imaginables. Qu’elle se pique ou avale des comprimés, la jeune fille ne juge que par la défonce. Tout bascule ou presque lorsqu’elle rencontre Jules, une adolescente transgenre nouvellement arrivée dans le lycée. C’est le coup de foudre pour Rue. Et le début d’une histoire d’amour et d’amitié pour le moins compliquée. Dit comme cela, on croirait voir un mauvais remake du film LOL (Laughing Out Loud) (2009) ou de la série canadienne Degrassi, la nouvelle génération (2001-2010). Cette référence n’est pas une simple boutade quand on sait que la série est produite par Drake. Le célèbre rappeur a interprété le jeune Jimmy Brooks pendant près de 7 saisons.

Cette remarque n’est pas tout-à-fait fausse dans la mesure où Euphoria surfe délibérément sur des topoï largement plébiscitées par le monde du 7e art et de la télévision. Sam Levinson assume la démesure visuelle et narrative de sa création. Rue est tout sauf la petite fiancée de l’Amérique. Le personnage concentre à elle seule toutes les phobies de l’Oncle Sam. Elle est l’incarnation d’une jeunesse supposée à la dérive, celle que les médias se plaisent à caricaturer. Le symbole repoussoir de ce que les USA ont en horreur, l’adolescente addict, sorte de cauchemar à la Moi Christiane F. Le comportement de Rue, volontiers excessif, et de ses camarades permet au show runner de saper les fondements d’un idéalisme un peu trop prompt à concevoir la jeunesse de façon manichéenne. Les problèmes abordés dans la série relèvent d’enjeu, voire de débats de société. Rue est le personnage phare de la série autant qu’un animal totem qui permet à Sam Levinson de dénoncer, de façon explosive, l’aveuglement de la société américaine contemporaine.

Rue passe d’une drogue à l’autre. Kamikaze désespérée, la jeune fille recherche la fusion avec Jules aussi bien que le nirvana dans les paradis artificiels. Les effets de la drogue apparaissent, au départ, magiques et merveilleux. La prise d’un cachet devient la promesse visuelle d’un ailleurs fabuleux où le gris du quotidien prend les couleurs de l’arc-en-ciel, tout en paillettes et dorures mordorées. Pourtant, très vite, les choses dégénèrent, l’extase du début cède la place à l’enfer du manque. Rue hurle, frappe, vole, devient méconnaissable. La série aborde la question de la dépendance comme une sorte de course poursuite effrénée et métaphysique, une fuite en avant où Rue tente de se réfugier. La déchéance physique provoquée par le manque se fait ressentir sur le visage poupin de la jeune fille. Euphoria dresse un portrait sans complaisance d’une adolescente plongée dans une spirale infernale qu’elle peine à maîtriser.

Le personnage rappelle, en cela, celui de Marion Silver (Jennifer Connelly) dans Requiem for a dream (2000). À l’instar de Darren Aronofsky, Sam Levinson explore l’addiction sous toutes ses formes. Qu’ils soient en manque de substances ou d’amour, de père ou de reconnaissance, les protagonistes se débattent avec des traumas souvent impossibles à gérer. Bien que sa trame narrative n’est pas nouvelle, Euphoria parvient paradoxalement à être une série littéralement addictive. Il y a du Larry Clark dans l’univers brossé par Sam Levinson. Sauf que les Kids (1995) d’hier n’ont rien à voir (ou presque) avec ceux d’aujourd’hui. Le Show runner crée une œuvre à la mesure de ses exigences artistiques en alliant forme et fonds. Les images filmées se lisent comme des tableaux visuels extrêmement soignés.

Il y a quelque chose d’ouvertement pictural, quasi psychédélique dans Euphoria. Le titre de la série est d’ailleurs bien plus qu’un simple jeu de mot. La série électrise son public. Elle agit comme une sorte d’euphorisant, une véritable drogue. À voir comment les médias en parlent, la nouvelle coqueluche d’HBO est devenue un sujet de société, l’évènement culturel dont on se doit de parler à la machine à café. Les images défilent et impactent la rétine du spectateur. La flamboyante des couleurs, le jeu d’acteur ainsi que la fluidité des mouvements de caméra, tels sont les ingrédients imparables de la recette gagnante d’Euphoria. Tout vrille, dérape, accélère à l’image de l’indomptable Rue aussi imprévisible que ne l’est la série dont elle est l’héroïne superstar.

Zendaya Superstar

La puissance d’impact de Rue auprès du grand public doit beaucoup à Zendaya. L’actrice que l’on ne présente plus n’en est pourtant guère à son coup d’essai. À l’inverse de ses camarades de jeu, la comédienne est une enfant de la balle. Lancée par la série Disney Channel Shake It Up en 2010, Zendaya joue ensuite dans diverses productions télévisuelles, tour à tour accro à son téléphone dans le téléfilm Zapped (2014) ou agente secrète dans la série Agent K.C. (2015-2018). L’histoire aurait pu s’arrêter là. C’était sans compter sur les multiples dons de l’actrice. Car, quand elle n’est pas sur scène pour chanter, Zendaya s’improvise guest star dans le clip de Taylor Switf intitulé Bad Blood (2013). Le début de la consécration arrive en 2017. L’actrice intègre, en effet, la franchise Spider-Man Homecoming et se paye même le luxe de briller, la même année, dans la comédie musicale à succès The Greastest Showman.

Puis arrive Euphoria deux ans plus tard. Zendaya faisait son grand retour sur le petit écran pour le plus grand plaisir de son public. L’actrice y déploie toute la force de son talent. Elle prouve à celles et ceux qui en doutaient, que l’usine Disney est une magnifique réserve de grands acteurs. En incarnant Rue, la comédienne se distingue par la plasticité de son jeu. Zendaya est capable de passer par tous les états en une seule seconde, hurlant puis pleurant dans la même minute. Euphoria offre à l’actrice un écrin qui lui permet sans cesse de surprendre. La série lui a d’ailleurs valu d’être la plus jeune actrice à remporter un Emmy Award, prix qui récompense les meilleurs prestations télévisuelles. Zendaya parvient tant et si bien à incarner son personnage qu’on a presque la sensation de le voir exister hors de l’écran.

Chaque scène de Rue, et plus généralement d’Euphoria fonctionne à la manière d’un punching-ball émotionnel. Le public n’a pas le temps de comprendre ce qu’il se passe à l’écran. La série provoque ainsi des vagues d’émotions et d’euphorie, des descentes autant que des remontées d’adrénaline à l’image de la trajectoire torturée de son héroïne, qui tente de (sur)vivre tout en se donnant la mort. Mine de rien, Sam Levinson insère de la critique là où n’y croirait pas. La mise en lumière d’adolescents volontiers violents, à la fois victimes et bourreaux, constitue une critique ouverte de l’American way of life. Tous les personnages ou presque sont issus de familles dysfonctionnelles qui prennent des allures de mauvaises caricatures marquées par l’absence et l’addiction. Parfois injustement accusée de faire l’apologie de la violence et des drogues, Euphoria s’affirme plutôt comme une dénonciation cynique de la façon dont la société américaine envisage ses enfants.

Bande-annonce – Euphoria

http://www.youtube.com/watch?v=cajLoaFl2Zo

Fiche technique – Euphoria

Réalisation : Sam Levinson
Scénario : Sam Levinson
Production : A24 Television, The Reasonable Bunch, Little Lamb, Dreamcrew, Tedy Productions
Chaîne d’origine : HBO
Interprétation : Zendaya (Rue Bennett), Hunter Schafer (Jules Vaughn), Maud Appatow (Lexie Howard), Sydney Sweeney (Cassie Howard), Jacob Elordi (Nate Jacobs), Alexa Demie (Maddie Perez), Angus Cloud (Fezco O’Neill)
Nombre d’épisodes : 6
Durée 46 – 66 minutes
Pays : États-Unis
Sortie : 16 juin 2019
Genre : Dramatique
Disponible sur Canal + / myCanal

Note des lecteurs1 Note
4.8

Entre les vagues : Préparez vos mouchoirs

Vu à la quinzaine des réalisateurs, le deuxième long-métrage d’Anaïs Volpé, Entre les vagues, s’affirme comme l’uppercut cinématographique du printemps. Tour à tour comique, flamboyant et dramatique, l’œuvre frappe par l’énergie débordante de ses interprètes, le tout soulignée par une caméra aussi pudique que rieuse.

Synopsis : Margot et Alma rêvent de monter sur les planches. Alors qu’elles viennent d’être choisies pour incarner le premier rôle d’une pièce de théâtre, un évènement inattendu déjoue leurs plans.

Entre les vagues cannoises

Des films sur l’amitié, il y a eu beaucoup. Bel euphémisme que de dire que le 7e art n’a cessé d’explorer la thématique. Dans des films cultes, injustement boudés ou simplement oubliés par le public, l’amitié est devenue un thème cinématographique à part, conjugué à toutes les sauces, sous toutes les formes et à tous les temps. Mais, malheureusement, cette entrée en matière ne suffit pas à évoquer toutes les facettes du film Entre les vagues. Car, derrière ce titre un brin mystérieux se cache tout sauf une œuvre pétrie de bons sentiments. Pourtant, l’intrigue du film aurait pu facilement sombrer dans le récit aux ficelles narratives un peu (trop) dramatiques. Avant de rentrer dans les détails – sans trop spoiler non notre cher.e lecteur.rice – il convient de rappeler quelques éléments de contexte. Présenté à la quinzaine des réalisateurs, lors de la dernière édition du Festival de Cannes, Entre les vagues est le deuxième long-métrage d’Anaïs Volpé.

Son nom ne vous dit peut-être rien. Et pourtant, Anaïs Volpé est loin d’être une débutante en matière de réalisation. La jeune femme est parvenue à entrer dans le clubs très fermé des cinéastes indépendants dont chaque projet est attendu avec impatience par les cinéphiles. Anaïs Volpé entre avec fracas dans le petit théâtre du 7e art en sortant trois mini films – Mars ou Twix, Cherry 58 et Lettres à ma sœur. Si les deux premiers sont sélectionnés au Mashup Film Festival du Forum des Images et au Mobile Film Festival, le troisième sera, quant à lui, acheté puis diffusé par France 3. La réalisatrice ne cessera par la suite de surprendre. En 2016, elle réalise et auto-produit son premier long-métrage, Heis (Chroniques), avec un budget de seulement 3000 euros. L’œuvre obtient le Prix du jury au Los Angeles Film Festival et concourt – en prime – aux Independant Spririt Awards, la grand messe américaine du cinéma indé. Sur tous les fronts, la cinéaste parvient, la même année, à voir le scénario de son de premier long métrage.

La présence d’Anaïs Volpé au sein de la quinzaine des réalisateurs n’a rien d’un hasard de calendrier. Le blason cannois du film vient couronner la mue d’une artiste ayant débuté il y a maintenant une décennie. Pourtant, à première vue, l’œuvre semble charrier avec elle son lot de ficelles narratives un peu (trop) déjà-vues. Margot (Souheila Yacoub) et Alma (Déborah Lukumuena) sont inséparables. Rêvant de devenir comédiennes, les deux jeunes femmes sont sur le point de réaliser leurs souhaits quand l’une d’elles tombe gravement malade. Formulée de cette façon, l’intrigue paraît somme toute assez prévisible. Néanmoins, ici, nous sommes ni dans Le Secret de Terabithia (2007) ni dans Rox et Rouky (1981). Il n’y pas de naïveté ou de complaisance qui tienne. Anaïs Volpé parle de l’amour et de l’amitié avec pudeur et magnificence. Sa caméra embrasse les élans du cœur plutôt qu’elle n’embaume les corps des deux jeunes filles. En résulte, une œuvre aussi poétique politique où la forme n’efface jamais le fonds (et inversement).

Quand l’art se met en scène

Comment parler de la mort ? Comment la mettre en image sans répéter les clichés (cinématographiques) éculés ? Entre les vagues filme tout à la fois la naissance et la mort d’une amitié. Il y a la rencontre – bien sûr explosive – entre Alma et Margot, la maladie, avec ses épreuves et ses (faux) espoirs, puis la mort, ce point de départ et d’arrivée inéluctable. Nous oublions cependant un élément clé dans ce synopsis aussi prévisible que désespérant. Le théâtre manque, en effet, à l’appel. Ce dernier constitue une part narrative non négligeable. L’ensemble du film ou presque se déroule dans un théâtre. Nous suivons Alma et Margot dans leurs répétitions. Le film décortique la construction d’une pièce de théâtre et, plus particulièrement, la construction d’une actrice. Entre les vagues plonge ainsi dans une truculente mise en abyme. Les personnages entrent en résonance avec leurs interprètes. Margot et Alma incarnent le premier rôle d’une pièce de théâtre fictive à l’intérieur d’une œuvre de laquelle elles sont (déjà) les deux (super) héroïnes. Que demander de plus ?

Ce parallèle entre (fausse) réalité et (vraie) fiction nourrit le film. Des images de New-York viennent bientôt se superposer à celles que l’on voit à l’écran. L’apprentissage de la comédie semble inséparable de l’apprentissage de la vie, comme si l’un ne pouvait exister sans l’autre. Répéter, se planter, pleurer et attendre la metteuse en scène vous dicte le bon tempo pour recommencer à nouveau. Margot et Alma peinent à entrer dans le personnage que Kristin (Sveva Alviti), la metteuse en scène, voudrait leur faire jouer. Il est facile de voir dans ce trio de femmes une sorte de recréation métaphorique du trio formé par Anaïs Volpé et ses actrices. La mise en abyme fonctionne, en somme, sur tous les plans. Le public assiste à la construction d’une œuvre d’art en temps réel. La mise en scène de la pièce corrobore celle du film (et réciproquement).

Plus qu’une simple métaphore, le théâtre devient le lieu dit d’une transformation de soi. Margot et Alma connaissent les joie et les (dés)illusions du métier d’actrice. Cela est encore plus vrai que les deux jeunes femmes doivent également composer avec les aléas de l’existence. Entre les vagues est une comédie dramatique, plus drame sans retour. L’œuvre n’emprunte ni le chemin de la noirceur ni celui de l’optimisme tous azimuts. Margot et Alma devront apprendre à leurs dépens que l’art et vie sont une seule et même chose.

Et vogue le navire (de la joyeuse lucidité)

Au-delà de ce qui est raconté, le film évoque (et réaffirme) la puissance vitale de l’art. L’histoire de Margot et Alma s’apparente plus à une comédie dramatique qu’à un drame sans retour. La cinéaste ne crée aucune binarité entre la vie et l’art. La scène de théâtre et l’écran de cinéma transcendent la finitude. Le destin des deux jeunes filles est tout sauf tragique. Car, dans la tragédie, il n’y a jamais d’espoir (possible). Ici, les héroïnes ne sont point prises au piège de leurs propres maux. Ces derniers leur servent, au contraire, à entrer un peu plus dans l’existence, à façonner ce qu’elles ont toujours voulu être. Margot l’actrice. Alma, le fantôme vivace et héroïque. Le public est brinquebalé, contre balancé par des émotions qui font cesse le grand huit. Dans cet ascenseur émotionnel dont on connaît déjà l’issue, les larmes montent, embrasent la rétine du spectateur. Pendant les deux heures que durent le film, nous sommes tous et toutes Margot et Alma. Nous ressentons leurs peines aussi bien que leurs joies, au sein d’une euphorie filmique ayant la décence de ne jamais tomber du côte de la mise en scène glauque et par trop funèbre.

Entre les vagues prend des airs de conte initiatique. L’œuvre prend le chemin du roman d’apprentissage. La scène de théâtre devient ainsi un lieu doublement métaphorique, celui de l’éclosion d’une actrice autant qu’un passage vers l’âge adulte. Anaïs Volpé accorde aux personnages féminins une importance cruciale. La cinéaste laisse la place à des héroïnes fortes, qui luttent pour leur (sur)vie. L’énergie du film doit énormément à ses formidables interprètes Souheila Yacoub et Déborah Lukumuena qui irradient l’écran. Qu’elles soient réprimées, masquées ou exprimées, les sentiments qui envahissent les personnages prend le spectateur à la gorge.

Peut-être que le film ne raconte pas une histoire nouvelle. Peu importe que les scènes aient un goût de déjà-vu et soient plus ou moins prévisibles. Peu importe que l’on sache comment le film va se terminer. Les événements importent moins que la manière dont ils sont filmés. La beauté d’Entre les vagues – et du septième art – se trouve là. Le film propose une manière de concevoir – de filmer – des évènements que la vie et le cinéma ne cessent, par ailleurs, de documenter. La cinéaste vie ainsi entre les vagues d’une nouvelle perception du deuil en offrant une plongée cinématographique nimbée d’une joie délibérément lucide et éclairée. Une leçon de cinéma en somme.

Bande annonce – Entre les vagues

Fiche Technique – Entre les vagues

Réalisation : Anaïs Volpé
Scénario : Anaïs Volpé
Décors : Girlzpop Studio
Montage : Zoé Sassier
Société de production : Unité
Distribution : KMBO
Interprétation : Souheila Yacoub (Margot), Alma (Dborah Lukumuena), Sveva Alviti (Kristin), Matthieu Longatte (Niko), Angélique Kidjo (Amina).
Durée : 1h39
Genre : Comédie dramatique
Pays : France
Sortie : 16 mars 2022

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3.9

« L’Obsession du pouvoir » : le moteur de la Présidence

Journalistes d’investigation connus pour avoir égratigné l’image des trois derniers présidents de la République, Gérard Davet et Fabrice Lhomme racontent leurs enquêtes à travers une bande dessinée bien nommée L’Obsession du pouvoir, et mise en images par Pierre Van Hove.

Ils avaient l’habitude d’alerter l’opinion publique à travers leurs articles dans Le Monde ou Mediapart, ou de s’épancher à l’occasion d’essais critiques sur les locataires de l’Élysée. Cette fois, les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme se tournent vers le neuvième art pour narrer leurs enquêtes journalistiques, véritable ligne cardinale d’un récit qui éclaire d’une lumière profuse les obsessions des présidents de la République.

Clearstream, Karachi, les frégates de Taïwan, Bettencourt, Julie Gayet, affaire Sarkozy-Kadhafi, Crédit Lyonnais : plurielles, politico-financières comme privées, les affaires mentionnées dans cet album ont toutes en commun d’avoir frappé de plein fouet la présidence française et d’avoir vu les deux auteurs s’y intéresser de près. En revenant sur leur travail d’investigation, ces derniers font plus que lever le voile sur un métier exigeant et complexe ; ils radiographient trois décennies de vie politique placées sous le sceau des « affaires ».

Dès la fin des années 1980, alors qu’il occupe la mairie de Neuilly-sur-Seine, Nicolas Sarkozy se révèle aux auteurs. « L’homme, visiblement brillant, exsude l’arrogance. » C’est une prise d’otages dans une école maternelle qui le propulse véritablement sur le devant de la scène en 1993, avant une traversée du désert occasionnée par son soutien à Edouard Balladur aux élections présidentielles de 1995 (ingénieusement cristallisée par trois vignettes), puis une hyper-activité au ministère de l’Intérieur et, dans une moindre mesure, de l’Économie, lors de la présidence de Jacques Chirac. Les auteurs reviennent allégrement sur sa rivalité avec De Villepin, mais aussi sur les tissus de mensonges dans lesquels on a parfois voulu l’enfermer.

Si L’Obsession du pouvoir dévoile en première intention ce qui sert d’incubateur aux présidents de la République (attrait du pouvoir, engagement public, mégalomanie, etc.), l’album n’oublie pas de sursignifier la dangerosité d’un microcosme vertigineux, et les difficultés inhérentes au travail d’investigation dès lors que les journalistes font l’objet de tentatives de manipulation ou d’intimidation, le tout sur fond de course au scoop et de rétractations de leurs sources plus ou moins forcées. Ces points ont valu à Gérard Davet et Fabrice Lhomme pas mal de sueurs froides, et notamment lorsque la comptable de Liliane Bettencourt (l’héritière de L’Oréal a été extorquée de centaines de millions d’euros) est revenue sur les confessions faites au dernier cité.

Efficacement mis en vignettes par Pierre Van Hove, L’Obsession du pouvoir nous replonge dans ces années où le juge Van Ruymbeke faisait régulièrement la une des journaux, où la Société générale et Jérôme Kerviel étaient au cœur d’un scandale financier, où les rivalités politiques poussaient aux dénonciations – et à la calomnie. La chair humaine ne manque cependant pas : à travers l’indéfectible amitié qui lie Gérard Davet et Fabrice Lhomme, mais aussi à travers les failles psychologiques des personnalités politiques évoquées. Mais le plus important se situe peut-être ailleurs, dans les coulisses du journalisme d’investigation (et des essais politiques attenants), où pugnacité, rigueur et prudence demeurent les maîtres-mots.

Il n’est évidemment pas question pour les auteurs de se donner le beau rôle (ils s’en défendent d’ailleurs). Leurs propres doutes et échecs ont eux aussi toute leur place dans l’album. Il s’agit plutôt de cartographier une profession pas toujours bien comprise. Ainsi, ils rappellent que « fréquenter les lieux de pouvoir ne veut pas dire pactiser » et que « le journalisme d’enquête est une arme fatale », « à utiliser de manière proportionnée ». Ce n’est pas Nicolas Sarkozy, s’estimant persécuté par les journalistes, qui dira le contraire…

L’Obsession du pouvoir, Gérard Davet, Fabrice Lhomme et Pierre Van Hove
Delcourt, mars 2022, 140 pages

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3.5

« Les Antres » : les douceurs de l’au-delà

Avec Les Antres, paru aux éditions Delcourt, le scénariste et dessinateur Éric Puybaret fait étalage d’une poésie peu commune. Celle-ci a la particularité de se projeter sur l’au-delà, exposé au gré des tâtonnements d’un jeune héros mort dans la naufrage de son voilier.

Quand l’occupant d’un voilier pousse son dernier souffle, il ne s’attend probablement pas à errer dans l’au-delà prisonnier d’un corps dépourvu de tout ancrage – car sans poids. C’est pourtant le point de départ du premier tome du triptyque Les Antres.

Le scénariste et dessinateur Éric Puybaret organise ses planches de manière ingénieuse, emploie des couleurs souvent douces, applique sa sensibilité à même le dessin et conçoit une fable qui n’est pas sans rappeler La Divine Comédie de Dante ou Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Car c’est un nouvel univers aux règles fantasques qui se dévoile au jeune héros, qui va devoir apprendre à en maîtriser les spécificités, bien aidé, il est vrai, par quelques acolytes qui viendront se greffer en cours de récit à son parcours initiatique.

Amnésique, en apesanteur, confronté à des personnages et des situations surréalistes, le jeune marin va découvrir au même rythme que le lecteur ce qui fait l’étoffe des Antres. Dans une veine rappelant à certains égards Le Petit Prince, Éric Puybaret mêle aventures et poésie, injecte des personnages réels dans son monde imaginaire (Napoléon, Chopin, Halliday, Welles…) et se délecte à soumettre son héros à des situations qui le dépassent – et qui vont, vous l’aurez compris, bien au-delà de l’entendement.

Très référencé (de Jérôme Bosch à Salvador Dali), agréable à contempler, « L’Homme sans poids » est un voyage onirique quasi indicible, au sein duquel chaque lieu et chaque protagoniste est porteur d’une polysémie qui n’a de limite que la capacité de notre imagination à vagabonder. C’est peut-être cela qui accentue la poésie de cette bande dessinée : comme le jeune marin qui y tient le haut de l’affiche, les signifiants demeurent flottants, soumis aux interprétations personnelles, ce qui n’est pas sans rappeler un autre génie du troisième art, René Magritte.

Les Antres, Éric Puybaret
Delcourt, février 2022, 56 pages

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3.5

« Erdogan : le nouveau sultan » : sous le masque de la respectabilité

Le journaliste Can Dündar et le dessinateur Mohamed Anwar, deux opposants notoires au régime autoritaire turc, publient aux éditions Delcourt, dans la collection « Encrages », une biographie illustrée du président de la République de Turquie Recep Tayyip Erdogan.

Les plus attentifs ont forcément suivi, au moins dans les grandes lignes, l’avènement au pouvoir de l’AKP et de son leader Recep Tayyip Erdogan. Présenté au cours des années 2000 comme un parent islamique des mouvements chrétiens-démocrates européens, le Parti de la Justice et du Développement a ensuite révélé au monde sa véritable nature, notamment lors du mouvement protestataire de la place Taksim, en 2013. À la procédure d’adhésion à l’Union européenne, alors soutenue notamment par l’ancien Premier ministre français Michel Rocard (Oui à la Turquie, 2008), a succédé la tentative de coup d’État de 2016, les purges savamment organisées dans l’Administration et l’Université, mais aussi la radicalisation d’un pouvoir de plus en plus autoritaire et hostile aux pays européens (souvenez-vous des réfugiés syriens érigés en menace migratoire).

Cette partie émergée, déjà abondamment objectivée par la presse et à travers des dizaines d’ouvrages, s’inscrit en angle mort dans Erdogan : le nouveau sultan. Et pour cause : le scénariste Can Dündar et le dessinateur Mohamed Anwar ont décidé de se pencher sur la jeunesse de l’actuel président turc, ainsi que sur ses premiers faits d’armes politiques, de la mairie d’Istanbul à la création de son propre mouvement. Pour ce faire, ils ont mené un important travail de documentation, qu’ils ont ensuite synthétisé et fondu dans plus de 300 planches réalistes dessinées en noir et blanc. On y découvre un homme mû par la foi et un puissant sentiment de revanche, aussi obstiné que calculateur, capable de duplicité et de trahison. Un dirigeant politique qui a donné à la Turquie moderne ses contours, et qui est longtemps resté dans l’ombre de deux figures tutélaires, le père biologique, employé dans une entreprise de fret maritime, intransigeant et violent, et le père spirituel, Necmettin Erbakan, idéologue conservateur qui lui mettra le pied à l’étrier en politique. Chacun prêtera son nom à l’un des fils de Recep Tayyip Erdogan, mais ce dernier finira par leur tourner le dos, d’une manière ou d’une autre.

Erdogan : le nouveau sultan dresse un portrait vertigineux d’une Turquie en état d’instabilité permanent. C’est une République laïque soumise aux soubresauts de l’islamisme. C’est l’héritage d’Atatürk confronté à l’influence des Frères musulmans, des Talibans, des communistes ou encore du prédicateur, réfugié en Pennsylvanie, Fethullah Gülen (avec lequel Erdogan entretiendra au cours du temps des rapports pour le moins ambivalents). C’est un pays lorgnant tour à tour vers l’Occident et le fondamentalisme religieux, déchiré par les coups d’État, les sentences d’inéligibilité, les attentats ou les divisions ethniques. Can Dündar et Mohamed Anwar racontent habilement la manière dont Recep Tayyip Erdogan s’est inscrit dans cette histoire mouvementée. Ayant grandi dans un milieu modeste, plus intéressé par le football et l’islam que par les études, plusieurs fois affecté – par son échec à suivre un cursus en sciences politiques, par les élections qu’on lui a volées, par la mort de son camarade Mustafa Bilgi, etc. –, l’actuel président turc a été formé sur le tas, par les expériences, souvent traumatiques. Et c’est en assassinant politiquement le père de substitution, Necmettin Erbakan, et en usant de duplicité (en exploitant les femmes, en arborant un double discours sur la laïcité et la démocratie…), qu’il va parvenir aux plus hautes fonctions de l’État.

Cette double histoire, de la Turquie post-1950 et de son actuel président, forme le coeur battant de Erdogan : le nouveau sultan. Can Dündar et Mohamed Anwar reviennent sur le cheminement politique de celui qui dirige depuis presque vingt ans son pays d’une main de fer. Enfant, « son quartier est un lieu de solidarité pour les immigrés pauvres d’Istanbul ». Là-bas, tandis qu’il rêve de bicyclette, « on s’aide à arrondir les fins de mois, ça apaise un peu la nostalgie du pays ». L’Istanbul dont il arpente, déguenillé, les terrains vagues va toutefois bientôt s’offrir à lui, après plusieurs échecs douloureux. « La stricte discipline qui conduit au succès, les explosions de rage incontrôlées : ce sera l’héritage de son père », notent les auteurs. Plus concrètement, il a dix-huit ans à peine quand il commence à s’épanouir dans la politique, au sein de l’Union nationale des étudiants turcs. Mais son premier contact avec la mairie d’Istanbul se fera… alors qu’il y est engagé pour en nettoyer le sol. Preuve d’une capacité de rebond peu commune : il en prendra la tête vingt années plus tard. Cette résilience se vérifie d’ailleurs quand ses adversaires cherchent à salir son nom avec une vieille affaire de construction illégale : rusé, il en profite pour se ranger aux côtés des déshérités, de cette Istanbul populaire qui n’a d’autre choix, pour survivre, que de s’adonner à quelques contournements de la loi.

Erdogan, c’est une histoire qui entre en résonance avec celle de la Turquie, entre modernisme et traditionalisme, ouverture au monde et repli culturel. C’est aussi un personnage à fort relief. Quelqu’un qui s’élève avec abnégation, et parfois sournoiserie. Qui met fin à un mariage arrangé pour parvenir, au prix de grands efforts de persuasion, à épouser une femme rencontrée lors d’un meeting politique. C’est un gamin des rues doublé d’un musulman pieux. Quelqu’un qui rêve de taper dans le ballon au plus haut niveau mais qui n’hésite pas à s’offrir une bibliothèque avec l’argent récolté lors d’un concours de récitation. Homme de paradoxes, il instrumentalise les femmes en en faisant des chevaux de Troie électoraux, alors même qu’il s’était agenouillé, quelques années plus tôt, devant Hekmatyar, le boucher de Kaboul. Véritable force de caractère, il annonce à sa femme Emine : « Je leur montrerai qu’on ne se débarrasse pas si facilement de Tayyip. Ils vont voir qui je suis vraiment. Eux et le monde entier. » Car l’actuel président de la République de Turquie a longtemps eu quelque chose à prouver, et des blessures d’orgueil à soigner. Peut-être cela explique-t-il pour partie la tournure qu’a prise sa présidence…

Erdogan : le nouveau sultan, Can Dündar et Mohamed Anwar
Delcourt/Encrages, mars 2022, 320 pages

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