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Sentinelle sud : cent familles

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Le conflit ici, parce qu’on revient de là-bas. Se perdre dans la vie civile, après s’être trouvé sous les drapeaux. Avec Sentinelle sud, Mathieu Gérault filme le retour de guerre en convoquant polar et drame social. Une jonction de genres réussie malgré quelques facilités.

Le « retour de guerre » est un véritable genre du cinéma français qui, de façon curieuse, met souvent l’illusion au cœur de ses intrigues. Le Retour de Martin Guerre, Un héros très discret et Dheepan (tous deux d’Audiard), Le Retour du héros… autant de titres pour autant de récits porteurs d’affabulations. Comme si une partie de la production hexagonale, pourtant consciente de l’histoire guerrière du pays, ne pouvait se résoudre à accepter l’extraordinaire de l’épreuve du feu, à le penser autrement que par la duperie. Ironiquement, même quand le vétéran dit la vérité, tel le Colonel Chabert de multiples fois joué sur grand écran, le personnage est écrasé par le poids de la vie civile et finit par se déclarer usurpateur. Le premier film de Mathieu Gérault, Sentinelle sud, adopte cette récurrence du mensonge en contraignant le soldat Christian Lafayette, revenu d’Afghanistan, à élucider les faux-semblants d’une ultime mission qui a mal tourné. Une quête douloureuse puisqu’elle implique deux autres rescapés, Mounir et Henri, frères d’armes blessés l’un au corps et l’autre à l’esprit, et confronte Christian au « père », le commandant de son ancienne unité.

D’ici et là-bas

Sentinelle sud rend compte du caractère désabusé des survivants et met en scène leur solitude après des mois en commun dans les reliefs afghans. Plusieurs séquences d’intérieur forgent leur enfermement (dont la première en boîte de nuit), ce qui confère toute sa valeur au cerf-volant déployé dans le ciel par Christian pour trouver une respiration. Le jouet aux couleurs afghanes pointe aussi son envie de repartir au combat, un désir contrarié dont le film profite pour importer le conflit en France. Donnée incontournable du front, le trafic de pavot s’immisce ainsi dans la nouvelle vie des soldats démobilisés pour les mener dans les griffes du banditisme. Cette situation entraîne un braquage qui singe la geste guerrière, entre fusil M-16 et sable filant entre les doigts de Christian comme dans les lointaines montagnes. Autre reviviscence du personnage, dont l’intérêt doit beaucoup à l’interprétation habitée de Niels Schneider, un enregistrement sonore le replonge impuissant et meurtri au cœur de la mission fiasco qui a ravagé son unité.

Mathieu Gérault exploite également la masculinité de l’armée pour l’opposer en creux avec le monde plus féminin du civil. La première scène de Sentinelle sud dévoile la frustration sexuelle de Christian face à une danseuse de boîte de nuit, la deuxième place le soldat entre une policière et une juge pour rendre des comptes sur la bagarre qui a ponctué la soirée, il est plus tard réprimandé par sa collègue du supermarché. Il ne manque alors plus à cette dialectique des sexes qu’à connaître sa synthèse malicieuse quand Christian et Mounir, ivres morts, expurgent leur mal-être habillés en femmes. Si le procédé du cinéaste est pour le moins binaire, il introduit la difficulté de Christian à mener sa relation avec Lucie, l’ergothérapeute qui s’occupe d’Henri, faute d’avoir fréquenté des femmes durant son temps militaire.

Familles (de cinéma)

Avec ces qualités, il est d’autant plus regrettable que Sentinelle sud invoque des imaginaires cinéphiles sans les travailler suffisamment. Par exemple Christian interrompt sa récolte de bijoux dans une scène de braquage, relative à la partie « polar » du long-métrage, car il entend une employée pleurer. Il se poste devant elle et lui hurle de s’arrêter, ne respectant plus le minutage du vol. Or, à aucun moment la subjectivité de la malheureuse n’aura été développée, le spectateur la découvre soudain en train de craquer psychologiquement, comme tant de personnages similaires dans d’innombrables braquages de cinéma avant elle. Elle n’incarne que la figure imposée d’un genre, à l’image de Lucie, l’horizon amoureux de Christian dans la veine plus « sociale » du film. L’ergothérapeute n’a pas une scène sans le soldat, son point de vue demeure dès lors limité et Mathieu Gerault fait même l’économie de lui révéler les agissements criminels de Christian. Il s’ajoute que la caractérisation des personnages de Sentinelle sud doit beaucoup à d’autres films, en l’occurrence américains. Dans une relation filiale avec son supérieur, Christian est un militaire taiseux, inadapté hors de son milieu et critique de la vie civile, rappelant John Rambo. Son camarade Mounir a perdu sa mobilité et sa virilité tel le Ron Kovic de Né un 4 juillet, en plus d’être rejeté à son retour en France pour ses faits d’armes. De son côté Henri, pourtant affable, finit par se retourner contre le commandant qui a causé sa folie, comme « Grosse Baleine » dans Full Metal JacketEt enfin ce commandant, le « père », mène sa propre guerre en ignorant sa hiérarchie à l’instar du Kurtz d’Apocalypse Now.

Le film sait néanmoins tirer parti de ses tutelles cinématographiques. Les registres de la guerre, du polar et du drame social offrent chacun à Christian, ancien enfant de la DDASS, l’hypothèse d’un foyer (l’armée, la mafia, l’amour de Lucie). Le parcours du personnage en vient ainsi à mettre en abyme celui du long-métrage au sein des genres qu’il convoque. Serein et baigné d’une lumière qui transperce les nuages, le choix final de Christian, et donc du film, n’en a que plus d’impact. Comme une identité finalement trouvée.

Sentinelle sud – Bande-annonce

Sentinelle sud – Fiche technique

Réalisation : Mathieu Gérault
Scénario : Mathieu Gérault avec la collaboration de Noé Debré et Nicolas Silhol
Interprétation : Niels Schneider, Sofian Khammes, India Hair, Denis Lavant
Photographie : Laurent Brunet
Musique : Evgueni Galperine, Sacha Galperine
Production : David Coujard
Durée : 1h36
Genres : retour de guerre, polar, drame
Pays : France
Date de sortie : 27 avril 2022

Severance : l’envers du miroir

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Disponible sur Apple TV+ depuis le 18 février, Severance est une série basée sur un concept technologique qui pirate l’humanité, l’hameçonnant avec un service pour mieux la dominer. Une trame héritière de Black Mirror, mais dont l’histoire unique préférée au format d’anthologie cultive la singularité.

Qui n’y a jamais pensé ? Se dissocier de soi-même. Grâce à la technologie, partitionner son esprit afin que le travail n’empiète plus sur la vie personnelle et vice-versa. Après tout, la nature a prévu un mécanisme de dissociation en cas de traumatisme, alors pourquoi y recourir de façon volontaire et scientifique ne serait pas profitable à l’humanité ? La série de Dan Erickson, Severance, convoque ce fantasme technophile (ou technophobe, selon la sensibilité de chacun) avec ses personnages partagés entre un « inter », qui travaille dans une corporation nommée Lumon Industries, et un « exter », qui reprend la main une fois sorti de l’ascenseur de la société.

Severance (littéralement dissociation) introduit le spectateur dans son univers déroutant à travers les yeux d’une nouvelle employée, Helly. La jeune femme se réveille dans une salle de réunion sans souvenir de sa vie extérieure. Si la personnalité de son exter est préservée, ainsi que sa culture générale, Helly à l’intérieur de Lumon est une étrangère à elle-même. Elle ignore jusqu’au pourquoi de son engagement au « raffinement des macrodonnées », parmi trois collègues vissés devant leur écran d’ordinateur, dont le chef de service Mark. Le quatuor, au début improbable, se soude au fil des neuf épisodes de la première saison pour se rebeller contre Lumon et questionner la dissociation.

Un univers atomisé et orwellien

Figure de proue de Severance, la dissociation charrie au-delà d’elle-même une atomisation des différentes strates des relations humaines. À un niveau global, elle fractionne la ville entre les anti-dissociations et les salariés de Lumon. Dans l’entreprise, la direction organise savamment une défiance entre les départements pour en tenir les équipes séparées. De façon interindividuelle, l’arrivée d’Helly dans le service, filmée de son point de vue puis de celui de Mark, montre comment les positions respectives des personnages les mettent en conflit sans qu’ils le veuillent. Individuellement, la dissociation engendre aussi une concurrence entre les deux consciences de l’individu. Par exemple Helly (l’employée) transmet plusieurs demandes à son exter pour qu’elle démissionne, toutes refusées, ce qui provoque un bras de fer entre les deux versions de la jeune femme. Enfin, Severance va jusqu’à confronter un inter avec lui-même dans la « salle de coupure » de Lumon, où un un travailleur jugé fautif doit lire un texte d’excuses soumis à un détecteur de mensonges. Toute fausse contrition de l’intéressé est alors identifiée. Quand il est intimement sûr de son bon droit, l’exercice peut durer des heures jusqu’à ce que, épuisé, il en vienne vraiment à estimer avoir mal agi et raccorde ses pensées avec son discours.

Si cette atomisation à plusieurs niveaux sert les intérêts privés de Lumon, elle participe en outre de la dimension orwellienne de Severance : culte du fondateur de la corporation, surveillance et contrôle des employés, absence de contre-pouvoir, novlangue dont un fameux aphorisme « unis dans la dissociation (1) ». Avec ses faux raccords volontaires dans les couloirs froids et dédaléens de la firme, la réalisation de la série rend d’autant plus sensible l’engloutissement du libre arbitre et du sens pour les employés dans la puissante structure.

L’héritage contrarié de Black Mirror

Le ressort dissociatif et son utilisation dans un cadre orwellien font de Severance une série héritière de Black Mirror. Comme son aînée britannique, produite depuis sa saison 3 par Netflix, Severance est d’ailleurs issue d’une structure questionnée sur son respect de la vie privée, en l’occurrence Apple. Soit une preuve de plus que le ruban de Moebius cher à Jean Baudrillard, postulant la critique d’un système comme un chemin qui mène à son renforcement, est constitutif de la postmodernité. La série de la marque à la pomme se distingue néanmoins de Black Mirror en étant une fiction aux épisodes interdépendants. À ce titre Severance entremêle au concept de dissociation des éléments classiques d’une série télévisée : des personnages évolutifs, le développement de romances, des révélations, etc. Cette matière humaine injectée en continu dans le récit fait toute la différence avec le format anthologique de Black Mirror, qui confine les personnages à un horizon d’une heure de fiction (en moyenne) où ils sont intégralement soumis au concept dystopique choisi pour l’épisode.

De fait, les évolutions dramatiques de Severance se font le terreau d’une résistance humaine face à l’asservissement technologique. Ignorant leur relation passée lorsqu’ils se côtoient à Lumon, Mark et son ancien amour en viennent ainsi à recréer une affection partagée. De son côté Irving, le collègue de Mark, est caractérisé en artiste au cours de la saison. Il peint chez lui ce que son inconscient enregistre dans les locaux de la firme et contourne de la sorte la dissociation. L’enjeu de Severance pourrait dès lors se résumer à une réplique de Mark quand il tente de rassurer Helly à son arrivée à Lumon : « Une vie est possible ici (2). » Un propos symbolique d’une série peut-être plus optimiste qu’elle n’y paraît, faisant écho à la célèbre formule de Ian Malcolm dans Jurassic Park : « La vie trouve toujours un chemin (3). »

(1) « United in dissociation. »
(2) « There’s a life to be had here. »
(3) «Life finds a way. »

Severance saison 1 – Bande-annonce

Severance – Fiche technique

Création : Dan Erickson
Interprétation : Adam Scott, Britt Lower, John Turturro, Zach Cherry, Patricia Arquette
Une saison de neuf épisodes disponible en 2022
Durée moyenne d’un épisode : 50 minutes
Genre : anticipation
Pays : États-Unis
Diffusion : Apple TV+

« Murina » : la jeune fille et la mer

Caméra d’or au Festival de Cannes 2021, Murina est le premier long-métrage de sa réalisatrice, la croate Antoneta Alamat Kusijanović. Produit, entre autres, par Martin Scorsese, Murina est un film sensible et humaniste. Un film qui annonce brillamment le doux mystère d’une filmographie à venir.

Synopsis de Murina : Sur l’île croate où elle vit, Julija souffre de l’autorité excessive de son père. Le réconfort, elle le trouve au contact de la mer, un refuge dont elle explore les richesses. L’arrivée d’un riche ami de son père exacerbe les tensions au sein de la famille.

La mer, les murènes, Julija…

La mer et ses secrets, à peine dévoilés. Le miroitement de l’eau, par éclats furtifs. Deux corps à la recherche de murènes. Deux corps qui nous sont encore inconnus, peut-être toujours inconnus l’un l’autre et qui connaissent, eux, cette mer. Dès sa première séquence, Murina envoûte le regard et éveille les sens par son rapport éminemment physique au monde. En quelques plans seulement, le film d’Antoneta Alamat Kusijanović dévoile toute sa beauté délicate, spirituelle et sensorielle sans se révéler entièrement et révéler son mystère.

Formée à l’Université de Columbia, à New York, c’est dans son pays natal, la Croatie, qu’Antoneta Alamat Kusijanović choisit de situer Murina. Un premier long-métrage d’une grande précision technique mais dont la maîtrise n’entrave en rien la fluidité des sentiments. Une première œuvre, pensée comme un véritable voyage aux confins de la mer, qui nous entraîne sur une petite île de l’archipel des Kornati. La photographie d’Hélène Louvart (rappelant l’atmosphère charnelle de cet autre film qu’elle a récemment « éclairé », The Lost Daughter de Maggie Gyllenhaal) participe de cet envoûtement en se posant avec bienveillance sur ces corps qui nagent, dont celui de Julija (la merveilleuse Gracija Filipovic) toujours en mouvement, sous l’eau, sur terre, à la recherche des murènes, ou de sa liberté.

… et les autres

Les autres, ce sont les parents de Julija. Julija vit sous le joug de son père Ante (Leon Lučev), un homme autoritaire et machiste. Un père dont la violence émotionnelle et physique touche également sa femme, Nela (Danica Curcic), ancienne reine de beauté. Dans ce monde extérieur et naturel, cette île aux allures de paradis, Julija vit au sein d’un huis clos oppressant. Un espace paradoxal, sec et aride dans son ressenti malgré l’infinité de la mer qui le berce.

De temps en temps, Julija regarde avec ses jumelles les jeunes de son âge qui passent sur des bateaux et qui s’amusent tandis qu’elle est assignée à rester dans sa chambre sans sortir, surtout lorsqu’il y a des invités. Les autres, ce sont ces invités, ces autres, ceux qui pourraient donner des idées de liberté et de voyages à Julija, et en particulier Javier (Cliff Curtis), le riche ami de son père, ancien compagnon de Nela. Dans ce monde hostile, Javier semble être cette échappatoire que Julija, cette ouverture vers d’autres pays, le lointain, l’ailleurs. Des rêves de nouvelle vie partagés par toute la famille mais non pas pour les mêmes raisons.

Parce que pour Julija, la mer, c’est le quotidien : c’est avec son père qu’elle pêche chaque matin, depuis des années. Cette mer est peut être son refuge mais elle la renvoie également à sa condition de vie. Sur cette île mirage, reculée, lieu du partout et du nulle part, la communion de Julija et de la mer incarne avec justesse cette complexité d’être femme ou, plutôt, la complexité de n’être perçue que comme telle.

Murina est un film nécessaire et brillant parce qu’il met en avant l’absurdité des sociétés patriarcales à travers des scènes de vie banales, afin d’illustrer comment le sexisme est ordinaire. Le scénario suit Julija, ses expériences, son vécu, lequel se heurte aux impératifs de son père, obnubilé par des idées machistes. L’œil de la réalisatrice s’associe au point de vue de Julija et nous lie à son histoire avec force et ferveur. Un personnage qui nous bouleverse par ses combats et son désir de liberté.

Bande-annonce – Murina

Fiche technique – Murina

Réalisation : Antoneta Alamat Kusijanović
Scénario :  Antoneta Alamat Kusijanović et Frank Graziano
Interprétation : Julija (Gracija Filipovic), Ante (Leon Lučev), Nela (Danica Curcic)
Durée : 1h32
Genre : Drame
Date de sortie : 20 avril 2022
Pays : Croatie

« Cache-cache mortel à Bréhat » : vacances contrariées

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Le scénariste Patrick Weber et le dessinateur Nicoby publient Cache-cache mortel à Bréhat aux éditions Glénat, dans la collection « Vents d’Ouest ». Sur une île bretonne paradisiaque, une famille française sans histoires (pense-t-on) va vivre des péripéties improbables…

Au moment de choisir leur destination de vacances, Luigi, restaurateur, insiste auprès de sa femme : l’archipel de Bréhat, en Bretagne, a tout d’un endroit idyllique, calme et dépaysant. Plus avenante que l’Ardèche, cette petite commune de quelque 850 habitants, lieu de villégiature prisé par les célébrités, sera l’assurance pour elle de se reposer au soleil avant d’accoucher de leur deuxième enfant. Leur arrivée a cependant quelque chose de doux-amer : la maison qu’ils louent est superbe, l’air marin engageant, mais le voisinage, composé d’une actrice has been et d’un milliardaire m’as-tu-vu, ne laisse rien présager de bon.

Patrick Weber et Nicoby nappent déjà leur récit d’étrangeté. L’ombre inquiétante aperçue lors de la séquence d’ouverture trouve un écho un peu plus tard, au cours d’une rencontre inopportune entre Nathan, le fils des vacanciers, et un cantonnier prénommé Hervé. Ce dernier lui confie volontiers une vieille et effrayante légende locale selon laquelle un père de famille aurait subi la trahison mortelle de ses enfants pour son héritage. Plein de ressources, Nathan a toutefois de quoi être déboussolé, puisqu’il va aussi découvrir un cadavre flottant dans la piscine de M. Lannoy, son riche voisin, avant qu’une commissaire ne le désigne comme assistant informel dans la résolution de cette enquête…

Cache-cache mortel à Bréhat prend alors un tour hitchcockien, en ce sens qu’il semble placer des personnages ordinaires dans des situations extraordinaires. L’archipel paradisiaque renferme de toute évidence son lot de secrets inavouables. Et même les histoires qui y circulent paraissent entrer en résonance avec la faune locale – M. Lannoy a trois filles oisives et vaniteuses, pas insensibles à sa fortune. Ce que le lecteur ignore longtemps, jusque dans les dernières pages de l’album, c’est le drame qui se joue en coulisse, puisqu’une vieille affaire aux blessures encore béantes motive les meurtres et mystérieuses disparitions de cadavres recensés à Bréhat.

Ceux qui suivent de près l’œuvre de Nicoby ne seront guère surpris par la palette graphique déployée dans l’album. Se revendiquant volontiers d’Agatha Christie, Cache-cache mortel à Bréhat se caractérise par une double enquête, menée par Nathan et une commissaire poil à gratter, dans un univers résolument oxymorique (idyllique en apparence, dévoyé en réalité). Le récit se lit avec plaisir, d’une traite, et ménage quelques surprises. Il faut aussi porter à son crédit l’introduction de personnages pathétiques, tels que les trois filles impudiques de M. Lannoy ou cette actrice phagocytée par ses succès passés, rappelant vaguement la Norma Desmond de Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950).

Cache-cache mortel à Bréhat, Patrick Weber et Nicoby
Glénat, avril 2022, 136 pages

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3.5

« Waco Horror » : passé de mo(n)de

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Waco Horror, Elizabeth Freeman, l’infiltrée, de Lisa Lugrin, Clément Xavier et Stéphane Soularue, paraît aux éditions Glénat. On y retrouve Elizabeth Freeman et William Du Bois à l’occasion d’une enquête passionnante, et aboutissant à des révélations effroyables sur la disparition d’un ouvrier agricole afro-américain de dix-sept ans, Jesse Washington.

Aquarelle, crayon, encre de chine. Il n’en faut pas plus à Stéphane Soularue pour donner corps au récit de Lisa Lugrin et Clément Xavier, et dépeindre l’horreur raciste et ségrégationniste qui sévissait dans le sud des États-Unis au cours des années 1910. Waco Horror est d’abord l’histoire d’une rencontre : en se croisant sur la route des revendications sociales, la féministe Elizabeth Freeman et le sociologue William Du Bois ont contribué à révéler les dessous d’une disparition tragique. Le jeune Jesse Washington, ouvrier agricole de dix-sept ans, parqué dans une « case », s’est mystérieusement évaporé après avoir été accusé du meurtre de la femme de son employeur. Ce que ce one-shot engagé énonce, à travers l’enquête passionnante – mais largement méconnue – d’Elizabeth Freeman, c’est la suite d’événements innommables ayant conduit à son lynchage public.

Ce dernier, glaçant, voit son potentiel d’effroi accentué par les modalités graphiques de son exposition. Stéphane Soularue en présente en effet les grandes lignes par le truchement de dessins d’enfant (inspirés de Saul Bass). Le point de vue ingénu attendu d’un jeune spectateur se voit battu en brèche par la barbarie dont se rendent coupables des adultes aveuglés par la haine raciale. Une haine qui préside à une mise à mort atroce, exécutée de manière totalement décomplexée, dans une ambiance de kermesse surréaliste. Capable de duplicité, emplie d’abnégation, Elizabeth Freeman va éventer les responsabilités du shérif local et du juge saisi de l’affaire Washington, jetant ainsi en pâture une forme de racisme institutionnel qui, dans le contexte de l’époque, n’avait malheureusement rien d’inédit.

Les cinéphiles se souviennent probablement des chefs-d’œuvre d’Alan Parker (Mississippi Burning) ou de Norman Jewison (Dans la Chaleur de la Nuit). Les lecteurs de bandes dessinées songeront peut-être à la série Bitter Root ou à l’album Traquée (portant sur la militante afro-américaine Angela Davis). Par sa sensibilité politique et son intransigeance, Waco Horror peut se réclamer, d’une certaine façon, de toutes ces œuvres. Mais ce roman graphique dépasse le seul cadre de l’assassinat de Jesse Washington. Il radiographie par exemple la propagande naissante (Propaganda ne sera écrit par Edward L. Bernays qu’en 1928). « Nous devons apprendre le langage de la communication, pour infiltrer les grands journaux et diffuser notre message », y lit-on par exemple. W.E.B. Du Bois se sert par ailleurs du bulletin d’information The Crisis comme d’un canal lui offrant un accès direct à des centaines de milliers de lecteurs. Un luxe non négligeable dans une Amérique où la guichetière d’une salle de spectacle suppose spontanément qu’un Noir accompagnant un Blanc ne peut être que son chauffeur (c’était en réalité l’inverse).

Ainsi, de la puissance politique du film Naissance d’une Nation aux divisions du mouvement des suffragettes sur la question raciale jusqu’à la mise en scène d’un baiser sulfureux, Waco Horror se leste d’un arrière-plan à la fois fécond et très juste. Héroïne méconnue, Elizabeth Freeman (nom qu’elle partage avec une célèbre esclave affranchie du Massachusetts) va retourner l’ignominie contre ceux qui s’en accommodaient alors si volontiers. C’est ainsi l’une de ces cartes postales qui « se vendent comme des petits pains » qui trahira le lynchage public abject dont a été victime Jesse Washington. Clinique sans être dénuée d’humour (les ruptures de ton demeurent nombreuses et rappellent le BlacKkKlansman de Spike Lee), cette bande dessinée a partie liée avec la psychologie des foules, puisque la désinhibition collective et la contagiosité des outrances y apparaissent clairement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Gustave Le Bon se voit cité en appendice de l’album. Stanley Cohen, pour sa théorisation de la panique morale, aurait pu, lui aussi, y figurer en bonne place.

Waco Horror, Elizabeth Freeman, l’infiltrée, Lisa Lugrin, Clément Xavier et Stéphane Soularue
Glénat, avril 2022, 168 pages

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4.5

« Janardana » : tension exotique

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Antoine Ettori publie aux éditions Delcourt le one-shot Janardana. Aquarelles, aventures et exotisme y sont au rendez-vous. Un récit empreint d’humanité, et volontiers porté à hauteur d’enfant.

Marcel Piton est une armoire à glace. Malgré un âge avancé, il se tient droit comme un I, les épaules carrées et le regard pénétrant. Il dirige une petite entreprise dans le Sud-Ouest de la France. Une missive reçue de l’autre bout du monde va cependant rompre la litanie de son quotidien. Il embarque aussitôt direction l’Inde et Pondipor, puisque son ami Dev a usé d’un vieux code connu d’eux seuls pour implorer son aide. Ce voyage sera une invitation à l’exotisme. Antoine Ettori dépeint à l’aquarelle, avec sensibilité, l’exotisme indien. Il mâtine son album de références, et notamment aux studios Ghibli.

Sur place, alors qu’il redécouvre des lieux qu’il a traversés des décennies plus tôt, Marcel Piton profite des charmes ambiants et se lie d’amitié avec une gamine, tout en suivant la piste de Dev. Il découvre bientôt qu’Omi n’est autre que la fille de son ami. Antoine Ettori va alors laisser ses protagonistes s’épancher, apprenant au lecteur, par le biais de leurs échanges, le passé de Marcel dans les forces coloniales, la relation de confiance instaurée avec Dev alors que ce dernier n’était qu’un enfant ou encore le passage de ce dernier dans la résistance à l’occupant. Les questionnements moraux de Piton en tant qu’agent colonial, mais aussi d’Omi vis-à-vis des actions passées de son père, nourrissent alors Janardana.

Alternant les séquences muettes et prolixes, les moments intimes et spectaculaires (notamment une course-poursuite), les cadres urbains et luxuriants, Antoine Ettori échafaude un récit se lisant d’une traite, où l’âpreté du colonialisme le dispute à la tendresse d’un enfant se dressant avec humanité entre une comtesse ennemie et un ami pris de rage. Sans en dévoiler la teneur, on peut avancer que le dénouement de Janardana comporte un symbolisme fort, voire une forme d’animisme de nature à contrarier certaines entreprises humaines.

La relation d’amitié unissant Marcel Piton et Dev renferme une poésie qui contribue beaucoup à la réussite de Janardana. Alors qu’il n’était encore qu’un enfant, le jeune Indien a initié le colon, qui avait soif de découvertes, à la culture locale. Après le retour de ce dernier en France, ils ont continué à s’écrire, même si leurs réponses se sont progressivement espacées. Cela n’a jamais empêché Dev de louer les mérites de son ami à ses proches, même des années plus tard, et notamment à son fils. Et de le solliciter lorsqu’il s’est retrouvé, une fois de plus, dans de sales draps.

Janardana, Antoine Ettori
Delcourt, avril 2022, 152 pages

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3.5

« Chroniques de Roncevaux » : une seconde partie qui tient ses promesses

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« Munjoie ! », second volet du diptyque de Juan Luis Landa intitulé Chroniques de Roncevaux, paraît aux éditions Glénat. Manquant de lucidité, aveuglé par le ressentiment, Charlemagne va connaître une double débâcle retentissante…

Pour rappel, les Chroniques de Roncevaux racontent l’épopée de Charlemagne et du guerrier Roland en Hispanie en l’an 778. Le Roi franc cherche alors à mettre fin à l’ascension de l’Empire islamique, qui menace le sud de son territoire. Dans une première planche muette, au trait raffiné, le lecteur est immédiatement immergé en pleine bataille. Mais rien ne se passe comme prévu. « Les portes de Saragosse résistèrent, accordant un peu de répit à Hossain et renforçant la frustration de Charles. » Ce dernier décide alors d’attendre la décrue pour attaquer à nouveau la Cité convoitée, mais les problèmes s’accumulent : de nombreux Francs ont péri, des dissensions profondes persistent entre Milo et l’archevêque Fulrad, les forces ennemies s’étoffent sans crier gare… Frère Angela doit rédiger les chroniques de cette épopée militaire : « Je compris vite que je ne devais consigner que les faits dignes d’être rappelés, pour la plus grande gloire du roi. » Inutile de s’épancher sur une défaite quand on entend faire l’apologie du Roi.

Au scénario et aux dessins d’un excellent diptyque, Juan Luis Landa met son sens du spectacle au service de ces batailles du haut Moyen-Âge au cours desquelles Charlemagne connut une double déconvenue. Pendant son absence, Widukind rase ses garnison et menace de traverser le Rhin. Les Saxons se rebellent à nouveau. Et sur place, à Saragosse, le Roi ne peut que voir « la couardise faire son nid parmi ses barons ». Car Hossain a offert de l’or pour acheter la paix, ce qui crée des divisions intolérables dans ses troupes. À force de frustrations, talonné par les Sarrasins pendant son recul, et constatant le massacre de ses hommes dans la Cité vascone, le Roi surréagit : « Après plusieurs jours de pillage, de destruction et de mort, et avant de quitter Pampelune en ruine, Charles, ivre de barbarie, ordonna l’exécution des otages, semant dès lors les graines de son propre malheur. »

Là réside la seconde débâcle de « Munjoie ! ». La vengeance de Ximeno s’annonce terrible. Onneka, retenue en otage avec son fils, prédit : « Vous avez ouvert la boîte de Pandore. Rien ne les arrêtera. » Les Francs, « exténués sous le métal brûlant et le poids de leurs armures », se laissent encerclés par des Vascons se déplaçant tels des prédateurs affamés. Roland désobéit à son propre Roi et libère Onneka, les Francs sont en déroute. La violence, brutale, est parfaitement restituée par Juan Luis Landa, dont on ne peut que saluer l’immense qualité du travail graphique. Finalement, ce qui transparaît de ce diptyque, c’est l’aveuglement religieux et vengeur d’un homme tout-puissant, à mettre en parallèle avec la conduite d’un guerrier devenu légendaire. Ces Chroniques de Roncevaux arborent un intérêt historique qui se double d’un authentique souffle romanesque, témoignant du talent de leur maître d’œuvre, capable de magnifier, indifféremment, paysages, expressions faciales et luttes à mort. À marquer d’une pierre blanche.

Chroniques de Roncevaux : Munjoie !, Juan Luis Landa
Glénat, avril 2022, 56 pages

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Deux nouveaux coffrets consacrés aux estampes japonaises à découvrir aux éditions Hazan

Les éditions Hazan nous gratifient de deux nouveaux coffrets issus de leur collection sur les grands maîtres de l’estampe japonaise. Tandis qu’Anne Sefrioui se penche sur Les Cerisiers en fleur, Jocelyn Bouquillard analyse la place des chats dans ces dessins typiques de la culture nippone.

Après des coffrets consacrés à l’eau, la lune, aux femmes, aux oiseaux ou au Mont Fuji, les éditions Hazan enrichissent cette fois leur collection sur les estampes japonaises de deux nouveaux titres, portant sur les cerisiers et les chats. Le principe est désormais connu : un livre-accordéon met en valeur les dessins des maîtres du genre, tandis qu’un petit livret explicatif apporte des éléments de réflexion et de contextualisation au lecteur désireux de se plonger plus avant sur les polysémies dont se parent les motifs mis en exergue.

Anne Sefrioui explique ainsi, dans Les Cerisiers en fleur, le concept d’hanami, un rituel ancestral de contemplation des cerisiers en fleur. Au printemps, de début mars jusqu’à la fin du mois d’avril, des collines aux vallées, d’un bout à l’autre du pays, la floraison de ces arbres s’étend progressivement, offrant un spectacle magnifique aux Japonais. Toyohara Chikanobu présente par exemple un triptyque aux couleurs douces, au sein duquel des femmes admirent les cerisiers, depuis leur barque, flottant sur les eaux de la rivière Sumida. Le célèbre mouvement d’estampes ukiyo-e accueille les genres spécifiques du kacho-ga – qui signifie littéralement « fleurs et oiseaux » – et du meisho-e, célébrant les vues de lieux populaires, deux courants artistiques faisant la part belle à ces cerisiers en fleur invitant à la méditation, à l’hédonisme et aux instants oisifs où l’on profite de la nature, seul, en groupe ou en famille. Yukawa Shodo nous montre ainsi une femme admirant les cerisiers, Utagawa Hiroshige y mêle volontiers badauds et oiseaux, tandis que Katsushika Hokusai nous propose des plans d’ensemble – montagnes, mer, végétation, village, etc. – avec des teintes bleues décolorées (La Colline de Goten à Shinagawa…).

Comme l’explique très bien Anne Sefrioui, les jardins publics nippons (Asakusa, Fukagawa, Ueno…) sont tous abondamment plantés de cerisiers. Il n’est guère surprenant, au vu de la beauté offerte par leur contemplation, que des artistes tels que Kawase Hasui ou Utagawa Yoshitaki aient rendu un hommage si poétique à ces arbres. Des hommages que l’on retrouve aussi à l’endroit des chats, qui exercent une fascination sur les Japonais à l’image de ce que l’on pouvait observer dans l’Égypte ancienne. Souvent associés à la geisha (Kunisada, Kuniyoshi, Sencho, etc.), parfois anthropomorphes pour critiquer de manière détournée les comportements humains (surtout chez Kuniyoshi), protecteurs ou maléfiques (soit maneki-neko ou bakeneko), ces animaux de compagnie ont été mis en scène dans le folklore et les pièces de théâtre kabuki avant d’investir les estampes japonaises ukiyo-e aux XVIIIe et XIXe siècles. On les retrouve aussi au sein de dessins érotiques, par exemple chez Suzuki Harunobu ou Katsukawa Shunsho.

En 1602, un décret gouvernemental décrète que l’enfermement des chats est désormais illégal. Leur utilité publique en tant que prédateurs des rongeurs est reconnue. Les chats protègent ainsi à la fois les récoltes de riz et les cotons de vers à soie. Ils préservent également les manuscrits. Certaines des estampes présentées dans le coffret témoignent de ce rôle utilitaire. Citons notamment Chat attrapant un rat dans une lanterne à papier de Kobayashi Kiyochika ou Chat éloignant les souris d’Utagawa Kuniyoshi. Que ce dernier nom revienne régulièrement n’est certainement pas un hasard : Jocelyn Bouquillard explique qu’il a érigé le chat en sujet de prédilection. Il a notamment contourné les lois somptuaires et leurs édits de censure (début des années 1840) par cet intermédiaire. Les chats apparaissent aussi plus symboliquement, chez Utagawa Yoshifuji ou, une nouvelle fois, Utagawa Kuniyoshi.

La collection que les éditions Hazan dédient aux grands maîtres des estampes japonaises continue de présenter un double intérêt : artistique bien entendu, puisqu’elle permet de porter à la connaissance du lecteur, initié ou non, les chefs-d’œuvre nippons, mais aussi culturel, en éclairant les faits et significations diverses qui entourent les différents motifs étudiés. Passionnant.

Les Cerisiers en fleur par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Anne Sefrioui
Hazan, avril 2022, 226 pages

Les Chats par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Jocelyn Bouquillard
Hazan, avril 2022, 226 pages

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4.5

« Le Diable n’existe pas » : dilemmes moraux

Édité par Pyramide et distribué par Arcadès, Le Diable n’existe pas paraît en DVD et bluray. Le film, récompensé par l’Ours d’or à Berlin en 2020, a été réalisé par Mohammad Rasoulof malgré une censure écrasante. Il questionne les dilemmes moraux des Iraniens à travers quatre moyens métrages mis bout à bout et traitant tous, d’une manière ou d’une autre, de la peine de mort.

Quitter le travail, circuler dans des rues embouteillées, récupérer femme et enfant, aller à la banque, rendre visite à sa mère malade, surveiller les devoirs scolaires, dîner dans une chaîne de fast-food… La première partie du film Le Diable n’existe pas puise dans le caractère itératif du quotidien une vraie puissance suggestive. Évidemment, la mise en scène de Mohammad Rasoulof n’y est pas étrangère : vues subjectives, longs plans-séquences, cadrages minutieux, reflets des feux de circulation déformés par la pluie battante sur le pare-brise d’un véhicule… Ce premier segment, éponyme, n’a rien de gratuit, en dépit des apparences. Il énonce les traits caractéristiques d’un pays, l’Iran, où le guichetier d’une banque doit, avant de remettre de l’argent à une femme, solliciter l’autorisation de son mari. « On aurait pu divorcer entretemps », se contente ce dernier de commenter. Pendant quelque trente minutes, Heshmat agit comme un liant. Les programmes qu’il écoute à la radio indiquent le temps qui passe, la caméra immortalise sa moue, quasi immuable, lasse, presque désincarnée. Ce père de famille apparemment sans histoires se lève tous les jours à trois heures du matin pour exercer son métier, dans une indifférence mâtinée d’étrangeté. Effet de sidération garanti pour le spectateur.

Elle a dit : tu peux le faire est le second moyen métrage du film. Tiraillé entre ses scrupules et les injonctions du service militaire, qu’il effectue dans une prison, à l’application des peines, Pouya cherche désespérément à « se faire pistonner pour se barrer ». Ce second segment se décompose en deux parties : les discussions à bâtons rompus entre conscrits et la mutinerie de Pouya. Les premières donnent lieu à des questionnements moraux et opératoires. Elles rappellent que le service militaire est une condition sine qua non pour qui veut voyager, travailler, acheter un logement et, plus prosaïquement, vivre librement. La seconde, plus spectaculaire, donne à voir à quel point un système politique rigide, théocratique ou non, peut pousser un individu ordinaire à commettre des actes extraordinaires, une fois dans ses derniers retranchements. Et si, au départ, Pouya semblait chercher à sauvegarder sa conscience à bon compte (en payant Ali, en recourant à l’influence de son frère), il finit par se dresser avec force contre un système qu’il abhorre. Avec beaucoup d’à-propos, Mohammad Rasoulof filme une forme d’empowerment et de prise individuelle de responsabilités d’un homme en rupture avec les institutions de son pays.

Troisième film-récit, Anniversaire emboîte précisément le pas de Elle a dit : tu peux le faire. En service militaire, Javad a obtenu une permission pour rendre visite, à l’occasion de son anniversaire, à celle qu’il s’apprête à demander en mariage. Mais la jeune femme, Nana, et sa famille apparaissent en deuil. Ils pleurent l’exécution, pour des motifs politiques, d’un opposant au régime et ami de longue date, Keyvan. Ce qui se joue dans les interstices de ce scénario est à la fois simple et édifiant : qu’est-ce qui rend un acte anodin, absurde, inadmissible, voire inhumain ? Car ce n’est pas pour rien que Javad est profondément troublé à la vue d’une photographie de Keyvan ; il a lui-même participé à la mise à mort du prisonnier pour obtenir sa permission. Mais ce qui n’était alors qu’une énième tâche ingrate prend soudainement des atours dramatiques, puisque son acte a affecté sa promise Nana ainsi que sa belle-famille, en plus d’altérer de manière significative l’image qu’il leur renvoyait. Une tentative de suicide par noyade, la tentation de lui fracturer le crâne à l’aide d’une pierre feront le reste : après avoir exercé sa sensibilité à travers les jeux de regard ou une certaine poésie champêtre, Mohammad Rasoulof confronte la peine capitale et ceux qui s’en rendent complices à leurs responsabilités. Chaque vie ôtée en coûte à quelqu’un, et parfois cette personne est bien plus proche de nous que ce que nous pouvions imaginer.

Dernier segment filmique, Embrasse-moi décentre légèrement le regard. Le cadre urbain du moyen métrage Le Diable n’existe pas fait place nette aux paysages arides de ces régions rurales dépourvues de tout : de téléphone, d’Internet, de routes asphaltées… Les notions d’éthique, de liberté et de responsabilité continuent d’irriguer le film de Mohammad Rasoulof, mais des considérations filiales s’y mêlent et accentuent les dilemmes moraux exposés par les personnages. Ces derniers, d’un bout à l’autre, auront été significativement éprouvés par l’un des symboles les plus prégnants de la théocratie iranienne : la peine capitale. Dans le dossier de presse accompagnant la sortie de son film, composé de quatre moyens métrages, le cinéaste iranien explique : « Leur thématique commune s’est vite imposée à moi : la façon dont on assume la responsabilité de ses actes dans un contexte totalitaire. Résister aux injonctions totalitaires est une idée séduisante, mais elle a un coût. Cela entraîne le renoncement à de nombreux aspects de la vie et parfois la réprobation de vos semblables. » C’est là, sans conteste, entre positionnement moral et intime, que se situe le cœur battant de Le Diable n’existe pas.

BONUS

On retrouve parmi les suppléments de cette très belle édition deux courtes interventions de Mohammad Rasoulof, qui revient sur les questions morales qui animent ses protagonistes, sur la censure dont il fait l’objet, sur ses expériences personnelles et artistiques avec la prison ou encore sur l’influence exercée sur lui par Abbas Kiarostami.

Un complément analytique permet aux spectateurs de revenir sur l’échelle des plans, le choix des compositions sonores, la caractérisation des personnages et, plus généralement, les conditions dans lesquelles fut créé Le Diable n’existe pas. De la peine de mort à l’utilisation du motif de « Bella Ciao », on replonge avec passion dans les quatre moyens métrages du film.

Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=SboxlPAN-Uo

Fiche technique

Date de sortie : 5 avril 2022
Editeur : Pyramide
Edition : Blu-ray, PAL, Tous publics
Région : 2
Audio : persan – 5.1 DTS-HD Master Audio
Vidéo : Format 16/9 compatible 4/3, Format cinéma respecté 2.39, Format BD-50, Film en Couleurs
Sous-titres : Français

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4

« Chez Adolf », année 1943

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Le troisième tome de Chez Adolf paraît aux éditions Delcourt. Le scénariste Rodolphe et le dessinateur Ramon Marcos effectuent un bond vers l’année 1943, celle de l’enlisement à Stalingrad, du bombardement de la ville de Hambourg et d’un certain défaitisme allemand.

Joseph Goebbels a beau s’époumoner lors d’allocutions radiophoniques au long cours, le professeur Karl Stieg et ses voisins ne s’en laissent pas conter. L’Allemagne s’est engagée dans une guerre totale de laquelle elle a de moins en moins de chances de sortir victorieuse. À Stalingrad, la situation est désespérée et le revers, de taille. À Hambourg, les bombes déchirent le ciel pour s’écraser sur les civils, faisant des dizaines de milliers de victimes. Il se murmure même que certains hauts gradés de l’armée fomenteraient des complots dans le dos du Führer. Et ce n’est pas ces soldats traumatisés, revenant terrorisés du front, qui pourraient infléchir l’impression dominante : l’Allemagne est au plus mal. D’ailleurs, son allié italien, le Duce, a été jeté en prison, et la RAF sillonne les airs teutons à un rythme tel que les abris souterrains sont régulièrement investis par des populations lasses et apeurées.

L’année 1943 sur laquelle s’appesantissent Rodolphe et Ramon Marcos a une résonance particulière pour leur personnage-phare, Karl Stieg. Son directeur ayant fait les frais d’un raid aérien ennemi, il se voit proposer la gestion de l’école dans laquelle il officie. Là-bas, le lecteur peut prendre le pouls de l’état du pays. On se réunit autour du drapeau nazi pour chanter les louanges du Führer mais il suffit de tourner la tête pour comprendre que plus rien ne sera jamais pareil : la plupart des professeurs ont été mobilisés et ce sont d’anciens retraités qui assurent l’intérim, vaille que vaille. Sur le plan sentimental, Karl Stieg est désormais lié à une jeune femme, Mona, qu’il a accueillie conformément aux directives officielles, lorsque le domicile qu’elle partageait avec sa mère a été soufflé par les bombardements ennemis. Cette relation épanouie lui permet de mettre le conflit entre parenthèses, même si ce dernier se rappelle constamment à lui.

Comment, en effet, se projeter dans l’avenir, ou profiter de l’instant présent, quand la guerre occupe toutes les conversations, quand les SS patrouillent en ville, quand les soldats démobilisés souffrent de traumas profonds, quand les bombes pleuvent ? Page 17, cette réalité glaçante se découvre en cinq vignettes parfaitement symétriques : du ciel au sous-sol, des raids aériens aux abris antiatomiques de fortune, se tisse un rapport étroit et automatisé. Rodolphe et Ramon Marcos opèrent par ailleurs plusieurs ponts avec les albums précédents – Hilde se marie avec un officier fanatique, les activités politiques prohibées du révérend Losfeld sont éventées, etc. –, et clôturent leur album par deux puissants symboles : l’humanité d’Allemands en butte aux politiques menées et la destruction d’institutions que l’on imaginait sanctifiées. Malgré ses ellipses considérables, Chez Adolf parvient à déconstruire la mécanique complexe du nazisme, à mettre au jour ses conséquences tragiques et à donner à voir la manière dont il se répercute sur la vie d’Allemands ordinaires. Vertigineux.

Chez Adolf : 1943, Rodolphe et Ramon Marcos
Delcourt, avril 2022, 56 pages

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4

De nouvelles « Affaires d’État » aux éditions Glénat

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Le scénariste Pierre Richelle s’entoure une nouvelle fois des dessinateurs Alfio Buscaglia, Régis Penet et Pierre Wachs pour dévoiler les dessous inavouables de la politique. Prenant respectivement racine dans les années 1960, 1970 et 1980, ces Affaires d’État touchent, comme l’indique leur titre, à l’extrême droite, au jihad et à la guerre froide.

Dans « Eaux troubles », c’est l’assassinat de l’historien et idéologue du Parti national Francis Dupré qui occupe les inspecteurs. Pierre Richelle échafaude une enquête policière au long cours, naviguant au cœur des deux extrêmes de l’échiquier politique, à travers le personnage de Bébert, ancien de l’extrême droite ayant infiltré le camp adverse, c’est-à-dire communiste et altermondialiste. « L’Ombre du KGB » voit ses arcs narratifs s’enchevêtrer. La SDECE pourrait abriter une taupe, et pas n’importe laquelle, puisque des éminences de la maison sont soupçonnées. Parallèlement, aux États-Unis, on retrouve le corps sans vie, décapité, du Docteur Murphy, tandis que l’espion Trifonov, passé à l’Ouest, poursuit ses révélations. « La Route de Damas » voit l’agent Morin s’échapper des prisons iraniennes et chercher à fuir via la Syrie, où la DGSE se lance à ses trousses… Des transactions illicites, impliquant des rétrocommissions, portent sur des ventes d’armes avec l’Iran.

Bien qu’elles fassent appel à trois dessinateurs différents, ces nouvelles Affaires d’État présentent une certaine cohérence graphique. Le style semble s’y effacer au bénéfice du scénario. Et ce dernier, invariablement, se tapissent de secrets d’État et s’enrichit par la chair humaine accordée aux différents personnages. Il en va ainsi des relations erratiques de l’inspecteur Bernès avec les femmes, des désillusions amoureuses de Marion, de l’orgueil démesuré de Trifonov, qui se réjouit des attentions des Américains à son égard, ou encore du double jeu sournois d’un Levallois décidément peu scrupuleux. Pierre Richelle nous réserve par ailleurs quelques surprises. Dans « Eaux troubles », c’est une collaboration avec le Mossad et un vol. Dans « L’Ombre du KGB », ce sont des agents charmés par des espionnes soviétiques qui auraient retourné leur veste. Dans « La Route de Damas », une affaire de rétrocommissions à reverser aux Iraniens s’inscrit au centre de l’intrigue.

La construction dramatique de ces trois albums apporte satisfaction : les fausses pistes, les rebondissements, les reliefs psychologiques des personnages, les manœuvres clandestines confèrent à l’ensemble une ampleur et un rythme appréciables. Philippe Richelle parvient à enchaîner sans heurts, et surtout à immerger son lecteur dans trois décennies tumultueuses au cours desquelles des services, pour la plupart aujourd’hui refondés et renommés, opéraient en coulisses pour faire la pluie et le beau temps de la France. D’une immersion à peine voilée dans le FN de Jean-Marie Le Pen (« Eaux troubles ») à l’évocation de l’Amérique de Kennedy au plus fort de la guerre froide (« L’Ombre du KGB ») en passant par les scandales politico-financiers (« La Route de Damas »), ces Affaires d’État ont beaucoup à dire sur un passé récent qui ne peut qu’éclairer d’un jour nouveau l’actuelle marche des affaires publiques.

Affaires d’État – Jihad : La Route de Damas, Philippe Richelle et Alfio Buscaglia
Glénat, avril 2022, 56 pages

Affaires d’État – Guerre froide : L’Ombre du KGB, Philippe Richelle et Régis Penet
Glénat, avril 2022, 56 pages

Affaires d’État – Extrême droite : Eaux troubles, Philippe Richelle et Pierre Wachs
Glénat, avril 2022, 56 pages

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3.5

« Le Royaume des rats » : rongés par les menaces ?

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Tom Waltz, Kevin Eastman, Dave Wachter… L’équipe des Teenage Mutant Ninja Turtles revient à l’occasion du « Le Royaume des rats », seizième tome d’une série passionnante.

Les Tortues ont-elles droit au moindre répit ? Tom Waltz, Kevin Eastman et leurs acolytes semblent répondre à chaque fois par la négative. Après un épisode haletant mettant New York à feu et à sang suite à l’invasion des Tricératons, les frangins à carapace se trouvent cette fois sous la menace du Roi des rats. « L’excitation me fait perdre le contrôle », annonce-t-il en guise de préambule, tandis que ses rongeurs déferlent sur une ville de New York saccagée et en proie aux guerres de gangs.

Le clan Foot prête en effet main-forte à Casey et son père en se dressant contre les Garden State Wreckers, une bande du New Jersey. Jennika a pour mission de veiller sur le jeune Jones et cela tend à les rapprocher. Pendant ce temps, les hommes de la Force de Protection de la Terre ne semblent pas vouloir quitter les rues de New York, ce qui mécontente Splinter, lié à eux par un arrangement aux termes… flottants. Et le Docteur Stockman, fidèle à lui-même, parade devant les journalistes en s’attribuant tous les mérites pour avoir mis un terme à la menace des Tricératons.

Tous ces éléments vont nourrir « Le Royaume des rats » mais s’inscrivent cependant en filigrane de la réapparition du Roi des rats. Sa traque conduit les Tortues au Palais des plaisirs du Baron Crapaud, puis à la rencontre d’un autre membre du Panthéon, Manmouth. Ces séquences sont d’une tonalité plus légère et prêtent souvent à sourire. Les auteurs y glissent notamment un double running gag alimentaire. Et sur la menace qui intéresse les Tortues, on pourra lire, comme un avertissement : « Il adore répandre le chaos et voir les autres en souffrir. » On a connu meilleur augure.

« Le Royaume des rats » se distingue aussi par ses sophistications. L’une d’entre elles renvoie dos à dos, dans une symétrie troublante, Leonardo et Splinter, tous deux plongés dans une entreprise de méditation. Une autre voit Manmouth sursignifier la singularité de Raphael : sa différence, son relatif mal-être, son désir d’être seul sont soulignés par son interlocuteur. Ce seizième épisode se tapisse aussi d’une intrigue politique, puisque Stockman entend briguer la mairie de New York après avoir endossé le costume de protecteur de la métropole. Les enjeux filiaux, entre Splinter et les Tortues, ou entre Casey et son père, continuent quant à eux à irriguer l’intrigue.

Ce nouvel album s’inscrit dans la continuité : les péripéties s’enchaînent, les personnages s’étoffent et le public découvre avec plaisir, épisode après épisode, de quoi le quotidien des célèbres Tortues est fait. Vivement la suite !

TMNT : Le Royaume des rats (T.16), Tom Waltz, Kevin Eastman et Dave Wachter
Hi Comics, avril 2022, 136 pages

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3.5