Attaché de presse littéraire, interview (I) : Antoine Bertrand

Le Mag du Ciné a décidé de se pencher sur un métier peu connu du grand public : l’attaché de presse, et plus spécifiquement celui dont l’activité est directement liée au monde de l’édition.

Nous avons décidé de soumettre plusieurs professionnels, venus d’horizons divers, dotés de statuts différents, à un même questionnaire. L’objectif ? Effeuiller le métier en laissant à ceux qui l’exercent au quotidien le soin de verbaliser leurs ressentis et leurs expériences.

C’est Antoine Bertrand, attaché de presse indépendant travaillant pour des éditeurs tels que Lux, La Fabrique ou Anamosa, qui inaugure cette série d’interviews.

Pourriez-vous décrire brièvement votre activité d’attaché de presse littéraire ?

En effet, la signification d’attaché de presse est assez large, et celle d’attaché de presse littéraire assez spécifique en conséquence. Comme attaché de presse, on peut très bien promouvoir une marque de chaussure, une personnalité politique, un restaurant, ou donc un livre. Récemment, LinkedIn m’a même informé que la Préfecture de Police de Paris cherchait un attaché de presse… Bref, promouvoir un livre peut couvrir encore des procédés différents selon que l’on promeut un livre d’une star de la télé, un essai d’universitaire ou un roman. Je défends essentiellement des essais depuis plusieurs années, après avoir été attaché de presse généraliste. Travailleur indépendant, j’ai pris goût, avec beaucoup d’intérêt, à la promotion d’essais : généralement des essais
« critiques », engagés ou pas, mais qui en tout cas questionnent le monde ou les sociétés dans lesquelles nous évoluons. Il s’agit d’essais d’histoire, de philosophie, de réflexion sur l’écologie, sur le genre, etc. Plus personnellement, j’ai besoin que mon travail intègre ma manière de vivre et de penser, la politique m’intéresse beaucoup, la conscience citoyenne est pour moi primordiale, et la promotion de ces ouvrages, non seulement enrichit ma pensée mais canalise aussi ma colère, il faut bien le dire. Je défends aussi quelques romans mais assez peu, je marche plutôt aux coups de cœur de ce côté-là. Je prends comme exemple les brillants romans de Laurine Roux, que je promeus pour les éditions du Sonneur. La différence entre la promotion d’un roman et celle d’un essai est à mon sens la suivante : un essai peut intéresser un(e) journaliste plusieurs mois après sa parution, pour un dossier sur un sujet semblable ou pour réagir à une actualité. Un roman a une espérance de vie dans la presse plus réduite, d’environ trois mois. Je dirais donc qu’il y a du travail sur le long terme pour un essai (même s’il est toujours important d’avoir de la presse au moment de la parution et dans les semaines qui suivent sa parution, tant que le livre en question est bien placé en librairie, les articles pouvant influencer le choix du lecteur), et plus urgent pour le roman. J’ai aussi le sentiment d’échanger de manière plus constructive avec des journalistes qui traitent les essais, avec davantage de dialogue et d’ouverture au monde. Le milieu strictement littéraire est à mon sens beaucoup trop refermé sur lui- même. Ainsi, à côté des éditions du Sonneur, je travaille pour des maisons d’édition de science humaine ou de philosophie telles qu’Anamosa, Apogée, les Éditions du Détour, les Éditions du Commun, La Fabrique, Ici-bas, Le Passager clandestin, Lux éditeur ou encore Le Pommier. J’ai différents contrats avec chacune de ces maisons ; certaines me confient tous leurs titres, d’autres un titre, ou deux ou trois titres par semestre.

Après vous avoir expliqué ma situation, je dirais que le travail d’attaché de presse littéraire consiste à rendre visible un livre dans la presse écrite, sur Internet, à la radio et à la télé, afin de donner envie aux potentiels lecteurs de l’acheter et de le lire. Le travail se fait donc surtout en amont, avec l’établissement d’une liste de journalistes ciblés, susceptibles d’accrocher avec le livre concerné et d’en faire écho dans la presse. C’est avant la parution que les échanges avec la maison d’édition et l’auteur sont fondamentaux pour avancer ensemble dans la même direction. Ensuite, il s’agit de suivre la vie médiatique du livre, de répondre aux sollicitations reçues pour l’auteur, de relancer les journalistes et de confirmer leur intérêt. Un travail de promotion parfaitement réussi, c’est quand le livre vole de ses propres ailes, nous échappe, et que les retombées presse vont plus vite qu’on ne l’aurait imaginé. Ça n’arrive pas tous les jours, mais ça m’arrive parfois. Pour résumer, je dirais que tout est une affaire de kairos : savoir donner la bonne information à la bonne personne au bon moment.

Quels sont vos rapports avec les auteurs ?

Comme je l’ai dit, l’échange avec les auteurs est fondamental avant la parution du livre. C’est là que nous décidons ensemble de la direction de la promotion : va-t-on viser de la presse grand public en priorité ? Ou une presse plus militante pour fonder un socle ? Envisage-t-on de publier des bonnes feuilles (extraits du livre) dans un hebdomadaire ou un quotidien ou un mensuel avant parution ? Nous échangeons sur ces points, puis j’établis la liste des journalistes. L’auteur peut, s’il le souhaite, me faire part de ses contacts privilégiés dans la presse ou m’adresser des suggestions. Je suis toujours preneur même si, au final, c’est l’éditrice, ou l’éditeur, et moi qui décidons à qui nous envoyons le livre, ou qui nous contactons.

Travailleur indépendant, je n’ai pas toujours le temps, une fois le livre paru, d’accompagner les auteurs aux émissions, je le fais parfois, j’aime bien cela, surtout à la radio (je travaille essentiellement avec Radio France), qui est un univers que j’aime énormément. Cela est entendu par les éditrices, les éditeurs et les auteurs. Ça ne pose jamais de problème avec les personnes avec lesquelles je travaille. Un jour, il y a longtemps, un auteur arrivant dans un festival pensait qu’un attaché de presse était un porteur de valise : il a été très déçu. Ici je précise qu’il y a une vieille tradition dans le monde littéraire qui veut que l’attaché de presse soit à la fois le confident, l’accompagnateur, le réceptacle des états d’âmes des auteurs. Je refuse cela, c’est du livre dont je m’occupe et c’est à la maison d’édition qui m’engage que j’ai des comptes à rendre. Par exemple, je ne travaillerai jamais pour un auteur sans l’intermédiaire d’une maison d’édition. Après, tous les auteurs ne demandent pas cette présence un peu pathétique, c’est très rare de rencontrer un tel individu parmi les auteurs des maisons pour lesquelles je travaille. J’ai une théorie qui vaut ce qu’elle vaut : les auteurs ressemblent à leurs éditeurs. Ce qui n’est pas invraisemblable quand il s’agit bien souvent de réseaux qui amènent à des rencontres qui ont du sens. Et comme je ne travaille que pour des éditrices ou des éditeurs que j’apprécie, je me trouve très rarement dans une impasse relationnelle avec un auteur. Ceci dit, bien sûr, j’échange volontiers avec les auteurs, je les tiens informés de l’avancée de mon travail, je réponds à leurs questions éventuelles sur la promotion, certains, certaines, sont même devenu.e.s des camarades, voire des copain.ine.s. Je pense par exemple à une autrice des éditions Anamosa avec laquelle j’adore passer trente minutes au téléphone à parler politique ou avec laquelle je me suis déjà rendu à une manif. C’est précieux.

Comment défendre un ouvrage en 2021, sur un marché devenu pléthorique ?

Quand je défends un livre, j’essaie de ne pas trop me soucier du contexte. Je pars du principe que la promotion aura des résultats si tout le monde travaille bien. Alors peu m’importe le nombre d’ouvrages publiés parallèlement. Ce qu’on défend, c’est toujours la singularité d’un livre. Même si les places sont assez chères, il faut travailler comme si tout était possible, sinon je ne vois pas comment ça peut fonctionner. Ensuite, on peut diversifier les approches. En effet, il y a plein de médias en ligne, de grande qualité, qui ont plus de possibilités, davantage de place pour multiplier les recensions, avec lesquels je travaille volontiers.

L’avènement relativement récent des webzines, des blogs littéraires, voire des chaînes YouTube spécialisées, a-t-il modifié votre manière de travailler ?

Pour préciser ma dernière réponse ici, cet avènement m’offre une diversité intéressante, élargit mon cercle, me permet d’obtenir plus d’échos à un livre. Mais je continue à côté le même travail qu’avant auprès de la presse plus classique, mais de grande qualité, comme Le Monde, Libé, Politis, Télérama… Il y a de très bonnes choses qui se font sur Internet, et je n’établis pas de hiérarchie dans tout cela, si ce n’est que je m’assure que le livre sera traité de manière intelligente et que sa visibilité sera assez grande. Auprès de ces nouveaux médias en ligne, je crois travailler comme je travaille par ailleurs, je propose, je réponds, je mets en relation si besoin.

Comment se porte l’économie du livre ces dernières années ?

Depuis que j’ai commencé mon métier, en 2003, j’entends que c’est la crise, que c’est très difficile. Je ne nie pas que l’économie du livre est fragile, et particulière, mais je m’y suis habitué. Je crois que l’intérêt pour la lecture s’est accru avec la pandémie et que les questions que nous nous posons tous, ou presque, sur le monde qui nous entoure, ont renforcé l’intérêt des citoyens pour les essais. C’est une bonne chose au moins dans tout ce bazar. Enfin, je répète ici que je m’occupe relativement peu du contexte quand je défends un livre, ou je m’en arrange, chaque situation que j’ai connue (à part le premier confinement) recelait des possibilités.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur vos activités ?

Ce qui a d’abord été très surprenant, dans le moment de sidération que nous avons tous vécu lors de ce premier confinement en 2020, c’est que les éditrices et les éditeurs avec lesquels je travaille m’ont demandé d’arrêter mes missions, non pas pour des raisons économiques, car ils ont tous été fidèles et honnêtes, mais parce que, comme les librairies étaient fermées, il était préférable d’obtenir de la presse plus tard, à leur réouverture, quand les livres seraient disponibles à la vente dans ces librairies. Mon travail me demande d’être réactif, présent, de travailler parfois dans l’urgence (pour répondre aux sollicitations envoyées aux auteurs, pour envoyer un visuel de couverture à un journal, etc), et soudain, tout s’arrêtait. Il y avait un côté vertigineux. Puis, dès que les librairies ont ouvert de nouveau, tout le monde était au taquet pour rattraper le temps perdu. J’ai donc parcouru des montagnes russes. Le plus pénible a été le report d’un certain nombre de titres et la surcharge de travail, en conséquence, quelques mois ou un an plus tard. Maintenant, de mon côté, l’harmonie est revenue.

Est-il toujours aisé de travailler en bonne intelligence avec les journalistes ?

Ahah. Je dirais : ça dépend avec lesquels. En grande majorité, oui. Il y a beaucoup de journalistes très professionnels, excellents lecteurs, critiques, précis. Ce qui est compliqué, c’est que certains journalistes, qui peuvent être bons, ça n’a pas de rapport, ne répondent jamais. C’est compliqué de savoir où en est un livre dans une rédaction dès lors qu’on n’obtient pas de réponse.

D’autant que je suis censé donné des réponses aux maisons d’édition qui m’engagent (c’est important pour elles d’avoir une vision au moins hebdomadaire de l’avancée en presse afin de prévenir les représentants qui eux-mêmes préviendront les libraires qu’une demande importante du livre peut arriver après la publication d’un article ou la diffusion d’une émission à telle date). Il y a parfois du mépris aussi, assez rare, mais il y en a : des journalistes qui ne parlent pas aux attachés de presse. Je n’ai pas grand-chose à dire sur eux, je pense simplement que c’est dommage et que certains livres passent à la trappe à cause de leur attitude. Enfin, il y a des journalistes qui sont devenus des copains, certains des amis que je fréquente régulièrement et avec lesquels on ne parle pas simplement de travail. Mais ce n’est pas parce qu’on est amis qu’ils sélectionneront davantage les livres dont je m’occupe, ils les sélectionnent quand ces ouvrages les intéressent. Après, cela peut être régulier s’il s’agit d’affinités électives. Ma responsabilité, comme attaché de presse, reste la même : leur donner la bonne information au bon moment.

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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