« Le Storyboard de Wim Wenders » : faim d’images

Le Storyboard de Wim Wenders, de Stéphane Lemardelé, paraît aux éditions La Boîte à bulles. Témoignage sur le langage visuel d’un film doublé d’un examen scrupuleux des principes cinématographiques de Wim Wenders, l’album prend le parti, en se basant sur une histoire réelle, de mettre l’art à l’honneur.

Engagé en tant que storyboarder sur le film Every Thing Will Be Fine de Wim Wenders, Stéphane Lemardelé est doublement fasciné : non seulement on lui donne la chance de côtoyer l’un des grands maîtres du septième art, mais ce dernier s’épanche en plus sur le langage visuel qu’il cherche à déployer, au point que l’auteur et illustrateur français y trouvera, quelques années plus tard, de quoi alimenter un roman graphique au long cours.

Sans surprise, Le Storyboard de Wim Wenders souligne l’importance de la mise en dessins d’un film. Utile pour défricher le terrain en déterminant les valeurs de plan, les postures des personnages ou les éléments de décor, le storyboard est au réalisateur ce qu’est la partition au pianiste. Stéphane Lemardelé ne se fait d’ailleurs pas prier pour glisser dans son roman graphique plusieurs séquences d’Every Thing Will Be Fine préparées et dessinées par ses soins.

Les admirateurs de Wim Wenders pourront découvrir un artiste tatillon, capable de discourir sur un faisceau de lumière ou de concevoir le paysage comme un personnage supplémentaire, influencé par Edward Hopper, Andrew Wyeth, Vermeer ou Yasujirō Ozu, et dont la passion pour le septième art a vu le jour à la Cinémathèque, où il passait ses journées à visionner des films et à prendre des notes – dans un premier temps, pour trouver un endroit chauffé à peu de frais, c’est-à-dire un franc la séance.

Tous les autres, initiés ou non, porteront une attention particulière aux rapports étroits qu’entretiennent le cinéma et la peinture, verbalisés plusieurs fois dans cette bande dessinée. Ils apprendront que le chef-d’œuvre Paris, Texas fut à moitié improvisé – chose courante chez Wenders, comme chez Godard – et que le cinéaste allemand perçoit le cinéma européen comme étant plus libre que son pendant hollywoodien, accusé d’appliquer des formules le rendant quelque peu conventionnel.

Si l’album dévoile les coulisses d’un tournage cinématographique, il est irrigué par les principes et réflexions de Wim Wenders. « La télévision nous a fait perdre le goût d’une vision large et d’un rythme tranquille (…) La télévision, c’est le poison des yeux », annonce-t-il par exemple, avant d’ajouter qu’« avec la prolifération des images, il n’y a plus de volonté formelle ». Stéphane Lemardelé intègre en effet dans son roman graphique les questionnements pluriels de Wenders envers l’image. Quelque peu désabusé, le metteur en scène voit la publicité la contaminer au point que, privée de sens artistique, elle tend pourtant à phagocyter la vie des gens.

Le Storyboard de Wim Wenders peut être abordé sous plusieurs angles : les principes cinématographiques d’un réalisateur salué par la critique, les dessous d’un tournage, les pérégrinations autobiographiques d’un storyboarder, la manière dont les disciplines artistiques se répondent et se fondent les unes dans les autres (Edward Hopper a influencé le cinéma et le film noir autant que l’inverse), etc. Tous ces points apportent satisfaction et contribuent à conférer à cet album densité et passion.

Le Storyboard de Wim Wenders, Stéphane Lemardelé
La Boîte à bulles, mai 2022, 160 pages

Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.