« La Vengeance d’un acteur » : le théâtre de la vie

Rimini Éditions et Arcades proposent La Vengeance d’un acteur en combo DVD/blu-ray et version remastérisée 4K. Le très prolifique Kon Ichikawa y rend hommage au comédien japonais Kazuo Hasegawa, dont c’est le 300ème film.

Jouer la comédie, c’est feindre et enfreindre, simuler et dissimuler. Kon Ichikawa, comme son personnage-phare, Yukinojo, en exploitent toutes les composantes : dans La Vengeance d’un acteur, tous deux façonnent touche par touche, avec apparat, leur propre réalité. Le cinéaste japonais use de panneaux noirs pour contrefaire la nuit et de toiles peintes pour forger l’horizon. Son principal protagoniste entend quant à lui mystifier le seigneur Dobé et ses proches acolytes, responsables de la ruine puis du suicide de ses parents. « Je leur ferai jouer la partie à ma façon », argue-t-il.

Yukinojo est un artisan du factice. Célèbre comédien onnagata, il se présente devant des spectateurs conquis travesti en femme, avec une voix doucereuse et des manières affectées. Derrière cette façade publique se cache en fait un écorché vif mû par une soif de vengeance obsédante, prêt aux pires manigances – malgré des scrupules passagers – pour faire payer à qui de droit la mort de ses parents. Kon Ichikawa offre à Kazuo Hasegawa, pour son 300ème film, un rôle multi-facette où la fragilité et les fêlures vont poindre régulièrement. L’acteur androgyne aux accoutrements sophistiqués se double en effet d’un Machiavel habile au sabre.

Il ne faut pas s’y tromper. Si Kon Ichikawa fut contraint par la compagnie Daiei à adapter un feuilleton littéraire des années 30, et bien que l’entreprise déboucha sur un énième échec commercial, le réalisateur japonais ne manque pas d’orner La Vengeance d’un acteur de plans superbes, de personnages hauts en couleur et de sous-propos piquants. La fantaisie, les couleurs, les cadrages tatillons, l’injection de la fiction dans la réalité, comme si les deux avaient partie liée et ne pouvaient désormais plus être dissociés, caractérisent le film autant que son hommage au kabuki ou ses évocations de la mort, du désir, du capitalisme – les spéculations sur le riz – ou de la corruption – le passé de magistrat du seigneur Dobé.

Kon Ichikawa a une réputation de yes man au Japon. Sa filmographie comprend pourtant quelques morceaux de choix dont La Vengeance d’un acteur constitue certainement l’une des pointes avancées. Film de faux-semblants et d’ambiances (les partitions de Yasushi Akutagawa, la brume, les jeux d’ombres et de lumières, les couleurs parfois criardes), représentation du fossé entre riches et pauvres, radiographie d’un « fil tendu prêt à craquer », étude sur la satisfaction issue d’une vengeance, le long métrage de Kon Ichikawa s’apparente à un spectacle total, visuel, sensoriel et réflexif, toujours à la lisière de la mise en abîme. « Ton extrême réserve me fait souffrir », dira ainsi Dame Namiji (Ayako Wakao) à Yukinojo. C’est en usant des artifices de la comédie que ce dernier accède au domicile du seigneur Dobé. C’est aussi par son truchement qu’il séduira, au premier regard, sa fille, maîtresse du shōgun – une position sociale enviée, mais qui la répugne.

Et si, finalement, c’étaient les personnages de Kon Ichikawa qui parlaient le mieux de La Vengeance d’un acteur ? Ils nous rappellent, au détour d’une conversation à double sens, que « les mots ne peuvent expliquer les mystères d’un art ». Cela se prête plutôt bien au cas présent.

TECHNIQUE & BONUS

Sur le plan technique, cette édition apparaît comme une belle réussite : elle présente une image stable dépourvue de scories et des bandes sonores satisfaisantes. La gestion des couleurs et du piqué sublime les images de Kon Ichikawa. Deux bonus figurent sur le blu-ray : une interview de Bastian Meiresonne, co-auteur du Dictionnaire du Cinéma asiatique et un document de Nagisa Ōshima revenant sur « un siècle de cinéma japonais ».

Le premier supplément est l’occasion d’un bref retour sur la carrière féconde de Kon Ichikawa, et plus spécifiquement, naturellement, sur La Vengeance d’un acteur, de sa genèse à sa mise en scène, tapissée de ce qui ressemble à des toiles de maîtres. Bastian Meiresonne rappelle que le cinéaste japonais s’est fait la main dans des studios d’animation, avant d’expérimenter de nombreux genres cinématographiques : mélodrame, comédie, horreur, etc. Il évoque des chefs-d’œuvre tels que La Harpe de Birmanie, mais aussi l’influence du shinpa et du kabuki sur le cinéma de Kon Ichikawa.

Le second bonus resitue le cinéma nippon à travers les époques et explique comment ce dernier est entré en résonance avec l’actualité sociale et politique du pays. Inspiré du kabuki, il s’en est ensuite éloigné pour s’attacher aux mélodrames et aux souffrances du peuple nippon. Viendront bientôt ses années d’or, puis sa Nouvelle vague, avant que les cinéastes nés pendant ou après la Seconde guerre mondiale ne le révolutionnent définitivement, évoquant notamment, dans la période récente, des thématiques telles que la famille ou l’incommunicabilité.

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Natura : Se perdre pour renaître

S'il est de coutume de penser que la beauté est intérieure, "Natura" nous invite à une tout autre mise en perspective : celle d'un environnement naturel à la fois hostile et sublime, qui finit par agir comme un miroir. Une traversée du massif vosgien qui tient à la fois du conte et de la survie, où une femme cherche, dans l'épaisseur de la forêt, quelque chose qui ressemble à une seconde naissance. Mickael Perret réussit à explorer ce décor dans ce qu'il a de plus brut et de plus étrange. Un premier film audacieux et ambitieux, porteur de grandes promesses.

Sirāt : l’odyssée des damnés

Prix du jury au Festival de Cannes 2025, Oliver Laxe prolonge son cinéma de l’épreuve et de la foi dans un road-trip halluciné au cœur du désert. Entre communauté de teufeurs, deuil intime et bascule métaphysique, "Sirāt" interroge l’errance contemporaine dans un monde vidé de repères. Une expérience sensorielle radicale, portée par les corps, la musique et un monde au bord de l’effondrement.

Once upon a time in Gaza : l’Espoir, le Vice et la Trahison

"Once Upon a Time in Gaza" des frères Nasser est une tragi-comédie saisissante mêlant fraternité contrariée, satire sociale et résistance artistique. Entre fable noire et cinéma engagé, le film dresse un portrait poignant et absurde de la vie à Gaza, où chaque geste devient un acte de survie sous un ciel d’oppression.