Silence, de Masahiro Shinoda, la foi et la douleur

Le 19 juin 2019, Carlotta va nous permettre de voir enfin Silence, réalisé par Masahiro Shinoda en 1971 et resté inédit en France jusqu’à ce jour.

Sorti en 2018, le film Silence de Martin Scorsese a fait connaître le roman de Shūsaku Endō dont il était l’adaptation. Carlotta nous permet maintenant de découvrir la première adaptation du même roman, réalisée par le cinéaste japonais Masahiro Shinoda et qui, bien qu’il fut présenté au festival de Cannes en 1972, est resté inédite en France jusqu’à ce jour.
La première chose qui frappe ici, c’est la grande sobriété de la mise en scène. Le film est constitué en grande partie de plans fixes, entrecoupés de rares panoramiques sur les paysages. La musique n’intervient que très rarement. Les effets sont mesurés, ce qui ne les rend que plus efficaces : certaines scènes de la seconde partie du film sont très intenses émotionnellement parlant. Au sein de cette sobriété, le moindre geste est important, le plus infime détail est riche de signification. Ainsi, les plans sur la mer insistent sur le fait que le Japon est une île : la mer enferme les personnages qui ne peuvent s’échapper. De fait, il est souvent question d’enfermement ici : enfermement géographique (sur une île ou dans un cachot), enfermement dogmatique…

Silence est divisé en deux parties bien distinctes.
Dans la première partie, nous suivons les pères Rodrigues et Garrpe, deux jésuites envoyés au Japon pour retrouver un des leurs disparu il y a longtemps maintenant, père Fereira. Les deux prêtres seront accueillis par les communautés chrétiennes de l’île et obligés de se cacher pour échapper aux autorités de la province de Nagasaki. L’imagerie convoquée ici par Shinoda fait inévitablement penser aux premiers chrétiens victimes du pouvoir impérial romain. La façon de se dissimuler, la crainte que chaque nouvel arrivant ne soit un traître, la peur permanente des sbires du gouverneur, tout est savamment dosé pour donner un sentiment de danger constant.
Là commence aussi à se développer une image christique du père Rodrigues, image qu’il cultive lui-même. Rodrigues marchant d’un village à l’autre avec ses disciples, Rodrigues en martyr, Rodrigues et son Judas, la passion de Rodrigues, les parallèles sont légion. Et c’est le prêtre lui-même qui semble chercher cette comparaison, jugeant flatteur de souffrir pour la cause de son dieu.
Face à la position tranchée du gouverneur (qui demande aux chrétiens d’abjurer leur foi sous peine de mort), Rodrigues répond par un autre « jusqu’au-boutisme ». Il accepte la souffrance du martyre en prétextant même qu’elle ne peut que nous rapprocher du Christ.
L’originalité du film de Masahiro Shinoda par rapport à celui de Scorsese est d’insister sur le sort des chrétiens japonais pris en étau entre ces deux extrêmes. Dès le début du film, il est posé comme une certitude que l’on ne peut pas être à la fois Japonais et chrétien. La réalisation de Shinoda se plaît à nous montrer, avec un grand souci du réalisme et une attention portée aux moindres détails, la vie quotidienne de ce peuple de petits paysans et de simples pécheurs : nous sommes loin ici des grandes querelles théologiques. Ces Japonais veulent simplement vivre tranquilles et se retrouvent obligés, par des décisions supérieures absurdes, de choisir entre leur foi et leur vie. C’est sans doute là que le film de Shinoda prend toute sa force, dans ces scènes où la foule des personnages secondaires qui représentent le peuple nippon est torturée, mentalement et physiquement. De fait, il y a dans ce film plusieurs scènes de torture qui sont difficilement soutenables.

La seconde partie de Silence est donc constituée d’un affrontement direct entre le gouverneur de Nagasaki et le père Rodrigues, deux hommes aveuglés par cette conception du monde qu’ils cherchent à imposer. Au centre des débats se trouve la question (essentielle) de l’universalité des valeurs : le jésuite affirme que la vérité est unique et est donc vraie partout, là où le gouverneur pense que ce qui est bon en Occident ne l’est pas forcément au Japon. Avec intelligence, Shinoda pose le débat mais se garde bien d’apporter une réponse.
L’autre conflit se fait dans le for intérieur (au sens propre de l’expression) de Rodrigues, qui est amené à se poser la question de son attachement réel non pas à sa foi, mais à l’expression publique de celle-ci.

Derrière son apparente sobriété, Silence est un film très travaillé, parfaitement organisé (le scénario est co-écrit par le réalisateur et l’auteur du roman), chaque plan est réfléchi, l’emploi rare de la musique ne la rend que plus importante. L’esthétique du film n’est pas sans rappeler le théâtre traditionnel nippon, mais fait aussi inévitablement penser à Ozu. Un film beau et fort à découvrir enfin, 48 ans après sa sortie au Japon.

Silence : Bande annonce

Silence : fiche technique

Titre original : 沈黙Chinmoku
Réalisateur : Masahiro Shinoda
Scénario : Masahiro Shinoda, Shusaku Endo, d’après son roman
Interprètes : David Lampson (père Rodrigues), Mako Iwamatsu (Kichijiro), Don Kenny (père Garrpe).
Photographie : Kazuo Miyagawa
Musique : Toru Takemitsu
Producteurs : Kiyoshi Iwashita, Kinshirô Kuzui, Tadasuke Ômura
Société de production : Hyogensha-Mako International
Société de distribution : Toho Company
Distribution de la sortie en France (2019) : Carlotta
Durée : 129 minutes
Genre : drame
Date de sortie en France : 19 juin 2019

Japon- 1971

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