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Kōji Fukada en 5 films : solitude, finitude et altérité

A l’instar de son contemporain Ryūsuke Hamaguchi dont il est beaucoup question ces derniers mois (Drive My Car, prix du scénario à Cannes et Oscar du meilleur film international), Kōji Fukada fait partie de cette jeune génération de metteurs en scène japonais qui nous permettent d’imaginer une relève à l’hégémonie des « 4 K » (Takeshi Kitano, Hirokazu Kore-eda, Kiyoshi Kurosawa, Naomi Kawase), dont on ne se lasse certes pas mais qui nous semblaient dépourvus de successeurs dignes de ce nom. La compilation de cinq œuvres de Fukada, artiste surprenant quoique inégal, est due à une initiative en tout point remarquable de Hanabi, une association de passionnés de culture nippone en France.

Parmi les activités de Hanabi – dont le nom est à n’en pas douter une référence à l’œuvre de Kitano sortie en 1997 – figurent notamment l’organisation d’événements ou de chroniques sur des films, livres ou expositions. L’association, créée en 2018, s’est également lancée dans l’édition vidéo, en se spécialisant plutôt dans les œuvres et cinéastes récents. C’est le cas de Kōji Fukada, jeune réalisateur et scénariste japonais dont le premier film date de l’orée des années 2000, et dont l’œuvre la plus célèbre à ce jour est sans doute le thriller Harmonium, Prix du jury à Cannes en 2016. Hanabi a judicieusement décidé de ne pas inclure ce film-là dans le coffret qu’il a édité, privilégiant la découverte de longs-métrages moins connus. A cet égard, on peut regretter l’absence du premier d’entre eux, La Comédie humaine de Tokyo, sorti en 2008 et totalement inconnu en Occident. Précisons par ailleurs que parler d’édition est inexact pour qualifier ce coffret, qui compile en réalité cinq DVD publiés par différents éditeurs, ce qui explique notamment les différences dans les suppléments (globalement frugaux) proposés d’un film à l’autre – deux n’en étant pas dotés.

A l’instar de plusieurs de ses aînés, en particulier Kitano, la première caractéristique du cinéma de Fukada est la variété des styles qu’il brasse. Ainsi, au sein de ce coffret, nous trouvons une comédie loufoque au sous-texte sociopolitique, une chronique adolescente rohmérienne, un film de science-fiction poétique, un thriller social et une fable énigmatique et écolo. Malgré cette disparité stylistique et a contrario de Kitano dont on peut considérer chaque film comme un projet à part entière, Fukada porte une attention toute particulière à la cohérence d’une œuvre qu’il est tout à fait possible, voire souhaitable, de considérer comme un ensemble – dont les différents éléments constitutifs sont d’ailleurs étroitement reliés.

L’altérité et sa fonction révélatrice constituent le motif principal de la filmographie du cinéaste nippon, sinon le fil rouge qui la traverse. L’intrusion d’un étranger, dans tous les sens du terme, dans le quotidien d’un groupe de personnages – car ses films sont presque toujours choraux –, va en effet ébranler leur existence et les révéler à eux-mêmes. Cette technique narrative est mise au service de l’évolution de personnages qui sont, dans les cinq œuvres incluses dans ce coffret, toujours des femmes. C’est le cas du superbe Au revoir l’été, où la jeune Sakuko, de retour dans son village natal, découvre les jeux de l’amour et de la séduction au contact du timide Takashi. Dans Le Soupir des vagues, c’est une autre adolescente, Sachiko, elle aussi partie rejoindre sa tante, mais cette fois en Indonésie, qui va renouer avec un passé évanoui au contact d’un homme mystérieux, mutique rescapé du tsunami qui a frappé le pays, une sorte d’esprit de la Nature. Dans Hospitalité, c’est le couple formé du banal et ennuyeux imprimeur Mikio et de sa seconde épouse Natsuki, trop jeune et jolie pour lui, qui va voir son quotidien sans histoire sérieusement bousculé par l’irruption d’un autre type d’étranger. Hanataro est la version positive et absurde du menaçant Yasaka dans Harmonium : parasite sympathique, il va phagocyter la vie du couple avant de libérer leurs secrets et non-dits. Quant à Sayonara et L’Infirmière, ces deux films proposent des variations plus subtiles et complexes sur le même thème. Dans le premier, c’est un phénomène exogène (une catastrophe nucléaire) qui pousse une étrangère restée seule dans un Japon déserté à se confronter à sa propre existence et à sa mort prochaine. Ironiquement, le seul être à ses côtés est un androïde domestique, le premier du genre à jouer un rôle à part entière dans un film de fiction. Dans un retournement dialectique, c’est à L’Infirmière Ichiko qu’échoit, du jour au lendemain, le rôle de l’étranger et de l’élément perturbateur, lorsqu’elle est accusée par une famille, dont elle était très proche, d’avoir joué un rôle dans la disparition de la fille cadette…

Plus qu’un simple dispositif narratif, l’intrus permet à Fukada de sonder l’âme de ses personnages et l’identité de son pays. Hospitalité aborde cette dernière assez frontalement – même s’il le fait sous forme de farce – à travers la confrontation entre des immigrés et un Japon replié sur lui-même. La présence même d’un couple mixte (un Japonais et une caucasienne) est une vision excessivement rare dans le cinéma nippon, dont Fukada renforce le caractère provocateur en faisant de la blonde Annabelle l’objet des fantasmes du terne imprimeur, puis en transformant la demeure sans histoire des Kobayashi en un squat inondé de sans-papiers de tous horizons, au grand dam du comité de quartier dont la xénophobie et l’obsession sécuritaire sont ridiculisés. Deux traumatismes exogènes relient les autres films. La catastrophe nucléaire, tout d’abord, à la fois traumatisme historique pour cette nation martyre qu’est le Japon et sourde menace après l’accident de Fukushima de 2011. Sans qu’il ne soit nécessaire de la montrer à l’écran dans ce film catastrophe anti-spectaculaire et introspectif qu’est Sayonara, c’est bien un monde condamné par la catastrophe atomique et déserté qu’habitent encore deux catégories d’êtres rejetés par le Japon : les étrangers… et les objets (les androïdes domestiques). Au revoir l’été renvoie au drame nucléaire de manière plus subtile et paradoxale : si Takashi est un réfugié de Fukushima, il refuse d’assumer un rôle de victime, s’estimant chanceux d’avoir fui non une région dévastée mais des parents qu’il déteste. Autre traumatisme, le tsunami. Celui-ci constitue en quelque sorte l’intersection entre les deux autres thématiques du cinéma de Fukada : l’accident nucléaire (on se rappelle que la catastrophe de Fukushima fut causée par un tsunami) et la rencontre avec l’étranger (malgré son étymologie japonaise, le tsunami concerne toute l’Asie du Sud-Est). Deux films se répondent sur le sujet du tsunami. Dans Au revoir l’été, Sakuko reproche à Mikie d’avoir été aider des victimes indonésiennes du tsunami de 2004 alors qu’il y a tant de malheureux au Japon, ce qui lui vaut une réponse emplie de sagesse de sa tante. Dans Le Soupir des vagues, la jeune Sachiko se rend elle-même dans une Indonésie encore marquée par le passage de la terrible vague géante afin d’y retrouver sa famille installée dans ce pays, ainsi que la trace d’un père disparu. L’homme mystérieux rejeté par la mer s’apparente à un esprit de la nature, imprévisible et parfois cruel, mais jamais malveillant.

Enfin, ce qui relie la plupart des films de Kôji Fukada est une réflexion, certes plus convenue, sur les travers du Japon contemporain, même si le cinéaste les aborde la plupart du temps à travers un prisme narratif indirect et non une charge politique. Nous avons déjà évoqué la critique du repli identitaire japonais dans Hospitalité et via quelques références indirectes dans d’autres films. L’exemple le plus évident demeure toutefois L’Infirmière, dont la descente aux enfers naît d’un concours de circonstances puis d’un choix malheureux, dont les effets sont ensuite démultipliés par la rigidité morale toute japonaise dont Fukada n’hésite pas à souligner l’hypocrisie et la lâcheté. Quant à Sayonara, son emploi d’un vrai androïde fascine autant qu’il interroge sur l’incommunicabilité et la solitude au Pays du Soleil Levant. Notons que tous ces fils rouges entre les œuvres incluses dans ce coffret (et avec d’autres qui ne s’y trouvent pas) sont parfaitement assumés par le cinéaste dans les entretiens qu’il a accordés, et se retrouvent sous forme de clin d’œil dans le choix de ses comédiens, souvent issus de la troupe de théâtre Seinendan dont il fit lui-même partie, qui assurent un trait d’union entre plusieurs longs-métrages, parfois même sous forme de simples caméos (Au revoir l’été).

Si l’on salue la remarquable cohérence intellectuelle et artistique de Kôji Fukada, et si sa place de choix dans la nouvelle génération de cinéastes nippons est indiscutable, reconnaissons toutefois que la qualité de sa filmographie n’est guère uniforme. Dans le coffret qui nous est présenté ici, Au revoir l’été est à notre avis le meilleur opus ; osons même parler de ravissement absolu. Ce conte rohmérien subtil aborde beaucoup de sujets sans ennuyer une seconde, dans une ambiance estivale et provinciale qui en fait manifestement un conté d’été inspiré du maître français. Chaque personnage possède plusieurs facettes (le cool et permissif Ukishi n’hésite pas à titiller les autres sur un ton humoristique, mais gère lui-même un love hotel en fermant les yeux sur certaines activités repoussantes ; le professeur d’université couche avec une étudiante tout en se déclarant toujours amoureux de Mikie ; Sakuko feint l’indifférence tout en étant attirée par Takashi ; ce dernier est un réfugié de Fukushima mais est bien content d’avoir été placé chez son oncle, quitte à travailler lui aussi dans le love hotel) et, ce qui ne gâche rien, l’image est splendide sans être esthétisante. Hospitalité, qui ressemble encore à maints égards à un film « de jeunesse » (c’est le second long-métrage du metteur en scène), fonctionne parfaitement comme une farce, grâce à des comédiens très convaincants et à la figure du glandeur assumé (jouissive anomalie dans la culture japonaise) dont il use et abuse gaiement, beaucoup moins comme satire politique… même si la farce finit par s’imposer, fort heureusement. Quant à L’Infirmière, si le film évite un peu trop ostensiblement les codes du thriller et si sa protagoniste (jouée par la magnifique Mariko Tsutsui, qu’on retrouve également dans Harmonium) demeure particulièrement opaque, il révèle sa subtilité et son charme vénéneux lors du second visionnage – avis aux spectateurs qui apprécient qu’une œuvre se mérite. Les deux derniers films sont hélas moins réussis. Sayonara possède une prémisse passionnante et la relation entre Tania et Leona, son androïde, crée un malaise sourd, mais le sous-jeu de Bryerly Long, le rythme lent et l’absence de rebondissements notables finissent par susciter un terrible ennui. Enfin, Le Soupir des vagues pèche par un scénario moins abouti et un budget modeste qui rend les quelques effets spéciaux peu crédibles.

Synopsis : 

Hospitalité

Au cœur de Tokyo, la famille Kobayashi vit paisiblement de l’imprimerie. Quand un vieil ami de la famille réapparaît, aucun ne réalise à quel point il est en train de s’immiscer progressivement dans leur vie… Jusqu’à prendre leur place. 

Au revoir l’été

Mikie, accompagnée de sa jeune nièce Sakuko, est de retour dans son village natal. La langueur estivale de la campagne japonaise est l’occasion pour Mikie de renouer avec Ukichi, un ancien amant. Quant à Sakuko, c’est du timide Takashi qu’elle se rapproche. L’adolescent est un réfugié de Fukushima… 

Sayonara

Dans un avenir proche, le Japon est victime d’attaques terroristes sur ses centrales nucléaires. Irradié, le pays est peu à peu évacué vers les états voisins. Tania, atteinte d’une longue maladie et originaire d’Afrique du Sud, attend son ordre d’évacuation dans une petite maison perdue dans les montagnes. Elle est veillée par Leona, son androïde de première génération que lui a offert son père. Toutes deux deviennent les derniers témoins d’un Japon qui s’éteint à petit feu et se vide par ordre de priorité, parfois selon des critères discriminatoires. Mais doucement, l’effroi cède la place à la poésie et la beauté. 

L’Infirmière

Ichiko est infirmière à domicile. Elle travaille au sein d’une famille qui la considère depuis toujours comme un membre à part entière. Mais lorsque la cadette de la famille disparaît, Ichiko est suspectée de complicité d’enlèvement. En retraçant la chaîne des événements, un trouble grandit : est-elle coupable ? Qui est-elle vraiment ? 

Le Soupir des vagues

En quête de ses racines, Sachiko rend visite à sa famille japonaise installée à Sumatra. Tout le monde ici essaye de se reconstruire après le tsunami qui a ravagé l’île il y a dix ans. A son arrivée, Sachiko apprend qu’un homme mystérieux a été retrouvé sur la plage, vivant. Le village est à la fois inquiet et fasciné par le comportement de cet étranger rejeté par les vagues. Sachiko, elle, semble le comprendre… 

SUPPLÉMENTS 

Comme précisé en début d’article, ce coffret Kôji Fukada consiste en une compilation de DVD publiés auparavant par différents éditeurs. Trois des films contiennent un supplément. Ceux de Hospitalité et Le Soupir des vagues sont tirés d’un même entretien du cinéaste japonais, réalisé en juillet 2021. Prolixe, Fukada livre plusieurs clés de son cinéma. Il affirme ainsi que tous ses films « abordent une notion très banale, la solitude consubstantielle à l’Homme », ainsi que la certitude de la mort. Avec beaucoup de lucidité, il décrit son parcours comme celui d’un Japonais né à l’orée de ces années 80 où la péninsule s’appropria massivement la culture occidentale. Lui-même fut baigné par le cinéma européen, surtout Rohmer (c’est évident dans plusieurs de ses œuvres, en particulier Au revoir l’été), mais aussi par les œuvres de Balzac. Il s’attarde également à la figure de l’inconnu comme méthode de confrontation à l’altérité, à ce qui échappe au contrôle des personnages. On sent également chez le metteur en scène une importance toute particulière accordée à la juste représentation, nuancée, des sentiments humains et à la manière dont ils s’expriment. Dans l’extrait d’interview proposée en bonus de Hospitalité, Fukada détaille la genèse du film qui devait initialement s’intituler Rotations, et dont le thème s’inspire d’une lecture de De l’hospitalité (1997) du philosophe français Jacques Derrida. Il revient également sur le casting, et plus particulièrement sur le choix de son ami Kanji Furutachi (membre de la troupe théâtrale Seinendan), qui jouera plus tard dans Harmonium non plus le rôle du perturbateur mais de celui qui en subit l’ingérence. Dans l’interview accompagnant Le Soupir des vagues, Fukada révèle que Le Mystérieux Etranger, d’après un manuscrit de Mark Twain datant de 1916, fut sa source d’inspiration principale, tout comme son voyage personnel effectué en Indonésie en 2011, à Banda Aceh où le film sera tourné. Le cinéaste souligne les nombreux points communs entre le Japon et l’Indonésie, entre catastrophes naturelles et passé historique (l’occupation japonaise). Tournée et montée sans chichi, l’interview est néanmoins très éclairante et révèle un intellectuel passionné par son métier. Seul bémol : plus de la moitié de l’entretien est curieusement identique d’un supplément à l’autre…

Le DVD de Sayonara contient quant à lui comme supplément un entretien d’un quart d’heure avec Carlos Tello, chercheur en Histoire et sémiologie du texte et de l’image. Celui-ci analyse le film à travers le prisme du post-humanisme. Trois de ses manifestations s’y retrouvent : la post-apocalypse (dans Sayonara, l’apocalypse n’est pas montrée, ce que nous voyons est ce qui en reste, c’est-à-dire la création humaine du robot, qui ne peut plus remplir la mission pour laquelle il a été créé), la transgression des frontières (entre le robot et l’humain, mais dans les deux sens, Tania développant une proximité avec l’androïde allant jusqu’au mimétisme dans l’immobilité et le rythme de la parole) et la singularité (l’intelligence artificielle puissante, comprenant la récitation de poèmes et la maîtrise de plusieurs langues, mais toutes ces connaissances sont rendues possibles par une base de données très étendue). Tello conclut en estimant que l’anamorphose, le rapport intime entre l’Homme et la machine, observée dans Sayonara est un cas unique dans l’histoire du cinéma. Une analyse certes académique mais qui a l’avantage de constituer une grille de lecture originale, et les explications de l’invité sont particulièrement claires.

Last but not least, le coffret est accompagné d’un livret de vingt pages formé en réalité par un numéro de « Hanabi Magazine », dans lequel on retrouve plusieurs articles rédigés par des membres de ce collectif. Courtes analyses parfois assez inspirées des films inclus dans le coffret, portrait du cinéaste et sélection de ses mangas préférés (Fukada, décidément très éclectique, a fait ses premières armes dans le cinéma d’animation) : en quelques pages, on apprend à (encore) mieux connaître l’artiste. Une interrogation, toutefois : pourquoi accorder plusieurs pages à Suis-moi, je te fuis, première partie du diptyque The Real Thing du cinéaste, qui n’est pas compris dans le coffret ?

Note concernant les films

3.5

Note concernant l’édition

3

Deux nouveaux Liu Cixin en BD aux éditions Delcourt

La collection « Les Futurs de Liu Cixin » des éditions Delcourt s’enrichit de deux nouveaux titres : « Les Trois Lois du monde », de Xiaoyu Zhang, et « Pour que respire le désert », de Valérie Mangin et Steven Dupré. Moins denses que « La Terre vagabonde », ces deux récits continuent à exploiter la science-fiction et de confronter l’humanité à ses astres morts. Ici : l’écologie et l’éducation.

« Pour que respire le désert » prend pour cadre une métropole condamnée à disparaître par manque d’eau. Dans un futur où les dérèglements climatiques ont eu raison de l’agriculture telle que nous la connaissons aujourd’hui, l’eau courante des villes modernes n’est plus disponible que par intermittence, à raison d’une heure ou deux tous les deux jours. La jeune Yuanyuan, dont le père regrette la « tournure d’esprit » (elle passe ses journées à s’amuser avec des bulles de savon), perd sa maman au début du récit. Cette dernière s’évertuait à faire pousser des arbrisseaux dans le désert en expédiant du matériel biologique depuis les airs. Le temps passant (les ellipses sont nombreuses), Yuanyuan embrasse une carrière scientifique, tandis que son père occupe la mairie d’une ville qu’il a contribué à bâtir et qu’il n’entend quitter sous aucun prétexte. Valérie Mangin et Steven Dupré nappent leurs vignettes de teintes jaunes et sépia faisant écho aux poussières et à l’aridité des lieux. Tandis que les déficits écologiques en ressortent accentués et que la communion semble totale entre la ville et son chef, Yuanyuan, devenue une riche entrepreneuse, voit son obsession pour les bulles de savon persister. Elle en étudie les variables, bat un record du monde et finit par enfermer la métropole dans l’une de ses savantes créations – laquelle résistera même aux feux nourris de l’armée. Mais ce qui ressemblait au départ à une étourderie ou à de la naïveté finit finalement par apporter une solution technique (le fameux solutionnisme technologique) aux problèmes de sécheresse : les applications concrètes des découvertes de Yuanyuan permettront de transporter la pluie et d’instituer un micro-climat en plein hiver en maintenant des conditions d’humidité et de température favorables aux cultures.

L’école est un temple. Cette assertion a rarement été aussi claire que dans « Les Trois Lois du monde ». Xiaoyu Zhang, scénariste et dessinateur, place Bao Zhu sous l’aile du professeur Li. Abandonné par une mère qui s’est enfouie avec leurs économies, battu par un père alcoolique et désargenté, le jeune garçon a trouvé en l’école un refuge abritant des élèves désireux d’apprendre et de s’extirper des problèmes qui minent leur quotidien. Cette première intrigue se fond dans une seconde qui se construit en surplomb : une guerre fait rage entre la Fédération galactique des civilisations carbonées et les envahisseurs de l’Empire de silicium, comme en témoigne notamment une double page digne de George Lucas. Tandis que sur Terre, on discute du prix de l’essence ou du marché des graines tout en déplorant la sécheresse, dans l’espace ont lieu des combats spectaculaires entrecoupés de bonds spatio-temporels. Il est d’ailleurs question, pour les belligérants, de créer une zone d’exclusion, quitte à sacrifier des civilisations ou des formes de vie primitives. Seules les civilisations dites de niveau 3C devront impérativement être épargnées, les autres seront anéanties pour préserver l’essentiel dans une guerre galactique qui les dépasse. Et c’est précisément là que Liu Cixin corrobore cette très poétique assertion : « Les enseignants sont des bougies qui se consument à petit feu pour éclairer les autres. » Car Maître Li continue d’enseigner avec grande peine malgré un piètre état de santé. Et ce sont ses leçons, prodiguées avec patience et bienveillance, qui permettront à ses jeunes lycéens de reclassifier l’humanité en catégorie 3C, grâce à la récitation des lois de Newton. Ainsi, à la lisière du space opera, du récit post-apocalyptique écologique et du témoignage social, « Les Trois Lois du monde » met en résonance les parcours de Li et Bao Zhu (à travers le symbole des lunettes notamment) et réaffirme la primauté de l’éducation sur toute autre considération.

Ensemble, « Les Trois Lois du monde » et « Pour que respire le désert » forment deux récits sensibles aux questions filiales et environnementales, au sein desquels les enjeux s’entremêlent et s’enrichissent mutuellement. Bien ficelés, joliment mis en vignettes, ils se distinguent par des personnages finement caractérisés, par une poésie souvent triste et par leur capacité à s’élever au-delà d’un niveau de lecture primaire. C’est ainsi, par exemple, que les élèves de Maître Li se reverse pour partie dans sa propre trajectoire ou que le père de Yuanyuan a partie liée, presque intimement, avec la ville qu’il dirige. Ces deux albums constituent aussi des odes à l’imagination et à l’éducation, érigées en remparts contre les maux qui affligent le monde.

Les Futurs de Liu Cixin : Les Trois Lois du monde, Xiaoyu Zhang
Delcourt, mai 2022, 106 pages

Les Futurs de Liu Cixin : Pour que respire le désert, Valérie Mangin et Steven Dupré
Delcourt, mai 2022, 66 pages

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3.5

« Mœurs » : années noires ?

Les éditions Lux publient Mœurs, un essai du philosophe québécois Alain Deneault. Critique vis-à-vis du politiquement correct, des tabous politiques et de la rhétorique des extrêmes, il questionne les tournants pris par une société où la parole s’enserre et se libère de manière parfois irrationnelle.

Épinglant avec la même conviction les trois extrêmes (gauche, droite et centre), l’auteur et philosophe québécois Alain Deneault entend avant tout mettre en critique les articulations du débat public à une époque où les tabous et les arguments falsifiés tiennent la dragée haute aux discours factuels et cartésiens. Pour en prendre la pleine mesure, il suffit de se référer à quelques-unes des réflexions qu’il soulève dans Mœurs : à gauche, une mouvance intersectionnelle qui additionne les luttes au point de rompre avec leur objet ; au centre, des principes ultralibéraux et un darwinisme social tellement recroquevillés que le dialogue en devient impossible et que les opposants finissent invariablement boutés hors de la raison ; à droite, un racisme parfois décomplexé, des complotistes qui remplissent un vide programmatique avec des théories farfelues et une propension à réduire des mouvements rivaux à quelques excès ou débordements…

Alain Deneault dissocie pourtant son essai de la seule sphère politique. Il rappelle que le racisme est une option et qu’elle ne peut s’appréhender autrement que sur un mode systémique. Après tout, se défendre d’être raciste, n’est-ce pas déjà admettre que la possibilité de l’être existe et qu’elle peut être activée à tout moment ? Il rappelle d’ailleurs qu’il demeure difficile de se dresser contre le racisme ordinaire, dans lequel il englobe les blagues déplacées, les petits commentaires malveillants ou le favoritisme à la petite semaine. Le philosophe regrette par ailleurs qu’aux rapports de domination bien réels se juxtapose, par confusion, l’implacable privilège blanc, un prisme parfois fallacieux à travers lequel on tend désormais à tout analyser. Un artiste blanc précarisé doit-il ainsi s’estimer chanceux parce qu’il se produit davantage que son homologue noir ? Et l’auteur de rappeler que la normalité ne saurait constituer un privilège, qu’elle demeure souhaitable en tout lieu et qu’on se doit de savoir pourquoi et comment des groupes sociaux entiers en sont impunément exclus. Il revient aussi sur les études de Lawrence Jacobs, qui a montré comment les Blancs déclassés du Midwest américain, à force d’être accusés par une gauche urbaine et cosmopolite de jouir éhontément de privilèges, a fini par succomber à la rhétorique de l’extrême droite.

Écriture inclusive et changement de statut du référent, proximité entre les cadres de gauche et les puissances de l’argent, réflexe spinoziste rendant des mots consubstantiels aux désagréments qu’ils entraînent, procès d’appropriation culturelle (et plus encore), cadrage idéologique et incapacité des médias, en certaines circonstances, à organiser un débat serein en adoptant une attitude agnostique (notamment sur la Covid-19) : en prenant appui sur des chercheurs et des philosophes, en développant une pensée tentaculaire, et à mesure que les chapitres et les sujets s’égrènent, Alain Deneault multiplie des axes de réflexion qui, par effet cumulatif, accentuent la densité et la force démonstrative de Mœurs. Ce dernier se clôture de manière assez pessimiste, en sursignifiant notre incapacité à remettre en question nos modes de vie (le capitalisme prétendument vert en est un exemple édifiant) et en énonçant les principes régisseurs du lean management, de la techno-surveillance ou des échanges 2.0. Aux yeux de l’auteur, « notre entendement reste indifférent aux menaces qui ne sont pas immédiates, spectaculaires, abruptes » et « nous nous faisons collectivement à la mort lente ». On ne peut pas vraiment lui donner tort.

Mœurs, Alain Deneault
Lux, mai 2022, 312 pages

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4

« Face B » : le come-back des Flying Roosters

Second tome de la série Sold out, « Face B » sonne comme un aboutissement. Phil Castaza réunit sa troupe de vieux musicos pour un ultime concert dans une salle bordelaise emblématique, le Krakatoa. Au programme : humour, tendresse et seconde jeunesse.

Vince, John, Lili et Georges ont décidé de revenir sur le devant de la scène. Mais il est loin le temps où ils enregistraient des galettes en studio et se produisaient devant des salles combles. Anciennes gloires locales, ils ont tendance à penser la musique selon des grilles de lecture dépassées. Heureusement, la pulpeuse Cindy, maquée avec Georges, prend les choses en main et leur prodigue des conseils sur la manière de promouvoir leur musique ou de trouver une scène à une époque où tout tend à leur échapper. Exit les flyers anti-écologiques et les bottins téléphoniques aux pages jaunies par le temps, bonjour Twitter, Facebook et Instagram !

Avec Sold out, Phil Castaza a pris un malin plaisir à inscrire ces musiciens vieillissants à contretemps. Ce n’est pas une surprise de découvrir dans « Face B » une scène d’ouverture où Georges et Vince s’époumonent en courant dans les bois. Les Flying Roosters ont retrouvé une seconde jeunesse, mais tout reste relatif. En témoigne cette évocation des jeunes d’aujourd’hui, accusés de « baver devant leurs écrans douze heures par jour, affalés sur le canapé comme des zombies ». D’ailleurs, le grand écart est tellement patent entre les aspirations rock n’ roll des papys musiciens et la réalité de leurs limites physiques que John Clash, légende de la musique, doit être extirpé clandestinement d’un hôpital, porté à bout de bras par ses amis, pour être acclamé une dernière fois par son public.

Toujours dessiné avec soin, associant des couleurs vives aux vignettes musicales, « Face B » se caractérise, comme son prédécesseur, par un savant mélange d’humour, de bons mots et de tendresse nostalgique. L’incompatibilité entre l’ancienne génération et les nouvelles technologies, la jalousie de Cindy à l’endroit des groupies de Georges, la mise en place d’un véritable commando pour sortir John de sa chambre d’hôpital (avec la complicité inattendue d’un fan), la mise en exergue de « la magie de la musique » et un happy-end familial participent tous du succès de cette bande dessinée légère, bon enfant et refermant avec succès un diptyque rafraîchissant.

Sold out : Face B, Phil Castaza
Soleil, mai 2022, 52 pages

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3.5

« Censure & Cinéma : Orient » : tour d’horizon censorial

L’ouvrage collectif Censure & Cinéma : Orient paraît aux éditions LettMotif. De la Tunisie à l’Inde en passant par la Chine ou l’Iran, il présente en détail la manière dont la censure s’est exprimée dans ces pays à travers le temps et les obstacles qu’elle continue à poser à l’heure actuelle à l’endroit de cinéastes en quête de liberté.

Il suffit de consulter les brèves censoriales glissées en fin d’ouvrage pour comprendre que les mailles du filet demeurent épaisses et serrées. Pour qu’Exodus puisse sortir sur les écrans marocains, deux passages sonores durent être supprimés. Kingsman 2 a été interdit au Cambodge parce qu’il portait atteinte, selon le gouvernement, à l’image du pays. Après avoir provoqué un tollé en Chine, la série South Park y a été censurée sur l’ensemble du territoire. Un film indien gay-friendly n’a pas pu être exporté aux Émirats arabes unis. Ces exemples sont tirés d’une multitude d’affaires où la liberté artistique a été battue en brèche au nom de principes moraux, religieux, politiques ou encore militaires. Mais ces polémiques récentes trouvent leurs origines dans des systèmes établis de longue date, redéfinis au cours du temps, sur lesquels Censure & Cinéma : Orient revient abondamment.

Collection dirigée par Christophe Triollet, « Censure & Cinéma » s’enrichit régulièrement d’ouvrages volumineux et particulièrement denses. Orient ne déroge pas à la règle et regroupe une vingtaine de spécialistes pour effeuiller la censure cinématographique sévissant au Maghreb et dans les pays du Proche, Moyen et Extrême-Orient. À cet égard, le Liban pourrait constituer une sorte de laboratoire, puisque ses récriminations d’ordre politique, morale ou confessionnelle, laissées à la discrétion de la Sûreté, recoupent en grande partie les préoccupations exprimées ailleurs dans les régions étudiées. Mais la propagande vient parfois s’ajouter en surcouche, comme c’est le cas en Chine, où chaque cinéma doit programmer et promouvoir au moins deux films de propagande par semaine et où une politique de quotas enserre la diffusion de films étrangers (la Corée du Sud est d’ailleurs caractérisée par une politique similaire).

Tour d’horizon édifiant à défaut d’être exhaustif (ce qui aurait constitué un vœu pieux), Censure & Cinéma : Orient s’intéresse tant à une scène cinématographique tunisienne cherchant à exorciser le passé et à profiter des brèches entrouvertes par la Révolution qu’aux rejaillissements culturels des dissensions géopolitiques et militaires entre l’Inde et le Pakistan ou à la manière dont Netflix soumet le patrimoine culturel américain aux cisailles censoriales orientales. Dans le détail, on découvre à quel point la Commission tunisienne d’aide à la production peut conditionner le contenu des films, la manière dont le cinéma iranien a réagi aux années noires ultraconservatrices (2005-2013) sous Mahmoud Ahmadinejad ou encore les effets d’une censure diffuse en Russie, organisée par des entités dont la pluralité et la dispersion géographique ne permettent qu’un contrôle relativement lâche.

En Ukraine, la représentation positive de la Russie est encadrée et aboutit à des formes de censure. En Inde, nationalisme, hindouisme et propagande militaire s’entremêlent pour dénaturer le cinéma. À Hong Kong, nombre de films ont vu le jour sous catégorie III, en étant frappés d’une interdiction aux moins de 18 ans. Là-bas, limiter le public a longtemps été l’assurance d’une liberté sanctuarisée. Mais le revers de la médaille existe aussi : toute œuvre doit se conformer à un cahier des charges scrupuleux pour pouvoir prétendre à être exploitée en Chine. Patiemment, pays par pays, en greffant aux descriptions historiques des études de cas plus concrètes, Censure & Cinéma : Orient donne à voir la puissance censoriale de régions où la liberté artistique a souvent été sacrifiée sur l’autel du politique, du religieux ou du militaire. Très substantiel, passionnant de bout en bout, ce volume prend rang parmi les meilleurs d’une collection qu’on ne saurait trop recommander.

Censure & Cinéma : Orient, ouvrage collectif
LettMotif, mai 2022, 525 pages

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4.5

Chernobyl, une catastrophe révélatrice d’une situation politique

En cinq épisodes seulement, la mini-série Chernobyl a marqué d’une trace indélébile la conscience des spectateurs, enchaînant les scènes insoutenables d’une reconstitution soignée. Outre son caractère de film catastrophe, Chernobyl est également une série politique importante sur les dernières années de l’URSS.

De la série Chernobyl, créée par Craig Mazin et diffusée par HBO, on retient en priorité les scènes impressionnantes mêlées au danger nucléaire. On revoit les premiers pompiers arriver aux abords de la centrale sans la moindre protection, ni la moindre idée de ce qui se passe. On revoit les mêmes, quelques heures plus tard, profondément irradiés et soignés par des médecins complètement dépassés par les événements. On revoit ces « biorobots » chargés d’ôter du toit de la centrale du matériel hautement radioactif, dans une scène parmi les plus marquantes de l’histoire des séries, ponctuée par le bruit entêtant des compteurs Geiger.
Bien entendu, la grande force de la série Chernobyl se trouve d’abord là, dans cette capacité à rendre palpable le danger invisible du nucléaire. Cela donne des scènes terribles et inoubliables.
Mais Chernobyl ne se limite pas à cela. Avec beaucoup d’intelligence, la série de Craig Mazin parvient aussi à décrire la situation politique si particulière de l’URSS du milieu des années 80.
Pour rappel, la catastrophe a eu lieu en avril 1986. Cela fait un an que Mikhaïl Gorbatchev est à la tête de l’Union Soviétique avec une volonté réformiste qui commence à s’affirmer. Mais le pays est encore régi par les anciennes habitudes soviétiques, et c’est cela que décrit la série.
Tout d’abord, il y a l’aveuglement idéologique. En URSS, l’idéologie est plus importante que la réalité, et si la vérité contredit l’idéologie, alors la vérité a tort. C’est ce qui arrive, dès le premier épisode, au sujet de l’incident lui-même : pour le directeur de la centrale ou l’ingénieur en chef chargé de mener l’expérimentation, il n’a pas pu y avoir d’incident nucléaire dans le réacteur, puisque les autorités ont affirmé que ce type de réacteur est le plus sûr. L’idéologie dominante, dans ce domaine, consiste à dire que le nucléaire soviétique est infaillible. Donc le cœur du réacteur n’a pas pu éclater. Et si un ingénieur affirme avoir vu le contraire de ses propres yeux, alors c’est l’ingénieur qui a tort, étant sans doute animé de mauvaises intentions envers le régime soviétique.

L’autre aspect typique de l’Union Soviétique, c’est le fameux culte du secret. En effet, on apprend qu’un rapport montrant les défauts du réacteur a été enterré. Là encore, mieux vaut se fier à l’idéologie qu’à la réalité.
Mais ce culte du secret se retrouve aussi dans la lenteur à annoncer ouvertement la catastrophe. Il a fallu que des scientifiques scandinaves enregistrent des taux de radiation anormalement élevés pour que les dirigeants soviétiques, acculés, admettent l’incident. La série montre même que Gorbatchev lui-même n’avait pas tous les éléments en sa possession : l’information se verrouille pour que les dirigeants puissent affirmer sans mentir qu’ils ne savent pas, ainsi que pour protéger les responsables locaux.
La série montre bien comment ce culte du secret va retarder l’arrivée des secours et la prise de décisions pouvant sécuriser les lieux et les habitants. Cela va accélérer la mise en place de la Glasnost, une politique de transparence et de liberté de la parole aussi bien dans les œuvres artistiques que dans les médias. Cette volonté de transparence culmine dans le procès, reconstitué au dernier épisode de la série, procès dont le déroulement aurait été impensable à n’importe quelle autre époque de l’histoire soviétique (et même russe).

Finalement, ce que dévoile la catastrophe de Tchernobyl et sa gestion par les autorités locales ou fédérales en URSS, c’est un système à bout de souffle. Pour beaucoup d’observateurs, l’incident d’avril 86 est un des événements qui ont accéléré la chute de l’URSS (avec l’échec du conflit en Afghanistan et la folie de la course aux armements). Et la série montre bien comment le fonctionnement administratif quotidien de l’Union Soviétique a participé à amplifier le déclenchement et le bilan de la catastrophe. C’est en cela que l’on peut affirmer que Chernobyl est, aussi, une série politique : la catastrophe est ici le révélateur des failles d’un système idéologique et bureaucratique coupé de la réalité du terrain.

The Northman de Robert Eggers

Force est de constater que Robert Eggers aime raconter des histoires. Dans sa nouvelle odyssée peuplée de vikings, le folklore n’a de cesse d’habiller ses récits et piétine graduellement les marches du tragique-obscur, avec une esthétique de plus en plus homérique.

L’amoureux des contes ésotériques donne une approche abrupte de la légende scandinave de Saxo Grammaticus dans la Geste des Danois, elle-même source d’inspiration pour l’œuvre reconnue de William Shakespeare. Amleth, fils du roi Horwendil, jure de se venger de la mort de son père, lâchement assassiné par son bâtard de frère et de sauver sa mère, capturée par ce dernier.

Ici, Eggers savoure l’époque dans laquelle il nous emmène, pleine de crasse et de bestialité qui s’accompagne d’une bande originale médusante. Peu importe le politiquement correct ou les valeurs de société, nous sommes au Xe siècle et les hommes sont enclins à la dominance animale, ce que Eggers a parfaitement représenté au travers de son personnage central. Alexander Skarsgard suinte l’inhumanité par une carrure prédominante et une attitude glaciale, résonance d’un état dans lequel il quitta sa terre natale après la mort de son roi.

Rappelons que celui-ci pour dernier apprentissage, guida son fils vers la transition de l’état animal à celui d’homme, dans une scène cérémonieuse qui suggère qu’un lourd budget ne suffit pas à lisser la patte de l’auteur. En dépit d’une volonté paternelle, Amleth se laissa habité par son désir de vengeance et mis en sommeil son humanité pour que l’ours-loup puisse réaliser sa traque des années plus tard, dans la peau d’un colonisateur barbare.

La kryptonite à toute cette rancœur viking assoiffée de sang se révèle au travers d’Olga, esclave aussi mystique que rusée mise sur le chemin de notre héros afin de lui offrir une dynastie, une sorte d’échappatoire à un destin que le prince prend à cœur de suivre. L’histoire éternelle de la belle et de l’homme derrière la bête ou une petite parcelle d’humanité sous cette armure de testostérone.

Aux portes du Valhalla

Sans surprise (encore), Amleth ne démordra de rien pour nager vers une vengeance promise, qui on ne va pas se mentir, tarde un peu à se concrétiser au cours de cet acharnement ô combien linéaire. Car bien que ce long développement offre une véritable immersion en ce siècle brutal et fascinant, le film s’éternise un peu trop et nous laisse sur une fin plus que méritée.

L’œuvre a pourtant de quoi captiver, avec une esthétique en pleine combustion et des plans obsédants dignes d’un grand cru dont seul Eggers a le secret. Seulement le désir d’exploiter est entaché par ce coulant d’embarras qui distille cette soif d’en faire trop. Une volonté présente mais qui se perd dans ce vaste documentaire slave qui aurait peut-être mérité un peu plus de liberté, une tâche pourtant réussie dans les deux précédents contes du réalisateur.

Toutefois The Northman est un film qu’il est bon de voir, de vivre et de subir, tant la violence et la rage de cette ère sont amenées sans aucun tact, avec son lot de mirages et de sorcelleries. Un véritable monde ouvert mis aux soins de Jarin Blaschke qui nous régale d’un bol d’air frais contemplatif. En d’autres termes, il est important de reconnaître au travers de ses films que Robert Eggers est un cinéaste primordial du XXIè siècle, avec une vision authentique du cinéma de genre qu’on retrouvera incessamment sous peu dans une réinterprétation très attendue du Nosferatu de F.W. Murnau.

 

The Northman – Bande-annonce

Fiche technique :

  • Titre original : The Northman
  • Titre québécois : L’Homme du Nord
  • Réalisation : Robert Eggers
  • Scénario : Robert Eggers et Sjón Sigurdsson
  • Musique : Robin Carolan et Sebastian Gainsborough
  • Photographie : Jarin Blaschke
  • Distribution : Alexander Skarsgård, Nicole Kidman, Claes Bang, Ethan Hawke, Anya Taylor-Joy, Willem Dafoe, Björk, Kate Dickie
  • Société de production : New Regency Pictures
  • Sociétés de distribution : Focus Features/Universal Pictures
  • Pays de production : Drapeau des États-Unis États-Unis / Drapeau du Royaume-Uni Royaume-Uni
  • Genres : aventure, historique
  • Durée : 136 min

Comment choisir le meuble parfait

Tendances mais aussi intemporels, le banc est un élément de mobilier dont la popularité n’a jamais été aussi forte. Grâce à notre guide, vous saurez tout sur les bancs et vous découvrirez comment sélectionner cet élément de mobilier, notamment parmi les Meubles de vidaXL au mieux en fonction de vos goûts et de vos besoins.

Les différents types de bancs

Il existe deux grandes catégories de bancs : les bancs d’intérieur et les bancs d’extérieur. Alors que les bancs d’extérieur peuvent être utilisés à l’intérieur, les bancs d’intérieur ne sont pas conçus pour résister au vent, à la pluie et au soleil brûlant. Vérifiez toujours qu’un banc est étiqueté pour un usage extérieur avant de l’ajouter à votre jardin. Voici les types de bancs existants et populaires :

    • Bancs d’extérieur : Les bancs d’extérieur peuvent être fabriqués dans des bois comme le teck ou le cèdre qui résistent aux éléments, ou ils peuvent être soigneusement scellés pour repousser l’eau. Les bancs sont aussi souvent fabriqués en métal durable, recouvert de poudre. Si les bancs d’extérieur ont un coussin, il est généralement fabriqué dans un tissu hydrofuge et résistant à la décoloration.
    • Bancs de chambre à coucher : Un banc de chambre à coucher est le plus souvent placé au pied du lit pour offrir un endroit où s’asseoir lorsque vous vous habillez. Ils sont souvent rembourrés pour plus de confort et peuvent comporter des rangements cachés pour les couvertures et autres linges.
    • Bancs de rangement : Les bancs de rangement ou bancs coffres avec un plateau amovible ou à charnière ne sont pas seulement destinés à la chambre à coucher. Ils peuvent être utilisés dans n’importe quelle pièce de la maison pour créer un siège de fenêtre confortable et fournir un excellent moyen de cacher toutes vos babioles.
    • Bancs de couloir/entrée : L’ajout d’un banc dans votre foyer ou votre entrée facilite le retrait des chaussures et des manteaux lorsque vous arrivez du froid. Un banc près de la porte peut également servir à ranger des objets tels que les sacs à dos, les sacs à main et les affaires d’hiver.
    • Bancs de salle à manger : Un banc de salle à manger est un choix de siège décontracté qui ajoute de l’intérêt à votre décoration. Utilisez un ou deux bancs sur les longs côtés de votre table pour les assortir à vos chaises. Les bancs de salle à manger peuvent être conçus pour un usage intérieur ou extérieur. Le rembourrage et le capitonnage sont agréables dans les salons et les chambres à coucher, où le confort est essentiel. En revanche, les salles à manger et les entrées bénéficient des lignes épurées et de la fonctionnalité des sièges en bois.

meuble

Comment choisir le banc idéal

La première étape pour choisir le bon banc pour votre espace est de déterminer où vous voulez l’utiliser. Un banc de jardin entièrement exposé aux éléments doit être conçu pour l’extérieur, et il est préférable de ne pas y ajouter de coussins. Un patio ou un porche semi-abrité vous permet d’ajouter facilement des coussins d’extérieur, tandis qu’un banc d’intérieur offre un large éventail de possibilités en termes de matériaux et de style pour s’adapter parfaitement au design de votre chez-vous, ce qui est toujours un critère extrêmement important pour tout amateur (ou amatrice) d’architecture d’intérieur qui se respecte.

Ensuite, décidez de l’usage principal de votre banc ou même de vos Bancs si vous optez pour en associer plusieurs. S’il s’agit d’un espace de rangement, recherchez des modèles dotés d’étagères, de casiers ou d’un coffre complet sous les sièges. Déterminez si vous préférez un seul grand espace ou des rangements divisés pour vous aider à vous organiser. Enfin, recherchez des bancs qui s’accordent avec votre style de décoration général.

Mesurer votre espace pour un banc

Mesurez la longueur de l’espace où vous souhaitez placer votre banc. La plupart des bancs s’adaptent facilement au pied d’un lit complet, d’un grand lit ou d’un lit king size. Pour les bancs de salle à manger, assurez-vous que l’ensemble du banc s’insère entre les pieds de votre table à manger afin que vous puissiez pousser le banc lorsque vous ne l’utilisez pas. Si vous prévoyez de garder votre banc contre un mur, gardez à l’esprit que vous devrez pouvoir vous éloigner d’environ 50 centimètres du mur pour tenir compte de la largeur du banc. Cela permettra d’adapter parfaitement l’installation du banc à votre intérieur, et ce de façon très harmonieuse.

Faites votre choix chez vidaXL

VidaXL est un commerçant en ligne néerlandais qui propose une large gamme de meubles, de décoration, de mobilier de jardin et d’outils pour l’amélioration de l’habitat. Sa réputation et sa popularité ne cessent de croître depuis son lancement en 2006 par deux entrepreneurs qui partagent la même vision : mettre à la disposition de tous des produits de qualité supérieure aux prix les plus bas possibles. VidaXL propose une livraison rapide et fiable, et compte déjà plus d’un million de clients fidèles.

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Les errances de Rufus Himmelstoss, vues par son fils Victor

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Traduit de l’allemand (fait assez rare pour être souligné), ce livre 1 d’une série intitulée Le lait paternel oscille entre un présent narratif situé en 2005 et un passé situé en 1975. Victor Himmelstoss revient sur son enfance marquée par le comportement de son père, Rufus.

Dans un court prologue (Munich 2005), Victor arrive chez son père qu’il trouve mort, allongé dans son cercueil (ouvert). Il semblerait que Victor ne l’ait plus vu depuis longtemps, d’ailleurs il peine à le reconnaître.

Rufus Himmelstoss

Avec son passé de séducteur, on pourrait le qualifier de gros frimeur. En effet, Rufus a régulièrement affiché une tendance à vivre au-dessus de ses moyens. Travaillant pour la boîte Hinterberger protection solaire dont il arbore un gros autocollant publicitaire sur le côté de sa belle voiture de sport, il a l’habitude de retrouver ses potes le soir pour boire et jouer au poker. À l’occasion, il se vante de ses succès. Le premier des huit chapitres le montre dans une de ses journées mémorables où il a battu tous ses records : en nombre de ventes réalisées (des stores) et en nombre de femmes « sautées » par la même occasion. On peut d’ailleurs se demander quel crédit accorder à ce chapitre. En tant que beau parleur, Rufus n’exagérait-il pas ? D’ailleurs, comment son fils connaît-il tous les détails de cette journée ? La tendance à l’affabulation du père n’aurait-elle pas déteint sur le fils ? On n’est pas loin du classique narrateur omniscient en littérature. Quoi qu’il en soit, dès ce premier chapitre, on profite d’un travail éditorial intéressant, puisque des notes nous apportent des informations qui pourraient échapper aux lecteurs (lectrices) non germanophones. Ainsi, on apprend que Himmelstoss signifie littéralement « heurte ciel » et que le nom de famille de la cliente avec qui il ne se contente pas de flirter (Mme Hilda Wimmer), signifie « gémis ». On comprend donc qu’Uli Oesterle (dessin, scénario et couleurs) ne se contente pas d’une histoire illustrée à sa manière, mais que l’album comporte des sous-entendus significatifs.

Influence de Rufus Himmelstoss sur la personnalité de son fils Victor

Rufus Himmelstoss a connu sa meilleure période dans le Munich des années 70. Mais il s’est volatilisé un beau jour de 1975, alors que son fils avait 6 ans. Pour Victor, le bilan est un néant de trente ans. Bien entendu, cet album ne fait pas l’inventaire de ce qui s’est passé pendant toute cette période. Certains détails émergent au compte-goutte, mais il faudra attendre pour comprendre les tenants et aboutissants de ce néant de trois décennies. Toujours est-il que Victor a été marqué par cette période, notamment la première partie qui correspond à son enfance, fondamentale pour la constitution de sa personnalité. Le côté flambeur de Rufus a rejailli sur la vie de son fils, car l’argent a toujours manqué à la maison, alors que Rufus dépensait sans compter au dehors. Ainsi, Rufus était plus ou moins adulé par son fils tant que ce dernier ne comprenait pas le côté exagérément tapageur de son père. Une fois Victor affranchi des défauts de son père, l’image qu’il en retenait se dégradait. À vrai dire, elle s’est probablement dégradée en même temps que les relations que Rufus entretenait avec Hilda, la mère de Victor. Tout cela aboutit à ce qu’on pourrait appeler la chute de Rufus qui, éjecté du domicile familial, s’est retrouvé à la rue. Mais, Victor était encore jeune. Il reste à découvrir ce qui s’est passé entre cette chute et la mort de Rufus en 2005.

Les projets de Victor

L’album nous permet quand même de faire la connaissance de Victor adulte, puisque certaines scènes se passent en 2005. Bien que marqué par son enfance peu épanouissante, Victor a des projets. Il cherche ainsi un appartement où il pourrait trouver le calme, une sorte de refuge à tendance fœtale, où il pourrait se replier sur lui-même, tout en ayant sous la main ce qui lui est le plus cher : ses collections d’objets culturels. Peut-être même pourrait-il y trouver la sérénité et l’inspiration pour concocter une BD !

Une époque et sa musique

Dans la période des années 70, l’auteur se focalise sur 1975, sans doute particulièrement significative de l’ambiance qu’il veut montrer : le quartier de Schwabing, prisé des fêtards noctambules. Pour faire sentir cette ambiance, l’auteur intègre de nombreuses paroles de chansons, dont « Papa was a rolling stone » qui ne doit rien au hasard. Pour contrebalancer, la boîte à la mode ou Rufus a ses habitudes n’est autre que le Yellow submarine.

En attendant le Livre 2

On remarque que plus on avance dans l’album, plus les chapitres deviennent courts, comme si l’auteur voulait placer certains détails importants à ses yeux, peut-être pour nous mettre en appétit avant la parution de la suite. Toujours est-il que cet album donne un aperçu intéressant de l’Allemagne des années 70. On découvre plus ou moins qu’il existe un marché (représentatif ?) de la BD outre-Rhin et que le style de l’auteur, agréable, n’est pas sans rappeler celui du français Alexandre Clérisse, tout en gardant une personnalité propre. Ainsi, le dessinateur-scénariste utilise de la couleur (de façon presque discrète) pour la période 2005 et le noir et blanc pour le passé des années 70.

Le lait paternel. Livre 1 – Les errances de Rufus Himmelstoss, Uli Oesterle
Dargaud, avril 2022



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3.5

Trois albums jeunesse à découvrir aux éditions Lapin

Handicap, féminisme, maladie : les éditions Lapin se portent à hauteur d’enfant à l’occasion de trois albums dédiés à chacun de ces sujets. Patriarcus l’enchanteur, La Petite renarde qui n’avait pas de plumes et Pendant que le loup y est constituent autant de métaphores éveillant la conscience de nos petites têtes blondes. Un exercice accentué par les dossiers pédagogiques glissés en fin d’ouvrage.

Dans Patriarcus l’enchanteur, Alice Chaa et Puyo questionnent la condition féminine à travers les actions émancipatrices d’une jeune princesse. Alix, nouvelle compagne du Prince, s’écarte d’une voie tracée de longue date et coulée dans le marbre d’un grimoire, celui des anciens patriarches, censé lui dicter sa conduite. Celle qui « n’était pas comme la tradition l’exigeait » s’adonne à la mécanique, à la musique, à la danse et même au football. Comment ose-t-elle s’affranchir ainsi d’une féminité réduite à quelques idées reçues ? Interloqué, Patriarcus décide de lui faire passer une série d’épreuves, allégorie des obstacles rencontrés par les féministes dans leur lutte pour l’égalité des genres et contre les assignations sexuelles.

albums-jeunesse-lapin-critique-bdPendant que le loup y est, d’Olivier Dupin et Quentin Zuttion, détourne le conte du Petit chaperon rouge pour évoquer la maladie, et plus spécifiquement le cancer. Le loup du titre entre sans prévenir dans la vie de la grand-mère d’une jeune héroïne. Toutes deux apprennent à « vivre avec », à l’apprivoiser, mais la bête grandit, se multiplie et exige de plus en plus d’énergie de la part de Grand-mère. Créatures personnifiant les tumeurs en croissance et leurs métastases, mais aussi leurs effets sur l’organisme des malades, les loups constituent aux yeux des enfants un symbole éprouvé d’hostilité – accentué ici par la puissance suggestive des dessins. Avec beaucoup d’à-propos et différents niveaux de lecture, ce petit album rappelle que la maladie, parfois, « prend de plus en plus de place, au point d’empêcher (…) de profiter de sa famille ».

La Petite renarde qui n’avait pas de plumes se penche sur le handicap et le mutisme sélectif à travers l’histoire d’une renarde recueillie, suite à une tempête et des inondations, par une famille de hiboux. Lizzy Brynn et Maël Nahon opposent à cette enfant introvertie des oiseaux davantage ouverts aux autres, mais surtout dotés d’ailes leur permettant de voler et de s’adonner à des activités interdites à la renarde. Comment s’intégrer lorsque l’on est différent ? Et à quel point peut-il être difficile d’accepter cette différence ? Doué d’une grande sensibilité, reproduisant sous forme de métaphores animales des épreuves vécues par des milliers d’enfants, l’album se teinte d’espoir et d’humanité.

Ces trois albums jeunesse proposés par les éditions Lapin forment un ensemble dont l’aspect pédagogique est renforcé par les explications glissées en appendice. Aquarelles, rondeurs, propositions graphiques plus audacieuses se mêlent pour donner corps à des histoires portées à hauteur d’enfant, de nature à les sensibiliser sur des questions qui les concernent, aujourd’hui, et continueront à le faire, demain.

Patriarcus l’enchanteur, Alice Chaa et Puyo
Lapin, mai 2022, 48 pages

La Petite renarde qui n’avait pas de plumes, Lizzy Brynn et Maël Nahon
Lapin, mai 2022, 48 pages

Pendant que le loup y est, Olivier Dupin et Quentin Zuttion
Lapin, mai 2022, 32 pages

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3.5

« Prise de bec » : à l’instar des hommes

Rémy Benjamin et Geoffrey Delinte publient Prise de bec aux éditions Motus. Mettant en scène des animaux excentriques, ils s’amusent des comportements humains par les moyens détournés offerts par l’allégorie animale.

Prise de bec met en vignettes une série d’animaux – corbeau, cochon, vache, chien, etc. – fondus dans des récits à une planche exploitant le comique de caractère, de situation et surtout de répétition. À plusieurs reprises, Rémy Benjamin et Geoffrey Delinte confrontent un oiseau au ver de terre qu’il envisage d’avaler, mais ce dernier finit invariablement par se jouer de sa naïveté pour se tirer d’affaire. Un couple homosexuel de volailles se voit quant à lui mis à l’épreuve par les pleurs incessants de leur enfant adopté : tant leur condition amoureuse, leur rôle de parents et les effets des pleurs de leur petit sur les autres sont un objet de dérision (et de réflexion).

Les auteurs de cet album rafraîchissant prennent le parti, invariable, de satiriser les comportements humains par le truchement des animaux. Un mouvement de grève est initié parmi les dauphins (sorte de transports en commun des mers). Appâtés à l’aide d’une contrepartie pourtant insignifiante (un poisson), les grévistes se divisent et l’action est rompue. Dans un parc public, le comportement d’une vache et de son veau sont pointés du doigt par des animaux qui, dans la foulée, en viennent eux-mêmes à troubler ceux qu’is admonestaient. Un chien peine à répondre aux questions de son fils, des parents sont étouffés par les conseils éducatifs qu’on leur prodigue avec bienveillance, un cochonnet rêve de se déguiser en poulet mais est freiné par les moqueries que cela pourrait occasionner…

Souvent en six cases, avec des dessins ronds, d’une simplicité synonyme d’efficacité, Prise de bec extirpe du monde animal ce qui fait le sel – et l’absurdité – des relations humaines. Les difficultés parentales, l’hypocrisie sociale, les jugements à l’emporte-pièce, la prédation (y compris commerciale) se fondent dans des histoires brèves et amusantes, autonomes mais liées entre elles par le comique de répétition. Sans prétention, Rémy Benjamin et Geoffrey Delinte parviennent à faire mouche et à distraire le lecteur en épinglant certains traits constitutifs d’une humanité décidément étonnante.

Prise de bec, Rémy Benjamin et Geoffrey Delinte
Éditions Motus, avril 2022, 52 pages

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3

« Le Storyboard de Wim Wenders » : faim d’images

Le Storyboard de Wim Wenders, de Stéphane Lemardelé, paraît aux éditions La Boîte à bulles. Témoignage sur le langage visuel d’un film doublé d’un examen scrupuleux des principes cinématographiques de Wim Wenders, l’album prend le parti, en se basant sur une histoire réelle, de mettre l’art à l’honneur.

Engagé en tant que storyboarder sur le film Every Thing Will Be Fine de Wim Wenders, Stéphane Lemardelé est doublement fasciné : non seulement on lui donne la chance de côtoyer l’un des grands maîtres du septième art, mais ce dernier s’épanche en plus sur le langage visuel qu’il cherche à déployer, au point que l’auteur et illustrateur français y trouvera, quelques années plus tard, de quoi alimenter un roman graphique au long cours.

Sans surprise, Le Storyboard de Wim Wenders souligne l’importance de la mise en dessins d’un film. Utile pour défricher le terrain en déterminant les valeurs de plan, les postures des personnages ou les éléments de décor, le storyboard est au réalisateur ce qu’est la partition au pianiste. Stéphane Lemardelé ne se fait d’ailleurs pas prier pour glisser dans son roman graphique plusieurs séquences d’Every Thing Will Be Fine préparées et dessinées par ses soins.

Les admirateurs de Wim Wenders pourront découvrir un artiste tatillon, capable de discourir sur un faisceau de lumière ou de concevoir le paysage comme un personnage supplémentaire, influencé par Edward Hopper, Andrew Wyeth, Vermeer ou Yasujirō Ozu, et dont la passion pour le septième art a vu le jour à la Cinémathèque, où il passait ses journées à visionner des films et à prendre des notes – dans un premier temps, pour trouver un endroit chauffé à peu de frais, c’est-à-dire un franc la séance.

Tous les autres, initiés ou non, porteront une attention particulière aux rapports étroits qu’entretiennent le cinéma et la peinture, verbalisés plusieurs fois dans cette bande dessinée. Ils apprendront que le chef-d’œuvre Paris, Texas fut à moitié improvisé – chose courante chez Wenders, comme chez Godard – et que le cinéaste allemand perçoit le cinéma européen comme étant plus libre que son pendant hollywoodien, accusé d’appliquer des formules le rendant quelque peu conventionnel.

Si l’album dévoile les coulisses d’un tournage cinématographique, il est irrigué par les principes et réflexions de Wim Wenders. « La télévision nous a fait perdre le goût d’une vision large et d’un rythme tranquille (…) La télévision, c’est le poison des yeux », annonce-t-il par exemple, avant d’ajouter qu’« avec la prolifération des images, il n’y a plus de volonté formelle ». Stéphane Lemardelé intègre en effet dans son roman graphique les questionnements pluriels de Wenders envers l’image. Quelque peu désabusé, le metteur en scène voit la publicité la contaminer au point que, privée de sens artistique, elle tend pourtant à phagocyter la vie des gens.

Le Storyboard de Wim Wenders peut être abordé sous plusieurs angles : les principes cinématographiques d’un réalisateur salué par la critique, les dessous d’un tournage, les pérégrinations autobiographiques d’un storyboarder, la manière dont les disciplines artistiques se répondent et se fondent les unes dans les autres (Edward Hopper a influencé le cinéma et le film noir autant que l’inverse), etc. Tous ces points apportent satisfaction et contribuent à conférer à cet album densité et passion.

Le Storyboard de Wim Wenders, Stéphane Lemardelé
La Boîte à bulles, mai 2022, 160 pages

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3.5