Les goûts et les couleurs de Michel Leclerc : portrait de deux chanteuses en feu

3.5

Avec Les goûts et les couleurs, Michel Leclerc livre un film d’émancipation féminine et d’authenticité à l’image de sa filmographie : sincère, drôle et touchante. On y retrouve avec un grand plaisir les voix et le jeu de Judith Chelma et Rebecca Marder dans la peau de deux chanteuses que plusieurs générations séparent et qu’un album commun rassemble.

Se lancer dans l’inconnu

Elles sont deux autour d’un piano et de quelques objets éparpillés çà et là. Leur désir est simple : écrire ensemble. Pour l’une, il s’agit encore un peu de repousser la mort, pas longtemps. Assez cependant pour rejeter l’amour qu’on cadenasse autour d’un pont parisien. Pour l’autre, dont la voix d’abord à peine se fait entendre, il s’agit de créer. Elle essaye de crier. Elle veut croire encore que c’est possible de jeter des mots presque nus, comme des coups de poings, sur un papier. Et soudain, de les faire entendre. Il ne s’agit pas de parler, de s’extasier. Il s’agit de chanter, de partager. Elles sont deux atour d’un piano et elles chantent. Leurs voix se mêlent, les étoiles s’en mêlent et des danseuses s’entremêlent dans leurs bouches. L’une ne sait plus trop pour qui elle chante. L’autre s’accroche à sa voix comme à une bouée, un souvenir intense et magnifique. Surtout, elle espère que ces mots-là parviendront quelque part, toucheront quelques-uns. Elle ne demande pas grand chose. Elles sont deux autour d’un piano et elles se disent au revoir, ou plutôt adieu. Autour d’elles, un lit défait, des objets figés. L’une s’encanaille une dernière fois. L’autre veut confirmer l’essai, la première fois était si belle. Toutes deux sont rebelles et insolentes. A la fin, l’une chante, l’autre plus. Qu’importe leurs voix ensemble se sont lancées dans l’inconnu.

C’est d’ailleurs autour du titre Me lancer dans l’inconnu que s’ouvre Les goûts et les couleurs. Très vite, Marcia se retrouve sans Daredjane, mais avec sur les épaules l’héritage de l’album qu’elles ont enregistré ensemble. A travers son film, le réalisateur Michel Leclerc (Le nom des gens, La lutte des classes) dresse avant tout deux portraits de femmes libres et parfois insolentes. Elles se racontent en chansons, mais pour Marcia la lutte est ailleurs. En effet, la jeune chanteuse ne veut pas surfer sur un succès mais faire entendre sa voix. Or, dans une industrie musicale très codifiée, elle peine à trouver sa place. Dans sa vie aussi, elle ne veut pas, comme sa compagne, vendre son œuvre à n’importe quel prix, et peine à trouver un équilibre. Il lui suffira de se jeter littéralement à l’eau pour la quitter. On craint que Les goûts et les couleurs ne vire un temps à la comédie romantique mais le film nous surprend sans cesse.

Où est passé le vrai désir d’être vivantes ?

Les goûts et les couleurs interroge surtout une capacité à « aller de l’avant » alors qu’un héritage pèse sur les épaules de Marcia. Elle croise sur son chemin Anthony, l’ayant droit de Daredjane, et c’est une nouvelle lutte des classes qui s’écrit. Anthony est sûr de lui animal, presque trop « à l’aise ». Cependant, une fois plongé dans l’univers de Marcia, tout bascule pour lui. C’est une nouvelle émancipation que propose Marcia, elle qui pourtant chante une « offre soumise à soumission« , avant de rétorquer dans une autre de ses chansons « mon sang n’a que faire de tes sentiments ». Tout le long du film ce sont les chansons écrites par Michel Leclerc et interprétées par les actrices Judith Chelma (vieillie pour l’occasion dans la scène d’ouverture à la Alex Lutz pour Guy) et Rebecca Marder qui se font entendre. On avait déjà pu apprécier la voix de Judith Chelma dans Mes frères et moi, on a plaisir à la retrouver aux côtés de Rebecca Marder, toujours aussi impeccable que dans Une jeune fille qui va bien.

Michel Leclerc construit donc un personnage féminin, Marcia, en miroir avec celui de Daredjane, fort et émancipé. Mais l’émancipation de Marcia ne passe pas sans quelques sacrifices et autres décisions très fortes, comme celle de s’éloigner de ses rêves (car elle se sent déjà un peu dépassée après un premier succès musical). Elle est souvent filmée marchant, s’envolant presque et surtout chantant sans artifice, sans besoin de se cacher derrière un masque. Le réalisateur propose un personnage entier qu’il transforme sans cliché en bulldozer quand cela est nécessaire. A travers le personnage d’Anthony, la question de l’héritage et de la responsabilité qui l’accompagne est posée. Il s’agit aussi de raconter le rapport à la musique, aux paroles, au son qui entoure chaque personnage, l’intrigue est là pour développer ces différents points de vue qui s’entrechoquent. On sent également le plaisir pris par Michel Leclerc à inventer Daredjane, cette chanteuse cash et libérée, « Daredjane est devenue une vieille rockeuse qui jure un peu avec notre époque mais musicalement, elle a eu une carrière à la Gainsbourg, qui a changé de style au cours des époques. Quand elle débute à la fin des années 60, elle a un côté chanteuse Rive Gauche très timide, qui chante des chansons à texte avec un quatuor à cordes. A mesure qu’on avance dans le temps, elle devient hyper rock, complètement déjantée, très provocatrice « , déclare-t-il dans le dossier de presse du film.

A la force d’un duo de femmes, qui se joue beaucoup des contrastes avec les personnages masculins, Michel Leclerc construit une œuvre musicale et cinématographique pleine de douceur et de liberté, qui donne envie de se rappeler ces paroles de la chanson d’Izïa (Sous les pavés) : » Où est passé le vrai désir d’être vivant? / Les envolées sauvages et les nuits éblouissantes?/ […] / On va tous y rester alors autant que ce soit beau/ Mais faut pas qu’j’désespère, non, il reste des choses à faire /Y a tout qui reste à faire ». Espérons que, depuis sa péniche, Marcia continue de tracer son chemin d’authenticité. 

Bande annonce : Les goûts et les couleurs

Fiche technique : Les goûts et les couleurs

Synopsis : Marcia, jeune chanteuse passionnée, enregistre un album avec son idole Daredjane, icône rock des années 1970, qui disparait soudainement. Pour sortir leur album, elle doit convaincre l’ayant-droit de Daredjane, Anthony, placier sur le marché d’une petite ville, qui n’a jamais aimé sa lointaine parente et encore moins sa musique. Entre le bon et le mauvais goût, le populaire et le chic, la sincérité et le mensonge, leurs deux mondes s’affrontent. À moins que l’amour, bien sûr…

Réalisation : Michel Leclerc
Scénario : Michel Leclerc, Baya Kasmi
Interprètes : Rebecca Marder de la Comédie Française, Judith Chelma, Félix Moati, Philippe Rebbot, Eye Haïdara
Photographie : Pierre Dejon
Montage :  Annette Dutertre
Production : Mandarin Films
Distribution : Pyramide Distribution
Date de sortie : 22 juin 2022
Durée : 1h50
Genre : Comédie

France – 2021

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

"Gavagai" entend nous instruire de la grande affaire des rapports post-coloniaux, mais n'aboutit qu'à un petit drame sans aspérité.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.