Variation poétique sur le film de Coppola, librement inspirée du poème d’Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre (1871)
Comme je remontais des Fleuves indicibles,
Je ne me sentis plus guidé par les honneurs ;
Des Vietcongs hagards qui nous restaient invisibles,
Nous auraient cloués nus aux poteaux de l’horreur.
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Flingueurs de 17 ans et colonel Kilgore
Quand avec ces surfeurs ont fini ces tapages,
Le Fleuve m’a laissé remonter vers la mort.
Las des vrombissements honteux des hélicos,
Moi, Ben Willard, en bon capt’ain discipliné
Je partis ! Et les plus gradés des généraux
N’ont pas connu pour tuer, soldat si motivé
La musique a bercé les journées monotones
Plus léger qu’un bouchon trainé par l’Aviso
Danse le soldat Lance, sur un morceau des Stones
Dix nuits sans repérer le moindre bruit d’oiseau
Plus douce qu’aux soldats l’amer de leurs pétards,
La verdure de la jungle pénétra mes entrailles
Lorsqu’un tigre aux tâches noires sortit de nulle part
Nous détalâmes perdant courage et gouvernail !
Et dès lors, je me suis glissé dans son esprit
De ses mots, de ses lettres, je me suis imprégné
Dévorant les azurs verts je comprends ses pensées
Et je cerne peu à peu de ce Kurtz le délire
Mais surgit tout à coup un trio de playmates
Qui là se déhanchent aux criaillements des boys
Plus fortes que l’alcool en provenance des States,
Ils auront ces sirènes pour deux bidons de gasoil !
Je sais ces lieux crevant en éclairs, et les bombes
Et le napalm, les morts-vivants : je vois venir,
L’Aube exaltée ainsi qu’une forêt de tombes,
Et j’ai vu dans la nuit où un homme peut finir !
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs gothiques,
Mes hommes assassinant une famille de Viet Mihns,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Je suis comme Orphée qui remonte le Styx
J’ai rêvé une nuit d’une beauté éblouie,
L’Aurore nue en offrande, dans une cage de tulle,
Cette Circé m’ensorcelle dois-je lui dire oui ?
Oh l’opium jaune et bleu d’une femme de consul !
J’ai suivi, des semaines, pareil à un traqueur
Méthodique, la foule aux abords des villages,
Sans songer un instant que toutes ces horreurs
Pussent d’un seul homme être l’apanage
J’ai vécu, savez-vous, d’incroyables folies
Mêlant au sang des femmes des glapissements de chiots
Des flèches de pacotille lancées comme des cris
Sous l’horizon du torse, une lance dans la peau !
J’ai vu dans les hauteurs des hommes qui trépassent,
Où se terrent dans la jungle tous ces bouddhas géants !
Des écroulements d’âmes prisonnières de la nasse,
Tout un peuple conquis par un seul dieu vivant !
Brasiers, gouffres puants, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes jaunes
Où les hommes-enfants un doux sourire aux lèvres
M’observent dans ce trou là où l’on m’emprisonne !
J’aurais voulu montrer aux enfants un visage
Autre. Des chansons ou des jeux, un héros plus marrant
Des écumes de fleurs ont rempli mon couchage
Et de douces caresses alors convalescent
Je vois un roi lassé des peurs et des honneurs
Celui pour qui les femmes restaient tapies dans l’ombre
Montait vers moi sa voix aux accents d’Elseneur
Et il restait ainsi dans une demi-pénombre
Presque mort, hésitant sur les choix à venir
J’entendais les tambours et le chant des grillons,
Et les foules d’oiseaux jacasseurs et les cris
Des noyés qui descendent mourir, à reculons !
Or lui, soldat perdu à la naissance des eaux,
Mené par la gloriole dans ce Cambodge obscur,
Lui dont les supérieurs et les gradés d’en haut
N’auraient pas repêché la carcasse impure ;
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Lui qui trouait le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte la lecture de quelques bons poètes,
Des lichens de soleil et des mots dans l’azur ;
Qui venait tatoué de lunules léopard,
M’offrit une tête, cou coupé, à la tombée du soir
Que ses sbires firent trancher d’une lame de kandjar.
Ô ces pieux plein de sang tels d’ardents encensoirs !
Lui qui parlait sentant geindre à cinquante lieues
Le cris des insoumis et la mousson épaisse,
Lecteur éternel des auteurs des temps vieux,
Il regrette le passé il veut que cela cesse.
Mais, j’ai trop hésité ! Les Aubes sont navrantes.
Monte vers la lune un chant de sacrifice :
L’âcre mission m’a gonflé d’une vigueur enivrante.
Il faut que j’en finisse, et que ma lame jaillisse !
J’ai entendu l’appel, comme une musique de fin
« This is the end, my friend » auraient chanté The Doors
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Ô colonel Kurtz ? The horror ! The horror !
Je ne puis plus, lassé de tes honneurs, Ô guerre !
Détruire leur village aux planteurs de cotons,
Ni jouir de l’orgueil des héros militaires,
Ni voguer sous les feux horribles des pontons.
Arborant des paysages impressionnants dans la Thaïlande rurale des chamanistes, The Medium aura effrayé de nombreux spectateurs coréens et thaïlandais. D’abord imaginé dans la Corée profonde de son scénariste sud-coréen Na Hong-jin, souhaitant inscrire son nouveau projet dans la droite lignée de son stupéfiant The Strangers, c’est le Nord-Est de la Thaïlande qui sera choisi par son réalisateur Banjong Pisanthanakun. Déployant une mise en scène éclatante, tout comme les précédentes œuvres de son producteur, le cinéaste bangkokois opte pour le dispositif du faux-documentaire pour nous conter cet exorcisme thaï. Un procédé qui se révèlera confus et soporifique malgré la générosité d’un long-métrage convoquant tous les codes du genre et au-delà.
Des caméramans sous anxiolytiques malgré un environnement inspirant
Héritier du found footage à la façon de l’américain Blair Witchou de l’hispanique REC, le cinéaste thaïlandais ressuscite sobrement tous les affres d’un procédé glaçant tout en optant pour la contemplation rappelant le travail de Zhao Liang. Un regard passionnant finalement peu éloquent tant les personnages, aux réactions aberrantes, ne servent que de terrain de jeu à la montée en puissance des esprits malfaisants. Portant à bout de bras le long-métrage, les caméramans n’ayant qu’un impact moindre sur le déroulement, la chamane Nim, interprétée par la charismatique Sawanee Utoomma, peine à équilibrer l’authenticité d’une Thaïlande insufflant une âme et une solennité jamais exploitées par The Medium.
Crève-cœur quand essayant de se conforter aux codes du genre allant jusqu’à citer mécaniquement Paranormal Activity, le cinéaste semble ne pas considérer les forces de son métrage malgré les quelques éclairs horrifiques. Il est évident que The Medium brille par instants, alliant son procédé à une mise en scène détonante portée par un casting solide, mais l’amertume est présente tant le potentiel était grand.
Une photographie ardente qui peine à masquer l’absence d’intentions
Il serait une erreur de proférer que The Medium n’a pas de thématiques en son sein. Pourtant, et c’est là que le long-métrage ne parvient pas à convaincre, c’est qu’il semble totalement outrepasser son sujet et ce que cela englobe pour ses personnages. Dans une lumière somptueuse, ne faisant qu’un avec des forêts grandiloquentes ou un bâtiment ahurissant plastiquement, les personnages semblent ne pas digérer ou montrer une quelconque évolution quant à ce qu’ils vivent. Un désaveu d’autant plus criant que les dernières minutes prennent un instant à traiter, ce avec une justesse bouleversante, une certaine idée de la foi.
Toutefois, The Medium de Banjong Pisanthanakun reste un film audacieux et, à bien des égards, très généreux. À découvrir en VOD ou en DVD/Blu-ray dès maintenant.
Synopsis : Une équipe de film vient tourner un documentaire sur le chamanisme dans un village thaïlandais. Ils s’intéressent tout particulièrement à Nim, une chamane habitée par un esprit qui se transmet de génération en génération dans sa famille. Mais le tournage va prendre une tournure terrifiante…
Fiche Technique : The Medium
Titre original : ร่างทรง
Réalisation : Banjong Pisanthanakun
Scénario : Chantavit Dhanasevi et Na Hong-jin
Interprètes : Narilya Gulmongkolpech, Sawanee Utoomma & Sirani Yankittikan
Avec Les goûts et les couleurs, Michel Leclerc livre un film d’émancipation féminine et d’authenticité à l’image de sa filmographie : sincère, drôle et touchante. On y retrouve avec un grand plaisir les voix et le jeu de Judith Chelma et Rebecca Marder dans la peau de deux chanteuses que plusieurs générations séparent et qu’un album commun rassemble.
Se lancer dans l’inconnu
Elles sont deux autour d’un piano et de quelques objets éparpillés çà et là. Leur désir est simple : écrire ensemble. Pour l’une, il s’agit encore un peu de repousser la mort, pas longtemps. Assez cependant pour rejeter l’amour qu’on cadenasse autour d’un pont parisien. Pour l’autre, dont la voix d’abord à peine se fait entendre, il s’agit de créer. Elle essaye de crier. Elle veut croire encore que c’est possible de jeter des mots presque nus, comme des coups de poings, sur un papier. Et soudain, de les faire entendre. Il ne s’agit pas de parler, de s’extasier. Il s’agit de chanter, de partager. Elles sont deux atour d’un piano et elles chantent. Leurs voix se mêlent, les étoiles s’en mêlent et des danseuses s’entremêlent dans leurs bouches. L’une ne sait plus trop pour qui elle chante. L’autre s’accroche à sa voix comme à une bouée, un souvenir intense et magnifique. Surtout, elle espère que ces mots-là parviendront quelque part, toucheront quelques-uns. Elle ne demande pas grand chose. Elles sont deux autour d’un piano et elles se disent au revoir, ou plutôt adieu. Autour d’elles, un lit défait, des objets figés. L’une s’encanaille une dernière fois. L’autre veut confirmer l’essai, la première fois était si belle. Toutes deux sont rebelles et insolentes. A la fin, l’une chante, l’autre plus. Qu’importe leurs voix ensemble se sont lancées dans l’inconnu.
C’est d’ailleurs autour du titre Me lancer dans l’inconnuque s’ouvre Les goûts et les couleurs. Très vite, Marcia se retrouve sans Daredjane, mais avec sur les épaules l’héritage de l’album qu’elles ont enregistré ensemble. A travers son film, le réalisateur Michel Leclerc (Le nom des gens, La lutte des classes) dresse avant tout deux portraits de femmes libres et parfois insolentes. Elles se racontent en chansons, mais pour Marcia la lutte est ailleurs. En effet, la jeune chanteuse ne veut pas surfer sur un succès mais faire entendre sa voix. Or, dans une industrie musicale très codifiée, elle peine à trouver sa place. Dans sa vie aussi, elle ne veut pas, comme sa compagne, vendre son œuvre à n’importe quel prix, et peine à trouver un équilibre. Il lui suffira de se jeter littéralement à l’eau pour la quitter. On craint que Les goûts et les couleurs ne vire un temps à la comédie romantique mais le film nous surprend sans cesse.
Où est passé le vrai désir d’être vivantes ?
Les goûts et les couleurs interroge surtout une capacité à « aller de l’avant » alors qu’un héritage pèse sur les épaules de Marcia. Elle croise sur son chemin Anthony, l’ayant droit de Daredjane, et c’est une nouvelle lutte des classes qui s’écrit. Anthony est sûr de lui animal, presque trop « à l’aise ». Cependant, une fois plongé dans l’univers de Marcia, tout bascule pour lui. C’est une nouvelle émancipation que propose Marcia, elle qui pourtant chante une « offre soumise à soumission« , avant de rétorquer dans une autre de ses chansons « mon sang n’a que faire de tes sentiments ». Tout le long du film ce sont les chansons écrites par Michel Leclerc et interprétées par les actrices Judith Chelma (vieillie pour l’occasion dans la scène d’ouverture à la Alex Lutz pour Guy) et Rebecca Marder qui se font entendre. On avait déjà pu apprécier la voix de Judith Chelma dans Mes frères et moi, on a plaisir à la retrouver aux côtés de Rebecca Marder, toujours aussi impeccable que dans Une jeune fille qui va bien.
Michel Leclerc construit donc un personnage féminin, Marcia, en miroir avec celui de Daredjane, fort et émancipé. Mais l’émancipation de Marcia ne passe pas sans quelques sacrifices et autres décisions très fortes, comme celle de s’éloigner de ses rêves (car elle se sent déjà un peu dépassée après un premier succès musical). Elle est souvent filmée marchant, s’envolant presque et surtout chantant sans artifice, sans besoin de se cacher derrière un masque. Le réalisateur propose un personnage entier qu’il transforme sans cliché en bulldozer quand cela est nécessaire. A travers le personnage d’Anthony, la question de l’héritage et de la responsabilité qui l’accompagne est posée. Il s’agit aussi de raconter le rapport à la musique, aux paroles, au son qui entoure chaque personnage, l’intrigue est là pour développer ces différents points de vue qui s’entrechoquent. On sent également le plaisir pris par Michel Leclerc à inventer Daredjane, cette chanteuse cash et libérée, « Daredjane est devenue une vieille rockeuse qui jure un peu avec notre époque mais musicalement, elle a eu une carrière à la Gainsbourg, qui a changé de style au cours des époques. Quand elle débute à la fin des années 60, elle a un côté chanteuse Rive Gauche très timide, qui chante des chansons à texte avec un quatuor à cordes. A mesure qu’on avance dans le temps, elle devient hyper rock, complètement déjantée, très provocatrice « , déclare-t-il dans le dossier de presse du film.
A la force d’un duo de femmes, qui se joue beaucoup des contrastes avec les personnages masculins, Michel Leclerc construit une œuvre musicale et cinématographique pleine de douceur et de liberté, qui donne envie de se rappeler ces paroles de la chanson d’Izïa (Sous les pavés) : » Où est passé le vrai désir d’être vivant? / Les envolées sauvages et les nuits éblouissantes?/ […] / On va tous y rester alors autant que ce soit beau/ Mais faut pas qu’j’désespère, non, il reste des choses à faire /Y a tout qui reste à faire ». Espérons que, depuis sa péniche, Marcia continue de tracer son chemin d’authenticité.
Bande annonce : Les goûts et les couleurs
Fiche technique : Les goûts et les couleurs
Synopsis : Marcia, jeune chanteuse passionnée, enregistre un album avec son idole Daredjane, icône rock des années 1970, qui disparait soudainement. Pour sortir leur album, elle doit convaincre l’ayant-droit de Daredjane, Anthony, placier sur le marché d’une petite ville, qui n’a jamais aimé sa lointaine parente et encore moins sa musique. Entre le bon et le mauvais goût, le populaire et le chic, la sincérité et le mensonge, leurs deux mondes s’affrontent. À moins que l’amour, bien sûr…
Réalisation : Michel Leclerc
Scénario : Michel Leclerc, Baya Kasmi
Interprètes : Rebecca Marder de la Comédie Française, Judith Chelma, Félix Moati, Philippe Rebbot, Eye Haïdara
Photographie : Pierre Dejon
Montage : Annette Dutertre
Production : Mandarin Films
Distribution : Pyramide Distribution
Date de sortie : 22 juin 2022
Durée : 1h50
Genre : Comédie
Avec I’m your man , et après la mini-série The Unorthodox, Maria Schrader confirme ses talents de réalisatrice avec un joli film qui pose des questions essentielles sans chichi, mais sans mièvrerie non plus.
Synopsis de I’m your man : Alma, brillante scientifique, se révèle être une parfaite candidate pour se prêter à une expérience : pendant trois semaines, elle doit vivre avec Tom, un robot à l’apparence humaine parfaite, spécialement programmé pour correspondre à sa définition de l’homme idéal. Son existence ne doit servir qu’un seul but : rendre Alma heureuse.
Him
I’m your man de Maria Schrader arrive presque comme par embuscade en ce début caniculaire de mois de Juin. On pense , faute de mieux, aller voir une distrayante romcom, on se retrouve avec un film beaucoup plus profond qu’il n’y paraît. Les relations homme machine ont de tout temps été traitées par la littérature et le cinéma. Avec ce film, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec Her de Spike Jonze, ou les Blade runner, et plus encore, avec le livre fondateur de Philipp K . Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?Ici, le traitement est très différent, apportant la science-fiction vers des horizons beaucoup plus intimes.
Alma (Maren Eggert, Ours d’Argent en 2021 pour ce rôle), une scientifique spécialiste du cunéiforme sumérien se voit assignée par son patron, en échange d’une promesse de fonds pour ses travaux, à tester d’un point de vue éthique, un des robots androïdes qu’une société s’apprête à commercialiser. Le robot a été préparé pendant des semaines à devenir l’homme idéal de la célibataire Alma, en fonction de ses besoins, désirs, envies et expériences. Une cohabitation de quelques jours est donc mise en place, au début de laquelle le cerveau de Tom le robot (Dan Stevens, parfait pour le rôle), s’étonne factuellement qu’ils ne dorment pas dans le même lit, puisque la raison exclusive de son existence est de faire plaisir à Alma…D’abord rationnelle et presque hostile à l’égard de la « machine », mais surtout à l’idée même de nouer une quelconque relation avec elle, Alma apprend, au travers d’un scénario plutôt bien ficelé, à le découvrir, l’apprécier, pour fatalement, allait-on dire, finir par avoir des sentiments amoureux.
Les sentiments ambivalents d’Alma envers Tom, son « homme » idéal, sont décrits par la cinéaste avec suffisamment de clarté et de simplicité -sans être simpliste-, pour que cela résonne en chacun des spectateurs. Sur fond d’intelligence artificielle, elle met en perspective l’essence de l’humanité, l’essence du bonheur, l’essence de la vie même, en confrontant l’homme (la femme en l’occurrence) et la machine. Qu’y a-t-il de mal à se faire du bien ? Qu’y a-t-il de bien à simuler une vie heureuse avec un robot ? Que reste-t-il de l’amour quand tous nos désirs, et plus, peuvent être assouvis ? Telles, et tant d’autres, sont les questions qu’Alma se pose durant toute son expérience. La profondeur de leur relation est crédible et belle, et pourrait aussi bien s’appliquer à deux humains entre eux.
I’m your man a bien sûr des allures de comédie ; les quiproquos, les maladresses de l’une vis-à-vis de l’autre, et vice versa, sont source de cocasseries très bien servies notamment par le Britannique Dan Stevens, avec son interprétation très juste de cet androïde qui va jusqu’à reproduire un accent anglais, puisque Alma a un faible pour cela. Mais le film est surtout truffé de moments de gravité, de tristesse même, et également de poésie, inattendue dans le contexte. La facture assez conventionnelle et quelque peu lissée du film correspond tout à fait à l’univers diégétique et ne dessert en rien la réalisation de Maria Schrader. Au contraire, elle ramène cette histoire de science-fiction à un niveau beaucoup plus terre-à-terre et finalement très humain.
Ich bin dein Mensch est un titre allemand une fois de plus paresseusement traduit en I’m your Man, pour sa version à l’international. Car, conformément à ce titre original, il se dégage en effet de ce film beaucoup d’humanité (Mensch), comme si la présence des robots nous obligeait, nous les humains, à mieux, malgré nos imperfections… Les nombreux titres glanés dans plusieurs festivals allemands sont amplement mérités.
I’m your man– Bande annonce
I’m your man– – Fiche technique
Titre original : Ich bin dein Mensch
Réalisatrice : Maria Schrader
Scénario : Jan Schomburg, Maria Schrader
Interprétation : Maren Eggert (Alma), Dan Stevens (Tom), Sandra Hüller (Le coach), Jürgen Tarrach (Dr. Stuber)
Photographie : Benedict Neuenfels
Montage : Hansjörg Weißbrich
Musique : Tobias Wagner
Productrice : Lisa Blumenberg
Maisons de Production : Letterbox Filmproduktion, SWR
Distribution (France) : Haut et Court
Récompenses : Ours d’argent à la Berlinale – Meilleure actrice, nombreux autres prix dans des festivals allemands
Durée : 108 min.
Genre : Comédie, Drame, Romantique, Science-fiction
Date de sortie : 22 Juin 2022
Allemagne – 2021
Retour sur Wild Search (1989), le Witness de Ringo Lam post-trilogie “On Fire”, à (re)découvrir en Blu-ray chez Spectrum Films.
Synopsis : Des trafiquants sont surpris en plein deal de drogues par des policiers. L’inspecteur Lau (Chow Yun-fat) est chargé de protéger le seul témoin de ce massacre du meurtrier sadique qui veut sa mort, quel qu’en soit le prix.
Amour, paysans et gros flingues
Comme le rappelle Arnaud Lanuque dans son excellente présentation du film, les cinémas Hollywoodien et Hongkongais se sont empruntés des concepts narratifs, des motifs esthétiques ainsi que des acteurs.
Réalisé après sa trilogie « on fire », qui comprend – chronologiquement – City on Fire (février 1987), Prison on Fire (novembre 1987) et School on Fire (1988), et inspiré par le succès critique et public du Witness de Peter Weir sorti en 1985, Wild Search se démarque dès les premières minutes de son homologue américain par son expérience urbaine. Néons reflétant sur le pare-brise, une foule omniprésente, de la fumée sortant d’extracteurs de restaurants, une musique de night-club qui nous embrasse alors que notre héros, l’inspecteur Lau (subtilement incarné par Chow Yun-fat), dépose un indicateur. Avec Ringo Lam, la caméra capte l’essence des espaces pour mieux immerger le spectateur. Hong Kong brille la nuit, trempe ou étouffe de jour, avec une violence sourde à en devenir absurde. En témoigne, comme le souligne Rafik Djoumi dans le complément signé Capture Mag, cette scène de gunfight au restaurant où l’inspecteur affronte un tueur à deux mètres de distance en tournant autour d’une poutre porteuse. À l’inverse du film de Weir qui lorgne vers une représentation plus classique du crime organisé, la violence peut ici atteindre des sommets d’intensité : on pense à cette scène où le tueur met le feu à notre inspecteur caché derrière un tas de paille, avec un Chow Yun-fat prêt à tout. On peut aussi se remémorer le passage à tabac de notre héros flic par le chef de la bande organisée, dont le règne est marqué par le canon comme dans l’économie hongkongaise.
Face à la ville insomniaque, Lam présente la campagne non pas par la lumière et le son, mais par le geste des paysans, qui transportent leur charge de bois, travaillent au champ. Weir installait rapidement une Philadelphia bondée, suractive, sale, qu’Harrison Ford quittait pour rejoindre la campagne des Amish et par la même occasion, lancer véritablement le récit du film. Par le prisme de Ford, le spectateur découvrait cette communauté étrange, entourée de légendes et d’autres récits de bar. Surtout, il commençait à prendre corps dans cet espace qu’il ne dominait pas – mais qui, à l’inverse de la ville, ne l’étouffait pas –, et ceci, par le geste. Même si, à l’inverse de Witness, le travail du geste participe plus à l’immersion spectatorielle chez Lam qu’à l’intronisation de son personnage dans la communauté paysanne, les deux films partagent un trait de caractère narratif.
En effet, Witness et Wild Search sont deux récits initiatiques. Dans le premier, le policier joué par Ford va se reconnecter à la terre, aux gestes collectifs qui constituent la fabrication et la construction, ainsi qu’aux sentiments romantiques. Il s’agit donc pour lui de quitter la ville – espace de vie collective urbaine – où règnent toutefois la mort, la trahison et l’individualisme forcené pour retrouver une forme d’humanité avec les Amish dans les grandes étendues verdurées du comté de Lancaster. Ringo Lam va cependant amener Chow Yun-fat sur une autre voie initiatique. L’inspecteur Lau ne va pas se reconnecter à la nature qui est un espace dominé par d’autres formes d’autorité et de violence, mais va apprendre à (re)créer du lien. Face à la violence sourde et explosive propre à son style, Lam convoque le romantisme hongkongais, jamais niais, parfois bleuté et surtout romanesque. On peut aussi penser au grand père de l’enfant-témoin, ici une gamine, qui refusera de gérer celle-ci, et qui trouvera finalement la paix lorsqu’il acceptera de créer un lien avec elle.
Contre le chaos de la vie, Witness convoque à travers la figure des Amish une forme de retour à un état social primitif (sous divers aspects) mais paisible et fonctionnel, alors que Wild Search trouve l’espoir dans la création du lien humain. Ainsi, pour citer le Youtuber Infant Terrible responsable des vidéos Why I Like This Movie, Wild Search n’est définitivement pas un remake, et encore moins un film vulgairement inspiré par son modèle. Le film de Ringo Lam réussit à digérer ses inspirations pour proposer un récit singulier avec un double ton hongkongais aux glissements d’ambiance plus abrupts qu’à l’accoutumée, et ce, au service d’une vision du monde toute en nuances de gris belles et bien marquées par le cinéaste.
Wild Search (Ringo Lam, 1989) – Extrait
Wild Search en Blu-ray
Wild Search est à (re)découvrir dans une solide édition Blu-ray signée Spectrum Films. Dans le même temps que l’éditeur anglais Eureka, Spectrum Films s’est lancé sur Wild Search avec un master HD tout à fait convaincant. Quelques imperfections (notamment des tremblements) sont au rendez-vous, mais rien de bien dérangeant, si ce n’est une certaine douceur générale de l’image qui ne manque cependant pas de piqué. Pour cause, il s’agirait probablement du fait, comme le note testsbluray.com, qu’un interpositif a été scanné et non pas le négatif comme l’appuie regard-critique.fr. Il y a peu à dire sur la colorimétrie tant celle-ci semble justement équilibrée. Aussi peut-on saluer l’absence de surtraitement de l’image avec une présence et une gestion du grain tout bonnement naturelle. Petite précision : l’image est ici présentée au format 1.78 et non 1.85 comme chez Eureka qui a ajouté de fines bandes noires sur celle-ci.
Du côté du son, on privilégiera la piste 2.0 à 5.1. A l’inverse de la deuxième, la première ne manque pas de dynamisme et de clarté. Aussi l’expérience d’effets « surround » sur la piste 5.1 est véritablement décevante.
L’expérience du film est complétée par quelques formidables compléments. Si les divers bonus se croisent rapidement sur la question du remake, chacun d’entre eux va prendre des directions différentes. L’habitué des compléments sur les éditions Spectrum Film, Arnaud Lanuque, revient sur les emprunts entre Hollywood et Hong-Kong, ainsi que sur la place du film dans la carrière de Ringo Lam. L’équipe de Capture Mag, ici incarnée par Rafik Djoumi et Stéphane Moïssakis, évoque à travers un podcast Steroïds le caractère singulier du long métrage, avec des étrangetés dans l’action, une interprétation tout en finesse du casting ou encore la violence brute de la mise en scène par Lam qui n’hésite pas à plonger dans la romance quelque peu « fleur bleue ». Comme souvent avec les podcasts Steroïds, on peut noter des raccourcis maladroits et quelques souvenirs imprécis. Ensuite, Le Youtuber Infant Terriblebalaie rapidement le statut de remake du film pour revenir sur les éléments qui lui plaisent tels que le fait que la violence n’y est pas inconséquente, que le récit progresse au gré des actions des personnages et non malgré eux, ou encore sur l’immersion permise par le traitement visuel « presque documentaire » des décors réels. On trouve enfin, en plus de la bande-annonce, une ancienne interview de l’acteur Roy Cheung, qui revient sur sa carrière et notamment sur ses performances dans le cinéma de Ringo Lam et ses rapports avec le cinéaste.
Les admirateurs francophones de la série Spawn, initiée il y a trente ans par l’excellent Todd McFarlane (ex-Spider-Man et Hulk), ont de quoi être ravis : les éditions Delcourt leur proposent rien de moins qu’un album anniversaire de grande taille (416 pages, 18.9 x 28.4 x 3.9 cm), comprenant les quinze premiers chapitres de la série (en ce y compris les épisodes dont la parution étaient contrariées par des problèmes de propriété intellectuelle), ainsi que des planches augmentées des commentaires additionnels du scénariste et dessinateur canadien.
En 1992, un groupe d’artistes désireux de préserver les bénéfices financiers de ses créations s’unit et décide de fonder Image Comics. La même année paraît le premier numéro de Spawn, dont le personnage principal, torturé et ambivalent, deviendra l’un des héros de comics les plus célèbres de ces trente dernières années. En 2019, fait significatif, la série est d’ailleurs devenue la plus ancienne appartenant encore à son auteur d’origine. Inspiré de Venom et de Spider-Man – comme en atteste d’ailleurs la couverture de cet album anniversaire –, Spawn est un ancien agent de la CIA nommé Al Simmons et liquidé parce qu’il tendait à s’affranchir de l’agence gouvernementale tout en remettant en question ses méthodes. Se compromettant inexorablement à travers un pacte faustien dont l’objectif ultime est de revoir sa femme Wanda, celui que l’on appellera désormais Spawn va devoir affronter toutes sortes de créatures maléfiques dans une ambiance sépulcrale où la ronde des monstres et la science de l’image se verront portées à incandescence.
Au-delà de la somptuosité graphique de la série, Spawn se caractérise par une apparence travaillée et une pluralité de pouvoirs surprenante. Doté de dons télépathiques, capable d’engendrer des trous noirs, de modifier sa morphologie, d’employer la magie ou de faire montre d’une force terrifiante, ce personnage d’écorché vif, tirant notamment son pouvoir de sa cape, va placer le dark fantasy sur le devant de la scène, en écoulant ses albums à des millions d’exemplaires. Il contribue aussi à populariser le antihéros dans les années 1990, accompagnant un mouvement de redéfinition des comics américains. Définitivement installé dans le paysage des albums indépendants, bientôt nanti de trois nouveaux spin-off, Spawn bénéficie à l’occasion de son trentième anniversaire du formidable travail éditorial des éditions Delcourt, qui en republie les quinze premiers chapitres, qu’elles ne manquent pas d’assortir de documents inédits éclairant les intentions créatives de Todd McFarlane.
Dialogues fusants, dessins raffinés, Spawn se distingue aussi par un propos porteur d’enjeux puissants : l’amour et ses trahisons, les manœuvres politiques, la violence urbaine… On y retrouve notamment les détectives Sam Burke et Twich Williams – lesquels bénéficient par ailleurs de leur propre série –, qui mènent l’enquête sur la profusion de meurtres dans les ruelles sordides de Rat City. Si la vie terrestre apparaît frelatée, celle de l’au-delà n’est guère plus enviable : Al Simmons se verra ainsi torturé afin de renforcer sa haine et sa soif de vengeance avant de revenir hanter New York et ses allées caractérisées par la pègre et le sans-abrisme. Car comme le révèle amplement cet album anniversaire, la série Spawn se nappe d’une ambiance noire, inquiétante, arrimée au crime et à l’abjection. En cela, la figure de ce « démon » maudit semble indexée sur la corruption des lieux qu’il visite et des personnes dont il croise la route. Une singularité qui ne fait que renforcer la modernité d’une série devenue incontournable.
Spawn, Dave Sim, Todd Mcfarlane, Neil Gaiman et Alan Moore Delcourt, mai 2022, 416 pages
Les éditions Dupuis publient Saison de sang, du scénariste Si Spurrier et du dessinateur Matias Bergara. Initialement divisé en quatre parties, ce récit entièrement muet, d’une grande inventivité visuelle, se révèle à la fois haletant et fascinant.
Comment raconter une histoire complexe, mêlant l’intime et le spectaculaire, sans avoir recours au moindre dialogue ? Par quels biais installer un univers foisonnant, aux enjeux significatifs, quand les quelque 200 planches proposées par l’équipe créative s’avèrent entièrement dénuées de textes – à l’exception notable de brèves introductions métaphoriques ? Ces deux questions, auxquelles ont fait face le scénariste Si Spurrier et le dessinateur Matias Bergara, arborent une même réponse : en portant vers le haut le degré d’exigence exprimé vis-à-vis du lecteur. Ainsi, dans un album où l’apport (en sens, en émotion) de l’auteur, du dessinateur et du coloriste tend à s’équivaloir, c’est à travers une nuée de détails, l’ingéniosité des planches et des significations parfois flottantes que chacun est appelé à appréhender un récit d’une richesse insoupçonnée.
Peut-être faut-il voir dans Saison de sang une elliptique fuite en avant. Une fillette et un guerrier géant en armure parcourent ensemble, dans un voyage en apparence déterminé, une grande variété de régions, qui constituent pour Matias Bergara autant d’occasions de faire valoir son talent. Chaque page fourmille de sophistications ; et si l’album, hors introduction, a pour seuls éléments textuels des phylactères fixés dans une langue imaginaire, c’est son langage visuel qui va en baliser la lecture, selon une grammaire maniée en clerc. Et tandis qu’une série d’écueils et de prédateurs se dressent sur la route de nos deux héros, Matheus Lopes déploie une gamme de couleurs, volontiers pastel, qui insufflent à l’histoire poésie et émotions, en plus d’en accompagner le développement selon des codes différenciés.
Richesse des paysages, iconicité des plans, ronde des monstres et des personnages… Si ces éléments contribuent évidemment à caractériser Saison de sang, ils passent néanmoins sous silence une composante essentielle du récit : la relation filiale, pleine de tendresse et d’humanité, entre un géant protecteur et une fillette virginale, laquelle se voit plongée dans un monde menaçant et corrompu. Parce qu’elle a soif de liberté, cette dernière, en grandissant, cherche de plus en plus à s’émanciper de l’emprise de ce guerrier en armure. La main dans laquelle elle s’est reposée, le doigt auquel elle s’est cramponnée, elle s’en détourne désormais, dans une quête de soi mêlant peur, résistance et éveil. En cela, Saison de sang n’est pas seulement beau, astucieux et haletant, il porte aussi en son sein une ode à l’amitié contrariée par l’instinct de prédation et de domination des hommes. Pour en appréhender au mieux la teneur, il ne vous reste plus qu’à vous lancer à corps perdu dans cette aventure palpitante…
Saison de sang, Si Spurrier et Matias Bergara Dupuis, juin 2022, 192 pages
Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell propose la rencontre de deux univers bien distincts, opposés même pourrait-on dire. Une idée fort risquée sur le papier, mais dont l’audace porte ses fruits.
À lire le premier chapitre de Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell, on comprend le projet de James Lovegrove. Le chapitre s’intitule « Une étude en rouge cicatrice », allusion évidente au premier roman qu’Arthur Conan Doyle a consacré à son nouveau héros Sherlock Holmes (l’allusion se trouve également dans le texte original). Et le lecteur habitué aux aventures du détective londonien trouvera ici rien de moins qu’une relecture de la rencontre entre Holmes et Watson, reprenant certains éléments du roman original (Watson revenant blessé d’Afghanistan, Holmes cherchant un colocataire) mais placés dans un contexte différent.
C’est là un aperçu fidèle du projet de James Lovegrove : réécrire les aventures de Sherlock Holmes, d’une façon à la fois respectueuse et inédite. Tout au long des trois cents pages du roman, l’écrivain se tiendra dans un équilibre subtil entre respect éclairé et changement complet de perspective.
Se retrouvant dans un boui-boui minable et malfamé, Watson retrouve un ancien camarade d’école, Stamford, qui lui-même est surveillé par Holmes. Le détective soupçonne le médecin de participer à une série de crimes très particuliers survenus dans les bas-fonds londoniens : les victimes sont retrouvées complètements émaciées, comme si elles n’avaient pas mangé depuis plusieurs jours. La police ne mène aucune enquête sur le sujet, n’ayant fait aucun lien entre les victimes anonymes. Mais Holmes soupçonne ici le trajet d’un assassin unique. Les amateurs de l’ambiance si particulière et des méthodes habituelles de Sherlock Holmes retrouveront ici ce qui fait le charme des œuvres de Conan Doyle, et c’est déjà quelque chose de rare : parmi les nombreux écrivains à avoir repris les enquêtes de Holmes, très peu ont su vraiment retrouver le sel des aventures originelles. C’est bien le cas ici, et c’est important : Lovegrove retrouve même les tics de langage de Watson, on peut y reconnaître des expressions typiques, tout un style littéraire.
Mais le roman Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell n’est pas seulement un hommage respectueux, méticuleux mais stérile aux personnages de Conan Doyle. James Lovegrove tente un pari on ne peut plus risqué. Il va plonger Sherlock Holmes, Watson et autres Lestrade dans le monde des Grands Anciens lovecraftiens.
Au fil de l’enquête, le célèbre détective va découvrir l’existence cachée de ces monstruosités et fouiller les arrière-fonds des bibliothèques à la recherche du sinistre Necronomicon, tandis que Watson va se mettre au R’lyehen, la langue des Grands Anciens. Les protagonistes vont parler de cités perdues et de pyramides enfouies, de civilisations ancestrales et de divinités de ténèbres. La grande force de James Lovegrove est de rendre tout cela crédible. Les deux univers, pourtant opposés, se mêlent à merveille, d’autant plus que l’ambiance brumeuse et sombre de la Londres victorienne se prête très bien aux histoires de meurtres rituels et d’ombres mortelles.
C’est d’autant plus remarquable que le monde lovecraftien est à l’opposé de celui de Sherlock Holmes. Les aventures du célèbre détective marquent le triomphe de la raison, de la logique et de la déduction. C’est le domaine de l’intelligence. À l’inverse, le monde lovecraftien est la défaite de la raison : on y parle souvent de folie, de monstruosités que l’intellect humain ne peut appréhender, de bâtiments qui échappent à toute loi et logique architecturale, etc. Finalement, doucement, James Lovegrove réécrit les enquêtes de Holmes pour leur faire dire l’inverse de ce qu’elles disent chez Conan Doyle.
Le résultat est un récit d’aventures passionnant et réjouissant, un divertissement réussi et de qualité.
Sherlock Holmes et les ombres de Shadwell, James Lovegrove Bragelonne, février 2018, 360 pages
Le meurtre d’une adolescente va bouleverser la vie d’une station balnéaire du Nord de la France : avec ce synopsis, Estelle Tharreau concocte Les Eaux noires, un roman noir, très sombre, dans lequel l’enquête policière côtoie la description d’une communauté qui se déchire.
L’action du roman Les Eaux noires se déroule uniquement à Yprat, petite station au bord de la Mer du Nord. Sous certains aspects, il est même possible d’affirmer qu’Yprat est un des personnages principaux du roman. La description qui en est donnée en ouverture est très significative : Yprat possède deux baies ; si la première est valorisée pour le tourisme, la seconde est complètement délaissée, abandonnée aux eaux noires et aux quatre maisons isolées qui l’habitent. Elle est triste, grise, déprimante, et elle est connue comme La Baie des naufragés.
C’est là que se concentrera l’action du roman d’Estelle Tharreau.
L’une des quatre maisons isolées de la Baie est habitée par une veuve, Josefa, et sa fille de 17 ans, Suzy. Alors que la mère va travailler, de nuit, dans une station-service des environs, la fille sort en cachette pour un rendez-vous secret. Officiellement, elle va chez sa copine Leane pour réviser pendant le week-end, mais telle n’est pas sa véritable intention.
Quelques jours plus tard, son corps est retrouvé sur la plage. Elle a été étranglée, puis jetée à la mer.
Bien entendu, nous sommes dans un roman policier, et l’identité de l’assassin est un enjeu important. Cependant, l’intrigue principale des Eaux noires va se concentrer autour du personnage de Josefa. Une Josefa effondrée, bien évidemment, par la mort de sa fille, mais qui va aussi, très vite, devenir une pestiférée. Sa façon de vouloir des funérailles en toute intimité, rejetant les cérémonies d’hommage et marches blanches prévues ; sa manière de harceler les polices (nationale et municipale) pour avoir des nouvelles de l’avancée de l’enquête (ravivant la honte des forces de l’ordre en les obligeant à affronter leur absence de résultats) ; tout va contribuer à un isolement de plus en plus radical de Josefa, rejetée par les autorités aussi bien que par ses collègues et ses voisins. Seul le chef de la police municipale, Cedric, un de ses voisins dans la Baie, garde contact avec elle, mais tout le monde en connaît la raison principale : il est amoureux d’elle depuis des années… Les Eaux noires, c’est donc avant tout la description d’une descente aux enfers. Josefa doit affronter non seulement la douleur terrassante de la perte de sa fille, mais aussi les rumeurs et les médisances des habitants de Yprat. Progressivement, les habitants lui reprochent son attitude, sa manière d’éduquer Suzy, etc. Ses collègues la rejettent de plus en plus loin. Josefa devient celle que l’on ne veut plus ni voir, ni entendre, pendant que la mémoire de sa fille est salie.
Cela confère au roman une atmosphère très sombre. Les Eaux noires est un roman d’une forte intensité dramatique. Finalement, l’enquête pour trouver l’assassin est pratiquement mise temporairement au second plan (jusqu’à rebondir dans le dernier tiers du roman avec l’arrivée d’un nouveau personnage) : ce qui importe ici, c’est la description de la chute de Josefa, couplée à un portrait collectif d’Yprat en général, et de la Baie des naufragés en particulier.
D’un certain côté, Les Eaux noires peut faire penser à la série britannique Broadchurch : le but n’est pas seulement de trouver un assassin, mais de décrire l’impact d’un crime sur une communauté. Un professeur, un employé de banque, un membre de la police municipale, plusieurs personnages vont être touchés, parfois brutalement. Le meurtre de Suzy va entraîner une série d’événements en cascade. La narration emploie souvent l’image des engrenages qui se mettent en place progressivement : le roman Les Eaux noires prend une allure de machine infernale, de tragédie qui va broyer de nombreux personnages avant de connaître sa conclusion. Des personnages que l’on ne peut pas qualifier d’innocents, du moins moralement parlant, d’autant plus que chacun a eu un petit rôle à jouer dans la vie de Suzy. Petit à petit, on comprend que tout le monde, dans la Baie et en dehors, a un secret lié à la mort de Suzy. Et une bonne raison de cacher ce secret au moment de l’enquête, faisant ainsi piétiner celle-ci, que ce soit pour dissimuler une vie parallèle dont on est peu fier, ou simplement par haine envers Josefa.
Les Eaux noires fait partie de ces romans qu’on ne lâche pas : des chapitres très courts (entre deux et trois pages en moyenne), une écriture bien calibrée, tout ce qu’il faut pour en faire un divertissement certes sombre, mais efficace.
Les Eaux noires, Estelle Tharreau Taurnada, octobre 2021, 252 pages
En racontant l’histoire de Kya, abandonnée progressivement par tous les membres de sa famille, dans une bicoque dépourvue de tout confort et perdue dans les marais de Caroline du Nord, l’Américaine Delia Owens propose un premier roman qui ne peut pas laisser indifférent.
Kya n’a que 6 ans lorsque sa mère quitte la demeure familiale. Il lui faudra longtemps pour admettre qu’il s’agissait d’une fuite définitive. Il faut dire que Kya se retrouve bientôt en tête-à-tête avec son père, puisque tour à tour ses frères et sœurs prennent eux aussi la tangente. La raison, c’est la violence liée à l’alcoolisme du père, souvent absent. D’ailleurs, celui-ci finit lui aussi par ne plus reparaître, peut-être absorbé par le marais un soir de beuverie. Kya est alors beaucoup trop jeune – 10 ans – pour supporter la solitude qui lui échoit. Pourtant, elle refuse de quitter le marais, seul endroit où elle se sent chez elle. Finalement, Kya trouve les ressources pour préserver son indépendance et ne pas aller à l’école. C’est ainsi qu’elle devient la Fille des marais, cette vaste étendue où elle se déplace selon son inspiration, profitant du bateau abandonné par son père. Farouche et solitaire, elle apprend par l’expérience et l’observation à connaître ce monde sauvage où elle trouve sa place. À l’occasion, elle croise aussi quelques personnes et, bien sûr, on l’observe également.
La narration
Elle alterne les périodes, l’une détaillant les étapes de la croissance de Kya, ses apprentissages, ses joies et ses déconvenues, l’autre, plus récente, commençant avec la découverte du corps d’un homme encore jeune au pied d’une tour dans les marais. Il s’agit de Chase Andrews, dont on se doute qu’il a quelque chose à voir avec Kya.
Tate
Kya finit par faire la connaissance de Tate alors qu’elle a 13-14 ans (il a quelques années de plus qu’elle). En fait, ils se connaissent depuis longtemps, puisque Tate a connu Kya toute petite, alors qu’elle était encore entourée de sa famille. De plus, ils se sont « flairés » dans les marais depuis des années, la très farouche Kya évitant soigneusement le garçon. Tate va lui apporter beaucoup. Mais Kya est encore bien jeune et le jeune homme veut faire des études. Bien des années après, elle finit par lui avouer qu’elle ne peut plus lui faire confiance. De plus, elle a trouvé quelqu’un d’autre.
Accusée de meurtre
On va sentir l’étau se refermer autour de Kya. L’enquête sur la mort de Chase piétine un peu : comment est-il mort ? Accident ou meurtre ? Le peu d’indices finit quand même par orienter les soupçons vers Kya qui, si elle avait un mobile, avait également un solide alibi. Disposant d’un faisceau de présomptions, la police locale l’arrête, confortant l’opinion publique défavorable à la Fille des marais, cette sauvageonne jamais lavée et qui fuit la société de Barklay Cove, le patelin du coin. Effectivement, ses seuls soutiens viennent d’une famille de Noirs, à une époque où la ségrégation règne.
Ce livre n’a pas obtenu sa réputation par hasard
En effet, sa lecture a quelque chose de fascinant. Grâce à un style de qualité et une belle maîtrise narrative, il se lit très bien. Delia Owens s’y entend pour apporter régulièrement des éléments nouveaux et passionnants. Il faut dire aussi, point fondamental, qu’on la suit sans réserve lorsqu’elle fait sentir la fascination de Kya pour le milieu où elle vit. D’ailleurs, si Kya observe les oiseaux en priorité, elle ne s’en contente pas. Elle observe tout si bien qu’elle se montre capable de peindre avec minutie et admiration la vie dans les marais. Et elle en fait des livres qui deviennent des références pour les spécialistes, ce qui lui permettra de gagner sa vie plus correctement qu’avec le produit de ce qu’elle ramasse.
Dans les marais
La rencontre entre Kya et Tate est un miracle de délicatesse et de poésie (la poésie, une pratique qui compte pour Kya). La solitude de la jeune fille serre le cœur. Ayant réussi à survivre de son côté, Kya reste très farouche, malgré un grand besoin de compagnie. Mais elle vit mal la trahison de Tate. D’ailleurs, son observation du comportement animal va lui faire acquérir des convictions peu encourageantes : chez la plupart des espèces animales, les mâles iraient quasiment systématiquement d’une femelle à l’autre, les moins forts allant jusqu’à se comporter en escrocs en imitant les dominants et se plaçant non loin pour profiter des femelles attirées, le mâle ne pouvant pas les satisfaire toutes en même temps. Ce qui n’empêche pas Kya d’observer les exceptions aux règles (voir l’exemple bien connu de la mante religieuse).
Kya et les hommes
On ne peut que compatir aux péripéties de la jeunesse de Kya et admirer sa capacité à s’en sortir. On sent malheureusement le point faible que représente sa condition féminine. Déboussolée après le départ de Tate, Kya se méfie de plus en plus des hommes. Petit regret personnel d’ailleurs : les personnages masculins sont à mon avis trop systématiquement mauvais dans ce roman. Le seul qui y échappe, c’est Jumping, l’ami noir de Kya, à qui elle vend ses coquillages, sa femme réussissant même à la convaincre d’accepter quelques produits de première nécessité comme des vêtements.
Étrange procès
Le vrai bémol à mon avis pour ce roman, concerne le procès qui fait la dernière partie. Accusée d’avoir tué Chase avec préméditation, Kya devrait pouvoir se défendre. Or, on ne la voit jamais interrogée, ce qui est quand même ahurissant. De même, personne ne cherche jamais à savoir ce que faisait Chase à cet endroit ce soir-là. L’enquête se contente de passer au crible la possibilité que Kya aurait eu de tout organiser. Enfin, le narrateur omniscient se contente de faire en sorte de maintenir le suspense. D’ailleurs, le jugement n’apportera pas de réponse définitive, car Delia Owens gardait encore un atout dans sa manche pour l’ultime conclusion qui donne évidemment à réfléchir et permettra à chacun-chacune de peser le poids de la culpabilité des uns et des autres. Que peut-on pardonner ?
Là où chantent les écrevisses, Delia Owens Seuil : 2 janvier 2020
Après avoir été présenté en version restaurée au Festival de Cannes, dans la sélection Cannes Classics, La Maman et la Putain bénéficie actuellement d’une ressortie exceptionnelle dans les salles françaises. Un chef-d’œuvre de dérision provocatrice à (re)voir absolument.
Renaissance d’un mythe
Si Blaise Pascal était encore de ce monde, il (re)dirait sûrement que l’art se ressent en se passant de bavardages. « L’on demande s’il faut aimer. Cela ne se doit point demander : on doit le sentir » disait-il. On pourrait en affirmer de même avec le cinéma. Une œuvre d’art se ressent plutôt qu’elle ne s’explique. Vous vous doutez bien que cette critique n’existerait pas si nous étions tout-à-fait d’accord avec l’adage pascalien. Nous dirons alors ceci : l’on se demande si l’on a aimé un film. Cela, on doit se le demander. Car, pour le sentir, il faut peut-être parfois en passer par le dire.
La Maman et la Putain illustre fort bien notre réécriture (anti)pascalienne. Pour comprendre cette œuvre, voire pour l’apprécier, il faut presque nécessairement en passer par l’analyse. Pour cela, il fallait avoir vu le film. Ce qui – jusqu’à présent – n’était pas une mince affaire. Objet filmique introuvable en DVD et sur les plateformes VOD, disponible un temps sur Youtube, l’œuvre phare de Jean Eustache bénéfice d’une aura aussi grandiose que mystérieuse. Celle-ci fait, en somme, partie des œuvres dont on connaît plus la légende que le contenu. Tout le monde les connaît (de nom). Pourtant, personne ne saurait vous dire de quoi elles parlent. La Maman et la Putain, c’est un peu la Mona Lisa du cinéma français. Tout le monde le connaît (de nom) – a peut-être en tête deux ou trois images du film – sans l’avoir jamais vu. Sa ressortie dans les salles obscures devrait venir (enfin) pallier le scandaleux manque de visibilité de ce monument du septième art.
Autopsie d’une époque
Si, de prime abord, le film vous paraît verbeux (et ennuyeux), comme La Joconde peut vous paraître fade – pas de panique. Car c’est l’effet escompté par le réalisateur (nous ne savons pas pour le peintre). Voir un film de Jean Eustache appelle toujours à la discussion. Peut-être plus encore dans La Maman et la Putain où cinéaste s’ingénie, pendant trois heures quarante, à croquer les mœurs de son temps, à coups de monologues (sans fins) et de conversations à bâtons rompus, faisant d’un discours (un brin provoc) le nouvel eldorado d’un cinéma moderne et décomplexé. Alexandre (Jean-Pierre Léaud) est un séducteur aguerri qui multiplie les conquêtes. Ce dernier vit chez Marie (Bernadette Lafont) avec qui il est en couple libre. Il vient d’être gentiment éconduit par une ancienne amante sur le point de se marier avec un autre (et dont il pensait n’être que l’unique âme sœur). Alors qu’il erre dans les rues de Paris, il surprend le sourire de Veronika (Françoise Lebrun) assise à la terrasse d’un café. Persuadé qu’il lui plaît (ou pourrait lui plaire), le jeune homme se met en tête de la séduire, bien décidé à faire d’elle sa future maîtresse.
Débute alors un joyeux vaudeville où l’adultère côtoie aussi bien l’amour libre que le polyamour, sur fond de chassés-croisés amoureux qui interrogent, en même temps qu’ils auscultent, la société post soixante-huitarde.La Maman et la Putain constitue, peut-être encore plus aujourd’hui, une autopsie de cette époque. Cinq ans ont passé depuis la révolution de Mai 68. Que reste-t-il des belles promesses du joli mois de mai ? se demande Jean Eustache. Ce dernier choisit le cynisme et la crudité (qu’il n’éloigne pas d’une certaine cruauté) en dressant le portrait de trois trentenaires désabusés. De leur sexualité à leur caractère, en passant par leurs petits arrangements eux-mêmes, rien n’échappe à notre sociologue-cinéaste.
En résulte une œuvre aussi dense que complexe, tour à tour ennuyeuse et fascinante, éclectique et tragique, pompeuse et vulgaire. Cette binarité, qui paraît exempte de contrastes, explose au cours du film. Le mélange des genres et des vocabulaires permet au réalisateur de faire sauter les digues de la bienséance. Le triangle amoureux formé par Alexandre, Marie et Veronika s’impose comme la nouvelle sainte trinité qui défie l’hypocrisie et la (fausse) pudibonderie qui règnent encore dans la société française du début des années 70.
Attention ! Un (faux) Dom Juan peut cacher un (vrai) goujat !
Si Jean Eustache a conscience que le cinéma est une affaire d’images, il avait, en revanche, bien compris que l’impact de ces dernières dépend, de beaucoup, de la manière dont elles sont mises en mots (autrement dit, du discours qui les accompagne). 1973. Le Nouvel Hollywood bat son plein. Aux Etats-Unis, le début de la décennie s’annonce comme le règne des Martin Scorsese, Francis Ford Coppola et autres Peter Bogdanovich. En France, la situation est similaire (ou presque), les jeunes loups de La Nouvelle Vague, tels que François Truffaut ou Claude Chabrol, sont devenus des cinéastes respectés et admirés, des classiques en somme.
La Maman et la Putain vient balayer le nouveau cinéma de Papa. Le classicisme qui baigne l’œuvre s’effrite en même temps que le vernis d’apparat qui entoure le personnage principal. Alexandre est un intellectuel désœuvré qui noie son ennui en se donnant l’apparence d’un dandy moderne. Naviguant entre Marie – chez qui il vit – et Veronika – son nouvel objet (sexuel) du moment – ce séducteur dans l’âme nous apparaît très vite comme un (minable) manipulateur. Alexandre est l’archétype du beau parleur qui n’accepte pas qu’une femme puisse le tromper (ou en aimer un autre) quand lui s’en adonne allègrement l’autorisation. Ce personnage de chameau (macho) constitue la métaphore de toute une époque (loin d’être d’ailleurs révolue). Il séduit puis délaisse, couche puis jette. Ses grands discours pompeux et (inter)minables lui donnent une fausse apparence de dandy nihiliste. Jean Eustache démonte malicieusement l’intellectualité feinte de ce philosophe du dimanche, qui conçoit, en bon trublion de la société patriarcale, les femmes comme des objets sexuels jetables à l’obsolescence programmée.
La Maman et la Putain fustige l’hypocrisie d’une époque qui ne parle que de sexe (mais fait semblant de ne pas le voir). Le noir et blanc du film ne lui enlève, en rien, son actualité (et acuité). Jean Eustache traque la duplicité qui se cache derrière le slogan de la révolution sexuelle. Et au vu du scandale qu’a suscité l’œuvre lors de sa sortie, on se dit qu’il n’avait peut-être pas tout-à-fait tort. Si la manière dont se comporte Alexandre en dit long sur la goujaterie masculine, elle dit aussi quelque chose à propos des rapports sociaux de sexe – en particulier sur le droit pour les femmes d’avoir et de revendiquer une sexualité (libre et libérée de l’emprise masculine). De fait, la place accordée aux personnages féminins rend le film d’autant plus intéressant qu’il lui offre la possibilité d’une prise de parole (non dénuée d’ambiguïté).
On ne badine pas avec les femmes
Contrairement à Alexandre, dont la discrétion prête à sourire, Marie et Veronika apparaissent beaucoup plus honnêtes vis-à-vis d’elles-mêmes. Il y a comme un retournement qui s’opère dans le film. Au fur et à mesure que les caractères se dévoilent et se défaussent, les personnages féminins prennent la parole et expriment (enfin) tout ce qu’elles pensent de leur cher Alexandre. La gentille et discrète Veronika se montre nettement moins dupe qu’Alexandre ne voulait le croire. On pense notamment à cette mythique scène dans un café où celle-ci dit ses quatre vérités au héros. Son point de vue démasque ce goujat stupide, qui pose en intellectuel de gauche tandis qu’il n’est qu’un être vulgaire et égoïste.
Veronika dit tout le mal qu’elle pense d’Alexandre tout en lui avouant paradoxalement qu’elle l’aime à la folie. Celle-ci affirme avec force sa liberté à celui qui voudrait voir en elle une petite chose fragile. Cette dernière (re)met les points sur les I. Veronica apprend à Alexandre qu’elle gère sa sexualité comme elle l’entend sans demander l’avis du qu’en dira-t-on masculin. Alors que dans la première partie Alexandre prend possession de l’espace sonore, la tendance s’inverse quelque peu dans la seconde partie du film. Après avoir supporté sans broncher les monologues, en forme de coquilles vides, de son amant, la jeune femme énonce un discours sans langue de bois. Voilà un personnage féminin qui ne s’embarrasse guère des « bonnes manières ». Et c’est tant mieux. Veronika frappe là où cela fait mal et met K.O le vaniteux Alexandre.
En mettant fin à son silence, la jeune femme brise le schéma du « Il parle, elle l’écoute ». Ainsi, les rapports de pouvoirs qui (dés)unissaient jusqu’à maintenant les personnages masculins et féminins (en donnant – sans surprise – l’avantage aux premiers) sont déplacés. Si Veronika nage en plein dilemme – elle aime un homme qu’elle haïe en même temps – elle est bien décidé à ne pas lâcher Alexandre d’une semelle (au grand dam de ce dernier). De la désirable à l’indésirable, il n’y a qu’un pas que Veronika franchit allègrement (en tout conscience bien sûr). En jouant le jeu de la maîtresse « collante », Veronika révèle la lâcheté d’Alexandre. Non content de vivre aux crochets d’une femme, ce dernier est, en plus, et contrairement à ce qu’il se raconte, incapable de la quitter.
Si Marie et Veronika aiment le même homme, elles ne croient plus que faiblement à ses « je t’aime » de bonimenteur . Alexandre comprend à ses dépens que, si comme le dit Musset, « On ne badine pas avec l’amour », on ne badine pas non plus avec les femmes.La Maman et la Putain serait-il féministe ? Non, assurément. Néanmoins, le film a l’audace de proposer des personnages de femmes qui défient les normes en matière de sexualité, tout en cultivant une certaine ambiguïté. Ridiculisé, viré de son piédestal, Alexandre n’en est toujours pas moins aimé par Marie et Veronika. Cette contradiction, Jean Eustache en fait le terreau d’un joyeux (et très provoc) ménage à trois où la crudité des dialogues laisse voir, en surface, la complexité d’un sentiment amoureux, qu’il est, de fait, beaucoup plus difficile à saisir en profondeur. Car, si l’amour est imbriqué dans des rapports sociaux de sexe, La Maman et la Putain nous rappelle qu’il possède également, une part d’étrangeté comique ayant beaucoup à voir avec l’inexplicable.
La Maman et la Putain : Bande-annonce
La Maman et la Putain de Jean Eustache, avec Bernadette Lafont, Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun. Le film fait partie de la sélection Cannes Classics 2022. Distributeur Les Films du Losange
Les éditions Glénat publient le premier tome de la série L’Autre, intitulé « Le Souffle de la hyène ». Lylian et Montse Martin y mettent en scène deux jeunes personnages aux talents surnaturels dont les parcours vont s’entrechoquer. De quoi prolonger, avec un certain succès, l’univers fécond de Pierre Bottero.
Chercheur et professeur d’histoire, Ernesto est un « paria », un « rêveur », un « idéaliste ». Soucieux de préserver ses découvertes, il s’attaque à la hâte aux secrets d’un étrange cube en lévitation, laissé à l’abandon dans ce qu’il pense être un ancien temple maya. Mais ses actions inconsidérées libèrent des forces surnaturelles anesthésiées par 3600 ans de captivité. Concomitamment, au Canada, à Montréal plus précisément, le jeune Natan offre une victoire inespérée à ses coéquipiers lors d’un match de basket particulièrement disputé. On comprend vite que l’adolescent dispose de facultés surhumaines. Celui qui parle cinq langues mais demeure désespérément seul a d’ailleurs déménagé plusieurs fois après en avoir fait la démonstration de manière un peu trop ostentatoire. Enfin, en France, c’est à travers le point de vue de Shaé, placée sur tutelle, que l’on découvre le caractère harcelant de certains hommes. Bien que cherchant à se maîtriser, la jeune femme leur dévoile sa double identité, puisqu’une créature primitive apparaît tapie au fond d’elle.
« Le Souffle de la hyène » place ces deux protagonistes à l’aube d’une probable grande aventure. Après avoir perdu ses parents dans des circonstances troubles, Natan reçoit un appel pré-enregistré l’implorant de se réfugier à Marseille. C’est là-bas, manipulé par un vieil homme, qu’il va faire la rencontre de Shaé, non sans avoir été auparavant pourchassé par un lycanthrope. « Un sang différent coule dans tes veines », lui avait-on annoncé. Est-ce cela, ainsi que la puissance que sa famille semble receler, qui expliquent l’étrange succession des événements ? Dans des planches aérées, Lylian et Montse Martin multiplient les rebondissements, confrontent leurs héros à des situations épineuses et éventent leur dualité, sans toutefois révéler aux lecteurs tous les secrets d’un récit en cours de développement. Ils confèrent à Natan les traits d’un adolescent solitaire, entravé dans ses capacités, tandis que Shaé est plutôt caractérisée par son genre – elle subit les comportements déplacés des petits voyous du coin – et sa condition – son tuteur lui refuse de l’argent et elle habite un logement sans charme, aux murs fissurés et à l’ascenseur dysfonctionnel.
Ce premier tome de L’Autre pose déjà quelques solides jalons. Porté à hauteur d’adolescents, il est axé sur l’aventure et doté d’un rythme (déjà) effréné. C’est ensemble que les deux protagonistes-phares vont devoir affronter d’obscurs helbrumes, des êtres dépourvus d’yeux et dont la puissance est supposée sans commune mesure avec leur apparence. Issu d’un univers commun avec La Quête d’Ewilan, « Le Souffle de la hyène » est porteur de promesses, même si on peut déplorer, à ce stade, la relativité de son propos.
L’Autre : Le Souffle de la hyène, Lylian et Montse Martin Glénat, juin 2022, 64 pages