« Joker Infinite : La Chasse au clown » : la vengeance dans la peau

Par sa densité plus que par ses rebondissements, la série Joker Infinite démarre sur les chapeaux de roues. « La Chasse au clown » voit en effet le scénariste James Tynion IV et le dessinateur Guillem March enrôler Jim Gordon en tant que personnage principal et narrateur, lancé aux trousses d’un super-vilain qui ne cesse de l’obséder : le Joker, coupable de s’en être pris plusieurs fois à sa famille.

Dans une pleine page lourde de sens, l’ex-Commissaire Jim Gordon se recueille sur la tombe de son fils, tandis que le spectre du Joker surplombe la scène, le visage défiguré par un sourire carnassier. Si « La Chasse au clown » relègue Batman au second plan, il se nourrit en revanche amplement de la haine obsédante que voue Gordon au super-vilain le plus célèbre de Gotham City. Responsable de la paralysie de sa fille Barbara (qui bénéficie toutefois d’un implant vertébral miraculeux), mais aussi, plus indirectement, de la mort de Gordon Jr, le Joker hante les pensées de l’ancien Commissaire : James Tynion IV et Guillem March l’énoncent volontiers, en multipliant notamment les vignettes dédiées aux visions cauchemardesques de Gordon, ou en mettant en parallèle cet antagonisme avec l’histoire de Danny Ryan, un policier ayant mis fin à ses jours car irrémédiablement obsédé par une affaire non résolue.

La psyché de Jim Gordon s’impose aux lecteurs à travers des cartouches riches. Narrateur et protagoniste principal, l’ex-Commissaire est recruté par une organisation mystérieuse afin de liquider le Joker. L’énigmatique Cressida lui propose ainsi 25 millions de dollars et une carte de crédit professionnelle sans limite de dépenses pour rejoindre le Belize et traquer le clown. « Nous estimons que votre rapport personnel au Joker et votre expérience font de vous un meilleur choix qu’un tueur professionnel. » Ce marché a évidemment une résonance particulière au regard de l’histoire de Jim Gordon. Quel arrangement va-t-il prendre avec sa conscience et l’éthique qui a toujours guidé ses actions ? Celui qui a sacrifié son couple et sa famille en raison de ses scrupules policiers va-t-il céder à la vengeance la plus primaire qui soit ? L’affaire est en suspens, tout comme la responsabilité du Joker dans un attentat meurtrier au gaz perpétré à Arkham, mais Gordon sollicite néanmoins l’aide matérielle de Batman pour mener à bien sa mission et retrouver la trace du Joker.

Le scénariste James Tynion IV invite ses lecteurs à envisager « La Chasse au clown » comme un roman noir horrifique. Par sa densité, ses teintes sépulcrales et son exploration psychologique de James Gordon, ce premier épisode de Joker Infinite n’en usurpe en tout cas pas le titre. L’ancien Commissaire évolue dans un Gotham redéfini : le Joker a pris le contrôle de Wayne Industries, les moyens de Batman sont réduits à leur étiage, Bane a trouvé la mort dans le massacre d’Arkham (d’ailleurs, une partie de Gotham lui rend hommage !) et le maire Nakano voit d’un mauvais œil les héros encapés. Dans sa mission, Jim Gordon doit lui-même composer avec les cabales sanguinaires organisées au Texas ou à Santa Prisca, où le Joker n’apparaît pas en odeur de sainteté. Tout le monde converge en réalité vers le Belize et cherche à annihiler le clown – qui, de son côté, se défend d’avoir commis l’attentat d’Arkham et explique faire l’objet d’une traque obstinée en raison de la peur qu’il inspire à ses ennemis. Ce dernier point est intéressant, car il n’en a pourtant pas toujours été ainsi, comme le rappelle Gordon : « Quand tout a commencé, je ne l’ai pas pris suffisamment au sérieux. Comme nous tous. Je le considérais comme un importun qui me distrayait du travail important que je me menais avec Batman et Harvey Dent. Nous étions plongés jusqu’au cou dans la corruption et le crime organisé, et voilà que débarquait ce m’as-tu-vu psychotique et fardé. »

Aussi sombre que graphiquement somptueux, « La Chasse au clown » imprime un faux rythme : si l’action progresse lentement, les bonds temporels et les introspections de Jim Gordon nous en apprennent toujours plus sur l’histoire de Gotham et sur les antécédents existant entre l’ancien Commissaire et le Joker. Un exemple : cette fameuse nuit, vue en flashback, où au lieu de rejoindre Harvey Dent pour mettre fin aux agissements de Falcone, Gordon préfère veiller sur le Joker, transféré dans une cellule de l’asile d’Arkham, où la sécurité lui apparaît bien trop lâche. Résultat : plusieurs victimes du côté policier et les récriminations courroucées du Procureur. Mais Gordon a une sensibilité fine par rapport à son métier. « Si on passe assez de temps à faire ce travail, on devient capable de capter les confidences d’une scène de crime, de sentir dans ses tripes quel genre de personne laisse ces messages. » Ces indicibles pressentiments l’ont conduit à passer la nuit devant la cellule d’un clown dont il a tôt deviné l’extrême dangerosité. Des années plus tard, qui lui donnerait tort ?

Tandis que le Joker se prélasse au soleil dans une villa luxueuse, Jim Gordon ne cesse de se mettre à nu. Se décrivant lui-même comme « un vieil imbécile qui avait passé sa vie à s’éloigner de ceux qu’il aimait », il note : « J’ai vu ma famille se faire broyer par ces règles, tandis que des monstres prospéraient en les piétinant. » Ces règles ne sont-elles pas précisément celles censées l’empêcher de commettre l’irréparable à l’endroit du Joker ? Ces interrogations sur le sort qu’il doit réserver au clown sous-tendent tout l’album et mettent en discussion l’aura virginale de l’ancien chef de la police. Ce premier tome de Joker Infinite vient en tout cas prolonger de la meilleure des manières le récit de Batman : Année Un, lui aussi largement centré autour de James Gordon, qui débarquait alors de Chicago avec sa femme Barbara, après avoir été muté (événement aussi évoqué dans le présent album). L’intrigue initiée annonce un sus des affrontements choraux, avec une ronde de personnages – des pétroliers texans, une émule de Bane, etc. – cherchant désespérément à éradiquer le clown. Il donne enfin le ton sur la manière dont Gordon évalue sa vie. Et se juge lui-même. Ainsi, alors qu’il loge à Paris dans un hôtel qu’il estime trop luxueux pour lui, il songe : « Dans cette chambre, j’ai l’impression de salir tout ce que je touche. Je n’ose même pas poser mon pardessus sur la chaise. » Il faut ainsi reconnaître à James Tynion IV le mérite de pousser la caractérisation de son héros bien au-delà des standards du genre…

Joker Infinite : La Chasse au clown, James Tynion IV et Guillem March
Urban Comics, février 2022, 160 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Garde » : ce que soigner veut dire

À travers un trait simple et des mots d’une précision désarmante, "La Garde" racontent un système de santé en tension permanente. Entre conquêtes passées et fragilités présentes, c’est toute une vision du soin qui se dévoile.

« Jusqu’à la nuit tombée » : les strates du deuil

Dans les plis du temps, entre deux fractures intimes, "Jusqu’à la nuit tombée" explore les états d'âme d’un homme qui cherche à comprendre et à réparer, quitte à s’égarer.

« Les Voyageurs de la Porte dorée » : quand la mémoire se raconte à hauteur d’adolescence

Dans "Les Voyageurs de la Porte Dorée", paru aux éditions Delcourt, Flore Talamon et Bruno Loth inventent un dispositif narratif aussi simple qu’efficace : faire parler les objets pour redonner chair à l’histoire des migrations. Une traversée sensible, entre transmission et introspection, où le passé s’invite dans le présent avec une étonnante justesse.