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Borgen, une femme au pouvoir : accéder au pouvoir et y rester, à quel prix ?

Borgen, une femme au pouvoir est une série danoise diffusée sur Arte entre 2010 et 2013. La série se verra prolongée par une saison 4 sur Netflix en juin prochain. Borgen s’infiltre dans les coulisses de la politique pour raconter l’accession au pouvoir d’une femme, et ce qu’il faut de sacrifices pour y rester. La série raconte surtout le rapport aux mots des politiques, à la communication et liens avec la presse. Passionnant.

 » Vous ne saurez pas ce qui vous frappe avant qu’il ne soit trop tard »

Birgitte est première ministre au Danemark. Un pays qui, en réalité, n’a jamais eu de première ministre femme, une façon pour les scénaristes de mettre cette réalité en lumière.  Cela pose d’abord la question du regard sur les femmes de pouvoir, parce que tout le monde se demande toujours naïvement comment elle va faire pour ses enfants. Ensuite, la série met en perspective (surtout à la fin de la saison 1) la question du couple : comment s’effacer pour l’autre, mettre entre parenthèse sa carrière, sa vie en quelque sorte, pour être au service de son épanouissement, de son ascension au sommet de l’Etat ? Parce que la vie de Birgitte reste simple, elle et sa famille gardent leur maison (bien qu’ils aient une résidence à disposition), les enfants commencent à avoir des problème parce qu’ils voient moins leur maman, et le fait qu’elle soit une femme entre forcément en ligne de compte. Or, la série mise surtout sur l’éthique et les principes de Birgitte en temps que femme politique. Borgen s’intéresse aussi aux relations au sein de la famille où, comme en politique, Birgitte doit toujours se remettre en question, satisfaire tout le monde, tout en gardant clairement en tête son idéal.

Communiquer

Là où la série est la plus pertinente, c’est dans le développement de ses personnages et de son côté purement politique et journalistique. Borgen traite en premier lieu des rapports entre le pouvoir et la presse. Katrine Fonsmark, jeune journaliste ambitieuse et vorace, prête à tout pour la liberté de sa profession, n’hésite jamais à aller trop loin. C’est une battante et son personnage évolue et gagne en profondeur tout au long des trois saisons. Elle met en lumière chaque contradiction de la politique, sans chercher à défendre les erreurs. Il y a aussi Kasper Juul, qui est certainement un des personnages les plus intéressants de cette série. Il est le lien entre la presse et le pouvoir. Cet homme de l’ombre met tout en œuvre pour que la politique du première ministre soit présentée au mieux. C’est celui qui règle les affaires les plus difficiles : la corruption, les menaces, les problèmes d’intégrité au sein du gouvernement. Il rédige les discours, parle avec la presse. Bref, il doit épouser parfaitement la manière de penser de Birgitte. Malgré quelques petits accrochages en début de saison, les deux personnages se complètent parfaitement bien, leur duo fonctionne à merveille même dans le conflit qui les fait avancer (on voit bien quand leurs idées sont opposées).

Intègre 

La série se développe surtout autour de la question de l’intégrité, comment la conserver au pouvoir (et pour y accéder), comment garder une vie, un mari, une famille et une politique intègre quand on est première ministre et qu’il faut sans cesse jouer entre idéalisme et réalité politique ?  Comment garder sa ligne de conduite entre alliances et discours télévisés ? On voit donc Birgitte négocier, être dans la tourmente, mais on la voit rarement renoncer. Elle est ballotée, décriée, à l’image des personnages de Baron noir, l’exercice du pouvoir n’est ici qu’une longue déconvenue pour ceux qui, au prix d’un long combat, y accèdent. Les obstacles d’ordres professionnel et privé se dressent donc face à Birgitte et la démonstration est toujours faite des questions qui la traversent et de la manière dont elle résout certains dilemmes qui ont une influence sur les choix qu’elle fait pour le plus grand nombre. Cela concerne des sujets aussi vastes que le retrait des troupes d’Afrique, la prostitution, la pénalisation des mineurs…

L’ivresse du pouvoir

Le scénario recèle de petites pépites, d’intrigues, et développe des personnages tous aussi complexes que passionnants. Ne tombant jamais dans le cliché facile, la série offre un regard pertinent sur la politique, ses mécanismes et sur le rôle de la presse. Tout au long des trois saisons, on découvre que la politique, tout comme la vie et le journalisme, est un combat, celui où l’on doit toujours anticiper des coups que, pourtant, on ne peut voir venir. Birgitte avait les pieds sur terre, elle cherchait toujours un équilibre dans sa politique, il semblerait que la saison 4 explore la question de « l’ivresse du pouvoir », voyons comment, neuf ans après, l’échiquier politique danois aura évolué. Surtout, la fascination pour la chose politique n’aura de cesse de construire, au cinéma, les liens entre ceux qui dirigent et la vie réelle. On pense ainsi au récent Les promesses avec Isabelle Huppert,  une autre manière de se confronter au réel en politique. C’est surtout le goût du pouvoir qui est sans cesse interrogé, puisqu’on avait laissé Birgitte, en fin de saison 3, prête à repartir à l’affrontement électoral.

Borgen : Bande annonce

Borgen : Fiche technique

Borgen décrit les batailles politiques pour le pouvoir au Danemark et les sacrifices personnels qu’elles entraînent. Le personnage principal, Birgitte Nyborg, est une femme politique qui a permis à son parti d’obtenir une victoire écrasante. Elle doit maintenant répondre aux deux plus importantes questions de sa vie : comment utiliser au mieux cette majorité et jusqu’où peut-on aller pour obtenir le pouvoir…

Créée par : Adam Price
Interprètes : Sidse  Babett Knudsen, Birgitte Hjort  Sorensen, Pilou Absaek, Mikael Birkkjaer, Thomas Levin, Soren Malling
Durée : 3 saisons / 30 épisodes de 52 minutes
Diffusion : Arte entre 2010 et 2013 et prochainement saison 4 sur Netflix

 

La colline où rugissent les lionnes de Luàna Bajrami: une quête enflammée de liberté

3.5

La colline où rugissent les lionnes est un film de jeunesse, de désir, d’été, mais c’est aussi un film hanté par l’avenir, la mort. Trois héroïnes le peuplent dans un Kosovo hostile aux rêves d’émancipation des jeunes filles. Leur quête de liberté devient alors aussi enflammée que dangereuse.

Le cri 

La colline où rugissent les lionnes est le premier film de Luàna Bajrami, la jeune et excellente actrice de Portrait de la jeune fille en feu ou encore Les 2 Alfred. La jeune actrice et réalisatrice de vingt ans revient dans son Kosovo natal pour filmer trois jeunes filles éprises de liberté et comme brisées dans leur rêve d’émancipation. Un récit de jeunesse que la réalisatrice veut universel : « Je voulais un film à l’image de tous ces jeunes. Je veux qu’on les entende. Je veux qu’on nous entende. Ce village au Kosovo n’est qu’un contexte réaliste, pour conter les tumultes de ces jeunes cœurs fougueux. Li, Qe et Jeta, les protagonistes, incarnent cette jeunesse » (extrait du dossier de presse). Son regard est porté par celui de Léna, qu’elle incarne dans un court rôle, qui observe ces filles, les comprend, mais se rend compte du surplus liberté qu’elle détient au-delà de l’espace sauvage (et de la sauvagerie en elles) qui entoure Li, Qe et Jeta. En effet, Lena (comme Luàna Bajrami) vit en France et ne retourne plus au Kosovo qu’en vacances. Elle partage avec Qe un livre de Zola sur l’ascension et la chute d’une femme, dit-elle, qui n’a fait que « frôler » la belle vie. Léna confie qu’elle a l’impression d’avoir vécu toutes les émotions de ce personnage. Une manière de se définir comme celle qui regarde, qui contemple, tout en vivant des émotions proches de ses amies d’un jour.

Elan

Sur le thème de la fuite, du désir d’ailleurs des jeunes femmes, qu’on retrouve dans des récits cinématographiques tels que Mustang ou Fucking Amal, la réalisatrice fait un film intimiste, touchant et hanté par la mort. Il semble que le cri poussé par les filles sur la colline, et ce dès la première séquence, est comme annonciateur d’une vitalité qui sait qu’elle doit se dépêcher de s’exprimer. Dès lors, tout le film est aussi tendu que solaire. La colline où rugissent les lionnes baigne dans une urgence permanente que son rythme, tantôt lancinant – dans les scènes où les filles sont chez elles ou attendent – tantôt vibrant quand elles s’échappent à trois (avec Zem), tend à faire oublier. Cela n’en rend la dernière tirade/image que plus marquante, déroutante. Li, Qe et Jeta se projettent en avant sans avoir le loisir de planifier leur avenir, elles ne peuvent que chercher à donner un grand coup de canif dans leur quotidien. On pense sans cesse aux adolescentes de 17 filles qui, dans l’éternelle litanie de leur vie, décident de toutes tomber enceinte en même temps. Leur liberté de choix est autant réelle qu’imaginaire, elles se savent aussi condamnées à être mère à 16 ans, mais se veulent ensemble, pour toujours, sans se faire dicter leur conduite.

Bande de filles

Ici, l’attente, le rejet de la société, donnent naissance à un gang, « les lionnes de la colline », par lequel les filles s’offrent une virée. Les filles sont souvent présentées ensemble comme dans des tableaux, des scènes chorégraphiées, baignées de lumière. Là où la maison est un lieu de violence, de peur, la caméra se fait alors plus instable. L’appel du dehors est pur, grand, salvateur. Li, Qe et Jeta dévorent la vie, mais quelque chose les empêche aussi de trop s’éloigner. Comme si elles étaient attirées par cette colline où elles rugissent, ce lieu berceau de leur histoire, de leur désir d’émancipation. Luana Bajrami filme des instants de vie comme volés où l’on voit aussi à travers les yeux des protagonistes. L’idée est de ressentir, parcourir la vie de ces filles, les décors qui les entourent. Une complicité magique les lie, que la réalisatrice filme dans des plans toujours plus au cœur du cercle d’amies. Quelques clins d’œil aussi parcourent le film, comme ce jeu de cartes, symbole d’une sororité consolatrice (on pense forcément à la scène de Portrait de la jeune fille en feu).

Tout au long du film, le spectateur vit au jour le jour avec les filles. Peu à peu, le regard de Léna s’éloigne (elle les découvre) pour devenir celui de la colline qui entourne les filles (nous vibrons avec elles) : « mon but était de permettre de voir et non de montrer. C’est comme si nous étions avec les filles, que nous vivions avec elle, que nous les accompagnions ». C’est ainsi que pendant un instant suspendu nous croyions plus fort que tout, comme Qe, Li et Jeta, qu’un autre destin est possible, libre et fougueux. La musique englobe le film, lui offre un rythme, que l’enchaînement des scènes, des moments vécus, vient accompagner. La colline où rugissent les lionnes est fait de fulgurances, de moments bénis, de violence, de départs nécessaires, mais c’est surtout un premier film généreux, fort et intense.

La colline où rugissent les lionnes : Bande annonce

La colline où rugissent les lionnes : Fiche technique

Synopsis : Quelque part au Kosovo, dans un village isolé, trois jeunes femmes voient étouffer leurs rêves et leurs ambitions. Dans leur quête d’indépendance, rien ne pourra les arrêter : le temps est venu de laisser rugir les lionnes.

Réalisation : Luàna Bajrami
Scénario : Luàna Bajrami
Interprètes : Flaka Latifi, Uratë Shabani, Era Balaj
Photographie :Hugo Paturel
Montage : Michel Klochendler
Production :Vents contraires, Orëzanë Films
Distributeur : Le PacteDurée : 83 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 27 avril 2022

« Xiu » : dans les entrailles de la bête

Second tome du triptyque Dans le ventre du Dragon, « Xiu » réunit Mathieu Gabella et Christophe Swal pour donner suite aux aventures de Phyl, Xiu et Udo, à l’intérieur d’une créature gigantesque aux pouvoirs encore insoupçonnés.

Au départ, il y avait Phylogène d’Esquamate, fils de scientifiques dracologues, Wei, pirate chinois capable de dresser les dragons, sa sœur Xiu, placée au centre de ce tome, et Udo von Winkelried, descendant d’une lignée de chasseurs de dragons. Tous ont convergé dans un même but : terrasser un cracheur de feu géant. Pour y parvenir, ils n’avaient d’autre choix que de pénétrer à l’intérieur de la créature, le début d’une aventure menée tambour battant, seulement entrecoupée par les flashbacks d’exposition qui donnent de la chair aux différents protagonistes.

L’univers de Dans le ventre du Dragon comporte quelques particularités éventées dès le premier tome : les écailles de dragon se transforment en or après leur mort, leurs excréments constituent des pierres précieuses et la draconnite permet de communiquer par le regard. Dans un album aux teintes jaunes-orange dominantes, les protagonistes mis en scène par Mathieu Gabella et Christophe Swal vont faire la rencontre, dans les entrailles de la bête, avec les Salamandres, des hommes avalés par le dragon, transformés par lui (en s’adaptant à leur environnement à la faveur de la pierre philosophale) et concourant désormais à sa survie.

On comprend tôt que les intentions des uns s’inscrivent à rebours de celles des autres – et qu’un conflit est dès lors sur le point d’éclater. Assistant au « grand œuvre », Xiu et ses amis vont découvrir le rôle prépondérant de la créature qui les a absorbés en même temps que le lecteur, lui, scrute son horizon intérieur, avec force détails. Ces péripéties forment un arc narratif qui alterne avec l’histoire de Xiu, une tragédie familiale où la tutelle paternelle, le mariage arrangé ou encore l’hybridation via la maternité auront pignon sur rue.

Rythmé, installant définitivement l’intrigue, ce second tome de Dans le ventre du Dragon se conforme à son prédécesseur, en donnant de la chair à des personnages auxquels les auteurs font vivre des aventures excitantes. Il faudra toutefois attendre le troisième et dernier volume pour juger de la consistance d’un triptyque agréable mais quelque peu lacunaire.

Dans le ventre du Dragon : Xiu, Mathieu Gabella et Christophe Swal
Glénat, mai 2022, 48 pages

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3

Hound Dog, un chien encombrant

0

Inspiré par le titre d’une chanson d’Elvis Presley (la musique compte visiblement beaucoup à ses yeux), le dessinateur Nicolas Pegon nous entraîne dans l’Amérique profonde, pour une histoire un peu délirante et surtout révélatrice d’un état d’esprit typique de notre époque.

L’histoire met en scène deux paumés, César et Alex (dont il faut attendre la page 59 pour connaître les prénoms), sans véritable attache. César (géant, la quarantaine, brun, barbu moustachu mais le crâne bien dégarni) se réveille un matin, avec chez lui un chien qu’il n’a jamais vu. Chez lui vit également un jeune homme (son fils ?) qui passe son temps immergé dans des jeux de réalité virtuelle. Impossible de compter sur lui pour le renseigner. Aucune piste non plus du côté d’Alex, rouquin moustachu avec un ventre de buveur de bière et qui n’est autre que son voisin. Le chien les embarrassant plus qu’autre chose, César et Alex se mettent en tête de le rendre à son légitime propriétaire. À noter quand même que ce chien ne ressemble pas vraiment au basset à l’air tristounet que le titre suggère. L’explication pourrait venir du fait que, visiblement, notre duo s’y connaît davantage en ce qui concerne le répertoire d’Elvis Presley que sur les caractéristiques physiques des chiens. D’ailleurs, Alex n’hésite pas à qualifier de connards les propriétaires canins, allant jusqu’à citer Vladimir Poutine comme exemple (information dont je laisse l’entière responsabilité au dessinateur, sachant qu’à l’heure actuelle, un qualificatif aussi anodin ne convient plus pour ce menteur cynique, bourreau des Ukrainiens à l’effarante capacité de nuisance). On remarquera au passage qu’Alex ne semble pas s’entendre avec beaucoup de monde…

Une enquête qui s’impose

C’est le hasard qui mettra César et Alex sur la piste du propriétaire du chien. Par contre, cela ne résout pas leur problème, car cet homme est mort. À vrai dire, cela va surtout rajouter une composante au problème, car ils soupçonnent bientôt que cet homme soit mort assassiné. Voulant remettre le chien à un proche, les voilà dans la position de deux enquêteurs improvisés.

Début XXIè siècle

Ce que Nicolas Pegon propose, c’est une virée dans l’Amérique profonde d’aujourd’hui. Dans ce pays des grands espaces, on peut vivre et mourir dans l’indifférence générale. Soit dit au passage, le message fonctionne peut-être mieux parce que l’intrigue se situe aux États-Unis, mais le constat sur la solitude et l’indifférence peut se transposer à peu près partout dans le monde d’aujourd’hui. Ce monde est tristounet (à l’image du Hound Dog) et les couleurs choisies par le dessinateur en rendent parfaitement compte (les décors sont à l’avenant, voir l’illustration de couverture). Dans ce monde, il n’est pas rare de parler dans le vide. L’univers de la publicité est passé par là, avec son clinquant (les panneaux publicitaires, bien présents) et ses paroles à prendre avec des pincettes vu tout ce que les slogans ont cherché à nous faire croire depuis des décennies. Le personnage sur lequel enquête notre duo est donc un de ces individualistes plus ou moins revenus de tout, qui vivait en solitaire dans une maison avec son chien. On devine qu’il pouvait être plus à l’aise avec les animaux qu’avec les hommes.

Émergence d’un style

Malgré ses 200 pages, l’album se lit rapidement, en particulier parce qu’il ne comporte pas trop de texte, assumant le choix d’une ambiance maussade (les personnages se caractérisent par une tendance à un humour pas vraiment fin) et des dessins plutôt gros dans l’ensemble (avec une base de trois bandes par planche et jamais plus de deux vignettes par bande). Avec son trait bien net, Nicolas Pegon flirte avec le style caractéristique de la ligne claire. On note quand même un goût certain pour un travail sur les jeux d’ombres, le dessinateur aimant dans certains cas marquer davantage les formes que les traits en noircissant par zones. D’autre part, son travail sur l’ambiance générale se fait par touches successives. Après ce chien venu de nulle part, nous avons donc le gamer en réalité virtuelle qui semble y passer tout son temps de loisirs, les spécialistes médicaux que César s’acharne à consulter parce qu’il devient insensible d’un bras, alors qu’invariablement il obtient le même avis : il n’a rien. Nous avons également une femme au physique androgyne qui vit déjà dans un monde post-apocalyptique. Et puis, nous avons bien sûr celui sur qui notre duo enquête et qui vivait tellement isolé qu’obtenir un témoignage à son propos relève de l’heureux concours de circonstances. On note aussi que les personnages croisés par notre duo arborent quasiment tous le masque de l’impassibilité.

Quelques observations pas anodines

Enfin, on note que si ses idées passent plutôt bien, le dessinateur fait le choix d’un prologue sans lien direct avec le corps narratif de l’album. Le lien se fait néanmoins par un objet et par ce qu’il amène, ainsi que par l’état d’esprit qu’il met en avant. De même, Nicolas Pegon conclue l’album par un retour en arrière, seule solution pour qu’on comprenne ce qui s’est effectivement passé au moment du drame. Enfin, le lien avec Elvis Presley se situe au niveau des fantasmes, ainsi que de quelques détails. On pense ainsi à son surnom (Le king), quand le gamer annonce que dans son jeu, il est le roi du monde.

Hound Dog, Nicolas Pegon
Denoël Graphic, avril 2022



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3.5

« Space Connexion » : recueil galactique

Les éditions Glénat publient Space Connexion, du scénariste El Diablo et du dessinateur Romain Baudy. Cet album comprenant plusieurs récits se caractérise par un rythme échevelé et des thématiques spatiales.

Enlèvement de scientifiques par des forces extraterrestres, guerre intergalactique miniaturisée se soldant sur un terrain de golf, activités d’une station de forage entravées par d’étranges occupants, pandémie et rejet des aliens : dans Space Connexion, El Diablo et Romain Baudy prennent appui sur l’au-delà pour concevoir une série de récits rythmés et volontiers absurdes, souvent plus sophistiqués qu’il n’y paraît.

« Abduction » présente ainsi des scientifiques entièrement nus discourant entre eux sans la moindre pudeur. Le très bref « Coup d’approche » se joue des proportions pour intégrer un opéra spatial dans l’immensité… d’un terrain de golf. « Les Gardiens » fond des considérations écologico-capitalistiques dans un cadre à la The Thing (John Carpenter, 1982) et rompt son réalisme par l’irruption soudaine du fantastique. « Pandémie » présente un monde post-apocalyptique voué à disparaître en raison de la peur primaire que les hommes expriment vis-à-vis de l’autre, de l’altérité.

Très réussi sur le plan graphique, l’album du scénariste El Diablo et du dessinateur Romain Baudy prend un malin plaisir à tourner en dérision les comportements humains, révélés sous la lumière profuse des extraterrestres. Dans « Abduction », les divisions nées parmi des hommes en situation de crise auront raison d’eux : les aliens considèrent qu’ils n’ont pas les qualités requises pour rejoindre une obscure Alliance galactique. Dans « Les Gardiens », l’instinct de prédation industriel, qui dévaste la nature, va au bout de sa logique en menaçant directement les autochtones d’un site de forage. Dans « Pandémie », c’est une humanité arc-boutée et décimée par un virus qui se trouve en butte contre l’ignorance et l’incommunicabilité. « Aucun sens de l’action collective, et leurs organes reproducteurs semblent régir la plupart de leurs décisions », résume pour nous un membre de l’Alliance galactique.

Manifestement influencé par le cinéma et les séries télévisées (potentiellement X-Files et Les Simpson, notamment), Space Connexion comporte son lot de vignettes spectaculaires, les moindres n’étant certainement pas celles opposant des créatures extraterrestres à des fourmis apparaissant gigantesques en regard de leur petitesse. El Diablo et Romain Baudy font le travail et initient une série plutôt engageante, dont ce premier tome, ironiquement intitulé « Darwin’s Lab », s’avère prometteur quant à la suite.

Space Connexion, El Diablo et Romain Baudy
Glénat, mai 2022, 64 pages

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3.5

« Le Mirage de la croissance verte » : voie sans issue ?

Les éditions Delcourt publient Le Mirage de la croissance verte, d’Anthony Auffret. Il y est question de la compatibilité, fantasmée ou non, entre la préservation de l’environnement et la croissance économique.

Un monde fini, une croissance infinie, la perspective d’une stagnation séculaire. Le Mirage de la croissance verte met en vignettes ce que bon nombre d’économistes et de chercheurs ont problématisé, de Donella et Dennis Meadows à Kenneth Boulding en passant par Daniel Cohen. Scénariste et dessinateur, Anthony Auffret entreprend un patient travail de vulgarisation. Celui-ci commence par la croissance verte qu’il dépeint en « mirage » dans le titre de son album : en s’appuyant sur l’innovation technologique, la croissance verte est censée réconcilier le développement économique et la préservation de notre environnement. Un alliage antinomique qu’il questionne avec légèreté, et beaucoup d’à-propos.

L’auteur commence par circonscrire le débat. Le PIB est un outil célébré de toutes parts, mais il demeure obstinément sourd aux inégalités sociales, au bien-être des populations ou encore à l’espérance de vie. Pis, il fait fi du bénévolat, de l’éducation des enfants ou encore de la nature, privés de valeur dès lors qu’ils sortent d’une logique marchande et comptable. Anthony Auffret énonce ensuite cette réalité douloureuse : notre croissance est dépendante à une énergie dont environ 80 % demeure d’origine carbonée. Découpler la croissance du PIB des émissions de CO2 n’a dès lors rien d’une sinécure. Recyclage, énergies alternatives et bonnes volontés ne suffiront probablement pas à limiter les catastrophes naturelles et à empêcher les scénarios pessimistes du GIEC.

Ratissant large, Le Mirage de la croissance verte évoque le cas de Nauru, rendue riche par le phosphate avant de décliner irrémédiablement, les ressources non conventionnelles, plus difficiles d’accès et coûteuses en énergie comme en argent, l’intermittence des ENR et leur pollution en amont, l’hypothèse lointaine de la fusion nucléaire, l’externalisation des activités polluantes par des pays comme la France ou encore le recours à l’hydrogène, serpent de mer énergétique dont on peut questionner les origines (énergies fossiles) ou les écueils (difficile à stocker, très inflammable). L’album épingle la grande accélération du siècle passé et déplore que l’énergie économisée çà et là soit réinvestie, le plus souvent, à la faveur d’un effet rebond logique mais mortifère.

Partant, faudrait-il changer nos habitudes ? Augmenter la durée de vie des objets quitte à rompre avec l’innovation technique ou les modes ? Anthony Auffret n’a aucune solution clé en main à sortir d’un chapeau magique, mais il a le mérite de baliser la discussion : faire reposer le salut de l’humanité sur une hypothétique croissante verte reviendrait, dans une large mesure, à élargir les œillères qui déjà, aujourd’hui, nous empêchent de scruter les à-côtés de l’économie de marché.

Le Mirage de la croissance verte, Anthony Auffret
Delcourt, mai 2022, 152 pages

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3.5

Le Masque du démon, de Mario Bava, vous terrifie en Blu-ray chez Sidonis Calysta

Retour sur le premier long métrage officiel de Mario Bava, Le Masque du démon (La Maschera del demonio), sublime œuvre d’horreur gothique à (re)découvrir dans une riche édition médiabook Blu-ray + DVD signée Sidonis Calysta.

Synopsis : Marquée au feu rouge, un masque de bronze hérissé de pointes sur le visage, la sorcière Asa jette, avant de rendre son dernier souffle sur le bûcher, un sort à ses bourreaux. Trois siècles après son exécution, quelques gouttes de sang frais tombent sur ses restes. Il n’en faut pas davantage pour réveiller la servante de Satan qui multiplie les victimes dans la région, pressée de transférer son esprit maléfique dans le corps de la princesse Katia, sa descendante…

Gothic Bava

À la fin des années 50, le directeur de la photographie Mario Bava a sauvé de nombreuses productions en prenant en main leur réalisation suite au départ de leurs cinéastes pour des raisons diverses et variées : un problème contractuel pour Jacques Tourneur sur La Bataille de Marathon (1959) ou encore des problèmes de santé pour Riccardo Freda sur Caltiki, le monstre immortel (1959). On propose alors à Bava, l’un des futurs grands-parents du giallo comme du slasher, de réaliser son premier long métrage officiel, en remerciement de ses services. Un premier long qui va marquer les codes d’une carrière riche en couleurs – au figuré comme au sens littéral du terme.

Le Masque du démon vous plonge dans un récit gothique où les corps nécrosés en pleine résurrection croisent la légende chrétienne d’un mal pas tout à fait entériné et à l’origine d’une malédiction, avec un tableau Wilde-ien derrière lequel se cachent de terribles histoires d’inceste et de rites infernaux. Dans une œuvre au noir et blanc expressionniste – lui permettant d’éviter une certaine censure (que la version américaine tend à embrasser) –, Bava présentait ainsi un premier éventail de thématiques terrifiantes qui allaient dessiner une œuvre gothique baroque, vive, inspirée et inspirante (de Dario Argento à Tim Burton), dont le travail de l’épouvante allait dépoussiérer un genre pourtant en pleine renaissance du côté des Britanniques avec les œuvres à succès de la Hammer, et notamment celles du génial Terrence Fisher, qui fut par ailleurs une source d’inspiration pour Bava.

Comme le note justement le passionné et passionnant Christophe Gans dans son retour sur le film (l’un des riches bonus de l’édition), Mario Bava était plus un réalisateur intéressé par la mise en scène de ses éléments mythologiques que par l’installation claire et cadrée – et notamment dialoguée – de ceux-ci. Il ajoute que Bava, malin, construisait au fur et à mesure sa mythologie par la mise en scène. Complétons qu’au fond, Mario Bava n’était peut-être pas toujours clair sur les pouvoirs et capacités de ses créatures, mais il savait les installer progressivement par le langage du cinéma.

« Ut pictura poesis » (« comme la peinture, la poésie ») et plus encore, Bava n’avait pas besoin de dialogues, il avait mieux, le cinéma. Par un sens du cadrage élaboré, un montage malin (voir la découverte du tableau « vivant » non dans son entièreté mais par un morceau), et un travail sur la perception des matières (mortes comme vivantes), Bava déploie un arsenal d’outils cinématographiques pour dépasser facilement des contraintes budgétaires et nous permettre d’expérimenter un efficace récit du mal implicite et explicite, dont l’origine ancienne n’est pas sans évoquer un autre ponte de la terreur, H.P. Lovecraft.

Séquence d’ouverture du film dont la brutalité en marqua et marquera plus d’un(e) – Le Masque du démon (Mario Bava, 1960)

Le Masque du démon en Blu-ray

Sidonis Calysta a mis les petits plats dans les grands en proposant ce que de nombreux cinéphiles considèrent comme étant l’édition vidéo ultime du Masque du démon, en attendant, qui sait, une redécouverte en UHD 4K dans quelques années (voire décennies).

Le film est ici présenté dans ses deux versions, la version originale grandiose et celle américaine beaucoup plus sage dans son montage avec une bande-son moins en phase cependant signée par Les Baxter à qui l’on doit les sublimes partitions à la fois romantique et terrifiantes des non moins magnifiques adaptations des œuvres d’Edgar Allan Poe signées Roger Corman : La Chute de la Maison Usher, Le Puits et le Pendule, Le Masque de la mort rouge, entre autres. Les différences sont d’ailleurs recontextualisées par l’un de nos grands spécialistes de Mario Bava, Bruno Terrier, notamment gérant de la boutique cinéphile Metaluna Store.

Les deux versions se présentent avec des rendus vidéo qui peuvent sembler équivalents. On note toutefois qu’une scène du film et les plans avec titrages italiens proviennent de sources SD ici upscalées. Aussi la teinte n’est pas tout à fait identique : un noir et blanc avec une tendance magenta du côté de la copie italienne contre une tendance verdâtre pour la version américaine. Avec leur reprise de masters déjà édités chez Arrow il y a déjà quelques années puis chez l’Allemand Koch Media, Sidonis Calysta écrase l’édition DVD dont les Français devaient se contenter.

Le rendu visuel très convaincant est soutenu par des pistes sonores propres et dynamiques, desquelles la version originale italienne sort tout de même gagnante avec un meilleur équilibre. On félicitera toutefois l’éditeur pour la présence de l’excellent doublage français sur le montage original du film.

L’expérience du film est enfin richement complétée par ses bonus : une présentation académique d’Olivier Père qui tend à se répéter tant sur le film que sur le cinéaste ; la passionnante comparaison contextualisée des versions par Bruno Terrier ; la présence des bandes-annonces originale, américaine et britannique ; un entretien avec l’actrice principale Barbara Steele qui évoque ses souvenirs de tournage, sa prestation qu’elle regrette mais qui permet pourtant de sacraliser la sorcière qu’elle incarne. On trouve aussi, comme cité plus haut, un passionnant retour sur le film par Christophe Gans qui revient en profondeur sur le film et notamment sur le caractère déterminant et le travail du cinéaste. Enfin, édition mediabook oblige, on trouve un livret – de près de cinquante pages – signé Marc Toullec, un habitué des éditions vidéo (et notamment d’ESC), qui revient en texte et en images sur le film, de sa genèse à ses effets spéciaux, de la version américaine puritaine à l’expérience de l’actrice Barbara Steele, de son importance dans l’histoire du cinéma à l’admiration qui lui est portée par de nombreux grands cinéastes tels que ceux suscités. Vous imaginez bien que des compléments tendent à se répéter même si chacun des intervenants possède un ton qui lui est propre et chacun y va de son point de vue qui va différer dans les détails.

On ne peut ainsi que vous conseiller d’acquérir une telle édition. En effet, que vous soyez cinéphiles, fans de cinéma d’épouvante ou plus précisément gothique, ou encore néophytes, cette édition du Masque du démon signée Sidonis Calysta devrait vous combler.

Bande-annonce – Le Masque du démon (Mario Bava, 1960)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

BD-50 – MPEG-4 AVC – 1080p HD – Langues : Italien et Français DTS-HD Master Audio (version originale) ; Anglais DTS-HD Master Audio (montage américain) – sous-titres français – 1960 – Italie – Durée : 1h27 (version originale) / 1h23 (montage américain)

COMPLÉMENTS

Présentation d’Olivier Père (29 mn)

Le film vu par Christophe Gans (41 mn)

Les différentes versions du film par Bruno Terrier (14 mn)

Entretien avec Barbara Steele (9 mn)

Bande-annonce originale (3 mn)

Bande-annonce américaine (2 mn)

Bande-annonce britannique ( 3 mn 27 s)

Livret signé Marc Toullec (48 pages)

Sortie le 24/03/2022 – prix de vente conseillé : 29,99 €

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Coupez ! de Michel Hazanavicius ! : Transformer le zombie en or

Le nouveau Hazanavicius – Coupez ! – s’empare du cinéma de genre en proposant le remake du film japonais Ne Coupez Pas ! A la clé : une œuvre délirante et caustique où le nanar devient le terreau symbolique d’une réflexion philosophique bien réelle sur l’origine de l’art (cinématographique).

Synopsis : Rémi Bouillon, réalisateur de commande, se voit confier le soin d’adapter un célèbre court-métrage horrifique nippon. Alors que le tournage débute, les choses dégénèrent bientôt de façon inattendue.

Quand The Artist s’attaque au cinéma nippon

COUPEZZZZZZ ! Chacun a un jour entendu dans sa vie, à la télévision ou au cinéma, cet impératif devenu aujourd’hui l’interjection culte d’un univers fantasmé. Michel Hazanavicius élève la célèbre formule au rang d’œuvre d’art avec Coupez ! Pour la première fois de sa carrière, le réalisateur ose le pari risqué du remake en adaptant le film nippon Ne Coupez pas ! de Shin’ichirō Ueda (2018). Bénéficiant d’un budget de quelques milliers de dollars, cette comédie horrifique japonaise, tournée en seulement huit jours par un groupe d’étudiants, avait cartonné lors de sa sortie en remportant près de 26 millions de dollars au box-office.

Le tournage d’un film de zombie se voit troublé par l’irruption inattendue de vrais zombies sur le plateau. Armé d’un casting nettement moins anonyme, mené par Romain Duris et Bérénice Béjo, le cinéaste reprend le déroulé de l’œuvre originale, non sans lui apporter quelques changements. Dès les premières minutes, Coupez ! déconcerte son public. Entre le sur-jeu des acteurs, les décors rudimentaires et le cadrage indigeste, on se demande si le film n’est pas en train de sombrer, en bon Titanic du nanar. Les connaisseur.se.s de l’œuvre japonaise n’y verront que le commencement logique (et humoristique) d’un film qui se lit à la manière d’un puzzle.

Coupez ! constitue une mise en abyme du cinéma (de série B). Composé de trois parties, à la fois autonomes et interdépendantes, le film retrace la genèse du court-métrage Coupez ! réalisé par le cinéaste Rémi Bouillon (Romain Duris) et son équipe. Nous découvrons, dès les premières minutes, de façon antéchronologique, un court-métrage nanardesque situé entre The Walking dead (2010-2022) et Bienvenue à Zombieland (2011). L’œuvre entame ensuite un virage à 360 degrés, loin du sang qui gicle façon Tarantino et des zombies titubants. On retrouve Rémi Bouillon (Romain Duris), réalisateur de commande, spécialiste du cinéma rapide et pas cher. Ce dernier est poussé par son producteur Fredo (Lyes Salem) à réaliser le remake d’un court-métrage à succès nippon. S’ensuit alors un tournage aussi rocambolesque qu’aventureux qui fonctionne comme une réponse hilarante au court-métrage du début.

Le Nanar, nouvelle métaphore du septième art ?

Coupez ! se plaît à mêler les histoires et autres niveaux de lecture. La métaphore côtoie en permanence la mise en abyme. Michel Hazanavicius n’a pas choisi de faire le remake d’une série B par hasard. En optant pour ce format, le cinéaste rend hommage à un cinéma de genre trop souvent discrédité par la critique académique privilégiant le « cinéma d’auteur ». Coupez ! constitue, en somme, un geste de (dé)construction ironique de la part d’un cinéaste, devenu l’égérie du cinéma d’auteur à la française. Coupez ! s’affirme, de fait, comme un mille-feuille qui, en célébrant les séries B fauchées et le gore, revient aux origines même du septième art.

Faire un film ne s’improvise pas (ou presque). Car, c’est bien sur le « presque » qu’insiste Michel Hazanavicius. Toute œuvre d’art est constituée de hasards (mal)heureux. Dans sa troisième partie, Coupez ! s’attache à montrer que le cinéma (et l’art avec lui) est mélange de préparation et d’improvisation. On ne peut bien souvent improviser que parce qu’on (s’) est préparé. En dépit de sa réputation, le nanar horrifique n’excepte pas la règle. Le cinéaste rappelle à qui mieux mieux que même le kitsch ne saurait être entièrement le fruit du hasard.

Michel Hazanavicius prouve que le nanar est un objet cinématographique capable d’introduire une nouvelle réflexion autour de nos standards en matière d’art. Qu’est-ce qui fait art ? De quoi ce dernier doit-il être le nom ? Les apparences dans l’art sont trompeuses et plus encore dans le cinéma où l’image est le premier véhicule des idées. Le nanar n’est pas un rebut artistique ni une ébauche de cinéma. Le statut officiel de Coupez ! – présenté ce mardi 17 mai en ouverture du 75e Festival de Cannes –suffit à prouver que le septième art ne saurait se passer de sa richesse.

Célébrer le cinéma (de genre) de A à Z

Coupez ! rend également hommage au système D qui constitue l’essence (trop souvent oubliée) du septième art. Utiliser un fauteuil roulant en guise de travelling, souffler dans un tuyau pour mieux faire gicler le sang, faire d’une cuite carabinée le terreau de l’horreur buccale : ce sont toutes ces trouvailles – qui nous font, au passage, hurler de rire – que célèbre le cinéaste. Que serait le septième art sans les trouvailles d’un Chaplin ou les inventions tarabiscotées de la Hammer ? Que serait, de fait, l’art sans celles et ceux qui le font ? Coupez ! met en valeur l’ensemble des personnes, depuis le réalisateur jusqu’à la cadreuse, qui s’investissent corps et âmes dans la création cinématographique.

Coupez ! célèbre l’ensemble des petites mains qui s’affairent dans l’ombre à la réalisation d’une œuvre d’art. Ce sont eux qui inventent des parades pour faire face aux multiples aléas qui frappent le tournage du court-métrage de Rémi Bouillon. L’œuvre emprunte ainsi les chemins de la comédie parodique. Michel Hazanavicius se moque (gentiment) du cinéma : de ses exigences parfois (pseudos) artistiques, de ses comédien.ne.s qui se prennent un peu (trop) au sérieux, de ses producteurs en mal de reconnaissance.

Entre les exigences de diva de l’acteur principal, les diarrhées intempestives du percheur ou le lumbago du cadreur : Coupez ! fout un grand pied (comique) à la machinerie bien huilée du cinéma. Rien ne se passe comme prévu et, pourtant, tout se passe pour le mieux. Telle est la magie du cinéma (de genre). Si l’interjection « Coupez ! » était jusqu’à présent la métaphore du cinéma, le Coupez ! de Michel Hazanavicius se présente comme la nouvelle métonymie (qui manquait au septième art), de celle qui (ré)affirme que le Nanar est au cinéma ce que Victor Hugo est à la littérature.

Coupez ! bande annonce

Coupez ! : fiche technique

Le film est présenté hors-compétition au Festival de Cannes 2022 et en fait l’ouverture.

Scénario et réalisation : Michel Hazanavicius
Interprétation : Romain Duris (Rémi, le réalisateur), Matilda Lutz (Ava), Bérénice Béjo (Nadia)
Photographie : Jonathan Ricquebourg
Montage : Mickael Dumontier
Musique : Alexandre Desplat
Production : Michel Hazanavicius, Brahim Chioua, Vincent Maraval
Sociétés de production : Getaway films, La Classe américaine
Société de distribution : La Pan Européenne
Date de sortie en salles : 17 mai 2022
Durée : 111 minutes
Genre : comédie, horreur

France – 2022

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L’échiquier du vent : à la découverte d’un cinéma iranien dérangeant

En nous plongeant dans l’intimité d’une famille bourgeoise iranienne au début du XXème siècle, Mohammad Reza Aslani fait de L’Échiquier du vent un film étrange et dérangeant qui, après un parcours tourmenté, sort pour la première fois en DVD et Blu-ray 46 ans après sa première projection. Un film à découvrir pour les amateurs de cinéma iranien, ou tout simplement pour les cinéphiles qui aiment être perturbés.

Le destin de L’Échiquier du vent est pour le moins extraordinaire. Réalisé en 1976 par Mohammad Reza Aslani, le film sera projeté trois fois dans le cadre du festival de Téhéran en 1976, mais dans des conditions dignes du sabotage, avant d’être totalement mis de côté puis, en 79, carrément interdit lorsque l’Iran deviendra une République islamique. Réputé totalement perdu, le film fut retrouvé dans un souk en 2015. S’en suit un méticuleux travail de restauration, guidé par le réalisateur lui-même, avant une diffusion dans plusieurs festivals internationaux en 2021.
L’Échiquier du vent a donc le parcours idéal d’un film appelé à devenir culte. Il en a la personnalité également : le film de Mohammad Reza Aslani est pour le moins étrange, dérangeant et inclassable. On y sent de multiples influences : l’esthétique peut renvoyer à Barry Lyndon de Kubrick pour les scènes éclairées uniquement à la lueur de bougies ou à Mario Bava pour l’emploi des couleurs dans un contexte proche de l’horreur, quand le thème peut faire penser au Théorème de Pasolini ou encore aux descriptions cliniques de la chute de l’aristocratie chez Visconti ; sous certains aspects, L’Échiquier du vent peut aussi être considéré comme un précurseur des films de Haneke.

Jeu de massacre dans la bourgeoisie iranienne

L’Échiquier du vent nous plonge au début du XXème siècle, à l’époque de « la révolution constitutionnelle ». L’ensemble du film se déroule dans l’intérieur d’une superbe maison bourgeoise, dans une famille qui a fait fortune dans l’orfèvrerie. Haji Amou, le patriarche, avait épousé La Grande Dame, à qui appartenaient une immense fortune ainsi que cette maison. Elle est morte en laissant sa fille, surnommée La Petite Dame, jeune femme handicapée, seule héritière de la fortune familiale. La Petite Dame vit quasiment enfermée dans sa chambre avec sa servante. Autour de Haji Amou se trouvent également deux neveux, dont l’un veut épouser la Petite Dame.
Commence alors un jeu de domination qui va devenir de plus en plus brutal. Traditionaliste, sévère et misogyne, Haji Amou veut s’accaparer la fortune de son épouse et se débarrasser de La Petite Dame, la seule qui échappe à son contrôle dans la maisonnée. Elle cherche aussi à passer à l’offensive, seul moyen de se protéger. Et petit à petit, la description de la bonne famille bourgeoise iranienne va se transformer en un terrible jeu de massacre.
Parmi les grandes qualités du film, il faut noter sa capacité à générer une ambiance glauque par le seul jeu des couleurs, des lumières et du son. Dès le début, les contrastes créent dans l’image de grandes parts d’ombres et de ténèbres, ce qui se prolongera tout au long du film. Les couleurs d’un rouge glauque vont envahir l’écran dans les scènes les plus tendues ou brutales, créant une atmosphère à la limite de l’horreur. Quant à la musique, que le réalisateur a voulue atonale, elle renforce encore le malaise qui entoure le film.

Tragédie

Mohammad Reza Aslani multiplie donc les procédés pour créer ce malaise et détruire l’image de la famille bourgeoise. Il donne à son film l’allure d’une tragédie grecque avec les lavandières dans le rôle du chœur qui commente l’action. Et en même temps il reconstitue une époque avec une minutie rare. Le film balance sans cesse entre naturalisme et fantastique, dans cette inquiétante étrangeté que l’on peut trouver chez Buñuel.
Dans L’Échiquier du vent la maison tient un rôle décisif. C’est elle qui cristallise les tensions entre les personnages, chacun la revendiquant pour lui. Elle forme aussi un ensemble labyrinthique de couloirs et de pièces, agencés autour d’un escalier central qui est le lieu de rencontre des antagonistes. Enfin, chaque pièce semble avoir son identité, son atmosphère, sa lumière et ses couleurs spécifiques. Le travail visuel est exceptionnel.
Tout cela, et bien d’autres choses encore, font de L’Échiquier du vent une véritable découverte en même temps qu’une expérience sensorielle et perturbante. Un grand film.

Suppléments de programme
L’édition que propose Carlotta est donc, en soi, un événement.
Les suppléments en prolongent agréablement l’expérience.
Mise à part la bande annonce, nous avons trois suppléments de programme.
D’abord un documentaire intitulé Le Majnoun et le vent, et réalisé par la fille de Mohammad Reza Aslani, Gita Aslani Shahrestani. Le film commence en expliquant le sens du mot Majnoun : le terme de Majnoun est péjoratif, il a pour fonction de marginaliser les réalisateurs “philosophiques” du cinéma iranien, les réalisateurs non propagandistes et qui ont une conception toute personnelle du travail sur l’image. Le Majnoun, c’est le fou amoureux, et Mohammad Reza Aslani est qualifié de « Majnoun du son et de l’image ».
Le documentaire est avant tout un hommage à un cinéaste personnel, aux méthodes particulières. Un cinéaste qui s’intéresse aux détails filmés sous un angle particulier. Un cinéaste qui cherche à peaufiner des plans complexes. Un cinéaste qui travaille sur les multiples niveaux de sens de ses films : nous apprenons ainsi que L’Échiquier du vent possède une dimension politique, qui n’est pas forcément immédiatement compréhensible si le spectateur n’est pas un spécialiste de l’histoire iranienne, mais qui ajoute encore de la complexité et de la richesse à l’œuvre.
Le documentaire est constitué d’entretiens avec le réalisateur, mais aussi avec une partie de l’équipe du film : compositrice de la musique, producteur, décoratrice, etc. Cela permet ainsi non seulement de faire l’historique du film depuis l’écriture du scénario en 1968 jusqu’à sa restauration récente, mais aussi de dresser le portrait d’un cinéaste au travail.

Les deux autres suppléments sont deux courts métrages réalisés par Mohammad Reza Aslani à presque 50 ans d’écart et autour du même objet : la coupe Hassanlou, une coupe en or retrouvée dans les années 50 et datée du 2ème millénaire avant notre ère. Cette coupe est ornée de sculptures dont la signification reste encore incertaine.
Le premier de ces courts métrages est également le premier film réalisé par Mohammad Reza Aslani, alors âgé de 23 ans. Il s’intitule La Coupe Hassanlou et l’histoire de celui qui demande et est une commande de la télévision iranienne en 1966. Le réalisateur fait naître des sentiments mystiques en faisant alterner des plans rapprochés de détails de la coupe et de détails d’un corps humain (yeux, doigts, etc.), le tout filmé en noir et blanc. Ce film montre déjà l’importance pour Mohammad Reza Aslani du travail sur la bande son, qui ici contient aussi bien des extraits d’opéra que des bruits du quotidien (cris de bébé, train qui démarre, etc.), ainsi que des textes d’un mystique iranien du IXème siècle. Nous sommes ici pleinement dans un travail expérimental et poétique où le but est de faire naître des émotions.
Le second court métrage se situe à l’autre bout de la carrière de Mohammad Reza Aslani, en 2014. Un texte à l’écran nous indique le contexte : il s’agissait, pour le cinéaste, de refaire le court de 1966, que les autorités iraniennes disaient « disparu ». Nous avons donc à la fois la même chose, et quelque chose de différent.
Le principe est le même, mais cette nouvelle version insiste plus sur la coupe et ses détails ; de surcroît, la coupe est désormais filmée en couleurs et en numérique. On retrouve les décalages avec la bande son, constituée des mêmes bruits qu’auparavant. Le texte semble avoir été un peu remanié. Finalement, on a les mêmes éléments, mais les mouvements de caméra, le jeu des couleurs, la diction du texte, les bruitages changent subtilement l’ambiance du film et en font une œuvre plus mélancolique.

En bref, cette sortie permet non seulement de découvrir un film, mais aussi de se familiariser avec un cinéaste déroutant mais passionnant.

Caractéristiques du DVD :
Nouveau master restauré
PAL
Encodage MPEG-2
Version originale Dolby Digital 1.0
Sous-titres français
Format 1.85 respecté
16/9 compatible 4/3
Couleurs
Durée du film : 96 minutes

Caractéristiques du Blu-ray :
Master haute définition
1080/23.98p
Encodage AVC
Version originale DTS-HD Master audio 1.0
Sous-titres français
Format 1.85 respecté
Couleurs
Durée du film : 100 minutes

Suppléments de programme :
_ Le Majnoun et le vent (2022, couleurs, 51 minutes)
_ La Coupe Hassanlou et l’histoire de celui qui demande (1966, noir et blanc, 20 minutes)
_ La Coupe Hassanlou : j’ai dit de contempler cette coupe divinatoire (2014, couleurs, 26 minutes)
_ bande annonce 2021

L’Etang mis en scène par Gisèle Vienne : entre corps et récits, une expérience intense

L’Etang raconte l’histoire de Fritz, un adolescent maltraité par sa mère qui simule une noyade pour regagner son amour. Voilà tout un programme que Gisèle Vienne transcende par une mise en scène déroutante, plastique et d’une étrangeté sans cesse renouvelée, d’après un texte de Robert Walser. Le corps, sans cesse contredit par le texte et inversement, est maître en ces lieux, comme pour offrir aux spectateurs des voix, des âmes qui sont multiples, jamais figées. Un récit porté par deux grandes actrices : Adèle Haenel et Henrietta Wallberg, et qui s’est joué entre 2019 et le 15 mai 2022 pour une dernière au théâtre Nanterre-Amandiers. La pièce sera de nouveau jouée à Cergy-Pontoise les 2 et 3 juin.

Corps

La scène est blanche, clinique, comme une boîte hermétique. La musique s’élève alors que nos yeux se promènent sur des mannequins, très réalistes, posés sur scène. Ils semblent figés dans un instant, une chambre d’adolescent, une fête mal terminée. Sont-ils vivants? A quel instant du récit sommes-nous ? Nos yeux de suite sont attirés par une tache au sol, rouge, comme du sang. Bientôt, un homme vient précautionneusement récupérer chaque corps-poupée qui quitte alors la scène à peine découvert. Une musique s’élève, de plus en plus forte. Soudain, nos cœurs se figent, un corps vivant entre sur scène, lentement, sans parole. Le corps habite la scène, la traverse, sans empressement. Un autre corps bientôt suit le premier, lui aussi comme ralenti, empêché. La scène prend alors une allure de fantasme comme une recréation d’un récit qui s’est déjà produit, sans nous. Une voix s’élève soudain: « J’aimerais mieux être nulle part plutôt qu’ici », c’est dit. La suite ne sera pas un flot de paroles où le texte est roi, car ici les comédiennes sont reines, leur corps surtout, impressionnant de variations, de danses et de prolongements sans cesse renouvelés entre la musique, la scène et les mots.

Multiples

Ce qui suit est une véritable expérience, deux actrices pour de nombreux rôles. Adèle Haenel est d’abord Fritz, le personnage central, mais aussi Paul et Klara (respectivement frère et sœur de Fritz), ses amis, quand Henrietta Wallberg donne sa voix aux parents (deux mères surtout). Cette idée prend tout son sens et s’avère limpide tant chaque voix se distingue de l’autre tout en gardant la particularité d’être la voix d’Adèle aussi, ou la voix d’Henrietta. Les corps sont présentés pour ce qu’ils sont, mais aussi pour ce qu’ils peuvent devenir sur scène. Les actrices bougent autant qu’elles parlent, plus qu’elles ne parlent même. On pourrait les croire figées, statiques, mais elles ne font que bouger, même imperceptiblement. A l’image des « neuf visages » de Klara évoqués par Fritz à la fin de la pièce. C’est un mouvement permanent, une torsion qui s’offrent à nos yeux. Toute la mise en scène – souffles, lumières, musiques – concourt à nous donner accès à l’intériorité torturée des personnages. Ce ne sont pas mots qui vont ici « signifier » mais tout un ensemble de mouvements du corps, de couleurs, de bruits. On garde ainsi en mémoire le sifflement dans la forêt qui entoure l’étang. Un étang qu’on ne voit jamais mais qui n’a jamais été aussi prégnant pourtant. On le ressent aussi fort que dans la chanson de Noé Prescow :

« D’en-dessous voyez-vous
vous les yeux de l’étang
est-ce que j’irai au bout
de qui je suis vraiment ?
mais pourquoi le ferais-je ?
qui suis-je secrètement
serais-je un adversaire ?
éternellement…
éternellement… »

Pas le temps de se reposer, dans cette chambre d’ado qui n’a rien du refuge tant imaginé ou vécu par les spectateurs.

Performance

La géographie théâtrale est bouleversée, le corps est maître au-delà des mots. Ces derniers sont dits et audibles, on comprend les enjeux, les conflits et nœuds qui se nouent entre les personnages, mais l’essentiel est ailleurs. On est tour à tour chez Pina Bausch (mais encore plus épuré) ou du côté d’une performance théâtrale à la Laurent Poitreneau dans Un mage en été (mis en scène en par Ludovic Lagarde en 2011).  Gisèle Vienne va plus loin, elle donne accès à tous les corps à corps, même les plus gênants, douloureux, parce que violents, érotiques, dangereux. La véritable force de la pièce est qu’elle parle au corps du spectateur autant qu’à son intellect. La vérité des mots est surpassée par la prégnance du corps, bourreaux et victimes parlant par le même corps, par le biais d’une même voix. L’idée est de déranger le spectateur non pas pour faire spectacle, mais pour faire ressentir. Les émotions ne viennent pas de nulle part, mais elles arrivent à nous sans filtre. Le texte convoque une confusion des sentiments, entre la détresse adolescente de Fritz, la sensualité (souvent dangereuse) qui se dégage des corps, de l’humour et surtout une dose d’opposition aux convenances que Fritz dézingue dès les premières secondes du texte: « A quoi sert un tel savoir-vivre ? ».

« Le dominé, apparemment sage, y est réellement subversif. Il connaît toujours si bien les règles, mais les renverse, n’arrive pas à les suivre ou, plus souvent, ne le souhaite pas, les critique en faisant semblant de les suivre [….] la mise en scène se doit d’interroger l’ordre justifié par une norme, celle, formelle, du théâtre et de la famille […] L’Etang à travers ses fissures, s’ouvre au jeu des abîmes et du chaos ». Cette déclaration de Gisèle Vienne (propos recueillis par Vincent Théval pour le festival d’automne à Paris en 2019 et présentés dans le livret d’accompagnement du spectacle), est la lettre d’intention d’un spectacle intense qui renverse les codes tout en faisant théâtre avec corps, texte, lumières et scène.

Cadeau

La pièce est un cadeau, parce qu’elle est un accès à l’intériorité de personnages tour à tour dominés et dominants, qu’elle renverse les rapports de force. Ils ne sont jamais dans l’affrontement direct, mais dans l’image de cet affrontement, on imagine ainsi le corps de Fritz entrer dans l’eau, alors que, d’après Klara, « Il  n’est même pas mouillé ». Un cadeau aussi parce que L’Etang est d’abord un texte de Robert Walser offert à sa sœur, écrit en dialecte à l’inverse de tous ses autres textes, ce qui le rend spécial, précieux. Il s’agit d’un texte découvert posthume (mais un des premiers écrits par l’auteur) déroutant, à la frontière entre réalité et recréation. C’est ainsi que le récit qui se déploie sous nos yeux est autant vécu par les personnages à travers les corps des deux actrices, que déjà terminé. A la fin d’ailleurs, Fritz refait les histoires, mais en choisissant les protagonistes (un couteau, une fourchette, une cuillère, des échos aux repas de famille du début).

On y découvre aussi un renversement des rapports entre les personnages, une étreinte brisée certes, mais une étreinte tout de même entre mère et fils. Dans le texte original de Robert Walser, mère et fils vont chercher du vin à la cave à la fin du récit. Chez Gisèle Vienne, c’est une dernière image dans le décor de la chambre – prêt de la tache devenue étang, puis devenue aussi tache d’encre (pour se raconter) – qui se fige devant nos yeux. Les corps se sont déployés, ont été là, présents, tout autant vivants que presque morts. Les corps sont offerts aux regards, mais se regardent aussi, ce n’est rien de plus que désire Fritz : pouvoir sentir qu’il existe et qu’il n’est pas « nulle part ». A travers le corps et l’immense performance d’Adèle Haenel, autant dire que c’est chose faite et bien plus encore qui traverse le spectateur et le laisse épuisé, mais époustouflé quand la lumière s’éteint et que le noir remplace la blancheur clinique de la chambre.

Teaser : L’Etang

Nb : l’actrice dans l’extrait n’est pas Henrietta Wallberg mais Ruth Vega Fernandez, en revanche il s’agit bien d’Adèle Haenel.

Fiche technique : L’Etang

Un garçon se sent mal aimé par sa mère. Il va simuler un suicide pour tester le degré d’amour maternel. Un geste redoutable. Un geste de provocation ? Ce court texte de jeunesse de l’écrivain suisse Robert Walser évoque le doute, le trouble, le désir, les rapports incestueux. Gisèle Vienne s’en empare pour sculpter les failles des émotions humaines d’où jaillissent les sentiments contraires.

Conception, mise en scène, scénographie, dramaturgie : Gisèle Vienne
D’après l’œuvre de Robert Walser
Adaptation du texte : Adèle Haenel, Julie Shanahan, Henrietta Wallberg en collaboration avec Gisèle Vienne
Interprètes (lors des représentations au théâtre Nanterre-Amandiers en mai 2022) : Adèle Haenel, Henrietta Wallberg
Lumières : Yves Godin
Création sonore : Adrien Michel
Direction musicale : Stephen F. O’Malley
Durée : 1h25
Production : DACM/ Compagnie Gisèle Vienne

Le Festin Chinois, de Tsui Hark, à déguster en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Le Festin Chinois (1995), une action comedy culinaire signée Tsui Hark à (re)découvrir en Blu-ray dans une solide édition signée Spectrum Films.

Synopsis : Chiu (Leslie Cheung) souhaite s’extraire de son milieu mafieux pour devenir un grand cuisinier. Mais il devient simple commis du grand restaurant de la famille Au. Il tombe sous le charme de la fille du patron, la déchaînée et baroque Ka-wai (Anita Yuen), et veut l’aider à maintenir l’entreprise familiale quand celle-ci se voit menacée par un redoutable concurrent mongol. Ensemble, ils doivent trouver le meilleur chef, celui qui leur fera gagner le défi du Festin chinois.

L’Art, le maître et l’élève

On ne présente plus Tsui Hark, cinéaste à qui on doit – entre autres – Zu : Les Guerriers de la Montagne Magique, la saga Il était une fois en Chine, Time and Tide, la trilogie Detective Dee, The Blade, The Lovers ou encore plus récemment, la coréalisation de La Bataille du Lac Changjin l’année dernière. Toutefois, grâce aux éditeurs video ainsi qu’à quelques cinémas, on ne cesse de redécouvrir son œuvre qui se révèle être toujours plus riche, toujours plus exaltante à chaque ciné-plongée.

Feel good movie de fin d’année conçu pour fêter le nouvel an, Le Festin Chinois s’intéresse à l’art culinaire et, Tsui Hark oblige, l’attention portée à celui-ci est tout aussi importante et dynamique que celle portée aux arts martiaux. Chez Hark, toute action se doit d’être considérée comme une séquence d’action. Ainsi les duels de cuisiniers tiennent lieu d’épreuves d’adresse, de gestes guerriers et de self-control propres à figurer dans La 36e Chambre de Shaolin (Liu Chia-liang, 1978), et le retour en grâce de Kit n’est pas sans évoquer l’entrainement de Jackie Chan dans Drunken Master (Yuen Woo-ping, 1978).

Le Festin Chinois tient en effet du récit initiatique mythologique dans lequel de jeunes héros – une nana bariolée et un garçon bandit en quête d’un sens à leur vie – vont devoir faire appel à de vieux maîtres afin de réussir dans leur double quête : celle d’ensemble, qui consiste à sauver le restaurant du père de la fille d’un terrible concurrent ; l’autre plus intime, en trouvant la grâce en duo dans le cosmos culinaire.

Plans inventifs, montage à la chorégraphie dynamique et à l’architecture parfaitement lisible servent une narration purement cinématographique qui va donner faim, amuser et en faire transpirer plus d’un. On peut même penser qu’un tel spectacle – au succès retentissant à sa sortie en salles (le plus grand succès économique de Hark) – a dû inspirer de nombreuses vocations depuis sa sortie, à l’instar d’une autre action comedy culinaire majeure, Ratatouille, réalisé par Brad Bird en 2007.

Même s’il adopte un ton plus léger qu’à l’accoutumée, le cinéaste ne perd jamais son sens du sérieux quand il s’agit de mettre en images de cinéma son récit. Dans le respect et l’inventivité mis au service des arts, Tsui Hark n’en oublie jamais le 7ème, le cinéma.

Extrait – Le Festin Chinois (Tsui Hark, 1995)

Le Festin Chinois en Blu-ray

Le Festin Chinois est à (re)découvrir dans une solide édition signée Spectrum Films. En effet, l’éditeur indépendant propose aussi le visionnage en Blu-ray de Tri-Star, deuxième comédie du nouvel an de Tsui Hark que la mise en scène (manquant toutefois de panache) et le casting ne pourront sauver d’un scénario brinquebalant tant dans son intrigue que dans l’écriture de ses personnages. Toutefois, ce double programme permettra aux amateurs de (re)découvrir une autre facette de Tsui Hark.

Ce double feature se présente sous la forme de deux Blu-ray. Les masters HD sont corrects, oubliez l’édition DVD du Festin Chinois. Toutefois, ils ne doivent pas dater d’hier. Un manque de précision filmique est notable du côté du Festin Chinois avec une image plutôt lisse – à la granularité peu visible – tandis que la problématique du rendu visuel de Tri-Star – au cadrage original 1.85 ici présenté en 1.78 – tient plus dans une colorimétrie qui semble parfois artificiellement saturée, et cela, malgré un rendu plutôt équilibré dans l’ensemble.

Du côté du son, on privilégiera les pistes originales stéréo bien plus dynamiques et mieux équilibrés que les mixages 5.1. Du côté VF, celle du Festin Chinois répond présente et s’avère être assez convaincante.

De nombreux compléments viennent augmenter l’expérience des films : des présentations des films – de leur contexte de conception à leur place dans la carrière du réalisateur – par l’habituelle bonhommie des bonus Spectrum, le formidable Arnaud Lanuque, qui reviendra aussi, lors d’une troisième intervention d’une douzaine de minutes, sur l’acteur Leslie Cheung ; un commentaire audio des scènes culinaire par Tsui Hark qui revient sur leur réalisation (des idées de mise en scène aux trucages ou non de celles-ci) ; un documentaire sur la cuisine chinoise (déjà présent sur l’édition DVD Mad Asia, ici upscalé en 1080i) avec l’intervention d’un chef qui reviendra aussi sur les scènes de cuisine du film ; deux interviews de Tsui Hark (une présentation récente et courte du Festin Chinois à l’occasion d’une séance menée par l’équipe de Capture Mag l’année dernière et une autre – riche – de 50 minutes conçue pour l’ancienne édition DVD). On trouve enfin un podcast Capture Mag réalisé lors de leur séance et disponible sur le net, ainsi qu’un bonus – qui n’en est pas franchement – expliquant qu’une scène de combat a remplacé une scène de chant avec la conception de la version internationale du film.

En effet, Le Festin Chinois est présenté dans une unique version, alors que l’édition DVD présentait les deux versions, l’internationale et la copie director’s cut hongkongaise. Et, étrangeté du bonus précisant qu’il y a cette unique différence de scène, celui-ci ne montre pas la fameuse scène chantée mais réexpose la scène d’action – qui n’en reste pas moins formidable au demeurant.

Cela va sans dire que des bonus se font écho, mais chacun arrive à proposer de nouveaux détails ou un point de vue différent. Malgré quelques réserves, cette double édition du Festin Chinois / Tri-Star ne peut qu’être conseillée aux aficionados comme aux néophytes.

Bande-annonce originale – Tri-Star (Tsui Hark, 1996)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

2 BD-50 – 1080p HD – MPEG-4 AVC – Langues : Chinois DTS-HD Master Audio 5.1 et 2.0 + Français DTS-HD Master Audio 2.0 pour Le Festin Chinois – Sous-titres français – Hong-Kong – 1995 & 1996 – 1h42 & 1h46

COMPLÉMENTS

Présentation du Festin Chinois par Tsui Hark

Nouvelle introduction au Festin Chinois par Tsui Hark

Le Festin passe à la casserole (documentaire)

Présentation du Festin Chinois par Arnaud Lanuque

Podcast Capture Mag dédié au Festin Chinois

Commentaire audio sur le Festin Chinois par Tsui Hark

Présentation de Tri-Star par Arnaud Lanuque

Portrait de Leslie Cheung par Arnaud Lanuque

Date de sortie : 11/03/2021 – Prix indicatif public : 25,00€

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4.5

Dementia, de John Parker en DVD et Blu-Ray chez Potemkine

Réalisé en 1955, et unique film du réalisateur John Parker, Dementia (Daughter of Horror) porte bien son titre car c’est, on peut le dire, un film démentiel. Tant sur la forme, déconcertante, qu’au niveau de l’histoire qu’on aurait bien de la peine à résumer. Ce moyen métrage (54 min) aussi étrange que fascinant vient d’être réédité dans une version magnifiquement restaurée. L’occasion de découvrir cette pépite longtemps censurée qui préfigure, avec quatre décennies d’avance, le cinéma de David Lynch.

Noir c’est noir

Dementia s’inscrit d’emblée dans l’univers du film noir : une petite ville américaine, ses grands boulevards et ses ruelles mal famées plongées dans la nuit. Dès le premier plan, la caméra s’approche de la fenêtre d’une chambre d’hôtel. On y découvre une jeune femme, seule, endormie. Agitée, elle semble en proie à un cauchemar. Mais à son réveil, le cauchemar continue… La suite est difficilement racontable tant le scénario enchaîne les surprises. John Parker embarque son spectateur dans une virée nocturne totalement hallucinée et hallucinatoire où différents degrés de réel vont se mélanger. Comme dans cette scène toute freudienne du cimetière, où les morts rejouent leurs derniers instants. De fait, le fantastique n’est jamais très loin.

Personnages singuliers

La galerie de personnages qui peuple le film vaut à elle seule le détour. Des figures qui semblent tout droit sorties des films d’horreur des années 20. On pense notamment à Freaks de Tod Browning ou M le Maudit de Fritz Lang pour les caractères torturés. Ou encore au Cabinet du Docteur Caligari  pour le traitement expressionniste des espaces. Des personnages que le rythme effréné du récit ne permet pas d’approfondir mais qui ont tous quelque chose de singulier : le souteneur séduisant mais démoniaque, le millionnaire débonnaire et porcin incarné par Bruno Ve Sota, ou encore la troublante Adrienne Barrett dans le rôle de la jeune femme. Anecdote étonnante : cette Adrienne Barrett s’est ‘improvisée actrice pour ce film, elle était en réalité la secrétaire de John Parker. C’est à partir d’un cauchemar qu’elle lui a raconté qu’il a écrit son scénario.

Bande son hallucinatoire

La caractéristique la plus marquante du film est sans aucun doute sa bande son. Principale surprise, le film est sans aucune parole. Il n’est pas muet non plus puisque bruits et rires sont audibles, ayant même été accentués en post-production. Par ailleurs, une partition musicale déroutante signée du compositeur avant-gardiste George Antheil accompagne le film. Une ambiance sonore hallucinatoire qui laisse place par moment à davantage de réalisme comme dans la scène frénétique du Night Club où se produit le groupe Shorty Rogers and His Giants. Plus qu’un film, une expérience sensitive et intellectuelle. A ne pas manquer.

Bande annonce (version originale de 1955) :

Fiche technique :

  • Titre : Dementia
  • Réalisation : John Parker
  • Production : John Parker, Ben Roseman, Bruno VeSota
  • Scénario : John Parker
  • Musique : George Antheil
  • Photographie : William C. Thompson
  • Date de sortie : 22 décembre 1955 (États-Unis)
  • Durée : 58 minutes
  • Genre : Thriller onirique
  • Format : Noir et blanc

Contenu :

Version restaurée 2K
Boîtier avec fourreau

DVD ou Blu-Ray

Suppléments :

Présentation du film par Joe Dante (2’27”)
« Dementia, entre avant-garde et exploitation » (12’)
« Before and After : Restoring Dementia » (3’)
« Daughter of Horror » : version d’exploitation du film avec voix off (1955, 55’, VOST)

Éditeur : Potemkine Films

Distributeur : Arcadès

EAN : 3545020076804

Sortie vidéo : 17 mai 2022

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