Accueil Blog Page 274

Buzz l’Eclair : spin off vers l’origine et l’au-delà

Après l’excellent Toy Story 4 sorti en 2019, Disney Pixar prolonge la franchise avec Buzz l’éclair, un spin-off dédié à l’histoire du plus célèbre ranger de l’espace. C’est en découvrant ce film que le jeune Andy s’est passionné pour les aventures de ce héros intergalactique, qu’il a ensuite rêvé de se voir offrir en jouet. Buzz l’éclair, récit d’aventure initiatique multi-référencé, séduit par son animation, son humour et ses enjeux existentiels. Bon divertissement, il manque cependant d’émotion et de créativité pour séduire.

Synopsis : La véritable histoire du légendaire Ranger de l’espace qui, depuis, a inspiré le jouet que nous connaissons tous. Après s’être échoué avec sa commandante et son équipage sur une planète hostile située à 4,2 millions d’années-lumière de la Terre, Buzz l’Eclair tente de ramener tout ce petit monde sain et sauf à la maison. Pour cela, il peut compter sur le soutien d’un groupe de jeunes recrues ambitieuses et sur son adorable chat robot, Sox. Mais l’arrivée du terrible Zurg et de son armée de robots impitoyables ne va pas leur faciliter la tâche, d’autant que ce dernier a un plan bien précis en tête…

Les aventures de Woody et de Buzz font rêver le public depuis près de trente ans avec Toy Story. Si tout le monde connaît le célèbre « vers l’infini et l’au-delà », slogan du ranger de l’espace, l’histoire des jouets reste assez mystérieuse. Une porte ouverte pour la réalisation d’un spin off sur le personnage ayant inspiré la création de Buzz. Qui était le véritable Buzz l’éclair ? Comment a-t-il sauvé le monde des redoutables Zurg ? Et quel lien existe-t-il entre le ranger et le terrifiant empereur des Zurg ? Buzz l’éclair apporte des réponses à ces questions au sein d’un divertissement plein d’humour et d’aventure.

Aux manettes, Angus MacLane, réalisateur de court-métrages (Mini Buzz, Toy story : angoisse au motel) et du Monde de Dory en collaboration avec Andrew Stanton, signe son premier long-métrage en solitaire. Déjà très familiarisé avec l’univers de Toy Story, Angus MacLane révèle dans son film tout son amour et toute sa dévotion pour ce personnage de ranger de l’espace. En conséquence, Buzz l’éclair mise sur une grande fidélité à l’image du jouet de Toy Story. Le ranger a la même physionomie, la même combinaison, les mêmes habitudes et le même caractère que son homologue jouet. En témoignent encore les fameux rapports oraux qu’enregistre régulièrement Buzz à haute voix, sans qu’aucune utilité ni explication ne soit avancée par le héros lui-même. Les fans de Toy Story auront donc le plaisir de redécouvrir à l’écran un véritable Buzz l’éclair en chair et en os. De plus, Buzz l’éclair présente l’intérêt d’humaniser davantage ce personnage parfois un peu robotisé dans ses réactions. Malgré sa force et son ambition, Buzz est ainsi confronté à l’échec, à la perte et à des dilemmes moraux qui vont contribuer à le construire.

L’histoire de Buzz, assez linéaire, présente un bon lot d’actions, de rebondissements et de révélations qui la rend plutôt distrayante. Les terribles Zurg, souvent évoqués dans la saga Toy Story sont enfin montrés en action. Comme toujours chez Pixar, la qualité de l’animation ne déçoit pas et offre de belles séquences de vols spatiaux et de combats. Sur son chemin, Buzz rencontre de nouvelles recrues, dont la jeune Izzy, ainsi qu’un amusant chat robotisé, Sox, qui donne presque toute sa saveur au film. Ceux-ci, tout en aidant le ranger à accomplir sa mission, lui apprennent le sens de l’amitié et l’esprit d’équipe chers à l’univers de Pixar et en particulier à Toy Story. Sans être très développés, ces personnages secondaires apportent au film de l’humour et se rapprochent de la famille recomposée des différents jouets de Toy Story

A travers l’aventure, Buzz l’éclair aborde de façon plus surprenante des thèmes existentiels. Le héros fait tout d’abord face aux effets dévastateurs du passage accéléré du temps lorsqu’il réalise des essais de vol. A l’image d’Interstellar, quand Cooper découvre en vidéo la vie de ses enfants après cinquante ans, le ranger assiste impuissant au vieillissement de ses équipiers. Buzz est également soumis à un choix complexe entre un présent réel et un avenir potentiel. Il n’est plus seulement le gardien de l’univers, mais bien le défenseur de sa propre réalité. En filagramme de ces sujets, le ranger recherche sa place et son rôle dans ce vaste monde aux possibilités infinies. Se définit-on par sa mission, ses capacités ou par les proches qui nous entourent ? Au-delà du simple divertissement, le film propose donc des pistes de réflexion aussi bien pour les enfants que pour les adultes. 

Plus polémique dans un film Disney destiné aux enfants, Buzz l’éclair promeut l’ouverture et la tolérance en introduisant un couple d’homosexuelles. Au début du récit, Alisha, la cheffe du ranger, se marie à une femme. Leur amour n’est pas simplement suggéré, mais bien affiché par une image de baiser qui a fait couler beaucoup d’encre. La scène, inédite dans un Disney Pixar, a été coupée par le studio avant d’être réinsérée en raison d’un mouvement contestataire d’employés. Que l’on adhère ou non à la défense de la cause LGBT par un film jeunesse, il est dommage que Buzz l’éclair, empêtré dans ce débat, soit réduit à son parti pris sur le sujet. 

Certes, on regrette que Buzz l’éclair manque de l’originalité et de l’inventivité propres aux films de Toy Story. Si l’univers est bien présent, l’étincelle de création ne jaillit jamais vraiment. Les visuels de l’espace et des planètes restent épurés. Les vaisseaux spatiaux semblent tout droit sortis des usines de la Fédération du Commerce de Star Wars : la menace fantôme. Les personnages secondaires demeurent un peu caricaturaux. Buzz l’éclair manque également d’émotions et ne souffre sur ce point d’aucune comparaison avec des films comme Vice Versa, Toy Story 3, Là-haut, Coco. Il reste un Pixar mineur, mais un film agréable, aux thèmes plutôt intéressants, qui ne mérite ni éloges exacerbées ni dénigrement démesuré. 

Buzz l’éclair – Bande-annonce

Fiche technique :

Titre original : Lightyear
Réalisation : Angus MacLane
Casting : François Civil (doublage français), Chris Evans, Keke Palmer, Peter Sohn etc.
Scénario : Pete Docter, Angus MacLane, Jason Headley
Musique : Michael Giacchino
Pays d’origine : Etats-Unis
Genres : animation, aventure
Durée : 109 minutes
Date de sortie : 22 juin 2022

Le style : manières qui marquent, gestes qui imposent, signatures qui capturent

Le style n’est pas un simple look : c’est une manière de faire, une signature visuelle qui impose sa loi sur l’image, une façon de découper le monde, de le colorer, de le rythmer ou de le refuser. Du montage effréné de Baz Luhrmann à la retenue mélancolique de Sofia Coppola, des silhouettes sculpturales Hermès aux provocations punk de Vivienne Westwood, des filtres algorithmiques qui normalisent le regard aux motifs obsessionnels de Kusama ou Warhol, le style traverse le cinéma, les séries, la mode, la peinture, la photographie et le numérique comme une force qui organise la perception, marque l’identité et capture le regard. Dans un univers saturé d’images interchangeables, le style reste ce qui distingue, ce qui obsède, ce qui dure.

Il suffit d’un cadrage qui flotte, d’une coupe qui sculpte le vide, d’un noir qui refuse la lumière, pour que l’image cesse d’être neutre et devienne manière d’être. Le style n’est pas un choix esthétique : il est une position vitale, une façon de couper le monde, de le découper, de le faire sien ou de le refuser. Dans un univers saturé d’images interchangeables, le style est ce qui reste quand tout le reste s’efface : la trace d’un geste, l’empreinte d’une intensité, la signature qui dit « c’est moi qui regarde, c’est moi qui fais ».

Le style n’est pas un ornement ajouté à l’image : il est sa manière d’exister, sa façon de faire, sa posture face au visible. Il traverse le cinéma, les séries, la mode, la peinture, la photographie, les environnements numériques – non comme effet visuel, mais comme geste fondamental : une manière de cadrer, de couper, de colorer, de répéter qui impose une subjectivité, une autorité, une distinction. Deleuze y verrait une manière de faire : le style n’est pas représentation, mais production, une ligne de fuite qui fait advenir du nouveau dans le visible. Barthes y lirait le style comme mythe personnel : une écriture qui naturalise une posture, qui fait passer une singularité pour une évidence. Bourdieu ajouterait que le style est distinction sociale : il marque une position dans le champ, il hiérarchise les goûts, il impose une manière de voir qui dit « je suis ici, je regarde ainsi ». Nietzsche verrait dans le grand style une force vitale : une manière de dire oui à la vie, de transformer la nécessité en beauté, de faire de la répétition une affirmation. Nous ne voyons pas le style ; nous sommes traversés par lui, marqués, capturés par sa façon de découper le monde.

Le style au cinéma : signatures qui dirigent, gestes qui hantent, manières qui enveloppent

Le cinéma fait du style une signature vitale : une façon de cadrer, de monter, de colorer qui impose une subjectivité irréductible. Chez Baz Luhrmann, dans Moulin Rouge! ou Elvis, le style est excès pur : montages saccadés, couleurs saturées jusqu’à la brûlure, musique anachronique qui envahit l’espace – le geste n’est pas narration, il est spectacle total, une manière de faire qui refuse la retenue, qui impose une intensité qui déborde le cadre. Le style devient démesure : il enveloppe le spectateur dans un flux qui ne laisse pas respirer, qui fait de chaque plan une déclaration. Chez Sofia Coppola, le style est douceur distante : pastels délavés, silences prolongés, cadrages flottants qui laissent le sujet suspendu dans un vide élégant – la mélancolie n’est pas dite, elle est stylisée, elle est une manière de regarder qui refuse l’émotion directe pour mieux la faire sentir par absence. Dans Lost in Translation, le style est retenue : il cadre la solitude, il laisse du vide autour des corps, il fait de la distance une signature. Le style cinématographique n’est pas outil ; il est posture : il dirige le regard, il hante le récit, il impose une manière d’être dans l’image qui devient manière d’être pour le spectateur.

Le style dans les séries : identités visuelles qui s’imposent, tonalités qui hantent, manières qui rythment

Les séries font du style une identité visuelle longue durée : il structure l’univers, rythme le temps, impose une tonalité qui envahit le spectateur sur des saisons entières. Dans Peaky Blinders, le style est posture : costumes taillés au scalpel, ralentis qui sculptent le mouvement, musique anachronique qui donne au passé une urgence contemporaine – le style devient attitude, une manière d’habiter le cadre avec une froideur calculée, une violence retenue qui dit le pouvoir masculin et la menace sociale. Dans The Queen’s Gambit, le style est intelligence visuelle : motifs géométriques, couleurs calculées comme des coups d’échecs, mouvements de caméra précis qui suivent la pensée stratégique – le style n’illustre pas ; il pense, il rythme, il impose une manière de voir où chaque plan est un calcul. Dans Euphoria ou Atlanta, le style glisse entre réalisme et hallucination : néons saturés, ruptures de ton, esthétiques qui hantent – le style devient manière de fracturer la réalité, de la rendre incertaine, de la faire vibrer d’intensités contradictoires. Le style sériel n’est pas cohérence ; il est emprise : il s’insinue dans le temps long, il impose une tonalité qui devient seconde peau pour le spectateur.

Le style dans la mode : signatures qui marquent, silhouettes qui imposent, manières qui sculptent

La mode fait du style un langage immédiat et corporel : une silhouette, une coupe, une matière qui impose une identité sans mots. Chez Hermès, le style est héritage et précision : sobriété des lignes, qualité des cuirs, couleurs retenues – il est une manière de faire qui refuse l’ostentation pour mieux affirmer une continuité, une élégance qui traverse les générations. Le style Hermès n’orne pas ; il marque : il impose une posture, une retenue, une distinction qui dit « je n’ai pas besoin de prouver ». Chez Vivienne Westwood, le style est provocation : punk revisité, motifs britanniques dévoyés, coupes exagérées, tartans et chaînes – c’est une manière de faire moqueuse et politique, qui détourne les codes pour les retourner contre eux-mêmes. Le style Westwood n’habille pas ; il attaque : il marque le corps d’une rébellion qui reste visible. Chez Chanel ou Balenciaga, le style devient architecture : tailleur en tweed qui sculpte la silhouette, volumes déconstruits qui redéfinissent le corps – le style est manière de transformer la chair en forme, de faire du vêtement une signature qui possède celui qui le porte. Le style en mode n’est pas surface ; il est geste : il marque, il impose, il sculpte l’identité jusqu’à ce qu’elle devienne indissociable du signe.

Le style dans les arts visuels : gestes qui vibrent, matières qui hantent, manières qui structurent

Dans la peinture et la photographie, le style est geste pur : une manière de poser la couleur, de découper l’espace, de capter la lumière qui devient signature irréductible. Chez Georgia O’Keeffe, le style est organicité : formes végétales agrandies, courbes sensuelles, couleurs vibrantes qui respirent – elle ne représente pas les fleurs ; elle les fait exister comme intensités, comme manières de voir le corps féminin et la nature dans une continuité charnelle. Le style O’Keeffe n’illustre pas ; il vibre : il impose une manière de regarder qui est aussi une manière de sentir. Chez Keith Haring ou Jean-Michel Basquiat, le style est énergie brute : lignes rapides, motifs urbains, couleurs qui claquent – c’est une manière de faire qui refuse la finition, qui laisse la trace du geste, qui fait du tableau un acte vivant. Le style n’est pas représentation ; il est présence : il marque la toile, il hante le regard, il impose une manière de voir qui refuse le lissage. Dans la photographie contemporaine, le style est position incarnée : cadrages décentrés, lumières qui sculptent, matières qui saignent – le style devient manière de fracturer le réel, de le rendre visible autrement. Le style visuel n’est pas technique ; il est vital : il vibre, il hante, il structure le visible jusqu’à ce qu’il devienne indissociable de la signature.

Le style numérique : filtres qui normalisent, presets qui imposent, manières qui capturent

Dans le numérique, le style est souvent préfabriqué : filtres, presets, algorithmes imposent une manière de voir standardisée. Les filtres TikTok ou Instagram ne sont pas neutres : peau lissée, tons chauds, contrastes renforcés – ils normalisent une esthétique globale, une manière de se présenter qui devient norme collective. Le style devient algorithmique : il impose une posture, un regard, une identité qui se répète à l’infini. Les presets Lightroom ou VSCO créent des manières de voir pré-calculées : teintes désaturées, grains artificiels, courbes de couleurs qui font de chaque photo une variation sur un thème – le style n’est plus geste humain ; il est template, il capture le regard dans une boucle de conformité. Les tendances visuelles (poses identiques, cadrages similaires, couleurs coordonnées) deviennent manières collectives : elles hantent les feeds, elles imposent une esthétique qui dit « voici comment il faut apparaître ». Le style numérique n’est pas libre ; il est capturé : il normalise, il impose, il fait du regard un acte de répétition algorithmique.

Le style comme forme culturelle

Le style n’est pas un ajout esthétique : il est la forme culturelle qui produit du sens, qui impose une manière de faire, de voir, d’exister dans l’image. Il révèle une position, une intensité, une signature qui traverse le visible. Dans un univers saturé d’images anonymes et interchangeables, le style est ce qui reste : la trace d’un geste, l’empreinte d’une subjectivité, la manière qui dit « c’est moi ». Il n’orne pas ; il marque : il organise la perception, il hante la mémoire, il capture le regard jusqu’à ce qu’il devienne indissociable de la signature. Le style n’est pas liberté ; il est nécessité : il est ce qui nous fait reconnaître, ce qui nous fait appartenir, ce qui nous fait être vus – ou ce qui nous fait disparaître si nous refusons de l’adopter.


« Atlas de l’Amérique latine » : un continent pluriel

Les éditions Autrement publient un passionnant Atlas de l’Amérique latine, coécrit par Olivier Dabène et Frédéric Louault, avec le précieux concours de la cartographe indépendante Aurélie Boissière. Les auteurs y passent en revue un continent marqué par le colonialisme, les révolutions, l’extraction de matières premières et les disparités sociales, culturelles, géographiques et économiques.

Au XVIe siècle, Espagnols et Portugais se partagent un continent découvert par Christophe Colomb en 1492. Dans ces contrées lointaines riches en matières premières, les indigènes et les esclaves, pour la plupart d’origine africaine, seront bientôt chargés des travaux pénibles, dans les exploitations agricoles ou dans les mines. Les Espagnols nés en Amérique latine, appelés « créoles », ont accès à l’éducation et disposent d’un certain pouvoir politique, mais ce dernier demeure toutefois inférieur à celui exercé par les colons venus d’Europe. Cette stratification sociale rigide permet l’exploitation de l’or, de l’argent, du coton, du sucre ou encore du café. Il faudra ensuite attendre le début du XIXe siècle pour que des mouvements indépendantistes émergent, à la suite de la décadence des empires coloniaux, à la faveur des idées promues par la Révolution française, mais aussi en raison de l’endettement significatif des Espagnols et des Portugais, dont les finances apparaissent en rupture avec leurs ambitions extérieures. Des figures importantes telles que Simon Bolivar s’impliquent dans la lutte pour les indépendances nationales (le Venezuela s’émancipera en 1819).

Respectivement professeur à Sciences-Po Paris et professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, Olivier Dabène et Frédéric Louault racontent avant tout l’évolution d’un continent où la domination coloniale s’est exprimée avec une violence destructrice et spoliatrice, et qui apparaît aujourd’hui encore fracturé entre riches et pauvres, archaïsme et modernité, multiculturalisme et racisme. La pluralité de l’espace sud-américain s’objective tôt, dès le processus d’indépendance. Ainsi, les situations divergent fortement entre un Pérou aux inégalités prégnantes et aux peuples en mosaïque et des États comme le Mexique ou le Brésil déjà mus par une conscience nationale forte. Dans certains pays, la croissance profite aux populations locales, tandis que dans d’autres, ce sont les entreprises étrangères, et notamment nord-américaines, qui accumulent et rapatrient les bénéfices, comme le fait l’emblématique United Fruit Company. On peut observer une détérioration des termes de l’échange partout où les produits manufacturés doivent être importés en masse ; et à cela s’ajoute une dépendance multidimensionnelle, puisque les débouchés commerciaux et les produits exportés manquent souvent cruellement de diversité.

Cuivre, argent, bauxite, zinc, plomb, nickel : la liste des minerais exploités en Amérique latine est aussi longue que la Cinquième Avenue de Manhattan. Concernant le pétrole, la concentration est en revanche de mise, puisque le Venezuela possède l’essentiel des ressources continentales (plus de 60 %). Sur le plan socioéconomique, cet Atlas de l’Amérique latine revient sur l’urbanisation du continent et l’apparition adjacente de poches de misère et de violence. Les auteurs soulignent que la croissance démographique et l’absence de service public se font ressentir dans les zones les plus défavorisées, rendant difficile toute politique de planification urbaine, comme en témoignent l’apparition de quartiers-champignons à Santiago (Chili) dans les années 1980 ou le développement de Mexico sur fond d’exode rural. L’accès à la terre reste une source de mécontentements et de violences : la propriété foncière est l’un des grands enjeux continentaux, puisque l’on observe localement une concentration de la majorité des terres entre les mains du centile le plus nanti. Les inégalités irriguent l’ouvrage de bout en bout. Et les auteurs de rappeler qu’elles se situent tant au niveau des pays que de leurs territoires, et même à l’intérieur de leurs villes. Toutefois, selon la Banque mondiale, l’ensemble des programmes mis en place dans les années 2000 aurait permis de réduire la pauvreté de 15 % (on peut citer l’exemple de la bolsa familia au Brésil), avant qu’un ralentissement de la croissance lors de la décennie suivante n’interrompe brutalement l’élan des progrès sociaux.

Continent de révolutions et de guérillas peuplé par des vagues successives d’immigration, continent de crises financières où populisme et autoritarisme s’inscrivent plus qu’en pointillés, l’Amérique latine est un espace complexe, d’élans et de contradictions, d’inégalités et de progrès. Dans leur Atlas de l’Amérique latine, Olivier Dabène et Frédéric Louault verbalisent à la fois ce qui a présidé à ses fondements et ce qui constitue aujourd’hui ses principaux écueils et enjeux. Sur le plan économique, le secteur informel s’est fortement développé dans les années 1980, quand hyperinflation et paupérisation devenaient des réalités bien tangibles. Encore aujourd’hui, au Mexique, il continue de représenter plus de 34 % de l’emploi total. D’autres phénomènes apparaissent plus contrastés. Ainsi, si le Venezuela est entré en 2013 dans une crise sévère qui a détruit jusqu’à 40% de son PIB en quatre ans, la bourse famille créée en 2003 par Lula a bénéficié au Brésil à 14 millions de familles, soit un quart de la population, tandis que le salaire minimum a, dans le même temps, connu un bond de 340%. Le cas du Chili est plus spectaculaire encore : en 1990, presque 39 % de la population y vivait sous le seuil de pauvreté ; en 2013, ils n’étaient plus que 7,8 % ! Preuve d’une dualité rarement démentie, ces dernières années, les investissements chinois se sont multipliés sur tout le continent, au même titre d’ailleurs que les innovations politiques… ou les affaires de corruption.

Atlas de l’Amérique latine, Olivier Dabène, Frédéric Louault et Aurélie Boissière
Autrement, juin 2022, 96 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Une Histoire du cinéma français (1960-1969) » : la décennie de tous les antagonismes ?

Les éditions LettMotif publient le quatrième volume d’Une Histoire du cinéma français, de Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo. Il y est question des années 1960 à 1969, celles qui ont vu à la fois la consécration de la Nouvelle vague et la persistance d’une certaine forme de classicisme, tout en ouvrant la voie aux parodies et aux grandes comédies populaires. Premier tome auquel le regretté Philippe Pallin n’est pas directement associé, l’ouvrage se distingue – une nouvelle fois – par son didactisme, son exhaustivité et son érudition.

Pour prendre la mesure de l’écart intentionnel et opératoire qui s’institue au cours des années 1960, quatre films historiquement significatifs suffisent : À bout de souffle de Jean-Luc Godard, La Grande Vadrouille de Gérard Oury, Les Yeux sans visage de Georges Franju et Playtime de Jacques Tati. Le premier est érigé en film-manifeste d’une Nouvelle vague friande de dispositifs légers, de vues extérieures, de spontanéité et d’émancipation, matérialisées par les faux raccords volontaires ou les jump cuts. Le second réunit Bourvil et Louis de Funès – dont les auteurs ne manquent pas de souligner les antagonismes de caractère et de physique – dans une grande comédie populaire, dont les 17 millions d’entrées constituent encore aujourd’hui un record, une fois rapportées au nombre d’habitants en France. Le troisième est symptomatique de l’inflation des coproductions franco-italiennes depuis un accord intergouvernemental datant de 1946 et demeure représentatif d’un cinéma de genre à la française, exigeant, poétique et, dans le cas présent, horrifico-fantastique. Le dernier témoigne de la persistance de cinéastes rompus à l’exercice filmique : les Henri Verneuil, Henri-Georges Clouzot, Roger Vadim, Claude Autant-Lara et donc Jacques Tati continuent d’exercer leur art en clercs, à une époque où le cinéma français connaît pourtant des mutations profondes. Mais Playtime est bien plus qu’un simple thermomètre artistique : c’est une dénonciation en règle, mi-amusée mi-indignée, des villes modernes et déshumanisées où règnent le conformisme et le gigantisme. Immortalisée à l’aide d’une pellicule 70 mm, « Tati-ville », un studio de 15000 m² en plein air, va s’effeuiller graduellement pour révéler les affres de la mondialisation et la démesure d’une architecture échappant désormais à toute échelle humaine.

Une évocation de la production cinématographique française des années 1960 nécessite un certain cadrage. Et comme le dit l’adage, choisir, c’est renoncer. À ce petit jeu, les auteurs Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo s’en sortent toutefois avec les honneurs, puisqu’ils parviennent à relater fidèlement les mouvements, les œuvres et les personnalités les plus en vue au cours de cette (riche) décennie. Des mouvements au premier rang desquels se niche sans surprise la Nouvelle vague, partagée entre rive gauche et rive droite, entre Chris Marker, Agnès Varda ou Alain Resnais et les cinéastes issus des Cahiers du cinéma tels que Claude Chabrol, François Truffaut ou Jean-Luc Godard (eux-mêmes porteurs d’une vision du cinéma toute personnelle, puisque les expérimentations du dernier cité ont peu à voir avec le cinéma commercial du premier, comme l’énoncent clairement les auteurs). Toutes ces figures font l’objet de longs développements, à la fois biographiques, factuels et analytiques. Parmi les longs métrages exposés en « gros plan », on citera pêle-mêle Le Trou, La Vérité, Le Mépris, Les Parapluies de Cherbourg, La Grande Vadrouille, Lola, La Religieuse ou Le Journal d’une femme de chambre. Cette sélection, à laquelle s’ajoutent des dizaines de films, dont l’évocation peut être brève ou étayée en fonction de leur importance historique et/ou éditoriale, témoigne d’une décennie où cohabitent différentes générations de cinéastes, sans qu’aucune d’entre elles se voie négligée par les auteurs. Enfin, parmi les personnalités marquantes de ces années 1960, nous nous devons d’épingler un nom, celui de Michel Audiard, dialoguiste de génie impliqué dans les parodies (de polar, de film d’espionnage) telles que Les Tontons flingueurs ou Les Barbouzes, tous deux amplement cités dans l’ouvrage.

Volumineux, suffisamment transversal pour aller de la censure aux compositeurs en passant par le motif de la voiture, ce quatrième volume d’Une Histoire du cinéma français ne déroge pas aux fondements posés par ses prédécesseurs : mettre en miroir l’actualité sociale et politique de la France et sa production cinématographique. On l’a vu, Jacques Tati s’est montré particulièrement critique vis-à-vis des métropoles contemporaines. Dans La Vérité, autre film franco-italien, Clouzot met en scène une France en mutation, et quasi irréconciliable sur la question des mœurs. La guerre d’Algérie porte la censure à incandescence : L’Insoumis d’Alain Cavalier subit des coupures et finit amputé de 25 minutes à la demande d’un tribunal, tandis que Le Petit Soldat de Jean-Luc Godard est interdit pendant trois ans et ne sortira qu’une fois le conflit achevé. Le Mépris est un film sur la compromission, la trahison et le cynisme. Il supporte aussi une proposition sur l’incommunicabilité du couple et sa mise en abyme. C’est enfin une problématisation sophistiquée du cinéma, puisque l’immense Fritz Lang y apparaît comme l’ultime garant d’un certain âge d’or du cinéma. Et comme Brigitte Bardot avant elle, Mireille Darc devient un symbole de sexualité et d’indépendance à une époque où les esprits se libèrent sur la question.

D’autres comédien.ne.s s’approprient cette décennie. Tant Lino Ventura que Catherine Deneuve cherchent à y casser leur image. Le premier se détache peu à peu des rôles monolithiques de gros bras, entreprise parachevée dans les années 1970 grâce à La Gifle de Claude Pinoteau, quand la seconde est aidée par ces réalisateurs « qui voulaient faire jaillir le feu sous la glace », c’est-à-dire s’affranchir de cette blondeur porteuse de naïveté ou de légèreté. De son côté, l’extrêmement prolifique Louis de Funès devient une star incontestable – à un moment où la popularité de Fernandel tend à décliner. Les auteurs le renvoient, avec beaucoup d’à-propos, aux « chaplinades » formées par le mouvement, la gestuelle, les mimiques ou le déguisement. Enfin, et cela attestera des ambitions analytiques de ce très appréciable volume d’Une Histoire du cinéma français, une douzaine de pages sont consacrées au réalisateur François Truffaut et aux nombreux invariants de son cinéma, sans compter les examens minutieux dédiés à ses films. Pour n’en citer qu’un, on citera l’exégèse pertinente de La Peau douce, verbalisant la dilatation du temps, le découpage des séquences ou encore la caractérisation de son antihéros, un romancier partiellement autobiographique et pourtant rendu peu sympathique par François Truffaut…

Une Histoire du cinéma français (1960-1969), Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo
LettMotif, juin 2022, 520 pages

Note des lecteurs1 Note

4.5

Un premier « Batman Chronicles » chez Urban Comics

Les éditions Urban Comics publient le premier Batman Chronicles, consacré à l’année 1987. Il rassemble dans leur ordre chronologique un ensemble de récits mettant en scène le Chevalier noir. Un travail éditorial enrichi par les commentaires additionnels de l’éditeur ou des artistes à l’œuvre, mais aussi par des extraits de courriers de lecteurs.

Dans « Batman : Année Un », le récit le plus important de ce premier Batman Chronicles, Frank Miller et David Mazzucchelli racontent la genèse et les premières aventures du Chevalier noir, qu’ils inscrivent en parallèle au transfert de James Gordon à Gotham City. L’histoire est profondément séminale : elle contribue à redéfinir le super-héros et son plus fidèle relai dans la police, dans une vision sépulcrale et désabusée que Frank Miller et David Mazzucchelli charpentent avec soin. Au milieu de références à Taxi Driver, Alan Parker ou Edward Hopper, c’est une double initiation qui se met en branle : le jeune Wayne, encore affecté par la mort de ses parents, s’entraîne durement et s’apprête à faire le ménage dans les ruelles sordides de Gotham, un centre urbain où la corruption policière prévaut et qui contraint James Gordon à se distancier de ses collègues. « Quel gâchis… Faire venir au monde un innocent dans une ville sans espoir. » Gordon et sa femme Barbara auront en effet bientôt leur premier enfant. Mais les fondements viciés de la métropole ne laissent rien présager de bon : « Je suis flic dans une ville où le maire et le commissaire principal se servent de flics comme tueurs à gages. » Difficile d’y être aveugle : Loeb et ses hommes s’encanaillent plus qu’ils ne font respecter la loi. Face à ces forces de l’ordre prédatrices et expéditives se dressent deux figures incorruptibles dont le destin sera désormais inextricablement lié, et auxquelles il faut ajouter, pour être exhaustif, un troisième protagoniste, la féline Selina Kyle, dont le quartier, l’East End, demeure éclairé par les néons des sex-shops et caractérisé par la prostitution. « Batman : Année Un » permet de sonder plus avant la psychologie de ces trois personnages-héros. Il place aussi James Gordon dans un triangle amoureux dont les dilemmes font en quelque sorte écho à sa situation professionnelle : peut-il trahir ses convictions les plus intimes comme il en est venu à tromper Barbara ?

Le scénariste Max Allan Collins prend quant à lui le parti de mettre ses lecteurs sur une fausse piste. Batman se serait « lassé d’être le chirurgien des tumeurs de cette ville » et serait « donc passé aux soins palliatifs ». Pour la journaliste Vicki Vale, cela ne fait pas un pli : Batman, « un fasciste dans un costume ridicule », « s’octroie le droit de rendre la justice derrière un masque ». Cette proche de Bruce Wayne oppose d’ailleurs ses actes jugés odieux à ceux, bien plus nobles et altruistes, du jeune milliardaire, sans comprendre qu’il s’agit pourtant de la même personne. En réalité, à cette dualité constitutive du Chevalier noir va venir s’en ajouter une autre : celle induite par un imitateur opportuniste et criminel. L’ancien inspecteur Tommy Carma, dont les prévenus ont été relâchés en raison de son usage de la brutalité policière, est décrit comme « un homme bien, un flic devenu un justicier fou ». Ses méthodes expéditives sont poussées à leur paroxysme quand il enfile le costume de Batman et porte atteinte à la vie des truands contre lesquels il se dresse. Proche du polar noir, le récit de Max Allan Collins reconfigure en outre les rapports conflictuels entre la police de Gotham City et son protecteur capé… On retrouve plus loin dans ces Batman Chronicles « Robin est-il mort ce soir ? » et « Un gamin de plus dans l’Allée du crime ». Présentés en diptyque, les deux récits introduisent avec ingéniosité le jeune Jason Todd, futur Robin, et l’instructrice M’man Gunn, qui dirige une école formant les criminels de demain. Dans « Les deux font la paire » et « Deuxième chance », de Max Collins et Dave Cockrum, le même Todd s’entraîne aux côtés de Batman et apprend inopinément que Double-Face est responsable de la mort de son père. Il en veut au Chevalier noir de lui avoir caché cette information pour le préserver.

« Victimes » et « Noces d’argile » constituent deux autres récits passionnants. Dans le premier, Batman rencontre Kate, une assistante sociale dévouée et téméraire. Elle arpente seule le quartier malfamé de South Heights et se met entièrement au service des autres. Son assassinat, pour satisfaire aux « appétits démentiels d’un fou », va plonger le protecteur de Gotham City dans le plus grand des désarrois. Dans le second, on suit les pérégrinations sentimentales de Gueule d’argile, éperdument amoureux… d’un mannequin. Ce dernier vient combler le trou béant laissé par la disparition tragique de sa femme. L’exploitation en clerc du mannequin – son mutisme, son indifférence ou, au contraire, sa fidélité – révèle les failles psychologiques du méchant, qui finit par considérer Batman comme un rival amoureux, en interprétant de manière très abusive certains signaux pourtant anodins. Les deux derniers récits de ce très beau recueil présentent Batman comme un « milicien », un « hors-la-loi masqué », chez qui « il n’y a jamais eu de place (…) pour une femme… ». Entendu dans une Commission qui doit statuer sur la libération anticipée du Pingouin, Batman fait face aux préjugés des notables qui y siègent. Dans une autre histoire, il se lie intimement à Talia, la fille de Ra’s Al ghul, mais mesure avec peine à quel point la fondation d’une famille semble inconciliable avec son style de vie. Ainsi, de sa collaboration avec Jim Gordon à ses aléas sentimentaux ou aux présupposés qui affectent son image, l’année 1987 redéfinit touche par touche, dans une modernité graphique sombre, un Chevalier noir souvent éprouvé.

Batman Chronicles – 1987, ouvrage collectif
Urban Comics, juin 2022, 448 pages
Note des lecteurs0 Note

5

Elvis, de Baz Luhrmann, avec Austin Butler et Tom Hanks : un nouveau genre de biopic magistral

Elvis est sorti le 22 juin 2022. Réalisé par Baz Luhrmann, le long-métrage a pour têtes d’affiche Austin Butler dans le rôle-titre et Tom Hanks dans celui du colonel Parker, l’imprésario du musicien. Pendant presque trois heures, le réalisateur australien nous conte le mythe Elvis, superbement interprété par le jeune acteur, et aussi bien mis en scène. A voir et à retourner voir.

Synopsis : la vie d’Elvis Presley, jeune chanteur blanc passionné de musique « noire », découvert par le colonel Parker, qui deviendra son imprésario exclusif, lui permettant de lancer une carrière sans pareille, qui pèsera sur le chanteur jusqu’à sa mort, à seulement 42 ans. 

Souvent, les biopics ennuient parce qu’ils reprennent tous la même recette : début dans l’anonymat et/ou la pauvreté, moment de gloire, chute pour cause de drogues ou abus divers, parfois suivis d’un come-back. Avec Elvis, Baz Luhrmann revisite le biopic. Au lieu d’un simple problème de médicaments survenant plus tard dans la carrière du chanteur, c’est dès le début que le réalisateur australien déroule lentement mais sûrement les fils de la toile dans laquelle le musicien sera pris, et ce grâce à la présence de cet imprésario aux deux visages, narrateur et premier personnage à l’écran, glissant çà et là ses intentions malveillantes, comme un pervers narcissique prévient l’air de rien sa proie qu’il va « lui faire du mal ».
Si ce biopic de presque trois heures nous tient toujours en haleine, c’est aussi grâce à un découpage superbe de scènes qui se superposent, pour mieux se lire. Dans Elvis, les séquences commencent, sont entrecoupées par la suivante, puis reprennent, se chevauchent, se recoupent… et se racontent d’autant mieux. Que demander de plus pour redécouvrir le mythe Elvis Presley, sous un jour nouveau, celui de l’intimité ?

Dans la première moitié de son film, Baz Luhrmann revient sur les inspirations musicales d’Elvis Presley, qui grandit dans un quartier pauvre où vivent des Afro-Américains. Il est donc à la fois inspiré par le rock ‘n’ roll et le gospel, musiques qu’on qualifie alors dans l’Amérique ségrégationniste de « nègres ». On s’indigne d’ailleurs qu’Elvis, jeune blanc aux yeux bleus, ose danser comme un Noir, ce qui est non seulement contraire aux lois racistes de l’époque, mais aussi aux bonnes moeurs. C’est une thématique du film très appréciable : non seulement elle permet de comprendre qu’Elvis n’a pas volé le rock aux Noirs, il a grandi dans cette musique et l’a identifiée comme sienne – quand bien même, il est évident que malgré son talent, c’est sa peau blanche qui lui a permis de démocratiser une musique que les Blancs refusaient d’accepter de la part de musiciens noirs -, cette partie du long-métrage rend aussi hommage à ces musiciens. On a ainsi droit à une superbe scène montrant une chanteuse noire, en robe de soirée, chantant accompagnée de sa guitare électrique, à plusieurs incursions dans des clubs fréquentés par les Afro-Américains, ainsi qu’à un moment de transe religieuse sur fond de gospel, dans l’enfance du jeune Elvis, entre autres.

Un destin aussi unique et éclatant que celui du King imposait une mise en scène de même envergure. Qui d’autre que Baz Luhrmann, maître incontesté du cinéma baroque, pétillant et pop, pour nous conter l’histoire d’Elvis – pas nous la raconter, mais nous la re-conter, nous la faire redécouvrir ? Le long-métrage commence à mille à l’heure, pour ne quasi jamais ralentir et surtout ne pas nous ennuyer une seconde, alors qu’il dure presque deux heures quarante. On l’a dit, les scènes se chevauchent superbement, mais que dire des plans, des effets de caméras et de montage, des couleurs, des reflets… ? Luhrmann est aussi au scénario (avec Sam Bromell et Craig Pearce), et à la production : il contrôle son oeuvre de A à Z et cela se voit. Tout est accompli : l’histoire est prenante, on est touché par et pour Elvis, on espère avec lui, et surtout l’on observe, de l’extérieur, que lorsqu’on travaille avec « le maître de l’entourloupe », on est bien souvent entourloupé soi-même… Les scènes, de longueur variable, sont toujours placées exactement comme il le faut, on s’attarde sur ce qui le nécessite, on accélère ce qui ne souffre pas d’une ellipse. La musique d’Elliott Wheeler, comme dans les précédentes oeuvres de Luhrmann, reprend les chansons d’Elvis avec des sonorités modernes (quand elle est extradiégétique). A l’inverse, quand elle est intradiégétique, on a le bonheur de se retrouver un petit moment sur scène avec Elvis, avec sa voix si spéciale qu’il n’a jamais perdue malgré l’épuisement, on déplore même que les moments musicaux ne soient pas un peu plus longs. Le cinéaste australien réussit pourtant sans conteste un merveilleux travail de précision et de composition qui a dû lui causer des migraines mais en vaut largement la peine, étant donné le résultat, aussi beau que la performance d’Austin Butler – que nous détaillerons sous peu.

Commençons d’abord par Tom Hanks, qui réussit une interprétation qui intrigue. Ce colonel Parker est aussi effacé physiquement que son emprise mentale est avérée, ce qui peut donner l’impression d’avoir surtout entendu Tom Hanks, plutôt que de l’avoir vu. Dissimulés derrière cette prothèse nasale, les yeux pétillants de l’acteur, son charme et sa douceur se sont envolés. La grosse figure de l’imprésario est statique, se tenant toujours dans l’ombre d’Elvis, où qu’il aille, quoi qu’il fasse, sa voix et ses idées susurrant à l’oreille du chanteur tous ses moindres faits et gestes à venir, veillant toujours à le garder dans une trajectoire prédéterminée et lucrative pour lui, tel un Iago mettant en oeuvre un plan machiavélique.

Et si Tom Hanks ne s’est pas révélé décevant, on ne peut nier qu’un autre acteur aurait pu en faire autant, ce qu’on ne peut pas dire de la performance d’Austin Butler, en un mot : magistrale. L’acteur américain est tout simplement devenu Elvis Presley, au point que l’ex-femme et la fille du King – Priscilla et Lisa Marie Presley – ont fait part au monde de leur désir de voir le jeune homme remporter l’Oscar du meilleur acteur – avis partagé par l’autrice de cette critique. Pour peu qu’on soit connaisseur de la gestuelle du musicien, on est rapidement bluffé par le travail du comédien. Cet Elvis est plus que crédible, on oublie qu’il s’agit d’un jeune trentenaire, d’ordinaire blondinet (comme Elvis l’était en réalité), et Dieu sait comme il a dû être difficile pour l’acteur d’enfiler les bottes d’Elvis Presley, de reproduire son phrasé (en VO), son déhanché presque mythique (souvenons-nous d’« Elvis le Pelvis ») et d’endosser ses improbables costumes de scène ! Austin Butler parle, danse et mime le chant d’Elvis à la perfection, il transpire sur scène comme s’il avait lui-même donné chacun de ces concerts, donnant à voir une très belle performance, rendue réelle grâce à un très bel acteur, polyvalent, touchant. Dans le regard de cet Elvis à l’écran, on perçoit toute la peur, toutes les réflexions que lui fait subir son destin, flamboyant, certes, mais aussi terrible.

Pour ce qui est du reste du casting, tout est sans fausse note, de Priscilla (Olivia DeJonge) aux parents d’Elvis (Helen Thomson et Richard Roxburgh), ses équipes (Dacre Montgomery en Steve Binder), ses amis (Kelvin Harrison Jr. interprétant B. B. King)… et même ses détracteurs (David Wenham jouant Hank Snow, etc.). Bon à savoir : le film a été rendu possible grâce à l’aval de Priscilla Presley et nous dépeint presque une vie sentimentale de conte de fées (avant que ne surviennent la chute et le divorce). On sait pourtant que différentes versions existent quant à l’histoire d’amour du chanteur et de sa jeune épouse. Baz Luhrmann opte pour la romance douce, qui ajoute une touche délicieusement tendre au long-métrage.

Le film en a besoin, surtout en deuxième partie, pour contrer les souffrances d’Elvis, devenu à la fois véritable poule aux oeufs d’or et bête de somme du colonel Parker, tout en demeurant un artiste bien-aimé, engagé et charitable. On l’a dit, Austin Butler transpire beaucoup, lorsqu’il recrée pour nous les performances scéniques du chanteur, qui ne semble plus faire que travailler, mal protégé et mal conseillé, habitué à l’obéissance et au labeur. Et finalement, on sort émerveillé par le talent d’Elvis, mais aussi triste pour cette vie qui s’achève à 42 ans, après une existence dédiée au travail. Elvis ne nous est pas montré faisant le tour du monde ou se prélassant dans diverses propriétés luxueuses. Il chante et danse encore et encore, avant de se reposer à Graceland, dans le manoir où il vit avec sa famille, à Memphis, dans le Tennessee, là où il a grandi – ce manoir aujourd’hui transformé en musée, rempli des récompenses obtenues par l’artiste (dont pas moins de quatre-vingt-deux disques d’or). Elvis vit et meurt chez lui, loin des lumières tapageuses d’Hollywood. Il est aussi enterré à Graceland, sur l’Elvis Presley Boulevard… Le film s’achève en passant avec subtilité des images d’Austin Butler en Elvis au vrai Elvis (en images d’archives), pour une de ses dernières performances.

Elvis est donc incontestablement un film à voir, pour découvrir ou redécouvrir la vie du King sans s’ennuyer, en naviguant des années 50 aux années 70, dans cette Amérique qui est celle des pin-ups et des hippies, mais aussi du racisme, de la violence et des assassinats politiques, comme nous le montre Baz Luhrmann. Et aussi pour nous, spectateurs et/ou fans d’Elvis Presley, le pays et l’ère d’Elvis, musicien à la voix de velours, aux mouvements et aux costumes extravagants et au destin double.

Note – Les spectateurs français qui souhaiteraient voir le film en VF peuvent se rassurer : le doublage français a été réalisé avec attention, prenant même soin de donner à Elvis une voix parlée grave qui correspond à sa tessiture de baryton. Plus que le doublage, on apprécie que les textes en anglais aient été traduits en français directement à l’image (et non sous forme de sous-titres) lorsque le bon sens l’impose, par exemple lors des animations imitant les comics dans l’enfance d’Elvis, celles qui indiquent les lieux ou les années, etc.

Bande-annonce : Elvis

Fiche technique :

Titre : Elvis
Réalisation : Baz Luhrmann
Casting : Austin Butler, Tom Hanks, Olivia DeJonge, Helen Thomson, Richard Roxburgh, Dacre Montgomery, Kelvin Harrison Jr., David Wenham, etc.
Scénario : Baz Luhrmann, Sam Bromell, Craig Pearce
Musique : Elliott Wheeler
Pays d’origine : Etats-Unis, Australie
Genres : biopic, drame
Durée : 159 minutes
Date de sortie : 22 juin 2022, présenté en avant-première hors compétition au festival de Cannes 2022.

« Blacking Out » : les deux faces d’une même pièce

Les éditions Delcourt publient le one-shot Blacking Out, de Chip Mosher et Peter Krause. On y suit les pérégrinations d’un ex-flic chargé d’enquêter sur un meurtre pour le compte d’un avocat peu scrupuleux.

Juste avant de remettre les pieds à Edendale, Conrad, ancien policier alcoolique, rassure son client au téléphone : non seulement il a un besoin impérieux de saisir l’opportunité et l’argent qui lui sont offerts, mais il possède en outre un calepin noirci de ses réflexions. Aussitôt le cornet raccroché, une vignette nous en dévoile les dessous. Sous la mention « Pistes Littleton » apparaissent ces deux mots : « Que dalle ! » Il n’en faut pas plus à Chip Mosher et Peter Krause pour caractériser leur antihéros, un perdant opportuniste qui cherche une forme de salut dans une affaire sordide. Tandis que la Californie est en proie aux flammes, Conrad ne tarde pas à renouer avec ses vieux démons. On le retrouve titubant à la sortie du Broken Spoke (nom programmatique), repêché par une femme qui lui annonce le lendemain matin : « T’étais sacrément à l’ouest. T’as juste comaté. En fait, tu t’es… pissé dessus… »

C’est cet homme, chassé de la police pour avoir bu pendant son service, qui est chargé de trouver des éléments nouveaux permettant de disculper le père d’une adolescente retrouvée morte. « Il était temps que je ressorte mes burnes du placard », se dit-il. Et pour cause : il cherche à racheter sa conduite d’antan et espère, par la même occasion, montrer à la belle Anita son visage le plus flatteur. Partant, Chip Mosher et Peter Krause, respectivement scénariste et dessinateur, vont suivre le fil de son enquête, à travers laquelle le lecteur va croiser des personnages peu recommandables, dans un contexte judiciaire et médiatique sulfureux. Sans surprise, le récit comporte ses fausses pistes, quelques fantômes surgis du passé et s’appuie significativement sur l’ambivalence de son principal protagoniste, jamais à l’abri de se voir rattrapé par ses actes passés. En filigrane transparaissent l’incompétence et la corruption policières ; l’enquête ayant abouti à l’arrestation de Robert Littleton a été faite exclusivement à charge et de manière si expéditive que des alibis absurdes ont été pris pour argent comptant.

Dans sa seconde moitié, Blacking Out comporte deux surprises de taille, que nous devons toutefois taire pour ne rien divulgâcher. Ces dernières sont de nature à contrarier la réhabilitation escomptée de Conrad. Très noir et cinégénique, l’album se clôture par deux gestes hautement symboliques : un crucifix accroché à un rétroviseur et une confession détruite à la hâte. En cela, Chip Mosher et Peter Krause semblent participer d’un double mouvement : la redéfinition perpétuelle d’un antihéros dual et la dénonciation d’institutions – des journalistes harcelants aux policiers dévoyés – incapables de mener leurs missions avec sérieux et rectitude. Finalement, c’est peut-être par ses élans pessimistes que Blacking Out se définit le mieux.

Blacking Out, Chip Mosher et Peter Krause
Delcourt, juin 2022, 64 pages

Note des lecteurs0 Note

3

« Le Serpent à deux têtes » : dualités et antagonismes

Les éditions Soleil publient, dans la collection « Noctambule », Le Serpent à deux têtes, du scénariste et dessinateur Gani Jakupi. Le récit s’appuie sur des événements réels : le bagnard britannique William Buckley s’est évadé au début des années 1800 d’un camp de prisonniers installé en Australie et a fini son périple en intégrant une communauté aborigène qui l’a amalgamé à un héros local disparu.

Dans Le Serpent à deux têtes, tout est une question de point de vue. Les quatre parties composant l’album présentent toutes une vision fractionnée et subjective d’une même histoire : celle d’un forçat victime d’une peine disproportionnée le condamnant à un exil éprouvant sur une terre sauvage à peupler. C’est ainsi que le héros aborigène qui ressuscite d’entre les morts dans le premier chapitre se confond ensuite avec un prisonnier britannique fugitif, lassé de subir les mauvais traitements de ses bourreaux. Profondément dual, William Buckley est le point de jonction entre deux civilisations, deux cultures. La première, l’originelle, l’a criminalisé, marginalisé et mis au supplice ; la seconde, celle d’adoption, l’a érigé en roi, couvert de faveurs et chaleureusement adoubé. Dans des planches d’une grande poésie, habillées de couleurs douces et/ou sépia, le continent australien se fait le cadre d’un éveil à l’altérité.

La double page 74-75 nous montre des contrées sauvages vierges de toute trace d’activité humaine. William Buckley y apparaît à l’avant-plan, dans un coin, sur la gauche, le regard tourné vers une étendue sans fin de plaines et d’arbustes. Cette allégorie de l’homme blanc s’aventurant dans des territoires exotiques encore inconnus irrigue en réalité Le Serpent à deux têtes de bout en bout. Car en s’appuyant sur un destin exceptionnel, Gani Jakupi va également y puiser de quoi conter à la marge l’aventure coloniale. Ce personnage qui « continuait à préférer une chimère aux chaînes » n’est autre que la pointe avancée d’une civilisation occidentale rêvant d’étendre son influence par-delà les continents et les mers. Si les chaînes de William Buckley sont réelles et tangibles, celles des colons sont conditionnées par la géographie et les moyens de locomotion.

Le Serpent à deux têtes a quelque chose de profondément doux-amer. William Buckley a d’abord connu un double déracinement – l’Angleterre, les colonies blanches implantées en Australie – avant de s’éveiller peu à peu aux autochtones aborigènes, qui l’ont accueilli avec tous les honneurs dûs à son (prétendu) rang. Son initiation aux coutumes locales, le rapport à la nature de ces civilisations dites primitives, leurs relations marchandes avec les colons figurent tous en bonne place dans l’album de Gani Jakupi. En ce sens, l’auteur et dessinateur kosovar apporte un témoignage précieux et documenté sur ces moments charnières où deux espaces-temps d’essence anthropologique semblent se heurter. Cette genèse de l’Australie vécue à travers les yeux d’un bagnard élevé en héros est une manière originale, souvent confondante de justesse, de narrer les affres de l’aventure coloniale européenne.

Le Serpent à deux têtes, Gani Jakupi
Soleil/Noctambule, juin 2022, 152 pages

Note des lecteurs1 Note

4

« The Cape » : en chute libre

Adapté d’une nouvelle de Joe Hill, The Cape revisite le mythe du super-héros en érigeant un loser aux failles psychologiques béantes en une sorte de terroriste capé.

La vie d’Éric est caractérisée par les chutes. Elles sont soudaines, brutales et irrémédiables. Dans l’un des nombreux flashbacks de The Cape, qui ouvre d’ailleurs l’album, on découvre un gamin encapé tombant lourdement d’un arbre, une mésaventure qui lui vaudra une hospitalisation de longue durée et des séquelles durables. En proie aux migraines, plus soucieux des jeux vidéo que de son avenir, Éric a vu sa vie basculer du jour au lendemain : qualifié de monstre par les uns, jaloux de la réussite d’un frère très protecteur à son égard, il s’engonce dans l’apathie et finit même, quelques années plus tard, par se séparer d’Angie, celle qui le soutenait à bout de bras depuis toujours – ou presque. Là est l’origine d’une seconde, puis d’une troisième chute, car non seulement le jeune homme, désormais seul, doit retourner vivre chez sa mère, mais, en remettant la main sur une cape dotée de pouvoirs surnaturels, celle-là même qui a occasionné son terrible accident, il va se trouver un courage et une force qu’il va employer à mauvais escient.

Malin, le romancier Joe Hill – le fils de Stephen King – a nanti la fameuse cape du titre d’un fort potentiel symbolique, que le scénariste Jason Ciaramella exploite en clerc. Éric est un homme diminué, presque émasculé, et considérablement frustré. En le gratifiant de pouvoirs inespérés, la cape agit comme un puissant agent désinhibant : le jeune homme désargenté et incapable de prendre son existence en main va enfin pouvoir infléchir le cours des événements. Excessivement jaloux d’un frère médecin, ancien de Harvard, et qu’il soupçonne de flirter avec Angie, furieux contre une mère qui lui a longtemps menti au sujet de la cape, il prend le parti de se lancer dans une vengeance sanguinaire et effrénée, parfaitement restituée sur le plan graphique par les dessins iconiques de Zach Howard. Crime passionnel, policiers attaqués par un ours, crash d’avion, visage brûlé : The Cape n’épargne rien aux lecteurs, qui explorent la folie meurtrière d’un homme dont le cheminement n’est pas sans lien avec celui de Travis Bickle (Taxi Driver).

Mais là où le long métrage de Martin Scorsese densifiait son propos par le portrait de la ville de New York contenu en creux, The Cape choisit de détourner et de corrompre la figure trop souvent virginale du super-héros. Les fêlures psychologiques d’Éric s’accentuent dès lors qu’il porte sa cape, qui aboutit à une forme détestable d’empowerment. Et ce bout de tissu est lui-même porteur de significations diverses, puisqu’il renvoie en seconde intention à la disparition tragique de son père – le logo des Marines cousu par sa mère – ou à ces doudous rassurants qui apaisent les craintes des enfants, au point que certains d’entre eux demeurent incapables de s’en détacher. Jason Ciaramella et Zach Howard déploient un univers vicié, désespéré et surplombé par un homme en totale perdition. Le doigt d’honneur adressé à un arbre ou le défilement des photographies sur un téléphone portable en attestent largement : Éric demeure prisonnier d’un passé douloureux qui explique sa dérive vers une violence débridée. C’est le ressort narratif principal de cet album entraînant.

The Cape, Joe Hill, Jason Ciaramella et Zach Howard
HiComics, juin 2022, 160 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« Lucien » : marginalité et poésie

Les éditions Delcourt publient Lucien, de Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas. Personnage-titre, ce modeste balayeur personnifie la marginalité et la simplicité, mais voit son comportement affecté par les méchancetés environnantes.

Il faut le voir manier le râteau en clerc et faire tourbillonner les feuilles mortes, selon une chorégraphie quasi onirique, au milieu du parc public. Lucien n’est pas un cantonnier comme les autres : il y a de la passion, de la poésie dans les gestes qu’il effectue au quotidien. D’ailleurs, ce travail que d’aucuns trouveraient inintéressant suffit à combler ses attentes. Il en faut plus pour le contrarier. Et cela passe inévitablement par les comportements déplacés et vexatoires qu’il doit endurer au quotidien, de la part de ceux qui prennent son handicap pour une faiblesse méritant d’être soulignée et/ou punie.

En ce sens, Lucien apparaît comme une ode à la tolérance. Dessiné au crayon et en noir et blanc, d’un trait expressif et volontiers hachuré, le récit de Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas radiographie la manière dont est perçue la différence dans nos sociétés contemporaines. Heureusement pour Lucien, il pourra compter sur l’amitié indéfectible, mais parfois maladroite, du jeune Paul, fasciné par ce grand gaillard qui contraste tellement avec le reste du monde. Leur amitié sera l’un des fils rouges de l’album, dont la tendresse se mâtine souvent d’amertume. Car le drame social va se mêler à la poésie, et des personnages tels que Maria ou Kadeg vont venir nervurer une narration plus complexe qu’il n’y paraît.

Est-ce que l’enfer, c’est les autres, comme le postulait Jean-Paul Sartre ? Dans Lucien, tout porte à le croire. Mais l’émotion affleure ailleurs, à travers les pages du carnet intime d’un enfant, ou par le truchement de la statue d’une violoniste disparue. Tour à tour léger et grave, le trait de crayon se prête parfaitement à la tonalité générale de l’album, qui érige finalement Lucien en révélateur. C’est en effet à son contact que l’humanité des autres s’effeuille et se met à nu. Les normes sociales, l’incommunicabilité, la liberté se voient questionnées tout au long d’un récit d’une grande justesse, dont la couverture comporte déjà une forme de dualité et une menace sous-jacente qui seront explicitées en son sein.

Lucien, Guillaume Carayol et Stéphane Sénégas
Delcourt, juin 2022, 264 pages

Note des lecteurs1 Note

4

En bref : Tony : L’Enfant des rivières, Les Minions, Estampillage, Little Katherine Johnson et Donald et la mission Jupiter !

Retour sur quelques nouveautés marquantes en BD datées de mai et juin 2022. Au programme : Tony : L’Enfant des rivières, Les Minions (tome 5 et 6), Estampillage, Donald et la mission Jupiter ! et Little Katherine Johnson.

Tony-critique-bdTony : L’Enfant des rivières. Le sport est un vivier inépuisable d’émotions fortes. Il implique de la détermination, de la résilience, de l’abnégation et une émulation renforcée dès lors que la compétition se révèle ardue. Triple champion du monde de canoë monoplace, Tony Estanguet a une histoire sportive intimement liée à son histoire familiale. Son père, professeur de sport, a été son premier coach, ses grands frères, ses premiers modèles et rivaux. Enfant, il rêvait déjà d’égaler leurs performances, de naviguer sur les mêmes eaux qu’eux. Il enrageait de ne pouvoir leur emboîter le pas sous prétexte qu’il était encore trop jeune. Ce que l’on comprend à la lecture de ce premier tome intitulé « L’Enfant des rivières », c’est à quel point cette expérience précoce fut formatrice pour lui. Elsa Krim et Fred Campoy nous plongent dans la psyché du sportif, dont les sentiments sont verbalisés à la première personne. De son initiation au kayak à son entraînement au canoë en passant par sa rivalité avec le Slovaque Michal Martikan ou son duel face à son frère Patrice pour obtenir sa qualification aux JO de Sydney, Tony Estanguet se révèle par le menu dans cette première moitié de diptyque, à la fois intimiste et passionnante. Admirateur de Carl Lewis, travailleur acharné (tant sur le plan physique que mental), le céiste français nous est conté sous trois dimensions : la famille, le sport et leur relief psychologique. La collection « Coup de tête » des éditions Delcourt démontre une nouvelle fois à quel point les compétiteurs de haut niveau sont « bédégéniques ».

Tony : L’Enfant des rivières, Tony Estanguet, Elsa Krim et Fred Campoy
Delcourt, mai 2022, 64 pages

Les-Minions-Mini-Bo-Kabuki-critique-bdLes-Minions-Sporta-Bikini-critique-bdLes Minions (tome 5 et 6). En 2010, le film d’animation Moi, moche et méchant mettait sur le devant de la scène de petits bonshommes jaunes pratiquement indissociables les uns des autres et chapeautés par l’odieux Gru. Ces créatures à grosses lunettes et aux rondeurs enfantines vont rapidement prendre le pas sur les autres personnages du film, au point de bénéficier de leur propre franchise, et désormais de leur série en bande dessinée. Volontiers gaffeurs, s’exprimant dans un charabia caractérisé par l’alternance codique (de l’anglais, du français, de l’espagnol, de l’italien…), ces minions, sortes de taupes facétieuses, bénéficient désormais des traits (de crayon) de Renaud Collin et (d’humour) de Stéphane Lapuss’. En ce mois de juin 2022, les éditions Dupuis proposent deux nouveaux albums les mettant en vignettes, « Sporta Bikini » et « Mini Boss Kabuki ! ». Le premier exploite à foison le filon sportif et le comique de situation. On découvre ainsi nos héros jaunâtres tricher au football ou au hockey, mettre en danger la vie d’une sauteuse à l’élastique par négligence, transformer une voiture de course en bateau lors d’un arrêt au stand ou encore s’exercer au bowling en lançant vers les quilles… les traditionnelles chaussures fournies par les salles. Piètres sportifs, ils se révèlent en revanche extrêmement inventifs, y compris lorsqu’il s’agit de mettre à mal les efforts de remise en forme de ces ménagères s’époumonant péniblement à la gym’. Cet humour bon enfant se retrouve abondamment dans « Mini Boss Kabuki ! », où le cadre s’élargit et où les situations comiques apparaissent par conséquent plus variées. On y découvre petit Gru, dont la vie – et les nuits ! – sont phagocytées par les minions. Malentendus (le camion de glace), excès (les tricheries à l’école), réconfort (la course automobile) caractérisent la relation entre le futur méchant et ses petits sbires jaunes, en l’état davantage tyrans que petites mains. Sur une ou deux planches, avec ou sans Gru, les minions ne cessent de se conjuguer au pathétisme et à l’absurde : on imprègne un canapé de café dans l’espoir de masquer une petite tâche (et d’échapper ainsi au courroux féminin), on creuse un trou afin de récolter la terre nécessaire pour en reboucher un autre quelques centimètres plus loin, on détourne une affiche de Jaws, on manie sans précaution le tuyau d’arrosage… Il est à noter que les deux albums, entièrement muets, conviennent au public le plus jeune.

Les Minions : Sporta Bikini, Stéphane Lapuss’ et Renaud Collin
Dupuis, juin 2022, 48 pages

Les Minions : Mini Boss Kabuki !, Stéphane Lapuss’ et Renaud Collin
Dupuis, juin 2022, 48 pages

 estampillage-critique-bdEstampillage. Benjamin Le Boucher prend le parti du « détournement de fonds ». Il joint à des estampes en noir et blanc des commentaires absurdes, irrévérencieux, souvent inventifs, référencés et hilarants. Comportant une soixantaine de pages détachables, Estampillage emploie les dessins de Juan Cortada, Miguel de Cervantes, Jean de La Fontaine, Jane Austen ou encore Louis Figuier dans une mécanique de l’humour aussi simple qu’efficace : une estampe, une légende, la première mettant en scène des situations historiques ou quotidiennes, graves ou anodines, la seconde procédant à leur détournement sémiologique. « Yves avait toujours voulu être un rideau », précise-t-on ainsi sous l’image d’un pendu. « Julien commençait à se demander s’il ne s’était pas fait avoir en achetant sa vache sur Internet », glisse-t-on sous la représentation d’un homme observant, les bras posés sur les hanches, un cheval. « La première partie de chaises musicales fut catastrophique », annonce-t-on sous un tableau mettant en scène une lutte sociale et/ou politique. Benjamin Le Boucher y ajoute quelques jeux sur la langue française (« Donner c’est donner, repeindre ses volets ») et des allusions à des personnalités/phénomènes culturels célèbres telles que Guillaume Tell, les Pokémon ou Calvin et Hobbes. L’ensemble se lit d’une traite, avec délice, et exploite à foison le contraste entre l’estampe et ce qu’elle représente et la manière dont sa légende en détourne le sens. On en redemande !

Estampillage, Benjamin Le Boucher
Lapin, juin 2022, 60 pages détachables

Donald-et-la-Miion-Jupiter-critique-bdDonald et la mission Jupiter !. Luciano Bottaro est une véritable institution en Italie. Disney lui doit notamment plus de 150 histoires, représentant en tout quelque 5000 pages. Les éditions Glénat lui rendent aujourd’hui un bel hommage, en rassemblant pour la première fois dans un même album plusieurs de ses récits. Mené tambour battant, mettant en scène Rébo, Donald, Daisy, Zantaf, Géo, la sorcière Hazel ou encore Dingo, Donald et la mission Jupiter ! vaut tant pour sa tonalité légère et ses gags bon enfant que pour la rondeur et la douceur de ses dessins. Tour à tour, le lecteur aura droit aux agissements sournois d’un chef de guerre de la planète Saturne, au tempérament colérique de Daisy, à Hazel tentant benoîtement de convaincre Dingo que les sorcières existent bel et bien ou encore aux aventures de Picsou dans un étrange vaisseau spatial. Au détour d’une scène ou d’une vignette apparaissent un pêcheur ayant travaillé dans un laboratoire d’astrophysique, des extraterrestres interrompus inopinément… par des coupures publicitaires ou encore Hazel confondue avec une représentante de commerce ou une réalisatrice de films. Choral, coloré et plus astucieux qu’il n’y paraît, Donald et la mission Jupiter ! mêle aventures et humour, sans temps mort ni fausse note. De quoi ravir les plus jeunes lecteurs.

Donald et la mission Jupiter !, Luciano Bottaro
Glénat, juin 2022, 184 pages

Little-Katherine-Johnson-critique-bdLittle Katherine Johnson. Librement inspiré de la vie de Katherine Johnson – née Coleman –, cet album est le quatrième à prendre place dans la remarquable collection des éditions La Boîte à Bulles consacrée à l’enfance de génies ayant marqué l’histoire des idées, des arts et des sciences. Le scénariste et dessinateur William Augel explore trois dimensions pour portraiturer les jeunes années d’une figure importante de la communauté afro-américaine, mathématicienne ayant connu ses heures de gloire à la NASA. Ainsi, à la sphère familiale – ses parents, sa fratrie, sa poule Lucinda – s’ajoutent sa passion pour les mathématiques, qui contamine chaque récit, et son quotidien en Virginie occidentale, région alors encore fortement marquée par le ségrégationnisme. Dans des histoires brèves, d’une à trois planches, teintées d’humour et de curiosité, William Augel montre à quel point la jeune Katherine Johnson était déjà fascinée par les chiffres, qui l’aidaient à objectiver le monde environnant (et même lointain, puisque la lune se voit conviée plus souvent qu’à son tour). On découvre aussi, dans une veine plus amère, les interrogations de la fillette sur la ségrégation, sa couleur de peau, les activités exercées par son père – fermier et homme à tout faire – ou encore les relations entre les Blancs et les Noirs. L’auteur met notamment en scène Katherine et son frère imaginant des extraterrestres venus de la lune asservir les hommes blancs. Ils se demandent alors de quoi les Noirs pourraient se réclamer : « Y a quoi en dessous d’esclave ? » Bien ficelé, mettant à l’honneur les sciences et les mathématiques, Little Katherine Johnson comporte en outre une fiche biographique, des jeux divers et des énigmes faisant suite à plusieurs récits. De quoi occuper utilement les plus jeunes lecteurs.

Little Katherine Johnson, William Augel
La Boîte à Bulles, juin 2022, 80 pages

Le tombeau du géant casse le mythe de Merlin l’enchanteur

0

Prévu comme un diptyque (comportant L’homme aux babioles (2018) puis Le garçon aux bestioles (2019)), Villevermine était une trop belle réussite pour que Julien Lambert s’en tienne là. L’originalité de cet univers ne pouvait que continuer à l’inspirer. C’est ainsi qu’il nous propose maintenant cet album qui n’est pas une suite, mais un prolongement des aventures de Jacques Peuplier, ce colosse collectionneur d’objets et détective de son état.

Les premières planches mettent en place quelque chose qui ressemble à une légende, celle d’un géant (d’où le titre de l’album) qui aurait vécu cinquante ans auparavant. Il s’agirait d’un être à la stature encore beaucoup plus impressionnante que celle de Jacques Peuplier. Ce géant aurait semé la panique dans la ville et il aurait finalement été tué par le courageux Boris Tassard, qui aurait réussi à lui pourfendre le crâne avec un merlin (objet moitié masse moitié hache à long manche qu’utilisent les bucherons), surnommé depuis « Le Fendeur ». C’est la propre fille de Boris Tassard qui raconte la scène devant un public de jeunes, pour les préparer psychologiquement à la fête qui s’annonce. En effet, traditionnellement, la ville se plaît à se souvenir chaque année de cet épisode lors de la fête du géant, sorte de défouloir local. Le souci, c’est que Boris Tassard est mort depuis longtemps et que « Le Fendeur » est introuvable. Pour marquer le coup, la fille de Boris Tassard engage Jacques Peuplier pour qu’il retrouve « Le Fendeur ». Bien entendu, ceci n’est que la base d’une aventure qui vaudra bien des surprises. Ainsi, la quête du « Fendeur » mènera Jacques Peuplier vers une autre quête, à la suite d’une rencontre. D’autre part, Jacques Peuplier dialogue toujours avec les objets qu’il croise et ce n’est pas un fantasme. En effet, ce sont bien eux qui vont lui fournir des indications déterminantes dans ses recherches qui vont le mener jusque dans les égouts de la ville.

Une enquête prétexte à exploration

Cet album marche dans la droite ligne des deux qui l’ont précédé, pour décrire une grande ville qui mérite largement son surnom. D’ailleurs, Julien Lambert s’y entend toujours pour profiter des innombrables péripéties du scénario, pour la décrire en nous la faisant explorer dans sa profondeur. Les couleurs sont encore une fois bien adaptées et le trait contribue également à faire sentir la dégradation de la ville. Ainsi, même sans avoir inspecté l’album sous toutes ses coutures, je parierais bien qu’il ne comporte aucun trait tracé à la règle. D’ailleurs, de manière générale, le trait comporte un léger tremblé caractéristique qui donne cet effet de dégradation qui affecte aussi bien les décors que les personnages. Ce qui n’empêche pas le dessinateur de proposer quelques dessins de grande taille qui font plaisir à voir. De manière générale, l’album est plaisant à parcourir, parce que l’auteur soigne les détails et les décors, fait sentir l’atmosphère et s’arrange pour faire respirer l’ensemble en lui donnant un naturel qui saute aux yeux. Oui, on s’y croirait dans cette Villevermine et l’organisation générale des planches y contribue, car Julien Lambert montre qu’il maîtrise son art en utilisant chaque espace à bon escient, en respectant un bon équilibre entre dialogues et descriptions (dessins d’atmosphère), aller et retours entre passé et présent, tailles et formes (très variables) des vignettes et progression de son histoire entre action et moments plus calmes. Et c’est un plaisir de le voir jouer une nouvelle fois avec ce point particulier permettant à Jacques Peuplier de dialoguer avec les objets, qu’il va jusqu’à doter de personnalités. Autant dire que le format relativement grand (31,8 x 23,7 cm) et les quelque 85 pages de l’album lui permettent de déployer tout son talent. Ainsi, il attribue à la ville une histoire, des croyances et des personnages bien particuliers. Tout cela contribue à l’atmosphère vraiment inimitable, avec une enquête parfaitement indépendante de celle qui faisait l’objet des deux autres albums. On peut dire que Julien Lambert a pris la bonne décision en donnant ce prolongement à un diptyque qui pouvait se suffire à lui-même. Il profite de ce qu’il a mis en place pour proposer un album qui pourrait en appeler d’autres, car Jacques Peuplier pourrait mener de nouvelles enquêtes. Toujours est-il que celle qu’il mène ici nous emporte dans un univers étonnant qu’on a plaisir à retrouver, en dépit de tout ce que le titre sous-entend. Ainsi, il convient de souligner que cet album comporte sa part de violence, ce qui n’empêche pas d’y trouver un certain goût pour la délicatesse (celle des maladroits), voire même de la poésie. En s’intéressant à l’histoire et aux légendes de la ville, Julien Lambert donne de la consistance à un univers incomparable. Et il réussit une nouvelle fois à nous faire rêver. Sans compter certains détails vraiment bien pensés comme les origines de la force du géant, bien supérieure et effrayante à celle qu’on pourrait attendre d’un tel individu hors normes. Une force qui inspire une telle crainte à son possesseur (qui ne la contrôle pas, malgré tous ses efforts), qu’il refuse tout contact avec l’extérieur, allant jusqu’à se barricader. Cette opposition entre force et faiblesse du personnage est un des aspects les plus intéressants de l’album. De même pour Jacques Peuplier qui se montre très capable dans son activité de détective, alors qu’il se révèle très peu doué pour mener une vie sociale digne de ce nom. Comme par hasard, il est nettement plus à l’aise avec les objets !

Villevermine – Le tombeau du géant, Julien Lambert

Sarbacane, janvier 2022

Note des lecteurs0 Note
4