L’Etang du démon (1979) de Masahiro Shinoda : mythes et folklore nippons

Après avoir été présenté en sélection au Festival de Cannes 2021 dans la catégorie Cannes Classics, L’Étang du démon (Yashagaike), sorti initialement en 1979, bénéficie aujourd’hui d’une restauration en 4K proposée en DVD et Blu-ray par Carlotta dans une édition très soignée. Si elle s’adresse à un public averti, cette fable étrange, entre folklore et fantastique, témoigne de l’intérêt rarement démenti du Japon moderne pour ses traditions et sa mythologie peuplées de créatures pittoresques. Elle célèbre en outre une autre figure traditionnelle intrigante, issue quant à elle du kabuki : l’onnagata. 

Aujourd’hui âgé de 91 ans, Masahiro Shinoda fit partie de la fameuse Nouvelle Vague japonaise à l’orée des années 1960 (comme en témoigne son intérêt pour la jeunesse et l’agitation politique), même s’il faut bien constater que sa renommée fut rapidement éclipsée par celle d’Ōshima et Yoshida, ses deux collègues à la Shōchiku. Il faut dire que le cinéaste s’intéressa très tôt à des sujets fort variés et qu’il explora plusieurs styles. Il est aujourd’hui célébré surtout pour Silence (Chinmoku), présenté à Cannes en 1972, une adaptation d’un roman de Shūsaku Endō dont Martin Scorsese proposa une nouvelle version en 2016 (Silence).

L’Étang du démon (Yashagaike), sorti en salles en 1979, est le fruit à la fois d’un contexte et d’un attrait personnel. Le contexte, c’est celui du Japon des années 60, une période de modernisation économique fulgurante et de bouleversements socio-politiques, auxquels répond l’inclination de certains artistes, y compris parmi les plus avant-gardistes (rappelons que, comme son nom l’indique, la Nouvelle Vague japonaise fut aux premières loges des bouleversements susmentionnés), d’explorer le passé, la terre et le patrimoine immatériel nippon. C’est ainsi à la fin de la décennie 60 que sort la trilogie des Yōkai Monsters basée sur la créature surnaturelle du même nom, esprit malfaisant tiré du folklore japonais. Quelques années plus tôt, deux maîtres du cinéma japonais exploraient déjà le même univers folklorique : Masaki Kobayashi avec Kwaïdan (1964) et Kaneto Shindō avec Onibaba (1964). C’est dans cet esprit qu’il faut interpréter L’Étang du démon, même si, sorti à la fin de la décennie suivante, le film apparaît presque comme anachronique. L’intérêt pour ces fables surnaturelles ressurgira bien des années plus tard grâce au cinéma d’animation, et notamment le célèbre Princesse Mononoké (1997) de Hayao Miyazaki. L’attrait personnel de Shinoda, on le retrouve quant à lui dans l’intérêt pour le théâtre traditionnel japonais, que le cinéaste avait déjà exploré dix ans plus tôt dans Double suicide à Amijima. Il se manifeste ici à travers l’inclusion d’un type de personnage célèbre dans le théâtre kabuki : l’onnagata, terme qui désigne un personnage féminin interprété par un comédien masculin.

Le film est d’ailleurs l’adaptation d’une pièce de kabuki de Kyōka Izumi, célèbre auteur japonais (dont Mizoguchi adapta deux œuvres dans les années 1930, notamment) qui se spécialisa dans le genre fantastique. La particularité du film est d’introduire les éléments traditionnels et folkloriques dans un espace-temps moderne, puisque le récit se déroule en 1913 dans la province d’Echizen. Le professeur d’université Yamasawa explore la région et s’arrête dans un village à proximité d’un plan d’eau surnommé « l’Étang du Démon ». Les habitants du village accablé par la sècheresse y respectent scrupuleusement une tradition antique : si la cloche ne sonne pas quotidiennement, le dragon retenu au fond de l’étang serait libéré et provoquerait un déluge mortel. Cette tâche est confiée au couple formé de Yuri, une étrange jeune femme, et d’Akira, qui s’avère être l’ami dont Yamasawa n’a plus de nouvelles depuis trois ans. L’intrusion du nouveau venu dans ce fragile équilibre des superstitions locales va entraîner des conséquences imprévisibles…

Pour le spectateur occidental peu versé dans les mythes et légendes japonais, l’œuvre de Shinoda marque surtout par sa première heure, dans laquelle on assiste à la lente mise en place de l’intrigue. L’arrivée du professeur Yamasawa (Tsutomu Yamazaki) dans ce village reculé de culs-terreux un peu fêlés que n’aurait pas renié Imamura, précède son incursion dans un univers forestier brumeux où l’étrangeté s’invite immédiatement. L’apparition de Yuri est une des séquences visuellement les plus réussies d’un film qui n’en manque pas. La gardienne des esprits, mi-femme mi-créature surnaturelle, possède une aura d’étrangeté et d’ambiguïté qui lui vaut d’être qualifiée de sorcière par les villageois. Elle est interprétée par un des plus célèbres onnagatas japonais, Bandō Tamasaburō. Figure théâtrale traditionnelle, l’onnagata occupe dans L’Étang du démon une fonction particulièrement subtile, traduisant parfaitement le respect et la fascination qu’il suscite dans la culture japonaise. Interprétée avec une grâce et une délicatesse inouïes par Bandō, Yuki est la femme à la fois désirée et crainte, son caractère androgyne se reflétant dans la double appartenance du personnage au monde réel et au monde parallèle.

C’est l’irruption de ce dernier qui laissera les plus sceptiques sur le carreau. Tant que le film baigne dans une atmosphère trouble, parfaitement appuyée par une bande-son électronique très originale d’Isao Tomita, et dans le décor familier du conte (la forêt), il diffuse un charme indéniable. Le basculement (temporaire) vers le fantastique, impliquant le déplacement du décor dans l’univers souterrain ainsi que la découverte de personnages mi-homme mi-animal (crabe, carpe et poisson-chat), fait traverser à l’œuvre une frontière de la littéralité qu’on peut regretter, à moins d’être un aficionado de folklore japonais, bien sûr. Heureusement, L’Étang du démon a plus d’un tour dans son sac, et des effets spéciaux très réussis pour l’époque donnent à la conclusion cataclysmique de l’œuvre un caractère fort impressionnant. L’accomplissement de la malédiction achève de faire de L’Étang du démon un film curieux et déroutant, totalement inscrit dans la tradition folklorique japonaise tout en mettant la technologie moderne à son service et en l’agrémentant d’un emprunt intéressant au kabuki, qui en relève encore l’étrangeté.

Synopsis : Province d’Echizen, été 1913. En route vers Kyoto, le professeur Yamasawa traverse un village frappé par la sécheresse, perdu au milieu des montagnes. À proximité se trouve l’Etang du Démon, objet de superstitions de la part des habitants. En effet, si la cloche du village ne sonne pas quotidiennement, le dragon retenu au fond de l’eau serait libéré et provoquerait un déluge mortel. L’arrivée de Yamasawa chez Akira et Yuri, le couple chargé de faire respecter cette tradition immuable, va bientôt mettre en péril cet équilibre… 

SUPPLEMENTS

Outre une bande-annonce réactualisée, Carlotta nous propose trois suppléments vidéo tout à fait recommandables. On commence par un court message audio enregistré par le sensei lui-même en juin 2021, à l’occasion de la restauration du film et de sa présentation à Cannes Classics. « Bloqué chez lui pour cause de COVID », selon ses termes, le nonagénaire Shinoda s’avoue ému et nerveux comme un jeune réalisateur à la veille de l’avant-première de son dernier film. Il résume l’événement d’une jolie formule (« 42 après, la princesse démon sort d’un long sommeil pour revivre et attirer un nouveau public grâce à sa beauté »), avant de rendre hommage au talent de Bandō Tamasaburō (« le plus grand onnagata, dont la tradition remonte à 400 ans ») et à celui de ses équipes techniques. Un commentaire court mais rempli de sagesse et d’humilité, à l’image du film.

L’éditeur propose ensuite un entretien d’une vingtaine de minutes avec Stéphane du Mesnildot, critique aux Cahiers du Cinéma. Ce spécialiste du cinéma nippon – en particulier du cinéma fantastique – retrace d’abord le parcours de Masahiro Shinoda, de ses débuts « légers » à l’esthétisme plus prégnant des années 70, pour aboutir à cette « mystique paysanne » imprégnant le film qui nous concerne. L’auteur décrit en détails le retour de la culture japonaise de l’époque au monde paysan et au folklore, une redécouverte qui doit beaucoup aux travaux de l’ethnologue Kunio Yanagita, qui explora les villages de son pays pour recueillir les contes locaux, au folkloriste d’origine irlandaise Lafcadio Hearn, mais aussi au mangaka Shigeru Mizuki, un des fondateurs du manga d’horreur auquel on doit notamment la popularisation de la figure du yōkai (cf. supra). Le spécialiste rappelle également que L’Etang du démon, un des derniers grands films de studio japonais, apporte quelques changements au roman d’Izumi, notamment l’introduction du personnage du professeur d’université, qui permet de moderniser le récit. Enfin, impossible de faire l’impasse sur le talent de Bandō Tamasaburō, « trésor vivant de la culture japonaise ». L’occasion également de rappeler les origines historiques de l’onnagata, qui permit de faire de la femme une figure rituelle, détachée des comédiens qui l’incarnent. On le retrouve dans un autre grand film japonais sorti une quinzaine d’années plus tôt, La Vengeance d’un acteur (Kon Ichikawa, 1963).

Enfin, l’essayiste Fabien Mauro livre, en voix off calée sur des extraits bien choisis et décomposés sur le plan technique d’une manière fort didactique (arrêts sur image, isolation d’éléments, photos de tournage…), une analyse des effets spéciaux du film. On les doit au concepteur Nobuo Yajima, dont Mauro retrace le parcours professionnel. Un an avant la sortie de L’Étang du démon, Yajima produisit notamment, en seulement cinquante jours, les effets spéciaux des Evadés de l’espace de Kinji Fukasaku, film produit à la hâte au Japon pour devancer la sortie de Star Wars – qui d’ailleurs ne dépassera pas son succès au Pays du Soleil Levant !

Bref, Carlotta livre une édition Blu-ray/DVD de très grande qualité, parfaitement dans l’esprit de sa restauration de cette œuvre oubliée de Masahiro Shinoda et de sa présentation à Cannes Classics l’an dernier. Un travail de passionnés comme on les adore ! 

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • Introduction de Masahiro Shinoda (2 min)
  • « Un univers parallèle toujours présent » : entretien avec Stéphane du Mesnildot, essayiste, spécialiste du cinéma asiatique (20 min)
  • « Un déluge d’effets spéciaux » : analyse de Fabien Mauro, essayiste et auteur de Kaiju, envahisseurs & apocalypse (13 min)
  • Bande-annonce 2021

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

4.5

Festival

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