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Loin du périph mais trop près de la catastrophe

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Loin du périph débarque sur Netflix et reprend l’idée première de De l’autre côté du périph : mêler les classes, les mondes, les opposer pour mieux les rassembler (sic!). Or, le film y va à coups de pied dans la tronche. Entre castagne infinie et blagues infâmes plus que soulignées, pas grand chose à se mettre sous la dent. Quelqu’un leur a dit que nous étions en 2022 ?

Le cadavre est glauque, soit un homme coupé en deux. Drame de l’immigration ? Non, guerre de nationalistes blancs ! Oui, bon, on ne le sait pas de suite mais c’est ça. Alors le gentil flic noir et le bourgeois blanc se retrouvent sur l’enquête par un imbroglio dont on se demande pourquoi ils se sont pris la tête à l’inventer. Autant les rassembler comme ça, sans explication, ça fera moins de nœuds au cerveau. Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre mais comme Mulan, on les pardonne parce qu’ils nous ont tous sauvés ! Ajoutez à cela une Izïa Higelin entre objet de fantasme (un peu minable) et twist pas du tout incroyable et vous obtenez le vide intersidéral. Oui, vous comprenez, l’un de nos lascars est si gentil qu’il ne peut pas supporter d’interroger une femme seins nus, mais ça ne le dérange pas de castagner tout ce qui bouge avant même un semblant d’interrogatoire.

On ne sait plus trop pourquoi ça a de l’importance qu’ils soient loin du périph, des gars qui enquêtent à la campagne, il y en a tout un tas le samedi soir sur France 3… ça ne fait pas tout une histoire. C’est à peu près la même subtilité qui se déploie ici, tout le monde est soit facho, soit gaucho, pas le choix. Les flics sont aussi bêtes que les mecs qu’ils poursuivent, mais en plus ils ont une arme légalement… bref, ça dérape dès les dix premières secondes à peu près. Tout a l’air d’être figé depuis dix ans et d’avoir été décongelé vite fait. Intoxication garantie, les blagues sont d’une lourdeur rarement égalée et en plus hyper appuyées, répétitives, infinies. On  a droit à une utilisation technologique elle-même d’une pauvreté infinie (reconstitution du crime…) ou encore une course poursuite sans aucun sens.

Tout ça aurait pu faire l’objet d’une critique, mais non, fuyez. Regardez une vieille rediffusion d’Inspecteur Barnaby… tout sauf ça. Il n’y a même pas un début de réflexion sur ce que le film prétend étudier, le nationalisme, la haine/peur des étrangers… et surtout on ne rit pas, c’est quand même le vrai problème pour une  comédie datée, poussiéreuse, à oublier. Pour trouver des gens qui veulent tout exploser pour repartir de zéro (c’est l’objet des « méchants »), amis du côté des « gentils », on ira lorgner vers le drame avec Nocturama (Bertrand Bonello, 2016) , rien à voir, mais ça ne fait jamais de mal de parler d’un bon film.

Bande annonce : Loin du périph

Fiche technique : Loin du périph

Synopsis : Dix ans après avoir fait équipe, Ousmane et François, deux flics que tout oppose, reforment à contrecœur leur tandem de choc. Pas franchement ravis de se retrouver, ils mettent le cap sur une petite ville des Alpes pour enquêter sur un meurtre particulièrement sordide. Mais, alors qu’ils pensent avoir élucidé l’affaire, Ousmane et François découvrent une réalité bien plus terrifiante ! De surprises en rebondissements, leur escapade loin du périph les pousserait même à s’apprécier …

Réalisation : Louis Leterrier
Scénario : Stéphane Kazandjian
Interprète : Laurent Lafitte, Omar Sy, Izïa Higelin, Dimitri Storoge, Stéphane Pézérat
Photographie : Thomas Hardmeier
Montage : Vincent Tabaillon
Production : Mandarin Films, Netflix France
Distributeur : Netflix
Date de sortie VOD : 6 mai 2022
Durée : 119 minutes

France – 2021

Limbo : l’enfer de l’immigration selon Ben Sharrock

Limbo, de l’Écossais Ben Sharrock, a choisi l’Absurdistan loufoque pour dénoncer une sombre réalité de nos contrées : l’immigration forcée de nombreux êtres humains, échoués en terre inconnue, si ce n’est hostile.

Synopsis de Limbo :  Sur une petite île de pêcheurs en Écosse, un groupe de demandeurs d’asile attend de connaître son sort. Face à des habitants loufoques et des situations ubuesques, chacun s’accroche à la promesse d’une vie meilleure. Parmi eux se trouve Omar, un jeune musicien syrien, qui transporte où qu’il aille l’instrument légué par son grand-père.

 

The Strangers

Limbo est une comédie qui ne nous fait pas toujours rire. Ben Sharrock, un jeune cinéaste d’Édimbourg dont c’est ici le deuxième film, colle aux basques de personnages tourmentés, des réfugiés parqués sur une lointaine île écossaise, véritablement dans les limbes du titre, en attendant le saint Graal de l’Immigration, ou au contraire l’obligation à quitter le territoire britannique. Rien de comique donc, et pourtant, empreint de beaucoup de légèreté.

Le protagoniste est Omar (Amir El-Masry), un réfugié syrien, musicien talentueux dans son pays, dont la famille est éclatée entre la Syrie, Istanbul et l’Écosse, au gré des opportunités. Il est la face sombre de ce groupe de migrants plutôt insouciants. Lorsque ses amis d’infortune s’écharpent sur des épisodes de Friends ou participent au concours de karaoké de cette région isolée, loin de tout, Omar demande au contraire en bougonnant ce qu’il y a de drôle dans leur situation. Car ainsi va le métrage de Sharrock : des comiques de situation qui vont de pair avec une gravité parfois insoutenable.

Certains partis pris de mise en scène font furieusement penser à Aki Kaurismaki. Le côté politique du propos de Ben Sharrock, sa tendance à une certaine poésie dans la composition de ses scènes, l’inadaptation de sa petite troupe aux coutumes du pays d’« accueil », tout fait penser au singulier finlandais, et c’est tout à l’honneur du jeune écossais, qui n’oublie pas son style propre.

Limbo est traversé de multiples thématiques. Le racisme bien sûr, mais aussi son corollaire, si l’on peut dire, comme avec ce berger qui accueille Omar avec bonhommie, sans préjugé mais avec de la curiosité, de l’humanité en un mot. Mais se déploient également des  sujets tels que la résilience ou l’amitié. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le film n’est pas une succession de saynètes abordant ses différentes facettes les unes derrière les autres. Au contraire , les personnages y évoluent dans un continuum cohérent, émaillé de flashbacks de la vie d’avant, et chacune de leur décision est véritablement ancrée dans une vie antérieure, des difficultés et des souffrances qui donnent une image des réfugiés contraire aux clichés et aux préjugés des habitants.

Limbo est un beau mélange d’images et de dialogues. Porté par de magnifiques paysages terriblement isolés, le film est très visuel. Certaines scènes sont quasi opératiques, celles dans les landes autour d’une cabine téléphonique, celles de l’attente du passage du facteur, porteur d’une nouvelle qu’on redoute et qu’on espère à la fois, et même celles du foyer des réfugiés : les plans d’ensemble lors des cours d’accoutumance aux cultures dispensées par l’excellente Sidse Babett Knudsen (Borgen), ou au contraire le languissement chargé d’ennui des uns et des autres sur le tapis ou dans leur lit.

Mais Limbo est également émouvant dans les dialogues, les échanges, les réminiscences de ces hommes au bout d’un continent qui ne veut pas toujours d’eux. Le film est plutôt taiseux, et la parole y est aussi parcimonieuse que pleine de sens. Tout comme pour le reste de leur difficile existence, on économise les mots, et on préfèrera plutôt communiquer joliment avec un regard ou un sourire.

Un mélange réussi de réalités sociales rarement mises en image , et de poésie de l’absurde, Limbo est un film grave et léger qu’on aurait tort de négliger, de la part d’un cinéaste qu’il faudra désormais suivre de près.

 

Limbo– Bande annonce

 

 

 

Limbo- Fiche technique

Titre original : Limbo
Réalisateur : Ben Sharrock
Scénario : Ben Sharrock

Interprétation : Sidse Babett Knudsen (Helga), Kenneth Collard (Boris), Amir El-Masry (Omar), Vikash Bhai (Farhad), Ola Orebiyi (Wasef), Kwabena Ansah (Abedi), Sodienye Ojewuyi (Hamad), Cameron Fulton (Plug), Lewis Gribben (Stevie), Silvie Furneaux (Cheryl), Iona Elizabeth Thomson (Tia)
Photographie : Nick Cooke
Montage : Karel Dolak, Lucia Zucchetti
Musique : Hutch Demouilpied
Producteurs : Lizzie Francke, Irune Gurtubai, Angus Lamont
Maisons de Production : Caravan Cinema, British Film Insitute
Distribution (France) : L’Atelier Distribution
Récompenses :  Meilleur réalisateur, meilleur film, meilleur acteur , meilleur scenario aux BAFTA Scotland 2021
Durée : 104min.
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie :  04 Mai 2022
Royaume-Uni– 2020

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4

« Les Passagers de la nuit » : l’art de la norme

Après Amanda (2018), qui se confrontait à des questions de deuil et de famille, Mikhaël Hers revient avec Les Passagers de la nuit. Un film qui questionne lui aussi les liens familiaux et le deuil d’une certaine vie. Pas toujours convaincant.

Synopsis des Passagers de la nuit : Paris, années 80. Élisabeth (Charlotte Gainsbourg) vient d’être quittée par son mari et doit assurer le quotidien de ses deux adolescents, Matthias (Quito Rayon-Richter) et Judith (Megan Northman). Elle trouve un emploi dans une émission de radio de nuit, où elle fait la connaissance de Talulah (Noée Abita), jeune fille désœuvrée qu’elle prend sous son aile. Talulah découvre la chaleur d’un foyer et Matthias la possibilité d’un premier amour, tandis qu’Élisabeth invente son chemin, pour la première fois peut-être.

Extérieur/Nuit : Paris, 1980.

Connaissez-vous ce film où une jeune femme intrigante erre dans les rues d’un Paris vintage ? Cette même jeune femme qui ne peut pas tomber amoureuse pour ne pas blesser les autres car elle a été blessée par la vie ? Sans doute, puisque ce film, c’est tous les films d’une certaine tendance d’un cinéma français encensé (et subventionné). Un cinéma qui donne l’illusion d’être à l’image de tous. Au fond, il n’est souvent que le miroir de son réalisateur (et de certaines écoles).

En quelques plans seulement, Mikhaël Hers révèle l’intégralité du triptyque des Passagers de la nuit. L’esthétique vintage, cette jeune femme intrigante, à peine esquissée, et des questionnements à n’en plus finir (certains sont tout de même nécessaires, mais enfin, passons). Le film se veut donc immersif dans ce Paris des années 1980, en mêlant prises de vues réelles et images d’archives. D’ailleurs, au prix où sont accessibles ces images, l’équipe aurait pu faire quelques économies.

Et, pour s’assurer que le spectateur comprenne qu’il s’agit bien des eighties, l’image de Sébastien Buchman semble user d’un filtre Instagram retro et granuleux. Non pas que ces choix soient déplaisants au regard mais l’effet polaroid perpétuel fatigue passé le quart d’heure. À croire que le film masque ses failles par cet univers (que les adeptes du « c’était mieux avant » trouveront évidemment émouvant et génial).

Femme(s) des années 80

Au milieu de ce rapport à la création qui effleure le formatage, il est vrai que Les Passagers de la nuit dresse des portraits de femmes attachants. Enfin, plutôt un seul, puisque Vanda Dorval (Emmanuelle Béart) et Talulah correspondent plus à des archétypes qu’à une réalité. En effet, si le parcours de Talulah, jeune SDF, relativement peu représenté dans le cinéma, nous interpelle, encore une fois, sa représentation reste plus proche d’une image romancée que de la vérité.

Le personnage d’Élisabeth, cinquantenaire, guérie d’un cancer du sein, se retrouvant du jour au lendemain divorcée, est, quant à lui, émouvant. S’il doit son épaisseur à Charlotte Gainsbourg, qui offre beaucoup d’elle-même et de sa sensibilité pour ce rôle, il semble également dire que ces rôles de femmes passée la cinquantaine, nécessaires, existent surtout pour les actrices que l’on a vues grandir à l’écran. Les propos perdent ainsi en crédibilité puisque, malgré son talent, c’est Charlotte Gainsbourg qui ressort, et non Élisabeth.

Créer pour soi, créer pour les autres

Le film en lui-même souffre de trop essayer. Essayer de répondre aux exigences d’un cinéma social et politique, mettant en avant des personnages féminins, tout en étant personnel. Essayer de proposer des histoires qui traversent les générations tout en donnant un vent de liberté et de nouveauté dans le propos. Dire que Les Passagers de la nuit est un mauvais film serait incorrect. Simplement, il s’agit d’un film qui ressemble, finalement, à beaucoup d’autres films actuels. Un film qui se veut pour les autres, mais jamais jusqu’au bout. La grande réussite du film est d’être cliché sans vraiment l’être, de frôler les clichés à chaque scène sans jamais tomber dans le ridicule pur. Dire que l’on ne passe pas un moment agréable serait mentir. Mais est-ce un moment qui nous est utile ? Un film qui mêle l’utile et l’agréable, ça, ce serait une réussite.

Bande-annonce – Les Passagers de la nuit

http://www.youtube.com/watch?v=2wiN1nNkgfo

Fiche technique – Les Passagers de la nuit

Réalisation : Mikhaël Hers
Scénario :  Mikhaël Hers et Maud Ameline
Interprétation : Elisabeth (Charlotte Gainsbourg), Mathias (Quito Rayon-Richter), Talulah (Noée Abita), Vanda Dorval (Emmanuelle Béart)
Durée : 1h51
Genre : Drame
Date de sortie : 04 mai 2022
Pays : France

La Ruse, de John Madden : cadavre exquis

Relatant un fameux succès de désinformation militaire des Britanniques lors de la Seconde Guerre mondiale, La Ruse est une production anglo-américaine mise en scène par John Madden (Shakespeare in Love, Indian Palace) et menée par Colin Firth. Parfaitement documenté et s’appuyant sur une écriture solide et des comédiens expérimentés, le film pèche toutefois par un académisme guindé, une mise en scène sans surprise et des dialogues parfois convenus. S’il restitue impeccablement les faits – dont le caractère extraordinaire justifie l’intérêt du film à lui seul – et l’époque, La Ruse échoue à traduire le génie et la créativité des officiers du renseignement britannique qui mirent au point ce plan invraisemblable. 

Fin 1942. Les succès obtenus par les Alliés en Afrique du Nord leur permettent de définir un prochain objectif ambitieux : débarquer sur le continent européen afin de porter l’estocade à l’Axe. Une invasion de la France à partir du Royaume-Uni n’est guère envisageable avant 1944. Winston Churchill souhaite utiliser les forces stationnées en Afrique du Nord pour s’attaquer au sud de l’Europe. Le lieu du débarquement est formellement choisi lors de la conférence de Casablanca en janvier 1943 : ce sera la Sicile. Reste un problème, et non des moindres : la grande île italienne est un choix évident. Au sein des états-majors alliés, on craint donc que la machine de guerre allemande, certes ébranlée mais encore redoutable, ne prépare un comité d’accueil sanglant, d’autant plus que les troupes américaines n’ont, à ce stade de la guerre, aucune expérience du feu… Surgit alors une idée pour le moins audacieuse : pousser Hitler à croire que le débarquement aura lieu non en Italie, mais dans les Balkans. Deux officiers du renseignement britannique, Charles Cholmondeley et Ewen Montagu, sont désignés pour étudier un projet un peu farfelu qui traîne dans les cartons de l’Amirauté depuis 1939 : cacher de faux documents sur un cadavre qui serait découvert par l’ennemi.

L’histoire militaire regorge d’opérations de désinformation plus ou moins célèbres, celle-ci, nommée Operation Mincemeat (« Opération viande hachée » !), étant fort célèbre et ayant pour particularité d’avoir complètement abusé l’ennemi au sujet d’une invasion extrêmement importante pour les Alliés. On peut donc s’étonner que le septième art s’y soit peu intéressé, même si un film britannique aujourd’hui complètement oublié, basé sur le récit de Montagu, lui fut consacré en 1956 (L’Homme qui n’a jamais existé, de Ronald Neame). Le scénario de La Ruse, signé Michelle Ashford (à qui l’on doit notamment la mini-série The Pacific, en 2010), est quant à lui basé sur un ouvrage écrit en 2010 par Ben Macintyre, déjà adapté par la BBC en un documentaire.

Le film est mis en scène par le Britannique John Madden, un cinéaste tout-terrain mais dont les plus grandes réussites consistent plutôt dans des comédies romantiques, comme Shakespeare in Love qui lui valut un Oscar, ou les deux volets d’Indian Palace. Madden se révèle nettement moins à l’aise dans un registre sérieux, confirmant le résultat en demi-teinte de Miss Sloane (2016). La Ruse bénéficie pourtant, comme déjà mentionné, d’un sujet passionnant, ainsi que d’une écriture solide. Le scénario de Michelle Ashford, qui se focalise entièrement sur la genèse de l’opération et toutes les étapes de sa préparation (trouver un cadavre, créer un personnage et lui inventer une vie entière, falsifier différents documents, s’assurer que les autorités espagnoles fassent « fuiter » la découverte, etc.), réussit ainsi à traduire à la fois subtilement et clairement l’ingéniosité, l’attention portée aux détails et le sens de la persuasion nécessaires à la réussite d’une telle entreprise, sans parler du rôle joué par le hasard. Ajoutons la présence à la fois amusante et tout à fait authentique d’un certain Lieutenant Commander… Ian Fleming. Le futur créateur du personnage de James Bond a en effet collaboré à la première mouture du projet « Mincemeat ». On reprochera en revanche au scénario d’avoir – une fois de plus – cédé à un certain « air du temps » en attribuant à deux personnages féminins (dont l’un incarné par l’actrice écossaise Kelly Macdonald), un rôle majeur dans l’opération, sans rapport avec la réalité historique. Signalons également la présence de plusieurs dialogues pontifiants, insistant lourdement sur le sens du devoir des protagonistes, le jugement de l’Histoire, etc., comme on en trouve trop souvent dans ce genre de productions.

Le problème principal du film réside toutefois dans la direction de John Madden. On y décèle une certaine tendance des productions historiques britanniques récentes. Si celles-ci sont réputées pour le soin apporté à la relation des faits et à la qualité des décors et costumes, elles ont également souvent tendance à assujettir la direction à la reproduction historique, pour un résultat qui tend vers le muséal. La mise en scène très académique, à laquelle répondent une interprétation impeccable mais très guindée de Colin Firth et Matthew Macfadyen ainsi que des progressions dramatiques inutiles (la très platonique histoire d’amour entre Ewen et Jean), ne font guère justice ni au caractère exceptionnel du projet qui est élaboré ni au génie de ceux qui l’ont imaginé. Si l’on apprécie l’approche anti-spectaculaire de l’œuvre à rebours de bon nombre de productions actuelles, force est de constater que John Madden s’est contenté d’une direction sans aucune prise de risque, et encore moins d’aspérités. Bref, La Ruse vaut la peine d’être vu pour son sujet et le professionnalisme de son traitement, mais ne parvient jamais à être ce véritable film de cinéma qu’on était en droit d’attendre.

Synopsis : 1943. Les Alliés sont résolus à briser la mainmise d’Hitler sur l’Europe occupée et envisagent un débarquement en Sicile. Mais ils se retrouvent face à un défi inextricable car il s’agit de protéger les troupes contre un massacre quasi assuré. Deux brillants officiers du renseignement britannique sont chargés de mettre au point la plus improbable – ingénieuse – propagande de guerre… qui s’appuie sur l’existence du cadavre d’un agent secret ! 

La Ruse : Bande-annonce

La Ruse : Fiche technique

Titre original : Operation Mincemeat
Réalisateur : John Madden
Scénario : Michelle Ashford (d’après Operation Mincemeat: The True Spy Story that Changed the Course of World War II de Ben Macintyre (2010))
Interprétation : Colin Firth (Ewen Montagu), Matthew Macfadyen (Charles Cholmondeley), Kelly Macdonald (Jean Leslie), Penelope Wilton (Hester Leggett), Johnny Flynn (Ian Fleming), Jason Isaacs (John Godfrey), Simon Russell Beale (Winston Churchill)
Photographie : Sebastian Blenkov
Montage : Victoria Boydell
Musique : Thomas Newman
Producteurs : Charles S. Cohen, Iain Canning, Emile Sherman, Kris Thykier
Sociétés de production : FilmNation Entertainment, Cross City Films, See-Saw Films, Cohen Media Group
Durée : 128 min.
Genre : Drame/Guerre/Espionnage
Date de sortie : 27 avril 2022
Royaume-Uni – 2021

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3.5

Doctor Strange in The Multiverse of Madness : l’art de la contrebande par Sam Raimi

Rangé des voitures depuis 2013 et sa relecture du classique Oz, c’est peu dire que l’on se demandait ou ré-émergerait Sam Raimi au milieu de cette industrie hollywoodienne en plein marasme post-Covid. Et telle une évidence pour quiconque souhaiterait se racheter une place au soleil après un hiatus d’une décennie, le voilà à s’acoquiner avec l’ogre Marvel pour ce qui s’apparente aux premiers abords à de la pure commande de mercenaire. C’était sans compter la facétie du bonhomme qui profite de son passage éclair dans le MCU pour réinvestir son genre de prédilection – l’horreur – et ainsi travestir un modèle de blockbuster pourtant passablement érodé par le temps. Bref, du bel ouvrage de contrebande en somme.

« Je vais montrer à ces gamins comment on réalise un film de super-héros »

Lorsqu’il ponctue, non sans un air goguenard, son interview pour nos confrères de Rolling Stone, par cette phrase, c’est peu dire que l’on devine la malice mais surtout l’optimisme presque anormal de Sam Raimi. Il faut dire que depuis sa dernière contribution au genre super-héroïque – Spider-Man 3-, le bougre n’a pas manqué de s’épandre dans les médias pour admettre, en coin, à quel point l’omniprésence de Sony dans le processus créatif dudit film avait rendu toute l’entreprise chaotique. Dès lors, le voir retourner au genre, qui plus est dans une configuration radicalement différente – plus question ici de continuer un univers qu’il avait façonné de A à Z, mais bien de s’insérer dans une dynamique bien rodée – avait de quoi laisser songeur. Et ce d’autant plus quand l’on connait la propension de la firme à Kevin Feige à étriller avec une ferveur jamais démentie le style et bien souvent les aspirations de tous les réalisateurs qui ont eu le malheur de s’y aventurer. Toujours est-il que malgré cette sinistre réputation, la firme continue d’attirer de gros noms ; ces derniers étant sans doute au fait de l’introspection qu’elle semble traverser puisque étant elle aussi soumise à ce que toute entreprise doit affronter un jour : le besoin de se moderniser. Ici, point question d’y renverser la table et opérer une révolution non, mais plutôt parvenir à ramener de leurs univers respectifs dans cette entreprise en apparence imperméable à toute intrusion extérieure. Et si on a vu ce que cette inclination a donné avec Chloé Zhao, qui a tenté bien mollement d’y transposer les germes de son cinéma indépendant sur sa bande disparate des Eternels, reste qu’on était curieux de voir comment le chantre de l’horreur et de la bizarrerie Sam Raimi allait pouvoir transposer ça dans un film certes plus enclin à l’accepter – on parle d’un sorcier mystique quand même – mais pas pour autant vendu à sa cause. Résultat, même si on n’assiste pas au hold-up créatif dont tous ses fans rêvaient, reste que Sam Raimi a bien réussi avec Doctor Strange in The Multiverse of Madness, à saboter de l’intérieur la machine à rêves marvelienne et à distiller bien plus de personnalité et de style qu’on aurait pu l’espérer. 

Et Dieu sait combien l’entreprise était pourtant périlleuse. Car à avoir trop dilué son univers via ses nombreuses séries télévisées, le Marvel Cinematic Universe (qui porte ce nom désormais uniquement pour le prestige) est confronté à une mythologie qu’il ne semble plus vraiment contrôler. En attestent les récentes sorties de Loki et Spider-Man No Way Home, qui avec le recul et leur utilisation du concept du multiverse apparaissent davantage comme des instruments voulant contenter les fans à tout prix, que des récits s’intégrant dans une histoire plus large. Partant de là, et vu la quantité infinies de possibilités qui s’offrent avec ce fameux multiverse, on partait donc légèrement défaitiste quant à la tenue du scénario estampillé Michael Waldron. Sans surprises, c’est sur ce domaine là que l’adage qui veut que Marvel broie ses réalisateurs s’avère le plus perceptible tant la première demie-heure se transforme en une regrettable partie de « Où est Sam Raimi ? ». Récit laborieux, rythme balourd, visuels disgracieux et peu inventifs, c’est peu dire que cette entame laissait craindre le pire… Mais, soudain, au milieu de ce cauchemar, le miracle. Car passé le cap des 30 minutes écoulées, Sam Raimi arrive enfin à se défaire du sacro-saint cahier des charges imposé par son employeur. Et avec ça, déjà un constat s’impose : Doctor Strange In The Multiverse of Madness sera moins consacré à élargir les bases du macro-univers de la phase IV qu’à donner une nouvelle aventure à notre docteur préféré. Dès lors, le film plonge la tête la première dans un paradoxe assez étonnant de la part du MCU : un film dont on apprécie la singularité mais on déplorera le fait qu’il n’étend pas la grande histoire sous-jacente à toute l’entreprise. Passé cette situation des plus étranges, on pourra alors se focaliser sur le reste qui, cette fois, est à ranger au crédit de Raimi. Débarrassé de tout ce qui fait d’une œuvre du MCU… une œuvre du MCU, Raimi peut alors se faire plaisir. Et le voilà à distiller ce qui fait la sève de son cinéma. On notera ainsi que c’est du côté des thèmes essaimés par cette même histoire qu’il parvient à s’imposer, tant cette dernière draine dans son sillage, nombre de thématiques déjà abordées (et en mieux) dans sa trilogie de l’homme araignée. Le sacrifice de soi, l’être aimé inatteignable, la corruption de l’âme par les pouvoirs et la rédemption : autant de sujets qui s’entrechoquent ici mais surtout se répondent entre eux tels des miroirs. L’impact des miroirs sera d’ailleurs à souligner tant ils illustrent la profonde dualité existant entre le Docteur et sa némésis campée par Wanda Maximoff. Tous deux sont ainsi intrinsèquement liés par la notion de pouvoir mais surtout de contrôle : quand l’un en dispose à sa guise mais reste incapable de l’utiliser pour alimenter ses desseins, l’autre fait fi de toute interdiction pour atteindre les siens. Et au milieu d’eux, America Chavez, une jeune femme dont la singularité est justement de ne pas incarner le contrôle tant ses pouvoirs – véritables moteurs de l’intrigue – sont une énigme pour elle.

Mais en petit trublion trop content de revenir aux affaires, c’est surtout via ses images que Raimi parasite le plus la formule Marvel et marque son « contrôle » sur elle. Déjà, en investissant un genre littéralement honni par son employeur, mais surtout en ne se bridant pas le moins du monde en le faisant. Alors bien sûr, sans doute à cause d’un PG-13 qu’il n’aura hélas pas su abattre, on est loin de l’horreur arty à la Ari Aster ou même celle de ses débuts ; et on sent par-ci par-là une légère retenue. Mais même contenu par un cahier des charges aussi épais qu’un Kouign Amman, le talent de Raimi est suffisamment vivace pour incarner une anomalie au sein des productions majoritairement formatées du MCU. On y voit des cadavres déambulant en meute, un combat musical que n’aurait pas renié un Edgar Wright période Scott Pilgrim, des transitions audacieuses et inspirées et même des plans versant carrément dans la référence (Evil Dead, mais aussi tout un florilège d’œuvres horrifiques ayant marqué le genre). De quoi marquer sa différence mais surtout apposer des visuels jusque ici jamais vu dans une saga qui commençait sévèrement à ronronner.

A défaut de réinventer la roue et in fine parasiter totalement de l’intérieur le système de production Marvel, reste que Doctor Strange In The Multiverse Of Madness s’y essaie suffisamment pour que l’effort soit visible et permette à son artificier Sam Raimi de briller. Dès lors, il sera difficile de renier son plaisir à la vue d’un spectacle qui ose verser dans l’effroi/horreur, distillant de facto un côté inédit qui commençait à manquer dans les productions de la firme. Rafraichissant !

Doctor Strange In The Multiverse Of Madness : Bande-Annonce

 

Doctor Strange in The Multiverse of Madness : Fiche Technique

Réalisateur : Sam Raimi
Scénario : Michael Waldron
Casting : Benedict Cumberbatch (Doctor Strange), Elizabeth Olsen (Wanda Maximoff), Rachel McAdams (Christine Palmer), Benedict Wong (Wong), Xochitl Gomez (America Chavez), Chiwetel Ejiofor (Baron Mordo), Patrick Stewart (Professeur Charles Xavier)
Musique : Danny Elfman
Photographie : John Mathieson
Production : Kevin Feige, Scott Derrickson, Marvel Studios
Distribution : Walt Disney Production
Budget : 200.000.000 de dollars

Etats-Unis – 2022

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3.5

Algunas Bestias : lutte des classes générationnelle et contemporaine

À l’aube d’un nouveau projet ambitieux de relance économique annoncé par le jeune président social-démocrate Gabriel Boric, Algunas Bestias de Jorge Riquelme Serrano agit comme une synthèse sombre et alarmiste d’une société chilienne inégalitaire et malade.

Cartographie sociétale

Algunas Bestias s’ouvre sur une île iconisée comme un territoire, une terre. L’intention est palpable et pénétrante, dresser une société chilienne au bord du précipice en enfermant un couple de nantis avec la famille de leur fille dans un huis-clos étouffant. Se refusant à financer le projet de leur gendre racisé, Dolores et Antonio, campés par les fabuleux acteurs que sont Paulina García et Alfredo Castro, s’incarnent comme miroir de la décadence des élites. Prenant racine dans la structure familiale et son institution, Algunas Bestias dresse le portrait d’une maisonnée s’abandonnant à un vertige glaçant. Bloqués sur un îlot reculé du continent, les membres de la famille vont alors s’entredévorer, rappelant le brutal Festen de Thomas Vinterberg. Des premiers émois abusifs d’un jeune frère pour sa sœur aux dérives pédophiles de l’aïeul, Jorge Riquelme Serrano nous livre ici un constat terrifiant sur la société chilienne gangrénée par sa violence machiste.

Prépondérance technique

Pour son troisième long métrage, le cinéaste chilien séquestre ses personnages dans une technique stridente et imposante. Faisant le choix de se consolider autour du plan séquence, son Algunas Bestias nous rappelle, par moments, l’aisance de Steve McQueen et Hunger. Tout juste, s’appuyant sur un cadrage méthodique quasiment aliénant, Jorge Riquelme Serrano laisse s’incarner le temps dans des séquences diffuses et très verbales. Un dispositif qui permet la confrontation de ses personnages, détaillant le rapport de classe séparant les aïeux de leur gendre mais également un choc générationnel cynique et révoltant.

Pourtant, il est évident que Algunas Bestias souffre d’un trop plein technique. Difficile de s’identifier à cette famille décadente, bien souvent rendue à l’état d’objet d’un récit désireux de dresser des pans entiers de la société chilienne. Semblable à une descente misanthrope dans les tréfonds de la noirceur humaine, Jorge Riquelme Serrano peine à contrebalancer les ambitions de son film. En ressortira un long métrage brutal mais apathique et jalonné par ses intentions, rappelant un autre film choc du continent américain avec Nouvel Ordre de Michel Franco.

Bande Annonce – Algunas Bestias

Synopsis : Dolores et Antonio, couple de nantis sont invités sur une île reculée par leur fille Ana, son mari Alejandro et leurs deux adolescents pour concrétiser un projet financier. Les plans tournent court quand ils se retrouvent abandonnés par le gardien de l’île. Désormais sans moyen de communication, les menbres de la famille tentent de survivre dans un climat hostile, la tension s’installe et libère de sombres démons…

Fiche Technique – Algunas Bestias

Titre original : Algunas Bestias
Chili – 2022 – 94 mns – Visa 155580
Avec Paulina García, Alfredo Castro & Andrew Bargsted
Sortie le 20 avril 2022

Note des lecteurs1 Note
3.5

« Damien, l’empreinte du vent » : abandon et découvertes

Les éditions Glénat publient Damien, l’empreinte du vent, de Gérard Janichon et Vincent. Ode au voyage et à la découverte, ce récit initiatique place deux jeunes adultes face à eux-mêmes dans une quête irrésistible de liberté.

« L’empreinte du vent sommeillait en moi. » L’album de Gérard Janichon et Vincent verbalise à plusieurs reprises, et souvent avec beaucoup de poésie, l’envie d’abandon et de découverte de Jérôme et Gérard (oui, le même Gérard, auteur et personnage donc), deux amis qui, à dix-sept ans, ont entrepris de préparer un voyage au long cours, à bord d’un navire conçu par leurs soins, appelé Damien, qui parcourra finalement 55 000 miles en un peu plus de quatre ans, jusqu’en 1973. « Ils ne vont pas aller très loin, ceux-là », avait-on pourtant prédit à ces deux garçons qui, plus jeunes, ont fréquenté une école militaire où « réfléchir, c’est désobéir », et où « les punitions étaient plus nombreuses que les distractions ». C’est d’ailleurs probablement dans une réaction tardive, une volonté d’émancipation, qu’ils vont imaginer, sur le toit d’un immeuble gravi au prix de grands efforts, devenir des « gitans de l’océan ».

Angleterre, Norvège, Amérique du Sud, îles reculées, Amazonie, Groenland… Après avoir économisé pendant cinq ans, les deux amis vont parcourir le monde, subir des conditions climatiques extrêmes, aller de découverte en découverte, multiplier les rencontres et les expériences. À bord d’un petit voilier en bois, ils vont se livrer à une épopée initiatrice désormais gravée dans les annales. Inexpérimentés mais portés par un idéal auquel ils se cramponnent fermement, Jérôme et Gérard embrassent la vie dans ce qu’elle a plus intense, un charme aujourd’hui quelque peu désuet, mais renforcé dans l’album par l’emploi d’aquarelles aux couleurs douces. Échafaudé depuis le toit d’un immeuble, mis en musique dans un bar, l’épopée du Damien constitue le poumon narratif du bien nommé Damien, l’empreinte du vent. Si les enjeux peuvent paraître chiches, c’est avant tout parce que les auteurs ont décidé de mettre l’accent sur cette soif d’aventures qui, à elle seule, parvient à maintenir l’intérêt du lecteur.

« On a exploré nos limites dans une espèce d’émerveillement perpétuel », résumeront les deux voyageurs. Comment aurait-il pu en être autrement au regard de ces paysages mirifiques tels cette végétation luxuriante disposées en deux vignettes s’étalant sur une double page (72 et 73) ? Oiseaux exotiques, singes, dauphins, mais aussi températures glaciales ou tempêtes, Jérôme et Gérard ont vécu, en moins de cinq ans, suffisamment de péripéties pour remplir des vies entières. Ce que Gérard Janichon et Vincent mettent finalement en exergue, au-delà de l’attrait du défi, c’est un état d’esprit tourné vers l’autre et la découverte. Il ne faut pas s’attendre à y trouver des sens cachés ou des reliefs psychologiques vertigineux ; c’est en revanche un puissant témoignage sur les beautés du monde et la liberté.

Damien, l’empreinte du vent, Gérard Janichon et Vincent
Glénat, mai 2022, 168 pages

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3

« R.U.R. » : la ronde des robots

Les éditions Glénat publient R.U.R., de la jeune bédéiste tchèque Katerina Cupova, récipiendaire du Golden Ribbon Award dans la catégorie « Meilleur roman graphique ». Le récit, tiré d’une pièce de théâtre séminale de Karel Capek, met en scène une humanité qui va buter avec fracas contre le progrès technique.

Les dystopies sociales mettant en scène des robots sont nombreuses, tant dans la littérature qu’au cinéma. On songe bien entendu spontanément à Isaac Asimov ou Stanislaw Lem, mais on pourrait y ajouter une longue liste comprenant Blade Runner, I, Robot ou encore Black Mirror. En adaptant l’œuvre de Karel Capek en bande dessinée, l’artiste tchèque Katerina Cupova s’inscrit dans leurs pas. Elle propose des planches aux lignes cassées, dominées par des teintes bleues, jaunes et rouges (souvent délavées) et caractérisées par des vignettes tracées à la main, de manière irrégulière. La dimension graphique de R.U.R. est souvent surprenante, puisqu’on découvre des ondulations étranges sur les sols ou les plafonds, des bâtiments à l’architecture improbable et des doubles pages conçues pour imprimer la rétine.

Isolée sur une île qu’elle semble s’être appropriée, l’usine R.U.R. a taylorisé la production d’androïdes, des êtres humains artificiels censés débarrasser l’humanité des tâches ingrates et pénibles. C’est dans ce contexte que se déploient deux lignes directrices évoluant de pair. Les robots pourraient-ils un jour s’affranchir de leur servitude ? Les humains tirent-ils de leur présence le supplément de bonheur escompté ? La Rossum’s Universal Robots, c’est un peu l’ersatz de la Weyland-Yutani Corporation (saga Alien), une compagnie désireuse de s’enrichir en faisant fi de l’éthique et la prudence la plus élémentaire. Car loin de leur île, les dirigeants de R.U.R. ne mesurent pas tout à fait les guerres lointaines dans lesquelles prennent part leurs créations. Sans compter que ces êtres synthétiques qui inondent le monde, paramétrés au plus près des attentes humaines (la sensation de douleur est par exemple minutieusement soupesée), laissent sur le carreau des travailleurs désormais désœuvrés, comme en témoigne ce clochard arborant un carton indiquant « Les robots m’ont pris mon travail ».

Adoptant le point de vue d’Helena, mortifiée par le spectacle de ces robots asservis, avant de s’en accommoder dans une société où ils sont devenus indispensables, le lecteur opère une lente glissade vers la dystopie sociale. Les thématiques sous-tendant l’album de la talentueuse bédéiste tchèque Katerina Cupova sont certes vues et revues, mais leur traitement et leur versant graphique confèrent à R.U.R. un souffle engageant. Au bout de cette lecture, on se demande qui est le plus artificiel entre le robot doué de sentiments nouveaux et l’être humain assisté, ayant renoncé à l’existentialisme en même temps qu’aux efforts, et irrémédiablement dépassé par les créatures prométhéennes qu’il assemble sur des chaînes de montage industrielles. Idéalisme, force de la nature, enfer pavé de bonnes intentions, scientisme aveugle : on trouve dans R.U.R., en abondance, les principes dévoyés et les résistances ou contrecoups qu’ils induisent. C’est peut-être cette leçon, indissociable de la science-fiction, de H.G. Wells à Philip K. Dick, qui forme le cœur battant de ce bel album.

R.U.R., Katerina Cupova
Glénat, mai 2022, 240 pages

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3.5

« Orson Welles, l’inventeur de rêves » : typiquement atypique

La collection « 9 1/2 » des éditions Glénat s’enrichit de l’album Orson Welles, l’inventeur de rêves, de Noël Simsolo et Alberto Locatelli. L’occasion de revenir, en vignettes, sur l’un des monstres sacrés du septième art.

La très belle couverture d’Orson Welles, l’inventeur de rêves identifie un moment-clé de la carrière du comédien et cinéaste américain. C’est en effet sous la direction de Carol Reed, à l’occasion du long métrage Le Troisième Homme, qu’Orson Welles prend une dimension nouvelle en Europe. Dans l’esprit du public, il devient Harry Lime, un personnage avec qui il fera véritablement corps. L’album de Noël Simsolo et Alberto Locatelli exploite cet épisode particulier pour caractériser plus avant le metteur en scène de Citizen Kane. « Moi, je ne travaille pas dans ce froid, ces odeurs et ce manque d’hygiène », annonce-t-il à l’équipe qui reconstituera dès lors les égouts dans des studios à Londres.

Orson Welles n’a pas toujours eu pareille liberté. Constamment en manque d’argent, il tournait souvent à contrecœur, dans le but de financer ses propres films. S’il s’épanouissait en collaborant avec John Huston ou Richard Fleischer, sa carrière d’acteur ne ressemblait en rien à un long fleuve tranquille. Noël Simsolo met très bien en relief cet état de fait, tout comme il présente un Orson Welles tellement empressé qu’il finissait souvent dépossédé de ses propres créations, régulièrement montées et parfois même remodelées par d’autres, à son grand dam. Homme de radio et de théâtre, visionnaire doublé d’un rebelle, allergique aux compromissions (sauf quand ça servait ses finances), Orson Welles était un personnage complexe, entier, un pan de l’histoire du cinéma, autant d’éléments que l’album restitue avec ingéniosité et dans une narration déstructurée.

Les très beaux dessins d’Alberto Locatelli apportent un cachet presque poétique à Orson Welles, l’inventeur de rêves. Du fameux plan-séquence d’ouverture de La Soif du mal aux séances d’apprentissage en visionnant des dizaines de fois La Chevauchée fantastique en passant par un libertinage à toute épreuve ou les adaptations cinématographiques de Shakespeare, Orson se révèle dans toutes ses nuances. Le jeune surdoué dont la réputation fut bâtie sur un fantasme radiophonique devient un comédien obèse courant les cachets. Celui que la RKO choie tant cumulera plus tard les déceptions professionnelles. Adulé par la Nouvelle vague, rejeté par les Américains, sillonnant l’Europe en quête de projets, Welles déclarera à l’American Film Institute, en 1975 : « Metteur en scène, je me paie grâce à mes emplois d’acteur. J’utilise mon travail pour subventionner mon propre travail. Autrement dit, je suis fou. Mais pas assez fou pour prétendre être libre. »

Graphiquement somptueux, caractérisé par ses bonds temporels et son récit échevelé, Orson Welles, l’inventeur de rêves dresse le portrait doux-amer d’un cinéaste dont l’opiniâtreté et le talent n’auront finalement d’égal qu’une certaine propension à l’autodestruction. Entre chefs-d’œuvre et « prostitution », sur les planches, derrière un micro ou devant une caméra, Welles demeurera cramponné à ses idées et, il faut bien le dire, souvent incompris. Le rappeler n’est jamais superflu.

Orson Welles, l’inventeur de rêves, Noël Simsolo et Alberto Locatelli
Glénat, mai 2022, 168 pages

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4.5

La nature est-elle marginalisée ?

La collection « Le Mot est faible » des éditions Anamosa propose un nouvel opuscule avec l’édifiant Nature, de l’éditeur écologiste Baptiste Lanaspeze.

Au départ, il y a une incompréhension, ou plutôt un postulat biaisant nos représentations : pour les Occidentaux, la nature renverrait à quelque chose d’inerte qu’on peut exploiter librement, tandis que son opposé présupposé, la culture, relèverait quant à elle du vivant et de l’existentialisme. C’est, en résumé, le point d’appui de Baptiste Lanaspeze, qui rappelle par ailleurs que l’écologie demeure une science marginale et sous-financée, issue, presque par accident, de la biologie. Engagé comme le sont souvent les ouvrages de la collection « Le Mot est faible », Nature met en critique l’altération des habitats, la résistance des germes, la destruction des peuples indigènes et de leur culture ou encore la pollution industrielle.

Citant l’historien Jack Forbes, Baptiste Lanaspeze introduit le concept de « psychose wétiko », désignant une forme de cannibalisme consistant en « l’absorption de la force vitale d’autrui dans de grands systèmes de domination comme le colonialisme, l’esclavagisme, les génocides ». Et là où d’aucuns ne verraient dans la nature que prédation et anarchie, l’auteur y voit plutôt paix et cohabitation, ce qui s’inscrit précisément, par exemple, dans la réflexion de Michel Magny à l’occasion du récent et passionnant essai Retour aux communs. Certains symboles demeurent puissants au moment d’autopsier notre rapport à la nature : les usines de production chimique de la Seconde guerre mondiale servent ainsi, désormais, à produire pesticides et herbicides…

Baptiste Lanaspeze continue son tour d’horizon en rappelant que l’agriculture est de plus en plus dépendante aux intrants chimiques. À ses yeux, on malmène, voire on tue les sols. Est ainsi mise en place une politique de la mort qui serait inhérente au capitalisme et au progrès scientifique. Infertilité, perte de biodiversité (par exemple dans la variété des pommes), nucléaire : les sources d’angoisse sont plurielles et tenaces. Et l’auteur d’épingler ces discours catastrophistes sur les victimes du terrorisme ou du coronavirus, mais bien incapables de mettre en débat nos modes de vie…

« La résistance à laquelle se heurte la nécropolitique moderne, c’est la robustesse et l’organisation ancestrale de la vie sur Terre. Tant dans les sociétés humaines que dans les autres sociétés terrestres. Tant au niveau du système bactérien planétaire, qu’au niveau de l’amour et de la joie. La vie est massacrée sur la Terre, la nourriture se dégrade, l’incidence des cancers et des maladies augmente, les sociétés, les langues, les cultures autochtones sont détruites, la névrose et la peur grandissent au sein des Empires – mais les insectes résistent aux biocides, les bactéries résistent aux antibiotiques, les citoyens résistent à la propagande nationaliste, les peuples indigènes résistent à l’hégémonie occidentale, des cultivateurs redeviennent paysans, les militants écologistes se multiplient, les âmes se débattent avec la névrose moderne. »

Si les constats sont lucides et souvent glaçants, Nature demeure, intrinsèquement, un objet d’espoir. Témoignage d’une humanité soucieuse de son environnement et prenant conscience de ce qu’elle lui inflige au quotidien, l’opuscule de Baptiste Lanaspeze résonne comme un appel, presque une imploration : celle du dépassement, à la fois de l’anthropocène, de l’écocide, de l’homme et de son centrisme.

Nature, Baptiste Lanaspeze
Anamosa, mai 2022, 104 pages

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4

« Combattre le racisme » : quand Howard Zinn radiographie la société américaine

Les éditions Lux publient Combattre le racisme, un recueil de textes de l’historien Howard Zinn, à qui l’on doit déjà l’indispensable Une histoire populaire des États-Unis.

Aux yeux d’Howard Zinn, il existerait une mystique du Sud qui expliquerait dans une large mesure la persistance du racisme et de la négrophobie. L’historien explique cependant, dans la foulée, que les Blancs, s’ils se conformaient dans les années 1960 à certaines idées et pratiques rétrogrades, demeuraient capables de s’accommoder des progrès sociaux. Ces derniers étaient en effet mus par une chaîne de valeurs hiérarchisée au sein de laquelle la ségrégation n’occupait qu’une place secondaire, reléguée à l’arrière-plan des ambitions professionnelles, du confort matériel ou de la reconnaissance sociale. Les sit-ins tels que celui de Greensboro – décriés par certains leaders noirs conservateurs – ou la déségrégation des bibliothèques d’Atlanta ont contribué à faire avancer la cause des Afro-Américains, en démontrant d’une part que des changements incrémentaux (mais symboliquement forts) étaient possibles sans que les Blancs s’y opposent avec acharnement et, d’autre part, que des mouvements pacifiques, organisés et appuyant sur les bons leviers pouvaient mener à des résultats jusque-là inespérés. Howard Zinn avance d’ailleurs, au début de Combattre le racisme, cet exemple concret : si un Blanc se rend au casse-croûte, c’est avant tout pour apaiser sa faim ; la présence d’un Noir au comptoir l’incommodera peut-être, mais elle ne l’empêchera pas de satisfaire à son premier besoin, se nourrir.

Comme Une histoire populaire des États-Unis, Combattre le racisme est une radiographie nécessaire de la société états-unienne. Howard Zinn y revient abondamment sur les sit-inners, les freedom riders, le SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee), la désobéissance civile, mais aussi sur les fixations conservatrices des autorités américaines (Maison-Blanche, Administration, police locale, FBI, etc.) ou d’organisations suprémacistes telles que les Citizens’ Councils. Commentant les actions des étudiantes noires de Spelman, les mésaventures du militant pour les droits civiques Oscar Chase (battu en prison devant des policiers en raison de ses convictions politiques) ou encore l’évolution du racisme états-unien (les Irlandais et les Chinois au XIXe siècle, les Italiens, les Russes et les Polonais plus tard, les Noirs de tout temps…), Howard Zinn rappelle, à travers des textes justes mais amers, les articulations fines de la ségrégation. C’est la promulgation de lois bienveillantes non appliquées mais assorties, en guise de compromis, de dispositions sévères aussitôt mises en application au détriment des populations noires. Ce sont des inscriptions sur les listes électorales compromises par les blocages administratifs et les mesures policières vexatoires (impossibilité d’apporter à boire et à manger aux candidats à l’inscription, par exemple), comme à Selma, en Alabama. Ce sont des arrestations arbitraires, des droits constitutionnels bafoués devant des agents du FBI peu concernés (Albany), des discriminations électorales mises en place à travers des tests d’aptitude en lecture ou en orthographe, voire par le conditionnement de l’inscription sur les listes à des facteurs financiers.

Pour Howard Zinn, cela ne fait pas un pli : le radicalisme est relatif et nécessaire pour obtenir les meilleurs compromis possibles. Lincoln a été poussé dans le dos par les abolitionnistes et Kennedy par les sit-inners et les freedom riders. Conservateurs, partisans de politiques modérées, ils ont dû composer avec des mouvements d’avant-garde annonciateurs de lendemains meilleurs, et dont les idées ont peu à peu infusé dans l’opinion publique. L’historien enfonce le clou en désignant la désobéissance civile, sur laquelle il a beaucoup écrit, comme un moyen opportun d’obtenir des progrès sociaux, conformément à ce qu’il a pu observer dans le cas des bibliothèques d’Atlanta. La pérennité du système « séparés mais égaux », la timidité avec laquelle la Cour suprême et le Congrès exigeaient l’application des mesures qu’ils adoptaient dans les années 1960-1970, plaident en ce sens : combattre le racisme passe par une action militante s’affranchissant des conventions, et parfois des règles tacitement établies. Pris en étau entre la marche irrésistible du progrès social et ses assises judiciaires, le Blanc ségrégationniste n’a d’autre choix que de s’y résigner.

Combattre le racisme, Howard Zinn
Lux, mai 2022, 280 pages

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4

Laissez-vous envoûter par l’univers de Lamb en DVD et VOD

L’univers étrange et angoissant de Lamb peut désormais s’exporter à la maison grâce à l’édition DVD éditée par The Jokers Films. L’occasion de (re)découvrir cette histoire fantastique et envoutante portée par Noomi Rapace, Hilmir Snær Guðnason et Björn Hlynur Haraldsson.

Lamb a séduit la rédaction dès sa présentation à Cannes en 2021. Le film est ensuite sorti sur nos écrans fin décembre. Le voilà désormais disponible en DVD et VOD depuis le 4 mai 2022. Avec son rapport radical aux images et à la parole (très rare), Lamb ne cesse de nous séduire et surtout de nous scotcher à nos sièges. Constamment sous tension, peuplé de hors champs, le spectateur ne sait jamais où le film va le mener. C’est cette radicalité, baignée dans les paysages islandais immenses et intenses, qui séduit et interpelle. Au-delà de la mouvance horreur-épouvante, le film de science-fiction ne se gargarise pas d’images gores, mais contribue à construire une ambiance pesante, tendue, pour maintenir une alerte permanente. A mi-chemin entre Petit paysan, pour sa lecture d’un monde agricole isolé, et La Nuée pour son entêtement dans des choix qui s’apparentent à une chute vertigineuse, le film trouve son originalité dans son propos. En effet, la figure du monstre a ici plusieurs visages, mouvants, inattendus. Les choix qui sont faits sont portés par la volonté d’être heureux, de construire un monde, ensemble.

La fragilité des personnages, de leurs relations, de leurs décisions, tient à leur isolement. C’est cet isolement dans une nature tantôt hostile, tantôt englobante qui fait aussi la force des images proposées par Lamb. Ainsi, un simple plan sur des moutons peut devenir inquiétant. Pourtant, il ne se passe rien quand ils évoluent, mais la menace est quasi invisible, elle est déjà ancrée dans les êtres. Vivant dans un monde silencieux, calfeutré, le couple va peu à peu s’opposer à son troupeau, surtout Maria, comme pour défier la nature qu’il peuple pourtant. L’arrivée du frère, lui aussi présenté comme une menace, car délesté de tout, va peu à peu redessiner les contours du silence et donner un nouveau souffle dangereux au film. Le beau-frère de Maria débarque le jour où elle tue la mère d’Ada, l’enfant qu’elle et son mari se sont appropriés. Dès lors, tout va tourner autour de l’évolution d’Ada, de sa probable émancipation. La créature qu’est Ada est une forme hybride mi-humain, mi-agneau qui est censée être le signe d’une seconde chance pour un couple endeuillé par la perte d’un enfant. Sa création, la rareté de ses apparitions au tout début du film, en font une créature marquante. Pour créer l’animal, 4 agneaux, 10 enfants à des âges différents et 2 marionnettes ont été nécessaires, vous pouvez la découvrir ici dans une version plus champêtre ! Et bien entendu, elle se révèlera plus inquiétante que jamais dans Lamb de Valdimar Jóhannsson.

Fiche technique : Lamb

Réalisation : Valdimar Jóhannsson
Scénario : Sigurjón Birgir Sigurðsson et Valdimar Jóhannsson
Photographie : Eli Arenson
Montage : Agnieszka Glinska
Effets visuels : Fredrik Nord
Genre : fantastique, drame
Date de sortie DVD/VOD : 4 mai 2022
Durée : 1h46
Interprétation : Noomi Rapace, Hilmir Snær Guðnason, Björn Hlynur Haraldsson

Islande, Pologne, Suède – 2021

Contenu :

L’édition DVD est enrichie d’un documentaire du youtubeur Le Fossoyeur de Films sur les traces du cinéma islandais.