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L’Epopée à la dérive, in a yellow submarine

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Un équipage de six personnes part à la recherche de la cité perdue (engloutie, recèlerait-elle un trésor ?) à bord d’un sous-marin bricolé. Mais l’équipage n’est pas trop bien préparé pour son voyage. Confronté à l’imprévu, il se montrera cependant capable de ressources.

Disons-le d’emblée, il s’agit à l’évidence d’un album BD jeunesse. En effet, l’histoire est assez simple et découpée en chapitres de quelques planches, pour un total de 82 pages qui se lisent rapidement. De plus, si le dessin signé de genevois Jehan Khodl est plutôt agréable (couleurs notamment), il tire surtout vers le dépouillement. Le plus élaboré se révèle le sous-marin qui fait l’objet de l’illustration de couverture, ainsi que la carte de navigation. Le reste, visages et silhouettes notamment, se contente de quelques traits (style faussement simpliste) permettant de différencier les personnages.

Le scénario

Il est à l’avenant, avec une intrigue qui avance par étapes, au fil des chapitres. Il s’agit donc d’une aventure en mer qui n’ira pas au-delà de ce qui est annoncé, avec des péripéties (et quelques retournements de situations) qui amuseront le public auquel l’album est destiné. Tout cela est assez bien mis en scène, mais sans originalité mémorable pour un public adulte.

Quelques originalités

La particularité de cette BD, c’est son format numérique pour lequel elle est conçue. En effet, après chaque fin de chapitre, nous accédons à une carte indiquant la progression du sous-marin et il faut cliquer sur l’indication du chapitre suivant pour y accéder. Attention également de bien lire le mode d’emploi en début d’ouvrage pour savoir à quelle situation on peut se trouver confronté. Ainsi, à certains moments, demander le chapitre suivant ne fonctionne pas. Une information dans une fenêtre annonce qu’il faut lire autre chose avant de passer à la suite. Autant dire qu’il faut rester attentif(ve), pour voir où chercher ce qu’on avait tendance à oublier (mea culpa, lecture trop rapide en ce qui me concerne avec allègre négligence des consignes initiales). L’album présente donc un aspect ludique qui conviendra bien aux jeunes générations habituées à l’exploration d’un univers conçu numériquement. Ceci dit, d’après mon expérience, il ne s’agit pas d’un album interactif qui permettrait des lectures différentes selon l’inspiration (même si, à la fin, on peut cliquer sur plusieurs informations dans l’ordre qu’on veut). Remarque au passage, si l’illustration de couverture est au format carré, en format plein écran les planches occupent tout l’espace disponible sur un écran d’ordinateur portable classique (deux bandes comportant chacune deux ou trois vignettes).

Maintenant, que vaut réellement un tel album ?

Pour un adulte, il peut être considéré comme un objet original mais très rapidement digéré. Pour les jeunes générations, il pourrait se révéler un objet attractif, amusant et source de plusieurs lectures pour en explorer toutes les facettes. Il met en évidence les possibilités inventives offertes par le numérique. Sans doute encore jeune, la maison d’édition se montre réaliste sur l’aspect pécuniaire, en proposant l’album pour une somme modique (moins de 5 euro) qui permet autant de lectures qu’on veut et même, idée sympathique, la possibilité de le prêter à une personne au choix. À signaler que la collection RVB comporte une dizaine (pour le moment) d’albums du même genre (numérique), pour la même somme, par différents auteurs. L’initiative mérite d’être signalée et permet d’afficher un réel optimisme pour l’avenir du medium BD dont les possibilités se révèlent d’une grande richesse. D’ailleurs, les éditeurs défendent le livre et sont en lien avec Helge Reumann dessinateur des mascottes de la collection et auteur entre autres de l’album Totale résistance (Atrabile – 2021).

L’Épopée à la dérive, Jehan Khodl
Hécatombe (collection RVB), 4 février 2022
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L’Ombre d’un mensonge de Bouli Lanners : l’amour, tout simplement

L’Ombre d’un mensonge est un film assez différent de ce à quoi le cinéaste Bouli  Lanners nous a habitué. Qualifié par lui-même de Grand Public, le film,  d’une très grande beauté formelle, analyse sur fond d’une histoire d’amour, les mœurs étriquées d’une société gaélique bornée  par des pratiques religieuses d’un autre âge, desquelles des membres sont avides de s’échapper.

Synopsis de l’Ombre d’un mensonge :  Phil s’est exilé dans une petite communauté presbytérienne sur l’Île de Lewis, au nord de l’Ecosse. Une nuit, il est victime d’une attaque qui lui fait perdre la mémoire. De retour sur l’ile, il retrouve Millie, une femme de la communauté qui s’occupe de lui. Alors qu’il cherche à retrouver ses souvenirs, elle prétend qu’ils s’aimaient en secret avant son accident…

Amour

On associe rarement le nom de Bouli Lanners à la romance. Mais avec L’Ombre d’un mensonge, qu’il réalise, c’est la deuxième fois presque en se suivant qu’on le voit dans un rôle plein de tendresse, après C’est ça l’Amour de Claire Burger, dont il est le personnage principal de grand bourru au cœur gros comme ça.

Une fois qu’on a compris que Lanners a hésité longtemps entre thriller et romance, on saisit l’économie générale du film. En effet, L’Ombre d’un mensonge est lui-même comme coiffé de l’ombre d’un grand mystère. Le film sourd de non-dits, de vérités prêtes à éclater, à l’instar d’un thriller. Mais ce qu’il faut retenir, c’est finalement l’étude de mœurs d’une microsociété des Hébrides extérieures, au large du Nord-Ouest de l’Ecosse. Phil (Bouli Lanners, lui-même un Philippe dans la vie, lui-même un fan absolu de ces contrées écossaises qu’il connaît comme sa poche), est un Belge échoué dans une ferme appartenant à Angus (Julian Glover), un patriarche à l’ancienne, pétri de Saintes Écritures, ferme où travaillent Peter le fils (Cal MacAninch), Brian le petit-fils (Andrew Still), et donc Phil, l’étranger.  Brian entame le film par un bavardage enjoué, ignoré par un père taiseux, distant et froid, mais auquel Phil répond tout aussi allégrement. La famille McPherson est à l’image de tout un pays où les femmes mettent encore le chapeau et le long manteau noir pour assister au culte : austère, puritain, pour ne pas dire pudibond.

Alors que la famille se retrouve à l’Église presbytérienne pour un culte au sermon d’un autre âge, Phil le mécréant s’effondre dans les landes suite à un AVC.  Evacué de justesse à Inverness, il ressort de l’hôpital sans séquelles, mais avec la mémoire en moins.  Millie (impressionnante Michelle Fairley), la sœur de Peter, est désignée, s’est désignée, comme la référente du malade. Elle l’aide pour les courses, pour aller au travail (il n’a pas le droit de conduire), pour déchiffrer les traces d’une vie antérieure dont il ignore tout, trouvées dans le téléphone ou sur la porte d’un frigo. Ce n’est pas spoiler le film de dévoiler que très vite, elle va annoncer à Phil qu’ils étaient (sont) des amants. Est-ce un mensonge ou la vérité ? Des indices, la bande-annonce, jusqu’au titre du film, montrent que Millie a plutôt profité de cette amnésie pour se lancer dans une aventure amoureuse inespérée pour cette cinquantenaire qui a son propre job plutôt décent, mais qui mange encore  à la table du patriarche, comme le reste de la famille, et dort encore sous son toit.  Michelle Fairley, toute en intériorité, interprète avec beaucoup de justesse la transformation d’une femme sèche et sans vie en une amoureuse heureuse, lumineuse, même si elle doit  encore se cacher de sa famille. Bouli Lanners est à l’avenant, un peu gauche en portant un personnage lui aussi très épris.

De telles scènes pourraient vite tourner au grand mélo larmoyant  si  ce n’est la mise en scène de Lanners et de son ami Tim Mielants, venu le seconder. On oublie la relative minceur du scénario dans la contemplation des magnifiques plans fixes des paysages des Hébrides : les landes, les tourbières , la plage, les pré-salés, Bouli Lanners le peintre de toujours, en maîtrise parfaitement la grammaire. L’immensité et la beauté de la nature sont sublimées dans un CinemaScope impeccable, harmonieux, pictural. Le peu de dialogue laisse la place aux éléments. Les métaphores visuelles sont nombreuses, à l’instar de ces premiers instants à deux , ou plus précisément de cette première séparation où Millie, déjà dehors, toujours prompte à retourner dans sa fausse normalité par crainte du qu’en dira-t-on, et Phil, à l’intérieur de son logement, sont séparés par un superbe jeu de vitres tremblotantes qui rendent floue à l’autre l’image de chacun…

L’Ombre d’un mensonge, où, non pas un, mais plusieurs mensonges permettent à l’amour de naître, est un film qu’on a aimé malgré ses quelques scories, ses quelques raccourcis. Quand l’entremêlement de doigts exprime si intensément et en même temps si pudiquement l’amour et surtout le désir que pourtant tout un entourage réprouve, on ne peut être qu’emporté avec les protagonistes. On ne peut qu’adhérer au film d’un cinéaste, d’un homme, dont on connaît l’humanisme qu’il a longtemps caché sous des couches de bravade, et qui se découvre au grand jour  un peu plus à la fois. Un film simple et beau, qui revient finalement aux fondamentaux.

 

L’ombre d’un mensonge – Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Ywir8U_pe7I

 

L’ombre d’un mensonge – Fiche technique

Titre original : Nobody Has To Know
Réalisateur : Bouli Lanners & Tim Mielants
Scénario : Bouli Lanners & Stéphane Malandrin
Interprétation : Michelle Fairley (Millie MacPherson), Bouli Lanners (Philippe Haubin), Andrew Still (Brian), Julian Glover (Angus), Cal MacAninch (Peter), Ainsley Jordan (Beverly), Clovis Cornillac (Benoît)
Photographie : Franck Van den Eeden
Montage : Ewyn Ryckaert
Producteurs : Jacques-Henri Bronckart, Coproducteurs : Ciara Barry, Sébastien Beffa, Nicolas Brigaud-Robert, Rosie Crerar, Antonino Lombardo,François Yon
Maisons de Production : Versus Production , Co-production : Barry Crerar , Playtime, Prime Time, Radio Télévision Belge Francophone (RTBF), Proximus, BE TV
Distribution (France) : Ad Vitam Distribution
Récompenses :  Meilleur Acteur, Meilleure Actrice, Meilleur Film au  Festival de Chicago 2021
Durée : 99 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  23 Mars 2022
France – Belgique- Royaume Uni – 2021

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3.5

L’Etang du démon (1979) de Masahiro Shinoda : mythes et folklore nippons

Après avoir été présenté en sélection au Festival de Cannes 2021 dans la catégorie Cannes Classics, L’Étang du démon (Yashagaike), sorti initialement en 1979, bénéficie aujourd’hui d’une restauration en 4K proposée en DVD et Blu-ray par Carlotta dans une édition très soignée. Si elle s’adresse à un public averti, cette fable étrange, entre folklore et fantastique, témoigne de l’intérêt rarement démenti du Japon moderne pour ses traditions et sa mythologie peuplées de créatures pittoresques. Elle célèbre en outre une autre figure traditionnelle intrigante, issue quant à elle du kabuki : l’onnagata. 

Aujourd’hui âgé de 91 ans, Masahiro Shinoda fit partie de la fameuse Nouvelle Vague japonaise à l’orée des années 1960 (comme en témoigne son intérêt pour la jeunesse et l’agitation politique), même s’il faut bien constater que sa renommée fut rapidement éclipsée par celle d’Ōshima et Yoshida, ses deux collègues à la Shōchiku. Il faut dire que le cinéaste s’intéressa très tôt à des sujets fort variés et qu’il explora plusieurs styles. Il est aujourd’hui célébré surtout pour Silence (Chinmoku), présenté à Cannes en 1972, une adaptation d’un roman de Shūsaku Endō dont Martin Scorsese proposa une nouvelle version en 2016 (Silence).

L’Étang du démon (Yashagaike), sorti en salles en 1979, est le fruit à la fois d’un contexte et d’un attrait personnel. Le contexte, c’est celui du Japon des années 60, une période de modernisation économique fulgurante et de bouleversements socio-politiques, auxquels répond l’inclination de certains artistes, y compris parmi les plus avant-gardistes (rappelons que, comme son nom l’indique, la Nouvelle Vague japonaise fut aux premières loges des bouleversements susmentionnés), d’explorer le passé, la terre et le patrimoine immatériel nippon. C’est ainsi à la fin de la décennie 60 que sort la trilogie des Yōkai Monsters basée sur la créature surnaturelle du même nom, esprit malfaisant tiré du folklore japonais. Quelques années plus tôt, deux maîtres du cinéma japonais exploraient déjà le même univers folklorique : Masaki Kobayashi avec Kwaïdan (1964) et Kaneto Shindō avec Onibaba (1964). C’est dans cet esprit qu’il faut interpréter L’Étang du démon, même si, sorti à la fin de la décennie suivante, le film apparaît presque comme anachronique. L’intérêt pour ces fables surnaturelles ressurgira bien des années plus tard grâce au cinéma d’animation, et notamment le célèbre Princesse Mononoké (1997) de Hayao Miyazaki. L’attrait personnel de Shinoda, on le retrouve quant à lui dans l’intérêt pour le théâtre traditionnel japonais, que le cinéaste avait déjà exploré dix ans plus tôt dans Double suicide à Amijima. Il se manifeste ici à travers l’inclusion d’un type de personnage célèbre dans le théâtre kabuki : l’onnagata, terme qui désigne un personnage féminin interprété par un comédien masculin.

Le film est d’ailleurs l’adaptation d’une pièce de kabuki de Kyōka Izumi, célèbre auteur japonais (dont Mizoguchi adapta deux œuvres dans les années 1930, notamment) qui se spécialisa dans le genre fantastique. La particularité du film est d’introduire les éléments traditionnels et folkloriques dans un espace-temps moderne, puisque le récit se déroule en 1913 dans la province d’Echizen. Le professeur d’université Yamasawa explore la région et s’arrête dans un village à proximité d’un plan d’eau surnommé « l’Étang du Démon ». Les habitants du village accablé par la sècheresse y respectent scrupuleusement une tradition antique : si la cloche ne sonne pas quotidiennement, le dragon retenu au fond de l’étang serait libéré et provoquerait un déluge mortel. Cette tâche est confiée au couple formé de Yuri, une étrange jeune femme, et d’Akira, qui s’avère être l’ami dont Yamasawa n’a plus de nouvelles depuis trois ans. L’intrusion du nouveau venu dans ce fragile équilibre des superstitions locales va entraîner des conséquences imprévisibles…

Pour le spectateur occidental peu versé dans les mythes et légendes japonais, l’œuvre de Shinoda marque surtout par sa première heure, dans laquelle on assiste à la lente mise en place de l’intrigue. L’arrivée du professeur Yamasawa (Tsutomu Yamazaki) dans ce village reculé de culs-terreux un peu fêlés que n’aurait pas renié Imamura, précède son incursion dans un univers forestier brumeux où l’étrangeté s’invite immédiatement. L’apparition de Yuri est une des séquences visuellement les plus réussies d’un film qui n’en manque pas. La gardienne des esprits, mi-femme mi-créature surnaturelle, possède une aura d’étrangeté et d’ambiguïté qui lui vaut d’être qualifiée de sorcière par les villageois. Elle est interprétée par un des plus célèbres onnagatas japonais, Bandō Tamasaburō. Figure théâtrale traditionnelle, l’onnagata occupe dans L’Étang du démon une fonction particulièrement subtile, traduisant parfaitement le respect et la fascination qu’il suscite dans la culture japonaise. Interprétée avec une grâce et une délicatesse inouïes par Bandō, Yuki est la femme à la fois désirée et crainte, son caractère androgyne se reflétant dans la double appartenance du personnage au monde réel et au monde parallèle.

C’est l’irruption de ce dernier qui laissera les plus sceptiques sur le carreau. Tant que le film baigne dans une atmosphère trouble, parfaitement appuyée par une bande-son électronique très originale d’Isao Tomita, et dans le décor familier du conte (la forêt), il diffuse un charme indéniable. Le basculement (temporaire) vers le fantastique, impliquant le déplacement du décor dans l’univers souterrain ainsi que la découverte de personnages mi-homme mi-animal (crabe, carpe et poisson-chat), fait traverser à l’œuvre une frontière de la littéralité qu’on peut regretter, à moins d’être un aficionado de folklore japonais, bien sûr. Heureusement, L’Étang du démon a plus d’un tour dans son sac, et des effets spéciaux très réussis pour l’époque donnent à la conclusion cataclysmique de l’œuvre un caractère fort impressionnant. L’accomplissement de la malédiction achève de faire de L’Étang du démon un film curieux et déroutant, totalement inscrit dans la tradition folklorique japonaise tout en mettant la technologie moderne à son service et en l’agrémentant d’un emprunt intéressant au kabuki, qui en relève encore l’étrangeté.

Synopsis : Province d’Echizen, été 1913. En route vers Kyoto, le professeur Yamasawa traverse un village frappé par la sécheresse, perdu au milieu des montagnes. À proximité se trouve l’Etang du Démon, objet de superstitions de la part des habitants. En effet, si la cloche du village ne sonne pas quotidiennement, le dragon retenu au fond de l’eau serait libéré et provoquerait un déluge mortel. L’arrivée de Yamasawa chez Akira et Yuri, le couple chargé de faire respecter cette tradition immuable, va bientôt mettre en péril cet équilibre… 

SUPPLEMENTS

Outre une bande-annonce réactualisée, Carlotta nous propose trois suppléments vidéo tout à fait recommandables. On commence par un court message audio enregistré par le sensei lui-même en juin 2021, à l’occasion de la restauration du film et de sa présentation à Cannes Classics. « Bloqué chez lui pour cause de COVID », selon ses termes, le nonagénaire Shinoda s’avoue ému et nerveux comme un jeune réalisateur à la veille de l’avant-première de son dernier film. Il résume l’événement d’une jolie formule (« 42 après, la princesse démon sort d’un long sommeil pour revivre et attirer un nouveau public grâce à sa beauté »), avant de rendre hommage au talent de Bandō Tamasaburō (« le plus grand onnagata, dont la tradition remonte à 400 ans ») et à celui de ses équipes techniques. Un commentaire court mais rempli de sagesse et d’humilité, à l’image du film.

L’éditeur propose ensuite un entretien d’une vingtaine de minutes avec Stéphane du Mesnildot, critique aux Cahiers du Cinéma. Ce spécialiste du cinéma nippon – en particulier du cinéma fantastique – retrace d’abord le parcours de Masahiro Shinoda, de ses débuts « légers » à l’esthétisme plus prégnant des années 70, pour aboutir à cette « mystique paysanne » imprégnant le film qui nous concerne. L’auteur décrit en détails le retour de la culture japonaise de l’époque au monde paysan et au folklore, une redécouverte qui doit beaucoup aux travaux de l’ethnologue Kunio Yanagita, qui explora les villages de son pays pour recueillir les contes locaux, au folkloriste d’origine irlandaise Lafcadio Hearn, mais aussi au mangaka Shigeru Mizuki, un des fondateurs du manga d’horreur auquel on doit notamment la popularisation de la figure du yōkai (cf. supra). Le spécialiste rappelle également que L’Etang du démon, un des derniers grands films de studio japonais, apporte quelques changements au roman d’Izumi, notamment l’introduction du personnage du professeur d’université, qui permet de moderniser le récit. Enfin, impossible de faire l’impasse sur le talent de Bandō Tamasaburō, « trésor vivant de la culture japonaise ». L’occasion également de rappeler les origines historiques de l’onnagata, qui permit de faire de la femme une figure rituelle, détachée des comédiens qui l’incarnent. On le retrouve dans un autre grand film japonais sorti une quinzaine d’années plus tôt, La Vengeance d’un acteur (Kon Ichikawa, 1963).

Enfin, l’essayiste Fabien Mauro livre, en voix off calée sur des extraits bien choisis et décomposés sur le plan technique d’une manière fort didactique (arrêts sur image, isolation d’éléments, photos de tournage…), une analyse des effets spéciaux du film. On les doit au concepteur Nobuo Yajima, dont Mauro retrace le parcours professionnel. Un an avant la sortie de L’Étang du démon, Yajima produisit notamment, en seulement cinquante jours, les effets spéciaux des Evadés de l’espace de Kinji Fukasaku, film produit à la hâte au Japon pour devancer la sortie de Star Wars – qui d’ailleurs ne dépassera pas son succès au Pays du Soleil Levant !

Bref, Carlotta livre une édition Blu-ray/DVD de très grande qualité, parfaitement dans l’esprit de sa restauration de cette œuvre oubliée de Masahiro Shinoda et de sa présentation à Cannes Classics l’an dernier. Un travail de passionnés comme on les adore ! 

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • Introduction de Masahiro Shinoda (2 min)
  • « Un univers parallèle toujours présent » : entretien avec Stéphane du Mesnildot, essayiste, spécialiste du cinéma asiatique (20 min)
  • « Un déluge d’effets spéciaux » : analyse de Fabien Mauro, essayiste et auteur de Kaiju, envahisseurs & apocalypse (13 min)
  • Bande-annonce 2021

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

4.5

« Naduah » : déracinements

La scénariste Séverine Vidal et le dessinateur Vincent Sorel publient aux éditions Glénat le one-shot Naduah, qui raconte l’histoire vraie de Cynthia Ann, jeune Texane arrachée aux siens à l’âge de neuf ans par les Amérindiens comanches lors du massacre de fort Parker (1836), et devenue ensuite « la squaw aux yeux clairs ».

Traits vifs, hachures prégnantes, couleurs discrètes, vraie poésie : Naduah peut faire valoir une belle singularité graphique, même si on regrettera parfois le manque de détails des visages. Ces dispositifs, dont les pleines pages forment la quintessence, se mettent au service d’une adaptation dessinée de l’histoire de Cynthia Ann, une jeune et célèbre Texane enlevée par les Amérindiens comanches à l’âge de neuf ans, en 1836 – elle inspirera notamment le personnage « Dressée avec le Poing » du film Danse avec les loups (1990). La scénariste Séverine Vidal va puiser de ce drame deux réservoirs narratifs significatifs : le déracinement et l’amitié entre celle qui se fait désormais appeler Naduah et une enfant prénommée Anabel, qui semble la comprendre mieux que quiconque, en dialoguant à travers le dessin (une belle mise en abîme de la bande dessinée) et en se refusant à toute stéréotypisation de nature ethnique.

Ce dernier point a son importance : taxés de « sauvages », les Indiens sont boutés sans procès hors de la civilisation, et c’est à partir de ce parti pris dogmatique que sont présumés les prétendus bienfaits du second enlèvement de Naduah, alors même qu’elle était intégrée, et mère de famille, parmi les squaws. En l’extirpant de son milieu pour la replacer au cœur d’une société qu’elle n’a plus fréquentée depuis de longues années, les bons esprits s’imaginent lui rendre service. Sa douleur, le déchirement qu’elle ressent dans sa chair, la rupture consommée avec son nouvel environnement, passent inaperçus ; seule Anabel, haute comme trois pommes, en saisit instantanément toute la portée, jusqu’à se lier d’amitié avec « la squaw aux yeux clairs ». Cette histoire nous est contée avec tendresse et à-propos, contribuant largement à la réussite de cette bande dessinée.

Naduah est une manière de prendre langue avec les États-Unis du milieu du XIXe siècle. Le microcosme de Jacksboro des années 1860 est fortement marqué par l’ethnocentrisme. Quand Naduah y est traînée de force, quand on entend plaquer sur son front l’identité surannée de Cynthia Ann, on lui dénie en fait toute identité : pour la seconde fois, l’Histoire napalmise les fondements mêmes de son existence. Il y a toujours deux faces à l’identité : celle perçue par la personne qui en est porteuse et celle conditionnée par le jugement extérieur. Dans le cas de Naduah/Cynthia Ann, cette dualité entraîne une dissonance traumatique, comme cela est très bien restitué par Séverine Vidal et Vincent Sorel.

L’album a le bon goût d’ériger deux femmes, issues de minorités (en âge, en ethnie d’adoption), en héroïnes. Poignant, ingénieux, à bonne distance des personnages comme des événements, il offre quelques vignettes dont l’évidence symbolique mérite d’être soulignée : c’est Anabel s’offusquant des mensonges véhiculés par les journaux sur le prétendu bonheur recouvré de Naduah, c’est la difficulté de s’accommoder des coutumes des Indiens quand on provient d’une société occidentale (habits, baignade nue, rôle dévolu à l’homme et à la femme, éducation des enfants…), c’est une fuite à cheval sous une pleine lune dans l’immensité d’un décor naturel plongé dans son calme nocturne…

Vraiment, on ne saurait trop conseiller la lecture de Naduah.

Naduah, Séverine Vidal et Vincent Sorel
Glénat, mars 2022, 128 pages

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4.5

« Banana Sioule » : spectacle et violence

Michaël Sanlaville publie aux éditions Glénat le manga Banana Sioule, qui prend pour objet un sport ultra-violent et pour héroïne la jeune Hélèna, fille d’agriculteur aux talents insoupçonnés.

Ils étaient plus de trois milliards à suivre la dernière finale de Ligue 1, sur leur téléviseur ou en streaming sur Internet. La sioule est le nouveau sport à la mode. Dangereux, violent, dépourvu de règles, arbitraire, il attise la curiosité des foules et bénéficie d’un espace médiatique des plus généreux. Michaël Sanlaville récupère à cet égard un peu du Rollerball de Norman Jewison, sans le culte du collectif et la critique du communisme qui le sous-tendaient. Ce premier tome de Banana Sioule s’intéresse avant tout à l’adolescente qui lui prête son nom : Hélèna, fille d’un agriculteur désireux de la voir poursuivre des études, quand cette dernière aimerait pourtant s’investir dans la ferme familiale.

Les divergences de vues entre le père et sa fille forment l’un des axes de Banana Sioule. Les amitiés adolescentes s’y ajoutent. D’un dessin vivant et épuré, où le mouvement fait l’objet d’un soin particulier, Michaël Sanlaville va faire se rencontrer Hélèna et la sioule, sport à travers lequel elle s’épanouit et suscite l’admiration de ses nouveaux amis, incapables de suivre le rythme malgré leur entraînement. Si le trait est agréable à l’œil et le récit mené tambour battant, on reste sur notre faim d’un point de vue scénaristique : les tensions dans la ferme familiale sont certes éventées, mais on a le sentiment que tout reste en suspens, tant en ce qui concerne l’avenir d’Hélèna que le passé de son père, exagérément courroucé par ses décisions.

Là où Michaël Sanlaville produit discrètement ses effets, c’est dans la description des cercles juvéniles. Il y a une vraie tendresse dans l’évocation de ces adolescents, dans leur gravité comme dans leur insouciance, se retrouvant autour d’un terrain vague ou d’un point d’eau, se rassemblant le temps d’une soirée ou d’un après-midi. Quand Hélèna apprend sa sélection pour une compétition de sioule, ses amis lui tombent dans les bras, tandis que son père, par contraste, va s’y opposer farouchement. Il y a là, par exemple, un symbole universel d’incommunicabilité entre les attentes et les espoirs des uns et des autres, à travers le spectre des rôles (parents/enfants) et des générations. Il reste maintenant à savoir où tout ceci va nous mener…

Banana Sioule, Michaël Sanlaville
Glénat, mars 2022, 208 pages

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3

Enquête sur une génération infertile

Les éditions Autrement publient l’ouvrage Génération infertile ?. Les journalistes Estelle Dautry, Victor Point et Pauline Pellissier y font le point sur les causes et les conséquences de ce qui demeure un impensé de nos sociétés contemporaines.

Estelle Dautry, Victor Point et Pauline Pellissier ont tous trois rencontré des difficultés au moment de fonder leur famille. Cette expérience, souvent perçue comme traumatique, a motivé l’écriture de Génération infertile ?, un livre-enquête pour lequel ils ont sollicité des médecins, des experts, des représentants de la société civile, mais aussi, bien entendu, des personnes directement touchées par l’infertilité. Ce phénomène est d’ailleurs bien plus répandu qu’il n’y paraît, puisque – et c’est l’un des premiers enseignements du livre – il touche approximativement un couple sur six.

Une multitude de variables entrent en ligne de compte lorsqu’il s’agit de mesurer les risques d’infertilité : âge, tabagisme, alcoolisme, obésité, perturbateurs endocriniens, endométriose, syndrome des ovaires polykystiques, azoospermie, troubles érectiles, incompatibilité génétique… Les auteurs verbalisent et explicitent chacun de ces points, tout en épinglant les évolutions de nos sociétés : des études plus longues et la prise de la pilule contraceptive aboutissent à une conception plus tardive et une altération hormonale qui limitent les chances de procréation et retardent l’éventuelle découverte de problèmes gynécologiques.

Quand il faut se faire aider, le parcours n’a rien d’une sinécure. Estelle Dautry, Victor Point et Pauline Pellissier dénoncent un système à deux vitesses (public/privé, France/international) défavorables aux plus modestes. Ils se questionnent sur les modalités de remboursement des actes médicaux, sur les délais d’attente (notamment pour les dons d’ovocytes), mais aussi sur une certaine maltraitance médicale (par maladresse, incompétence, voire malveillance).

En matière de conception, il peut être difficile de se relever de ses échecs. Le partenaire qui « fait défaut » tend à culpabiliser, à détourner les yeux de ceux qui parviennent à fonder une famille, à vivre chaque conseil comme une blessure, chaque obstacle comme une injustice. La douleur est encore accentuée par une société qui a érigé la parentalité en modèle. Et à cela s’ajoutent un déficit d’information et un personnel médical pas toujours formé en conséquence à l’infertilité. Sans compter toutes ses stars vieillissantes qui semblent enfanter sans le moindre problème et dont on loue la maternité tardive à grand renfort de pathos.

Après avoir objectivé les causes et conséquences de l’infertilité, les auteurs avancent quelques pistes d’amélioration, parmi lesquelles la mise en place d’un bilan de fertilité gratuit, le refinancement de l’hôpital et de la recherche ou encore une législation plus ferme sur les perturbateurs endocriniens. Cri d’alarme, puissant témoignage, Génération infertile ? devrait trouver un public attentif, entre détresse (celle de ceux qui en souffrent) et business (car nombreux sont ceux, spécialistes-charlatans en tête, qui tirent profit de la souffrance des infertiles).

Génération infertile ?, Estelle Dautry, Victor Point et Pauline Pellissier
Autrement, mars 2022, 272 pages

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3.5

« L’Enfer pour Aube » : beau, littéraire, enlevé

Premier tome de la série L’Enfer pour Aube, « Paris Apache » réunit le scénariste Philippe Pelaez et le dessinateur Tiburce Oger pour un album sophistiqué, s’inscrivant dans l’immédiat post-Commune de Paris.

Nous sommes en janvier 1903. La Commune de Paris a laissé des traces indélébiles. La France apparaît déchirée, scindée en classes sociales ne parvenant plus à se comprendre. Une narration très littéraire nous apprend que la plèbe se forme de « visages brunis par la crasse », de « mains jeunes et déjà calleuses », « peuple répudié » habitant « un dédale de planches vermoulues et de tôles percées ». Pour ceux qui s’estiment au-dessus de cette populace, il n’y a là qu’Apaches et communards. Et ces derniers sont peut-être les pires : « Ils ont incendié, pillé, saccagé ! Ils ont failli faire de la capitale un monceau de ruines… » D’un trait fin et somptueux, cantonné à un noir et blanc duquel ne s’extrait qu’un rouge ponctuel, Tiburce Oger peint ces bidonvilles parisiens dans lesquels les notables n’osent même plus mettre les pieds. Et pendant ce temps, Philippe Pelaez exprime les tensions exacerbées qui fracturent une France encore malade de sa Révolution.

C’est dans ce contexte qu’un conseiller du ministre des Travaux public, un inspecteur du Conseil général des Ponts et Chaussées et un élu municipal se trouvent visés par un attentat à la grenade perpétré dans un train. Eugène Flaquier, décrit comme un « Apache » sous prétexte qu’il est « né dans les quartiers populaires », interroge les témoins. Bientôt, on suspecte les Bretons, « premiers fournisseurs de nos tribunaux », « un cancer qui incube en ce moment même dans le ventre de Paris ». Engagés sur un immense chantier parisien, les migrants intérieurs ne sont pas épargnés par les jugements racistes et/ou à l’emporte-pièce. On décrit ainsi les Bretons, indispensables à l’économie parisienne, comme des « nègres blancs », à la fois « fourbes, sales, superstitieux et violents ». L’Enfer pour Aube radiographie sans fard une époque dreyfusarde rendue au dernier degré de l’indignité. Et c’est précisément pour la confondre, et même la briser, qu’un mystérieux justicier sème la mort et le chaos sur sa route. Son identité sera éventée en fin d’album et, sans grande surprise, directement connectée à la Révolution française.

Attaque des grands magasins Dufayel, exécutions sommaires, attentats divers… L’enquête policière est l’occasion de se familiariser notamment avec l’inspecteur Gosselin, mal en point, dépendant de médicaments et de drogues pour contrôler ses douleurs – mais aussi ses nerfs. Dans les quartiers populaires, pendant ce temps, le « voltigeur » recrute une main-d’œuvre corvéable et prête à l’assister dans sa déconstruction de la bourgeoisie parisienne. Il faut dire qu’il paie, et plutôt bien, dans des endroits où règnent habituellement la promiscuité, l’indigence et la tuberculose. Le Louis d’or qu’il laisse comme une carte de visite en dit long sur ses motivations. « Nous étions la chienlit qu’on écrase, la flamme qu’on éteint, la révolte qu’on piétine », lira-t-on un peu plus tard, à un moment où L’Enfer pour Aube met en scène le camp de Satory, véritable « enfer sur terre », où ont croupi des milliers de révolutionnaires en attendant la maladie, les châtiments, les humiliations et souvent la mort.

En clercs, Philippe Pelaez et Tiburce Oger s’approprient un Paris en ébullition, y intègrent une résistance jusqu’au-boutiste et construisent un récit ingénieux à cheval entre la critique sociale et l’enquête policière. Aussi inspirés dans le texte que dans le dessin, les deux bédéistes usent aussi de traits d’humour et de personnages pathétiques pour mieux caractériser une époque charnière, hantée par le racisme et les divisions sociales, à l’incommunicabilité prononcée. C’est beau et passionnant.

L’Enfer pour Aube : « Paris Apache », Philippe Pelaez et Tiburce Oger
Soleil, mars 2022, 68 pages

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4

« Le Chirurgien de Diên Biên Phu » : médecine de guerre

La collection « Histoire & Destins » des éditions Delcourt accueille en son sein Le Chirurgien de Diên Biên Phu, de Jean-Pierre Pécau et Vladimir Davidenko. Ces derniers reviennent sur la personnalité de Jacques Gindrey, affecté à l’antenne chirurgicale mobile de Diên Biên Phu, où il soignera et opérera durant 57 jours presque sans discontinuer.

S’il existe deux sentiments universellement liés à la guerre, c’est bien l’urgence et l’horreur. En racontant comment le chirurgien Jacques Gindrey s’est démené au front, à Diên Biên Phu, pour venir en aide aux soldats français blessés, le scénariste Jean-Pierre Pécau et le dessinateur Vladimir Davidenko les déversent à larges flots dans leur album. Car il faut se méfier des apparences : la petite antenne médicale disposée au milieu de paysages magnifiques dissimule à peine l’effroi environnant. Ce sont des points d’appui subissant les vagues successives des Viêts, des villages incendiés afin qu’ils ne servent pas de refuges aux combattants ennemis, une menace tapie dans l’ombre face à laquelle seule une protection famélique vous prémunit.

Le récit débute en novembre 1953. Jacques Gindrey et sa compagne attendent un enfant. Il n’a pas encore vingt-sept ans. Mais le chirurgien reçoit un ordre de mission : il va s’envoler pour l’Asie, l’Indochine plus spécifiquement, où il va secourir des militaires blessés, en pleine saison des pluies, et alors même qu’on lui répète à l’envi que les Viêts n’ont pas d’artillerie. Ces derniers ont néanmoins des capacités de nuisance significatives. Et la métaphore du jeu de go prend alors tout son sens : « On ne prend un pion de son adversaire que lorsqu’il est totalement encerclé. » Ainsi, attaquant de nuit, « à dix contre un », les forces ennemies vont battre en brèche les lignes françaises, un échec militaire qui préfigure le drame médical qui va se jouer à Diên Biên Phu : les blessés affluent, la détresse est immense et les équipes de Jacques Gindrey cherchent à y répondre avec les moyens (insuffisants) du bord – à l’image de cette tente trouée qui tient à peine debout face aux pluies torrentielles.

Agréablement mis en vignettes, attaché à une personnalité incarnant l’abnégation et le sens du devoir, Le Chirurgien de Diên Biên Phu nous immerge dans la guerre, mais aussi dans la culture locale : les filles qui se baignent nues, l’alcool de riz (le choum), les villages typiques, etc. Jean-Pierre Pécau et Vladimir Davidenko parviennent à une synthèse honorable entre la chair humaine et l’action belliqueuse, entre l’Histoire et les situations particulières qui en découlent. Il manque peut-être un peu de contexte à l’album, mais l’essentiel est ailleurs : dans cette course effrénée contre la mort, bercée par le son des balles et des explosions, justifiée par une éthique inébranlable.

Le Chirurgien de Diên Biên Phu, Jean-Pierre Pécau et Vladimir Davidenko
Delcourt, mars 2022, 60 pages

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3

« Apprendre à résister » : contre les biais cognitifs

Enseignant-chercheur et psychologue français, Olivier Houdé publie Apprendre à résister aux éditions Flammarion, dans la collection « Champs essais ». Il s’y penche sur les apprentissages, notamment durant l’enfance, ainsi que sur les biais cognitifs rencontrés tout au long de la vie.

Pour Olivier Houdé, la complexité de nos systèmes cognitifs ne fait aucun doute. Dotés de quelque 86 milliards de neurones, nos cerveaux se distinguent aussi par trois systèmes œuvrant de concert, l’heuristique basé sur la spontanéité et les expériences passées, l’algorithme exact qui rationalise et examine les informations et le cortex préfrontal, censé arbitrer les dissonances engendrées par les deux premiers cités. S’opposant au modèle conceptuel de Jean Piaget, jugé incomplet, mais aussi à celui de Daniel Kahneman, insatisfaisant, Olivier Houdé postule qu’il faut s’exercer pour apprendre à inhiber nos pensées erronées, et s’inscrit à l’encontre des modèles dits en escalier (par grades d’acquis). Les éléments neuro-cognitifs mis en lumière par l’imagerie cérébrale et les nouvelles technologies (TEP, IRM fonctionnelle, EEG à haute densité…) apportent de l’eau à son moulin.

L’observation des réactions visuelles à des événements impossibles ou inattendus tend à démontrer que le bébé, dès ses premiers mois, possède un noyau dur de connaissances sur les contacts, l’unité et la permanence de l’objet, ainsi que sur les phénomènes de continuité. Olivier Houdé y ajoute volontiers les schémas statistiques. Les recherches les plus récentes épinglent en effet les limites du modèle de Piaget. Elles font aussi dire à l’auteur qu’il faut lutter contre ses idées préprogrammées, à l’exemple de l’erreur A-non-B, ou à l’heuristique longueur = nombre, voire aux biais relatifs aux inclusions/catégorisations, ou de représentation. Apprendre à résister s’appréhende ainsi comme un voyage au tréfonds de nos systèmes cognitifs, à la rencontre de l’amorçage négatif ou de l’heuristique de croyance (si la conclusion est crédible, on l’accepte sans examen, mais si elle ne l’est pas, on cherche à vérifier qu’elle découle bien des prémisses…). L’ouvrage, très intéressant, se conclut par une longue interview qui en résume certains points.

Si l’évocation des biais cognitifs est loin d’être exhaustive (la bande dessinée L’Esprit critique couvre par exemple un spectre bien plus large), Apprendre à résister verbalise avec succès, et force exemples, la manière dont notre esprit peut se retourner contre nous-mêmes, en cédant à la facilité et aux intuitions. Le « système 3 », c’est-à-dire le cortex préfrontal, y apparaît comme un garant du cartésianisme (ou, plus prosaïquement, de la déduction logique et factuelle). C’est en papillonnant avec érudition autour de lui qu’Olivier Houdé charpente son essai.

Apprendre à résister, Olivier Houdé
Flammarion/Champs essais, mars 2022, 144 pages

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3

A plein temps : courir avant de tout perdre

3.5

Par son rythme effréné, qui ne laisse pas de place à l’apitoiement inutile, A plein temps offre un regard dense et combatif sur la débrouille. Le film s’offre comme une expérience sensorielle, presque un thriller social avec une Laure Calamy toujours aussi juste.

Elle court, elle court…

Dès les premières minutes d’A plein temps, Julie court après son RER. Elle y entre de justesse et la suite du trajet est identique : une course. Une course qui plus est minutée et qui peut à tout moment faire déraper la journée. Le montage, très minutieux et comme minuté, fait d’A plein temps une sorte de thriller où l’enjeu n’est pas tant un événement marquant/violent que le quotidien. Comment arriver jusqu’à demain en gardant la tête hors de l’eau ? Julie n’a pas vraiment le temps de se poser cette question entre les trajets en pleine grève des transports, ses entretiens d’embauche en plein boulot, et le boulot justement qui l’aspire un peu plus chaque jour. Il y a aussi les enfants et la voisine/nounou qui, de plus en plus, se fatiguent et ce père qui ne répond pas aux appels. Dans son métier cependant, Julie le répète à la nouvelle qu’elle doit former sans en avoir le temps, il faut être « invisible ». La voilà donc soumise au silence contre une grève qu’elle ne peut rejeter mais qui la paralyse quand elle voudrait se mouvoir tant et plus. Un silence qu’elle vit aussi dans son métier et dans sa vie : pas le moment de se plaindre, de faire une erreur, « au prix où ils payent la chambre, ils peuvent tout se permettre ». Même les pires dégradations, une scène de nettoyage au karcher (qui fait un écho assez bravache à certains discours politiques) d’une chambre de luxe, nous en donne un aperçu.

Invisible mais mouvementée

Eric Gravel dresse surtout, comme dans son précédent film Crash test Aglaé, un portrait de femme. Et pas n’importe quelle femme : une femme qui ne ploie pas, qui reste debout face aux difficultés. Pourtant, Julie ne maîtrise plus sa vie qui est, comme celle d’Aglaé l’était, soumise au rythme imposé par le travail. Elle ne peut s’en extirper et c’est là toute la force du propos : comment Julie va faire un pas de côté en tentant de contrevenir à ce rythme. Et comment, en apparence, elle va courir à sa perte. De son premier souffle dans un lit, images en gros plan qui ouvrent le film, à son dernier regard rempli de larmes tourné vers ses enfants, Julie ne se pose jamais et le spectateur non plus. Accompagnée par la musique, la course de Julie n’en n’est que plus intense, dans ce Paris peu filmé ainsi :  noyé sous la pluie, métallique, grouillant de monde, mais d’un monde qu’on ne voit pas, presque sans visage. Le film est tourné au présent, on ne sait rien ni du passé, ni de l’avenir de Julie, juste ce présent qui court, court et qui reflète celui de beaucoup de gens. Ainsi, Eric Gravel joue avec les transports, le trajets, qui deviennent des enjeux centraux du film, un enjeu que le réalisateur transforme, dans le chaos général, en une survie. « Je voulais raconter une histoire de gens qui prennent le train tous les jours, qui font des aller-retours et je me demandais comment en faire quelque chose alors que pour les gens qui le vivent, c’est assez épuisant et stressant » (Eric Gravel dans Le Quotidien du cinéma).

Je suis venue, j’ai couru, j’ai vécu…

Le ton est donné dès les premières scènes d’un sommeil qui se transforme en journée millimétrée. Eric Gravel, dans sa volonté de filmer le rapport au travail, s’attache également à filmer les gestes techniques des femmes de chambre. Loin des reportages à la 66 minutes, on entre véritablement dans leur quotidien travaillé : leurs gestes, leurs habitudes, leur empressement également. Eric Gravel filme aussi les rapports entre les personnages, que ce soit les femmes de chambre dans une solidarité rarement présente, parce que l’épuisement les entraîne toutes, ou entre ceux qui ne sont pas du même monde. On voit ainsi Julie se transformer pour aller passer un entretien (par deux fois dans des conditions bien différentes). Les regards ont ainsi une importance capitale dans le film, car ils dessinent rapidement les liens des personnages entre eux, les liens de classes ou les luttes. On pense notamment aux scènes lors de l’anniversaire du fils de Julie, entre elle et un voisin, serviable mais désintéressé (ce qui donne une scène de réparation de chauffe-eau assez hilarante), son amie qui capte sa détresse sans la verbaliser avec elle ou encore lorsque le cadeau, qu’elle a mis tant d’acharnement à trouver, blesse finalement son fils. Tout s’enchaîne à un rythme soutenu et chaque scène fait sens, même dans l’apparente répétition des trajets.

A ce jeu social et funambule, Laure Calamy est merveilleuse. Elle rend ce personnage aussi impalpable que vivant, par tous ces gestes, ces regards, cette intensité aussi qui se dégage d’elle. Quand les larmes coulent, Julie les fait disparaître, et elle ne se tait pas, au contraire, elle fonce, quitte à tout perdre. Or, c’est en pariant qu’elle va gagner, soit terminer la journée pour passer à la suivante, qu’elle reste vivante.

A plein temps : Bande annonce

A temps plein : Fiche technique

Synopsis : Julie se démène seule pour élever ses deux enfants à la campagne et garder son travail dans un palace parisien. Quand elle obtient enfin un entretien pour un poste correspondant à ses aspirations, une grève générale éclate, paralysant les transports. C’est tout le fragile équilibre de Julie qui vacille. Elle va alors se lancer dans une course effrénée, au risque de sombrer.

Réalisation : Eric Gravel
Scénario : Eric Gravel
Interprètes : Laure Calamy,  Anne Suarez, Geneviève Mnich, Nolan Arizmendi, Sasha Lemaître Cremaschi, Cyril Gueï, Agathe Dronne
Photographie : Victor Seguin
Montage : Mathilde Van de Moortel
Sociétés de production : Novoprod, France 2 cinéma
Distributeur : Haut et court
Durée : 87 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 16 mars 2022

France – 2021

« Public » : un concept en mode dégradé

La collection « Le Mot est faible » des éditions Anamosa accueille un nouveau titre, Public, du directeur de recherche au CNRS Antoine Vauchez.

Au croisement des sciences politiques et économiques, certaines notions voient leur permanence sémantique altérée par le temps. Antoine Vauchez ne s’y trompe pas en questionnant le mot public, initialement porteur d’un intérêt collectif exprimé démocratiquement, mais depuis longtemps – au moins depuis Thatcher et Reagan – passé à la lessiveuse du New Management Public et des réformes néolibérales. L’eau, la santé ou le réseau routier constituent autant de « biens » essentiels dont la gestion a été bouleversée, voire transférée, à la suite d’une rencontre avec l’économie de marché. Cela fait dire à Antoine Vauchez que le public s’appréhende désormais comme un « signifiant flottant », malmené par un déficit démocratique ostensible et des considérations technocratiques souvent repliées autour de la mise en concurrence des acteurs économiques.

Les entreprises publiques ne sont plus que des entités hybrides sur lesquelles pèsent les principes managériaux du toyotisme et du lean management. « Les mastodontes de l’économie publique (France Télécom, EDF, la Poste, SNCF, etc.) se sont ainsi transformés en personnes morales de droit privé, détenues par des capitaux majoritairement publics mais gérées comme autant d’actifs privés. Ce faisant, ils sont devenus les vecteurs d’une forme de « privatisation endogène » (ou « interne ») de l’État, diffusant en son sein les méthodes, les normes voire les modèles idéologiques de l’entreprise et des marchés privés. » Et l’auteur de rappeler que la multiplication des agences de régulation n’est qu’une manière euphémique d’entériner le renoncement de l’État au nom d’une concurrence pilotée depuis Bruxelles et érigée en valeur absolue. Les difficultés éprouvées par les gouvernements nationaux à s’opposer au GAFAM n’en est qu’une énième démonstration.

Qu’est-ce que le public à l’heure des critères de convergence européens, du pantouflage, des portes tournantes, de la promotion des marchés privés en lieu et place des services collectifs ? Comment défendre l’intérêt général quand l’intérêt particulier, à coups d’intrusions ou de reconversions, s’invite toujours plus dans l’élaboration des normes ? Ces questions sous-tendent bien entendu l’opuscule d’Antoine Vauchez, qui n’omet pas non plus de commenter l’influence croissante des cabinets de conseil ou la critique quasi pavlovienne des fonctionnaires, tout en rappelant qu’avec Emmanuel Macron, la révolution néo-managériale et pro-business a désormais ses ronds de serviette… à l’Élysée.

Par moments, on croirait lire Frédéric Lordon (l’absence d’alternance politique en raison de règles économiques coulées dans le marbre européen), à d’autres Coralie Lemke (Health Data Hub, gestion des données confidentielles, etc.), mais invariablement, c’est le souci de republiciser et remotiver l’État qui irrigue Public. Loin d’une supposée supériorité des marchés pour créer des incitants. À mille lieues du droit dérogatoire qui protège les grandes sociétés des responsabilités de leurs comportements prédateurs ou écocides. Pour repenser la démocratie, les communs et le collectif. Bref, le public.

Public, Antoine Vauchez
Anamosa, mars 2022, 104 pages

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4

« Dérives » : du fantastique dans la tradition

Storyboarder, réalisateur, auteur et dessinateur, Alexis Bacci publie le roman graphique Dérives aux éditions Glénat. Le journaliste Takeshi Noda y quitte Tokyo pour la baie d’Ago, campagne nippone reculée, où il enquête sur les ama, des pêcheuses apnéistes issues d’une tradition pluri-millénaire.

En septembre 2001, tandis que les États-Unis sont frappés de plein fouet par les attentats les plus meurtriers jamais perpétrés sur leur sol, le journaliste Takeshi Noda, qui vient de publier un article sulfureux sur des gangs de motards, est envoyé à 700 kilomètres de Tokyo en compagnie de Koji, un jeune stagiaire plutôt taiseux. Il va y mener une enquête sur les ama, ces vieilles femmes pratiquant la pêche sous-marine selon une tradition ancestrale. Son intégration dans cette communauté méconnue, et les histoires qu’il va en tirer, vont former le cœur de Dérives, roman graphique intimiste et plus substantiel qu’il n’y paraît.

Arbitrairement divisé en fonction de codes chromatiques (jaune, rouge, vert, bleu…), Dérives constitue d’abord l’évocation d’un métier dont l’ancienneté est inversement proportionnelle à la popularité. Encore 70 000 dans les années 1950, les ama ne sont plus que 3000 un demi-siècle plus tard, au moment où Takeshi interroge quelques-unes d’entre elles. Les vocations se transmettent de mère en fille, mais la pratique de la pêche sous-marine est entravée par l’épuisement des ressources naturelles, la protection de certains sites ou encore l’activité illégale de braconniers. Collégial en apparence, le métier peut pourtant se révéler source de tensions et de jalousies. Il supporte par ailleurs toute une série de récits dont on peine à mesurer le degré d’exactitude : les cales remplies d’or clandestin issu du pacte tripartite signé entre Rome, Berlin et Tokyo le disputent ainsi à l’histoire d’une ama protégée par un monstre des mers à tentacules – rappelons, et ce n’est pas un hasard, que les yokai regorgent de ces créatures chargées de symbolisme.

Le soin accordé par Alexis Bacci aux dessins participe évidemment à la grande poésie de Dérives. Le roman graphique, attaché aux traditions nippones, intimiste par la manière dont se dévoilent les ama, va s’hybrider au contact d’une disparition teintée de fantastique. « Nous étions considérées comme une sous-caste à la solde des yakuzas locaux. La police a conclu à une simple noyade. Affaire classée. » Takeshi va pourtant se montrer fasciné par cette affaire au point de repousser son retour à Tokyo et d’investiguer lui-même sur les lieux du drame… Mais nous vous ménageons cependant la conclusion de cette excursion sous-marine. Entretemps, le scénariste et dessinateur français aura eu le temps d’éventer ces histoires de provinciales parties étudier dans la capitale et finissant par épouser un fils de noble famille, ces descendants de samouraïs devenus grands armateurs ou encore les rumeurs dont on affublait volontiers certaines ama, par pure jalousie.

Car c’est tout cela qui forme l’étoffe de Dérives. Alexis Bacci prend certes un risque mesuré en immergeant le lecteur francophone dans les régions reculées du Japon, au contact de pêcheuses traditionnelles en voie de raréfaction. Mais il a le bon goût de rendre contagieuse la curiosité de son principal protagoniste, Takeshi allant de découverte en découverte au même rythme que ses lecteurs. Le tout apparaît finalement original et passionnant – et ce malgré une séquence érotique, intervenant au début du récit, dont on peine à comprendre la réelle motivation.

Dérives, Alexis Bacci
Glénat, mars 2022, 232 pages

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4