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Servant saison 3 : « La babysitter fait sa loi »

Après une première saison vraiment anxiogène, et une deuxième saison plus inégale et en demi-teinte, Servant revient pour une troisième saison qui renoue avec l’ambiguïté et les questionnements angoissants de ses débuts, avec quatre interprètes stupéfiants.

Nous voici quelques semaines après la fin de la saison précédente. Jericho a grandi et toute la famille semble avoir atteint un équilibre. Leanne vit au sein de la famille Turner, avec un statut un peu ambigu, à la fois membre de la famille et employée. Julian, l’oncle de Jericho, sort de cure de désintoxication. Tout semble aller pour le mieux.
Mais l’angoisse ne tarde pas à se manifester. Très vite, les craintes de Leanne envahissent l’écran. Dans la continuité des saisons précédentes, cette saison 3 prend la forme d’un quasi huis-clos, jouant beaucoup sur une opposition entre l’extérieur angoissant et l’intérieur rassurant. Dehors, c’est le monde d’où les membres de la secte sont susceptibles d’arriver pour attaquer Leanne. Chaque passant dans la rue semble porteur de menaces. Chaque voiture qui s’arrête est une promesse de dangers. Du coup, malgré les tentatives de Dorothy et Sean, Leanne ne sort quasiment pas de la maison. Et, avec un plaisir sadique, les scénaristes multiplient les intrusions d’étrangers dans la maison, qu’ils soient cuisiniers ou ouvriers…
Ce sentiment de menace est encore plus important depuis l’arrivée d’une bande de jeunes SDF dans le parc, juste devant les fenêtres de la maison Turner. Des SDF qui prendront une importance grandissante.
Cette angoisse de l’extérieur atteint son point culminant dans un très bon épisode, le cinquième de cette saison, épisode qui, en de nombreux points, constitue un tournant dans la saison. Car l’un des avantages majeurs de cette saison, l’une de ses principales qualités, c’est qu’elle évolue au fil des épisodes. En gros, on peut affirmer que la saison 3 de Servant est en deux parties qui se répondent. Les positions des personnages s’inversent même entre le début et la fin. Ainsi, ce rapport anxiogène avec l’extérieur disparaît petit à petit pour laisser Leanne sortir de plus en plus. On croit pendant une partie de la saison que le danger provient de l’extérieur, de la secte que l’on imagine omniprésente, alors qu’en fait la menace est beaucoup plus proche.

Les différents réalisateurs, parmi lesquels on compte M. Night Shyamalan et sa fille Ishana, savent employer différents procédés pour faire naître cette angoisse. La saison joue beaucoup sur les vides, les trous : ellipses, dialogues que le spectateur n’entend pas (comme la discussion entre Leanne et le psychiatre dans l’épisode 9), angles de prise de vue qui réduisent trop le champ, etc. Les images sont trop polysémiques et les dialogues sont remplis d’ambiguïté. Le hors-champ est très souvent employé. Le scénario se plaît à ne pas répondre aux questions que posent les épisodes, et quand survient une réponse, celle-ci ne résout pas toutes les ambiguïtés, mais en crée de nouvelles. L’imaginaire des spectateurs est stimulé pour remplir les vides.
La musique aussi joue un rôle important, créant une ambiance sonore dérangeante faite de bruits discordants.

La saison 3 de Servant possède aussi l’art de proposer des images fortes, comme celle liée aux insectes. Des insectes que l’on retrouve dès les premières images de la saison, et jusqu’à ses ultimes plans. Ainsi, au début, nous voyons Leanne faire une collection morbide d’insectes morts dans son armoire de salle de bain. Et le dernier épisode est marqué par une infestation de termites qui rongent la maison des Turner. L’image, inquiétante en elle-même, est aussi parfaitement symbolique de ce qui est décrit dans la seconde moitié de la saison : le portrait d’une famille menacée d’implosion, ravagée par des luttes intestines.
Car l’action de cette saison va progressivement se resserrer autour de la famille elle-même. Petit à petit, les menaces ne viendront plus de l’extérieur, mais de l’intérieur même de la maison, du sein de la famille. Et c’est là que l’ambiguïté développée autour de Leanne prend tout son intérêt.
Les scénaristes de cette saison 3 s’amusent à poser de nombreuses questions autour du personnage de la babysitter. Quel est son lien avec Jericho ? A-t-elle des pouvoirs spéciaux ? Et surtout (et c’est là la question essentielle de la saison) : a-t-elle une ambition particulière ?
C’est un jeu de rapport de forces au sein de la famille qui va se dérouler devant nous. Et c’est dans ce conflit que Leanne apparaîtra vraiment comme un personnage ambigu : elle est tour à tour pitoyable et effrayante, elle semble être sans cesse au bord de l’explosion et en même temps elle fait preuve d’une impressionnante et froide maîtrise d’elle-même, on la sent capable du pire, à la fois victime et potentiellement bourreau, à la fois soumise et cherchant à imposer sa volonté. Face à elle, Dorothy est une boule vivante d’émotions, et les personnages masculins paraissent complètement à la ramasse, dépassés, incapables de saisir les enjeux de ce qui se déroule autour d’eux.

Si la saison n’est pas encore parfaite, si certains arcs narratifs paraissent de peu d’intérêt, l’ensemble de cette cuvée 2022 est bien meilleure que la saison précédente, plus anxiogène, plus ambiguë, plus sombre, plus remplie d’une violence que les personnages ont de plus en plus de mal à retenir. Dans le dernier épisode, un personnage affirme que la fin approche. En effet, tout semble se mettre en place pour un affrontement final.

Servant saison 3 – bande annonce

Servant saison 3 – fiche technique

Créateur : Tony Basgallop
Réalisateurs : M. Night Shyamalan, Ishana Night Shyamalan, Carlo Mirabella Davis…
Scénaristes : Ishana Night Shyamalan, Alyssa Clark…
Interprètes : Lauren Ambrose (Dorothy Turner), Toby Kebbell (Sean Turner), Nell Tiger Free (Leanne Grayson), Rupert Grint (Julian Pearce).
Photographie : Mike Gioulakis, Gabriel Lobos, Lowell A. Meyer
Montage : Harvey Rosenstock, Ralph Jean-Pierre
Musique : Trevor Gureckis
Producteur : Tony Basgallop, Ishana Night Shyamalan, Adam Leach…
Sociétés de production : Blinding Edge pictures, Escape Artists
Société de distribution : Apple TV+
Date de diffusion : janvier 2022
Nombre d’épisodes : 10
Durée des épisodes : entre 25 et 30 minutes
Etats-Unis – 2022

Confucius et la sagesse

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Publié en 1989, ce roman est l’ultime du Japonais Yasushi Inoué (1907-1991), dont la renommée date de la période 1950-1969 où il fut particulièrement fécond. L’auteur retrace ici l’itinéraire des dernières années de la vie du penseur chinois Confucius. Pour Inoué, ce n’était pas un coup d’essai, puisqu’il avait déjà écrit Le Loup bleu (1959), biographie de Gengis Khan.

Pour cette œuvre particulièrement documentée, l’écrivain choisit de faire de son narrateur l’un de ceux ayant accompagné le Maître (ainsi que tous désignent Confucius), sans pour autant en faire un de ses disciples les plus proches. Ce choix lui donne probablement la distance qui l’intéresse, car on réalise dans une des cinq parties du livre, que si la vie et les écrits de Confucius ont été disséqués, celles de ses plus proches disciples l’ont également été. Son narrateur peut se placer au rang d’anonyme suffisamment proche pour raconter tout ce qui nous intéresse : découvrir le personnage Confucius, la nature de son enseignement (sa qualité officielle, pendant longtemps) et la ou les raisons qui verront sa philosophie (sa façon de percevoir la vie, sa sagesse) acquérir la réputation qui lui a permis de résister à l’épreuve du temps. En effet, Confucius vécut du 28 septembre 551 avant J.-C. au 11 avril 479 avant J.-C. (notons au passage combien il est remarquable que ses dates de naissance et de mort soient si bien connues).

Confucius et ses compagnons de route

Le narrateur est donc un vieil homme nommé Yanjiang (surnom « Vieux Gingembre ») dont on se demande au début à qui il s’adresse. Serait-il interrogé parce qu’en captivité ? Pas du tout, il s’adresse à des chercheurs, des membres de la Société d’études confucéennes, réunis lors d’une sorte de congrès, plus de trente ans après la mort du Maître, pour confronter leurs connaissances sur Confucius et ses disciples, ces personnes que Yinjiang se souvient avoir côtoyées pendant quelques années. Pour placer son histoire dans le contexte, Yanjiang raconte d’abord sa vie. Originaire de Cai, un petit royaume voué à disparaître, il se trouvait sur les routes un soir d’orage (ce qui permet de profondes réflexions sur la notion de destin), lorsqu’il croisa la route du Maître en voyage avec ses trois compagnons de route : Yanhui, Zilu et Zigong. La troisième partie du roman s’attarde longuement sur eux trois, le congrès cherchant à déterminer lequel le Maître aimait le plus et lequel avait les meilleures qualités, sachant qu’il s’agit de personnes ayant réellement existé et suivi le Maître. Lors de ce congrès dirigé par Yinjiang, la question se pose de déterminer une liste des 10 plus sages aptes à transmettre la pensée de Confucius. On peut considérer que l’écrivain montre à sa manière comment on a pu arriver à ce qui reste encore transmis de nos jours. Cela correspond bien à ce qu’on peut attendre d’une telle biographie romancée.

Nature de la sagesse de Confucius

Ce qui ressort de la lecture de ce livre, c’est l’étonnante personnalité de Confucius, ainsi que son parcours, ses motivations. Comme politicien, son action lui valut quelques succès. Mais la bonne fortune se retourna contre lui et il finit par se retrouver à parcourir la grande plaine du milieu (alors en pleine effervescence guerrière), entouré par un petit groupe de fidèles. Sa philosophie de la vie murissait et il faisait son possible pour l’enseigner autour de lui. Un des points qui retiennent le plus l’attention, c’est sa déclaration : « À cinquante ans, j’ai connu la volonté du ciel. » Comment l’interpréter ? Une révélation mystique sur son destin ? Il semblerait que cela soit plutôt une étape décisive dans l’acquisition de sa sagesse. Alors que son objectif (dont il ne précisa jamais la raison, point fondamental de la réflexion du narrateur) était d’obtenir une entrevue avec le roi Zhao, qu’il estimait particulièrement, il dut changer ses plans pour des raisons indépendantes de sa volonté. Il comprît alors qu’il ne faut pas attendre d’aide du ciel pour l’accomplissement d’un projet d’envergure, quelle que soit sa valeur intrinsèque. Il peut y mettre toute ses forces, le projet peut échouer finalement.

Un sage et ses faiblesses

D’après le narrateur, Confucius vivait dans l’attente d’une période de prospérité qui verrait les hommes vivre tous en bonne intelligence. Une observation étonnante, car, depuis, 25 siècles se sont écoulés sans l’avènement d’une telle ère. Et autant dire qu’on n’en prend pas le chemin. Voilà la faiblesse d’un homme qui a cependant fasciné ses contemporains, au point que ses paroles ont ensuite été compilées (voir les Entretiens de Confucius) pour être ensuite analysées et commentées. Inoué en glisse quelques-unes tout au long de son roman, toujours de façon très pertinente. Ainsi, la notion d’humanité fondant la pensée de Confucius se base sur l’honnêteté dans les paroles. Lui affirmait : « Fermeté, persévérance, simplicité et discrétion sont proches de la vertu d’humanité ». Par contre, il n’est quasiment pas question de religion dans ce livre, sauf lorsque Confucius dit que les rites doivent être respectés (en particulier lors de funérailles), alors que le personnage est considéré comme une sorte de sauveur dont l’action pourrait être comparée à celle de Jésus-Christ (le messie), même s’il ne se comportait pas en prophète et qu’on ne lui attribue aucun miracle. Si beaucoup ont trouvé en Confucius un guide spirituel, le confucianisme est un courant de pensée et non une religion, en accord avec ce témoignage anonyme : « De prodiges, de force, de désordre ou d’esprits, le Maître ne parlait jamais. »

Un personnage qui fascine encore

Parmi les points gênants dans ce roman, on trouve pas mal de répétitions. Il se pourrait qu’Inoué cherche ainsi à retranscrire des habitudes de comportement de l’époque. Toutes les descriptions de luttes entre États, guerres avec déplacements de population pour cause d’annexions de territoires passionne beaucoup moins que la description des actions de Confucius. On peut également regretter que ce dernier ne soit présenté que sur les quinze dernières années de vie. Son enfance et le milieu dans lequel il l’a vécue mériteraient sans doute l’attention. Ceci dit, son comportement sur la période choisie par Inoué donne suffisamment à réfléchir pour qu’on comprenne l’importance du personnage pour ses contemporains. Qu’il ait fait l’objet d’études approfondies n’étonne pas. Ceux qu’il a côtoyés ont su retranscrire le pourquoi de leur fascination par le choix de conservation de ses paroles (le rapprochement avec la Bible devient inévitable, lorsqu’on lit : « N’impose pas autres ce dont tu ne veux pas toi-même »), d’où sa popularité sur le long terme. Par contre, Inoué ne cherche pas du tout à détailler comment le Maître fut perçu au-delà de la période du congrès relaté. Il n’est nullement question de ce qu’il inspira au fil des siècles, de son influence sur les mentalités chinoise et asiatique plus généralement. Ceci dit, pour un européen qui n’associait son nom qu’à sa silhouette et sa qualité de sage, la lecture de ce roman permet de se faire une idée de la nature de sa sagesse et des raisons qui font qu’elle sert de modèle de vie aux yeux de beaucoup encore aujourd’hui.

Kōshi (1989), Yasushi Inoué
Confucius – Yasushi Inoué
Paris, Stock, 1993 (traduction : Daniel Struve) puis Le livre de poche / Stock ; Biblio édition : sorti le 1er janvier 2000


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4

« Le Quai de Wigan » : immersion journalistique dans l’Angleterre populaire

La collection « Climats » des éditions Flammarion offre une nouvelle vie à l’ouvrage de George Orwell Le Quai de Wigan. Préfacé par Jean-Laurent Cassely, divisé en deux parties – l’une sur les conditions de vie de la classe ouvrière, l’autre sur le socialisme –, le livre paru en 1937 mêle le reportage journalistique et l’essai politique.

Difficile de faire plus glaçant que George Orwell quand il s’agit de portraiturer la classe ouvrière du nord de l’Angleterre. Qu’il décrive l’exiguïté et la saleté d’une pension collective, le travail harassant et périlleux dans les mines ou la précarité dans laquelle sont plongées les populations les plus modestes, il énonce sans ambages les conditions de vie pénibles d’individus sur lesquels il pose un regard compassionnel – bien que parfois émaillé de préjugés. Le Quai de Wigan comprend ainsi des descriptions rugueuses des villes industrielles et ouvrières de Yorkshire et Lancashire, ainsi que des activités souterraines inhérentes à la mine. George Orwell se penche longuement sur ces hommes au corps sculpté par l’effort, souvent de petite taille, parcourant des kilomètres sous la surface du sol, courbés, avant même de commencer à s’atteler à une tâche ingrate, exténuante et génératrice de résidus s’accrochant à la peau comme aux poumons. Des hommes qui, une fois leur travail terminé, rebrousseront chemin, pour rejoindre des maisons peu avenantes, alignées comme des sardines et souvent dépourvues de sanitaires. L’auteur recourt à l’observation participante, se mêle aux personnes dont il étudie et verbalise les conditions d’existence et déploie des trésors d’imagination pour rendre compte, au mieux, au plus juste, du caractère dangereux et pénible du métier de mineur, mais aussi des faibles ressources tirées de cette activité.

Dans sa seconde partie, plus théorique et approximative, George Orwell s’intéresse au socialisme, à ses valeurs sous-jacentes (liberté, justice), tout en s’employant à démontrer que ces dernières n’apparaissent plus qu’en filigrane, comme un diamant caché sous un tas de fumier, pour reprendre ses termes. Selon l’auteur, qui poursuivra sa critique du socialisme avec les monuments littéraires que sont 1984 et La Ferme des animaux, plusieurs obstacles se dressent sur la route des socialistes : des discours pompeux peu en phase avec l’électorat populaire, une forme d’excentricité, une croyance immodérée dans le progrès – et notamment technique, les jugements de classe ou encore le mépris de valeurs telles que le patriotisme ou la religion. Entretemps, Orwell aura aussi évoqué les propriétaires (modestes ou riches), l’opposition Nord/Sud ou encore le sentiment d’appartenance de classe de ceux qui, liés à l’élite intellectuelle, sont déclassés économiquement. Et, comme Dans la dèche à Paris et à Londres, il se sera porté à la hauteur des personnes dont il cherche à traduire les expériences de vie. Un exercice qui rappelle forcément Jack London et son excellent Le Peuple de l’abîme.

Le Quai de Wigan, George Orwell
Flammarion, avril 2022, 336 pages

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4.5

« Curiosités cartographiques » : une vérité partielle et partiale ?

Géographe et auteur de bandes dessinées, Jean Leveugle publie Curiosités cartographiques aux éditions Autrement. À l’aide d’une centaine de cartes, il y revient sur le caractère arbitraire et parfois absurde des cartes et de leurs conventions.

Jean Leveugle le précise dès l’avant-propos de Curiosités cartographiques : les cartes ne sont qu’une représentation imparfaite du réel, soumise aux aléas des conventions qui en déterminent les traits constitutifs (échelle, forme, couleurs, projections, etc.). Dans un ouvrage à la fois ludique et didactique, il s’échine à en présenter les tenants et aboutissants, mais aussi à se jouer de leurs limites. Ces dernières s’objectivent rapidement, à l’aide de deux célèbres exemples. Entre les pages 10 et 13, l’auteur expose ainsi à ses lecteurs le caractère arbitraire des orientations des mappemondes – la forme classique, faisant de l’Europe le centre du monde, semble annoncer la domination du Nord sur le Sud –, tandis que les projections se révèlent toujours insatisfaisantes soit à l’endroit de la taille des territoires, soit à propos de leurs formes (voire les deux à la fois !). La plus connue d’entre elles, celle de Mercator, exagère grandement les proportions des régions du Nord, déficit corrigé par la projection de Peters, qui sacrifie en revanche les angles. Un autre exemple édifiant apparaît page 20 et rend à l’Afrique sa grandeur effective : on peut y fondre rien de moins que les États-Unis, la Chine, l’Iran, l’Allemagne, la France, la Roumanie, l’Italie, la Turquie, la Norvège, le Royaume-Uni, la Suède, la péninsule ibérique, le Japon, la Bulgarie, la Finlande, la Pologne et le Groenland !

Cartographier, c’est choisir, avec subjectivité, et donc renoncer, ce qui peut nuire à la bonne compréhension des cartes. Prenons l’exemple des victimes des attentats islamistes : se pencher sur l’Europe peut donner l’impression d’un continent assiégé par des ennemis de la liberté, mais décentrer le regard en englobant le monde entier aide à relativiser, puisque la Syrie, l’Afghanistan, le Nigéria ou la Somalie connaissent des situations bien plus préoccupantes que les nôtres. Jean Leveugle reproduit cette analyse avec les déserts médicaux ou la pollution. Dans le premier cas, les territoires d’outre-mer peuvent voir leurs problèmes sous-estimés par les échelles choisies. Dans le second, il faut impérativement considérer l’Asie pour remettre l’Europe à sa juste place. La problématique des données incomplètes est encore plus édifiante quand il s’agit d’analyser la carte électorale américaine : Donald Trump semble l’emporter sur 80% du territoire, mais – élément cardinal n’apparaissant pas sur une carte lambda – les régions dominées par Joe Biden, celles du littoral, possèdent une densité de population bien plus importante que dans l’Amérique rurale. Et Curiosités cartographiques continue ses pérégrinations en s’intéressant au choix des couleurs (anxiogènes, dévalorisantes…) pour objectiver la présence des Roms ou le vote FN, en présentant la concentration des populations dans l’Asie du sud-est ou encore en se penchant sur la diagonale du vide féminin.

Lecture rapide mais non moins passionnante, l’ouvrage de Jean Leveugle pose un regard ironique sur une cartographie qu’il éclaire et met en critique dans un même élan. À cet égard, il s’inscrit en complément idéal de l’indispensable Les Cartes en question de Juliette Morel (Autrement, septembre 2021). Le non-initié y trouvera de quoi réfléchir sur ces représentations du monde qui, bien que sérieuses, continuent de présenter des biais et des angles morts. À mettre entre toutes les mains.

Curiosités cartographiques, Jean Leveugle
Autrement, mai 2022, 128 pages

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4

« Ma famille Afghane » : quand dessiner, c’est rendre vrai

Dans la veine des films d’animation aux discours politiques et nécessaires dans nos sociétés contemporaines, à l’image de Persepolis et Parvana, Ma famille Afghane permet de dire le monde d’hier, tout en éclairant celui d’aujourd’hui.

Synopsis de Ma famille Afghane : Kaboul, Afghanistan, 2001. Herra est une jeune femme d’origine tchèque qui, par amour, décide de tout quitter pour suivre celui qui deviendra son mari, Nazir. Elle devient alors la témoin et l’actrice des bouleversements que sa nouvelle famille afghane vit au quotidien. En prêtant son regard de femme européenne, sur fond de différences culturelles et générationnelles, elle voit, dans le même temps son quotidien ébranlé par l’arrivée de Maad, un orphelin peu ordinaire qui deviendra son fils…

L’animation pour dessiner le monde

L’animation s’impose, depuis quelques années déjà, comme le moyen privilégié pour mettre en lumière la complexité du monde. Un monde authentique qui s’anime par ces images dessinées. Un monde prouvant le pouvoir d’un cinéma longtemps associé à des histoires jugées triviales, enfantines. De nombreux films ont prouvé le contraire : l’animation, en liant le monde de l’enfance à celui des adultes, crée un univers commun instructif. Un univers dont les clés de compréhension traversent les générations et dont la violence, bien présente dans ses thèmes, reste suggérée avec une certaine pudeur.

Ce rapport à la violence n’incarne en rien une simplification du propos. Pour le dire autrement : lorsque les prises de vues réelles filment, l’animation dessine. D’une certaine manière, l’animation propose une nouvelle trinité : le monde, l’humain, la main. Le cinéma d’animation devient donc ce troisième œil nécessaire qui incarnerait un rapport au monde annexe et pourtant fondamental.

Les choses qu’on écrit, les choses qu’on dessine

Ma famille Afghane s’inscrit dans cette conception d’un cinéma du dessin direct : ce qui est vécu s’incarne par le dessin. Le film de Michaela Pavlátová est porté par un scénario d’une grande précision, écrit par Ivan Arsenyev, Yaël Giovanna Lévy et Petra Procházková, l’écrivaine du roman dont est adapté le film. Un scénario qui parvient à alterner la lumière et l’obscurité. Un scénario qui invente un monde qui effleure le documentaire, habité par des personnages de fiction sensibles, d’une grande intensité.

Michaela Pavlátová, réalisatrice tchèque diplômée l’École des arts appliqués de Prague, s’essaye ici pour la première fois à l’animation. Sa réalisation rejette toute forme de stylisation inutile en donnant matière au scénario avec véracité. Pavlátová ne cherche pas à bien faire et, de fait, fait bien car juste. Ma famille Afghane est un corps à corps, une manière d’incarner la vie vécue et écrite, par le dessin.

Récits de vies, récits de familles

Certes, Ma famille Afghane n’est pas autobiographique. Cependant, le minutieux travail de documentation opéré autour de l’univers géographique permet au film de toucher le spectateur et de rendre palpable la situation dramatique. En suivant ce choc des cultures, l’œuvre est une véritable immersion dans des questions d’altérité, de partage et d’apprentissage et tente de s’éloigner des clichés communs autour de l’Afghanistan. Ma famille Afghane a des allures de conte qui dit un désir de vivre, malgré une vision latente.

Il est vrai qu’il est difficile de dire que le film documente avec un réalisme immuable une situation qui reste lointaine. Mais la force de Ma famille Afghane est justement de ne pas chercher la perfection, un point de vue naturaliste constant. Non, Ma famille Afghane fonctionne tel un véritable récit familial plus universel qu’il nous semble. Un hommage aux Afghans qui semble dire que, parfois, il faut voir plus loin que les images réelles pour trouver la beauté, la vie, le vrai.

Bande-annonce – Ma famille Afghane

 

Fiche technique – Ma famille Afghane

Réalisation : Michaela Pavlátová
Scénario : Ivan Arsenyev, Yaël Giovanna Lévy et Petra Procházková
Durée : 1h20
Genre : Animation
Date de sortie : 27 avril 2022
Pays : France, République Tchèque, Slovaquie

« Bizarre Adventure de Hirohiko Araki » aux éditions Delcourt

Célèbre mangaka japonais, auteur de JoJo’s Bizarre Adventure, Hirohiko Araki se voit mis à l’honneur par les éditions Delcourt, qui proposent dans leur collection « Tonkam » un très beau coffret intitulé Bizarre Adventure de Hirohiko Araki.

Que de chemin parcouru entre Magical B.T. (1983) et Under Execution Under Jailbreak (1995) ! Pointillisme raffiné, hachures maniées en clerc, expressions faciales portées à incandescence, détails à foison dans les arrière-plans, science du mouvement… Il est difficile de nier, à la lecture des quatre one-shots composant le coffret Bizarre Adventure, que le style de Hirohiko Araki s’est affiné et stabilisé avec le temps. Lui-même affirme d’ailleurs s’être longtemps cherché au moment de concevoir ses premiers récits. Inaugurant les séries du mangaka à avoir été publiées, Magical B.T. a bien failli être jetée aux oubliettes, en raison d’un positionnement peu vendeur (actions répréhensibles, personnages ambigus, prénom résumé à des initiales…). L’histoire d’un garçon surdoué et facétieux employant la ruse et la magie pour parvenir à ses fins, et entretenant une relation indéfectible avec son meilleur ami, s’avère pourtant passionnante, parfois touchante, et toujours divertissante. Hirohiko Araki expose ses deux jeunes protagonistes aux moqueries, romances, malveillances ou opportunismes. Exploitant les dons de B.T., ils finissent invariablement par se tirer d’affaire.

Second tome du coffret, déjà plus mature dans le dessin, Gorgeous Irene est dans un premier temps axé sur une tueuse professionnelle. Dans un Japon corrompu, où la pègre a pignon sur rue et écoule sa drogue jusque dans les écoles, Irene est engagée par un jeune homme pour venger la mort de son père. Elle affronte Lauper, une impitoyable cheffe de gang, en recourant à son maquillage de combat, qui agit sur elle comme un puissant révélateur. On retrouve la même Irene dans un second récit ayant cette fois lieu à New York. Elle y rencontre Michael, qui s’en fera le protecteur et lui dispensera des conseils utiles, tandis que des individus peu scrupuleux essaient d’abuser de sa naïveté. Orpheline, Irene fait l’objet d’une traque obstinée mais garde toujours un coup d’avance sur ses adversaires. Les liens qui unissent Michael et Irene, l’érection de New York en personnage à part entière, les scènes d’action rendent cette histoire particulièrement haletante. B.T. fait aussi son retour dans Gorgeous Irene, à l’occasion d’une enquête policière alambiquée, et Dis bonjour à Virginia rappelle, un peu à l’image d’Alien, sorti trois années plus tôt, que l’espace est tout indiqué pour porter le suspense, l’effroi et pousser les protagonistes dans leurs derniers retranchements.

Baoh voit le jour en 1984. Il constitue probablement le point d’orgue de ce coffret. Sur fond de conspiration militaire, l’organisation secrète Dress a fait du jeune Ikurô, orphelin, une puissante arme de guerre sur laquelle elle a testé un parasite cybernétique capable d’en renforcer la force et de le doter de pouvoirs surhumains (liquéfier les tissus organiques, soigner ses blessures, résister à toutes sortes d’attaques, etc.). Échappé d’un laboratoire secret en compagnie de Sumire, qui a des dons de prédiction, il va se lier d’amitié avec elle tout en affrontant tous ceux, nombreux, qui se dresseront sur leur route. Spectaculaire, somptueusement mis en images, Baoh comporte des scènes humoristiques (la jalousie d’un garçon envers Ikurô), sensibles (l’affection envers Sumire) et critiques (contre les institutions gouvernementales), en plus de déployer des séquences d’action trépidantes. Mêlant avant l’heure X-Files, Terminator et X-Men, le récit de Hirohiko Araki se distingue aussi par la course contre la montre qui le sous-tend : plus longtemps Ikurô est en liberté, mieux il apprend à apprivoiser ses forces, qui ne cessent d’ailleurs de se décupler.

Recueil de quatre histoires, Under Execution Under Jailbreak débute par l’excellent « Peine de mort et évasion ». Un homme condamné à la peine capitale découvre une cellule truffée de pièges mortels. Tandis que les murs s’effritent et qu’un passage se fait jour vers l’extérieur, il craint que cela ne soit qu’un énième leurre et vieillit, année après année, en maudissant ceux qui le maintiennent captif et en admirant la vue entrouverte vers la liberté. Partagé entre l’envie de prendre la tangente et la peur de se faire avoir une nouvelle fois, il se cantonne à un immobilisme qui finira par avoir sa peau. « Dolce » narre la manière dont des conditions extrêmes peuvent affecter un homme et le pousser aux pires abjections. « Le Confessionnal » est un modèle d’histoires emboîtées les unes dans les autres et comporte son lot de cruautés. « Deadman’s Questions » clôture en beauté un recueil très engageant, qui ne fait que confirmer l’excellente facture d’un coffret si pas indispensable, au moins très recommandable.

Bizarre Adventure de Hirohiko Araki, Hirohiko Araki
Delcourt/Tonkam, avril 2022, 1080 pages

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4.5

« Movie Ghosts » : les fantômes de Hollywood

Les éditions Bamboo publient Movie Ghosts, de Stephen Desberg et Attila Futaki. Très référencé, amarré à la Cité des Anges, l’album met en scène un enquêteur qui a la particularité de… dialoguer avec les morts.

Billy Wilder, Joseph L. Mankiewicz, David Cronenberg, David Lynch : de tout temps, Hollywood a fait l’objet de descriptions peu à son avantage, de manière directe ou détournée. Stephen Desberg se penche à son tour sur la capitale du cinéma américain et, plus largement, sur la Cité des Anges qui l’accueille. Jerry Fifth, son personnage principal, est un enquêteur traînant son spleen dans ces bars légendaires où Bogart et Gardner descendaient autrefois. Il s’y lamente sur les femmes, s’y épanche sur ses acouphènes et y rencontre un homme, Cornell, qui n’y voit rien de moins que l’expression de ces « esprits arrachés à leurs espoirs ». Car Los Angeles les compte par milliers, ces talents mort-nés, à peine arrivés déjà disparus. Serait-ce donc leurs doléances lointaines que Jerry perçoit de manière indistincte ?

Magnifiquement mis en images par Attila Futaki, dont les teintes penchent souvent vers le rose-mauve, Movie Ghosts mène le lecteur du Millennium Biltmore aux villas de Beverly Hills, du Walk of Fame au Sunset Boulevard, des bars branchés aux cinémas diffusant les vieux films d’Orson Welles (La Soif du mal en l’occurence). Jerry enquête d’abord sur le meurtre de l’ancienne star Louise Sandler, avant de se pencher, à la demande de Louis B. Mayer, sur le carnet secret de la chroniqueuse hollywoodienne Gilda Ghitis. En toile de fond : romance, mœurs, maccarthysme et « une relation particulière avec l’au-delà » qui fait le sel de l’album et fera dire à Jerry, désormais en liaison avec une actrice s’étant suicidée soixante années plus tôt : « Notre relation est le parfait reflet de l’illusion hollywoodienne, l’union indéfinissable de deux êtres séparés par un écran, leurs sentiments filtrés par une toile argentée. »

Un diptyque intitulé Movie Ghosts ne pouvait qu’être le prétexte à un réexamen de l’histoire hollywoodienne. Cela passe par de multiples références, des comparaisons avec Jean Harlow aux affiches de Spielberg, Romero ou Hitchcock, sans compter ces fameuses listes noires auxquelles les studios ont participé de manière discrète du temps du maccarthysme. Stephen Desberg et Attila Futaki plongent Jerry Fifth dans une enquête au long cours, où le milieu du cinéma entre en résonance avec l’anticommunisme forcené. Louis B. Mayer n’est plus alors qu’une fumée diffuse annonçant un incendie ardent. Le dessin flatte l’œil, la cinéphilie pulse à chaque page et l’irruption du fantastique permet de dévoiler une histoire peu reluisante du Hollywood de l’après-guerre. Et au milieu de tout cela : un amour impossible, douloureux, réveillant des passions mais annonciateur d’un échec.

Movie Ghosts, Stephen Desberg et Attila Futaki
Bamboo, avril 2022, 72 pages

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« Sociologie des dirigeants de presse » : qui sont-ils ?

Julie Sedel publie aux éditions La Découverte, dans la collection « Repères », l’opuscule Sociologie des dirigeants de presse. Elle y revient sur leurs traits constitutifs et leur travail.

Ils sont PDG, managers, directeurs éditoriaux ou actionnaires. Ils occupent des postes de premier plan dans le secteur de la presse. À ce titre, ils peuvent se revendiquer d’être les coproducteurs du débat public. Les dirigeants de presse constituent une galaxie à part, moins visible que les éditorialistes ou les grands reporters, mais dont le rôle et l’influence méritaient d’être questionnés. C’est à cette entreprise délicate que s’astreint Julie Sedel, spécialiste du sujet et auteure de l’ouvrage Dirigeants de médias : Sociologie d’un groupe patronal (publié aux Presses Universitaires de Rennes).

Peu féminisés, les métiers de dirigeant de presse renvoient à une certaine homogénéité. Ceux qui en France en remplissent les fonctions sont généralement des hommes, nés Français, issus des classes moyennes et supérieures. Monique Dagnaud et Dominique Mehl pointent à leur endroit un certain déficit en attributs et titres symboliques (fréquentation de grandes écoles, carrière ministérielle), tandis que d’autres (Mayerhoffer, Pfetsch) leur reconnaissent un contrôle de ressources symboliques. Comme Julie Sedel le rappelle, leur évocation éditoriale (dans les essais, les biographies, les portraits journalistiques) répond souvent l’une de ces trois dimensions : hagiographique, critique ou négative.

Il n’était pas possible de traiter d’un tel sujet sans le contextualiser à l’aune de structures médiatiques précaires et changeantes. Après la Libération, le gros des bataillons des dirigeants de presse est issu de la Résistance, son travail est balisé par l’État, en raison de liens étroits avec les champs bureaucratiques et politiques. Les années 1980 marquent un profond bouleversement, puisque la libération du secteur audiovisuel effrite le contrôle étatique et installe (déjà) les managers à des postes-clés. Une tendance qui s’amplifie encore dans les années 2000, avec l’essor des capitaux étrangers, de la concentration médiatique et le remplacement de dirigeants au profil littéraire par des gestionnaires. D’un côté Patrick Drahi, de l’autre Mediapart, puisque des structures indépendantes voient parallèlement le jour.

Formant une élite culturelle où la reproduction sociale demeure la règle, les dirigeants de presse ne brillent pas par leur diversité, laissée aux animateurs ou aux journalistes. Dans un échantillon étudié par Julie Sedel, 40% d’entre eux étaient par exemple issus de l’Institut d’études politiques de Paris. Il est à noter qu’on compte en revanche peu d’énarques ou d’ingénieurs parmi eux. Issus des filières journalistique, militante, intellectuelle, économique ou politico-administrative, sélectionnés sur base démocratique, réputationnelle ou strictement professionnelle, se mouvant selon les règles du mercato parisien (parfois pour se bouter hors du monde médiatique), les dirigeants de presse se livrent à une grande variété de tâches sur lesquelles l’auteure revient brièvement : réseautage, réflexion éditoriale, résistance à la pression, fonctions de représentation, impératifs de gestion…

Sociologie des dirigeants de presse se clôture par la mise en débat de l’influence de ces personnalités médiatiques parfois discrètes mais toujours centrales. Si l’opuscule parvient à un tableau d’ensemble clair et relativement complet, il comporte peu de réelles surprises et doit avant tout se concevoir comme une introduction utile à la question.

Sociologie des dirigeants de presse, Julie Sedel
La Découverte, mai 2022, 128 pages

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3.5

« La Forêt immergée » : tous souris

Les éditions Delcourt accueillent le second tome de la trilogie Scurry. Mac Smith y met en vignettes un monde post-apocalyptique perçu à travers le point de vue de souris cherchant à préserver vaille que vaille leur colonie.

Second tome d’une trilogie, « La Forêt immergée » se structure autour de deux arcs narratifs appelés à se rejoindre. Réfugiée dans un nichoir, Pict est attaquée par des faucons et corbeaux, avant de faire le rencontre de Snag, dans un étrange refuge. « C’est le seul endroit dans le coin qui n’est pas inondé ou truffé de loups. » Parallèlement, Wix rencontre Atlas, un élan qui se propose de l’emmener vers l’endroit où est supposée se trouver Pict. Mais tous deux se trouvent pris en chasse par Erebus et sa meute de loups, prêts à planter leurs griffes et leurs crocs dans leur chair dès que l’occasion s’en présentera. Dans la colonie, qui se trouvait au cœur du premier épisode, Resher, Kessel et Orim continuent d’afficher leurs dissensions : le premier souhaite rejoindre au plus vite la ville, quand le dernier lui rappelle l’accord dont ils avaient convenu.

Dans un style toujours aussi proche du film d’animation, le scénariste et dessinateur Mac Smith accentue les menaces pesant sur les souris. Au manque de nourriture viennent ainsi se greffer, de manière démultipliée, les espaces inhospitaliers et les prédateurs. « La Forêt immergée » se distingue d’ailleurs par sa choralité, puisqu’il convoque quantité de nouveaux protagonistes, dont une tortue nommée Skoga, une trio de sœurs renardes appelées les Sorcières, Nyll, chef particulièrement fourbe d’un groupe de corbeaux, ou encore Minka, à la tête de souris sauvages de la forêt. À la fois sensible et spectaculaire, mais manquant un peu d’allant, ce second tome de Scurry tisse la toile d’un complot à peine éventé et applique aux animaux ayant survécu à l’apocalypse l’adage selon lequel l’homme est un loup pour l’homme.

Les rapports de domination, intra- et interespèces, occupent une place de choix dans l’album. On peut ainsi apercevoir des castors obéissant à un roi apparemment sénile, des corbeaux ayant formulé une double allégeance ou des loups se dévorer entre eux au moindre écart de conduite. Le monde agonisant constitue manifestement une pente glissante pour les uns et un tremplin inespéré pour les autres. En cela, Scurry se rapproche beaucoup d’un récit post-apocalyptique tel que The Walking Dead. On attend maintenant la conclusion d’une trilogie qui, mine de rien, aura brassé une multitude de thèmes (certes parfois de manière superficielle) tout en conservant une science du rythme et du divertissement.

Scurry : La Forêt immergée, Mac Smith
Delcourt, avril 2022, 120 pages

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3.5

« George Best, twist and shoot » : étoile filante

George Best, twist and shoot prend place dans la collection « Coup de tête » des éditions Delcourt. Le scénariste Kris et le dessinateur et coloriste Florent Calvez adaptent le roman Le Cinquième Beatles de Vincent Duluc et racontent l’ascension puis la chute d’un footballeur qui a fait les beaux jours de Manchester United dans les années 1960.

« C’était un personnage familier dont aucun Anglais ne restait jamais longtemps sans nouvelles, qu’il lise les pages people ou celles des sports. » George Best était fait de cette étoffe : à un génie footballistique qui lui valut reconnaissance et mirobolants contrats, notamment publicitaires, il a très vite juxtaposé tous les excès imaginables : voitures de luxe, sexe, drogues, alcool, nonchalance, caprices… Kris et Florent Calvez ne s’y trompent pas en érigeant sa maison, patiemment édifiée, en symbole de perdition : tape-à-l’oeil, dénuée de finesse, truffée de gadgets offerts par des industriels avant tout intéressés par l’aura du footballeur, elle suscitait la curiosité des badauds tout en étant moquée pour son ostensible laideur.

Remontons un peu le fil du temps. Page 14, le lecteur découvre la maison d’enfance de la future star de Manchester United. Chiche, sise dans un quartier populaire de Belfast, elle ressemble à s’y méprendre aux centaines d’autres qui l’entourent et l’enserrent. George Best est alors, mais plus pour très longtemps, ce « voyageur de 15 ans trop maigre, fils d’une ouvrière dans une fabrique de cigarettes et d’un employé des chantiers navals ». S’il s’affranchit de cette condition modeste, c’est uniquement à la faveur d’un recruteur anglais ayant tôt perçu son talent exceptionnel. À Manchester, il est censé travailler dans les bureaux d’une compagnie maritime en marge de ses entraînements. Obstiné, il claque la porte sans demander son reste ; il n’aspire qu’à tâter du ballon. On lui déniche alors un emploi fictif et il parvient, peu à peu, à faire son trou dans un environnement pourtant très concurrentiel, où de nombreux aspirants footballeurs se voient « renvoyés chez eux pour insuffisance de performances ».

Kris et Florent Calvez l’indiquent clairement : « L’air du temps changeait. Les Beatles fournissait le son et George, bientôt, s’occuperait de la chorégraphie. » Profitant d’abord d’une blessure pour obtenir sa première titularisation dans l’effectif professionnel de Manchester United, éclaboussant ensuite le Stamford Bridge (stade du FC Chelsea) de toute sa classe, il s’annonce au milieu des années 1960 comme un virtuose, agile, précis et compétiteur. Il demeure cependant « un gamin timide de Belfast dans un monde trop grand », ce qui expliquera, pour partie, sa rapide et terrible déchéance.

Bien sûr, « le swinging London n’aurait pas eu le même visage sans lui », mais George Best a cependant tout de l’étoile filante. Comme l’expose très bien cette biographie dessinée, le génie précoce souffrira de l’ivresse provoquée par la gloire (au sens propre comme au figuré). Il se noiera dans la fange de la célébrité et de la richesse, il peinera à honorer (humainement) un maillot alourdi par le fardeau de la catastrophe aérienne de 1958, qui coûta la vie, notamment, à huit joueurs de ManU. Il surnagera parfois dans un effectif limité, mais se fera surtout remarquer pour ses frasques extra-sportives et ses déclarations outrancières, et souvent fanfaronnantes. « Aucun joueur de football européen n’avait jamais suscité une attraction pareille », Best était devenu la première icône sportive de la publicité britannique, mais la locomotive de Manchester va dérailler et s’écraser dans le décor.

Brûlant la chandelle par les deux bouts, ce qui apparaît clairement dans l’album, l’attaquant de Manchester United doit faire un pas de côté, puis partir pour les États-Unis, où il enchaînera les transferts dans des équipes modestes. Plus tard, il connaîtra une faillite personnelle, la prison, la maladie. Son manque de fiabilité – il était parfois attendu à trois endroits en même temps –, sa rivalité contre-productive avec Bobby Charlton, son immense talent gâché par une attitude non professionnelle, irriguent à larges flots George Best, twist and shoot, qui n’oublie jamais, en plus de décrire un parcours fascinant, de souligner toutes les aspérités psychologiques qui s’y fondent.

George Best, twist and shoot, Kris et Florent Calvez
Delcourt, avril 2022, 88 pages

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3.5

Babysitter : Le Théorème drolatique de Monia Chokri

Babysitter le nouveau métrage de Monia Chokri est une œuvre mitigée. Traitant avec drôlerie les thèmes du féminisme et de la misogynie, le film est intéressant , bien qu’un peu inabouti.

Synopsis de Babysitter:  Suite à une blague sexiste devenue virale, Cédric, jeune papa, est suspendu par son employeur. Pour se racheter, il va avec l’aide de son frère Jean-Michel, s’interroger sur les fondements de sa misogynie à travers l’écriture d’un livre. De son côté, sa femme Nadine en proie à une dépression décide d’écourter son congé maternité. L’arrivée dans leur vie d’une baby-sitter au charme espiègle et envouteur, va chambouler leur existence.

Battle of the sexes

Babysitter de la Québécoise Monia Chokri était assurément un film qu’il fallait voir, tant son premier long métrage la Femme de mon frère nous avait emballée. Ce second film remplit un rôle qu’on attend d’un film en général : celui de nous surprendre, au moins de nous sortir d’une certaine torpeur cinématographique dans laquelle la succession d’œuvres un peu trop formatées a tendance à nous plonger.

Adapté de l’œuvre éponyme de  Catherine Léger par l’auteure elle-même, Babysitter est très fidèle à la pièce de théâtre. Un triple sujet est enchevêtré dans une comédie grinçante : le sexisme, la misogynie,  le féminisme. Gentiment ou férocement satirique selon les heures, le film n’oublie pas d’être également poétique.

De fait, Babysitter commence sur les chapeaux de roue, assez désagréablement il faut bien le dire : Cédric (Patrick Hivon) est avec ses collègues et amis à un match de MMA, nouveau symbole de la « super virilité » s’il en est. En plus du match, les marqueurs d’une époque pré- MeToo fleurissent : la bière à gogo, les discussions graveleuses sur les fesses de femmes swipées sur l’écran de leur portable. En effet, La séquence est assez pénible par le maelström incessant des visages en gros plan des différents protagonistes, parmi des hurlements qui tentent de couvrir la rumeur ambiante. La quintessence d’une certaine violence. Et c’est dans cette ambiance qu’un Cédric imbibé va voler un baiser à la présentatrice télé, à la vue de tous les spectateurs.

Ce prélude se termine abruptement par une scène stylisée sur le ring de MMA, qui n’est pas sans rappeler notre Julia Ducournau nationale, et on aura ainsi des fulgurances  horrifiques tout au long du film. Pour le reste, on est dans l’humour survitaminée.

Ce baiser sur la joue non consenti aura des répercussions retentissantes, auxquelles Jean-Michel (Steve Laplante), le propre  frère de Cédric ne sera pas étrangère. C’est ensemble qu’ils feront leur mea culpa de misogynes, car l’excès de féminisme affiché par le frère et l’hyper sexisme de Cédric  ne font finalement qu’un tout compliqué. Ils écrivent des lettres d’excuses tout en essayant de comprendre la racine de leur mal de mâles. Pendant ce temps, Nadine (Monia Chokri elle-même) se languit dans une dépression post-partum, indifférente au monde, offrant son dos nuit après nuit à Cédric qui ne semble pas non plus en vouloir davantage. Le bébé est ingérable, non géré, chacun étant noyé dans ses propres affres.

Entre alors Amy (Nadia Tereszkiewicz) la babysitter du titre , une gironde française aux boucles d’or qui apparaît comme un enchantement au milieu de tout ce désordre.  Cette Mary Poppins des temps modernes, en plus de s’occuper merveilleusement du bébé, va les emmener dans un univers magique bien particulier , celui des fantasmes sexuels auxquels bizarrement seul le misogyne avéré ne sera pas sensible.

Comme dans la pièce, Monia Chokri a mis beaucoup de choses avec son triple questionnement. C’est un peu foutraque, pas toujours très facile à suivre. Mais l’essentiel de sa démonstration est là. Les hommes n’y sont pas à leur avantage, avec encore un long chemin à parcourir pour se défaire d’une misogynie ambiante. Les femmes du film, Amy et Nadine, chacune à leur façon, semblent plus libérées de leur carcan, et plus particulièrement la jeune babysitter. Cependant, malgré une belle inventivité visuelle, Babysitter aurait encore gagné en étant bavard  différemment : peut-être moins de saynètes et plus de dialogues  plus construits et ramassés autour de ses thèmes, peut-être moins d’ellipses, voire peut-être des acteurs un peu plus convaincants. Babysitter gardera le rang de second dans la filmographie naissante de la cinéaste.

 

Babysitter – Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=ZReiiUgjinU

 

Babysitter- Fiche technique

Réalisateur : Monia Chokri
Scénario : Catherine Léger, d’ après sa propre pièce
Interprétation : Patrick Hivon (Cédric), Monia Chokri            (Nadine), Nadia Tereszkiewicz (Amy), Steve Laplante (Jean-Michel), Hubert Proulx          (Tessier), Stéphane Moukarzel (Carlos), Nathalie Breuer (Brigitte)
Photographie : Joëlle Deshaies
Musique : Emile Sornin
Producteurs : Pierre-Marcel Blanchot, Fabrice Lambot, Catherine Léger, Martin Paul-Hus
Maisons de Production : Amérique Film, Phase 4 Productions
Distribution (France) : Bac Films
Durée : 87 min.
Genre : Comédie
Date de sortie :  27 Avril 2022
Canada – 2022

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3

La figure : visages qui hantent, symboles qui traversent, incarnations qui capturent

La figure n’est pas un simple visage : elle est incarnation, symbole vivant, présence qui traverse et hante. Du Joker maquillé au regard impassible du Driver, d’Eleven à Daenerys, des figures sacrées aux avatars filtrés : elle organise la reconnaissance, structure l’empathie, oriente la perception et nous force à répondre à son appel silencieux ou à son cri muet. Dans un monde saturé d’images anonymes, la figure reste ce qui nous regarde en retour et nous dépossède de notre indifférence.

Il suffit d’un regard fixe, d’un visage qui se fissure, d’une silhouette qui se détache du fond pour que l’image cesse d’être neutre et devienne figure : une présence qui incarne, une intensité qui traverse, un symbole qui impose sa loi.
La figure n’est pas simple représentation : elle organise la reconnaissance, structure l’empathie, oriente la perception, nous force à répondre à son appel ou à son silence.
Dans un monde saturé d’images anonymes, la figure est ce qui reste : le visage qui hante, le corps qui parle sans mots, la forme qui nous regarde en retour et nous dépossède de notre indifférence.

La figure n’est pas un simple motif visuel : elle est la manière dont l’image se fait chair, dont une idée, une émotion, une force se donne corps et regard. Elle traverse le cinéma, les séries, la peinture, la photographie, les avatars numériques – non comme illustration, mais comme incarnation : une présence qui appelle, qui blesse, qui oblige. Lacan y verrait l’objet a incarné : le visage n’est pas sujet, il est ce qui manque au sujet, ce qui le fascine et le dépossède en même temps. Deleuze y lirait un devenir-figure : la silhouette qui se détache du fond n’est pas représentation, mais intensité, ligne de fuite qui traverse le plan et le spectateur. Merleau-Ponty ajouterait que la figure est chair visible : elle n’est pas vue de l’extérieur, elle nous regarde, elle nous touche, elle fait du corps percevant un corps perçu. Levinas verrait dans le visage l’appel éthique : il n’est pas objet, il est l’autre qui interdit le meurtre, qui impose la responsabilité. Nous ne regardons pas la figure ; elle nous regarde, elle nous traverse, elle nous capture dans son appel silencieux ou dans son cri muet.

La figure au cinéma : incarnation qui impose, présence qui hante, intensité qui traverse

Le cinéma fait de la figure une présence irréductible : un visage, un corps, une silhouette qui deviennent plus que des personnages – des symboles, des vecteurs d’émotion, des forces qui traversent l’écran. Dans Joker, le maquillage blanc, le sourire rouge, les yeux noirs ne sont pas masque : ils sont figure culturelle, incarnation du chaos, de la rupture, de l’ambiguïté morale qui contamine le spectateur. Le visage du Joker n’est pas vu ; il regarde, il hante, il impose sa présence jusqu’à ce que l’on sente le rire monter malgré soi. Dans Drive, le Driver est figure minimaliste : peu de mots, visage impassible, regard fixe – sa présence magnétique ne vient pas de l’action, mais du silence, de la retenue, de l’intensité contenue qui traverse chaque plan. Le corps du Driver n’est pas personnage ; il est icône, il est manière d’habiter l’image avec une froideur qui fascine et terrifie. Chez Denis Villeneuve dans Blade Runner 2049 ou Dune, la figure est monumentalité : visages sculptés par la lumière, silhouettes qui se découpent contre des paysages immenses – la figure n’est pas humaine ; elle est puissance, elle traverse le cadre pour imposer une présence qui dépasse l’individu. La figure cinématographique n’est pas représentation ; elle est incarnation : elle impose, elle hante, elle traverse le spectateur jusqu’à ce qu’il se sente regardé par elle.

La figure dans les séries : archétypes qui hantent, identités qui se fissurent, projections qui traversent

Les séries font de la figure un repère culturel longue durée : un personnage qui devient archétype, un visage qui hante les saisons, une identité qui se projette sur le spectateur. Dans Stranger Things, Eleven n’est pas seulement personnage : elle est figure de vulnérabilité puissante, incarnation d’une sensibilité extrême mêlée à une force destructrice. Son crâne rasé, ses yeux noirs, sa voix brisée deviennent symboles : elle traverse les écrans pour incarner la blessure et la puissance, l’empathie et la rage, l’enfance volée et la révolte. Dans Game of Thrones, Daenerys est figure mythique : elle commence comme victime, devient libératrice, finit tyran – son visage, ses cheveux argent, ses dragons deviennent symboles de pouvoir, de justice, de chute. La figure évolue, se fissure, se renverse : elle hante les saisons comme une projection collective de l’ambition et de la destruction. Dans The Leftovers ou Westworld, les figures sont hantées : visages qui portent les traumas, corps qui sont traversés par des souvenirs ou des programmes – la figure n’est pas fixe ; elle est traversée, fissurée, habitée par ce qui la dépasse. La figure sérielle n’est pas personnage ; elle est archétype vivant : elle hante, elle projette, elle traverse le spectateur jusqu’à ce qu’il se reconnaisse en elle – ou qu’il la refuse.

La figure dans les arts visuels : symboles qui appellent, silhouettes qui hantent, présences qui traversent

Dans la peinture, la sculpture et la photographie, la figure est geste d’incarnation : une manière de donner forme à une idée, une émotion, une intensité qui appelle ou repousse. Les figures sacrées (Vierges, Christs, Bouddhas) condensent des émotions collectives : compassion, crainte, admiration – elles ne représentent pas ; elles appellent, elles traversent le regard pour imposer une réponse éthique ou mystique. La figure sacrée n’est pas vue ; elle regarde, elle hante, elle organise l’empathie ou la terreur. Dans l’art contemporain, les casseurs d’images (Géricault, Bacon, Sherman) déconstruisent la figure : visages effacés, corps fragmentés, silhouettes brisées – la figure devient critique, elle expose la violence de la représentation, elle traverse le spectateur pour lui montrer que le visage n’est jamais innocent. Chez Bill Viola ou Marina Abramović, la figure est présence prolongée : visages immobiles qui fixent le spectateur pendant des heures, corps offerts à l’épreuve – la figure n’est pas vue ; elle est vécue, elle hante par sa durée, elle impose une relation qui dure. La figure visuelle n’est pas représentation ; elle est appel : elle traverse, elle hante, elle organise l’empathie ou la distance jusqu’à ce qu’elle devienne ineffaçable.

La figure numérique : avatars qui se recomposent, filtres qui habitent, identités qui se fissurent

Dans le numérique, la figure devient modulable, filtrée, simulée : elle n’est plus fixe, elle se transforme selon les plateformes, les algorithmes, les désirs. L’avatar est figure recomposée : une version choisie, idéalisée, construite pour être vue – il incarne une identité projetée, une manière d’être qui n’est pas tout à fait soi. Mais l’avatar peut devenir autonome : il échappe, il agit indépendamment, il possède à son tour le sujet originel. Les filtres modifient les visages : ils lissent, agrandissent, colorent – la figure devient effet, elle est habitée par une intention externe qui la fait plus belle, plus jeune, plus conforme. Dans les deepfakes, la figure est capturée : un visage habité par une autre voix, un autre corps, une autre intention – l’identité n’est plus fixe ; elle est traversée, possédée, fissurée par la technique. La figure numérique n’est pas représentation ; elle est simulation : elle se recompose, elle se fissure, elle traverse le regard jusqu’à ce qu’il doute de ce qu’il voit – et de qui il est.

La figure comme forme culturelle

La figure n’est pas un simple visage ou un corps représenté : elle est la manière dont l’image incarne une idée, une émotion, une force qui traverse et hante. Elle organise la reconnaissance, structure l’empathie, oriente la perception, nous force à répondre à son appel silencieux ou à son cri muet. Dans un monde saturé d’images anonymes et interchangeables, la figure est ce qui reste : le visage qui regarde en retour, le corps qui parle sans mots, la silhouette qui impose sa présence. Elle n’est pas vue ; elle voit : elle traverse, elle hante, elle capture. Et dans cette capture réside la vérité contemporaine : nous ne regardons pas les figures ; elles nous regardent, elles nous traversent, elles nous dépossèdent de notre indifférence – et parfois, elles nous font être autrement.